7 mai 2017 7 07 /05 /mai /2017 16:01

 

N°6 | Poésie & musique

 

 

Dix chansons théâtrales

 

 

Joan Ott

 

Ces poèmes mis en musique sont reproduits

avec l'aimable autorisation de l'artiste

 

***

Vous pourriez également écouter tous les enregistrements de l'artiste sur le site "sound cloud" (https://soundcloud.com/rhodorius) et découvrir plus de détails sur l'artiste sur le site de la Compagnie La dorée (www.compagnie-ladoree.fr) dont le siège social est situé au 4 avenue de la Gare. 67560 Rosheim.

 

© Crédit photo : "Logo de la Compagnie La dorée".

 

***

 

Pour citer ces poèmes chantés

 

Joan Ott, « Dix chansons théâtrales », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 7 mai 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/dix-chansons.html

 

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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 11:17

 

N°6 | Sourires & rires féministes

 

Nouvelle rubrique dédiée aux

 

poésies caricaturale, humoristique et satirique

 

 

 

Cher ami

 

 

 

Françoise Urban-Menninger

 

Illustration de

 

Gordan Ćosić

 

© Crédit photo : Gordan Ćosić, Pleasantly and divine.

 

 


 

Jamais je n'accepterai vos louanges

Ni que vous me portiez aux anges

Jamais nous ne danserons vous et moi la salsa

Jamais nous ne partirons même en rêve à Java


 

Vos manières de dandy cher ami

Gardez-les pour une autre flamme

Sachez que je n'ai rien de la femme

Que vous imaginez que je suis


 

Car jamais au grand jamais je ne serai votre éprise

Je n'ai rien voyez-vous d'une prise

Que vous auriez pêchée un soir d'ennui

Sachez cher ami que l'amour n'a pas de prix*

 

 

 

* Ce poème humoristique-ment féministe a été lu dans le récital "Vers d'eau" (poèmes aquatiques et humoristiques) de l'Académie de Rhénane qui a eu lieu à Strasbourg le 1er avril 2017.

Pour télécharger le flyer 

***

 

Pour citer ce poème

 


Françoise Urban-Menninger, « Cher ami », illustration de Gordan Ćosić, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 5 mai 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/cher-ami.html

 

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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 08:11

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

 

Musique blanche

 

 

 

Françoise Urban-Menninger

 

Illustration de

 

Camille Claus

 

 

Ce dessin reproduit a été spécialement réalisé par l’artiste pour accompagner les poèmes de Françoise Urban-Menninger publiés dans L’or intérieur paru chez Éditinter avec l'aimable autorisation des ayants droit, de Françoise Urban-Menninger et de la maison d'édition Éditinter à qui nous adressons nos sincères et chaleureux remerciements.

 

 

© Crédit photo : Ange, dessin de Camille Claus.

 

 


 

quand je ne serai plus que cendre

je voudrais qu'à la terre

soit mêlée cette poésie légère


 

je voudrais qu'en décembre

la neige compose avec mes vers

une ode à la lumière


 

afin que dans les airs

s'élève cette musique blanche

où l'âme n'est plus que transparence


 

je voudrais que dans les cimes

les anges portent mon hymne

par-delà les cimaises de ma rime


 

mais dans le lac de mes pensées

où mon rêve étoilé

s'est depuis trop longtemps miré


 

seul me répond le silence

quand je me penche

sur cette page blanche


 

où dans ma robe d'enfance

ma mort me devance

un dernier pied-de-nez à ma stance

 

***

 

Pour citer ce poème

 


Françoise Urban-Menninger, « Musique blanche », illustration de Camille Claus, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 5 mai 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/musiqueblanche.html

 

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4 mai 2017 4 04 /05 /mai /2017 13:11

 

Dossier majeur | Articles

 

 

 

L’« insoulevable écorce » ou

 

« le masque durcissant de la vieillesse »

 

dans la poésie d’Henri Michaux

 

 

 

Mathieu Perrot

 

Illustration de

 

Claude Menninger

 

 

 

 

« Parmi les débris râpés de tout âge, le vent, à ce qu’il semble, ne vieillit pas »

Henri Michaux

 

 

 

© Crédit photo : Claude Menninger, « Série sur les pommes », n°2.

 

 

 

 

I – Introduction

 

 

C’est l’enfant, surtout, qui intéressait Henri Michaux. C’est dans ses « manques » qu’il voyait son génie, dans ses dessins authentiques “collés à la contemplation * de mondes intérieurs. Mais alors, que peut bien nous apprendre sur la vieillesse en général et sur les conditions avilissantes qui souvent l’accablent un écrivain qui fut si longtemps fasciné par la force de la jeunesse, par son insolence aussi, et l’espoir qu’elle porte en elle ? Le point de vue original de Michaux nous invite à reconsidérer la vieillesse non pas seulement en termes d'amoindrissement des aptitudes physiques mais aussi en termes d'émoussement des capacités à être soi.

Le “vieux”, c’est celui qui se répète non pour s’approfondir mais parce qu’il a trouvé un style qui lui convient et dans lequel il se complaît, dans lequel il stagne et meurt avant l’heure. Il craint l’audace de la nouveauté qui pour Michaux est une hygiène nécessaire, une condition du vivant. Le vieillard qui a capitulé est vieux : il ne se remet pas en question, ne se réinvente pas ; il est dur, fossilisé. La source de jouvence se trouve donc dans un mélange de doute et de naïveté, d’incrédulité par rapport à soi et aux autres et d’intuitions assumées ; ce mélange conduit à l’autonomie, à l’originalité, à la force d’assumer un “moi” toujours pluriel, toujours différent et mouvant. Bref, être vieux, c’est manquer d’autorité.

 

 

II – Les vieux, ces indésirables dont il faut se débarrasser

 

 

À « Huina », l’une des contrées imaginaires de Poddema, les personnes âgées sont rééduquées : les « premiers signes de vieillesse » prouvent qu’elles sont « impropres à sentir le Présent ». Il y a dans ce bref passage d’Ici, Poddema, le dernier volet du triptyque des ethnographies imaginaires d’Ailleurs (1948), une satire sociale évidente qui semble sortir d’un récit d’anticipation. On y trouve d’abord l’ingratitude de la société envers les plus âgés, comme envers ces « mères » et ces « saintes »… dont on a oublié la jeunesse glorieuse dans le poème de Baudelaire, « Les Petites vieilles », et dont la société veut se débarrasser ou qu’elle "redresser". La rééducation invite à penser la vieillesse comme un vice ou un accident de parcours. L’impitoyable désintérêt de la société pour les plus âgés fut aussi l’une des raisons, à en croire sa lettre d’adieu, qui poussa l’anthropologue français Alfred Métraux au suicide en 1963. Mais on peut aussi lire dans ce passage un trait d’humour de Michaux qui s’amuse à critiquer la certitude gâteuse des personnes influentes du monde littéraire de son époque qui devraient laisser la place aux plus jeunes.

 

La jeunesse ou l’enfance sont chez Michaux, comme elles l’étaient pour Gide, l’excellent âge des incertitudes et des tendances où l’horizon des possibles n’est pas encore remplacé par le monde réduit de repères et de repérages (ou de réponses) que se sont construits les adultes pour se conforter. Plus encore que le visage des vieillards dont les « os dilatent et cassent la face » que la « peau […] froisse » et que les « muscles affaissés […] disloquent et […] faussent », « les visages des jeunes filles, c’est l’étoffe même de la race ». On retrouve une même fascination pour la jeunesse, en opposition au « masque durcissant de la vieillesse », dans son « Hommage à Mme Mayrish », la femme de lettres luxembourgeoise grâce à qui Michaux devint rédacteur en chef de la revue Hermès, de 1937 à 1939 : « Quoique je ne l’aie connue qu’à un âge avancé, le visage émacié, tendu par les défaillances du cœur, jamais je ne la revois mieux que dans une photographie jaunie, aperçue par surprise, de la jeune fille qu’elle avait été quelque quarante ans auparavant ».

 

Dans l’univers hostile et toujours en tension de Michaux, prendre de l’âge rapproche d’une sorte d’illégalité. Même mourir nécessite un permis dans les mondes angoissants de ses ailleurs imaginaires : « À chaque décès sans permis de décéder, la famille paie à l’État des dommages », lit-on dans les « Nouvelles de l’Étranger ». À la moitié de sa vie, le cinquantenaire est, comme dans le titre éponyme de cette saynète d’Affrontements, « hors [des] limites » acceptables du monde sain : un malade. Vivre, à partir de 55 ou 60 ans, « c’est malsain ». Dans ce petit texte, un surveillant demande à une vieille femme : « Tes papiers. Ton droit d’existence, tu l’as ? Montre. Tu dois l’avoir sur toi. Il a été renouvelé ? » Elle lui répond : « Je réside à Fo dans un quartier où il est encore toléré d’avoir cinquante-six ans ». Le tutoiement qu’utilise le surveillant place la vieille femme dans une situation d’infériorité. La “zone libre” imaginaire rappelle les moments sombres de l’Occupation : c’est une « réserve » où doivent résider les plus âgés dans ce quartier de « Fo » où vivent, au fond, ceux qui sont dans le faux (les plus âgés) et qui doivent aussi attendre la faux venir cueillir leur dernier souffle. La jeunesse n’en paraît que plus autoritaire, pour ne pas dire franchement fascisante ou hitlérienne. À la fin de ce bref échange, où la vieille femme prie le surveillant de ne pas la dénoncer aux autorités et de la laisser rentrer dans la zone libre, celui-ci semble se parler à lui-même : « Je ne savais pas qu’il y avait encore des vieilles comme ça. […] Dans la santé générale, c’est comme un coup qu’on reçoit en la voyant. […] Je crois que je vais vomir ». La vieillesse est donc une abjection : si elle évoque plus de dégoût que de compassion, c’est qu’elle est considérée comme une honte, comme quelque chose de déplacé, un corps étranger au sein de la société. D’ailleurs, l’abject, c’est « tout ce qui dérange l’identité, le système social et plus généralement l’ordre » comme on le lit dans le Dictionnaire du corps qui s’appuie sur les analyses de Julia Kristeva. Or, le surveillant oppose la vieillesse écœurante de cette habitante de Fo aux habitants du « quartier de Ra [où] on est loin de ces âges. Tous jeunes, ou refaçonnés. On a cette décence. Sinon on ne se montre plus ». La vieillesse est donc une honte que « les petites vieilles » du poème éponyme de Baudelaire connaissent aussi avec angoisse. Contrairement aux habitants de Ra jeunes ou « refaçonnés », le vieillard est informe et grossier : il a perdu ses façons… qui sont aussi ses maintiens, ses lignes. Le surveillant qui soupçonne que des garçons et des filles « bizarres » aient caché « quelques vieux ou vieilles » ne comprend pas pourquoi on peut s’attacher à ces « reliques » sans chercher à les « supprimer ». Le mot « relique » joue sur plusieurs significations : c’est d’abord un objet ancien ; les personnes âgées sont ainsi méprisées, réifiées. La relique est aussi, littéralement, “ce qui reste” ; le vieux n’est donc plus qu’un reste d’homme, il est sorti de l’humanité et ne mérite donc aucune pitié. La relique, c’est enfin une chose sacrée qui renvoie à un saint ; or certains jeunes semblent ne pas pouvoir toucher ou se débarrasser de ces vieux parasites qui s’accrochent à la vie aux dépens de la société. Ces jeunes sont donc aux yeux du surveillant des « lâches qui ne savent pas prendre leurs responsabilités ». Dans ce monde où la vieillesse est un « mal » dont il faut se défaire, l’attachement aux aînés est contre-nature, absurde, illégal, et égoïste. La responsabilité, c’est le devoir citoyen d’assainir la société en éliminant ce mal. Or, Michaux est lui-même octogénaire quand il écrit ce texte, qui fut publié en 1981. On pourra se demander si le « droit d’existence », ou les « papiers », que le surveillant demande à la vieille femme, ce ne sont pas aussi ces textes publiés, ces « Affrontements » (pour reprendre le titre du recueil), qui sont des espaces libres où la personne âgée peut encore survivre : le livre, c’est un peu le quartier de Fo.

 

Dans un autre texte plus ancien, intitulé « À la broche » et publié en 1949 dans le recueil La Vie dans les plis (qui sont aussi d’autres rides), le cannibalisme devient une métaphore de la vie sociale. Le tabou de l’anthropophagie y est clairement transgressé. Ceux qui vivent dans la ville depuis longtemps (les plus âgés) sont poussés vers la cheminée où ils sont mis à la broche pour être mangés par les nouveaux arrivés (c’est-à-dire : les plus jeunes). Cette dystopie ressemble au scénario du film d’anticipation américain Soylent Green (traduit en français par Soleil vert), réalisé par Richard Fleischer et inspiré du roman de Harry Harrison (Make Room ! Make Room !), publié en 1966 et qui sortit dans les salles en 1973, soit vingt-quatre ans après le texte de Michaux.

 

Pourtant, les mondes imaginaires de Michaux renversent parfois les valeurs du jeunisme et le rejet de la vieillesse. Dans les « Nouvelles de l’Étranger » du recueil Face aux verrous (1954), les jeunes actrices se griment pour ne pas discriminer les personnes âgées qui vivent plus longtemps qu’à notre époque. Celles-ci, pourtant numériquement minoritaires, imposent indirectement à la société leur condition qui devient ainsi la norme par courtoisie. Michaux imagine même une technique de « transplantation de rides », véritable envers de nos toxines botuliques, qui, pour n’être pas encore « opérationnelle », n’en est pas moins subversive. Les jeunes, inquiets de cette nouvelle situation où il faut paraître plus âgé pour être socialement accepté, « se sentant menacés, fuient dans la campagne, cachant sous la malpropreté, une barbe inégale et l’air have que donnent la faim et l’anxiété, leur visage trop pur qui attirerait l’attention et le scalpel ». Cette pureté indique qu’à l’inverse le visage des personnes âgées est composite, mélangé, et donc monstrueusement impur et sale : c’est une « insoulevable écorce ». La « malpropreté » n’est ici pas tout à fait la saleté : ces jeunes fuyards tentent de n’être plus eux mêmes, et leurs figures sont impropres comme un style qui dit autre chose que ce qu’il prétend dire. À la symétrie homogène des jeunes visages sans propreté (qui n’appartiennent plus à leur propriétaire) correspond l’informe propriété des faces vieillies qui ont droit de cité.

 

 

III – La beauté des vieux et le travail du temps

 

 

Certains peuples gardent une telle fraîcheur qu’ils semblent ne jamais vieillir : ils sont hors du temps qu’il parcourt sans se laisser corrompre chez Michaux. Pour les autres, l’âge est métamorphose.

 

Alors qu’il est en voyage en Équateur, Michaux remarque dans son journal de voyage combien Quito « manque de femmes mûres, de bonnes femmes, de matrones ». C’est que, « jusqu’à un âge avancé, elles portent des nattes, ces Indiennes, et, ne prenant pas par ailleurs d’embonpoint ». Le jeune écrivain teinte ses remarques d’ironie en faisant référence au passé colonial du pays : « Il y a bien les femmes blanches d’âge mûr apparent ; mais ce n’en serait que plus comédie, que pour devenir femme, l’Indienne dût changer de race, pour d’ailleurs y revenir dans la suite, pour être vieille femme indienne ». Michaux répéta plus tard cette satire du colonialisme.

 

Parti en Chine après l’Équateur, il s’émerveilla « des têtes si agréables, pas exténuées, mais alertes et éveillées » des « vieilles comme [d]es vieux » dont le corps « fait toujours son travail » et qui ont « une tendresse avec leurs enfants ». À « l’allure garce » de « l’Européenne », il oppose la grâce des femmes chinoises au « corps admirable, d’un jet comme végétal ». Elles ont dû lui paraître bien différentes de ces femmes indiennes qu’il avait rencontrées en Inde peu avant son séjour en Chine et qui ne l’avaient pas séduit, elles dont il avait d’autant plus déprécié la vieillesse qu’elle lui est apparu plus marquée, précipitée, et non pas esquivée comme en Chine : « Jamais, jamais en Inde, je n’avais vu vraiment une jeune femme tout à fait belle. Elles courent vite sur le chemin de la vieillesse […] ». Mais dans cette Inde du début des années 1930 que Michaux visite alors pour la première fois, l’âge n’a pas à ses yeux la même valeur pour les femmes que pour les hommes. Alors qu’il enlaidit les premières, il magnifie ces derniers. On lit par exemple dans « Un barbare en Inde » que « [c]ertains vieillards sont beaux. Mais alors beaux sans égal. Aucun pays n’a de vieillards d’une majesté comparable, sortes de vieux musiciens, de vieux faunes, qui connaissent toute la vie mais qui n’en ont pas été détériorés, ni même excessivement émus. Mais ils deviennent beaux ». La beauté des vieux indiens, c’est d’avoir traversé la vie sans s’être laissé traverser par elle ; leur majesté, c’est leur hermétisme allié d’une certaine mystique. Michaux fut d’ailleurs fasciné par ce « guru yogi » qu’il y rencontra : « Cet homme extraordinaire dont la poitrine superbe enfouissait des litres d’air, et qui les distribuait ensuite dans son âme, qui paraissait encore jeune malgré ses quatre-vingts ans, n’avait non plus rien d’un saint. Il était au-dessus de la misère humaine, inaccessible plus qu’indifférent, avec une bonté presque invisible […] ». L’octogénaire semble réapparaitre plus tard, dans le deuxième volet du triptyque d’Ailleurs, « Au pays de la magie », sous la forme d’un « supervieillard ». Au fait, ce n’est pas, pour Michaux, qu’une simple histoire de goût qui lui fait préférer « les civilisations qui donnent les beaux vieillards » ; c’est qu’elles sont « les plus spirituelles ». Or : « Les Indes arrivent à réaliser les deux » et les enfants comme les vieillards y sont sublimes ; « [l]’homme adulte, seul, est manqué ». Il faut donc en conclure que la vitalité de l’esprit, l’orientation mystique, conserve le corps. À l’inverse, le corps trahit l’état de l’esprit, non pas sa maturité ou son âge seulement, mais son intensité, sa force. Le paradoxe de ces peuples qui semblent ne jamais vieillir c’est qu’ils sont les descendants de très anciennes civilisations : « Vieux, vieux peuples d’enfants qui ne veut savoir le fond de rien », écrit Michaux au sujet des Chinois.

 

Les Balinaises vont encore plus loin que les Indiennes dans la métamorphose que le temps leur impose ; elles se virilisent :

 

Une des choses qui frappent à Bali, ce sont les femmes qui ne sont plus femmes. Ça leur a passé. Parmi elles certaines dont le sein ne fut pas trop distendu, en se séchant se reporte presque exactement sur la poitrine qui est devenue comme celle d’un homme. Le visage, depuis longtemps, est revenue au type homme et a perdu toute trace de féminité. Les os malais apparaissent. La femme n’est pas fragile, mais elle est transitoire. Il arrive qu’elle garde à peine quelques traces du caractère féminin, comme des souvenirs de voyages. La femme fait l’homme. Elle en fait quelques-uns, puis elle se défait.

 

La femme « fait l’homme » au double sens qu’avec l’âge elle l’engendre et elle l’imite. Elle transcende ainsi les genres. Charles Baudelaire avait lui aussi changé « les petites vieilles » de son poème en êtres masculins : « ces monstres disloqués furent jadis des femmes » et tout « brisés, bossus / Ou tordus » que soient ces « êtres singuliers, décrépis et charmants », il faut les aimer car « ce sont encor des âmes ». Si certains peuples n’arrivent pas à vieillir, on trouve à l’inverse des enfants déjà vieux dans les textes de Michaux : « D’un rire sénile […] rit un enfant plus qu’à demi vieillard », lit-on dans Tranches de savoir. Le vieillard lui-même n’est qu’un enfant qui ne s’est pas vu vieillir, pris au dépourvu, et qui déjà regrette de n’avoir plus assez de temps pour grandir et s’approfondir : « Quand l’enfant, après soixante-dix ans devient vieillard, il est étonné, il est pris de court. Il ne voit pas comment cela a pu arriver. Et que faire à présent qu’il y a si peu de temps de reste, qu’il faudrait tellement de temps comme jamais il ne l’a si bien vu.

 

Chez Michaux, générations (jeunesse et vieillesse), genres (féminité, virilité), et même règnes (animal, végétal, humain), sont poreux et mouvants. Ainsi, dans « L’Étranger parle », les vieux (humains) ont le pouvoir de se changer en animaux. Ceux qu’ils choisissent révèlent notamment leurs préférences et leurs craintes :

 

Certains parmi nous, sentant le poids de l’âge et la diminution presque fatale de leur potentiel, prennent les devants, se changent en une forme petite, et plus « économique » telle la « puce préventive » ou un autre insecte, aussi menu mais moins alerte, plus propre par conséquent à les laisser tranquillement récupérer leur vigueur. […] Par une nostalgie inconsciente de l’homme, on voit nos « vieux » préférer le corps d’animaux qui rôdent autour du foyer, compagnons désormais modestes de la vie de famille, moucherons, mouches, papillons de nuit, geckos surtout […].

 

Les vieillards, diminués, sont encore parasitiques : insectes nuisibles ou reptiles souvent perçus comme fainéants, ils semblent pouvoir se manger entre eux (le gecko peut dévorer le papillon de nuit). Chez Michaux, pourtant, l’animal le plus vil est souvent revalorisé. Ainsi, l’insecte est-il parfois supérieur à l’humain. C’est le cas de la mouche, qui seule a su domestiquer l’homme. Mais cette transformation choisie par les vieillards a l’inconvénient d’être irréversible : « Le plus souvent il leur arrive d’avoir grand-peine à regagner quand ils le désirent leur état d’homme ou de femme. Que de vers de terre involontaires dans l’argile et l’humus, qui voudraient tant nous revenir ! ».

 

 

IV – Les maux des vieux

 

 

Chez Michaux, toute condition physique nouvelle appelle non pas une lamentation mais une exploration. L’amoindrissement des facultés du corps conduit à des perceptions nouvelles. La douleur n’est pas à craindre ou à maudire : elle est à ausculter, à comprendre, à découvrir comme un voyage. À la suite d’une mauvaise chute, Michaux, alors âgé de soixante-seize ans, se fractura le bras. Il écrivit aussitôt un texte, « Bras cassé », qui parut chez Gallimard la même année en 1975, et qu’il inclut dans Face à ce qui se dérobe. On peut lire dès les premières lignes : « Cet état que la fortune m’envoya avec ensuite quelques complications, je le considérai. Je pris un bain dedans. Je ne cherchai pas tout de suite à rejoindre le rivage ». L’état physique même douloureux, même amoindri, est donc une chance, l’occasion de s’explorer autrement. De la même façon, la vieillesse est aussi l’occasion de sonder le monde avec des yeux nouveaux

 

 

IV – 1 – Un « lent déséchafaudage »

 

 

Dans le poème « Vieillesse », Michaux compare traditionnellement l’âge au soir de la vie : « Soirs ! Soirs ! Que de soirs pour un seul matin ! ». La métaphore est elle-même vieillie, usée, et correspond donc parfaitement à son objet, tout comme le topos de la nuit et du sommeil qui signifie la mort. Vieillir, c’est se déplier, c’est se morceler, se décomposer : « Îlots épars, corps de fonte, croûtes ! » qui rappellent ces « [d]ébris d’humanité » que sont les « Èves octogénaires » du poème de Baudelaire, choses inutiles, restes cassés, morceaux d’êtres et rebuts de l’espèce.

 

La poésie et le recueil, qui est composition ou recomposition, se situe donc, au contraire de cette déroute, du côté de la jeunesse et de l’unité. À l’inverse, quand on est vieux, « On s’étend mille dans son lit, fatal déréglage ! ». La vieillesse fait mal parce qu’elle est déséquilibrée : la « souffrance du mal », dans Passages, vient d’une asymétrie et elle peut être résorbée si on lui trouve un contrepoids ; il en est de même pour le malheur qu’il ne faut pas tenter d’apaiser en cherchant le bonheur mais en lui opposant un autre malheur équivalent pour l’équilibrer. Les ennemis, le mal, la douleur ne sont jamais à rejeter pour Michaux : ce sont des forces qui doivent être exploitées, qu’il faut savoir « placer », comme l’avion utilise le vent contraire pour s’envoler.

 

Dans cette nuit de l’âge par laquelle commençait le poème « Vieillesse », l’être est cerné par son passé qui fait le siège de son esprit : « Vieillesse, veilleuse, souvenirs : arènes de la mélancolie ! ». C’est une lutte à mort dans le sable (l’arène) du souvenir qui s’efface et plonge l’être dans l’obscurité de l’humeur noire. La vieillesse, comme la veilleuse qui lui est apposée dans ce vers, est vigile, sentinelle des souvenirs qui s’enfuient dans l’inexorable. Faite de souvenirs, elle transforme le vieillard en souvenir pour ceux qui lui succèdent : « Mérite de centenaire ne fera pas un long souvenir. Ainsi se consolent les vieilles gens », lit-on dans Tranches de savoir. L’âge alourdit l’être d’un passé qui revient par dessous, qui travaille au-dessous de l’être pour qui plus rien ne sur-vient parce que tout lui “sous-vient”.

 

La fin du poème « Vieillesse », construit sur une syntaxe ruinée, sur un vrac d’images juxtaposées, continue de jouer sur l’ombre de l’âge et la pâleur de la mort autant que sur la décomposition du corps du texte dans le linceul de la page :

 

Inutiles agrès, lent déséchafaudage !

Ainsi, déjà, l’on nous congédie !

Poussé ! Partir poussé !

Plomb de la descente, brume derrière…

Et le blême sillage de n’avoir pas pu Savoir.

 

La vieillesse est une fin de chantier. L’être est donc fini, autant dire qu’il est mort. Les cinq syllabes du « déséchafaudage » rend encore plus pénible et lent cette fin de mission tandis qu’on entend discrètement le mot “échafaud” glisser dans ce néologisme (qui trahit pourtant un peu de nouveauté).

 

La vitesse, « soulagement du mal, du bas, du lourd », « sorte d’antimatière, d’idéal au premier degré », est légèreté, jeunesse : elle se situe du côté de la vie souple, libre et dégagée ; du côté des questions et du flottement, du possible et de l’inachevé, du déplacement continuel. À l’inverse, la lourdeur de la vieillesse l’englue, la fait descendre dans la tombe : « Plomb de la descente », lit-on dans « Vieillesse ». La mine bleutée du cadavre rappelle la mine de plomb que l’écrivain fait descendre sur la page. Un mot est un mort qui, quand il est écrit, ne bougera plus, entraînant dans sa chute toutes les ambiguïtés et connotations dont il est plein, souvenirs pesants qui l’empêchent et l’enferment. « Poussé ! Partir poussé ! », comme dans les textes que nous évoquions plus haut où les plus âgés sont exclus, rejetés, ou mangés (embrochés comme des livres), le vieillard ou la vieillarde ne sont jamais nommés dans le poème autrement que par deux pronoms général (« on ») ou englobant (« nous ») : « On s’étend mille dans son lit », « l’on nous congédie ! ». Les vieux sont déjà oubliés, dépersonnalisés, ils appartiennent au vide brumeux du « on » ou à la communauté du « nous ». La vieillesse est marquée dans le poème d’impuissance et de regrets, celui surtout « de n’avoir pas pu Savoir ». Le passé est une « brume derrière » qui empêche de voir l’avenir, ce temps du savoir : les vieux ne pourront pas “voir ça.

 

C’est la lenteur de la vieillesse plus que la longévité qui inquiète dans les « Nouvelles de l’Étranger » : « Certes, la durée de la vie humaine est chez nous bien augmentée mais le ralentissement des réflexes avec l’âge reste préoccupant. / Nos vieillards, nous les prolongeons aisément jusqu’à deux cents, deux cent cinquante ans, mais ils se font presque tous écraser dans la rue à cent trente ou cent quarante ». Le sens du verbe “prolonger” a été prolongé pour s’attribuer un autre objet que son objet logique : c’est la vie des vieillards qui est prolongée, non ces vieillards eux-mêmes. Les prolonger eux, c’est encore les réifier, tandis que le mot “vie” est évité à dessein. La perte des réflexes est une perte de l’animalité intrinsèque à l’humain. Ces vieillards “prolongés” ne sont donc plus très humains.

 

 

IV – 2 – « Vieillesse de Pollagoras »

     

    L’âge est combat. Le personnage inventé par Michaux, le vieux Pollagoras, se voit comme « un champ de beaucoup de batailles » où « [d]es morts jamais tout à fait morts errent en silence ou reposent ». Vieillir, c’est donc être hanté, être possédé par les fantômes du passé qui retirent à l’être son autonomie, son indépendance, et finalement son autorité. Pollagoras se voit comme « un manoir livré au Poltergeist », « un lieu de hantises qui ne [l]’intéressent plus, quoiqu’elles se passionnent encore et se refassent tumultueusement en un fébrile dévidement » qu’il ne peut « paralyser ». L’« être renfrogné » qu’est devenu Pollagoras n’est plus que le spectateur impuissant de ces drames intérieurs qui ne sont pas les siens et qui l’isolent même en lui-même : « Entre eux sans interférence ils livrent “leurs” batailles, aveugles aux précédents comme aux suivantes […]. C’est ainsi, dit Pollagoras, que j’ai de l’âge, par cette accumulation. Encombré de batailles déjà livrées, horloge de scènes de plus en plus nombreuses qui sonnent, tandis que je me voudrais ailleurs ». Le vieillard réalise la vanité de son existence : « Comme une aiguille sismographique mon attention la vie durant m’a parcouru sans me dessiner, m’a tâté sans me former ». Il est l’être du passé, l’être passé à côté de soi, jamais défini quoique traversé, l’être du passif qui n’a plus prise. Le mouvement sourd des séismes de son Inconscient n’a fait que dévoiler les convulsions de son fantôme intérieur.

     

    Contrairement au poème « Vieillesse », Pollagoras voit son vieil âge comme une aurore et non un “soir” : « À l’aurore de la vieillesse devant la plaine de la Mort ». Dans ce jour naissant, il « cherche encore […] le petit barrage lointain de [s]on enfance par [s]a fierté édifié […] ». Le « filet » d’eau de cette « vie fléchissante » au moment de la vieillesse évoque la maigreur jalouse du « vieil avare attaché à la vie » qui rappelle le parasitisme dont nous parlions plus haut. Le vieillard ne bâtit plus ; il survit en surveillant le « lent déséchafaudage » de la fin de sa vie.

     

     

    IV – 3 – Savoir mourir

     

    Lors de son voyage en Asie, Michaux remarque que « [l]e Chinois regarde la Mort sans aucun tragique. Un philosophe chinois déclare très simplement : “Un vieillard qui ne sait pas mourir, je l’appelle un vaurien.” Voilà qui est entendu. […] Tout Chinois a son cercueil de son vivant. Il est à l’aise avec la mort ». Sans qu’il n’y ait ici aucune expression méliorative, on sent bien que le jeune voyageur est ému par cette simplicité et cette force du Chinois qui ne craint pas la mort et lui fait face. Ainsi, faire face à la vieillesse et à la mort, dépend particulièrement de la culture dans laquelle on vit.

    Comme « la difficulté est grande de mourir », Michaux a imaginé très jeune une « Technique de la mort au lit » qui consiste à « se reformer l’âme entière au-dessus du corps, complète et parfaite […] », c’est-à-dire, littéralement, à se recueillir (comme un poème), à retrouver l’unité de la composition que l’âge avait détruit. Partant de cette « technique », l’écrivain raconte avec douceur et humour la mort bien réussie de sa grand-mère qui « mourut merveilleusement », c’est-à-dire à la fois dans les meilleures conditions possibles, mais aussi de manière fée, surnaturelle (ce qui la place au-delà des mortels) : « Elle était dans son fauteuil à faire de la broderie, la déposa sur ses genoux et dit : “C’est mon dernier point de Malines, mes enfants”, rejeta son dernier souffle profond et bien calculé, elle était morte ».


     

     

    V – Conclusion. Le paradoxe de la vieillesse

     

     

    La vieillesse est une maladie de l’âme qui fige, freine, englue, et fait penser à « l’anhormie », cette diminution de l’élan vital, auquel le poète faisait référence dans Passages en reprenant à son compte le terme du célèbre psychiatre parisien Paul Guiraud. Mais les œuvres de Michaux, en prenant de l’âge, se patinent de gloire et de reconnaissance, contredisant ironiquement le vœu paradoxal de l’écrivain qui était au fond de ne pas laisser de traces. On retrouve cet émouvant paradoxe dans « Le Portrait de A. », un court texte que Michaux, alors trentenaire, fit paraître dans le recueil au nom révélateur de « Difficultés » : « Il cherche la jeunesse à mesure qu’il vieillit. Il l’espérait. Il l’attend encore. Mais il va bientôt mourir ».

     

     

    * Cette expression est une référence à une formule de Michaux.

    ***

     

    Pour citer cet article

     

    Mathieu Perrot, « L’"insoulevable écorce" ou "le masque durcissant de la vieillesse" dans la poésie d’Henri Michaux », illustration de Claude Menninger, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 4 mai 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/vieillesse-henri-michaux.html

     

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    4 mai 2017 4 04 /05 /mai /2017 10:53

     

    Dossier majeur | Textes poétiques

     

     

     

    Poissons d’avril

     

     

     

    Dana Shishmanian

     

    Illustration de

     

    Martine Sechoy-Wolff

     

     

    © Crédit photo : illustration de Martine Sechoy-Wolff, n°4

     

     

     

    Longs cheveux grisâtres

    crasseux

    yeux fixés ailleurs

    grand sourire perché

    sur un escabeau à tâtons

    sur ses trois pieds

    espiègleries inutiles

    dans les plis des coins d’œil

    œillades brillant furtivement

    voix tremblantes

    embrassures

    accolades

    empoignements

    voudraient bien aller prendre une bière

    après la lecture

    mais on ne reste plus aussi tard

    en ville

    peur du RER de nuit

    y a plus de bus après

    et on n’est pas motorisé

    alors on s’estompe au plus vite

    pour retrouver son chez soi de banlieue

    auprès d’un chat

    les lendemains sont durs

    les disputes politiques – oubliées

    telles des blessures anciennes

    les souffrances d’amour cicatrisent tardivement

    sous l’anesthésie du temps

    petits enfants en pagaille

    ne comprenant rien

    à leurs mamies papys

    et vice-versa


     

    eux les vieux poètes seuls portent encore

    accrochés à leur dos

    tels des poissons d’avril

    les contours des anges

    l’air de ne même pas

    s’en apercevoir

    ***

     

    Pour citer ce poème

     

    Dana Shishmanian, « Poissons d’avril », illustration de Martine Sechoy-Wolff, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 4 mai 2017.

    Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/poissons-avril.html

     

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    3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 15:18

     

    Dossier mineur | Textes poétiques

     

     

     

    Présent & autres poèmes

     

     

    Sophie Weill

     

     

     

     

     

    Présent

     

     

    Quand dans tes yeux je me noie

    Et que tu entres en moi

    L’espace qui s’offre à toi

    Est fait des temps

    Que tu rends présents.

     

    ***

     

     

     

    Manège (ma-naît-je)

     

     

    Et je tournoie avec toi dans des mots gros de toi.

    Gros mots pleins de joie que tu me dis tout bas

    Et je voyage en eux , en eux je vois

    Y a je

     

     

    Un je plein de sens qui joue avec mes sens

    Et je le vois et je l’entends, ce je

    Quand tu me dis

    Et je le sens et je vis

    Quand tu me vois et me dis « toi »

     

    « Tu », moi ? cette partie de moi tue jusqu’à toi ?

    Jusqu’à tes doigts ?

    Des doigts qui inscrivent sur moi

    Tes voyages, des visages

    D’avant toi, d’avant moi

     

    Des visages d’un temps où nous n’étions pas

    Dévisageant l’espace où nous ne serons jamais

    Mais où un nous est là qui me noue à toi.

     

     

    ***

     

     

    De lieux en lieux tu me cherchais

    De femmes en femmes je t’attendais

    Tu m’avais pourtant déjà trouvée

    Toi qu’il y a longtemps je connaissais.

     

    De femmes en femmes tu voyageais

    En un seul lieu je me perdais

    Tu y serais, m’y conduirais

    Avec toi je m’y trouverais.

     

    ***

     

    Pour citer ces poèmes

     

    Sophie Weill, « Présent & autres poèmes », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 2 mai 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017present-poemes.html

     

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    3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 14:51

     

    Dossier majeur | Textes poétiques

     

     

    Pensées poétiques

     

     

    sur la maladie & la vieillesse

     

     

     

     

    Sophie Weill

     

    Illustration de

     

    Martine Sechoy-Wolff

     

    © Crédit photo : illustration de Martine Sechoy-Wolff, n°1

     

     

    Nous sommes la somme de nos ancêtres, la somme de n’osant être, les sommes de nos ans d’être.

    ***

     

    Je suis avec toi tous mes ancêtres

     

    ***

     

    Dans ma chambre de jeune fille, il y a mon corps d’enfant

    Dans ma chambre d’enfant, il y a parents et grands-parents

     

    ***

    Âmour

     

     

    Quand deux corps se rencontrent dans l’amour

    Ce sont les âmes des ancêtres qui sèment

    Car l’être qui parfois se crée

    Est plein de ce qu’ils avaient été

     

    Quand deux corps s’aiment

    Ce sont les âmes qui reviennent

    Les parents oubliés les parents enterrés

    Soudain ressuscités

     

    Quand tu viens à ma rencontre

    Et que je meurs dans tes bras

    Car je ne sais plus si c’est toi si c’est moi

    Tu me fais rencontrer les générations qui m’ont précédées

     

    Quand je te reçois ce sont les tiens

    Qui viennent en moi

    Ils m’honorent de leur visite

    Et toi tu les revois

     

    Quand tu entres en moi

    Et que je meurs de joie

    Et que tu n’es plus ici mais là

    Un nouveau corps prend vie.

     

    ***

    Mari-âge

     

     

    À chaque fois que l'on se voit je me marie avec toi. Je viens vers toi sous le dais, de ton talith tu me couvres.

    Tes parents mes parents tes enfants et les miens nous entourent. Tous ces descendants rendus vivants par ceux d'avant accompagnent nos ébats. Et toi et moi nous nous aimons au rythme de leur nom.

     

    Et nous dansons sous le dais une valse endiablée

    Où nos corps aimantés sont sept fois consacrés

    Sois louée Éternité qui en nous fut crée

    Pour qu’au présent nous remontions le temps

    Jusqu’en ce lieu indéfini où dans un éclat de vie

    Deux corps unis n’ont plus d’image.

     

     

    ***

     

    Ancêtres

     

     

    Je n’ai que mon corps à t’offrir. Mais mon corps c’est aussi mon âme faite de tous les corps ressuscités par toi quand tu viens chez moi. Ils sont là corps cellulaires, substances moelleuses qui jusque dans la moelle de mes os te reçoivent chez eux.

    Pourquoi les rends-tu si heureux ?

    Serait-ce qu’en mon corps comme en une maison de passe, nos ancêtres peuvent se retrouver ; des ancêtres chassés par les croisés, deux amoureux séparés, morts depuis des siècles ?

    Serait-ce qu’en cette maison où nous nous rencontrons, le passé sème le présent, faisant de nos ancêtres ces êtres de sang que dans leur monde futur nous serions ?


    ***

     

    Toutes les femmes que tu inventes avec moi me font naître femme.

    Femme-salamandre qui renaît de ses cendres.

     

     

    ***

    Mariage

     

     

    En sous-marin, en sous-terrain

    nous nous marions

    Personne ne le voit

    Le jour où cela sera

    En terre on nous mettra

     

    Dans cette mère, notre terre

    Nous nous tairons

    Tandis que d’autres diront

    Nous nous entre-dévorerons

     

    Alors nos os se mêleront

    Nous boirons nos putréfactions

    Et nos substances devenues puantes

    transformeront nos jacula en Dracula

     

    Mais déjà n’est-ce pas cela ?

    Une moelleuse substance n’est-elle pas sucée par toi

    Tandis que je suce en moi ta substantifique moelle ?

     

    Mariez-vous !

    Passez devant le maire, devant le père

    Vous ferez de ces faits du sacré ?

    Non ils vous seront sucrés !

     

    ***

    Conversations

     

     

    Je suis avec toi tous mes ancêtres

    Tu es avec moi tous les tiens

    Et les tiens et les miens conversent sans fin

     

     

    ***

     

    Pour citer ces poèmes

     

    Sophie Weill, « Pensées poétiques sur la maladie & la vieillesse », illustration de Martine Sechoy-Wolff, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 2 mai 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/pensees-vieillesse.html

     

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    Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
    3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 14:19

     

    N°6 | Poésie érotique

     

     

     

    Âme

     

     

    &

     

     

    L’accord (L’a-corps)

     

     

     

    Sophie Weill

     

     

     

     

    ***

    Âme

     

     

    En entrant au fond de moi

    tu entres au fond de moi

    et fonde le monde

     

    Ici une ferme s’ouvre

    et c’est groins de cochons

    cannes et canetons

    oies blanches yeux bleus

     

    Ici le ciel croît

    en une montagne d’écume

    et je glisse vers toi

    sur une mer de neige

     

    En entrant au fond de moi

    tu entres au fond de toi

    et fonde notre monde

     

    Ici une femme s’ouvre

    comme une maison

    et mes sons et les tiens

    font écho aux siens

     

    Ici se fonde rien

    et tout sens vacille

    mais dans ce fond de vie

    l’essence se dit.

     

    ***

     

    L’accord (L’a-corps)

     

     

    Je t’offre mon corps brut. Brutalité d’un corps dans son animalité

    Tu en fais une substance qui nous nourrit, une essence qui me construit.

    Tu es mon alchimiste.

     

    Je t’offre mon corps vieilli, habillé de temps, creusé comme les rides par des nuits sans rire. Creusé par le temps où je t’attendais.

     

    Tu es l’homme de mes pensées, le voyageur suranné, l’Ulysse revenu qui trouve dans sa maison une infinie qui nous fait entrer dans l’éternité.

     

    ***

     

    Pour citer ces poèmes

     

    Sophie Weill, « Âme » & « L’accord (L’a-corps) » Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 2 mai 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/05/ame.html

     

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    Dernière mise à jour : le 9 mai 2017 à la demande de l'auteure

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    Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
    1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 17:46

     

    Dossiers majeur & mineur | Articles

     

     

    Le deuil éluardien

     

     

    Alexandre Massipe

    Illustration de

    Martine Sechoy-Wolff

     

     

     

     

    © Crédit photo :  illustration de Martine Sechoy-Wolff, n°3

     

     

     

    Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, Paul Éluard a quarante ans. Il est mobilisé dans l’administration de l’armée et est cantonné à Mignières dans le Loiret où Nusch, son épouse, le rejoint[]. Le poète est démobilisé en 1940 et le couple regagne son appartement de la rue Max Dormoy à Paris. En 1942, Éluard demande sa réinscription au PCF clandestin et publie des tracts et des poèmes que Nusch transporte dans des boîtes à confiseries[]. L’année suivante, avec son ami écrivain Jean Lescure, il rassemble les textes de nombreux poètes résistants et publie un ouvrage intitulé LHonneur des poètes qui fera l’objet d’une féroce polémique au sortir de la guerre (Benjamin Péret répondra par Le déshonneur des poètes). Dans LHonneur des poètes, les poètes chantent l’espoir, la liberté et la fraternité face à l’envahisseur.

    À la Libération, fêté avec Louis Aragon comme le grand poète de la Résistance, Paul Éluard est un poète comblé tandis que sur un plan plus personnel, son histoire d’amour avec Nusch1 ne souffre d’aucune ombre :

     

    Je t’ai faite à la taille de ma solitude

    Le monde entier pour se cacher

    Des jours des nuits pour se comprendre

    Pour ne plus rien voir dans tes yeux

    Que ce que je pense de toi

    Et d’un monde à ton image

    Et des jours et des nuits réglés par tes paupières2

     

    Durant l’immédiat après-guerre, le poète met sa poésie au service d’actions sur le terrain. Il anime ainsi des tournées de débats dans les lycées, les usines et enchaîne les lectures de poèmes à Prague, Rome ou Athènes.

    Cette euphorie sera de courte durée. Le 28 novembre 1946 survient ce que le poète appelle « le jour en trop », Nusch, compagne et muse du poète depuis dix-sept ans meurt d’une hémorragie cérébrale :

     

    Mon amour mon petit ma couronne d’odeurs

    Tu n’avais rien à faire avec la mort

    Ton crâne n’avait pas connu la nuit des temps

    Mon éphémère écoute je suis là je t’accompagne

    Je te parle notre langue elle est minime et va d’un coup

    Du grand soleil au grand soleil et nous mourons d’être vivants3

     

    Paru quelques mois après sa disparition, le recueil Le temps déborde est tout entier consacré à Nusch. Le poème En vertu de l’amour est exemplaire de la cassure ressentie par le poète. En effet, la rédaction de ce poème a démarré la veille de la mort de Nusch et s’est poursuivie le lendemain :

     

    J’ai dénoué la chambre où je dors, où je rêve,

    Dénoué la campagne et la ville où je passe,

    Où je rêve éveillé, où le soleil se lève,

    Où, dans mes yeux absents, la lumière s’amasse.

     

    Monde au petit bonheur, sans surface et sans fond,

    Aux charmes oubliés sitôt que reconnus,

    La naissance et la mort mêlent leur contagion

    Dans les plis de la terre et du ciel confondus.

     

    Je n’ai rien séparé mais j’ai doublé mon cœur.

    D’aimer, j’ai tout créé : réel, imaginaire,

    J’ai donné sa raison, sa forme, sa chaleur

    Et son rôle immortel à celle qui m’éclaire.

     

    27 novembre 1946.

     

    Vingt-huit novembre mil neuf cent quarante-six

     

    Nous ne vieillirons pas ensemble

           Voici le jour

      En trop : le temps déborde.

     

    Mon amour si léger prend le poids d’un supplice4

     

    Le lecteur ne peut qu’être troublé par le dernier vers du 27 novembre – « Et son rôle immortel à celle qui m’éclaire » – en ce qu’il décrète l’immortalité pour celle qui mourra le lendemain. Et le vers suivant « Vingt-huit novembre mil neuf cent quarante-six » écrit en toutes lettres comme pour rendre visible ce temps qui déborde. Tout au long du recueil Le Temps déborde, le poète se replie sur lui-même, effeuillant les pages d’un calendrier qui l’éloigne inexorablement du « jour en trop ». Pour la première fois de son existence, Éluard s’avère incapable d’éloigner l’obscurité : « Mes yeux soudain horriblement / Ne voient pas plus loin que moi / Je fais des gestes dans le vide / Je suis comme un aveugle-né / De son unique nuit témoin5 ». Mais très vite, à force de faire « des gestes dans le vide », le poète voit également se dérober la « vision » poétique puisque les mots mêmes le quittent : « Tout le souci tout le tourment / De vivre encore et d’être absent / D’écrire ce poème / Au lieu du poème vivant / Que je n’écrirai pas / Puisque tu n’es pas là6 ». Le poème Notre vie constitue un précipité de l’état d’esprit d’Éluard à ce moment-là :

     

    Notre vie tu l’as faite elle est ensevelie

    Aurore d’une ville un beau matin de mai

    Sur laquelle la terre a refermé son poing

    Aurore en moi dix-sept années toujours plus claires

    Et la mort entre en moi comme dans un moulin

     

    Notre vie disais-tu si contente de vivre

    Et de donner la vie à ce que nous aimions

    Mais la mort a rompu l’équilibre du temps

    La mort qui vient la mort qui va la mort vécue

    La mort visible boit et mange à mes dépens

     

    Morte visible Nusch invisible et plus dure

    Que la faim et la soif à mon corps épuisé

    Masque de neige sur la terre et sous la terre

    Source des larmes dans la nuit masque d’aveugle

    Mon passé se dissout je fais place au silence7

     

    La mort vécue, formule paradoxale s’il en est, décrit l’immense tristesse d’Éluard. La parole éluardienne semble, en outre, avoir coupé les ponts avec l’Autre alors même qu’elle s’est toujours abreuvée de façon très généreuse à la source de l’Autre. En effet, Éluard, d’ordinaire si prompt à réunir les Hommes à travers son chant, se retrouve rapidement désemparé lorsqu’il s’agit de parler et de vivre sa relation aux autres : « J’étais si près de toi que j’ai froid près des autres8 ». Sans doute alors, le retour à la vie du poète ne pourra pas faire l’économie d’un pas vers l’Autre. Et le cheminement emprunté par Éluard pour retrouver trace de l’Autre va s’avérer extrêmement fécond.

     

    C’est tout d’abord avec la parution de Corps mémorable en 1947 que le poète semble retrouver une certaine joie de vivre. D’un érotisme prégnant, ce recueil est dédié à Jacqueline Trutat ; « Jacqueline me prolonge9 » écrit le poète dans sa dédicace. Cette dernière, avec son compagnon, Alain, aide Éluard à surmonter l’épreuve de la perte de Nusch. À la demande du poète, Jacqueline et Alain s’installent chez lui et l’accompagnent dans ses différents déplacements à l’étranger. Petit à petit, une expérience amoureuse et érotique naît entre eux trois et le poète retrouve alors « le désir de durer » :

     

    Parfois je prends tes sandales

    Et je marche vers toi

     

    Parfois je revêts ta robe

    Et j’ai tes seins et j’ai ton ventre

     

    Alors je me vois sous ton masque

    Et je me reconnais10

     

    Durant l’année 1948, ce chemin vers une réconciliation avec l’Autre se poursuit grâce à l’écriture des Poèmes politiques. La mention qui titre la première partie de cet ouvrage – De l’horizon d’un homme à l’horizon de tous – ne souffre d’aucune équivoque. Le choc de la mort de l’aimée fait prendre conscience au poète de la misère des autres. Au fur et à mesure de l’avancée du recueil, Éluard s’ouvre aux autres, il n’est plus seul et veut partager son envie de vivre à nouveau. La cassure, si douloureuse soit-elle, se fait renaissance. Néanmoins, les premiers « poèmes politiques » apparaissent toujours aussi désespérés. Ainsi, dans Chant du dernier délai, Éluard affirme : « Noire c’est mon nom quand je m’éveille / Noir le signe qui me tracasse / Qui grimace moule à manies / Devant le miroir de ma nuit / Noire c’est mon poids de déraison / C’est ma moitié froide pourrie11 ». Pourtant, le poète opère bientôt sa mue et écrit quelques pages plus loin : « Et par l’entremise des sens, peu à peu renaissait la solidarité […] De nouveau, les hommes se rassemblent et le malheureux se reprit à leur sourire, d’un sourire peut-être un peu moins aimable qu’avant, mais plus juste, meilleur12 ». Cette acceptation progressive de la perte irrémédiable de l’aimée conduit Éluard à renouer tant bien que mal les fils d’un dialogue tragiquement interrompu. Les mots que le poète affectionnait jadis retrouvent vie sous sa plume. Il confesse pourtant bien vite que la douleur du deuil est toujours présente puisque « les liens de la mort [l]e retiennent encore » :

     

    Laissez-moi donc juger de ce qui m’aide à vivre

    Mon désir de fraîcheur a consumé les fièvres

    Neige sous le soleil je suis né d’une femme

    Parfois j’ai sa vertu

    Le golfe de son ventre fait les hommes libres

     

    Vivre c’est partager je hais la solitude

    Les liens de la mort me retiennent encore

    Je n’embrasse vraiment personne comme avant

    Le pain était un signe de félicité

    Le bon pain qui nous rend plus chaud notre baiser13

     

    Le dernier vers de la première partie des Poèmes politiques laisse à penser que le poète est sur la voie de la résilience : « L’enfant rajeunissant d’homme en homme et riant14 ». Le recueil se découpe ensuite en deux parties distinctes l’« Avant » et l’« Après » retraçant la difficile marche du poète vers les Hommes. L’« Avant » correspond à l’attitude du poète vis-à-vis des autres lorsque Nusch était encore auprès de lui et l’« Après » expose les douloureux moments suite à sa disparition. « Après » s’ouvre sur le poème Dit de la force de l’amour qui s’achève sur ce vers, « Tu rêvais d’être libre et je te continue15 ». Le lecteur se trouve ainsi de nouveau en présence d’un indice prouvant les retrouvailles du poète avec l’Autre. Les Poèmes politiques se closent enfin sur ce très beau vers significatif de l’ouverture définitive du poète au monde : « Chaque visage aura droit aux caresses16 ». D’une souffrance personnelle, Éluard en vient ainsi à dire la souffrance collective à travers un retour à la vie qui le fait regarder à nouveau ce qui se passe dans le monde qui l’entoure.

     

    Ce lent retour à l’Autre est également marqué par un nouveau désir du poète, celui de renouer le dialogue avec les poètes du passé. La parole politique amorcée dans les Poèmes politiques trouve ainsi un prolongement original lorsqu’Éluard se plonge dans une relecture passionnée des poètes du passé. Pour lui, les poètes sont des « frères » qui ont commencé à frayer un chemin, chemin que lui-même emprunte et que d’autres, demain, suivront à leur tour pour chanter sans relâche les beautés du monde. Pourquoi une telle entreprise ? Parce que le poète doit prendre conscience « de son âme ancienne, son âme héréditaire qui s’éparpille sur son chemin17 ». En 1947, Éluard rédige ainsi la préface d’un ouvrage qu’il intitule Le meilleur choix de poèmes est celui que l’on fait pour soi (1818-1918) et insiste sur la subjectivité de son entreprise : « Pourtant, faute d’un miroir commun, nous échangeons notre portrait. Je vous offre aujourd’hui l’un des miens, le plus hospitalier, sinon le plus ressemblant : les poèmes que j’ai le plus aimés. Donnez-moi le vôtre et nous confronterons nos goûts ; nous réduirons nos différences18 ». Quatre ans plus tard, il poursuit cette relecture des poètes passés en rédigeant la Première Anthologie vivante de la Poésie du Passé : « On n’est jamais poète, ni lecteur de poèmes, sans un brin d’oisiveté (…) Cette vacance dépend de la somme des soucis que nous donnent les malheurs, les luttes, les certitudes de nos frères. La poésie dépend, notre passé en est témoin, de la vie triomphante19 ». Avec ces deux anthologies, Éluard se fait le passeur entre les poètes des siècles antérieurs et les Hommes d’aujourd’hui.

    Ce retour à l’Autre, par le biais de la parole poétique, n’empêche pas le poète de s’engager sur le terrain. En mai 1949, il se rend ainsi en Grèce aux côtés des partisans qui combattent pour un régime démocratique sous les ordres du général Markos contre les soldats de l’armée monarchiste dans les montagnes macédoniennes du Grammos et du Visti. Durant ce voyage, le poète écrit à sa fille quelques mots qui sont le plus bel exemple d’un retour du poète au sein de la communauté des vivants : « Je fais un merveilleux voyage en Grèce libre. Je vis là, réellement, toute une époque de ma vie. Les combattants et les combattantes sont prodigieux de courage, d’espoir et de beauté […] La nuit dernière, quatre mille paysans et soldats nous portaient en triomphe. On avait lu mon poème Athéna. C’était un meeting pour la paix mondiale et tous chantaient, dansaient…20 » Le recueil Une Leçon de morale qui paraît en 1949 célèbre alors les retrouvailles de la littérature et du militantisme : « Le mal doit être mis au bien. Et par tous les moyens, faute de tout perdre. Contre toute morale résignée, nous dissiperons la douleur et l’erreur. Puisque nous avons eu confiance21 ». Cette même année, Éluard rencontre Dominique22. La douleur du deuil se fait résurrection, comme en témoigne, en 1951, le titre du recueil Le Phénix. Dans le poème La mort l’amour la vie dont les mots du titre ne sont séparés par aucun signe de ponctuation, le poète parle à nouveau de sa difficulté à supporter la mort de Nusch : « Je voulais désunir la vie / Je voulais partager la mort avec la mort / Rendre mon cœur au vide et le vide à la vie ». Pourtant, lorsqu’il s’agit de décrire son chagrin, Éluard n’emploie plus le présent mais l’imparfait ; Dominique est arrivée : « Tu es venue le feu s’est alors ranimé / L’ombre a cédé le froid d’en bas s’est étoilé / Et la terre s’est recouverte / De ta chair claire et je me suis senti léger23 ». Tout au long de ce poème, la rencontre amoureuse s’assimile aux retrouvailles du poète avec la lumière : « J’allais vers toi j’allais sans fin vers la lumière », « le feu », « le rayon de tes bras entrouvraient le brouillard ». Ce que la disparition de l’être aimé avait détruit, l’amour pour Dominique le fait revivre. Le sentiment amoureux redonne espoir, confiance et inspiration au poète.

     

    Tout au long de son œuvre, Éluard s’est fait un point d’honneur à toujours « tout dire ». « Tout dire », c’est « donner à voir », selon l’expression très souvent employée par le poète lui-même, le monde tel qu’il est, c’est-à-dire sans chercher à en gommer la brutalité, mais en ne cessant jamais non plus d’en magnifier la beauté. Et en cela, le « tout dire » éluardien nous révèle à nous-mêmes. En effet, si chaque être humain est unique, un fonds de sentiments demeure commun à l’humanité entière. Le poète donne alors forme à ces sentiments, les plus heureux comme les plus dramatiques, que chacun de nous porte en lui et à travers son chant poétique, nous nous trouvons plus riches d’aspiration à la beauté d’être vivant. En ne cachant rien de son chagrin, le poète ne fait ainsi que nous rappeler la fragilité de la vie, et par-là même sa beauté. Colette Guedj l’a bien compris lorsqu’elle affirme que la poésie constitue une main rassurante tendue vers l’Autre : « La poésie est bien le gage de notre secrète filiation avec une communauté de pensée, invisible mais bien réelle qui, au-delà de nos sentiments personnels, nous unit dans un chœur de voix consolatrices. Et nous ne sommes plus seuls24 ». Dès lors, la parole endeuillée d’Éluard est à la fois le cri d’un homme qui dit sa peur de tomber dans les griffes d’une solitude sans fin mais aussi l’affirmation que rien n’est jamais perdu car :

     

    La nuit n’est jamais complète

    Il y a toujours puisque je le dis

    Puisque je l’affirme

    Au bout du chagrin une fenêtre ouverte

     

    Une fenêtre éclairée

    Il y a toujours un rêve qui veille

    Désir à combler faim à satisfaire

    Un cœur généreux

    Une main tendue une main ouverte

    Des yeux attentifs

    Une vie à se partager25

    Notes

     

    1 Nusch Éluard, née Maria Benz (1906-1946) [est l’égérie de nombreux surréalistes tel Man Ray. Elle rencontre Paul Éluard en 1929 et se marie avec lui cinq ans plus tard.

    2 Paul Éluard, Œuvres complètes, volume I, Paris, Gallimard collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1968, recueil Les yeux fertiles, poème intitulé Intimes, p. 509.

    3 Paul Éluard, Œuvres complètes, volume II, Paris, Gallimard collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1972, recueil Le temps déborde, poème intitulé Vivante et morte séparée, p. 113.

    4 Ibid., poème En vertu de l’amour, p. 108-109.

    5 Ibid., poème Les limites du malheur, p. 109.

    6 Ibid., p. 110, poème Négation de la poésie.

    7 Ibid., p. 112, poème Notre vie.

    8 Ibid., p. 110, poème Ma morte vivante.

    9 Ibid., p. 131.

    10 Ibid., p. 136, poème Un livre de chair.

    11 Ibid., p. 207, poème Chant du dernier délai.

    12 Ibid., p. 214.

    13 Ibid., p. 215.

    14 Ibid., p. 216.

    15 Ibid., p. 223, poème Dit de la force de l’amour.

    16 Ibid., p. 233, poème Sœurs d’espérance.

    17 Ibid., p. 521.

    18 Ibid., p. 147.

    19 Ibid., p. 390.

    20 Ibid., p. 1114, note n° 91 à propos du recueil Grèce ma rose de raison, p. 275.

    21 Ibid., p. 304, préface.

    22 Dominique Éluard (1914-2000), née Odette Lemort. Journaliste, elle rencontre Paul Éluard en 1949 avec lequel elle se marie deux ans plus tard.

    23 Ibid., p. 441, poème La mort l’amour la vie.

    24 Colette Guedj, Ces mots qui nous consolent, Jean-Claude Lattès, 2002, p. 21.

    25 Op.cit., p. 444, poème « Et un sourire », Œuvres complètes, volume II.

     

    ***

     

    Pour citer cet article

     

    Alexandre Massipe, « Le deuil éluardien », illustration de Martine Sechoy-Wolff, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er mai avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/deuil-eluardien.html

     

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    Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
    1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 15:36

     

    Dossier majeur | Textes poétiques

     

     

    Lettre à Maison de retraite

     

     

     

    Claude Luezior

     

    Site officiel :  www.claudeluezior.weebly.com/

     

    Cet extrait est reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur et des éditions tituli

     

     

     

    © Crédit photo : 1ère et 4ème de couverture d'Une dernière brassée de lettres

         

     

         Alignés comme noix sur un bâton, ils te regardent, ces retraités de la quatrième heure. Pour s’évader peut-être, de tes si jolis murs où poussent les fleurs de papier. Des fleurs, pourquoi pas, ose un larynx, mais pas que des chrysanthèmes ! Un silence éloquent étouffe le râleur. Certains fixent leurs bouts de chaussons troués, se disant que la feutrine est bien passagère et que le repas du dernier soir va arriver : triomphal remue-ménage pour pitance et tisanes délavées, le docteur ayant ordonné régimes secs et carafes d’eau pure.

     

        Tu les appelles résidents car ils résident sans résister. Ou par leurs prénoms, comme si ce rapport de dépendance te donnait des droits sur eux, telle une maîtresse d’école. À moins que l’un d’eux ne s’indigne. Heureusement, on a les moyens d’étouffer les printemps gériatriques !

     

         Jeanne, tu te l’es appropriée, elle qui tombait cent fois à domicile. Son fils avait juré de la laisser chez elle. Il a pleuré quand rien n’était plus possible, quand tu t’es emparée d’elle. Tu l’as mise en chaise, alors qu’elle pouvait encore marcher. D’allure secourable, le verdict fut prison à perpétuité. Il fallait surtout relever le score de dépendance, question subsides et comptes de fin d’année.

     

      Affriolants stratagèmes pour survie en déroute. Tu t’es faite l’arrogante professionnelle de familles à bout de souffle.

     

        Dès lors, Jeanne est ta chose. La perle rare a été enfilée sur ta ficelle pour devenir collier. Il faut manger ! Et la cuillère s’enfourne dans la bouche édentée.

     

        Bien sûr, il y a cette infirmière noire qui l’a prise dans ses bras encore chauds des savanes, l’Indonésien qui la regarde comme sa mère, le monsieur d’Algérie qui lui apporte dans ses poches un morceau de soleil. Il y a les rires de ces jeunesses vivifiant la mère-grand qui a perdu son Chaperon. Beaucoup de patience, des mots jolis et un cornet d’affection.

     

       D’autres rangent les hères, juste après la biscotte du soir, sur les claies d’un automne exsangue, pendant que tu polis tes factures détaillées : l’industrie des vieux jamais ne se contente de bons sentiments.

     

        On tourne le bouton. Il est vingt heures trente, la télévision est rassasiée. Le lit est impatient, la veilleuse pointe son nez. Colloque vite fait, noix alignées. On change d’équipe comme on a changé les couches. Madame sonne pour sa deuxième camomille : on tire la prise, c’est vite réglé. Ose-t-elle protester ? C’est qu’on a les moyens. Une eau tiède et sa pilule immaculée : mais si, Jeanne, pour ne pas avoir de nuit blanche. Hop sur la langue, pas besoin de dentier !

     

       Les fleurs de papier se sont éteintes comme flammes qu’on souffle. Rebelles et insoumis sont entrés dans leur camisole chimique. Et pourvu qu’ils ne fassent pas leur attaque cette nuit. Les bien-nommés patients peuvent attendre demain.

     

       Tu as digéré tes hussards disloqués. La retraite de Russie a fait le deuil de sa Bérézina. Leurs artères se glacent : rassure-toi, nul ne va s’évader.

     

       Jeanne lève le petit doigt. Mais elle est dans le noir. À la télévision de la veilleuse, le film va commencer.

     

     

    * Extrait d'Une dernière brassée de lettres, Éditions tituli, Paris, 4e trim., 2016.

     

    ***

     

    Pour citer cet extrait

     

    Claude Luezior, « Lettre à Maison de retraite », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er mai 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/maison-de-retraite.html

     

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