27 novembre 2025 4 27 /11 /novembre /2025 17:33

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossier mineur | Articles & témoignages & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier

 

 

 

 

 

 

 

 

À Sète, au festival

 

 

« Voix vives » édition 2025*

 

 

 

 

 

Témoignage & images par

 

Amel Boudali

 

 

 

 

© Crédit photo : Amel Boudali en mode lecture avec Isaac Alonso Araque, à Sète, au festival « Voix vives », été 2025.

 

 

 

J'ai eu cette année le bonheur d'être conviée au festival de poésie Voix Vives de Méditerranée qui s'est déroulé du 18 au 26 juillet dans la belle ville de Sète. Maïthé Vallès-Bled, directrice de ce festival accompagnée de toute une équipe de poètes et artistes animateurs des rencontres ainsi que de très nombreux bénévoles dévoués à cet événement, orchestre chaque année cette grande fête de la poésie.

 

© Crédit photo : Crac Poétique, poésie et performance avec Capitaine Alexandre. À Sète, au festival « Voix vives », été 2025.

 

Les rencontres se déroulent au cœur de la ville en plein air : rues, parc, cafés, cours d'immeuble, patios, médiathèques etc. plus de 70000 spectateurs assistent gratuitement à des lectures de poèmes, des rencontres entre poètes et artistes, musiciens et conteurs. 

 

J'ai pu ainsi présenter mon recueil Mers à paraître à la rentrée 2025 aux éditions LansKine. 

 

​​​​​© Crédits photos : Première & quatrième de couverture illustrée de l’œuvre de Amel BOUDALI « Mers » aux éditions LansKine 2025. Images fournies par Hanen Marouani.

 

Chaque jour, j'ai eu la joie de partager mes poèmes avec un public attentif et bienveillant lors de lectures / rencontres avec les poètes et poétesses, ou de moments plus intimistes comme les ateliers d'écriture partagés avec les lecteurs. Lire des poèmes demeure l'une de mes plus grandes réjouissances : depuis l'enfance (ce sont des souvenirs heureux de ma petite enfance où mon père aimait à nous lire les grands poètes Hugo, Rutebeuf, Mahmoud Darwich, Nazim Hikmet etc.), j'aime prendre le temps de faire résonner les textes, de ménager les silences nécessaires à la poésie, de ne pas imposer aux auditeurs mes émotions mais tenter de créer un espace partagé entre le spectateur et moi pour que le texte respire.

 

© Crédit photo : Sous un même ciel avec Sapho. à Sète, au festival « Voix vives », été 2025.

 

Ma lecture en barque sur le canal royal demeure un moment fort : lire des poèmes de mon recueil Mers in situ, si je puis dire, a amplifié les sensations et j'ai mis du temps pour revenir à quai. Et quelle joie de reconnaître au fil de ces rencontres des visages déjà entraperçus ! Une sorte de connivence et de profonde empathie se noue au cours de ces instants. Ces moments sont précieux car ils déjouent le poncif sur le caractère élitiste de la poésie. Les événements poétiques se déroulent au cœur de la ville et le désir de poésie est grand, comme en témoigne la présence constante du public.

 

© Crédit photo : Lecture de Samer Abou Hawwesh, à Sète, au festival « Voix vives », été 2025.

 

Les échanges avec les lecteurs et lectrices sont riches d'émotions et de surprises et, en tant que poète ou poétesse, on assiste ému-e-s à la réception de ses œuvres, qui ne nous appartiennent déjà plus tout à fait. 

 

Au cours de cette semaine, 70 poètes et poétesses prennent la parole. Leurs voix résonnent aux quatre coins de la ville et il suffit de déambuler dans les rues avec le programme en main pour découvrir Samer Abou Hawwesh, grande voix palestinienne, Maïsse Alrim Kharfoul de Syrie ou encore Nassuf Djailani, de Mayotte, entre autres. C'est une source inépuisable d'inspirations et l'on se nourrit profondément à l'écoute de telles voix. J'ai été particulièrement touchée par la poésie solaire et révoltée d'Alicia Es. Martinez Juan, poétesse espagnole, mais également la délicate poésie de Jean le Boël ou le slam habité du Capitaine Alexandre. 

 

© Crédit photo : Soirée de clôture du festival en compagnie du poète Michel Dunand et Claire Lajus. À Sète, au festival « Voix vives », été 2025.

 

Cette manifestation ouvre grand sa scène aux poétesses de Méditerranée et d'ailleurs. Que ce soit dans les thématiques ou les sensibilités, une palette riche et nuancée de voix s'exprime dans toute sa diversité. D'autres regards portés sur le monde, la politique ou l'amour émergent de ces voix singulières : Sanja Bakovic, Gonca Ozmen, Claire Lajus, Christine de Calmy ou encore Céline de Saër, Assala Lamaa, Aurélie Allexandre d'Albronn, Isabelle Junca et tant d'autres.

 

© Crédit photo : voix féminines : avec les poétesses Maïté Soler, Gonca Ozmer, Sanja Bakovic et Claire Lajus. À Sète, au festival « Voix vives », été 2025.

 

 

* Ces quelques réflexions autour de l'expérience si enrichissante du festival de Sète de la poétesse franco-algérienne Amel Boudali sont un bref témoignage donné suite à des questions qui lui ont été posées par la rédactrice Hanen Marouani des revues poéféministes Le Pan Poétique Des Muses & Orientales.

 

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Pour citer ce témoignage illustré & inédit

 

Amel Boudali (texte & images), « À Sète, au festival « Voix vives » édition 2025 », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 27 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2025noiv/ab-voixvives

 

 

 

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26 novembre 2025 3 26 /11 /novembre /2025 18:27

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossier mineur | Florilège | Revue poépolitique & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Créations poétiques 
 

 

 

 

 

 

 

 

Les Nuits d'Alger

 

 

 

 

 

Poème engagé par

 

 Amel Boudali

 


 

Crédit photo : Eugène Delacroix (1798-1863), « Les Femmes d’Alger dans leur appartement », peinture tombée dans le domaine public, capture d’écran d’une image libre de droits du Web. 

 


 

 

Les étourneaux suturent

de leur penne métallique

les brèches de l'espoir

et se ruent aux abois et fumantes

les cavalcades des 5 juillet dans les rues d'Alger

se dévorent avides

les fureurs des jouissances avortées

dans la grande nuit haletante africaine

où suspendus aux soupirs de l'histoire

tressautent les cœurs gros de semences

où bruissent les soupirs des révoltées et des jeunes d'octobre

et tintinnabulent au loin les têtes décapitées

trophées de l'arbre du boucher

elles repoussent sans fin

sur des terres de mémoire, fumier des siècles passés,

arrosées aux senteurs du sultan des forêts

et leurs bouches pollinisées feulent d'amour

perlent d'humidité

et crachent le chant qui empourpre nos gorges

sur leurs paupières ressuscitées

parois de nos terreurs

s'écrivent les signes

qui se révéleront à nous

plus tard

sur les pages du désert, mer dans le dos

sitôt vus, citadelle figée,

signes dissous et effacés

et le boucher, chauffé à blanc,

zèbre l'air de son coutelas.

Nuits d'Alger

où s'engouffrent les rêves d'indépendance

quand Makéba répète en boucle

Houria

et d'où s'échappent les larmes du temps 

murmuration étouffée

déterrée et tendue à la corde de l'horizon.

Sempiternel froufrou

des rémiges qui

se remémorent à

l'instant-même du battement

la route sanglante qui ourle le ciel à

Alger.

Samir-étourneau,

déchire la baie

de son vol.

Mémoire évidée

à jamais mise au jour.

 

© Amel Boudali

 

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Pour citer ce poème engagé, illustré & inédit

 

Amel Boudali, « Les Nuits d'Alger », peinture par Eugène Delacroix (1798-1863), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 26 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2025noiv/ab-nuitsdalger

 

 

 

 

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6 novembre 2025 4 06 /11 /novembre /2025 18:33

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Entretiens poétiques, artistiques & féministes | Dossier mineur | Articles & témoignages & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier | Entretiens

 

 

 

 

 

 

 

 

Interview avec Nora BALILE à l’occasion de

 

la parution de son nouveau recueil de poésie

 

« Rouge Alchimie »

 

 

 

 

 

Propos recueillis & images (fournies) par

 

 Hanen Marouani​​​​​​

 

 

Entrevue avec la créatrice

 

Nora BALILE

Poétesse, conteuse, chanteuse et slameuse belgo-marocaine

Formée à la pédagogie, à l’art-thérapie ainsi qu’aux arts de la scène... a été professeure de sciences humaines

 

 

 

 

© Crédit photo : Le visuel officiel de la présentation du nouveau recueil de Nora BALILE (poétesse, conteuse, chanteuse et slameuse).

​​​​​

Avant-propos

 

À l’occasion de la parution de son nouveau recueil « Rouge Alchimie », nous avons le plaisir de rencontrer Nora Balile, poétesse belgo-marocaine à la voix singulière et lumineuse. Dans cette œuvre où le feu du verbe rencontre la douceur du vécu, elle explore les métamorphoses intérieures, les élans du cœur et les couleurs intenses de l’existence.

 

© Crédit photo : Première & quatrième de couverture illustrée du recueil de poésie intitulé « Rouge Alchimie » par Nora BALILE.

 

 

Au fil de cet entretien, Nora Balile accepte de se livrer avec sincérité, de répondre ouvertement à nos questions et de nous entraîner dans son univers poétique ensoleillé, vibrant de sensibilité, d’énergie et d’espoir. Entre confidences, visions créatives et éclats d’inspiration, elle nous ouvre les portes d’une écriture où chaque mot devient souffle et lumière.

Entrons ensemble dans les entrelacs de « Rouge Alchimie » et découvrons la poésie telle qu’elle la vit : un espace de transformation, de chaleur humaine et de vérité intérieure.

 

Entretien avec Nora BALILE 

 

Hanen Marouani — Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours et de vos origines ? Comment ces cultures, belge et marocaine, nourrissent-elles votre écriture ?

 

Nora Balile — Je suis Nora Balile, poétesse, conteuse, chanteuse et slameuse belgo-marocaine.

Formée à la pédagogie, à l’art-thérapie ainsi qu’aux arts de la parole et de la scène (déclamation, improvisation, éloquence et théâtre), j’ai longtemps été professeure de sciences humaines avant de changer radicalement de direction de vie. 

À l’âge de quarante ans, un burn-out m’a fait chavirer et m’a laissée à terre. Il m’a fallu du temps pour me relever, petit à petit, grâce à la résilience qui m’a toujours habitée : mon art.

C’est alors que j’ai commencé mon chemin d’artiste. Depuis une dizaine d’années, je parcours les routes pour conter des histoires aux mille couleurs, aux enfants comme aux adultes. Je chante, j’écris et je compose des chansons et des mélodies. Et puis est venue ma plus belle histoire d’amour : la poésie. 

Mes origines et cette double identité nourrissent mes créations artistiques. Je suis composée de deux pays, deux patries, deux paysages intérieurs, deux couleurs. L’inspiration naît de cet équilibre de l’entre-deux, de ce mélange à la fleur d’oranger du Maroc et au chocolat belge.

Cela s’entend jusque dans ma manière de m’exprimer, avec l’accent de ma belgitude, de conter le bruit et les ruelles de Bruxelles, de peindre dans mes mots le ciel gris et sa constance.

De l’autre côté du rivage, il y a les amandiers qui chantent dans mon oralité sur scène et dans l’exaltation à déclamer ma poésie.

Les poèmes deviennent alors Méditerranée et prennent la teinte rouge ocre des montagnes de l’Atlas. Tout mon art devient la poésie de ces deux imaginaires, à la fois lointains et proches, ici et là-bas.

 

H.M — À quel moment la poésie est-elle entrée dans votre vie ? Était-ce un besoin, un hasard, une évidence ?

 

N.B — La poésie est entrée dans ma vie de manière inattendue, comme une perle que l’on découvrirait sur le coin d’une table après un service, sans s’y attendre. L’éclat d’une rencontre s’est déposé doucement, sans que je n’imagine qu’un jour elle ferait partie de moi, boulimique et viscérale.

Elle est née de l’écriture de mes chansons. Le retour du public m’a fait prendre conscience que mes textes étaient proches de ce genre littéraire. Tout s’est fait naturellement :de chanson en chanson, de poème en poème, perle de poésie…

Oui, c’était un besoin : celui de me raconter, de me révéler, de me relever, de me guérir, de m’inventer d’autres pays, de mettre à jour mes paysages intérieurs, de hurler mes interdits et mes silences.

Puis le hasard des rencontres, des scènes de slam, des concerts, des festivals de poésie, des ouvrages collectifs et des médias a consolidé cette évidence.

L’évidence d’une seule vérité : la poésie est toute ma vie, la vie d’une poétesse.


 

 

H.M — Quels auteurs, poètes ou artistes ont le plus influencé votre univers poétique ?

 

N.B — Les artistes qui m’ont le plus influencée sont surtout des auteurs-interprètes tels que Jacques Brel, Barbara ou Charles Aznavour.

Mais mes références viennent aussi du théâtre : Racine, Molière, et plus récemment le dramaturge Bernard-Marie Koltès.

J’aime également les poétesses comme Marceline Desbordes-Valmore, parmi d’autres. Mes inspirations viennent de tous horizons, très éclectiques et portées par des langages littéraires variés.


 

H.M — Comment décrivez-vous votre voix poétique à quelqu’un qui ne vous a jamais lue ?

 

N.B — Il est difficile de se définir soi-même…

Mais je dirais que ma voix poétique est empreinte d’un désir de mettre au monde mon histoire et celle des autres. J’explore des thèmes comme la résilience, les émotions humaines, la guérison, la quête d’identité, l’émancipation de la femme — autant de sujets qui portent un message d’espoir et de libération. 

On décrit souvent ma poésie comme intime, engagée, nomade, avec des textes ayant une dimension orale, percutante et musicale. Je pars de mon intimité pour toucher à l’universel, transformant mon histoire personnelle en un chant sacré pour la condition féminine. Même lorsqu’elle explore l’ombre et les difficultés, ma poésie reste orientée vers la lumière, l’ouverture des possibles, la quête d’un horizon infini. 

Je cherche à donner une voix aux sans-voix et aux silencieuses, avec l’envie de parcourir le monde, au-delà des frontières, pour partager ma poésie à travers des rencontres poétiques et musicales.


 

H.M— Le titre est très évocateur. Pourquoi avoir choisi « Rouge Alchimie » ? Que symbolisent pour vous le rouge et l’alchimie ?

 

N.B — Le titre m’est venu au moment où je traversais une période de crise liée à la maladie. Je me souviens : j’étais assise sur un banc de pierre, épuisée par l’intensité des douleurs et de la fatigue renouvelée. J’avais trouvé un autre titre, mais au fond de moi, je me disais : « Ce n’est pas ça. » Et puis, je ne sais par quel mystère ou lien mystique, "Rouge Alchimie" m’est apparu à l’esprit…

L’alchimie symbolise pour moi le feu de la transformation, la transcendance, la renaissance. Le rouge, c’est ma couleur, celle que j’aime le plus. Voici, exprimé de manière poétique, ce qu’évoquent pour moi le Rouge et l’Alchimie :

« C’est le rouge d’un feu incandescent,

le rouge d’un destin qui s’enflamme,

le rouge d’une passion qui dévore,

le rouge d’une lune qui ensorcelle,

le rouge d’une fleur aux armes déloyales,

le rouge d’une lave endormie,

le rouge de l’histoire des femmes.»

 (Extrait du livre « Rouge Alchimie »)


 

H.M— Quelle a été la genèse de ce recueil ? Est-il né d’un moment précis, d’une urgence intérieure ?

 

N.B — Oui, ce fut un moment précis, une véritable urgence intérieure. La genèse de ce livre a commencé lorsque je me suis retrouvée alitée, sur mon canapé, il y a un an et demi. La maladie avait pris le dessus comme une tornade qui vous met à terre. Désespérée et en grande souffrance, je devais trouver d’urgence une issue pour échapper aux douleurs qui m’assaillaient jour et nuit.

J’ai hurlé de l’intérieur des larmes de peine, car il n’existe pas de traitement pour ce handicap invisible qu’est la fibromyalgie. Alors, j’ai pris un stylo, et je me suis mise à écrire, écrire, encore et encore, sans répit, sans reprendre mon souffle. Cela a duré des semaines, des mois, une année et plus encore. 

Il fallait que je me distraite, que je m’enfuie de ce vacarme incessant, de cette impression de n’être plus qu’un corps malade réduit au silence, celui d’une femme atteinte d’un handicap invisible.

 

H.M — Quels sont les grands thèmes dominants de « Rouge Alchimie » ? Y retrouve-t-on une continuité ou une rupture avec vos précédents ouvrages ? 

 

N.B — Les grands thèmes de ce livre sont la résilience, la traversée de l’épreuve — qu’il s’agisse de la maladie ou d’autres formes de souffrance. J’y mets en lumière et en voix ces maladies invisibles, de véritables handicaps du quotidien, dont la fibromyalgie, qui reste encore aujourd’hui un mystère pour la médecine moderne.

J’évoque aussi la lignée des femmes guérisseuses à travers l’Histoire, en convoquant certaines figures mythologiques. Et bien sûr, la métamorphose : celle d’une possible guérison, d’une transformation profonde face à la fatalité. C’est un appel à garder espoir, à marcher toujours vers la lumière, à être ensemble sur cette route. Tellement de choses encore à dire…

 

 « Entonner un chant sacré,

 croire que tout est possible,

même si l’impossible est scellé. »

 (Extrait du livre « Rouge Alchimie »)

 

Oui, il y a bien une continuité entre ce livre et mes précédents ouvrages. Le fil invisible qui les relie, c’est celui d’une histoire : la mienne, mais aussi celle de tous les êtres. Des sujets universels traversent ma poésie — un chemin de résilience pour porter un message avec ma plume de poétesse.


 

H.M — Votre écriture semble mêler passion, transformation et quête spirituelle. Quelle place accordez-vous à la métamorphose dans votre poésie ?

 

N.B — Ce livre a une dimension particulière, car il a pris naissance dans un moment de ma vie profondément mystique. Durant la phase d’écriture, j’ai ressenti un espace autre, plus vaste que notre simple compréhension humaine : celui de la spiritualité. La métamorphose occupe une place centrale dans mes créations. C’est une métaphore : dans la dernière partie du livre, ou peut-être la première d’une grande renaissance, elle s’offre comme une offrande — un nouveau regard sur la maladie et un nouvel espoir de guérison.

Se réconcilier avec son histoire de femme touchée en plein vol par la maladie, renaître de ses cendres après la chute d’Icare, et cheminer avec les guérisseuses les plus lumineuses…

 « Étendre le linge de nos grands-mères,

laver la mémoire d’hier.

Une délicate prairie se repose,

reste le blanc éclatant d’une métamorphose. » (Extrait du livre « Rouge Alchimie »)

 

© Crédit photo : Premier portrait photographique d’art
thérapeutique de la créatrice Nora BALILE.

 

 

H.M — Le recueil explore-t-il une dimension féminine ou féministe particulière ?

 

N.B — Oui, assurément. Il m’est difficile, lorsque j’écris, de ne pas parler de la femme et de cette démarche qui consiste à libérer la parole féminine pour l’émancipation des autres Elles — ou devrais-je dire des autres Ailes.

Dans ce livre, c’est d’abord l’histoire d’une femme, même si elle tend vers l’universalité.

J’y donne une dimension profondément féminine, car une partie du recueil est consacrée aux guérisseuses — ces femmes médecins, déesses de la santé, dames aux herbes folles…

Il était essentiel pour moi de les convoquer dans cet ouvrage, afin de raviver leurs mémoires et rappeler que la puissance des femmes est une énergie qui guérit, qui transforme — une alchimie rouge, flamboyante et sacrée.


 

H.M — Quelle importance accordez-vous à la musicalité du poème, à sa forme, à la sonorité des mots ?

 

N.B — Je n’y accorde pas une importance volontaire ou calculée : c’est un chemin naturel que ma plume emprunte, sans réflexion préalable.

La musicalité vient d’elle-même, c’est une respiration instinctive. Il m’arrive parfois de vouloir faire rimer certains poèmes, simplement pour entendre ma poésie chanter. Mais, le plus souvent, je ne sais pas à l’avance comment les toiles de mots vont se tisser. Ce n’est qu’au moment du travail d’écriture, lorsque je façonne la matière brute en pierre opale, que j’en prends vraiment conscience.


 

H.M — Comment se déroule votre processus d’écriture : inspiration soudaine, travail quotidien ou lente maturation ?

 

N.B — Les trois à la fois ! L’inspiration soudaine, le travail quotidien et la lente maturation.

Je m’explique : le début d’un projet d’écriture naît d’une pulsion, d’une urgence à raconter ce qui me traverse — un élan presque vital. Puis vient le travail d’écriture : je dépose les textes au quotidien, presque tous les jours, de manière de plus en plus régulière. La maturation, elle, accompagne tout le processus : avant, pendant et après.

Souvent, je travaille sur plusieurs projets à la fois. Cela ressemble à une danse tzigane aux mille feux, où l’intensité reste au cœur du processus créatif. La plume d’une poétesse nomade.


 

H.M — Quelle relation entretenez-vous avec les images, les symboles et la couleur, notamment ce rouge qui traverse tout le recueil ?

 

N.B — Les images sont très importantes pour moi : elles constituent un langage artistique essentiel à ma sensibilité. J’aime ce qui est visuel, ce qui parle en images — c’est un amour sans explication, un univers qui m’inspire profondément. Les symboles, eux, relèvent davantage de l’inconscient et du mystère. Ils m’échappent souvent, comme une matière indéfinissable, à la fois lointaine et proche, semblable à un mirage.

Quant au rouge, comme je l’ai déjà exprimé, il est ma couleur vitale. C’est celle qui me donne la force de me lever, de revendiquer, de raconter avec incarnation. 

Elle me solidifie lorsque je fonds dans l’espace de mes pensées. Elle m’aide à replonger dans le feu de ma reconstruction, à puiser dans les histoires des guérisseuses. Et puis, le rouge, c’est aussi la couleur de la passion, de l’amour, du désir élégant — un héritage ancestral porté par les femmes.


 

H.M — Vos poèmes semblent parfois proches de la prière ou de l’incantation. La poésie est-elle pour vous une forme de spiritualité ?

 

N.B — Oui, il m’arrive d’écrire des poèmes proches de la prière, porteurs d’une dimension spirituelle — particulièrement dans la troisième partie de « Rouge Alchimie ». Ce n’est pas une constante dans mon écriture, ni ma dominante stylistique, mais dans ce livre, la spiritualité et la prière sont très présentes.

 

« La prière

Entendre une douce mélopée,

je prie encore

et demande pardon.

Ai-je simplement rêvé ?

 

M’inonder d’absolu,

la vérité, un mensonge mis à nu.

Je dépose mon livre de chevet,

les yeux inondés vers la lumière. »

 (Extrait du livre « Rouge Alchimie »)

 

 

 

© Crédit photo : Deuxième portrait photographique d’art
thérapeutique de la créatrice Nora BALILE.

 

 

H.M — Dans un monde traversé par tant de fractures, quel rôle attribuez-vous aujourd’hui à la poésie ? Pensez-vous que le poète ait encore un pouvoir de transformation, ou au moins de consolation, dans la société actuelle ?

 

N.B — La poésie a un rôle très puissant, car elle parle à l’inconscient collectif. Elle permet de faire voyager les idées, de proposer d’autres manières de voir le monde — du plus vaste à l’infime.

Elle ne se voile pas : elle reste proche d’une vérité crue, parfois nue, parfois habillée. Elle nous invite à réfléchir sur le regard que l’humain pose sur sa propre condition, de manière subtile et engagée.

Les métaphores deviennent alors des espaces infinis, des refuges où l’on peut se retrouver sans se confronter directement à soi ou à l’autre.

Elles déposent un espoir quand tout s’assombrit, et s’arment de résilience grâce à la force des mots. Ce ne sont pas seulement des poèmes que l’on écrit : c’est un acte politique, un geste pour préserver la beauté de l’art animé par l’âme terrestre et céleste. La poésie, c’est la réalité sans fard ni paillettes, contrairement à ce que l’on pourrait penser. Le poète a toujours un rôle précieux : il est un messager de l’âme, un lien entre le visible et l’invisible.

Il offre une vision différente, fait bouger les lignes, éveille les consciences.

 

 « Rêver encore,

rêver d’accalmie et de beau temps,

rêver encore… »

(Extrait du livre « Rouge Alchimie »)

 

H.M — Comment réagissez-vous à la réception de vos poèmes par le public ? 

 

N.B — Lorsque je suis sur scène pour déclamer mes poèmes, je suis, bien sûr, heureuse lorsque le public me fait de beaux retours. Mais ce qui compte le plus pour moi, c’est d’avoir transmis un message, d’avoir fait voyager les âmes venues m’écouter. Les sourires, les regards, les échanges deviennent alors des ciels bleus.

Quand je viens de publier un livre, comme c’est le cas actuellement, je me sens vulnérable et anxieuse, sensible à la moindre vibration que mes mots peuvent susciter. Je suis portée par l’exaltation, mais aussi par la peur de ne pas trouver d’écho chez le lecteur. C’est un risque à prendre, mais un risque empli de bonheur.

 

H.M — Que souhaiteriez-vous que le lecteur emporte de « Rouge Alchimie » , une fois le livre refermé ?

 

 

N.B —

 « L’ivresse de la poésie.

La liberté d’être.

Le courage des petits pas.

Les victoires et les défaites.

La lumière dans les nuits les plus sombres.

La pensée délicate pour l’autre.

L’audace de se rendre visible. »

 

Que chacun se souvienne que la maladie ne définit personne. Que les matins blêmes résistent à la fatalité. Que tout passe, même après les plus grandes tempêtes. Que l’on se relève, même avec des ailes brisées.

 

« Croire encore à la beauté de chaque geste malgré l’épreuve,

d’un rouge qui illumine nos existences d’un soleil flamboyant. » (Nora Balile)

 

 

H.M — Quels sont vos projets littéraires à venir ?

 

N.B — Des ouvrages collectifs de poètes, plusieurs recueils de poésie en cours d’écriture, des scènes de poésie en Belgique et à l’étranger — notamment au Maroc et en France. Je participerai aussi à des rencontres littéraires autour de mon nouveau livre « Rouge Alchimie ». Et bien d’autres aventures encore… Celles d’une poétesse nomade.

 

H.M — Si vous deviez résumer « Rouge Alchimie » en trois mots, lesquels choisiriez-vous ? 

 

N.B — Résilience - L’Absolu- Métamorphose !

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée du recueil de poésie intitulé « Rouge Alchimie » par Nora BALILE.

 

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Pour citer cet entretien lumineux, engagé, illustré & inédit

 

Hanen Marouani, « Interview avec Nora BALILE à l’occasion de la parution de son nouveau recueil de poésie « Rouge Alchimie » », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 6 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2025noiv/hm-norabalile

 

 

 

Mise en page par Aude

 

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14 septembre 2025 7 14 /09 /septembre /2025 18:00

N° III | ÉTÉ 2025 / NUMÉRO SPÉCIAL « CRÉATRICES » | 1er Volet | Dossiers | Articles & témoignages | Matrimoine poétique / Revue poépolitique & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier

 

 

 

 

 

 

 

Gaza. La mémoire poétique est indestructible

 

 

 

 

 

Témoignage par

Mustapha Saha

Sociologue, poète, écrivain, artiste peintre & photographe

 

 

 

 

Crédit photo : George Barbier (1882-1932), « Shéhérazade », peinture tombée dans le domaine public. Capture d'écran de la photographie libre de droits du Web.

 

 

Saintes-Maries-de-la-Mer.Bouches du Rhône. Dimanche, 17 août 2025. Longue méditation sur un banc de l’église baroque. Ambiance médiévale embaumée de fragrances et d'encens. Les estivants, de tous âges, de toutes provenances, saturent l'espace. Le surtourisme vide le sanctuaire de sa quintessence spirituelle. Je pense à la Palestine, aux poétesses gazaouies pourchassées, traquées, liquidées en pleine jeunesse. Me reviennent les discussions avec Maya Abou al-Hayyat, Hend Jouda, Jouana Mustafa, Nida Younis, Asmaa Azayzeh au marché parisien de la poésie en juin 2025. J'imagine les trois Maries de la mer Gazaouies. La foule se précipite dans la crypte, illuminée de centaines de bougies rouges. Ils jettent un coup d'œil à la statue de Sarah, la vierge noire, surchargée d'étoffes et rebroussent  chemin.

 

Les gitans font de Sarah leur sainte patronne depuis 1946. Sarah, où Sara pour les gens de voyage, empanachée de fantasmagories extraordinaires, païenne convertie au christianisme, servante des trois Maries, Marie Salomé, Marie Jacobé, Marie Madeleine, compagnes de Jésus. Certains disent Sarah égyptienne. D'autres la voient esclave. Elle incarne l'africaine dans toute sa beauté, dans toute sa majesté. Les quatre saintes dérivent en Méditerranée sur une embarcation de fortune jusqu'en Provence, au lieu-dit Oppidum-Râ, un temple gallo-romain à l'origine, rebaptisé Notre-Dame-de-Ratis, puis Notre-Dame-la-Barque, puis Saintes-Maries-de-la-Mer en 1838. Le pélerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer est fondé par le marquis Foloco de Baroncelli en 1935. Les tziganes accourent de tous les pays à la fin du mois de Mai. L'effigie de Sarah est immergée à mi-corps dans la mer. Qui la touche à ce moment précis reçoit santé  et prospérité. Les offrandes affluent en gages de fidélité. Une phrase de la palestinienne Shourouq Aila hante mon esprit : « La mer est notre seul refuge ». 

 

L'allégorie des trois dividinités remonte à la nuit des temps. L'adoration des trois Maries s'est probablement substituée au culte celtique de la martre, romanisé sous le nom de Junon, reine des dieux et déesse de la fécondité.  La martre, vivant dans les forêts denses, profondément connectée à la nature, nous guide dans les mondes invisibles. La martre préside l'intuition, l'alchimie, la magie. Elle représente la patience, la persistance, la persévérance. Elle survit dans les environnements hostiles. Dans les traditions druidiques, la martre est une entité thaumaturgique, une messagère des esprits. Devant le bénitier de l'église des Saintes-Maries-de-la-Mer, je bénis les poéteses palestiniennes du signe de  la martre. En arpentant le centre historique de la cité, nous voyons surgir, au détour d'une rue, des drapeaux palestiniens dans une manifestation de quelques dizaines de personnes. La cause palestinienne résonne jusque dans ce bourg de deux mille habitants. 

 

Quand le roi René d'Anjou, écrivain et mécène, demande, en 1447, de sacraliser les ossements retrouvés des trois Maries, leurs reliques sont placées dans un châssis précieux. Les restes de Sarah sont enfermés dans une caisse grossière, reléguée dans une chapelle souterraine.  Cf. Jean de la Brune (1653-1736)  Entretiens historiques et critiques de Theotyme et  d'Aristarque sur diverses matières de littérature sacrée, Amsterdam, 1733. Les disriminations divines existent aussi.

 

Aux Saintes-Maries-de-la-Mer, les marocains sont partout, propriétaires de motels, de restaurants, de commerces. L'hôtel Bleu Marine, où nous résidons, appartient à une marocaine. Les sarrasins ont occupé la région à l'époque médiévale, jusqu'au dixième siècle. Une vendeuse dans un magasin de souvenirs me confie : "Je suis étudiante à la Sorbonne. Je travaille ici pendant les vacances d'été. Je suis palestinienne, née en exil au Maroc. Je ne sais que je ne verrai jamais ma Palestine".

 

 

Heba Zagout

 

Est artiste peintre, née en 1984, dans le camp  de réfugiés de Boureij à Gaza, tuée le 13 octobre 2023, avec deux de ses quatre enfants. Ses toiles colorées, stylisées, pleines d'allégresse, représentent El Qods, avec ses minarets et ses clochers mitoyens, ses oliviers, ses figuiers,  ses orangers. Elle peint également des palestiennes vêtues de keffiehs et de robes traditionnelles, portant des clefs ou une colombe à la main.

 

 

Hiba Abou Nada

 

Elle s'appelle Hiba Abou Nada. Elle est née le 24 juin 1991 à la Mecque. Elle est poétesse, romancière, nutritionniste.  Elle est  assassinée le 20 octobre 2023. Son récit Oxygen isn't for the Dead, L'Oxigène n'est pas pour les morts. a pour toile de fond les primtemps arabes. Révolutions trahies.

 

 

Extraits du Journal des derniers jours par Hiba Abou Nada

 

« 7 octobre 2023. Nous pensons à nos petites affaires quotidiennes. Soudain, l'alarme nous arrache à nos réflexions banales. Les cours sont suspendus dans les écoles, les lycées, les universités. Les examens sont annulés. Le bruit des mitraillettes nous assourdit l'atmosphère. La chaîne El Jazeera affiche un bandeau rouge. La vie à Gaza se chambarde en un instant. »

 

« 8 octobre 2023. Nos comptes sur les réseaux sociaux sont des registres de décès, des demeures en deuil, des tentes de condoléances. Les cortèges funéraires se ramifient, se mêlent, s'étalent sur des kilomètres. Les américains menacent d'envoyer un porte-avion pour aider les sionistes. Nous en ferons un restaurant fottant. »

 

« 9 octobre 2023. Dans les guerres précédentes, nous anticipions les cibles sionistes. Cette fois-ci, il n'y a pas de schéma spécifique. Tout se bombarde sous feu nourri, du nord au sud. Des frappes aléatoires, meurtrières, dévastatrices. Un massacre collectif. Une boucherie totale. Nous nous attendons à une phase d''isolement absolu. Nous ne pourrons plus entrer en contact avec l'intérieur,  encore moins avec l'extérieur. L'infernal pilonnage ne fera aucune pause. Nous tenons bon. Nous restons libres dans nos têtes. »

 

« 10 octobre 2023. Nous sommes encore en vie. Nous comptons les morts et les rescapés. J'enveloppe la fleur d'oranger dans la prière pour les préserver du phosphore. Les morts, unis dans un amour intense, dissiperont les poussières. »

 

« 11 octobre 2023. Quand les mensonges seront démasqués, Gaza sera toujours vivante. Elle sera toujours la cité des savants, des poètes, des prophètes, des prodiges, des miracles. Nous résistons. Nous persévérons pour tous les opprimés de la terre. »

 

« 12 octobre 2023. Ce sont des arbres généalogiques entiers qui s'écroulent. Aucune branche n'est épargnée. Gaza, un cimetière à ciel ouvert. Nous regardons nos futurs en silence. »

 

« 15 octobre 2023. Là-haut, nous bâtissons une nouvelle cité avec des médecins sans patients, des professeurs sans étudiants, des familles sans chagrin. Une nouvelle Gaza sans guerres. »

 

« 18 octobre 2023. Des linceuls alignés par dizaines, voilà nos photos de famille. Ils ont vécu ensemble. Il s'en vont ensemble. »

 

« 19 octobre 2023. Ma liste d'amis se rétrécit. Elle n'est plus qu'un inventaire de sépultures. Mes amis s'envolent avec les éclats de roquettes. Je ne peux pas les retenir. Je ne peux pas les ramener sur terre. Je ne peux pas les consoler. Je ne peux pas les pleurer. Je ne sais pas quoi faire. Que faire devant cet abominable festin de la mort ? »

 

« 20 octobre 2023. Nous attendons. la promesse de vérité » (Hiba Abou Nada, Journal des derniers jours). 

 

20 octobre 2023, en pleine nuit, Hiba Abou Nada est tuée avec toute sa famille par une frappe aérienne dans leur maison à Khan Younis.

 

 

Fatima Hassouna

 

Est poétese, photojournaliste, née le 2 mars 2000 à Gaza, fauchée avec dix membres de sa famille, au moment où son film, avec la réalisatrice iranienne Spideh Farsi, Put your Soûl on your Hand and Walk, Pose ton âme sur ta main et marche, est sélectionné au Festival de Cannes. Ses œuvres sont publiées par des journaux prestigieux, exposées dans des galeries renommées. On l'appelle l'Oeil de Gaza. Elle écrit : « Le monde est là dans sa vastitude. Gaza est une petite boîte. Nous sommes dedans. Le monde est si lointain. Je ne peux pas le visiter. Je voudrais voyager, explorer les immensité et revenir dans ma petite boîte. J'ai besoin de Gaza. Gaza à besoin de moi. Si je meurs, je veux une mort retentissante. Je ne veux pas être une brève dans un flash-info. Je ne veux pas être un chiffre anonyme dans une statistique. Je veux une mort qui retentit dans toute la planète, dans toutes les langues. Je serai une image omniprésente que rien ne peut effacer » (Fatima Hassouna, 2 août 2024). 

 

« La photographe est partie. Elle a dit la vérité. Elle reste sans témoin. Sauf un témoin invisible. Pour attester qu'il n'y a plus de témoin. La photographe est partie après avoir dit la vérité. Elle est drapée des couronnes fleuries de sa robe de mariée. Elle se tait. Elle s'expose en silence au silence. Son nom perdure. Mais, qu'est qu'un nom ? Sa grande œuvre photographique s'exhibe en silence. Elle reste muette. Elle se contente de montrer des scènes de silence. Elle rattrape les images qui se dérobent devant son objectif. Elle met les images à nu. Dans ses récits photographiques, tout s'esquisse, tout s'annonce, tout s'interrompt, la naissance, l'amour, la mort, dans leur ordre cyclique, réversible, anhistorique. Il reste ses traces, inaltérables, impérissables, indissolubles.  Cette jeune femme est la légèreté même. Elle est unique. Elle exprime ce que la clarté du jour aura été hier, le jour passé. Elle est la mémoire graphique de la naissance de la lumière à la lumière photographique. Elle capte. Elle inscrit. Elle imprime. Elle voile. Elle dévoile. Elle perce l'énigme de l'ombre. » (Jacques Derrida, Aletheia, 1996, éditions William Blake and Co, tiré à part, 2025. Adaptation). 

 

Je glisse une photographie de Fatima Hassouna dans le cahier où je rédige ces lignes. La photographe, kefieh noir et blanc manteau sombre, est saisie dans la pénombre d'un immeuble bombardé, assise sur une chaise en fer rouillé déglinguée. Sa main tient fermement son appareil photo. Les décombres gisent par terre. Je perçois une clarté légère, une signature nébuleuse de l'ombre. Une lueur de chandelle. Elle est seule, indifférente au photographe qui la flashe. Une prégnante terrifiance plane dans l'air. Elle voit. Elle donne à voir l'interdit. Je ferme les yeux pour voir, pour savoir. Je ne discerne que l'esthétique, l'irisation du silence. 

 

Jacques Derrida relie ce phénomène à la  loi de phôs. Photôs, photographie, phosphore proviennent de la même racine. Le sionisme néantise Gaza à coups de bombes au phosphore. L'adjectif phosphoros signifie porteur de lumière. Phosphoros désigne aussi la planète Aphrodite, Vénus, l'étoile du berger. Les photographies de Fatima Hassouna sont infusées de phosphore. Certains instantanés me magnétisent, m'hypnotisent, me paralysent. Archives incomparables, inimitables, indélébiles. Son dernier cliché, un coucher de soleil.  Son absence-présence me lancine comme un hologramme. Je ne vois que son aura. Elle est seule dans son impalpable visibilité. De nouvelles photographies apparaîtront. Le festival de Cannes, la société du spectacle l'intrônisent déjà comme une icône. Elle ne sera bientôt qu'une valeur marchande. On parlera un peu d'elle, moins qu'elle ne l'a souhaité. Des documentaires, des livres lui rendront hommage. Puis, elle s'éclipsera. Elle sera toujours seule dans son attente de la lumière.

 

 

Amina al-Salmi

 

 

30 juin 2025. Amina al-Salimi, surnommée Frans, est tuée dans le banbardement du Café Al-Baqa à Gaza. Un énorme cratère engouffre les cadavres de plusieurs dizaines d'écrivains, d'artistes, de journalistes, d'étudiants, d'ingénieurs, de médecins. Les deniers tableaux d'Amina al-Salmi sont des visages maculés de sang, des portraits noirs au fusain, des martyrs en agonie.

 

 

Dima Diab

 

A vingt-six ans, écrivaine, conteuse, est assassinée, le 28 juillet 2025.  Et beaucoup d'autres plumes, connues et méconnues. Leurs œuvres transmissibles sans limites, reproductibles à l'infini, sont indestructibles. Ces créatrices, la tête recouverte du même châle de la dignité, sont l'âme éternelle de la Palestine.

 

© Mustapha Saha

 

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Pour citer ce texte, illustré & inédit

 

Mustapha Saha, « Gaza. La mémoire poétique est indestructible », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : ÉTÉ 2025 | NO III NUMÉRO SPÉCIAL « CRÉATRICES », 1er Volet & Revue Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 14 septembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2025noiii/ms-gazamemoirepoetique

 

 

 

 

 

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21 août 2025 4 21 /08 /août /2025 14:53

N° III | ÉTÉ 2025 / NUMÉRO SPÉCIAL « CRÉATRICES » | 1er Volet | Dossier | Articles & témoignages | Revue Matrimoine | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages  & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier & Dictionnaire

 

 

 

 

 

 

Zoubeida B'chir : mémoire & hommage

 

 

 

 

 

Biographie brève & hommage d’une créatrice par

 

 Hanen Marouani​​​​​​

 

Écrivaine, poétesse, docteure en littérature française & rédactrice régulière des périodiques de la SIÉFÉGP

 

 

 

Crédit photo : Portrait photographique de la pionnière Zoubeida B'chir. Capture d’écran de l’image libre de droits, via Facebook.

 

21 août 2011 : Décès de Zoubeida B'chir زبيدة بشير

 

 

Zoubeida B'chir زبيدة بشير, née le 8 février 1938 à Sakiet Sidi Youssef et morte le 21 août 2011 à Tunis, est une poétesse et productrice de radio tunisienne qui est considérée comme une pionnière dans son domaine.

 

Originaire du village algérien d'Oued Souf, elle voit le jour dans le village frontalier de Sakiet Sidi Youssef (gouvernorat du Kef) où son père est venu s'installer à la recherche de travail, avant d'émigrer à Tunis. 

Sa famille ne l'envoie pas à l'école mais lui donne une instruction traditionaliste à domicile. Autodidacte, elle passe son temps entre les livres et la radio, où elle s'intéresse aux émissions culturelles. Puis, elle se met à composer des poèmes et des nouvelles. C'est sa vraie vocation puisqu'elle remporte d'abord un prix de création littéraire de Radio-Paris (en langue arabe), pour une nouvelle intitulée « Annagham al-hazin » en 1958, puis se rend en France où elle est honorée, avant de récidiver l'année suivante avec un prix pour le poème Al-hobb adhaeâ. 

 

Ne fréquentant pas d'école, elle parfait sa propre formation et réussit à affiner son talent poétique. Ses poèmes sont également primés par Radio Tunis. 

Le président Habib Bourguiba, qui écoute attentivement la radio tunisienne, apprécie son talent et recommande de l'y intégrer. Il lui aurait même demandé un jour en plaisantant : « L'histoire retiendra-t-elle que Bourguiba a vécu la période de Zoubeida B'chir ou que celle-ci a vécu la sienne ? ». 

Elle y débute en 1959, pour y passer 22 années comme présentatrice, lectrice des bulletins d'information et productrice d'émissions. 

Elle produit notamment les émissions Mouradafet, Likaa al-ahebba et une émission hebdomadaire pour la « Voix de l'Amérique ». Elle participe aussi longtemps à l'émission « Les Amateurs de la littérature » présentée par Mustapha Khraïef puis par Ahmed Laghmani.

 

C'est Khraief qui rédige l'introduction de son premier recueil. Dès la publication de ses premiers poèmes, elle suscite des réactions controversées. 

 

Choisissant une forme libre mais rythmée, elle ose s'aventurer dans le domaine sentimental voire charnel. Pour les uns, c'est un acte de courage et d'innovation, pour d'autres, c'est l'expression d'une débauche. Dans son poème « Hanin » (Nostalgie), elle dit notamment : « Nuits de chaleur entre ses bras / L'amour reviendra-t-il au cœur qui vit sur ses douleurs / Et sur les souvenirs qui ravivent les tourments de sa frustration ? ».

En 1967, elle est la première poétesse tunisienne à publier un recueil qui porte le titre de ce poème, « Hanin » (Nostalgie). Elle rencontre différents obstacles et reconnaît que seul Henri Smadja (patron de La Presse de Tunisie), qui a apprécié ses poèmes, l'a alors aidée et encouragée. Le recueil obtient un grand succès.

 

En 1968, elle fait un pèlerinage dans son village natal, à l'occasion des cérémonies en mémoire du bombardement de Sakiet Sidi Youssef qui coïncident avec son anniversaire, mais elle en revient pleine d'amertume, à la vue du désastre et de la destruction de ses souvenirs. Quelque temps après, elle quitte la scène culturelle, se contentant d'abord de la présentation de l'émission Chansons des auditeurs et ce jusqu'en 1981, avant de se retirer définitivement. Pendant près de vingt ans, on n'entend plus parler d'elle et on l'oublie. Elle publie par ailleurs son second recueil « Alaa » (Grâces) mais elle garde toujours ses distances vis-à-vis de la scène culturelle. 

Elle accepte de participer à une œuvre collective sur la révolution tunisienne en 2011 mais meurt la même année.

 

Crédit photo : Première de couverture illustrée des œuvres complètes de l’autrice Zoubeida B'chir en arabe. Capture d’écran de l’image libre de droits trouvée sur le site du réseau social Facebook. L’illustration est un portrait photographique de la créatrice Zoubeida B'chir. Capture d’écran de l’image libre de droits trouvée sur le site du réseau social Facebook.

 

En hommage à son parcours et à sa contribution pionnière à la littérature tunisienne, la Tunisie a institué depuis 1995 le Prix national Zoubeida Bchir, organisé par le Centre de recherches, d’études, de documentation et d’information sur la femme (CREDIF) en partenariat avec le Club Tahar Haddad, sous la tutelle du Ministère de la Famille, de la Femme, de l’Enfance et des Personnes âgées. Ce concours littéraire et scientifique, décerné chaque année à l’occasion de la Journée internationale de la femme, vise à encourager et valoriser la créativité féminine tunisienne dans les domaines littéraire, scientifique et intellectuel. Devenu au fil des années un acquis national, il porte haut le nom de Zoubeida B'chir et perpétue son héritage en mettant en lumière la richesse et la diversité des voix féminines du pays.*

 

© Hanen Marouani

* C’est un article inspiré légèrement enrichi à la fin d'un post publié et lu sur Facebook.

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Pour citer ce texte illustré & inédit

 

Hanen Marouani, « Zoubeida B'chir : mémoire et hommage », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : ÉTÉ 2025 | NO III NUMÉRO SPÉCIAL « CRÉATRICES », 1er Volet & Revue Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 21 août 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2025noiii/hm-zoubeidabchir

 

 

 

 

 

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