28 avril 2017 5 28 /04 /avril /2017 09:46

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

 

Feuille à feuille

 

 

Joan Ott

 

 

 

 

© Crédit photo : (illustration à venir)

 

 

 

Prête au voyage sans retour

La première est déchiquetée

Pauvre moignon feuille amputée

Qui accuse le poids des jours

 

 

Tâchée de noir comme endeuillée

La deuxième déjà se fane

Tout comme se fanent les âmes

Elle est tout ce que j’ai aimé

 

 

Chassant chagrin peine et ennui

La troisième est encor’ vivace

Les traces sur elle s’effacent

Elle est moi telle que je suis

 

 

La dernière est en devenir

Bourgeon qui pointe plein d’espoir

Et croît dessous le soleil noir

Elle sait mes jours à venir

 

 

Fidèle image de ma vie

Elle sommeille dans ce pré

Cette herbe bercée de rosée

Au gré du vent et de la pluie

 

Elle murmure mes regrets

Cette herbe pleine de faconde

Que chaque jour nouveau féconde

Et qui connaît tous mes secrets

 

 

Et s’il m’est permis de rêver

Je la rêve qui danse et ploie

Sous le poids de tous mes émois

Et songe à qui viendra m’aimer

 

 

À qui ravivera la flamme

Aube claire au soir de ma vie

Et me fera renaître femme

Vivante jusqu’à l’Halali

 

***

Pour citer ce poème

 

Joan Ott, « Feuille à feuille », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 28 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/feuille.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
27 avril 2017 4 27 /04 /avril /2017 11:50

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

La belle épave

 

 

Joan Ott

 

 

 

 

© Crédit photo : (illustration à venir)

 

 

Personnages

 

  • Francis, ex coiffeur chic, vieux beau, cheveux d’argent

  • Claude, SDF, mince, rousse, bien usée mais encore assez belle

  • Roselyne, SDF, rondelette, brune, bien usée mais encore assez belle

  • Gontran, jeune chasseur d’épaves

  • Ludmilla, SDF, blonde usée, très, très usée. Accent russe exagéré.

 

 

Synopsis

 

De nos jours, sur une plage, un salon de coiffure improvisé où œuvre bénévolement Francis. Les SDF viennent s’y faire rafraîchir la tignasse ou la barbe. Arrive Gontran, jeune chasseur d’épaves en quête du trésor qui le mettra à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours…

 

Décor

 

Une plage, un bac de salon de coiffure, un fauteuil, peut-être un miroir. Quelques caisses en bois servant de siège pour les « clients » qui attendent leur tour.

 

Costumes

 

Francis : Pantalon noir et chemise assortie ;

Claude et Roselyne : robes un peu extravagantes, défraîchies mais propres ;

Ludmilla : robe longue, immense châle russe aux couleurs vives ;

Gontran : tenue de plongée.

 

Remarque

 

Tous – sauf Gontran, homme du commun, et Lumilla qui affecte un fort accent russe – adoptent un ton précieux en accord avec leur langage qui se voudrait châtié.

 

Francis

En train de masser la tête shampooinée de Madame Claude dont les pieds reposent sur une caisse en bois.

Les plus grands, Madame Claude. Oui, les plus grands !

Claude

Qu’entendez-vous par là ? Les basketteurs ?

Francis

Eux aussi, Madame Claude, eux aussi. Mais pas seulement. Quand je parle des plus grands, j’entends : les stars, les politiques, les journalistes d’investigation, les présentateurs du JT…

Claude

Alors, vous aussi, vous les avez connus…

Francis

Mais oui. Et même pour certains, fréquentés. Tout comme vous, j’imagine… Quoique pas de manière biblique, si toutefois vous me permettez cette saillie un rien grivoise…

Claude

Rien ne saurait me choquer, Francis, vous le savez bien. Dans mon métier, voyez-vous…

Francis

Oui… Vous avez dû en voir, des choses…

Claude

Et en entendre, Francis. Et en entendre ! Mais discrétion absolue : règle numéro un de Madame Claude. Sans quoi mon entreprise aurait fait long feu bien avant qu’ils ne me… Mais laissons cela… Quoi qu’il en soit, la règle vaut toujours : jamais la moindre révélation ne franchira ces lèvres un rien flétries.

Francis

Flétries ? Que nenni ! Une bouche faite à peindre, comme l’aurait pu écrire notre très divin marquis.

Claude

Trêve de flagornerie, Francis. Vous savez bien qu’avec moi, la flatterie ne prend pas… Et de toute manière, pour le bénéfice que vous pourriez en espérer aujourd’hui…

Francis

Pardonnez-moi…

Claude

Vous êtes tout pardonné, Francis. Mais pour votre pénitence, massez-moi donc un peu plus fort. J’aime les sensations fortes… À mon âge, c’est tout ce qu’il me faut. Oui, comme ça… Hmmm… C’est bon… Oh ! oui, oui… Oh ! que c’est bon…

Francis

Ma spécialité, les massages. Depuis toujours. Des doigts en or, c’est ce qu’elles disaient toutes… Mais il nous faut rincer cette flamboyante chevelure à présent. Il prend une cruche posée à côté de lui. Ton très professionnel : La température de l’eau ?

Claude

Sursaute et grimace sous l’avalanche d’eau froide.

Parfaite, Francis ! Parfaite ! Peut-être un peu fraîche, mais grâce aux Dieux, j’aime ça !

Francis

Vous me voyez désolé, Madame Claude. Désolé infiniment. J’avais bien pris soin pourtant de la laisser tiédir aux doux rayons du soleil…

Claude

Ne vous excusez pas, cher Francis, c’est parfait. Tout est parfait, vraiment.

Arrive Roselyne.

Francis

Madame Roselyne ! Quelle surprise ! Nous n’avions pourtant pas rendez-vous, n’est-ce pas ?

Madame Roselyne

Non, cher Francis, non, mais comme je passais par là, je me suis dit : tentons notre chance, sait-on jamais ?

Francis

Et vous avez fort bien fait, Madame Roselyne. S’il vous est loisible de patienter une petite demi-heure, je suis tout à vous.

Roselyne

Prenez votre temps, cher Francis, j’ai tout le mien.

Claude

Moi de même. Si vous le souhaitez, Madame Roselyne, je patienterai le temps que Francis procède à votre shampoing. Ainsi, mes cheveux auront le temps de sécher et il ne sera que plus facile de les coiffer ensuite. Qu’en dites-vous, cher Francis ?

Francis

J’en dis que l’idée est généreuse… et fort judicieuse par ma foi. Il désigne une caisse en bois. Prenez vos aises en attendant, Madame Roselyne. Il avise le casque de scaphandrier d’un modèle très ancien que Roselyne tient sous son bras. Mais qu’est-ce donc que cela ? Vous seriez-vous mise à la plongée sous-marine ?

Roselyne

Que non pas ! J’ai trouvé cet objet abandonné sur la plage. Je m’en suis lestée en songeant que peut-être je parviendrais à le troquer en échange de quelque service. Un shampoing, par exemple…

Francis

Voyons, Madame Roselyne ! Il n’en est pas question ! Pas de cela entre nous ! Vous coiffer m’est un honneur, vous le savez bien.

Madame Roselyne

Pourtant, tout travail mérite salaire…

Francis

Mais le plaisir n’a pas de prix. Aussi ne saurais-je monnayer le mien.

Roselyne

Quel amour ! Non, mais quel amour ! N’est-ce pas, Madame Claude ?

Claude

Oui. Sans vous, cher Francis, nous en serions réduites à nous montrer au monde tête sale, hirsute et mal peignée. Mais grâce aux Dieux, vous êtes là !

Francis

Vous me flattez, Mesdames ! Je n’en mérite pas tant !

Il avise Gontran, en tenue de plongée.

Monsieur ?...

Gontran

Reste planté là, immobile, sans rien dire. Il fixe le casque que tient toujours Roselyne.

Francis

Si c’est pour une coupe, mieux vaut que vous le sachiez dès à présent : aujourd’hui, le salon est réservé aux dames. Aux dames uniquement. Pour les messieurs, c’est le mardi.

Gontran

C’est pas pour mes cheveux. Je viens récupérer mon casque. Je l’avais posé là, sur le sable, histoire de souffler un peu, et voilà-t-y pas qu’à peine le dos tourné, on me le fauche ! Non mais dans quel monde on vit, c’est à n’y pas croire !

Roselyne

Je n’ai jamais rien volé à personne, jeune homme. Si c’est votre casque que vous voulez, le voici.

Gontran

Merci, Madame… Il s’éclaircit la voix, vaguement gêné. Et pardon, hein, si je vous ai froissée. C’est que j’étais en pétard, voyez-vous. Sans mon casque, je suis plus grand’ chose, autant dire plus rien du tout.

Claude

Mais dites-moi, Jeune homme, pourquoi y tenez-vous donc tant, à cette antiquité ?

Gontran

Sur le ton d’une leçon apprise et souvent récitée

Cette antiquité, comme vous dites, ma bonne dame, je la tiens de mon père, qui la tenait de son père, qui lui-même la tenait du sien, et ainsi de suite jusqu’à la septième génération. Ce casque, voyez-vous, c’est notre marque de fabrique, notre identité, comme qui dirait. Chasseurs d’épaves nous sommes. Et ça, depuis la nuit des temps.

Francis

Et vous en trouvez beaucoup ?

Gontran

Des épaves ? Non, malheureusement. La plupart du temps, on tombe que sur d’infâmes rogatons. Mais là, j’suis sur une piste, une vraie. J’me suis laissé dire qu’y en avait une, par là, tout près du bord. Avec un trésor dedans. Un trésor du feu de Dieu. Je sais pas ce que c’est au juste, mais pour sûr ça vaut le coup.

Roselyne

Depuis que nous fréquentons ces lieux, jamais nous n’avons entendu parlé de quelque trésor englouti que ce soit. N’est-ce pas, Madame Claude ?

Claude

Non, à part quelques caisses de vaccins périmés…

Roselyne

Je ne vois pas du tout à quoi vous faites allusion, ma chère.

Claude

Vraiment ?

Francis coupe court à la querelle naissante

Voyons, mesdames, voyons ! À Gontran : S’il y avait un trésor, vous pensez bien que nous nous l’aurions trouvé depuis longtemps.

Gontran

Sauf que vous le saviez pas, qu’il y en avait un. Alors, vous l’avez pas cherché. Moi, c’est pas pareil : je sais. Alors, moi, Gontran, septième du nom, je vais le chercher, et je vais le trouver, c’est forcé. Et après : à moi la belle vie.

Roselyne

C’est beau, la jeunesse ! Cet enthousiasme, cette foi ! C’est beau, beau, beau !

Claude et Francis

Oh oui, c’est beau !

Gontran

Sauf qu’il me faut mon casque. Rendez-le moi.

Roselyne

Mais tout de suite, cher ami ! Tout de suite ! Le voici, le voilà ! Et puisse-t-il vous mener tout droit à la fortune !

Gontran

Merci bien, M’dame.

Claude

Vous nous tiendrez informés, n’est-ce pas ?

Gontran

Pour sûr !

Il sort.

Gontran sort. Claude cède sa place à Roselyne au bac. Francis lui verse de l’eau froide sur la tête, ce qui la fait sursauter et grimacer.

Francis ton très professionnel

La température de l’eau ?

Roselyne

Parfaite, Cher Gontran. Parfaite… Quoique… un peu fraîche, peut-être, mais ce n’est pas pour me déplaire…

Francis

Vous me voyez désolé. Infiniment désolé, Madame Roselyne. Je l’avais pourtant laissée tiédir aux doux rayons du soleil…

Roselyne

Ne vous excusez pas, Francis : c’est parfait. Tout est parfait.

Entre Ludmilla, tête et visage cachés par un immense châle russe à motifs floraux multicolores.

Francis

Mademoiselle Ludmilla, comment vous portez-vous en cette belle matinée de printemps ?

Ludmilla fort accent russe

Merveilleusement, cher Francis. Merveilleusement ! Comment pourrait-il être autrement ? Figurez-vous que arrière grand-oncle à moi a fait visite cette nuit. Il a bien recommandé saluer vous de sa part. Il salue vous aussi, mesdames.

Claude

Les tarots ont encore parlé ?

Ludmilla

Oui ! Quel merveilleux truchement, n’est-il pas ? Grâce à eux, au-delà plus près de nous que plus proche banlieue. Loué soit le Seigneur ! Vraie bénédiction !

Elle fait un signe de croix orthodoxe, de droite à gauche

Roselyne

C’est un honneur qu’il nous fait. Vous le saluerez de notre part en retour. Et… qu’a-t-il dit d’autre ?

Ludmilla

C’est… comment dites-vous… Confus ! Oui, voilà : un peu confus…

Claude

Comment s’en étonner ? Les tarots ont leur langage, voyez-vous. Mais vous parvenez malgré tout à décrypter certains messages, n’est-ce pas ?

Ludmilla

Quelques… Pas tous… Je sais une chose seulement : arrière grand-oncle à moi s’adresse à cause de prénom : Ludmilla, c’est Aimée du Peuple. Il espère que grâce à moi, le peuple rende à lui son affection.

Francis

Depuis la chute des usurpateurs, c’est chose faite, il me semble.

Ludmilla

Sans doute. Mais lui continue visiter moi… Cette nuit, il dit…

Francis, Claude, Roselyne

 

Oui ?

Ludmilla

Attendez, que je rappelle… Chasseur d’épaves, il dit. Oui, c’est bien ça. Il y a le mot : Épave. Et puis aussi le mot : Trésor. Et il ajoute : Il vient à toi. Après… après, tout devient embrouillé et je tombe dans profond sommeil. Il faut dire que Dimitri a apporté vodka…

 

Francis

Dimitri ?

Ludmilla

Oui, mon médium… Lui, allé voir vieille mère à Moscou, comme chaque mois. J’ai beau dire non, non, il peut pas s’empêcher : il rapporte toujours vodka…

Roselyne

Une épave… Un trésor…

Claude

Il était là, votre chasseur d’épaves. Pas plus tard que tout à l’heure. Nous lui avons parlé, Ludmilla. Il disait qu’il allait repêcher un énorme trésor.

Ludmilla

C’est Nicolas ! C’est arrière grand-oncle Nicolas qui envoie lui ici ! Béni soit le Seigneur ! Nous être riches à nouveau ! Enfin ! Et oui, je dis bien : « Nous », mes amis ! Car dans bonheur, Ludmilla n’oublie pas vous.

Entre Gontran, dégoulinant et traînant des algues accrochées à ses palmes

Tous

Alors ?

Gontran

Pfff ! Y’a rien, là au fond. Rien du tout. Une arnaque. Une de plus.

Ludmilla

Impossible ! Arrière grand-oncle dit…

Gontran

Vous êtes qui, vous ? Vous étiez pas là, tout à l’heure, je vous connais pas.

Claude

Princesse Ludmilla, arrière petite nièce du dernier tsar de toutes les Russies. Du moins c’est ce qu’elle prétend…

Ludmilla

Prétend ? Prétend ? Princesse je suis ! Vous : Vieille Maquerelle ! Moi : Princesse !

Claude

Pardon ?

Francis fusille Claude du regard et tente de calmer le jeu

Mais oui, Princesse, mais oui ! À Gontran : La Princesse Ludmilla, par le truchement des tarots, a eu une révélation. Le chasseur d’épaves, vous en quelque sorte, et puis le trésor… enfin tout ça, quoi…

Gontran

Ouais… et alors ?

Roselyne

La dernière descendante des Romanov ! Ça ne vous dit rien ?

Gontran

Ben non… J’ai jamais été fortiche en histoire, moi…

Claude

Qu’à cela ne tienne ! Très solennel : Gontran ! Vous ne venez pas à l’Histoire, c’est l’Histoire qui vient à vous.

Il débarrasse Ludmilla de son châle. Elle apparaît dans toute sa décrépitude.

Gontran pousse un cri d’horreur étranglé

Gontran

Oh l’épave !

Ludmilla

Princesse Ludmilla ! Toi prosterner, Moujik !

Gontran

Quoi ? !

Ludmilla

Cadeau ! Oui, moi, cadeau de Tsar Nicolas pour toi. Moi tout comprendre maintenant.

Gontran

Ça va pas, non ? Elle est complètement tapée, la vioque !

Claude

Ça, pour être fêlée…

Francis

Maîtrisez-vous, Madame Claude, je vous en supplie, maîtrisez-vous ! Et vous, mon ami, prosternez-vous. Faites-lui plaisir…

Gontran esquisse une révérence maladroite

Bon bon, d’accord, si y a que ça… Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir en faire de ce vieux tromblon ?

Ludmilla

Tromblon ? Quoi être : tromblon ?

Francis

Un objet précieux, Princesse. Un objet des plus précieux…

Claude

Un rogaton !

Ludmilla

Rogaton ?

Francis

Non, non ! Plutôt quelque chose comme une relique. Oui, voilà, c’est ça : une relique

Ludmilla

Ah ! Relique ! Religion ! Bon, ça ! Très bon !

Gontran

Bon, d’accord, mais j’en fais quoi, moi, de cette momie ?

Roselyne

Elle vous narrera ses histoires. Ces milliers de petites histoires qui font la Grande Histoire. Vous verrez, elle est intarissable, quand elle s’y met.

Claude

Et passionnante ! Ô combien passionnante en ses délires !

Francis

Sa mémoire, à n’en pas douter, c’est… comment dire…

Claude sarcastique

Un trésor ?

Francis et Roselyne

Parfaitement ! Un trésor !

 

  Fin

 

 

***

 

Pour citer ce texte théâtral

 

Joan Ott, « La belle épave », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 27 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/epave.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
27 avril 2017 4 27 /04 /avril /2017 10:21

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

Taon Bis

 

Joan Ott

 

 

 

© Crédit photo : (illustration à venir)

 

 

Les personnages

 

Jacques : septuagénaire portant encore beau.

Clotilde : même âge.

Perruques grises, vieux gilet pour lui, mules rose fluo pour elle.

 

Le décor

Le plus abstrait possible. Un siège évoquant un canapé, une table basse. Prévoir une entrée-sortie, où l’on veut.

 

Les accessoires

 

Un tambour, quelques globes terrestres..

 

L’époque

 

Contemporaine.

 

La mise en scène et la direction d’acteurs

Liberté totale, à condition toutefois de ne pas tomber dans le vaudeville. Quoique...

 

La musique

 

Lui : sur scène, bat du tambour.

À la fin, sonnerie aux morts enregistrée.

 

La lumière

 

Selon les possibilités offertes par la salle et la créativité de l’éclairagiste.

Dans la mesure du possible, une ambiance chaude, une ambiance froide : chaude au début, puis de plus en plus froide.

On peut finir dans l’obscurité presque totale.

Lui tourne au pas – mais en traînant les pieds – autour du globe-bar placé sur un guéridon, à cour. Il accompagne d’une voix de fausset en tapant sur un très vieux tambour d’enfant sa réplique scandée à la manière d’un slogan de manifestation.

Quand je serai grand

je serai tambour

je f’rai le tour du monde

en chantant en chantant

 

Quand je serai grand

je serai tambour

ferai le tour du monde

en chantant en chantant

 

Quand je serai grand…

 

Elle prend la poussière sur le globe placé sur une colonne, fond de scène. Elle l’interrompt.

Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !

 

Lui toujours battant tambour, à cour du grand globe.

En bateau, le tour du monde. Oui, en bateau.

 

Elle

Arrête un peu de faire l’enfant !

 

Lui

Peuh !

 

Elle

Et arrête ce vacarme ! C’est à n’y pas tenir.

 

Lui

Achète-toi des boules en cire, si ça te gêne.

 

Elle

Comment peux-tu… À plus de soixante ans…

 

Lui

J’ai l’âge de mon tambour !

 

Elle

C’est dire !

 

Lui

Tu n’a jamais eu aucune notion « du ».

 

Elle

Moi ? C’est moi qui n’ai pas la notion « du » ?

 

Lui, voix d’enfant, en accompagnant la phrase scandée à grand renfort de roulements de tambour

L’a pas la notion « du » ! L’a pas la notion « du » !

 

Elle

Pourtant, il passe. Et nous avec.

 

Lui

Pas pour moi. Je le tiens. Je m’y cramponne ferme. Il ne m’échappera pas.

 

Elle

C’est incroyable, cette peur de vieillir. Regarde-moi : est-ce que j’ai peur, moi ?

 

Lui la rejoint

Tu crèves de trouille. Comme tout le monde. Mais tu la boucles. Tu caches ta peur comme une maladie honteuse, derrière tes crèmes antirides et tes onguents.

 

Elle

Tu dis n’importe quoi. C’est toi qui crèves de trouille, comme tu dis si élégamment. Pas moi.

 

Lui

Chantonnant : Parole, parole, parole ! Parlé : Non mais tu t’es vue ? Il touche le cou de Clotilde avec sa baguette de tambour Un hamster, voilà ce que tu es devenue. Un hamster, parfaitement ! Qui grignote, qui accumule dans ses bajoues. Regarde-toi : les mêmes, toutes pareilles, les mêmes, exactement.

 

Elle

C’est gentil, ce que tu me dis-là.

 

Lui

Mais oui. C’est joli, les hamsters. C’est doux.

 

Elle

Et ça fait tourner sa roue à longueur de.

 

Lui

Il chante Aznavour : Le temps, le temps, le temps et rien d’autre, le temps, le temps…

 

Elle

Ce n’est pas permis ! Tu n’as pas le droit !

 

Lui

Si. En chantant, on peut. Ce n’est pas écrit qu’on ne peut pas, alors on peut. On peut tout dire, en chantant. Il continue à chanter : Le temps, le temps…

 

Elle

Non !

 

Lui

Comme si tu ne le savais pas, que je t’aime !

 

Elle

Oui, oui… une vieille habitude.

 

Lui

C’est bon, les habitudes. Imagine un peu, si je n’étais plus là… ou toi !

 

Elle

Je préfère ne pas y penser.

 

Lui

Tu vois bien. La trouille, la trouille, toujours la trouille. Peur de la séparation, peur de vieillir, peur de la mort…

 

Elle

Tais-toi !

 

Lui

Et plus jamais envie « DE ». Il ponctue d'un coup de baguette sur le tambour.

 

Elle

Écoute, à nos âges on a rangé les outils.

 

Lui

Toi peut-être. Pas moi. Raide, au garde à vous : Plus vert que jamais !

 

Elle

Vantard !

 

Lui se rabougrit, et après un temps

De toute façon…

 

Elle

Quoi encore !

 

Lui

Tu n’en as jamais voulu.

Il a beau sauter du coq à l’âne, elle comprend parfaitement, elle le connaît par cœur, depuis le temps…

Elle Si. Un. J’avais dit : « Un, pas plus ».

 

Lui

À l’époque, ça m’était égal.

 

Elle

Tout t’était égal, à cette époque-là. Ça n’a pas beaucoup changé, d’ailleurs.

 

Lui

Va-t’en savoir…

 

Elle

On en a eu un. Un deuxième, qu’est-ce qu’on en ferait ? Tu peux me dire ?

 

Lui

On ferait comme les autres.

 

Elle

Les « autres », comme tu dis, en général, ils sont deux.

 

Lui

Nous aussi, nous sommes deux !

 

Elle

Deux ? Je vois ça d’ici : « S’il te plaît, s’il te plaît » ! Et bon : admettons que je cède…

 

Lui battant des mains

Oh oui ! Oh oui !

 

Elle

J’ai dit « admettons » ! Et puis après, qui est-ce qui s’en occupe ? Qui l’élève ? Qui l’éduque ? C’est exactement comme ça que ça s’est passé, la première fois. Tu l’as voulu, et je l’ai eu.

 

Lui

Et bien contente. Dès le premier jour, il n’a plus été qu’à toi. Il berce sont tambour. C’est pour ça que j’en voudrais un autre. Il serait peut-être un peu à moi, celui-là.

 

Elle

Huit jours. Une semaine tout au plus. Et puis tu te lasserais. Comme tous les enfants.

 

Lui en braillant à tue tête

Devenir vieux sans être adulte…

 

Elle

Voilà, c’est ça. Tout à fait ça : un vieux beau en culotte courte qui bat du tambour.

 

Lui

Avant, ça te faisait rire. Je te faisais rire... Tu ris de moins en moins souvent.

 

Elle

Et pour cause !

 

Lui

Tu ne me reprochais jamais rien, avant.

 

Elle le rappelle à l’ordre

Jacques !

 

Lui

Pardon, mon aimée. Pardon. Il scande en s’accompagnant au tambour : Jamais plus ne le ferai, jamais plus ne le ferai, jamais plus…

 

Elle le coupe

Tu vois… Tu plaisantes encore. Tu plaisantes toujours.

 

Lui

Je fais des efforts, pourtant. Je te jure que j’en fais. Mais on ne va pas contre sa nature.

 

Elle

La tienne…

 

Lui

Ben oui, quoi ! La mienne, c’est d’être heureux.

 

Elle

Et derrière ton rire, il y a quoi ?

Lui

Le plaisir : le plaisir de rire, de m’amuser, de vivre, de jouer du tambour en faisant le pitre et même le tour du monde, si ça me plaît.

Fort, style profession de foi : Je ferai le tour du monde mon manège à moi c’est ça ! Il finit les bras en V, baguettes brandies, mais étranglé par le cordon qui les retient.

 

Elle

Le tour du monde !

 

Lui

De cette fichue mappemonde, si tu préfères. défaut de mieux.

 

Elle

Ne parle pas de ma mappemonde sur ce ton. Tu sais ce qu’elle représente pour moi.

 

Lui

Toute ton enfance ! On le saura ! Tu parles d’une enfance…

 

Elle

Ni pire ni meilleure qu’une autre, mais c’est la mienne. Elle m’appartient, avec mes souvenirs et tout le reste. Alors, ma mappemonde…

 

Lui pose le tambour, se place derrière le canapé où elle est assise

Oui, oui… Tous les plaisirs. Tous, tu entends ?

 

Elle

Quel gamin !

 

Lui

Et le plaisir de t’aimer. Le bonheur de t’aimer, oui. Parce que tu es la plus jolie, la plus gentille…

 

Elle

Malgré mes bajoues de hamster.

 

Lui lui prend les joues, les pince

Pas malgré : à cause ! Je les aime, tes bajoues, je les aime ! Et tes dessous de bras qui font flop-flop, et tes genoux qui se fripent et tes cuisses qui ramollissent, et…

 

Elle

Suffit ! Comment peux-tu rire de ça aussi ? Ce n’est pas drôle, vraiment pas !

 

Lui

On peut rire de tout !

 

Elle

Mais moi, je…

 

Lui

Toi tu, toi tu, toi tu, turlututu chapeau pointu ! Toi, tu te laisses aimer, et puis c’est tout. Et lui, tu l’oublies.

 

Elle

L’oublier… Alors que toi, tu es là, à me le rappeler sans cesse !

 

Lui

Forcément, je suis là. Où voudrais-tu que je sois ? À l'oreille de Clotilde Pas dans ma tombe, tout de même !

 

Elle

Quelle horreur ! À t’écouter, j’ai les oreilles qui fanent.

 

Lui

Ce qu’elle peut être idiote, cette expression… Achète-toi des boules, si tu ne veux plus m’entendre. Je te l’ai dit mille fois. Mais non, tu restes là à m’écouter, parce que…

 

 

Elle le coupe

Parce que j’aime bien t’entendre malgré tout.

 

Lui

Ça, c’est bien les bonnes femmes : savent jamais ce qu’elles veulent. Il s'assied à jardin d'elle Mais un à la fois, ça ne fait pas deux. Tu me suis ? C’est logique, non ? Alors, un deuxième, ça ne ferait pas deux ! Et toc !

 

Elle

Toi et tes paradoxes ! De toute manière, on est trop vieux.

 

Lui

Trop vieux ! À soixante-dix ans !

 

Elle

Soixante-treize.

 

Lui

Quand bien même ! La voisine en a plus de quatre-vingts et elle n’a pas hésité, elle, quand sa petite fille lui a laissé le sien parce qu’elle partait vivre au Mexique. Elle savait qu’en disant oui, elle en aurait au moins pour quinze ans. Ça ne l’a pas empêchée.

 

Elle

Elle fait ce qu’elle veut, la voisine. Moi, j’ai dit non. Une fois pour toutes. On ne revient pas là dessus !

 

Lui suppliant, comme un enfant

Bichette…

 

Elle

Il n’y a pas de Bichette qui tienne !

 

Lui

Ça me ferait tellement plaisir !

 

Elle

Oh là là…

 

Lui

Oh là là troulala oh là là troulala…

Ça me ferait tellement, tellement plaisir, Bichette, ma Bichette à moi !

 

Elle

Si tu savais comme j’en ai ma claque, de t’entendre ressasser à longueur de temps.

 

Lui

C’est toi qui l’as dit, cette fois.

 

 

Elle

Une fois de temps en temps, c’est permis.

 

Elle

Et de deux. Trois, même.

 

Elle

Autant que je veux. C’est toi qui ne dois pas le dire.

 

Lui enjoué

Tu changes les règles, maintenant ? Alors, moi aussi, je peux !

 

Elle

Non. Les règles, c’est moi.

 

Lui

Zut ! Tu n’es vraiment pas drôle !

 

Elle

Tant pis.

 

Lui

Et de quatre ! Mais tu as raison : on ne peut pas être drôle tous les jours que le Bon Dieu fait.

 

Elle

Laisse le Bon Dieu là où il est ! Pour ce qu’on en a à faire… Si je disais oui, je serais morte de peur à l’idée que…

 

Lui

Tu sais bien que je n’ai pas fait exprès.

 

Elle

Il ne manquerait plus que ça, que tu l’aies fait exprès !

 

Lui

C’est le frein à main qui a lâché.

 

Elle

Tu ne l’avais pas serré assez fort. Et avec la pente du garage…

 

Lui prend les mains de Clotilde dans les siennes et lui parle comme à une enfant

Tu le garderais à la maison, bien enfermé, tout près de toi, dans tes jupes, sur tes genoux, dans tes bras. Chaque fois que je sortirais ou rentrerais l’auto, tu le garderais près de toi. Comme ça, il ne risquerait rien, rien du tout…

 

Elle retire sa main

Jusqu’au jour où.

 

Lui

Mais arrête d’imaginer le pire tout le temps !

 

Elle se bouchant les oreilles

Encore !

 

Lui en hurlant

Tout le « TEMPS » !

 

Elle

S’il te plaît… arrête !

 

Lui

On l’appellerait autrement !

 

Elle

Et ça changerait quoi…

 

Lui reprend la main de Clotilde

Tu oublierais. Tu l’oublieras…

 

Elle va centre scène

Jamais.

 

Lui

Mais pense un peu au plaisir ! Pense un peu au bonheur que ce serait !

 

Elle

Sans lui…

 

Lui

Il n’est plus là. Il ne sera plus jamais là.

 

Elle

Plus, plus, plus jamais.

 

Lui

On finira tous comme lui.

 

Elle

Mais pas comme ça ! Pas comme ça !

 

Lui

Qu’est-ce que j’y peux, s’il s’est jeté sous les roues ?

 

Elle

Le frein à main, voilà ce que tu y peux !

 

Lui

Tu ne me pardonneras donc jamais ?

 

Elle

Je ne sais pas. Un jour, peut-être… mais là, tout de suite, non. Je ne peux pas.

 

Lui

Parce que tu ne crois pas que je m’en veux, moi aussi ?

 

Elle

Si tu t’en voulais tant que ça, tu n’en voudrais pas un autre. Pas maintenant, pas tout de suite, en tout cas.

 

Lui debout derrière elle

Ça fait plus de dix ans.

 

Elle

Quinze. Ça fera très exactement quinze ans après-demain…

 

Lui

Si tu veux… Mais dix ou quinze, c’est long. Bien trop long. Tu devrais consulter, peut-être.

 

Elle se détache de lui, va avant jardin

Consulter ! Tu as de ces mots ! Tu me crois folle, c’est ça ?

 

Lui

Pas folle à enfermer, non, mais ce chagrin, ce chagrin qui ne passe pas… Un temps Si on avait eu un petit vraiment à nous, on n’en serait pas là.

 

Elle

Tu n’en voulais pas plus que moi.

 

Lui

Si j’avais su…

 

Elle

Tu en aurais épousé une autre ?

 

Lui

Non, bien sûr que non : je n’ai jamais aimé que toi.

 

Elle

Ce sont les femmes qui font des enfants dans le dos des hommes, pas le contraire. Surtout maintenant, avec les moyens qu’on a.

 

Lui

Je ne t’aurais pas fait ça, tu penses bien !

 

Elle

Parce que tu me respectais.

 

Lui

Tu ne t’en plaignais pas.

 

Elle

Je ne me plains jamais de rien. Je suis comme ça.

 

Lui

Tout ce que tu voulais, c’était du plaisir.

 

Elle

Égoïste, c’est ça ?

 

Lui

Pas plus que moi. Jusqu’au jour où…

 

Elle

Ça n’a rien à voir.

 

Lui

Tiens donc ! Du jour où il est arrivé, tu n’as plus voulu de moi. Et tu n’as plus voulu tout court...

 

Elle

Il avait besoin qu’on s’occupe de lui. Malade comme il était…

 

Lui

Des nuits entières ! Des nuits entières, tu passais près de son couffin. Alors que lui, il souriant aux anges en ronflant à poings fermés.

 

Elle

L’épilepsie, ça se déclenche n’importe quand.

 

Lui

Tu n’avais qu’à le laisser dormir avec nous.

 

Elle

C’est malsain !

 

Lui

Tous les parents le font !

 

Elle

Et ils ont tort !

 

Lui

Tu ne voulais pas le partager, voilà la vérité !

Elle

C’est bien pour ça que je n’en voulais pas. Je me connais, figure-toi.

 

Lui

Tu étais pareille avec moi : tout à toi, tu me voulais.

 

Elle les yeux dans les yeux

Oui.

 

Lui

Et moi qui n’ai jamais regardé que toi !

 

Elle

Jusqu’au jour où on nous a appelés. On est allé le voir et à partir de ce moment-là, tu n’as plus pensé à rien d’autre qu’à lui et au moment où il serait tout à nous.

 

Lui

Arrête ! Tu sais que ça me fait mal.

 

Elle

Mal ? Toi ? Allons donc ! Tu chantes, tu bats du tambour, toujours content.

 

Lui

Toujours content, oui, c’est ce que j’étais. Avant.

 

Elle

Parce que maintenant ?

 

Lui va vers le globe fond de scène

Tu me manques.

 

Elle

Je suis là. Vingt-quatre heures sur vingt quatre, avec toi.

 

Lui

Vive la retraite !

 

Elle

Je ne peux pas te manquer, puisque je suis là. Et toc ! Moi aussi, je peux être logique à mes heures, tu vois.

 

Lui

Mais ce n’est plus comme avant.

 

Elle

Il n’y a jamais eu d’avant.

 

Lui

Tu ne te souviens même plus…

 

Elle

Non. Je ne me souviens pas.

 

Lui

Tu ne veux pas te souvenir !

 

Elle

Non. Je ne veux pas.

 

Lui

Sauf de lui. De lui, tu te souviens parfaitement.

 

Elle

Mon Petit… Mon Bébé à moi… Comment l’oublier...

 

Lui

Tu m’oublies bien, moi !

 

Elle

Il était doux, tellement doux…

 

Lui

Allons donc !

 

Elle

Et son sourire…

 

Lui

Moi aussi, je souris.

 

Elle

Ce n’est pas pareil.

 

Lui

Non, évidemment.

 

Elle

Lui…

 

Lui

Lui ?

 

Elle cherche, puis trouve l'idée

Il ne jouait pas du tambour. Et ma mappemonde, il lui fichait la paix.

 

Lui

Moi aussi, avant.

 

Elle

Oui, mais lui…

 

Lui

Du jour au lendemain, il a été tout pour toi. Moi, je n’étais plus qu’un meuble.

 

Elle

Tout de même pas…

 

Lui

Très juste ! Je te rapportais mon salaire. Un très bon salaire, chaque mois.

 

Elle

Pour ce que j’en avais à faire…

 

Lui

C’est vrai. Même ça… Avant, tu sortais, tu t’achetais des robes, des colifichets, des falbalas. Mais dès qu’il a été là, fini, tout ça !

 

Elle

Je n’avais plus besoin de plaire. Enfin plus besoin de plaire ! Et surtout, plus besoin de te plaire à toi. Tu peux comprendre ça ?

 

Lui

Même à moi ?

Elle chante

Wenn ich mir was wünschen dürfte

Möchte ich etwas glücklich sein

Denn wenn ich gar zu glücklich wär'

Hätt' ich Heimweh nach dem Traurigsein

 

Lui

La nostalgie de la tristesse, ça te va bien ! Ta première ride, je m’en souviens comme si c’était hier ! Cette crise ! Et des larmes, des larmes à n’en plus finir… C’est ce jour-là que tu as dit oui. Tu as dit : D’accord, je veux bien. C’était pour ça, hein ?

 

Elle

Arrête !

 

Lui il lui enserre tendrement le cou des deux mains

C’était pour ça, avoue !

 

Elle

Tais-toi ! Laisse-moi !

Lui

Allons, un petit effort ! Après, ça ira mieux.

Elle

Non !

 

Lui il lui serre le cou plus fort et la secoue un peu

Tu vas le dire, bon sang de bois ! Lui, c’était pour ça !

 

Elle se dégage

Oui ! Oui ! Oui ! Et oui mille fois : lui, c’était pour ça. Tu es content, là ?

 

Lui l'assied sur ses genoux

Mais tes rides, je m’en fichais bien ! Une ride, deux rides, mille rides, un million, qu’est-ce que ça change ? Rien ! Rien du tout ! Tu es ma femme et puis c’est tout. Voilà ! Mais comment faut-il donc que je te le dise, pour que tu me croies ?

 

Elle

Il n’y a rien à dire. C’est juste que c’est comme ça. Je n’y peux rien.

 

Lui

Tu es malade, ma pauvre vieille ! Malade ! Voilà, ce que tu es.

 

Elle

Oui. De vieillesse. La vieillesse : la voilà, ma maladie.

 

Lui

Mais nous ne sommes pas vieux !

 

Elle

Oh que si ! Tu viens de m’appeler « ma pauvre vieille ». Si ce n’est pas une preuve, ça…

 

Lui

C’était un mot d’amour.

 

Elle

Cause toujours ! Il y a des mots qui ne trompent pas. Je suis vieille et tu es vieux. Avec lui, je n’étais plus vieille. Il s’en fichait bien, de mes rides.

 

Lui

Mais moi aussi, idiote !

 

Elle

Moi, je ne me fiche pas des tiennes.

 

Lui

Je n’en ai pas tant que ça…

 

Elle se tourne et, toujours assise sur ses genoux, prend la tête de Jacques entre ses mains

Que tu crois ! Tu t’imagines que je ne te regarde plus ? Détrompe-toi ! Chaque jour, je te regarde vieillir. Et c’est insupportable.

 

Lui

Il y a plein de vieux qui s’aiment. Pourquoi pas nous ? Même dans les maisons de retraite, ils se fiancent. Et parfois même, il y en a qui se marient.

 

Elle passe derrière le canapé

Et ils font des petits, aussi ? C’est pitoyable. Tu les imagines, dans un lit ?

 

Lui

Et pourquoi pas ?

 

Elle

C’est tout simplement dégoûtant.

 

Lui

Tu aimais ça, pourtant ! Oh oui, tu aimais ça ! Et comment !

 

Elle revient s'asseoir près de lui, à jardin du canapé. Elle pose sa tête sur son épaule

Nos corps jeunes, nos corps beaux, oui, je les ai aimés.

 

Lui très tendre, grande déclaration d'amour

Croâ ! Croâ ! Ce que c’est que d’avoir été « Miss Cerise », dans ton fichu super-marché…

 

Elle fredonne la mélodie du temps des cerises, soudain nostalgique.

 

Lui pendant qu'elle fredonne

Tu aurais été miss de rien du tout, tout aurait été beaucoup plus simple.

 

Elle

N’importe quoi !

 

Lui

Et je vais même te dire une chose ! Une chose que je n’ai jamais dite, ni à toi – elle pose sa main sur lui, dans l'attente de la grande déclaration qui va suivre – ni à personne : c’est ta deuxième dauphine, qui m’avait plu, ce jour-là. Mais elle n’a pas voulu, alors c’est toi que j’ai invitée à danser. En désespoir de cause.

 

Elle s'écarte de lui, le regarde

Quoi ?!

 

Lui

Parfaitement, mon amour : en désespoir de cause.

 

Elle

Elle est raide, celle-là !

 

Lui

Pas plus que je ne l’étais ce soir-là.

 

Elle se lève

Et vulgaire, en plus ! C’est complet !

Lui

Grossier, vulgaire, tout ce que tu voudras ! Il l'attire à lui, la fait rasseoir, la prend dans ses bras Mais ce soir-là, je t’ai tenue dans mes bras, et c’est toi que j’ai aimée. Tout de suite, je t’ai aimée. Alors que je ne te trouvais pas belle. Même pas jolie.

 

Elle

Goujat !

 

Lui

Une histoire de phéromones, sans doute…

 

Elle

Quelle horreur ! On n’est pas des fourmis !

 

Lui

On est comme tous les êtres vivants. Dans la plupart des cas, les phéromones sont volatiles. Mais pour ce qui est de nous, c’est resté là. On appelle ça l’amour, figure-toi. Alors lui, lui… quand il est arrivé, et que ses phéromones à lui ont pris le dessus, tu comprends bien que je n’ai pas supporté.

 

Elle

Alors, le frein à main…

 

Lui

Mais non !

 

Elle

Oh que si !

 

Lui

Puisque je te dis que non !

 

Elle le regarde

Arrête de mentir, Jacques ! Tu ne l’as pas serré. Et tu l’as fait exprès.

 

Lui

Non !

 

Elle

Tiens donc ! Tu peux me le répéter, les yeux dans les yeux ?

 

Lui baisse les yeux, les deux mains entre ses genoux

Si tu t'étais contentée du magnétophone dans la cave…

 

Elle

Ça n'a rien à voir !

 

Lui

Oh que si ! C'était une présence. Moi, ça me suffisait. Si seulement ça avait pu te suffire, à toi aussi…

 

Elle

Des roulements de tambour, tu parles d'une présence…

 

Lui

J'aurais dû ajouter des rires de gosse, peut-être… ou bien des pleurs. Ça aurait fait plus vrai.

 

Elle le frappe encore de son torchon

Salaud !

 

Lui

Mais non.

 

Elle

Mais si. Avoue. Avoue enfin : Tu l'as fait exprès.

 

Lui

Oui, là ! Je n'ai pas serré le frein à main, et je l'ai fait exprès. Ça te va, comme ça ?

 

Elle

Je te conseille de prendre un bon avocat.

 

Lui se tourne vers elle, les deux sont face à face, de part et d'autre du canapé

Ah bon… et pourquoi faire ?

 

Elle

À ton avis ?

 

Lui

On ne divorce pas à nos âges !

 

Elle

Et pourquoi pas ?

 

Lui

Parce que c’est ridicule. Voilà pourquoi.

 

Elle

Ridicule, on l’est de toute façon. Alors mieux vaut l’être chacun de son côté.

 

Lui

Mais je t’aime, moi !

 

Elle

Moi plus. Il faut croire que ta théorie est juste et avérée.

 

Lui

Je n’ai jamais eu de théorie !

 

Elle

Mais si ! Les phéromones qui se volatilisent…

 

Lui

C’était une image !

 

Elle

Non ! Tes phéromones à toi se sont volatilisées. Définitivement.

 

Lui

Et tu comptes faire quoi, quand le divorce sera prononcé ? Avec tes bajoues de hamster et ton cou de dindon, ça m’étonnerait que les prétendants se précipitent…

 

Elle

Mon cou de dindon ! Tu vois bien…

 

Lui

Mais je l’aime ton cou, pauvre dinde ! Trouves-en un autre qui l’aimera autant que moi !

 

Elle

Les candidats ne manqueront pas, crois-moi.

 

Lui

Heureux les innocents : le paradis des vieilles les attend !

 

Elle

Tu n’étais jamais blessant, avant. Si tu t’entendais, tu crèverais de honte…

 

Lui

Je suis blessant parce que je suis blessé.

 

Elle

Tu l’as bien cherché !

 

Lui

Et ce sera qui, ce sera quoi, tes prétendants ?

 

Elle

J’en prendrai un autre.

 

 

Lui

Quoi ?!

 

Elle

Parfaitement.

 

Lui pris d'un fou rire

Un bichon alors. C’est tout petit et ça ne perd pas ses poils.

 

Elle

Un bichon ! Quelle idée !

 

Lui

Mais oui, un bichon tout propre, tout blanc ! C’est toujours heureux, toujours content, ça vous saute aux genoux – pas plus haut, parce que ça ne peut pas, mais ça sourit de toutes ses babines, et ça vous lèche le visage à longueur de temps. Beurk !

 

Elle

Tu peux bien faire ton dégoûté.

 

Lui

Tu auras l’air fin, avec un machin de trois kilos et demi tout mouillé.

 

Elle

Un bichon ! Ça te plairait bien, hein ? Mais ça ne risque pas, crois-moi !

 

Lui

Dommage ! Ça m’aurait fait bien rigoler !

 

Elle

Le même. Le même, exactement. Mais je l’appellerai autrement. Ce nom d’insecte…

 

Lui

C’est qu’il avait le poil dur ! Il piquait de partout, le bougre… On n’aurait pas pu trouver mieux, comme nom. C’est même toi qui l’as baptisé comme ça.

 

Elle

Quelle importance, de toute façon…

Elle jette au sol le torchon qui depuis le début ne la pas quittée, et sort.

 

Lui

Va, mon amour, va ! Bon débarras et… autant en emporte le Taon...

Il chante, fort et faux :

Avec le temps… avec le temps va, tout s’en va

On oublie les toutous, on oublie les ouah-ouah…

Il rit. Un temps, puis fort, vers la coulisse où elle vient de disparaître : Deux jours ! Une semaine, tout au plus, et tu seras de retour !

Un temps. Clotilde !

 

Elle

Adieu, Jacques. On entend la porte qui claque.

 

Lui

Il réagit comme s’il venait de recevoir une gifle puis se reprend et fanfaronne :

Deux jours. Une semaine tout au plus… le temps d’en trouver un autre, et elle sera de retour. Un temps. Et bien sûr, qu’elle l’appellera pareil ! « Taon Bis », ou « Taon Pis », ou même « Taon Pisse », si ça se trouve. Parce que ce sera un garçon, évidemment. Cette manie qu’ils ont, de lever la patte à longueur de temps, tu parles d’un plaisir ! Une vraie dégoûtation, oui… Un temps. De plus en plus déboussolé, les deux mains entre ses genoux, dos rond : Moi, ce que j’en disais, hein… un autre et tout ça, c’était pour elle, pour la voir sourire encore… Un temps. Il tente un ton résolu qui ne trompe personne, tandis qu’on entend la sonnerie aux morts : Parce que moi, les clebs, les chien-chien, les toutous, les ouaf-ouaf… c’est comme les gosses… j’ai toujours détesté ça.

Il se lève, ramasse le torchon dont il respire le doux parfum tandis que sur la fin de la musique se fait le noir.

Fin

***

Pour citer ce texte théâtral

 

Joan Ott, « Taon Bis », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 27 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/taon-bis.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 14:41

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

 

Vive la Retraite !

 

Joan Ott

 

 

 

 

 

 

 

© Crédit photo : (illustration à venir)

 

Synopsis

 

Enfin retraités après une longue vie de labeur, Aline et Germain ont acheté une île déserte au beau milieu du Pacifique où ils comptent couler des jours heureux, loin de l'occident en faillite. Benoît et Francine ont fait de même. Ils vont bientôt se rendre compte qu'ils ont été arnaqués. Pire peut-être : manipulés par le Système…

 

Décor

 

Au sol, du sable. Fond bleu.

 

Costumes

 

Chemises à fleurs, paréo…

 

Scène 1

 

Dans le noir, bruit d'hélicoptère qui s'envole. Quand la lumière se fait, Germain et Aline sont debout, tournés vers le fond, deux gros sacs de voyage à leurs pieds. Ils vont ensuite lentement faire un tour sur eux-mêmes, pour découvrir l'ensemble du paysage

Aline

Ce ciel…

Germain

Oui, n'est-ce pas ?

Aline

Ce qu'on va être heureux !

Germain

Oui, mon amour : heureux, seuls tous les deux, jusqu'à la fin de nos jours.

Aline

Tu n'as pas l'air convaincu…

Germain

Mais si ! Puisque c'était mon idée.

Aline

C'était la mienne aussi.

Germain

C'était notre idée à tous les deux.

Aline

Germain

Il faut reconnaître que leur publicité était vraiment bien faite !

Aline

Plus de pollution ! Du soleil toute l'année !

Germain

Oubliée, la Crise !

Aline

Oubliés les chômeurs, oubliés les millions de pauvres et de malheureux !

Germain

Vivre simplement, sans rien ou presque ! Vivre sainement !

Aline

Vivre nus !

Germain

Face à l'Océan !

Aline

Somnoler sur la plage, bercés par le bruit des vagues !

Aline

Le bonheur absolu !

Germain

Le bonheur parfait.

Aline

Et ça ressemble tout à fait à la photo du catalogue. Sauf que je ne vois pas le bungalow.

Germain

Il doit être un peu plus loin dans les terres. Question de sécurité, en cas de tempête.

Aline

Il n'y a jamais de tempêtes ! Ni ouragans, ni séismes, ni tsunami, ni raz de marée d'aucune sorte. C'est ce qu'ils nous ont affirmé, à l'agence.

Germain

Ils n'allaient pas nous dire le contraire. Ils sont payés pour vendre, figure-toi !

Aline

Je suis naïve, c'est ça ?

Germain

Non, chérie. Peut-être juste un peu crédule, parfois.

Aline

Et toi, défaitiste, toujours !

Germain

On ne va pas se disputer, hein !

Aline

Non, bien sûr que non…

On entend un bruit d'hélicoptère qui approche.

Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce qui se passe ? On a oublié un bagage ?

Germain

Non, tout est là.

Le bruit d'hélicoptère se fixe un instant, puis s'éloigne.

Aline

On dirait qu'il est reparti…

Germain

Tant mieux ! On se met à la recherche de notre maison ? On n'a qu'à laisser les bagages ici pour le moment.

Aline

C'est ça qui est bien sur une île déserte. Aucun risque, rien à craindre, pas l'ombre d'un voleur !

Ils sortent à cour.

Scène 2

 

À jardin entrent Benoît et Francine, chacun un gros sac de voyage à la main. Ils avisent les bagages d'Aline et Germain.

Benoît

Qu'est-ce que c'est que ça ?

Francine

C'est pas possible : il n'y a que nous !

Benoît

Qu'est-ce que je t'avais dit ? Les îles désertes, ça n'existe plus depuis longtemps. Seulement toi, toi… tu n'écoutes jamais !

Francine

On s'est fait arnaquer, c'est ça ?

Benoît

On n'a plus qu'à rentrer chez nous. Sauf qu'on a tout vendu pour pouvoir acheter ici... Quant à se faire rembourser…

Francine

On ne peut pas rentrer, chéri. En tout cas, pas avant le ravitaillement. Trois mois… On ferait mieux de trouver notre bungalow, en attendant.

Benoît

Si au moins on avait le téléphone…

Francine

C'est toi qui as insisté pour qu'il n'y en ait pas : Tant qu'à vivre sur une île déserte, coupons-nous du monde carrément. Plus de kit mains libres ! Vivre libres, tout à fait ! C'est ce que tu as dit. Ces mots-là, exactement.

Benoît

C'était une boutade ! Je ne faisais que répéter les mots de la pub !

Francine

Pas du tout. Si ça n'avait tenu qu'à moi…

Benoît

Bon, on ne va pas se disputer, hein ?

Francine

Non, bien sûr que non…

Benoît

Alors, on le cherche, notre bungalow ?

Francine

On emporte nos sacs ?

Benoît

Ils sont trop lourds.

Francine

Et si on nous les vole ?

Benoît

Les voleurs n'iraient pas bien loin…

Ils sortent à cour.

 

Scène 3

 

Germain et Aline entrent à jardin.

Germain

Si on ne l'a pas trouvé, c'est qu'il n'y en a pas.

Aline

On va vivre où, alors ?

Germain

Je ne sais pas… Je ne sais pas.

Aline

On va mourir !

Germain

Mais non, on ne va pas mourir.

Aline

Si ! C'est tout ce qu'on peut faire !

Germain

Ne pleure pas, mon amour. Je suis là. Je serai toujours là.

Aline

Et tu nous construiras une jolie maison ?

Germain

Mais oui, ma chérie. Une case toute mignonne, avec une terrasse et un auvent. Et tout autour, un jardin.

Aline

Arrête, tu veux ? Maladroit comme tu es ! Deux mains gauches dans des moufles !

Germain

Avise les sacs de Francine et Benoît

Mais qu'est-ce que c'est que ça ?

Aline

Ils ne sont pas à nous, ces sacs !

Germain

Ou alors, les nôtres ont fait des petits…

Aline

On n'est pas seuls…

Germain

Apparemment…

Aline

On s'est fait gruger.

Germain

Voler.

Aline

Arnaquer.

Germain

Rouler. Empaffer en profondeur.

Aline

Délester de tous nos biens.

Germain

Envolés tous nos espoirs.

Aline

Mortes nos douces illusions…

Un long silence bien lourd

Bon, c'est pas tout ça. Qu'est-ce qu'on fait ?

Germain

On attend. Ils vont revenir. Ils ne doivent pas être bien loin. S'ils ont l'air gentil…

Aline

On fait amis-amis. Et sinon…

Germain

L'île est assez grande pour quatre. Un couple à chaque bout, on ne se gênera pas.

Aline

Et si ce n'est pas un couple ?

Germain

Il y a deux sacs. Les mêmes que les nôtres. Ceux donnés par l'agence. C'est un couple, forcément.

Aline

Non, pas forcément. Ça peut tout aussi bien être…

Germain

Chut ! Les voilà !

Scène 4

Francine et Benoît reviennent à jardin.

Les quatre ensemble

Vous êtes qui, vous ? Qu'est-ce que vous faites là ?

Aline

C'est notre île. On l'a achetée. On est chez nous.

Francine

Pas du tout ! C'est nous qui l'avons achetée.

Germain

C'est notre île à nous.

Benoît

C'est bien ce que je pensais : l'agence nous a arnaqués. Elle a vendu l'île deux fois. Et elle ne s'est sans doute pas arrêtée là…

Germain

Une belle escroquerie ! Ah ils vont m'entendre !

Aline

Vous avez un téléphone ?

Germain

Non… Et vous non plus, n'est-ce pas ?

Francine

Secoue la tête, montre ses mains vides…

Mais on ne s'est pas présentés… Francine.

Ils se présentent.

Germain

On ne va pas se laisser abattre. On va trouver un joli coin et construire un abri, en attendant…

Benoît

En attendant quoi ?

Aline

Le ravitaillement, dans trois mois.

Germain

Quel ravitaillement ? Vous n'avez donc pas compris ? Personne ne viendra. L'hélicoptère nous a déposés et il est reparti. Les bungalows n'existent pas, les vivres non plus. Il faudra qu'on se débrouille seuls. Et pour commencer, trouver une source.

Bruit d'hélicoptère

Aline

Ils reviennent ! Ils reviennent ! On est sauvés !

L'hélicoptère se fixe. Voix amplifiée par un mégaphone.

La Voix

Chers résidents ! Ceci est un message du Système. Les personnes de longue expérience représentant une charge que la société n'est plus en mesure d'assumer, elles seront désormais confinées par lots de six à huit cents individus dans des îles paradisiaques semblables à celle-ci : eaux poissonneuses et gibier à profusion. Le Système ne doute pas de votre capacité d'adaptation et vous souhaite une heureuse retraite.

Bruit de l'hélicoptère qui s'éloigne tandis que se fait le noir.

Fin

***

 

Pour citer ce texte théâtral

 

Joan Ott, « Vive la Retraite ! », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 26 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/vivelaretraite.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 10:37

 

Dossier mineur | Textes poétiques

 

 

 

Poème sans titre de Daniel Aranjo

 

 

 

 

 

 

 

 

© Crédit photo : (illustration à venir)

 

 

 

 

 

     [Nuit ; au fond de la scène, tournant parfois presque le dos au public, Cassandre dans un cercle de lumière, dont on variera insensiblement le périmètre et l'intensité jusqu'à l'extinction finale, elle-même progressive ; vague gestuelle harmonieuse de Cassandre, en accord avec le long drapé de son vêtement lustral :]

 

     CASSANDRE [quasi-chant] :

 

C'est le jour de mourir, prêtresse je le sais,

c'est l'heure et c'est le port

entre la bergerie et la tombe des dieux,

 

c'est l'heure, c'est le tour,

ô mer seule nourrice et l'aïeule des choses

alors que de mon œil la torche ne brûle plus tes fonds.

 

L'enfance d'abord est morte, si tu ne le sais pas,

dans sa brume de joie, quand je fus punie,

comme d'un trait sanglant, du vierge amour d'un dieu.

 

Puis ce fut Troie,

ce fut son aquilon de traits sur nos bûchers

comme la grêle sur du verre, et le piège, et les sorts

 

le soir, à la veillée, entre les bagages d'un départ

(quelques pointes de flèche qu'un enfant faisait tressauter d'un casque

et qui nous désigna l'une, puis l'autre, d'un chiffre quand elles en tombaient)

 

puis, à l’écart des Muses, sur le chemin du port,

tout un rang de pontifes grecs presque sereins

après dix ans de guerre sous une averse ensoleillée

 

tendant dans l’air luisant sans bouche ni buccin

le psaume mort d’une langue inconnue

qui n’enchante plus que l’âme, et de plus loin que l’âme...

 

Dernier ciel, dernier matin, dernier regard du dernier col

dans mon dos, sur le dernier rempart inexpressif de Troie déjà herbu de siècles

(la voix douce, et perçante jusqu'à l'âme, de ma sœur au loin séparée),

 

la brune tendresse des filles là-bas de chez moi jamais jamais

plus retrouvée depuis mes aînées ma cousine ma sœur ma tante si jeune

la brune tendresse d’un ventre là-bas de chez moi

 

      LES DEUX CAPTIVES CHOÉPHORES [soudain visibles, assises ou debout, dans le halo élargi autour de Cassandre] :

 

Ψ puis nous toutes, puis nous tous parqués comme un peuple

aux autres venu parler de poussière et de feu et de poutres tordues,

de traite enfin autour des îles, ô mer limpide, jusqu'à toi. Ψ

 

        CASSANDRE [parlé] :

 

Et toi, close Virginité, qui t’en es allée de sous l’ultime, ultime toit d’enfance :

  1. j’eus beau être prêtresse et avoir tout prévu,

  2. je ne savais pas qu’un viol ridicule, comme celui-là, dût me disperser à toutes les poussières de la vie, ou de ce qui pût en rester, après… ça…

Comme si le vrai devait être toujours forcé, distraitement, par ceux qui n’en savent rien, ni des lueurs premières qui s’y sont, enfance elle aussi, purifiées au long de mois joueurs d’enfance

aux mille coins, recoins, chemins blancs, balançoires d’horizon de cet infini jouet que, pour nous autres fillettes devineresses à foulard, yeux ronds et clairs

put être une citadelle nommée Troie sous la garde rieuse de nos parents et d’un dernier grand frère héleur là-bas à mi-distance, pacifiée, d’horizon…

 

       [Nuit.]

 

***

 

Pour citer ce poème

 

Poème sans titre de Daniel Aranjo, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 26 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/sanstitre-aranjo.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 11:09

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

Qu’est ce qu’elle a à me regarder

 

comme çà, la bourge ?

 

 

Sylvie Troxler

 

 

© Crédit photo (illustration à venir)

 

 

 

Qu’est ce qu’elle a à me regarder comme çà, la bourge ?


 

J’suis pas un chien tout de même !

D’accord, j’ai tout qui pend !

Des pis vides qui ballottent sur mon nombril, à la place des seins,

une panse pleine de plis qui retombe sur mes cuisses, à la place du ventre,

les cuisses comme des os entourés de gélatine, et les bras, quand je les écarte, comme des ailes de chauve- souris !

Eh oui, c’est moche, le corps d’une vieille, tout rabougri, tout desséché. Comme son cœur d’ailleurs.

À force de plus rien recevoir, plus un baiser, plus une caresse, plus un sourire – pourtant, on paye pas d’impôts sur les sourires, à ce que je sache ! – eh bien, on se durcit. On donne plus rien non plus. On râle, on se plaint, on crache.

Pour les médecins, on est des cas, pour les infirmières, des numéros, et pour tous ceux qui s’occupent de nous, des emmerdeurs.

Alors, on finit par ressembler à des branches calcinées et on devient méchant.

Depuis 3 jours, je suis nue sous ma blouse.

Pourtant, j’avais bien des habits quand le Samu m’a cherchée. J’étais même en chemise de nuit, en train de faire ma toilette dans la salle de bain. Je suis tombée, après, je sais plus.

En arrivant ici, on m’a mis une sorte de sac de coton bleu, ouvert derrière pour que j’ai les fesses à l’air. C’est plus pratique pour les couches !

Car maintenant, en plus, je me fais dessus ! Pas assez de personnel pour me lever quand je sonne ! Ça les arrange, sauf que ça pue. Et je me sens vraiment dégueulasse.

Déjà que j’ai plus de dents ! Ils ont perdu mon dentier. C’est pas grave, qu’ils disent, je mange que du mixé.

L’aide-soignante me gave, elle me parle comme à un bébé. Je comprends rien, pourtant elle crie. Elle vient de Belfort, alors….. ! Le français, c’est pas mon truc. En primaire, je me débrouillais plutôt bien, j’étais même la première.

Mais dans ma tête tout fout le camp. Et puis, je suis dans le cirage. Ils m’ont accroché une sonde à oxygène dans le nez, une perfusion dans le bras droit et une attelle à la main gauche.

Je me demande ce qu’ils me mettent dans la purée, c’est contre la douleur, je suis sonnée.


 

Ma voisine me toise de ses grands airs, tu crois qu’elle me dirait un mot ? Rien, même pas un bonjour le matin !


 

On devrait mettre les vieux avec les vieux à l’hôpital. C’est pas bon pour mon moral de voir une jeunesse.

Et pour elle, je suis qu’un cadavre ambulant. J’ai la mort qui sort de tous les trous. Ça me rappelle ces tableaux de la salle d’attente du Dr Knopf – ah, j’ai retrouvé son nom, c’est bon signe –, que de squelettes, même les fleurs elles avaient l’air d’être crucifiées. J’ai jamais su qui avait peint ça, il parait que ces horreurs se vendent des millions…


 

Parfois, je tourne la tête vers elle, juste pour l’observer. Elle a de ces seins, des vrais ballons, je suis sûre qu’ils sont refaits.


 

Les miens, on aurait dit des petites pommes bien rondes. Mon cousin Germain qui savait y faire avec les filles les prenait dans sa main pour les soupeser. Un jour, ma mère nous a surpris dans la grange. Elle l’a chassé avec sa faux, et moi, j’ai pris une de ces raclées ! « T’es qu’une catin, Emma » qu’elle a hurlé. Il se trouve qu’Émile l’a appris. P’t’être ma sœur Lili qui a cafté. Elle a toujours été jalouse. Elle le voulait le Germain. Il me trouvait plus jolie. J’étais la petite dernière, de dix enfants, six garçons, quatre filles.

Ni belle ni laide, mais j’avais un truc qui faisait rêver les garçons : une auréole de boucles blondes douces comme du coton, qui prenait le soleil aux premiers rayons.

Émile, il caressait ma tête en murmurant: « Bisch mi Sunnastrissel, Emmala ». (Tu es mon rayon de soleil, petite Emma.)

Émile et moi, on est nés le même jour, de la même année, dans le même village. Tous y voyaient un signe. Il fallait bien qu’on nous marie !

Mon nom, c’est Emma Baum, d’abord c’était Fritsch. Je suis née le 23 mai 1919, à Pfurstersheim. ca me fait dans les 89 ans, je crois, ou alors….99 ??? Oh, puis zut, vous avez qu’à compter.

Mon père Armand est mort de ses blessures de guerre. Trois balles dans la hanche, ça vous tue pas un homme, mais ça vous emporte petit à petit. Gangrène, amputation et puis le cœur qui finit par lâcher. À trente-huit ans, ma mère s’est retrouvée seule pour nous élever. Enfin, avec mes frères. Ils travaillaient tous. Y en a un qui s’est pendu. Au plafond de la salle à manger, avec sa cravate. Il avait vingt ans. Alfred. On n’a jamais su pourquoi. Ma sœur Lili est morte de la leucémie, à dix-sept ans, un si joli brin de fille. Hélène, ma gentille Hélène, de la tuberculose, l’année suivante.

Lucien est tombé à Tambov. Et Joseph est parti d’un cancer des poumons, il fumait ninas sur ninas, on lui avait pourtant dit de s’arrêter. C’était en mai 68, ça je m’ en souviens, qu’est ce que ça bardait à Paris ! J’aurais bien aimé monter sur les barricades et lancer des pavés sur les CRS en chantant l’Internationale ! « C’est la lutte finale, groupons nous et demain l’ Internationaaaale, sera le genre humain ! » Formidable, ma mémoire n’a pas flanché sur celle là !

Les autres, je sais plus. Y a plus que moi qui suis en vie.

Dans quinze jours, j’ai quatre-vingt-dix ans. Ou cent ?

Il y aura une fête à la maison de retraite. Le maire viendra m’apporter des fleurs et des rochers en chocolat. Ça fait trente ans qu’il est maire et trente ans qu’il m’apporte des fleurs et des rochers en chocolat. C’est comme en Iran, y a qu’un seul candidat et il obtient 99% des suffrages !

Je l’ai connu en culottes courtes, le Gérard. C’est le fils de la Gertrude. On sait pas trop d’où il vient. Elle était grosse quand elle a épousé le Georges. Il se pourrait bien qu’elle l’ait fait avec un boche. Moi, ça m’est bien égal ! Et ça n’a empêché personne de voter pour lui. C’est un bon maire. En trente ans, jamais un containeur ni un panneau sur mon trottoir. Ma rue en parfait état, le passage piéton refait quand il le faut. Poli, gentil, propre sur lui, de droite mais pas trop, juste ce qu’il faut pour obtenir les subventions et les visites de notre cher ministre, Jean Marie. Et puis, ils parlent tous alsacien à la mairie.

Gardez ça pour vous, c’est moi qui barrais son nom sur mon bulletin de vote. J’écrivais Georges Marchais par-dessus, même après la mort de Georges, parce que Gérard Mayer et Georges Marchais, ça fait GM ! Eh oui, je suis communiste, de père en fille, j’ai ça dans le sang. J’étais amoureuse de Manoukian. Quel courage, quel panache, quel physique !!! Oh la la, je m’emballe, voilà que je fais de la tachycardie !

Où j’en étais ? Ah oui, ma fête !

Cette fois-ci, ils m’ont demandé de réunir toute ma famille.

C’est qui ma famille ?

J’ai qu’une fille, Janine. Les autres, je les ai fait passer. Ma mère, elle m’engueulait : « J’en ai eu dix, tu veux faire comme moi ? Ça suffit bien, une fille! » À chaque grossesse, elle m’emmenait chez sa copine, Lina. Un coup d’aiguille à tricoter, et hop, on n’en parlait plus ! Sauf que la troisième fois, j’ai failli y rester. Remarque, après, j’ai plus jamais été enceinte.

Il préférait çà, Émile. Il me montait dessus quand il voulait, j’avais plus peur. Sauf que je sentais plus rien.

Émile, c’était un brave gars. Un bon boulanger, travailleur. Il me ramenait sa paye chaque semaine. Il gardait juste de quoi s’offrir un pichet de blanc au bistrot après le boulot.

Parfois, il marchait plus droit quand il rentrait. Ça me dérangeait pas, ces jours-là, il me foutait la paix.

 

Sauf les jours de pleine lune ! La lune lui montait à la tête, plus que le vin. Alors, il se mettait à gueuler et il hurlait, comme ma mère : « Emma, t’es qu’une catin ! » Un soir, il a voulu me frapper, j’ai pris le couteau de cuisine, et je le lui ai planté sur la gorge. « Si tu lèves encore une fois la main sur moi, je te saigne comme un cochon ! » Mon père était boucher, il savait que je plaisantais pas ! Il a jamais recommencé !

On a repris la maison de son oncle, une petite ferme à colombages, on vivait bien.

Lui, il bricolait, moi, je m’occupais du jardin, surtout des fleurs. Ma spécialité, c’étaient les géraniums. Chaque été, j’étais dans le journal : le premier prix des maisons fleuries de Pfurstersheim, c’était moi, Emma Baum !


 

Ma voisine se penche vers moi. Qu’est ce qu’elle me veut ? J’entends rien, ils ont oublié mes prothèses à la maison.

Le voyant rouge s’est allumé, voilà l’infirmière : « Alors Mme Baum, on arrache sa sonde ? Voyons, il faut être sage, vous avez l’air bien agitée. Et il parait que vous parlez toute seule ? »


 

Je savais bien qu’elle allait me dénoncer, je peux même plus me raconter mes souvenirs.

Ma fille, quand elle vient, elle parle pour moi. Évidemment sans dents, tout ce que je dis devient de la bouillie. Je la laisse divaguer, je fais juste oui ou non de la tête. De toute façon, elle comprend rien. On s’est jamais entendues, avec Janine. Elle est partie de la maison à seize ans. En Hollande ! Émile, il lui a pas pardonné. Elle est revenue deux ans après, avec un grand gaillard aux cheveux blonds, tatoué de partout, genre Vicking vous voyez, enceinte jusqu’aux yeux. Une fille qu’elle a eue. Céline. Ou … Catherine ?

Le père, il connaissait pas un mot de français, ni d’allemand, on aurait dit qu’il éructait quand il ouvrait la bouche. Il fumait des cigarettes bizarres qui empestaient toute la maison, on avait beau aérer, l’odeur de fumier restait accrochée aux rideaux ! Et il passait ses journées au lit, avec Janine ! Ils ont vécu chez nous pendant six mois, et puis Émile les a foutus à la porte. On a gardé la petite. Le Hollandais, il est rentré chez lui, « Gotverdamm », qu’il a dit, – ça je l’ai compris sans problème –. Janine, elle a trouvé un boulot à Strasbourg. Serveuse qu’elle était. Elle revenait le dimanche pour voir sa fille.

La petite, elle l’aimait bien son grand-père. Parfois, il l’emmenait à la boulangerie. Il lui montrait le fournil et lui offrait un petit pain au lait ou un Streussel. Elle revenait les joues en feu, et la tête pleine des légendes de lutins qu’il lui avait inventées.

Une belle blondinette, aux yeux bleus comme des myosotis, bien gentille, facile à élever.

Pas comme sa mère qui passait son temps à brailler.

Un soir, Émile il est pas rentré du bistrot. On me l’a ramené sur une civière. Crise cardiaque.

À cinquante-neuf ans, comme son père. Je lui avais dit d’aller voir un médecin, il s’essoufflait drôlement dans les escaliers. Même qu’une nuit, il s’est réveillé, le visage carrément violet. Mais il était têtu comme une mule : « C’est pas à mon âge que j’irai chez le toubib ! » qu’il répétait. Voilà où ça l’a mené ! À la tombe !

Ensuite, Janine elle s’est mise avec une espèce de maquereau. Valait mieux qu’il voit pas ça Émile ! La chemise ouverte sur un torse velu, des chaînes en or partout, et une voiture de sport. Une ??? Mazzerati, ça existe çà ? Vous croyez que ça gagne autant un patron de pizzeria ? Moi, je vous le dis, il était dans la mafia, le Paulo ! Il venait de Calabre, ce sont les pires, non ?

Janine, ses jupes devenaient de plus en plus courtes, ses cuisses de plus en plus grosses, et son rouge à lèvres de plus en plus dégoulinant. J’en ai eu assez de les voir chez moi, j’avais trop honte, vous comprenez, ça jasait dans le quartier.

Un dimanche, on s’est disputés, ils ont emmené la petite, et ils l’ont mise en nourrice, même la nuit. Au Neuhof, chez une Algérienne !! Vous vous rendez compte, ma pauvre Miggala : elle passait des géraniums, de la choucroute et du Jesus Gott aux cours des cités, au couscous et à l’Inchallah !

Je suis restée seule dans ma maison, à m’occuper de mes fleurs et à me rappeler du bon vieux temps.

Jusqu’au jour où j’ai commencé à perdre la tête. Je partais en course sans savoir pourquoi, je fermais plus le gaz, ni les robinets. Un soir, j’ai plus su rentrer chez moi. Je me suis perdue, c’est le boulanger qui m’a ramenée.

Janine, elle a eu peur que je fasse sauter la baraque. Alors, elle l’a vendue et ils m’ont mise dans une maison de retraite.


 

Ça s’appelle « la Joie de Vivre », quel programme ! Que des gâteux ou des timbrés.

En bas, c’est « la Maison bleue ».C’est peint en bleu, il parait que ça calme.

« C’est une maison bleue, adossée à la colline, on y vient à pied, lalalala, » c’était Maxime Le Bois qui chantait çà, vous vous souvenez ?

Ici, c’est le niveau des fous, « des démences séniles » comme ils disent pour faire plus chic. Là où on vous attache dans votre lit, où il y des barrières partout et où ça hurle nuit et jour.

Au premier, ça s’appelle « la Vie en Rose ». Celle-là, je vous la chante pas, tout le monde connaît. C’est d’Édith Moineau, non, euh Édith comment déjà ?

Ils ont mis du rose partout, parce que c’est bon pour le moral. Cause toujours !

C’est l’étage des gens comme moi, des « Anciens », – on n’a plus le droit de dire vieux, c’est une injure, comme nègre ou juif – ceux qui parlent encore, qui tiennent debout avec des béquilles ou qui savent manier leur fauteuil roulant.

Tiens, j’ai une idée pour l’animatrice : on pourrait jouer aux auto-box dans les couloirs, ça mettrait de l’ambiance !

Y a que des femmes, à part Charles, la coqueluche de ces dames. Elles se battraient pour être à sa table ou faire une partie de cartes avec lui. C’est vrai qu’il est plutôt beau garçon : soigné, bien mis, distingué, un vrai gentleman.

Je vous raconte pas la bousculade le jour de la fête de Noël ou du 14 juillet. Heureusement qu’il y a le directeur et les pompiers pour nous inviter à danser. Charles y laisserait son pace- maker et sa prothèse de hanche !

Moi, j’ai un faible pour notre jeune docteur. Je l’appelle Émile pour simplifier.

Il a un air à la Gabin, comme mon homme, un air canaille qui vous veut du bien, qui sait danser la java et vous conter des mots doux.

Le Dr. Émile, il me dit que je suis jolie, que j’ai l’air d’un ange, avec mon auréole de cheveux blancs. Pourtant, je les perds par poignées, je crois même que je deviens chauve. Elle a du mal à cacher les trous, Melle Brigitte. Ben oui, je me fais coiffer toutes les semaines. Et alors, ça vous dérange ? Un peu de respect, je vous en prie. C’est tout ce qui me reste de dignité !

Je sais : je suis vieille, laide et décatie. Mais pas encore assez pour passer au troisième.

Le troisième, c’est « la Verte Prairie ». Le vert, c’est la couleur de l’espoir. Faut y croire ! Moi, je l’appelle le purgatoire.

C’est l’étage des « grabataires », ou plus simplement, des légumes : ils parlent plus, ils râlent ou ils gémissent. Des tuyaux de partout, pour manger, pour respirer, pour pas avoir mal. Ils voudraient en finir mais ils peuvent pas se débrancher. C’est l’antichambre de la morgue, quoi.

Heureusement que j’en suis pas là ! J’espère bien mourir avant. D’un coup ! Le cœur qui lâche et c’est fini ! Comme Émile.

Quand je suis arrivée ici, je pleurais tout le temps. Je supportais pas de végéter dans une seule pièce où il ne me restait que la photo de mon mariage et ma commode en chêne. – J’ai fait croire à Paulo que c’était du sapin, sinon, il me l’aurait piquée aussi.


 

Le Dr. Émile, il m’a prescrit des anti-dépresseurs. « Il peut courir ! » que je me suis dit.

À chaque repas, j’ouvrais la gélule et je versais la poudre dans la terre du ficus à côté de ma table. Ben, ça lui a pas réussi. Au bout de huit jours, il a commencé à perdre ses feuilles, au bout de trois semaines, il avait l’air d’un squelette, – tiens, comme ces peintures chez le Dr. Knopf. Il a fini par crever.

Et moi, ça m’a bien fait rigoler. Ils trouvaient tous que j’allais mieux! C’est sûr, je me suis bien marrée à planquer le petit comprimé tous les midi. Et encore plus de voir l’effet que ça faisait au ficus! Heureusement que j’avais mieux comme engrais pour mes géraniums! Du jus de betterave que je leur donnais, c’est peut-être ça que je devrais prendre?


 

Où est ce que j’en étais ? Ma voisine, elle commence à m’énerver, on dirait qu’elle m’écoute maintenant ! En plus, je crois qu’elle prend des notes. Qu’est ce que j ai bien pu révéler ?

J’ ai pas parlé d’ Émilie au moins ?


 

Car Émilie, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux. C’est Céline, ou … Catherine ? qui a voulu lui donner mon prénom. Elle trouve qu’elle me ressemble. Un petit mouton blond, aux yeux bleus comme des améthystes, aux joues rondes et rouges comme les pommes de mon verger, toujours à sourire et à gazouiller.

Elle porte des couches et elle n’a aucune dent, comme moi, quoi!

Émilie, j’ai envie de l’aimer, de la câliner, de lui donner, de lui apprendre. Plus qu’à Janine, plus qu’à Céline. C’est mon bonheur, mon trésor, ma chérie, mon amour, ma Joie de Vivre à moi.

Elle me le rend bien vous savez.

Quand je la prends dans mes bras, elle se pelotonne contre moi, et je sens son petit cœur qui bat, fragile et chaud comme celui des poussins que j’attrapais autrefois dans le poulailler. Lorsqu’elle prend mon visage entre ses mains, me tapote les joues et me fait de gros bisous, ma hargne se fond en tendresse, mon corps souffrant se dénoue comme une liane, mon âme aigrie prend la douceur d’un sucre d’orge, et mes sombres regrets se noient dans la lumière de l’avenir d’Émilie.

Pour elle, je serai la plus belle des Mamies.

La fête doit être réussie.

Dès que je serai remise, je prendrai rendez-vous avec Melle Brigitte, je lui demanderai une permanente spéciale, un rinçage argenté, et même un maquillage de star.

Je porterai mon tailleur rouge de chez Rodier, avec un chemisier blanc. Et je m’achèterai un nouveau foulard de soie.

Émilie posera sur mes genoux. À ma droite, Céline, avec le père de la petite, un gentil garçon, aimable avec moi et fou de sa fille, à ma gauche, Janine. Derrière nous, Gérard le Maire, le Dr. Émile, Charles.

 

Et vous, ma chère voisine, qui racontez si bien ma vie, vous y serez j espère ?

 

***

Pour citer ce récit 

 

Sylvie Troxler, « Qu’est ce qu’elle a à me regarder comme çà, la bourge ? », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 25 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017regarder.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 10:28

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

Vieilles dames vénitiennes

 

 

Chantal Robillard

 

Ce texte est reproduit avec l'aimable autorisation

de l'auteure de son blog officiel Venise, poèmes de voyage

 

 

 

 

© Crédit photo : (illustration à venir)

 

 



 

Mon hôtesse m’annonce :

« je pars au marché » ;

met toque et manteau fourrés,


 

Sort chariot à roulettes.

Je la retrouve,

Digne, avançant dans l’allée


 

Du vaporetto « uno »,

Derrière d’autres

Dames - clones qui marchent,


 

Puis escaladent le quai.

J’ai

tout

vu,

je

sais !

Seules les plus malades,






 

Qui flageolent sur leurs pieds,

Être aidées daignent,

Sous le regard des autres.


 

La mienne avance bien droit,

Comme si manteau

Et toque masquaient l’âge.


 

Car tant qu’elle aura vingt ans,

Dessous la coiffe,

Ne réclamera jamais.*



 

© Chantal Robillard

 

 

* Le poème est composé de haïkus (par 7-5-7) et fait partie du manuscrit intitulé « Cœurs de femmes, femmes de cœur »

 

***

 

Pour citer ce poème

 

Chantal Robillard, « Vieilles dames vénitiennes », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 25 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/vieillesdames.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 15:58

 

Femmes, poésie & peinture

Avant-première

 

 

Femmes inspiratrices des grands peintres

 

mais peintres par-dessus tout

 

Maggy de Coster

Site personnel : www.maggydecoster.fr/

Site du Manoir des Poètes : www.lemanoirdespoetes.fr/

 

 

Photo de Maggy De Coster.

Crédit photo : La Paix ramenant l'Abondance, Elisabeth Vigée Le Brun

L’Exposition du 23 Septembre 2015 - 11 Janvier 2016, Grand Palais, Galeries nationales

© Photographie par Maggy de Coster

 

 

Madones ou symboles sexuels, reines ou courtisanes, odalisques ou pucelles, Femmes fatales ou femmes sans envergures, elles ont toutes pris forme sous les pinceaux habiles des grands peintres. Déjà Giotto di Bondone (1304-1306) annonça la couleur avec une fresque représentant une femme. Botticelli nous donne à voir La Naissance de Vénus, Fra Angelico, Michel Ange, des Vierges à L’Enfant, Leonard de Vinci Mona Lisa, Courbet représente L’origine du Monde par la très suggestive peinture de anatomie féminine, donc  les femmes, qu’elles soient imaginaires ou réelles, elles ont toujours inspiré les peintres.

 

 

Qu’en est-il des femmes peintres ?

 

 

Depuis l'Antiquité, elles s’adonnaient à la peinture mais pendant longtemps, elle restèrent confinées dans un rôle secondaire en n’existant que par rapport à leurs maris. Le 31 mai 1783, Elisabeth Vigée Le Brun est reçue à l'Académie royale de peinture et de sculpture avec un tableau allégorique intitulé La Paix ramenant l'Abondance. Ce fut pour elle une victoire bien méritée car mariée au collectionneur et marchand d'art Jean-Baptiste Pierre Le Brun, elle fit face à l'opposition de Jean-Baptiste Pierre Marie qui jugea que cette promotion était incompatible avec son statut de femme de. Notons qu'à l'époque la femme n'avait pas de statut social propre.

 

Plus près de nous, Sonia Delaunay fut d’abord considérée d’abord comme  l’épouse Robert Delaunay, de Suzanne Valadon comme la mère d’Utrillo. Il eut fallu  attendre le XXème siècle pour que fût brisé le carcan dans lequel étaient enfermées les femmes peintres en raison de leur sexe. Entre 1897-1900, elles s’affirmèrent en poussant les portes de l’Académie des beaux-arts dont l’entrée leur était interdite en France. Berthe Morisot de s’inscrire dans lignée des impressionnistes en marquant son originalité : un véritable défi artistique, Frida Kalho  s’émancipa de Diego Rivera qui d’ailleurs, la révéla.

Marie Laurencin, elle s’est complètement émancipée en tant que femme et peintre en faisant dans la transgression des gens artistiques et des mœurs de son époque. Muse d’Apollinaire, amie de Picasso, elle excella dans le fauvisme et le cubisme.

 

Marie Lurencin fut également poète et c’est avec plaisir que nous citons dans ce texte un de ses poèmes :

 

Si tu veux je te donnerai

Mon matin, mon matin gai

Avec tous mes clairs cheveux

Que tu aimes ;

Mes yeux verts

Et dorés

Si tu veux,

Je te donnerai tout le bruit

Qui se fait

Quand le matin s'éveille

Au soleil

Et l'eau qui coule

Dans la fontaine

Tout auprès !

Et puis encor le soir qui viendra vite

Le soir de mon âme triste

À pleurer

Et mes mains toutes petites

Avec mon cœur qu'il faudra près du tien

Garder.

 

Donc, en suivant le cours de l’histoire de la peinture on s’est rendu compte que les femmes ont dû se battre inlassablement pour trouver leur place.
 

***

Pour citer ce texte

 

Maggy de Coster, «  Femmes inspiratrices des grands peintres mais peintres par-dessus tout », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°7 | Automne 2017 « Femmes, poésie & peinture »/Lettre n°10, mis en ligne le 24 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/femmes-peintres.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm Numéro7
24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 15:31

 

Dossier majeur | Introduction du n°6

 

 

Penser la maladie et la vieillesse en poésie

 

 

Françoise Urban-Menninger

 

Blog officiel : L'heure du poème

 

 

 

© Crédit photo : (illustration à venir)

 

 

À l'heure où s'achève à Strasbourg la septième édition du Forum Européen de Bioéthique et où d'éminents scientifiques ont abordé la thématique du « transhumanisme », voire celle de « l'homme augmenté », la question de la maladie et de la vieillesse renvoie à celle de la conscience humaine sur laquelle chacun a encore prise mais pour combien de temps ?

Dans une société où il ne suffit plus de « réparer » l'homme car celui-ci n'a de cesse de poursuivre sa quête d'immortalité, le concept même de mortalité finit par disparaître… Or paradoxalement, n'est-ce pas la perspective de notre finitude qui nous aide à mieux vivre et à apprécier l'état présent ? « Carpe Diem », nous conseillait judicieusement le poète Horace !

 

Alors cueillons dans ce numéro six, les fruits et les fleurs que nous livrent les études, les poèmes, les réflexions dédiés à ce thème essentiel qui signe notre appartenance à l'humain.
 

Jihane Tbini nous y invite avec son étude autour de la figure de Michel Tournier qui dénonçait « la fuite assez lâche de l'homme occidental devant les marques qui s'inscrivent malgré lui dans sa chair au fur et à mesure de la vie »… Mais que penserait-il aujourd'hui de ces maisons de retraite chinoises qui offrent des « récompenses » aux enfants et petits-enfants afin de les inciter à rendre visite à leurs vieux parents ? Que dirait-il de ces résidences appelées « Sun cities » destinées aux riches californiens photographiés par Peter Ganser qui nous fait découvrir un monde pathétique où le jeunisme à tout prix frôle le ridicule, où la présence des enfants est interdite ?


 

Avec Giovanni Bellati, on découvre « une vestale de la poésie », Giovanna Bemporad qui a voué sa vie entière à la poésie ! Alexandre Massipe consacre une étude au poète Éluard qui, par le biais de l'écriture, a pu survivre à la mort de la femme aimée. Quant à Mathieu Perrot, il nous fait voyager en compagnie d'Henri Michaux en nous invitant à appréhender le paradoxe que nous connaissons tous, à savoir qu'en vieillissant, nous recherchons notre jeunesse. Le philosophe Gaston Bachelard n'affirmait pas autre chose en déclarant que dans la deuxième moitié de sa vie, chaque homme retournait sur les pas de son enfance !


 

Toutes ces contradictions, nous les retrouvons chez Noëlle Châtelet, Colette Fellous, Simone de Beauvoir mais aussi chez les poètes qui ont bien voulu nous confier leurs textes.

Sylvie Troxler nous convie avec «  Qu’est ce qu’elle a à me regarder comme çà, la bourge ? » à pratiquer l'art de l'autodérision, Sophie Weill nous livre avec ses poèmes une vision apaisée de la vie et de la mort qui confinent dans un continuum tandis que Dana Shismanian, Daniel Aranjo, Jean-Charles Paillet, Chantal Robillard ou Joan Ott nous offrent des partitions toutes personnelles…


 

Chacun(e) pourra se reconnaître dans le miroir parfois grossissant de l'un ou l'autre texte, mais n'oublions pas que nous avons en nous « tous les âges de la vie » et qu'il nous incombe de préparer notre fin de vie, d'apprivoiser notre mort à l'instar de Montaigne afin que la sérénité nous guide dans nos choix quels qu'ils soient. Pensons au beau livre « La dernière leçon » dans lequel Noëlle Châtelet évoque la mort choisie de sa mère, méditons la phrase de George Sand « On a tort de croire que la vieillesse est une pente de décroissement, c'est le contraire »…


 

Pensons à la fête des morts telle qu'elle est célébrée au Mexique, c'est une manifestation conviviale et joyeuse où les vivants et les morts se retrouvent sur les tombes couvertes d'offrandes, de fleurs, de nourriture, de petites têtes de mort en sucre…

 

Ne doutons jamais que la mort fait partie intégrante de la vie ! Puisse ce numéro nous donner des réponses, des idées de lecture afin d'approfondir notre propre réflexion quant à cette fuite du temps et à son échéance inéluctable.

 

***

Pour citer ce texte

 

Françoise Urban-Menninger, « Introduction | Penser la maladie et la vieillesse en poésie », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6 | Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 24 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/vieillesse.html

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Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
21 avril 2017 5 21 /04 /avril /2017 15:48

 

N°7 | Dossier majeur | Femmes, poésie & peinture

Avant-première

 

 

 

La Place des femmes

 

 

dans la peinture de Camille Pissarro

 

 

Maggy de Coster

Site personnel : www.maggydecoster.fr/

Site du Manoir des Poètes : www.lemanoirdespoetes.fr/

 

Crédit photo : affiche de l'exposition

 

 

 

La peinture de Pissarro est le reflet de son quotidien. Les femmes y occupent une place importante. Français, né à saint Thomas, une île des Antilles danoises, Camille Pissarro, a mis en scène des femmes insulaires de couleur dans « Deux Femmes causant au bord de la mer », (1856). Donc, aucune nuance épidermique ne lui échappe. Il semble être fasciné par les femmes de toutes origines et de toutes les classes sociales, aussi les campe-t-il dans différentes postures. C’est un fin observateur qui capte les femmes dans leurs faits et gestes au quotidien. Il semble ne pas opérer de sélection mais immortaliser au gré de ses pinceaux les instants magiques qui s’offrent à lui. [La] « Paysanne poussant une brouette », (Pontoise, 1874), trouve grâce sous son pinceau habile tout autant que la femme qui, l’échine courbée, s’adonne à « La Moisson », (1882).

 

Dans « La Promenade à âne à La Roche-Guyon », (1865), c’est la campagnarde qui fait monter à dos d’âne ses enfants pour une balade de santé en pleine nature. Une nature accueillante où l’on goûte aux plaisirs simples de la vie.

« La conversation », (1881), c’est la convivialité entre deux femmes en tenues simples dans un milieu naturel où rien ne saurait les déranger. Il peint des femmes empreintes de sérénité et cultivant la joie simple. Son but est de faire partager à ses semblables les émotions les plus profondes et les plus vraies.

Cela se comprend d’autant que Julie Vellay, la femme avec laquelle il eut huit enfants, et qui devint son épouse, fut la domestique de ses parents. Anarchiste dans l’âme, libre-penseur, il vivait en harmonie avec ses pensées.

 

Il jette une voile pudique sur les femmes qu’il peint et pour cause il ne dévoile pas les femmes dans leur intimité, aussi nous présente-t-il une « Femme nue de dos dans un intérieur », (1895), donc chez lui, la femme n’est jamais objet mais plutôt sujet. Cette femme est une femme qui est dans un milieu clos, un espace privé, donc inviolable. La plupart du temps, « ses » sont longuement vêtues ou en tenue de travail. Ce sont des femmes responsables comme dans « Le Jardin à Pontoise », (1877), où l’on voit une femme à l’ombrelle, assise sur un banc, faisant face à une petite fille, jouant d’un instrument, dirait-on une flûte, c’est sans doute la mère de famille qui emmène son enfant profiter de l’air pur d’un espace vert.

Peintre de la vie urbaine, il n’en demeure pas moins que le père de l’impressionnisme se laisse séduire par les décors des milieux naturels. Aussi se passionne-t-il pour les scènes de la vie pastorale et champêtre dans un registre bien différent de celui de Fragonard, de Watteau ou de Boucher.

 

Dans les champs, la gent féminine est toujours présente aux côtés des hommes, elle est une âme généreuse qui participe activement à la récolte et qui donne toujours de sa personne elle est loin d’être un élément du décor ou une femme de scène galante. Elle est l’égale des hommes du point de vue l'aboral comme dans « La Récolte », (Pontoise, 1880).

Dans « Bergère rentrant des moutons », (1886), c’est une scène réaliste de la vie pastorale que le peintre nous donne à voir avec une femme comme actrice, donc il s’agit là d’une femme active, maîtresse de son destin.

De ce fait, on peut dire que les femmes dans la peinture de Camille Pissarro sont valorisées car elles sont présentées sous leurs meilleurs jours : elles constituent une force de travail.

 

 

NDLR : Il se tient actuellement une exposition intitulée « Pissarro, le premier des impressionnistes » au Musée Marmottan Monet, Paris 16ème, jusqu’au 2 juillet 2017.

Voir aussi : http://www.offi.fr/expositions-musees/marmottan-monet-2747/camille-pissarro-le-premier-des-impressionnistes-63645.html & http://www.marmottan.fr/fr/CAMILLE_PISSARRO_%22LE_PREMIER_DES_IMPRESSIONNISTES%22-expositions-10460-2576

 

***

Pour citer ce texte

 

Maggy de Coster, « La Place des femmes dans la peinture de Camille Pissarro », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°7 | Automne 2017 « Femmes, poésie & peinture »/Lettre n°10, mis en ligne le 21 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/femmeschezpissarro.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm Numéro 7

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