1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

 

 Article

 

La poétesse...

 

   

Camille Aubaude

Texte publié dans le hors-série n°0 de la revue LPpdm

 

 

 

Introduction

 

 

Si l'on interroge la culture féminine dans l’écriture poétique, on s’aperçoit que l’historiographie contemporaine traduit un manque de continuité dans les différentes phases du féminisme, et véhicule encore une confusion des termes.

« Féministe », « féminin » — adjectif se substituant au substantif « féminité » —, « des femmes », « la femme », expression employée aujourd’hui rejetée car définissant un fantasme, sont des mots appelant clichés et amalgames. Afin de s’immiscer dans ce genre littéraire très particulier — puisque les « poètes » parlent de « la Femme » comme idéal, et l’associent à la nature, à la paix, objet et inspiratrice du chant du poète, lui-même féminisé —, les poétesses intègrent une littérature masculine qui efface la différence sexuelle. Dans un second temps, elles échappent à l’idolâtre notoriété pour rendre insaisissables leurs paroles singulières.

Théoriquement, il n'est pas besoin d'établir des repères extérieurs aux œuvres pour les étudier, mais les facteurs sociaux-culturels ayant contribué à décourager les femmes de publier de la poésie, pour exister en poésie, obligent à considérer séparément les poèmes écrits par des femmes. Cette perspective « féministe » fédère des œuvres venues de divers horizons. Construite en réponse au retrait des femmes du champ poétique, elle s’avère transitoire, puisqu’elle ressortit à une idéologie en train de disparaître en Europe comme aux États-Unis.

 

  

Explications...


La langue française échoue à nommer la femme qui se consacre à cet art — « la poète », « poétesse », « femme poète ». Cette lacune fait sens et témoigne de plusieurs choses : le manque de lisibilité des œuvres, l’absence de solidarité entre les auteurs et la difficulté à sortir du flou, des illusions quant à l’image de la femme. Je tenterai de lever une seule confusion, car elle enlève toute crédibilité près d’un public cultivé. « La poète » est un barbarisme à partir duquel il est impossible de prendre en considération ce que l’art et la littérature mettent en cause. Les commissions pour la féminisation des noms de métiers ont justement proscrit le seul emploi de l’article défini singulier, source de malentendu et d’équivoque.

L’expression « la Femme » est aujourd’hui employée avec des guillemets et désigne un idéal. En français traditionnel, la fonction est neutre, et le neutre est rempli par le masculin. Ce qui n’est pas le cas de l’anglais. Par décalque de l’anglais américain et méconnaissance de la langue, nous réussissons ce tour de force : masculiniser des mots dont le féminin a toujours existé (docteur/doctoresse : prêtre/prêtresse; poète/poétesse, etc.). Des femmes se « réclamant du féminin » (sic) refusent les mots féminins, au lieu de modifier ce qui les a rendus péjoratifs.

« Poétesse » est un mot qui définit une technique, incluant les formes fixes, l'éloquence, la versification et l’expression lyrique, en un mot, un métier qui s'apprend, une activité sociale dont la transmission historique est dépourvue des bizarreries, exceptions et autres cas limites attachés à la représentation des femmes en poésie. Le mot « poétesse » a été mal ressenti par les femmes écrivant de la poésie vers les années 1950, où se publiaient des études univoques et unifiées sur la « littérature féminine », l’expression recouvrant alors toutes sortes de romans de gare à l’eau de rose. Or, une des plus grandes poétesses de langue anglaise, Elizabeth Barrett Browning utilisait ce terme, fort instruite de l’évolution du vocabulaire pour en saisir la pertinence. Mais les dictionnaires du français courant considèrent ce terme médiéval comme « péjoratif », « obsolète ». Ils emploient le prénom « Christine » pour Christine de Pizan, dont le nom de famille subit aussi des changements d’orthographe.

Autre difficulté fondamentale, les poétesses sont maintenues dans une marginalité que leur diversité entretient au regard de la norme littéraire française. Aucune d’elles n’a été bénéficiaire de son activité d’écriture. À défaut de métier, elles n’ont pas connu de consécration officielle autre que le titre de « courtisane des lettres » décerné par Calvin à la désormais pseudo Louise Labé, de « Muse de la IIIè République » attribué par Paul Valéry à Anna de Noailles, ou que la satire des « précieuses ridicules» et le rôle de « femme de » attribué à Rosemonde Gérard. Les multiples conflits, la complexité des écrits et le fait de vouloir tenir sur cette poésie un propos unique ont abouti à la négation de cette activité. Ce grand silence sur des textes qui interrogent et déplacent les universaux de la culture littéraire induit l’absence de figure mythique féminine dans la poésie française et par conséquent, le blanc, l’anonymat. À l’occasion d’une proposition d’une anthologie de poésie de femmes aux éditions Gallimard, dans les années 1990, le poète Jacques Réda m’a écrit qu’il était aussi difficile pour un homme que pour une femme d’être accepté en tant que poète, réponse rappelant que la « spécificité féminine » chère aux études féministes des années 1970 reste légitime. À l’inverse, il s’agit de rejeter la ghettoïsation des œuvres de femmes. Aujourd’hui, l’élaboration d'un statut de la poétesse, si fluctuant soit-il, doit être éclairé par la reconnaissance de la « différence », des rapports entre les sexes et de la place des femmes dans la tradition littéraire.

De façon générale, il ressort de mon étude Lire les Femmes de lettres (Dunod, 1993) que les femmes prêtent une oreille si différente à la littérature officielle, et par conséquent aux genres dominants, qu’elles les renouvellent. Elles construisent leurs œuvres non seulement sur des « cas limites », mais sur des représentations de la féminité qu’elles déplacent. Leur parole qui n'est pas figée, fait figure de « cas limites », et donne des textes inclassables tels que ceux de Françoise Urban-Menninger, qui échappent à l’inscription du genre en littérature.

 

 

Conclusion


Expérience des limites ? Métier ? Pour une reconnaissance des poétesses, il s’agit de redéfinir l’histoire littéraire en tenant compte des nombreux travaux réalisés autour de la notion de genre. L’interdit d’être soi-même, Virginia Woolf l’a représenté sous les traits de « l’Ange du Foyer », « pureté incarnée », aux désirs sacrifiés sur l'autel de la féminité. Il n’est plus question de tuer l'Ange du Foyer, comme le préconise l’auteur d’Orlando, mais de lire les textes, de donner à voir le « tissage de la voix », et d’explorer des domaines transculturels pour surmonter l’épreuve de la destruction.

 

 

 

Pour citer ce texte 


Camille Aubaude, « La poétesse... » (première publication  dans le hors-série n°0, été 2012  de la revue LPpdm), Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.
Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-la-poetesse-117752797.html/Url. 

 

Auteur(e)


Camille Aubaude, née à Paris, est la poétesse française contemporaine la plus invitée et la plus traduite à l’étranger. Son doctorat sur Gérard de Nerval, Le Mythe d’Isis, a posé les bases de ce mythe littéraire. Il a été écrit en même temps qu’un essai d’histoire littéraire innovant un enjeu majeur de la critique moderne: Lire les femmes de lettres(1993). Dans les années 2000, le recueil Poèmes d'Amboise, relié au récit poétique, La Maison des Pages, et à La Sphynge, ont rencontré une audience internationale. Camille Aubaude est connue pour son utilisation des formes poétiques rares, les ballades, les rondeaux, les épyllions, des miniatures épiques. Un des thèmes récurrents de son œuvre est la femme mythique. « Les beaux textes sont une bénédiction. Ceux de Camille Aubaude nous prennent à chaque fois. Lumière, douceur, vérité, plaisir renouvelé, enchantement d’une langue superbe, puissamment subtile, tissée des pieds à la tête par la beauté. » (cf. 
Marie-Hélène BREILLAT)

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Article 

 


 

Des jardins à redécouvrir :

 

 

les jardins poétiques d’Ada Negri depuis I canti dell’isola 

 

 

jusqu’aux derniers poèmes

 

 

Giovanna Bellati  

Université de Modena et Reggio Emilia

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/41/Ada_Negri.gif Crédit photo : Ada Negri (image trouvée sur Commons)

 

 

 

   Fort célèbre dans la première moitié du XXesiècle, tant dans son pays natal qu’à l’étranger, Ada Negri a pratiquement disparu du panorama littéraire au cours de ces dernières décennies. Il est vrai que ses premiers recueils peuvent sembler peu lisibles aux lecteurs contemporains, en raison de leur langage emphatique, débordant de la lourde rhétorique qui était en vogue à l’époque. Sa veine socio-politique, son socialisme humanitaire d’un côté, sa sensualité assez impétueuse et violente d’un autre côté, si elles constituaient des thématiques assez nouvelles pour son époque, n’intéressent plus guère aujourd’hui, et risquent même de paraître un peu ridicules.


     Cependant, sa manière change à partir des années 1920 – après une pause consacrée à des œuvres en prose – et c’est un langage nouveau qui apparaît dans I canti dell’isola, Vespertina, Il dono, jusqu’aux derniers poèmes publiés avant sa mort (survenue le 11 janvier 19451) ou posthumes. La structure du vers – parfois basée sur de longues phrases libres, comme dans les Canti dell’isola– au rythme souple, épousant les mouvements de la pensée, le langage plus intime et recueilli, souvent d’une limpidité austère, sont les instruments qui donnent naissance à une poésie qui mérite encore, à notre avis, d’être connue et goûtée.

 

    C’est dans ces vers de la maturité poétique que prend une large place le thème de la nature, et plus spécialement une « poésie des jardins » qui occupe une grande partie – parfois même des sections entières –, des recueils publiés2. Le jardin devient un espace de recueillement et de contemplation d’un monde externe mais à la fois isolé par rapport à un milieu social plus agressif, un monde illuminé de « regards fraternels », dont la vie secrète et silencieuse peut se faire le miroir ou l’expression d’un moi également mystérieux et inviolable. Ainsi la poétesse observe parfois le jardin, les fleurs, les arbres en simple témoin, pour en décrire la beauté dans des textes qui se renferment dans le cadre d’une description affectueuse et émerveillée. Par ailleurs, un aspect de la nature peut devenir un terme de comparaison pour peindre un état d’âme, définir un trait de caractère, une situation de vie : un exemple évident de ce traitement se voit dans Herba tenax, où la structure métrique, la morphologie, le lexique participent ensemble à l’expression de l’association thématique sur laquelle se fonde le poème – l’herbe et le cœur tenaces, également combatifs et inaltérables face à la souffrance et au mal de vivre. D’une manière analogue, dans Il pergolato di glicini les fleurs tombant de la tonnelle sont assimilées à des larmes d’amour, d’un amour « trouble » aux couleurs de la mort, secoué par un vent de tempête.


    Moins explicite dans d’autres textes, le rapprochement du macrocosme et du microcosme est toutefois présent dans des poèmes comme Le tre corone et Diamanti, où des images naturelles métaphorisent des aspects existentiels ou des traits de la personnalité de la poétesse : des buissons de genêts figurant l’orgueil, le désir de la gloire, les combats de la passion, aux gouttes de pluie sur les géraniums — image des larmes, de la douleur qui peuvent ouvrir la voie à la connaissance et à la sérénité—, la contemplation de la nature oriente la compréhension du monde et de soi-même.

Dans d’autres poèmes la vision de la nature est plutôt celle d’une présence amicale qui évoque le souvenir d’êtres chers — la mère de la poétesse, son amie Delia Notari — ou qui permet à l’âme de s’épanouir dans un cadre de paix et de beauté : ce sont là, souvent, les exemples de la « poésie des jardins » d’Ada Negri les plus remplis de musicalité, d’affectivité, d’images délicates, comme La luna scende in giardino, I giardini nascosti, Serenità, Commiato.


    Nous proposons un bref corpus de poèmes choisis dans les recueils I canti dell’isola, Il dono, Fons Amoris et dans l’Appendice publiée après la mort de la poétesse; l’anthologie se termine par un extrait du roman autobiographique Stella mattutina. Pour chaque texte nous donnerons l’original et une traduction française; la présentation sera complétée par quelques notes relatives aux volumes dans lesquels ces textes ont été publiés.

 

I canti dell’isola3

 

Il pergolato di glicini

 

Solaria, il vento del sud scrolla e devasta il tuo pergolato di glicini.

Ne piombano a terra i corimbi, chicchi violetti di grandine, pesanti d’un peso di morte.

Così a te traboccan dagli occhi, nell’ora del torbido amore, le lacrime ;

ma non si raccoglie il pianto d'amore, non si raccolgono i fiori caduti del glicine.

 

La tonnelle de glycines

 

Solaria, le vent du sud secoue et ravage ta tonnelle de glycines.

Les corymbes tombent à terre, grêlons violets lourds du poids de la mort.

Ainsi débordent de tes yeux, à l’heure de l’amour trouble, les larmes ;

mais on ne ramasse ni les pleurs d’amour, ni les fleurs tombées de la glycine.

 

La luna scende in giardino

 

La luna scende in giardino per le scale della pallida sera :

è tutta bella, le nubi la velano, la brezza la scopre.

S’attarda dietro il cipresso, s’aggrappa all’àgavi e ai fichi d’India,

stende trine leggere sui viali, lega le fronde con fili d’argento,

nell’ombra screziata di raggi crea e dissolve danze di gnomi,

con le perle della rugiada sfila e infila collane di sogni.

 

So che sul mare è nata una strada, una bianca strada

per chi vuole arrivare la notte alle reggie di Dio.

Vada chi vuole sulla bianca strada, vada chi vuole con barca e con vela :

a me piace restare in giardino a giocar con i raggi e con l’ombre.

Due stelle – sole – accanto alla luna: due larghe pupille serene.

Dove sei tu, che mi amavi, e mi dicevi : ”Dinin, mio bene” ?

 

La lune descend au jardin

 

La lune descend au jardin par l’escalier pâle du soir :

toute belle, les nuages la voilent, la brise la découvre.

Elle s’attarde derrière le cyprès, s’accroche aux agaves et aux figuiers d’Inde,

étale des dentelles légères le long des allées, attache les branches par des fils d’argent,

dans l’ombre marbrée de rayons elle noue et dénoue des danses de gnomes,

avec des perles de rosée elle enfile et défait des colliers de rêves.

 

Je sais qu’il est né sur la mer un chemin, un blanc chemin

pour qui, la nuit, veut rejoindre le palais de Dieu.

Emprunte qui veut la blanche route dans sa barque à voile,

moi j’aime rester au jardin, jouer avec les ombres et les rayons.

Deux étoiles – seules – près de la lune : deux larges pupilles sereines.

Où es-tu, toi qui m’aimais, toi qui me disais : « Dinin, chérie4 » ?

 

Le tre corone

 

Quando l’estate fende le pietre su gl’irti fianchi del Castiglione,

la sua vetta ha tre corone, tre corone di ginestre.

L’una è d’orgoglio, l’altra di gloria, terza è quella della passione :

le accende il sole, le difende il mare, cantano in esse i venti :

e non t’importa il dolore delle piaghe nei fianchi roventi,

o Castiglione, se hai tre corone, tre corone di ginestre.

 

Les trois couronnes

 

Quand l’été fend les pierres sur les coteaux abrupts du Castiglione,

son sommet a trois couronnes, trois couronnes de genêts.

L’une est d’orgueil, l’autre de gloire, troisième est celle de la passion :

le soleil les allume, la mer les défend, en elles chantent les vents :

et la douleur qu’importe, dans les plaies de tes côtes brûlantes,

ô Castiglione, si tu as trois couronnes, trois couronnes de genêts.

 

Il dono5

 

Giardini

 

Le due siepi

 

Sugli steli diritti come sbarre

d’acciaio, mi salutano i giaggioli

in doppia siepe, mentre salgo all’alto

chiosco che mira, dal giardino, i campi

via digradanti verso i boschi e il fiume.

Giaggioli d’una carne violetta

quale più scura, qual più smorta: tutti

pensosità di sguardo, e rilucenti

d’una grazia guerriera; e li diresti

sbocciati sulla punta delle spade.

Fra le due schiere io salgo, nella tersa

luce del mezzodì: son principessa

di corona: men vo per chiare vie

fra cavalieri di gran scorta, armati

dell’amor che li illumina; ed ognuno

pronto è a morir per me.

Libera andare

fra i giaggioli del maggio al chiosco verde

che guarda i campi e le foreste; ed essere

principessa regnante in questo regno.

 

Les deux haies

 

Sur leurs tiges dressées comme des barreaux

d’acier, les glaïeuls me saluent

en une double haie, quand je monte

au pavillon haut qui regarde, depuis le jardin,

les champs descendant vers les bois et la rivière.

Glaïeuls à la chair violette

tantôt plus sombre, tantôt plus pâle :

aux regards pensifs, et luisants

d’une grâce guerrière ; on les dirait

éclos au bout des épées.

Je monte entre les deux rangs, dans la claire

lumière du midi : je suis princesse

couronnée : je m’en vais par de purs chemins

entre des chevaliers qui m’escortent, armés

de l’amour qui les éclaire ; et chacun

est prêt à mourir pour moi.

Libre, aller

entre les glaïeuls de mai au pavillon vert

qui regarde les champs et les forêts ; être

princesse qui règne en ce royaume.

 

Diamanti

 

Dopo la pioggia

tremano sulle foglie dei gerani

le gocciole, al ritorno del sereno.

Treman sospese ; e le trasforma il sole

da lagrima in diamante.

O limpidi, o caduchi

gioielli, o mia ricchezza dell’istante

che passa, niuna cosa or m’è più chiara

di voi ; né così lieve

al cuor che sa quanto la vita è breve.

 

Diamants

 

Après la pluie

sur les feuilles des géraniums tremblent

les gouttes, au retour du temps clair.

Elles tremblent, suspendues ; et le soleil les transforme

en larmes de diamant.

O limpides, ô caduques

joyaux, ô ma richesse de l’instant

qui passe, il n’y a chose qui me soit plus claire

que vous désormais ; ni si légère

au cœur qui sait combien la vie est brève.

 

I giardini nascosti6

 

Amo la libertà de’ tuoi romiti
vicoli e delle tue piazze deserte,
rossa Pavia, città della mia pace.
Le fontanelle cantano ai crocicchi
con chioccolío sommesso : alte le torri
sbarran gli sfondi, e, se pesante ho il cuore,
me l’avventano su verso le nubi.
Guizzan, svelti, i tuoi vicoli, e s’intrecciano
a labirinto ; ed ai muretti pendono
glicini e madreselve; e vi s’affacciano
alberi di gran fronda, dai giardini
nascosti. Viene da quel verde un fresco
pispigliare d’uccelli, una fragranza
di fiori e frutti, un senso di rifugio
invïolato, ove la vita ignara
sia di pianto e di morte. Assai più belli
i bei giardini, se nascosti : tutto
mi pare più bello, se lo vedo in sogno.
E a me basta passar lungo i muretti
caldi di sole ; e perdermi ne’ tuoi
vicoli che serpeggian come bisce
fra verzure d’occulti orti da fiaba,
rossa Pavia, città della mia pace.

 

Les jardins cachés

 

J’aime la liberté de tes ruelles

solitaires, de tes places désertes,

Pavie la rouge, ville de mon repos.

Les fontaines chantent aux carrefours

avec un doux murmure : hautes, les tours

barrent le ciel, et si j’ai le cœur lourd,

elles le jettent en haut, vers les nuages.

Rapides, tes ruelles serpentent, se croisant

en labyrinthe, et aux murs s’accrochent

glycines et vignes vierges ; des arbres touffus

se montrent, depuis les jardins

cachés. Un frais gazouillement d’oiseaux

vient de cette verdure, un parfum

de fruits et de fleurs, le sentiment

d’un refuge sacré, où la vie ne connaisse

ni les pleurs ni la mort. Les beaux jardins

sont plus beaux, s’il sont cachés : tout

me semble plus beau, ce que je vois en rêve.

Il me suffit de passer le long des murs

chauds de soleil, de me perdre dans tes

ruelles s’enroulant comme des couleuvres

dans les vergers mystérieux, féeriques,

Pavie la rouge, ville de mon repos.

 

Serenità

 

S’io dovessi tornare al tuo giardino
(non tornerò, non tornerò), vorrei

salir tra i caprifogli e le vitalbe

al chiosco che s’affaccia alla campagna ;
queto rifugio ove fiorisce il glicine
coi pesanti suoi grappoli, nel maggio.
Tu venivi lassù, con me, nel maggio ;
e contemplavi i grandi irrigui prati
colmi di pace, mormorando: “Bella
è questa terra; e pur nati non siamo
per questa terra”. Una serenità
senza nube ridea sulla fronte

lunare: in te, che il male ancor distesa
non avea sulla croce, era già pronta

l’offerta, detta la parola estrema,

chiuso il pensiero all’ultima speranza.
E t’era dolce stendere la mano

ai fiori: dolce, sì ; ma come a cosa

che, mentre passa, è già passata ; e il cuore,

mentre l’accoglie, già le disse addio.

 

Sérénité

 

Si un jour je revenais à ton jardin

(je ne reviendrai, je ne reviendrai pas), je voudrais

monter parmi les chèvrefeuilles, les clématites

au pavillon tourné vers la campagne ;

calme refuge, où la glycine éclot

avec ses grappes lourdes, au mois de mai.

Tu venais avec moi là-haut, au mois de mai ;

tu contemplais les vastes prés irrigués

et paisibles, murmurant : « Elle est belle

cette terre ; et pourtant nous ne sommes pas nés

pour cette terre ». Une sérénité

sans nuages riait au front

de lune : en toi, que le mal n’avait pas encore

crucifiée, prête était déjà

l’offrande, prononcé le dernier mot,

la pensée fermée à la dernière espérance.

Et il était doux pour toi de poser la main

sur les fleurs : oui, doux ; mais comme sur une chose

déjà passée, pendant qu’elle passe ; et le cœur,

l’accueillant, lui a déjà dit adieu.

 

Fons Amoris7

 

Herba tenax

 

Umile agli occhi e pur sì cara al suolo,

erba tenace : che, calpesta, tenti

di raddrizzarti : tolta di fra i sassi

nelle piazze vetuste, ad essi torni

più fitta: rasa dalla falce ai prati,

rinasci, sempre verde e sempre nova.

 

Chiuso nell’ombra e pur fisso alle stelle,

cuore tenace: che, percosso, tenti

nel tuo segreto d’ammortire il colpo :

respinto, la tua via ricalchi: ucciso,

risorgi ; e sì profonde hai le radici,

che più ricco ti fanno in vita nova.

 

Herba tenax

 

Modeste aux yeux, pourtant chère à la terre,

herbe tenace : qui, piétinée, t’efforces

de te relever ; qui arrachée d’entre les pierres

des places antiques, repousses

plus drue ; coupée par la faucille dans les prés,

renais toujours nouvelle, toujours verte.

 

Dans l’ombre, renfermé, fixant les étoiles,

cœur tenace : qui, écrasé, t’efforces

secrètement d’atténuer le coup ;

qui refusé, reprends ta route ; tué,

revis, et tes racines si profondes

te font plus riche dans ta vie nouvelle.

 

Appendice8

 

Commiato

 

Un giorno ancora : poi

ti lascerò, giardino altrui che dolce

d’ombre mi fosti e di silenzio. Piovve

stamane: odor di bosco

e di terra bagnata intride l’aria :

si sfogliano le rose, e il fior d’ibisco

nel vapor grigio più vermiglio splende.

Un giorno ancora : poi

vivo non mi sarai che alla memoria.

Così potessi averla

(ma troppo tardi, e troppo bello il sogno)

potessi averla, una remota casa

fra i campi, che sia mia, di me soltanto :

e anch’essa abbia un giardino

che tutto odori di mortella quando

cessi la pioggia, e di sfogliate rose.

 

Congé

 

Un jour encore, et puis

je te quitterai, jardin d’autrui qui as été si doux

de silence et d’ombre. Il a plu

ce matin : une odeur de bois

et de terre mouillée imprègne l’air :

les roses s’effeuillent, et la fleur de l’hibiscus

brille plus rouge dans la vapeur grise.

Un jour encore, et puis

tu ne vivras plus que dans ma mémoire.

Si je pouvais avoir

(mais c’est trop tard, et le rêve est trop beau)

si je pouvais l’avoir, une maison lointaine

parmi les champs, qui soit à moi, à moi seule :

et qu’elle aussi ait un jardin

sentant le myrte quand

cesse la pluie, et les roses effeuillées.

 

Stella mattutina9

 

Il Giardino del Tempo la guarda come se le sue fronde fossero occhi, nel sole di quell’estate senza un soffio e senza una nuvola: anche di notte la guarda, intridendo nei vapori azzurrognoli della luna le sue masse d’ombra. Le chiede :

  • Te ne andrai ? Proprio te ne andrai ?

I loro colloqui son sempre più lunghi, da anima ad anima. Lo ha chiamato ella stessa « il Giardino del Tempo », per le ore che vi sentì scorrere, in continuità di silenzio ; e perché un vespro di domenica, ascoltando le campane della vicina chiesa del Carmine, vi ebbe la sensazione d’aver sempre udito e di dover sempre udire suonar quelle campane. Sensazione d’eternità : abolito il nascere, abolito il morire. Nel tempo.

Porterà con sé il suo giardino. E le campane della chiesa del Carmine. E il tempo10.

 

 

      Le Jardin du Temps la regarde comme si ses branches étaient des yeux, dans le soleil de cet été sans un souffle ni un nuage : même la nuit il la regarde, mouillant ses masses d’ombre dans les vapeurs bleuâtres de la lune. Il lui demande :

« Tu t’en iras ? Tu t’en iras vraiment ? ».

Leurs conversations sont de plus en plus longues, d’une âme à l’autre. C’est elle-même qui l’a appelé « le Jardin du Temps », pour les heures qu’elle a entendu s’écouler dans ce jardin, dans un silence ininterrompu. Et parce qu’un soir de dimanche, en écoutant sonner les cloches de l’église des Carmes, elle eut la sensation qu’elle avait toujours entendu, et qu’elle entendrait toujours, sonner ces cloches. Sensation d’éternité : abolie la naissance, abolie la mort. Dans le temps. Elle emmènera son jardin avec elle. Et les cloches de l’église des Carmes. Et le temps.

 

 

 

Notes

 

 

1 Née le 3 février 1870, à Lodi – commune de Lombardie située à une trentaine de kilomètres de Milan –, Ada vivra son enfance au palais Cingia-Barni, où sa grand-mère était concierge ; sa mère était ouvrière dans une filature où elle travaillait treize heures par jour. La jeune fille parvient à se tirer de ce milieu de misère grâce à son diplôme d’institutrice qui lui permettra de travailler dans quelques écoles des environs de Lodi. En 1892 elle est professeur de lycée à Milan, où elle va vivre avec sa mère. Ses premiers recueils poétiques (Fatalità en 1892, Tempeste en 1895) sont appréciés et lui valent la notoriété. En 1896, elle épouse l’industriel Giovanni Garlanda, dont elle a deux filles (Bianca en 1898, Vittoria en 1900 (qui ne vivra qu’un mois)), mais l’union se révèle bientôt un échec et se terminera par une séparation définitive en 1913. Après cette époque Ada Negri se consacre entièrement à son activité littéraire ; ses œuvres peuvent se lire dans deux volumes qui réunissent respectivement l’ensemble de sa production en vers (Poesie, Milano, Mondadori, 1948, réimprimé en 1956) et en prose (Prose, Mondadori, Milano, 1954).

 

2 Quelques exemples de la « poésie des jardins » d’Ada Negri existaient aussi dans des recueils précédents, notamment dans Dal profondo, mais il s’agit de productions qui ressentent encore de la première manière de la poétesse.

 

3 Recueil publié en 1925, après un séjour à l’île de Capri. Au printemps 1923, de retour d’un voyage en Sicile, Ada décide de passer quelques jours à Capri; la beauté de l’île la frappe comme un coup de foudre, à tel point qu’elle y restera jusqu’au mois de juillet. Ce séjour est à l’origine de I canti dell’isola, dans lesquels elle chante la beauté violente de cette nature sauvage, qu’elle vit comme une espèce de passion incontrôlable et lancinante à la fois : la nature y est un élément dominant, souvent associé au souvenir douloureux er récent d’un amour terminé tragiquement. Cette expérience d’envoûtement se termine d’ailleurs de manière définitive au moment où la poétesse ressent l’appel de sa terre natale, d’une nature plus discrète et moins envahissante qui lui appartient plus profondément. La poésie des jardins, de la terre, de la nature restera en tout cas comme l’un des motifs inspirateurs essentiels de ses recueils successifs : dans Vespertina, publié en 1931, nombre de textes suivent cette poétique, comme Le violette, Il prato, Rami di pesco, I fiori della via, I pini, Pensiero d’aprile.

 

4 C’est sans doute le souvenir de la mère qui est évoqué ici ; Dinin est le diminutif dialectal du prénom d’Ada, et le petit nom par lequel elle était appelée en famille.

 

5 Ce recueil représente probablement l’un des chefs-d’œuvre d’Ada Negri ; publié en 1936, il contient une section intitulée Giardini, totalement consacrée au thème qui nous intéresse. Elle se compose de dix-sept textes, dont les trois que nous proposons et d’autres remarquables, tels Pietre e fiori, Le spirèe, Le foglie del rosaio, Crepuscolo. Le recueil est dédié à Delia Notari, l’une des amies les plus chères de la poétesse, morte en 1935. Invitée à plusieurs occasions dans sa maison de Villasanta, non loin de Milan, Ada écrira de nombreux poèmes consacrés au grand parc qui entourait la villa ; elle lui consacrera aussi une sorte de poème en prose intitulé Il giardino perduto, recueilli dans le dernier volume publié de son vivant (Erba sul sagrato, 1939), très beau texte que nous ne pouvons inclure dans notre anthologie en raison de son ampleur.

 

6 Ada Negri eut un attachement particulier pour la petite ville de Pavie, où elle se rendit à plusieurs reprises, surtout dans les dernières années de sa vie, invitée par son amie Gina Boerchio ; I giardini nascosti est un des poèmes dédiés à Pavie.

 

7 Publié posthume en 1946, ce volume contient quelques-uns des plus beaux poèmes sur les jardins et la vie de la nature, des fleurs, des arbres ; à part celui que nous proposons, nous citerons Frutti e fiori, Il tiglio, La soldanella, Ramo di melo a terra, Mammole, Alberi a sera.

 

8 Non datés, les textes d’Appendice peuvent se lire à la fin du recueil publié par Mondadori en 1948, puis réimprimé en 1956; Commiato est le dernier. Le « jardin d’autrui » dont il est question dans ce poème est probablement celui de la maison Origgi à Bollate, près de Milan, où la poétesse fut accueillie par une amie, Pina Origgi, en particulier lors des bombardements sur Milan pendant la guerre, au cours desquels sa maison avait subi de graves dégâts.

 

9 L’unique roman écrit par Ada Negri, Stella mattutina, paraît en 1921 ; bien qu’écrit à la troisième personne, il a toutes les caractéristiques d’un roman autobiographique, centré sur l’enfance, les personnages de sa mère et de sa grand-mère, les premières expériences. Nous mettons ce bref extrait à la fin de notre corpus, car c’est dans ces premières années de la vie de la poétesse qu’a lieu la découverte de l’espace du jardin, pourtant exploité, au point de vue littéraire, surtout à partir des années 1920.

 

10 Ada Negri, Prose, Milano, Mondadori, 1954, p. 283.

 

 

Pour citer ce texte


Giovanna Bellati, « Des jardins à redécouvrir : les jardins poétiques d’Ada Negri depuis I canti dell’isolajusqu’aux derniers poèmes », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013.  

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-des-jardins-a-redecouvrir-les-jardins-poetiques-d-ada-negri-depuis-i-canti-dell-isola-117752792.html/Url.

 

Auteur(e)


Giovanna Bellati est professeur de Littérature française à l’Université de Modena et Reggio Emilia. Elle s’intéresse surtout à la littérature et au théâtre d’époque romantique, avec une attention particulière pour la figure de Théophile Gautier, poète, romancier et critique qui marqua de sa présence les décennies 1830-1870. Elle a publié, entre autres :

Théophile Gautier journaliste à La Presse. Point de vue sur une esthétique théâtrale, L'Harmattan, Turin-Paris, 2008 ; V. Hugo, Hernani, avec traduction italienne et textes d’introduction, ETS, Pisa, 2010, coll. Canone teatrale europeo/Canon of European Drama ; La traduction du Canzoniere de Vasquin Philieul, in Les Poètes français de la Renaissance et Pétrarque, Droz, Genève 2004 ; Types féminins dans le théâtre de Delphine Gay de Girardin, « Intercâmbio », 2èmesérie, n. 2, 2009 ; « Une musique que l’on regarde » : le ballet comme synesthésie des arts, in Théophile Gautier et les arts de la danse, « Bulletin de la Société Théophile Gautier », 31, 2009 ; La chambre fantastique. Théophile Gautier et l’espace (u)topique d’une expérience extrême, in « Griseldaonline. Portale di letteratura » (www.griseldaonline.it), luglio-agosto 2012.

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Nouvelles

Jardin d’enfance
&

La Portugaise

      

  Véronique Ejnès  

 

jardin 2-72.2

Crédit photo : Collection Jardins par Claude Menninger

 

    

Jardin d'enfance

 

 

 

 

C’était un magnolia resplendissant au printemps, qui invitait à entrer dans la cour au fond de laquelle une belle maison à colombages ouvrait ses portes et ses fenêtres sur une pelouse bordée de rosiers, où s’attardaient les soirs d’été, jusque tard dans la nuit, autour d’un verre, parents et amis.

 

Des bruissements de conversations, ponctués d’éclats de rire, me parvenaient comme chuchotés, jusque dans ma chambre du premier étage, aux fenêtres ouvertes, aux volets mi-clos, sauf celle donnant sur le jardin.

Un noyer y arrimait mon regard. Je tentais de deviner, dans les entrelacs du feuillage, ce qui se tramait en bas, entre les adultes.

Des complicités, des regards, des frénésies peut-être…

 

L’été, le noyer couvrait d’ombre toute la partie sauvage du jardin, précédée par le quadrillage des plates – bandes de haricots, laitues, tomates, rhubarbe, petits – pois, fraises,…que mon père cultivait avec une attention, dont j’ai compris plus tard qu’elle était l’expression d’une forme d’amour tout à fait particulière, qui venait nourrir son amour éperdu pour ma mère, s’ancrait dans la terre, la manière de la retourner, de la laisser en jachère, de la reprendre, …ou le contraire.

 

Et j’étais émue. Je ne savais pas très bien pourquoi.

Assise au fond du jardin, sur le petit muret, adossée au soleil de l’après-midi qui me chauffait doucement les reins et la nuque, j’avais 15 ans et je regardais mon père, absorbé, tout à son affaire, (bêchant et binant, arrachant les mauvaises herbes,…)

J’écrivais mon journal, et je pensais que l’aventure, c’était çà ! d’écrire.

D’écrire comme on plante, comme on voit les saisons passer, les légumes pousser, les fruits mûrir.

 

Ma tante nous rejoignait le dimanche à déjeuner. Elle était adepte de La Vie Claire, achetait du sucre brun, « azucar de izquierda » au magasin équitable d’Artisans du Monde, alphabétisait des familles entières de Maghrébins qui l’invitaient à des méchouis, pour avoir accepté de trimbaler le mouton dans sa Diane blanche, qui serait sacrifié dans la baignoire d’un F4 de la Cité du Neuhof.

 

Elle prônait un jardin écologique, sans engrais ni pesticides. Tant pis pour les laitues en dentelle et les fraises forées de tunnels, par les limaces.

Mon père ne se laisserait pas entamer.

 

La conversation s’enflammait, le ton montait, entre les œufs mimosa et le gigot-haricots-verts-frais-du-jardin. Ma mère nous resservait des flageolets, histoire de temporiser. Ma tante ne voulait pas lâcher prise. Il y allait de l’avenir de la planète, du tiers-monde et du quart-monde, de l’équilibre Nord-Sud,…

Elle était abonnée au Nouvel Obs.

 

J’étais le témoin de ces échanges, comme on regarde un spectacle de catch à la télé, et je pensais aux limaces, mortes dans leur bave, sans avoir pu jouir des fraises, mûres, rouges, parfaites, (et peut-être empoisonnées !), ignorantes des débats sur les enjeux internationaux, que suscitaient leur morne vie d’invertébrés.

 

Au moment, où ma tante, dans un ultime recours, choisit de dégoupiller l’argument hautement inflammable du conflit israëlo-palestinien, mon père éclata d’un « Mais laissez-moi être le maître de mes fraises ! »

 

Au détour de ces échauffourées dominicales, où se jouait rituellement la place de chacun sur l’échiquier familial, dans un équilibre périlleux entre la défense des grandes causes et celle des plates-bandes, ma tante s’était donné pour mission de monter au créneau, mon père, celle d’en découdre avec ma tante, ma grand – mère, quand à elle, était pour la paix au foyer, et ma mère, - ma mère ! prenait le parti de se laisser aimer.

 

« Le maître de ses fraises » !?

 

  • Il y eut un silence.

 

Paroles vaines, pensées futiles, vents contraires refluèrent à toute vitesse, tels des lapins dans leurs terriers, au son du clairon. Des ondes se déployèrent de manière concentrique, ridant la surface de l’air, soudain devenu palpable. Le temps se concentra un instant dans le regard acide du chat, roulé en boule sur le buffet Chippendaele.

Une chaise couina.

D’un coup, l’excitation s’évanouit comme des épinards en hiver.

 

Un nouvel ordre s’instaurait.

 

« Un homme et ses femmes. »

 

Ce jour là, mon père avait gagné des quartiers de noblesse inespérés.

 

 

(texte écrit 1ermars 2007)

 

 

 

 

La Portugaise

 

 

 

 

J’avais dix ans, et j’avais tout qui était resté là-bas, au Portugal.

On est parti sans rien, sans photos, sans rien.

Sauf, un morceau de faïence bleu et blanc, que j’ai ramassé sur le chemin, avant le grand portail, un morceau d’azulejo.

Je voulais emporter quelque chose de la maison, je ne savais pas quoi. Je l’ai mis dans la poche de ma veste.

Dessus, il y a le dessin d’un oiseau bleu sur une branche d’arbre, prêt à s’envoler. On voit juste un bout de branche brisé, là où le carreau s’est cassé.

L’arbre, il est resté quelque part, là-bas, sur le morceau qui manque.

Il y a quelques années, j’ai voulu me débarrasser de vieux habits, pour les donner à Emmaüs. Quelque chose est tombé d’une poche. C’était mon bout de ciel et de terre cuite.

Il me quitte plus.

 

Margarida, c’est mon nom.

Une fleur déracinée.

Je me suis replantée ailleurs. Ici, c’est chez moi, mon petit paradis terrestre et toutes les fleurs que vous voyez là, elles font partie de la famille.

Les dahlias, les pivoines, les géraniums,…c’est comme mes sœurs, mes cousines, mes nièces. Elles aiment l’eau. C’est des Alsaciennes !

Margarida, c’était un nom prédestiné, hein ?

Un nom prédestiné pour l’amour.

 

Je t’aime un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout. On les effeuille, et comme ça, on lit dans la pensée de celui qu’on aime. Moi, je recommence toujours jusqu’à ce que je tombe sur « à la folie ».

Chez nous au Portugal, on s’arrête pas là, après on presse le cœur de la marguerite dans le creux de la main, ça fait plein de petits pistils jaunes, on les fait sauter en l’air en retournant la main, très vite, comme çà, et ceux qui retombent sur le dos de la main, ça vous fait le nombre d’enfants avec votre chéri.

C’est mieux, quand il y en a plein.

Moi, je suis d’une famille de dix. Les enfants, les plantes, les fleurs, j’aime çà.

Surtout les roses.

C’est ça qui m’a fait rester ici.

 

Moi, c’est toujours à la folie, ou pas du tout. Avec mon tendre. Il est d’ici, lui. Moi, j’ai quitté ma terre, on a été chassé avec toute ma famille. Pour des histoires politiques. Mes parents avaient une grande ferme, des champs, des vaches, des chevaux, tout ce qu’il faut. Et on a du partir, et ça c’était la galère. On était « réfugiés », on est venu en hiver en Alsace, on a du changer plusieurs fois de maison parce - qu’on n’avait pas de papiers et que la police nous courait après.

 

Moi, c’était mon pays, lui, c’était ses parents. On était « coupés ». Ils les a pas connus.

Il a pas de souvenirs.

De la DDASS.

 

Moi, au moins, j’en ai… du printemps surtout !

Dans l’Alentejo, c’est la plus belle saison, avec tous les vergers en fleurs derrière la maison, les oliviers, sur la colline, ça fait comme une mer blanche, sur un peu de vert. Sinon c’est trop chaud et sec en été, et trop froid en hiver.

Avec mon tendre, on s’est adopté tous les deux. Et puis on s’est mariés.

 

J’y suis retournée une fois, avec lui.

La ferme, je l’ai pas reconnue. A l’entrée, il y avait un panneau, « Quinta de Rosa » avec trois étoiles, et en gros, « Welcome, Benvenuto, Willkomen, Bienvenue ».

Ils avaient démoli l’étable, l’écurie et les autres dépendances, pour les transformer en « chambre d’hôtes de charme », avec piscine.

C’est là, que j’ai eu l’idée… pour mon jardin !

 

Les azulejos, sur la maison, ils avaient disparu. Des personnes sont sorties sur le perron, ils parlaient une langue que je comprenais pas. Ça devait être des Hollandais ou quelque chose comme çà. On s’est excusé, moitié en français, moitié en portugais. On a dit qu’on connaissait les gens qui habitaient là, autrefois, qu’on passait dans le coin, c’était sur notre route. On voulait juste faire une petite visite, voir si, par hasard, les enfants étaient encore par là.

C’était nous, les étrangers.

 

J’ai pris mon mari par la main. On est allé derrière la maison. Je voulais lui montrer la colline, les vergers, les oliviers. Je me suis assise dans l’herbe, le dos contre le mur, et là, j’ai pleuré. Lui, il s’est assis à côté de moi, il m’a caressé les cheveux, longtemps, tout doucement, et on a rien dit.

Pour la première fois, je lui ai parlé de mon frère aîné, comment on se roulait dans l’herbe en poussant des cris, du haut de la colline. Il nous apprenait à faire de la musique avec des herbes. Il les mettait entre ses dents et sa langue, la bouche en O, avec les mains devant la bouche, comme pour jouer de l’harmonica. Ça faisait des sons bizarres. Il était assis dans la brouette et nous, ses frères et sœurs, autour.

Un roi sur son trône.

Beaucomme Peter Pan.

 

Un jour, il a disparu. On a plus jamais eu de ses nouvelles. On a pas su ce qu’il avait pu trafiquer, dans quel pétrin il s’était fourré. C’était un sang chaud. Un pur.

Un jour, mes parents ont reçu une lettre de Lisbonne, avec un liseré noir tout autour.

C’est après, qu’on a du partir.

Il s’appelait Joao.

C’était lui, le meilleur pour la musique. Il charmait les filles, avec çà. Elles tombaient toutes comme des mouches.

 

Avant de partir de ce qui était plus chez moi, depuis longtemps, j’ai voulu voir si la remise à outils, au fond du jardin, elle était encore là. Ils y avaient pas touché. En mauvais état, le toit défoncé. J’ai ouvert la porte.

Ça grinçait. On voyait pas grand-chose. Des toiles d’araignées. La pelle, la pioche, la bêche, le râteau, la binette, la faux, tous les outils de jardin de mon père, étaient là, tous rouillés. Et à côté de l’arrosoir, au fond, là, j’ai eu un choc. Il y avait la brouette. Je me suis approchée. Je l’ai touchée, ça m’a fait comme une décharge électrique. Je me suis retournée. Mon mari était resté debout, sans bouger, devant la porte ouverte, avec le soleil dans son dos. On aurait dit un géant, avec son ombre qui entrait dans la remise.

Je l’ai regardé droit dans les yeux que je voyais pas, à cause de la lumière derrière.

Il a dit « Gottverdam ! » Ça sentait la terre et la poussière. J’ai pas eu besoin de lui dire « Viens ! »

Quand je me suis relevée, on voyait mieux, dedans. C’est là que j’ai vu la pile. Tous les carreaux de faïence de la maison, ils étaient là.

Et mon arbre, celui de la branche brisée.

 

J’ai dit à mon mari. Les azulejos, je les laisse pas là. Il m’a dit, t’es folle, t’es trop sentimentale. Et c’est trop lourd, de toutes façons. Je l’ai regardé droit dans les yeux et j’ai posé ma main, là où c’était encore dur.

Il a plus rien dit. Mon tendre.

La nuit, il est revenu avec un grand sac et une lampe de poche.

 

On n’y est plus jamais retourné.

Les azulejos, je les ai gardés longtemps, mais je savais ce que je voulais en faire. C’est moi qui les ai cassés, en petits morceaux, avec un marteau, des petits morceaux d’une autre vie.

Une mosaïque pour la piscine.

Comme les patchworks que ma mère cousait avec des chutes de tissu de toutes les couleurs, pour en faire des dessus de lit.

 

Un bout d’Alentejo, dans mon jardin, bien au milieu, c’est bien çà ! ça réconcilie.

Mon jardin, il est au centre du monde.

Je ferai une niche spéciale, pour mon frère, Joao.

Avec les mosaïques bleues. Avec les morceaux de l’oiseau sur la branche et de l’arbre. Je vais les coller ensemble. Y aura que moi, pour savoir. Tous les jours, que je pourrai, je lui mettrai une rose.

Juste une.

 

Une rose noire. Une « Reine de Saba ». C’est moi, qui l’ai baptisée comme çà.

À cause de sa couleur, et à cause de Salomon.

La beauté et la justice, ça va pas toujours ensemble.

Le noir et le bleu, je vais les marier.

C’est beaucoup de travail. C’est beaucoup d’amour. C’est du temps.

 

Le rêve de ma vie, c’était une roseraie, avec une piscine.

Ma couleur préférée pour les roses, c’est rouge sang.

J’ai un fils dans les fleurs, et un autre dans les légumes.

Mes racines, je les invente tous les jours, ici dans mon jardin, avec mes fleurs, mes rosiers, mon homme.

Si je devais naître une deuxième fois, je m’appellerais Rosa.

Les rosiers, j’en ai deux cent quatre vingt deux, et je me donne encore trois ans pour en avoir cinq cent.


 

(texte écrit le 30 mars 2007)

 

 

 

Pour citer ces textes

Véronique Ejnès, « Jardin d’enfance »  & «  La Portugaise  », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013.  

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-jardin-d-enfance-la-portugaise-117752780.html/Url.

 

Auteur(e)

Véronique Ejnès est directrice artistique de « La ville est un théâtre », structure nomade de conception et de production d’actions artistiques, d’édition,…qui ont pour cadre et source d’inspiration, la ville, - réelle ou imaginaire, la ville vécue, la ville invisible… Elle conçoit la ville comme un palimpseste de récits et de fictions, qu’il s’agit de « révéler » comme une écriture cryptée à l’encre sympathique, à l’aide de « passeurs », qui les transfigurent et nous les transmettent, à neuf, avec leurs propres outils : écrivains, poètes et aussi : comédiens, musiciens, plasticiens, lecteurs, habitants ou simples promeneurs… Publications : « Envie d’avoir de tes nouvelles », recueil de cartes postales littéraires, — Goncourt de la Nouvelle —Strasbourg, 2004; « Les Théâtres par Objets interposés », Cahiers Partages N°3, ODIA Normandie, 2006 ; « Jardins Secrets, la cabane à outils » – Ecrire à partir du témoignage, Nouvelles écritures de la scène, Agence Culturelle d’Alsace, Sélestat, 2008

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Nouvelle

Le bruit du monde dans les cyprès

 

  Michel Loetscher 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/11/Vincent_Van_Gogh_0016.jpg

Crédit photo : Cyprès par Vincent van Gogh (1853–1890)    

 

 

« Rien ne doit t’oppresser,

Rien t’angoisser,

Ton amour accélérera tes pas.

Dieu seul suffit. »

 

Thérèse d’Avila


 


 

Dans les jardins de son palais envahi d’ombres et de souvenirs de fêtes anciennes, un vieil homme revenu de tout regardait la lumière du soir descendre sur les cyprès.

C’était, il le savait, la lumière d’un tout dernier été au soir d’une si longue vie — et le vieil homme parmi les ombres attendait encore le visage qui lui ouvrirait le monde.

Celui dont il avait consommé sans modération les ivresses, les vertiges, les honneurs et les bonheurs. Il en avait épuisé les bas-fonds, les culs-de-sac, les chemins perdus, les lambeaux d’horizons et les simulacres. Il avait conquis ses villes grouillantes d’êtres sans lendemain. Il avait fait effraction dans des multitudes de vies sans conséquence – et fait irruption dans des couches princières, sismiques... Il en avait traversé les océans, les grandes avenues, les grands événements, les grandes incandescences et les miroirs aux alouettes – et il en avait fait son miel dans ses romans d’aventures au long cours qui faisaient frissonner les femmes.

Maintenant, il écoutait dans les cyprès le bruit qu’il faisait, le monde, quand il n’y était plus…

Le Prince Saturnin de Sérail avait fait tous les voyages— et il descendait à présent la pente douce de son jardin et de son grand âge en écoutant monter la terrible plainte de son cœur décomposé d’avoir si peu servi...

Poli comme une statuette d’ivoire par le frottement de tant de courbes suaves, il avait traversé la houle de trente mille jours torrides sur terre - mais il n’avait habité la clarté confiante d’aucun visage.

Une sale maladie le dévorait de l’intérieur. Il fallait lui ouvrir le corps pour en extraire le mal. Je me suis tellement épaissi sur moi-même que même un marteau-piqueur se briserait sur mon cuir tanné, plaisantait-t-il avec le corps médical. Seule la fraîcheur et les pages éblouies d’un livre-jardin me rendront peut-être ce visage perdu en rapprochant une dernière fois le monde de mes lèvres ou de mes yeux - avant que je me sois succombé !

À son neveu paysagiste Lorenzo, son unique héritier, il confia le parc de sept hectares à l’ombre de son palais Renaissance.

Je veux, lui avait-il dit, que vous me dessiniez là le plus somptueux décor que vous puissiez imaginer : non seulement un lieu de terre grasse d’arbres et de fleurs mais aussi un plantureux livre d’images et d’arômes comme une invitation à me perdre dans le souvenir de chacun de mes voyages — et à me ressaisir dans celui de chacune de mes conquêtes. Je le veux planté là pour le miracle que j’attends à mon couchant...

Un décor est planté pour le temps d’une représentation, mon oncle, lui répondit le paysagiste. Quel miracle ou quelle invitée de marque comptez-vous y convier ?

Mais par-delà les épaules de son neveu et de son domaine, le vieil homme regardait la quiétude des prés mouillés se peupler d’une sarabande indécise d’ombres légères portées par la brume.

 

L’homme était-il seulement attendu sur terre ? rétorqua-t-il. Et à qui donc avait souri le premier d’entre eux, il y a des millions d’années ? Dans sa mandibule était-il seulement écrit un jour qu’il aurait à improviser son humanité dans d’improbables collisions sans lendemain avec ses semblables ? En rentrant dans le lard d’homoncules perdus comme lui dans un univers qui leur veut tellement de bien ? Tout ça pour un jour faire lever la pâte de ce héros de papier que l’on persiste à prendre pour moi ! Á présent, il ne me reste plus qu’à me pencher sur les limaces de mon jardin pour en tirer la bave du dernier mot de la farce... Que ce jardin dégage la même odeur d’humanité en décomposition que les livres de ma vie. En toute beauté, je vous prie ! Je veux que les délicates broderies de ses parterres soient ce miroir tendu où se reflètent les fleurs les fruits et les feuillages cousus dans la robe du soir de Worth portée par cette belle comtesse qui, en deux mazurkas, m’apprit ce soir de la Pentecôte à Marienbad les usages du monde — et le bon usage des femmes du monde... Je veux que le balancement de ses roses me rendent le ressac mélodieux de cette mûrissante beauté à Ascona dont chaque soir de mes seize ans je ranimais les espérances — et dont je recueillais les incandescences dans des pages éblouies... Je veux que ses parcelles me restituent l’immensité soyeuse de ce tapis de marguerites orange où j’ai recueilli l’offrande de cette princesse balnéaire lors du printemps austral de ses vingt ans à Springbock. Je veux que le frisson de ses feuillages me rendent la grâce ondulante de cette jeune fille au masque de pulpe de santal et de poudre de corail qui marchait comme personne dans les ruelles d’Anjouau taillées dans la lave noire. Et que l’éclat de chacune de ses corolles me rende celui du sourire de cette femme pastèque à Nioumachoua dont j’ai empli son pagne des longs pétales jaunes de l’ylang-ylang et de ces feuilles de girofliers qui dégageaient un arôme de Noël anglais. Je veux enfin que tous les parfums de ce jardin me rendent cette essence féminine tant rêvée par tant d’hommes, cette floralité transcendante qui me fit ruisseler d’une telle abondance... J’ai vécu une vie comme d’autres la rêvent, et ma cendre même sera plus chaude que tant d’existences accoutumées au trop peu... Rendez-moi la lumière et la fragrance de ce paradis où le premier d’entre nous a souri à quelqu’un, il y a des millions d’années. Ou ce souffle de pâmoison qui ondulait dans la clairière du jour le plus jeune du monde, dans la lumière la plus jeune de tous les commencements...

Vous parlez comme dans vos ouvrages pour dames, répondit le jeune homme. En ouvrant vos livres, elles s’y sentent aussitôt comme chez elles. Je vous rendrai le goût du jour le plus jeune du monde, son bouquet de notes fruitées - et jusqu’à l’ivresse du premier souffle qui faisait ployer les touffes... Je ferais votre paradis : vous n’aurez plus qu’à y entrer...

Longtemps, grinça le Prince de Sérail, je n’ai écrit que pour me voir si brillant dans ce miroir d’encre sèche et de plomb fondu... Mais ni l’éclat de mes mots d’esprit sur papier vélin ni l’arôme des fruits de la terre ne pourra jamais me rendre le goût des êtres de passage dont j’ai investi la pulpe. Oui, j’entends quelqu’un venir pour la fin de la représentation. N’aurais-je écrit que pour m’en remettre à ce visage qui me fera enjamber mon cadavre de chien abandonné que plus personne n’emmène pisser ?

Ainsi était né le jardin et son réseau d’allées, bordées de magnolias et de résédas poudreux, qui épousaient la déclivité du terrain et de son âge avancé - et la ligne serpentine des chutes de reins qu’il avait poursuivies au bout de ses nuits blanches comme la page à nourrir...

Son paradis commençait avec le potager où poussaient les légumes de tous les continents dont il avait distraitement traversé les êtres et les paysages. Il se poursuivait au fil de ses pas avec l’igname des îles Trobriant qu’il récoltait dans un panier de palmes tressées avec la septième fille de ce roi marchand d’épices — et puis les fruits de l’arbre à pain, à la peau de reptile verte et la courge de la Putza et le fenouil l’olive la tomate et la farigoule de ses étés provençaux — et la cristophine, le lotus et la cardamome servis sur les plateaux de thali, avec le petit train à liqueurs et sous une pluie de pétales d’œillets jaunes, dans ce palais de Gwalior où il fut invité, parmi trois cents maharadjahs, aux noces du prince héritier...

Et il interrogeait son paradis au fil d’une joyeuse exubérance de roses de Damas, de jasmins d’Espagne ou d’armoises de Marrakech, de narcisses, d’anémones ou de roses trémières qui suggérait immanquablement à ses visiteuses le désordre d’une immense chambre à coucher à ciel ouvert...

Ce jardin immense éclatait en une infinité de petits jardins intimes qui s’ouvraient un à un comme les pièces d’une immense demeure végétale le long d’un corridor— comme autant d’alcôves, de boudoirs ou de cabinets particuliers dont chacun était un rappel d’un instant rare et précieux, frotté de cette essence volatile qui vous prend au ventre chaque fois qu’elle prend corps... Du souvenir d’un printemps tunisien partagé au fond d’une orangeraie était né Quelque chose comme l’Orient, son plus grand succès en librairie — et le Jardin Méditerranéen au parfum vert, miellé et opulent...

C’était là qu’il aimait reprendre haleine. Dans des ballons de toutes les couleurs attachés aux cèdres et aux orangers était condensée l’haleine, riche en principes vivifiants, de jeunes filles saines butinées au cours de ses campagnes de vieux grognard...

À chaque fléchissement, il inhalait son élixir, se remémorait une de ses charges frénétiques dans des profondeurs sans fond — et sa promenade inspirée se poursuivait jusqu’aux confins de son domaine et de son grand âge qui s’apaisait vers son terme...

 

*******

 

À la tombée du soir, après un dîner frugal (velouté d’asperges, dorade rose à la coriandre), il s’arrimait, sous l’abat-jour de sa lampe Gallé, à son livre en cours. Celui qui hurlait une absence dévastée. Les ombres légères s’étaient à nouveau levées dans le jardin. La sarabande reprenait son cours sous sa fenêtre.

Elles faisaient mine de frapper au carreau, se ravisaient, virevoltant avec infiniment de grâce, soulevant leurs voiles de brume comme pour lui révéler l’ovale parfait d’un jeune visage ou l’éclat nacré et fugace d’un corps plein et harmonieux...

Il lui semblait que l’une de ces formes dansantes repassait avec insistance devant sa fenêtre comme pour le chercher. L’invitation à la dernière valse, balbutiait-il en frissonnant. Avec des gestes infiniment gracieux, elle dénouait ses longs cheveux couleur lune d’automne tout en le fixant, puis se dérobait à nouveau derrière ses voiles légers avant de se faufiler derrière les autres.

 

«  J’ai parcouru, écrivait-il dans Le Pourvoyeur de Néant, son livre-testament à l’attention exclusive de ses millions de lectrices, toute l’étendue humaine comme on parcourt de la pulpe des doigts le clavier d’un instrument de musique très ancien - dans l’attente d’une note tremblée qui dirait enfin toute la musique du monde...

J’ai vu un homme abandonné après mon passage noyer son chagrin au fond d’une cuve de bière à Omsk, j’ai vu une femme qui ne ressemblait à plus personne avoir m’avoir connue allumer une bougie blanche et monter sur un arbre à palabres pour ne plus jamais en redescendre - et j’en ai vu une autre, écrasée de lassitude, se coucher sur une voie ferrée à Tombouctou pour ne plus se relever de notre étreinte...

Dans une ville de pierre et de verre et de pas perdus au bord du crépuscule, j’ai vu cette jeune femme si blonde et si seule avec son enfant-roi blotti dans ses bras implorer du regard dans la foule des passants un homme pour épauler sa grande fatigue de jeune vivante — et j’ai passé mon chemin pour me perdre dans une houle de croupes et de gorges à portée de mon verbe...

De l’Atlantique à l’Oural, j’ai dansé l’éternelle valse de la séduction, celle qui s’achève dans les sales draps poisseux d’une parole cuite et recuite maintes fois, resservie chambrée entre le champagne et le lever du soleil — entre les dernières clameurs de la fête et l’effeuillage de la rose. J’ai couru après mon ombre aventureuse sur tous les plateaux - ceux des Amériques ou de la télévision — et je ne me suis toujours pas trouvé dans d’autres peaux compatissantes...

 J’ai ouvert tant de corps nacrés ou cuivrés comme on ouvre de beaux fruits appétissants — j’en ai fait saigner la pulpe adorante, j’ai tiré de leurs blessures de l’or tintant et trébuchant sur le blanc de la page — sans rencontrer le noyau d’une présence nourricière...

Qui suis-je réellement ? Un aventurier incertain qui aura couru après son ombre glorieuse ou une ombre qui aura porté un personnage en réserve d’humanité ?

En moi, des paysages de langueurs traversées imploraient ta venue...

Mon dernier livre se referme sur cette clarté entrevue

—celle d’un visage perdu

Il brille comme une lame

dans ma nuit qui tombe... 

C’est l’heure de descendre page après page au jardin... »

 

À présent, la ronde d’ombres dansantes s’agrandissait aux confins de la prairie et du cimetière - et elles s’impatientaient de le voir prendre sa place. Son heure était venue d’entrer dans la ronde des robes fanées – des visages dont le maquillage avait tourné...

C’était sa fête. Dans son jardin. Au seuil du dernier chapitre.

Tapi dans son palais parmi les ombres, un vieil homme muré sur lui-même écoutait en frissonnant l’écoulement de la vie dans le battement de son sang - une vie qui s’était transmise sans interruption tout au long d’une chaîne sans fin... Et voilà qu’il allait manquer à la chaîne... Sans avoir eu, en trente mille jours, le temps de s’habituer au vertige d’avoir été lui-même. Ni à cette autre évidence non moins vertigineuse : ça se poursuivrait joyeusement sans lui... À chaque page tournée du livre sans nom, d’autres jeunes vivants voyageraient après lui dans les continents et le ventre des femmes - et se perdraient dans la clameur des chairs exultantes en enjambant son cadavre décomposé ...

La forme voilée s’était avancée sous sa fenêtre. Elle étincelait parmi les cyprès comme une flamme droite et toute blanche, elle l’avait élu...

Il crut percevoir comme un gémissement ténu, un soupir à peine exhalé, l’invitation chuchotée à une dernière valse — ou le grincement léger d’une porte sur ses gonds...

Alors, il banda ses dernières forces pour se traîner au-dehors, se heurta à une colonne de marbre tigré du perron —et tituba après l’apparition. Il la suivit jusqu’aux berges argileuses de la rivière, avec ce cri plaintif coincé au fond de la gorge — c’était quelque chose de puissant, de terrible, plein de larmes et de feu et cela secouait sa vieille carcasse effritée de partout et la faisait avancer encore à la poursuite de son ultime paroxysme...

Devant lui se tenait, si droite et si blanche, la plus ravissante des formes humaines. Sa perfection émouvante se détachait sur les branches de cyprès secouées par un vent soudain — et il sentit aussi cette musique puissante se lever en lui comme une tempête. Il fut empoigné par une détresse immense comme celle qui saisit le commun des mortels devant la beauté — et il lui ouvrit ses bras décharnés.

La fraîcheur du soir dans les arbres et le toucher d’une main glacée le ranimèrent à l’instant où il vit dans le miroir des eaux l’ombre blanche écarter lentement son dernier voile pour lui révéler son visage.

 

 

Pour citer ce texte

 

Michel Loetscher, « Le bruit du monde dans les cyprès », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.  

Url. http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-le-bruit-du-monde-dans-les-cypres-117752767.html/Url.

 

Auteur(e)


Michel Loetscher, né il y a un certain temps déjà à Soultz (Haut-Rhin) sans raison particulière et sans trop savoir pourquoi, a travaillé à une thèse de sciences sociales et à des livres d’entreprise, écrit une multitude d’articles dans divers périodiques (dont Les Affiches-Moniteur, L’Ami hebdo, Elan, Les Saisons d’Alsace, Le Magazine des Livres, etc.) et publié quelques livres sans nécessité particulière (?) – une manière comme une autre de cultiver (?) un incertain « profil » de passeur de savoirs et son jardin…

Bibliographie sélective : La passante du temps qui passe (Éditinter, 1999) ; Le voyage dans le bleu (La Bartavelle, 2000) ; La dame de la cathédrale (Le Manuscrit, 2004); Les Spindler, un siècle d’histoire de l’art (La Nuée Bleue, 2005); Hansi, une vie pour l’Alsace (La Nuée Bleue, 2006) ; Une Alsace 1900 photographiée par Charles Spindler (avec Christian Kempf, Place Stanislas, 2007) ; Eva Orlova (les petites vagues 2007) ; Louise Weiss, une Alsacienne au cœur de l’Europe (Place Stanislas, 2009) ; Les plus beaux Noëls d’Alsace (ouvrage collectif, Place Stanislas, 2009) ; La rose bleue de Chimène (les petites vagues, 2011)

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Poème

 

Regards d’eau

 

  Sophie Brassart

 

 

Regards d'eau

©Crédit photo : Regards d'eau par Sophie Brassart

 

 

 

 

Cet étonnant jardin parsème la mémoire

de pas sauvages, de conviction

 

La porte est en promesse; il faut attendre long-

temps, pour la pousser un peu

 

L'intime clapote légèrement,

en retrait l'heure nue

 

Les gravillons t'agacent,

mais te révèrent

 

Les ongles de lichen prolongent

cette évidente statue :

 

Il n'y a  plus que mes regards

d'eau douce en allée.

 


Pour citer ce poème


Sophie Brassart, « Regards d’eau », poème illustré par S. Brassart, Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013. 

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-regards-d-eau-117752748.html/Url.

 

Auteur(e)


Sophie Brassart, documentaliste aux heures pleines, elle a déjà publié dans les revues Mille et un Poètes (n°3, été 2012) et  La Porte des Poètes (printemps 2012). En 2011, elle a également publié un poème dans le cadre du Printemps des Poètes, a lu certains de ses textes lors de la présentation des derniers numéros de la revue La Porte des Poètes (en mai 2012) et elle a été citée dans la Revue Artension (n°112, mars-avril 2012).

Elle tient aussi un blog intitulé Toile poétique à cette adresse : http://graindeble.blogspot.fr/. Déméter en témoin, Sophie Brassart noue un dialogue de lettres vives (poèmes et peintures), singulières ou bien mêlées. Les figures sont tissées de mêmes toiles, celles du temps numérique, pour des messages inscrits dans une vie courte; celles de la profondeur du mythe, sans quoi rien ne saurait advenir; celles du mystère féminin, qui invite à la transformation, la résistance, l'intensité. Autant de libres propos, libres propositions, réalisées avec de l'encre, de l'acrylique, et des suites de 0 et de 1. Elle a exposé ses tableaux dans l'Ateliers de Ménilmontant  en 2011 et dans "Empreintes" (exposition d'octobre 2012)

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

 

Critique
 

   Des figures féminines dans Une histoire de bleu

 


Nelly Taza & Dina Sahyouni

 

 

 

« Tout ce bleu rieur. On y pouvait marcher comme dans un jardin en chuchotant des histoires. On y pouvait toucher le ciel avec les doigts »1

« Des jardins superflus poussent plus haut vers le large, odorantes de menthes, de myosotis et d'impatientes. Une rumeur de lilas dégringole vers la mer quand, sur les balcons de bois peint, le cœur des marins s'éclabousse. »2

« L'écriture est une effeuilleuse : le bleu de ses yeux coule au petit matin »3

 



Une histoire de bleu est un ouvrage de Jean-Michel Maulpoix publié en 1992 aux éditions du Mercure de France. C’est l’histoire mystique d’une couleur ne cessant de nous renvoyer aux origines de l’amour et à son existence « incertaine »4. Le poète explore tout au long de ce recueil les pores poétiques de l‘« existence de l’amour »5. Et dès la couverture du livre, l’éditeur précise que les neuf volets du recueil sont « Semblables au cortège des neuf muses, ce sont ici neuf courts chapitres, réunissant chacun neuf textes, qui invitent à retrouver dans l’équilibre même de leur écriture cette plénitude longuement recherchée. »6. Cette présence ainsi que les poèmes extraits reproduits dans les numéros 1 et 2 de la revue Le Pan poétique des muses portant sur les femmes nous encouragent dans notre démarche critique qui tente de décrire une des facettes de cet excellent recueil : celle qui relève de la présence des femmes dans ses pages.



Cet article esquisse une étude brève sur certaines figures féminines d’Une histoire de bleu en essayant de dévoiler leurs sens et fonctions. Or, la figure traditionnelle mythique des Muses7 de la présentation du livre n’est pas uniquement ornementale, elle est aussi existentielle en installant le chiffre neuf dans l‘architecture du recueil (et non pas les chiffres trois ou sept qui apparaissent dans certains textes sur les Muses8. Le chiffre neuf tient son pouvoir d’une tradition antique et inscrit l’œuvre dans les racines mythiques occidentales de la poésie. Les Muses sont ancrées dans le dessein originel et symbolique de cette histoire de bleu. Elles en constituent à la fois le fil conducteur et la fondation. Cette histoire de bleu est probablement celle de la poésie...

Les figures féminines apparaissent partout à l’intérieur du recueil dans sa forme (ses neuf volets sont composés à leur tour, chacun, de neuf poèmes en prose) et dans son contenu (l’usage des termes féminins pour décrire le bleu, les métaphores, les synecdoques, les métonymies et les fonctions qu’occupent les femmes). Nous pouvons toutefois les diviser ainsi :

 

I– Les figures féminines générées par le choix du vocabulaire féminin (pour décrire le bleu)

Faire le portrait (non pas littéraire mais) poétique de bleu est une entreprise littéraire délicate où s’énumèrent les caractéristiques immanentes et mouvantes de son historicité. Le poète s’aventure dans ce projet tel Ulysse (héros légendaire et personnage épique et conceptuel), et le choix du vocabulaire est une arme cruciale... Une quantité admirable de substantifs, d’adjectifs, de pronoms possessifs et personnels de sujet féminins (ou liés étroitement à l’univers féminin) peuple l’ouvrage et en donne les reliefs symboliques.



Le bleu est un être féminin sous la plume de Jean-Michel Maulpoix : le bleu lui rappelle la poésie, la mer, « l’existence de l’amour », la musique, la mélancolie, la présence, l’absence, la mort, l’église, l’âme, l'espérance, la vie, l'apparence, la figure, la tonalité, la teinte, la chambre, la vie, les créatures chimériques, la femme amoureuse blessée, l'eau, l'enfance, la mère, les femmes, les robes, le regard de celle qui l'aime… Et son histoire est foncièrement poétique... Viscéralement attaché au sensible, le poète tient sa plume comme l’artiste-peintre use de son pinceau pour croquer les traits éphémères de ce bleu fuyant, insaisissable que personne n’arrive à tenir entre les paumes de ses mains.9

Pronoms personnels, possessifs, substantifs et adjectifs (''tu'', ''elle'', ''robe'', ''solitaire'', ''céleste'', ''lascive'', ''misère'', ''mélancolie'', ''bleue'', ''blessure'', ''mémoire'', ''larme'', etc. Une masse colossale de substantifs, d’adjectifs et d’attributs féminins (''soutien-gorge'', ''jupes'', ''robes'', talons aiguille'', etc.) est employée par le poète pour décrypter le bleu, pour tracer ses conteurs et pour suggérer ses formes. Métaphores, comparaisons, synecdoques, métonymies, personnifications et bien d’autres figures de style lui permettent d’humaniser la couleur décrite et de la transcender en êtres féminins différents, fragiles, beaux, subtils, vulnérables et simultanément virulents, lascifs, éperdus, violents, sauvages... Et l’on voit défiler la mélancolie, la mer, la mort, l’absence, la solitude, l’angoisse, l’église, la prière, la douleur, les fleurs, l'âme, la voix, la bleue, les robes, la chair, la rumeur, la blessure, la musique, la nature et d'autres parcelles de la vie humaine dans une symphonie mystique vouée au bleu divin…

 

Ce bleu est une chair palpable telle une femme fatale10, c'est l'encre-ancre de notre poète-marin : le voyageur, passionné, « ouvrier de l'amour »11 et observateur attentif des variantes du bleu. Ce bleu est la mer, et non pas l’océan, est la mère nourricière, la grande bleue qui inspire le poète. C'est aussi la langue : la matière première de la création poétique où le poète est en « transit »12. Ce bleu est unique et multiple. Ce n’est pas seulement une expression d’un vocabulaire féminin, il est la quintessence d’une nature dévoilant ses jardins d’Éden fleuris au poète subjugué croyant plonger ses doigts au ciel13. Ainsi, les pronoms personnels de sujet « Tu », « Toi », « Elle » qui décrivent le bleu dans tous ses états, s’adressant à lui comme on s'adresse à des femmes ou comme on en dessine les formes (''corps'', ''mains'', ''vieilles'', ''fille'', ''hanches'', ''jambes'', ''lèvres'', ''visages'', ''chair'', ''bouche'', ''regard'', ''robes'', ''jupes'', etc.) et les caractères (''sauvage'', ''stériles'', ''vieilles'', ''recluse'', amoureuse, délaissée, blessée, ''naïves'', sensuelles, ''chaste'', ''lascive'', etc.)

Les attributs du féminin (comme "jambes", "robes", "cheveux longs", "tresses", "rubans", "dentelles", "lettres noués aux rubans violets", ''violette '', "bijoux", "émeraudes", "fleurs", "hirondelles", "poules", "yeux", "regard de l’amour", "chair ", "blessure", "elle", "lascive", "femme", "chaste", "hanches", "parades", "longueurs", "corps", "jupes", "lèvres", 'bouche'', "soutien-gorge", "mer", "mort", "jardins", "romans d'amour", ''minuscule araignée d'encre'', libellule'', ''belle'', ''talons aiguille'', ''soupirs de la concupiscence'', ''chimère'', ''ailes membraneuses'', ''impatiente de métamorphose'', etc.) dévoilent en synecdoques, métonymies et personnifications des figures féminines récurrentes et évanescentes des femmes inconnues dont certaines sont partiellement identifiables. Le terme « déesse » n'apparaît pas mais ses attributs sont présents. Or, le terme « dieu » apparaît au singulier et au pluriel plusieurs fois. Et ces dieux païens sont là face à l'« église », à cette institution (au genre féminin) qui remplace les temples de l'antiquité. Le bleu a son église : c'est la mer ne cessant de refléter le ciel et de communier avec lui. C'est le passage de la première lettre de la majuscule à la minuscule dans les termes « dieux » et « muses » qui nous signale le passage du temps et marque l'éloignement des origines. Le poète nous installe dans le présent, dans l'hyper contemporain14 mais parsème son recueil de références aux origines culturelles mythiques et aux nombreuses croyances païennes et judéo-chrétiennes. Le bleu personnifié narre les portraits des femmes de tous les siècles et surtout celles du XXe siècle (ces femmes émancipées, belles, libres, rayonnantes). La richesse de ce vocabulaire chargé de figures de style, ne peut qu'amplifier la présence du féminin dans le récit poétique de la couleur bleu. Mais, cette présence laisse entrevoir l'intime de ce bleu décrit. Le poète cherche probablement à faire pénétrer son lectorat dans l'intimité de l'être bleu : être binaire ou épicène15.



Parmi les femmes identifiables par le biais de leurs attributs, on retrouve : ''Psyché'', ''Uranie'',''Mnémosyne'', ''Écho'', femme aimée, femme fatale, ''méduse'', ''femme lascive'', ''femme chaste'', ''vieilles femmes'', ''chimère'', ''amante'', ''recluse'', prostituée, ''ondines'' (nymphes et naïades), etc.

Métaphoriquement le bleu se métamorphose sous son plume en ondines (les ondes, les nymphes ou génies des eaux, qui, dit-on, leurs larmes sont à l'origine des eaux des puits) puis en une naïade : nom de la fleur ''Myosotis'' (citée à plusieurs reprises). Les "larmes" sont leur attribut pricipal et le poète l'évoque souvent, cependant, ces créatures féminines de la mythologie celtique ne vivent pas traditionnellement dans les mers... Le poète opère donc une évolution dans leur présentation dans son recueil.  D'autres figures peuvent aussi signifier la mer dans la mythologie grecque comme  Scylla (est une nymphe marine), Néréides sont des nymphes marines, Charybde (fille de Poséidon et de Gaïa, foudroyée par Zeus et transformée en un gouffre marin) mais le poète ne se rappelle point que le bleu peut être l'océan, le dieu Poséidon… C’est cette pensée métaphorique aux nymphes marines et d'eaux douces ondines et non pas à Poséidon qui accentue le portrait symbolique de la poésie comme l’œuvre d’une divinité nourricière ou d’une quelconque déesse antique… Point d’océan, mais la présence omnipotente de la mer fait constamment appel à l’image de la mère, et aux larmes (générée par la douleur car ce bleu n'existe pas sans la douleur dont parle le poète). Est-ce celle de la mère nature ?!!! En somme, le masculin s’efface pour céder sa place dans cette histoire-ci à l’image maternelle ou à celle de la poésie comme symbole absolu du féminin. Or, une autre figure mythique vient renforcer cette interprétation de l’absence de l’océan (terme masculin) et de son dieu, c’est la métaphore d’Uranie, la céleste que l’on retrouve au creux de certaines pages. Le poète, une fois encore, préfère tout en parlant du ciel et de ses couleurs oublier la présence des dieux comme Zeus et Apollon pour évoquer celle d'Uranie (Ouranía : la Céleste qui signifie le ciel dans le grec ancien, la mère d'Apollon). Le poète ne cesse donc d'interpeler l’être féminin dans son ouvrage, il a besoin de cette présence à la fois bienveillante et angoissante pour palper les plis de ce bleu rêvé. Et les sirènes (et leur chant), méduse, bleue16, lui permettant de décrire ses peurs de l’image matriarcale que dégage le bleu.



Un poème en prose est consacré à l’âme où la figure mythique de Psyché réapparaît. Le bleu renvoie le poète à sa propre essence et aux différentes questions existentielles qui taraudent l‘homme depuis toujours17. Une autre image mythique sort des pages, celle d‘Écho représentée métaphoriquement par son attribut traditionnel ''la voix'' quand le poète parle de la voix de la mer bleue et des autres voix du bleu qu‘il entend… Écho, présente métaphoriquement, interpelle le poète, lui décrit des jardins, des cités, des ruelles et des contrées lointaines. Elle articule la forme et le contenu de ses errances poétiques. Le chant des sirènes et leur présence sont aussi une des occurrences de la poésie épique, de Mnémosyne :  la mère de toutes les muses et la gardienne de la mémoire. Le bleu est musique, est présent continu, est souvenir du paradis originel (de l'amour) et de l’immortalité. La présence également métaphorique de Mnémosyne (mémoire) avec le cortège des sirènes, des nymphes et des muses dessinent un monde matriarcal originel où la poésie n’est que le chant de l’amour, celle du présent continu…

L'église18 peut faire appel à l'image de la femme dans la tradition chrétienne, comme l'église est le corps du Christ (et lui est son chef, chez l'apôtre Paul), la femme (assignée traditionnellement à la chair, au corps, obéit à l'homme) est nécessaire à l'homme... Pour le poète, c'est le bleu des habits de la Vierge Marie, celui aussi des iconographies que l'on voit dans les églises qui parlent en lui. Tout ce bleu attaché au sublime, à l'orthodoxie, à l'amour qui libère et au mysticisme religieux apostrophe le poète et lui permet de méditer...

Le poème « Depuis des siècles, elle cogne. »19, le pronom personnel de sujet « elle » pour parler de la mer (figure féminine première du bleu chez le poète) ainsi que les verbes cogner, parler, crier, savoir, avoir une langue, se donner, être, attendre, nettoyer, témoignent de la personnification de ce bleu en la figure mythique de l'Amazone grâce également à l'usage des synecdoques et des métonymies :

Avec une force de brute ou de bête, elle cogne à même le ciel. […] Elle ne sait d'autre langue que de déploration ou de célébration. […] Quand les dieux toussent, elle change le ciel de place, nettoie la chambre, secoue les tapis, déménage les meubles, vides les tiroirs et brûle des paquets de lettres. Elle attend, elle est fidèle et proche, profonde et bleue. Prête semble-t-il à se donner toute. […]

 

Cette mer est une amazone, une femme amoureuse. Toutefois, nous n'explorons pas toutes les figures implicitement et métaphoriquement présentes car elles sont bien nombreuses, nous passons donc aux femmes désignées explicitement par le poète.



II- Les figures féminines désignées explicitement



Fort nombreuses sont les figures féminines présentes dans ce recueil et elles sont classiques comme on l'a déjà démontré dans la partie précédente, cela ne change guère dans cette partie. Les figures féminines désignées explicitement sont moins nombreuses que celles désignées implicitement (par le biais des figures de style citées précédemment). Parmi ces modèles, on retrouve des représentations de femmes complètement ou partiellement identifiables comme les ''muses'', ''sirènes'', ''femmes'' inconnues (vieilles, jeunes, ''vieilles femmes stériles'', ''les femmes aux yeux noirs'' etc.) et une seule femme nommée (ayant un prénom) : « Emma » dans le poème qui lui est consacré « Emma aimait le bleu »20.

Une foule de « femmes » inconnues, anonymes hantent les pages du recueil. Elles sont présentes sous forme de groupes (comme les ''vieilles femmes'', les ''femmes'') au pluriel ou d'individus décrits à travers leur rapport et/ou leur lien avec le bleu. Ces femmes sont des éléments décoratifs des autres qui traversent le champ visuel et les souvenirs de notre poète-photographe. Elles représentent des images de la vie quotidienne organisée autour de bleu... Le groupe des « femmes aux yeux noirs »21 a la caractéristique d'avoir un « regard bleu »22. Ces femmes sont identifiables par le biais de la couleur de leur yeux « noir » qui rappelle au poète le bleu (un critère de beauté) : c'est la couleur de l'encre noire qui vire au bleu pour qualifier l'écriture... C'est un témoignage matériel de l'écriture manuscrite des stylos dont la couleur la plus répondue est le bleu, mais aussi une image métaphorique des femmes du sud de la méditerranée... Des femmes amoureuses, passionnées, battantes...

Le poète évoque les muses dans son œuvre, elles sont là, veillent, l’inspirent, l’accompagnent, lui trace la voie à prendre, y compris dans l’organisation du recueil (comme nous l’avons déjà démontré au début de cet article). L’invocation aux muses déploie pleinement son sens dans la physionomie même de bleu. Ces figures mythiques qui assistent les créateurs tout au long de leurs créations rassurent le poète et l’inscrivent dans une tradition artistique très ancienne mais bien vivante23. Le poète en tire sa force créatrice, ses savoirs et toute sa légitimité. Leur présence relève donc de l’histoire de ce bleu : celui exprimant la poésie dans toute sa splendeur mythique et divine.

Métaphoriquement le bleu se métamorphose sous son plume en la mer ou les nymphes ondines et le poète comme on l'a bien vu ne se rappelle point que le bleu peut être l’océan ou le dieu Poséidon… C’est cette allusion aux ondines et non pas à Poséidon qui renforce le portrait symbolique de la poésie comme l’œuvre d’une divinité nourricière ou d’une quelconque déesse antique matriarcale... Point d’océan et la présence omnipotente de la mer : de l’image de la mère. Est-ce celle de la mère nature ? En tous les cas, le masculin s’efface pour céder sa place dans cette histoire-ci à l’image maternelle ou de celle de la poésie comme symbole absolu du féminin…

Une autre figure mythique accrédite notre interprétation de l’absence de l’océan (terme masculin) et de son dieu, c’est celle d’Uranie désignée par le ciel, la céleste que l’on découvre au creux de certaines pages. Le poète, une fois encore, préfère tout en parlant du ciel et de ses couleurs oublier la présence de Zeus. Le ciel est un terme masculin mais étymologiquement, c'est le nom de la muse Uranie.  

     La chimère et tout son cortège de créatures et d'attributs sont là. Cette créature fantastique mythique ailée témoigne des angoisses, des peurs des poètes. Elle s'inscrit dans le registre classique des figures féminines représentatives des pouvoirs du féminin. Ce bleu est aussi chimère... Comme Méduse, elle miroite l'intime, la mort et la peur de son déterminisme. Le bleu dévoile aussi la mélancolie, son côté triste, chimérique... Elle est certainement l'une des figures les plus évocatrices de la profondeur du bleu, de l'inconscient et de ses forces, de l'imaginaire et de ses dangers, de son intimité...

 

 

    Et cette Emma dont le poète croque le portrait, fait-elle appel au souvenir de l’héroïne de Gustave Flaubert Emma Bovary qui aime les romans à l'eau de rose et s'assujettit en suivant le parcours des personnages romanesques romantiques ? S’agit-il d’un prolongement poétique (une ramification) du même personnage revisité par le poète ou d’une autre Emma qui n’a que le prénom et l’amour des romans d’amour de points communs avec la première ? À l'instar de Mme de Clèves (devenue un personnage féminin conceptuel), Emma Bovary est aussi un personnage qui prêche une idéologie.  Celle de l'amour de la liberté. En fait, Madame Bovary est un roman de Gustave Flaubert paru en 1857. C'est l'histoire d'Emma Rouault (femme de Charles Bovary). La mer ou le bleu est synonyme de la liberté dont rêve cette pauvre Emma et dont rêve tout les hommes : ''Emma aimait la mer'' et elle ne l'a jamais vue...  Elle aimait la liberté ou ce que le bleu inspire : l'amour qui nous libère de l'indifférence... 

   D'après toutes les figures que nous venons d'énumérer dans les deux parties précédentes, nous pouvons dire que le poète accorde une place importante aux femmes dans son recueil. Selon lui, les femmes représentent les valeurs symboliques essentielles à l'espèce humaine.

 

III-- Une histoire de bleu qui joue le binaire masculin/féminin



Toutefois, cette histoire de bleu joue l’éternel binaire masculin/féminin car le masculin ne s’éloigne guère. Les pronoms personnels de sujet "Il", ''Ils'', ''Tu'' et "Je" sont employés par le poète pour désignés les hommes y compris lui-même.

À l’instar de pronom personnel « nous », le bleu déjoue tout ordre de classification il réunit le masculin, le féminin et l’épicène « on » (pronom personnel indéfini). Cette « histoire de bleu » perpétue une tradition philosophique antique celle d'une histoire d'un monde binaire le masculin/le féminin, l'esprit/le corps, la pensée/la chair jouant parallèlement des opposés complémentaires comme le poète/la mer, le poète/la poésie... Elle fait aussi appel au mythe de l'androgyne24

L’univers bleu est épicène. Il est aussi celui d'un vocabulaire, figures et attributs du masculin. Le bleu est celui du silence, des marins, de l’infini. Le poète erre dans la langue, dans ce média naturel où il retrouve un peu de répit. Le bleu binaire, voire épicène, contrebalance le pouvoir des figures féminines dans ce recueil et déjoue la classification usuelle des termes, c'est un bémol nécessaire...

 

 

Conclusion

 

Cette histoire de couleur, voire celle de sa poésie, et par extension celle de la poésie. Le bleu est la poésie : cette belle inconnue que le poète adore et ne peut vivre sans elle. Et tout l’usage hautement symbolique de bleu revient comme une rengaine ou une comptine que l’on babille avec les joies de l’enfance ensoleillée… 

Et la poésie est cette belle inconnue que l’on adore… Dans son recueil Une histoire de bleu, Jean-Michel Maulpoix, raconte par l’intermédiaire de la poésie en prose, l’histoire d’une passion que l’homme porte à l’égard du ciel, de la mer : l’étendu miroir du ciel, de l’amour et de ce qu’il ne peut jamais tenir au creux de ses mains. Or, le livre trouve ses racines dans la citation rapportée par le poète au début du livre : "On pourrait imaginer que quelqu'un écrivît une histoire du bleu." (Rainer Maria Rilke). L’histoire ne reste pas moins celle d’une couleur que l’homme chérit depuis longtemps…  

Nous relevons des similitudes dans les caractéristiques idéologiquement symboliques du bleu chez Jean-Michel Maulpoix et Aurélie-Ondine Menninger parmi lesquelles la fleur "myosotis" et l'être féminin fictif "bleue" ainsi que son évolution constante : d'« une histoire du bleu » chez Rainer Maria Rilke à Une histoire de bleu et à Lettres à Bleue... L'être bleu évolue constamment et se métamorphose chez chaque poète. La couleur devient une entité idéologique à part entière ; un personnage poétique conceptuel. Il serait donc fort utile d'étudier un jour l'histoire de bleu en poésie.

 

 

Notes


 


1 Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu, Paris, éd. Mercure du France, 1992, p. 112.

2 Ibid., p. 14

3 Ibid., p. 60

4 Le poète emploie cet adjectif pour qualifier l'amour (qui renvoie au bleu), il s'agit d'un on dit sur ''l'existence de l'amour'' dans le titre du poème de la page 11 « Nous connaissons par ouï-dire l'existence de l'amour. » et d'une ''rumeur'' comme dans le poème de la page.

5 Jean-Michel. Maulpoix, Une histoire de bleu, op. cit.   p. 11

6 Voir la présentation de l’éditeur sur la couverture d’Une histoire de bleu, op. cit. 

7 Il s'agit d'un groupe mythique de femmes, d'origine divine ayant des pouvoirs comme plein d'autres groupes de femmes connus depuis l'antiquité greco-romaine, on peut en citer les nymphes, les naïades, les bacchantes, les ménades, les harpies, etc.

8 Les Muses étaient trois à Delphes et sept à Lesbos. Elles sont neuf dès l'époque classique.

9 Jean-Michel. Maulpoix, Une histoire de bleu, op. cit. p. 11 : « Nous écoutons monter en nous le chant inépuisable de la mer qui dans nos têtes afflue puis se retire, comme revient puis s'éloigne le curieux désir que nous avons du ciel, de l'amour, et de tout ce que nous ne pourrons jamais toucher des mains ».

10 Ibid.,  p. 78 : « […], barbouillée de cerises? Ce désastre n'est rien : tes lèvres sont si désirables. […] Ouvre le bal : ton amour sera sans pitié. »

11 Ibid., p. 77

12 Ibid., p. 86 : « Dans la langue, je suis en transit. ». Voir aussi Myriam Bendhif-Syllas, "Une histoire de l’écrivain maudit. Pascal Brissette, La Malédiction littéraire. Du poète crotté au génie malheureux, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, coll. « Socius », 2005, 410 p. ISBN 2-7606-1978-8", art. publié dans la revue scientifique numérique Acta Fabula, url. http://www.fabula.org/revue/document980.php

13 Voir la citation déjà présente au début de l'article).

14 Comme dans le poème intitulé « Là » (voir p. 42) où le poète qualifie le bleu de ''là'' : trait spatio temporel

15 Cf. Voir la 3èmepartie de ce texte.

16 Voir aussi Aurélie-Ondine Menninger, Lettre à Bleue, éd. Éditinter, coll. L'Échappée belle, 2013 et l'art. de Dina Sahyouni, « Bleue comme la mer, comme l'encre suave... À propos du recueil Lettres à Bleue d'Aurélie-Ondine Menninger », publié dans la revue féministe de poésie Le Pan poétique des muses ; Lettre n°2.

17 Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu, op. cit. p. 42

18 Ibid., voir particulièrement le volet « Une incertaine église », pp. 33-43

19 Ibid., p.36

20 Ibid., p.107

21 Ibid., p. 18

22 Ibid.

23 Pour aller plus loin, voir L'artiste et sa muse : actes du colloque pluridisciplinaire, (dir.) Christiane Dotal et Alexandre Dratwicki ; coordination éditoriale, Virginie Schmitt, Académie de France à Rome, 2006, Paris, Somogy éd. d'art ; Rome,  Académie de France à Rome, 2006

24 Pour en savoir plus, voir  Jean Libis, Le Mythe de l'androgyne, Paris, Berg, 1980, 286 p. ; Foucault Michel, Les anormaux, éd. Seuil, 1999, 368 p. ; Frédéric Monneyron, L'androgyne décadent : mythe, figure, fantasmes , Grenoble, éd. Ellug, 1996, 180 p.

 

 

 

 

 

Corpus ayant servi à la formulation et à la réalisation de cette étude

Maulpoix, Jean-Michel,

L'instinct du ciel, éd. Mercure de France, 2000 ; La poésie comme l'amour, éd. Mercure de France, 1998 ; La poésie malgré tout, éd. Mercure de France, 1996 ;  Une histoire de bleu, Paris, éd. Mercure de France, 1992 (nous insistons plus particulièrement sur certains volets comme le premier, le troisième et le dernier volet (le neuvième est consacré presque exclusivement au féminin « Dernières nouvelles de l'amour », pp. 105-115))

Vaillant, Allain, La poésie. Initiation aux méthodes d'analyse des textes poétiques, Paris, éd. Nathan, 1992, chap. « Images et symboles » (pp. 87-99) et plus particulièrement la 2ème partie ''La figure : entre rhétorique et poésie'', pp. 92-99.

 

 

Pour citer ce texte 


Nelly Taza & Dina Sahyouni, « Des figures féminines dans Une histoire de bleu », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013. Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-des-figures-feminines-dans-une-histoire-de-bleu-117752735.html/Url. http://0z.fr/MLEu2 

 

Auteur(e)s


 

Nelly Taza & Dina Sahyouni

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Poèmes

 

Les arrosoirs, Prendre la clef des champs,

 

 

Sous le griottier, & Une rose gelée au jardin

 

 

Jérôme Aviron

 

 

 

jardin 5

© Crédit photo : Collection Jardins par Claude Menninger

 

 

 

Les arrosoirs

 


 

À Dakar, le 26 mars 2012

Au fond du jardin la vieille serre,

Rouille un peu plus chaque année,

Quand tombent ses carreaux de verre,

Comme une bisaïeule édentée.


 

Entre l’oseille que l’on mâchouille,

Le long des planches tirées au cordeau,

Et les quelques semis de fenouil,

Trainent les fameux arrosoirs d’eau.


 

Lorsque s’annonce la nuit, mamie s’échine,

À les porter en large et en travers,

Pour abreuver les haricots-verts,

Ou la capiteuse glycine.


 

De son coté papi tamise,

Le lopin de terre qu’il vient de bêcher,

Sans chapeau comme il est de mise,

Au grand dam de son épouse fâchée.


 

Mais tous deux savent fort bien,

Que leur nombreuse famille,

Profitera des coings,

Et de la blanche camomille.


 

Dès l’aube jusque tard au soir,

Le potager derrière la maison,

Ne se lasse pas de les recevoir,

Au retour de la belle saison.


 

Théâtre à ciel ouvert,

Des joies simples et de petits drames,

Ce paisible univers,

A bercé mon enfance, plein de charme.


 

Aujourd’hui, il dort dans ma mémoire,

Nourri et logé comme un loir,

À l’abri du temps qui passe,

En ne laissant aucune trace.

 

 

 

 

 

Prendre la clef des champs

  Poème sur le genre (masculin/féminin)

 

 

 

À Lyon, le 28 juin 2012

La clef des champs ouvre bien des portes,

Celle du bureau que l’on supporte,

Ou de notre imagination,

Docile aux pérégrinations.


 

Le beau temps par la fenêtre,

Nous invite à nous estourbir,

Dans l’air embaumé, champêtre,

Qui nous berce avant de dormir.


 

Les fleurs des bois sommeillent,

Dans la pénombre du soir,

Teintée de couleurs vermeilles,

Mortes dans la nuit noire.


 

Fugace, le brouhaha taciturne

Des bêtes sauvages,

Emmaille les courtes heures nocturnes,

Au creux des bocages.


 

Tout le bestiaire enchanté s’anime,

Des grenouilles à la chouette,

Pour accompagner qui badine

Dans les fourrés, drôles de pirouettes.


 

La mousse des taillis,

Est propice aux amoureux,

Loin des aigres baillis,

Blottis le long des chemins creux.


 

Comme l’on se couche, on fait son lit,

Parfois craintif ou sans peur,

On redoute l’hallali,

De tous les petits instants de bonheur.


 

Mais la vraie clef d’une paix profonde,

Se trouve sous la voûte des cieux,

Au chariot d’étoiles vagabondes,

Sages messagères du Bon Dieu.

 

 

 

Sous le griottier

 

 

 

 

À Cormorand, le 1er septembre 2011 

1h00

Depuis quelques années

Elle dort sous le griottier,

Celle qui, le museau altier,

Se plaisait à badiner.


 

Avec le fruit de sa progéniture,

Calinou, ce bon pacha,

Chlorophylle sous les vertes ramées,

S’amusait à chien et chat.


 

Caprice, subtile braque française,

Se laissait souvent prendre au jeu

Des félins de la maison, qui à leur aise

Passaient sous son nez, l’air courageux.


 

Elle savait les esquiver,

Quand d’un brusque bond elle quittait

La terrasse, pour achever

Sa course au pied de la futaie.


 

Ici, elle trouvait quelque fraicheur

Aux longs jours ensoleillés,

Loin du bruit et des marmots rabâcheurs

Qui l’ont souvent effrayée.


 

L’herbe tendre l’invite

À s’allonger de tout son long,

Moments exquis où l’on profite

De ce fort beau vallon.


 

Ce soir, il faudra revenir à la niche

Où son maître l’entraine,

Enfermée la semaine

Dans le chenil dont tout le monde se fiche.


 

Samedi prochain, elle profitera

D’un mince filet de liberté,

À travers les étangs où papa ira

Promener son fusil indompté…

 

 

 

Une rose gelée au jardin

01/94

 


 

Ce matin une rose gelée au jardin,

Pleine d’entrain m’a causé un brin :


 

« Connais-tu mes couleurs, mes senteurs,

Pleines de douceur et de profondeur ?


 

Ne t’en vas pas ami joli,

Ne t’enfuis pas d’ici,

Je te donnerai, foi de rose, toutes ces choses,

Qu’une saison éclose, avec bonheur expose.


 

Je te vouerai ma vie, mes envies et mes folies,

Je chanterai pour toi des airs jolis,

Et toutes nos nuits ne seraient qu’émois ravis.


 

Connais-tu la valeur de mes heures à jamais enfuies ?

Jamais je ne pleure sur des leurs, mauvais amis ».


 

Ce matin une rose fanée au jardin,

Lie de vin s’en est allée au loin…

 

 

 

 

Pour citer ces poèmes

 

Jérôme Aviron , « Les arrosoirs », « Prendre la clef des champs », « Sous le griottier » & « Une rose gelée au jardin »   , Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.

 

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-les-arrosoirs-prendre-la-clef-des-champs-sous-le-griottier-une-rose-gelee-au-jardin-117752730.html/Url. 

 

Auteur(e)

 

Jérôme Aviron, est âgé de 43 ans et plus toutes mes dents, handicapé depuis la naissance. Juriste de formation, il travaille à Lyon pour une collectivité publique. Poète en herbe, il aime écrire comme l’on peint une toile…

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

 

Présentation & traduction



Le mot et l’instant sur

 

 

« Les Jardins de Kew »

 

 

de Virginia Woolf

 

 

François-Ronan Dubois

Université Stendhal — Grenoble 3 ( RARE — LIRE)

 

 

 

 

 

Introduction

 

 

 

 

 

      À l’âge des immeubles et des villes, n’est-il pas curieux que le jardin soit encore, pour nous, cet espace particulier qui, dans une propriété, accueille les réflexions intimes ? C’est que, comme le soulignait Françoise Urban-Menninger, d’Épicure à George Sand, le jardin est d’abord et essentiellement le jardin privé. Pourtant, n’est-ce pas déjà un jardin pour le groupe que celui dans lequel le philosophe grec réunit ses amis ? Public aussi, chez Goethe, le jardin qu’Edouard et Charlotte exposent à leurs visiteurs dans Les Affinités Électives ; public encore le jardin où la Princesse de Clèves surprend le duc de Nemours à rêver. Il existe ainsi une tension entre le jardin fermé, où l’on se réfugie, et singulièrement les femmes, loin du regard oppressant, normateur et trop vivement concupiscent des hommes, et le jardin ouvert aux passants et aux amis, où les conversations font et refont les connaissances communes.

 

   Ce sont ces jardins publics, singulièrement les jardins botaniques royaux de Kew, qui accueillent l’étrange récit de Virginia Woolf. Sans doute cette nouvelle, écrite d’abord en 1919 et jointe au recueil Monday or Thusday de 1921, pourrait illustrer à merveille la poétique de l’écrivaine telle qu’elle la décrit dans ses essais critiques et théoriques. Dans « Les Jardins de Kew », le récit n’est pas suivi ; plutôt, les mots capturent une collection d’instants et isolent, dans la myriade des impressions diverses qui les composent, pour reprendre une image de Woolf, quelques notes particulières dont la récurrence organise le texte : ce sont les couleurs et les fragments de conversations.

Perdu dans le monde complexe et parfois difficilement compréhensible d’un massif de fleurs, le lecteur voit passer les couples de promeneurs et saisit quelques secondes d’une existence que cet isolement rend étrange.


      On se souvient que dans son célèbre essai intitulé Modern Fiction (Fiction moderne), Woolf imaginait d’observer depuis la rue, un soir, par les fenêtres éclairées, la vie des habitants d’une maison bourgeoise, de capturer ces instants particuliers où la grand-mère tricote et la jeune fille se prépare pour une soirée. Chez Woolf, les instants, dont le fourmillement est rendu nécessaire par « la danse populeuse de la vie moderne », pour reprendre le titre de l’un de ses autres essais, les instants sont toujours à la fois tristes et comiques, étranges et presque maladroits quand ils sont ainsi capturés hors de tout. Le défi de la littérature est alors de parvenir à exprimer la complexité de ces secondes où se cristallisent les impressions et les existences.


    Ici, se joue la supériorité de la plume woolfienne : les conversations sont dépourvues de sens et peut-être la syntaxe elle-même échoue-t-elle parfois à rendre compte du réel. C’est à la littérature, en organisant différemment les sensations qui naissent du monde, en choisissant d’autres mots, et parfois simplement une autre ponctuation, de donner du sens à l’instant, qui est la seule appréhension possible des choses. Ainsi Les Jardins de Kew s’organisent-ils comme une épiphanie, transformant lentement le spectacle quotidien d’un massif de fleurs en une révélation de la vie humaine, habitée de désirs oubliés, contenus et en train de naître — de cette vie du jardin qui résiste dans les rouages de la ville.


 

  


Les Jardins de Kew

 

jardin par Sylvie Lander

©Crédit photo : Jardin par Sylvie Lander

 

 

« Les Jardins de Kew », texte traduit de l'anglais par François-Ronan Dubois

Texte original : Virginia Woolf, Kew Gardens, Monday or Thusday, 1921.

 

   

 

 


Là, de l’ovale du massif de fleurs, jaillissaient une centaine de brins peut-être, dont les feuilles, en s’ouvrant à mi-chemin, prenaient la forme d’un cœur ou d’une langue et qui développaient en leur sommet des pétales rouges, ou bleus, ou jaunes, tâchés encore de la couleur du sol dont ils s’étaient élevés ; et du fond rouge, bleu, jaune, de la corolle émergeait une tige droite, rendue rugueuse par une poussière d’or et dont l’extrémité était légèrement recourbée. Les pétales étaient assez larges pour que la brise d’été les remuât, et quand ils bougeaient, les lueurs rouges, bleues et jaunes se couvraient les unes les autres, teintant un peu de terre brune d’une tâche de la couleur la plus mêlée. La lumière tombait sur un gravier lisse et gris, sur la coquille aux veines brunes et circulaires d’un escargot, tombait dans une goutte de pluie dont elle repoussait les frêles murs d’eau avec une telle intensité rouge, bleue et jaune qu’on les croyait sur le point d’exploser et de disparaître. Au lieu de cela, la goutte retrouvait à nouveau son gris argenté et la lumière glissait alors sur la chair d’une feuille pour révéler le réseau de fibres qui s’étendait sous la surface ; et elle bougeait encore pour répandre son illumination dans les grandes étendues vertes sous le dôme des feuilles en forme de cœur et en forme de langue. Puis la brise en haut soufflait plus brusquement et la couleur était jetée dans les airs, dans les yeux des hommes et des femmes qui marchaient dans les Jardins de Kew, en juillet.


Les silhouettes de ces hommes et femmes passaient lentement devant le massif, avec une démarche un peu irrégulière qui n’était pas sans évoquer les papillons blancs et bleus dont le vol de bourgeon en bourgeon zébrait le parterre. L’homme marchait une dizaine de centimètres en avant de la femme, d’un air désinvolte, alors qu’elle adoptait un port plus altier, ne tournant la tête que de temps à autre, pour s’assurer que les enfants n’étaient pas trop en arrière. L’homme gardait cette avance sur la femme à dessein, quoique sans en avoir conscience peut-être, car il souhaitait continuer à se perdre dans ses pensées.

« Il y a quinze j’étais venu ici avec Lily, songeait-il. Nous nous étions assis quelque part par là, près du lac, il faisait chaud et je l’ai suppliée de m’épouser tout l’après-midi. Comme la libellule s’obstinait à tournoyer autour de nous, comme je la revois clairement, la libellule, et sa chaussure avec la boucle d’argent carrée à l’orteil. Tout le temps que je parlais, je voyais sa chaussure et quand la boucle bougeait impatiemment, je savais sans relever les yeux ce qu’elle s’apprêtait à dire : tout son être semblait se trouver dans cette chaussure. Et mon amour, mon désir, était dans la libellule ; pour une raison obscure, je pensais que si elle se posait là, sur cette feuille, sur la large feuille avec une fleur rouge au milieu, si la libellule se posait sur la feuille, elle dirait « oui » aussitôt. Mais la libellule volait encore et toujours autour de nous : elle ne se posait jamais nulle part — bien sûr que non, heureusement que non, ou je ne serais pas en train de marcher ici avec Eléanore et les enfants — Dis moi, Eléanore. T’arrive-t-il de penser au passé ?

Pourquoi cette question, Simon ?

Parce que j’étais en train de penser au passé. J’étais en train de penser à Lily, la femme que j’aurais pu épouser. Eh bien, pourquoi ce silence ? Cela te déplaît-il que je pense au passé ?

Pourquoi cela me déplairait-il, Simon ? Est-ce qu’on ne pense pas toujours au passé, dans un jardin où les hommes et les femmes s’étendent sous les arbres ? Ne sont-ils pas le passé, tout ce qui reste de lui, ces hommes et ces hommes, ces fantômes étendus sous les arbres, le bonheur, la réalité ?

Pour moi, une boucle d’argent, carrée, sur une chaussure, et une libellule.

Pour moi, un baiser. Imagine six petites filles assises devant leur chevalet, il y a dix ans, en bas, près du lac, en train de peindre les nénuphars, les premiers nénuphars rouges que je verrais de ma vie. Et soudain, un baiser, là sur ma nuque. Et ma main a tremblé tout l’après-midi, et je ne pouvais plus peindre. J’ai sorti ma montre et décidé de l’heure à laquelle j’allais m’autoriser à penser au baiser pendant cinq minutes seulement — c’était si précieux — le baiser d’une vieille femme aux cheveux gris avec une verrue sur le nez, la mère de tous les baisers de toute ma vie. Viens, Caroline, viens, Hubert. »


Ils continuèrent à marcher à côté du passé du massif, les quatre les uns à côté des autres ; bientôt leurs silhouettes diminuèrent parmi les arbres et elles paraissaient à demie transparentes alors que le soleil et l’ombre ondoyaient sur leurs dos en de larges formes tremblantes et irrégulières.


Dans le massif oval, l’escargot, dont la coquille avait été teintée de rouge, de bleu et de jaune l’espace de deux minutes ou presque, paraissait désormais bouger très légèrement à l’intérieur de sa coquille ; puis il commença à s’escrimer sur des mottes de terre qui s’effritaient et s’écroulaient sur son passage. On eût dit qu’il avait un but précis en face de lui, à la différence du singulier insecte vert à pattes longues qui tentait de couper son chemin et qui attendit une seconde, les antennes tremblantes comme en pleine hésitation, avant de s’éloigner d’une manière aussi rapide et étrange dans la direction opposée. Des falaises marron dont les gorges abritaient de profonds lacs verts, des abres plats, semblables à des lames, qui ondulaient des racines à la cime, de grands rocs ronds de pierre grise, de grandes étendues friables faites d’une matière fine et qui crissait sur son chemin : tous ces objets entravaient entre deux étapes la progression de l’escargot vers son but. Avec qu’il n’eût pu décider s’il devait contourner la tente arquée d’une feuille morte ou l’attaquer de front, déjà passaient près du massif les pieds d’autres êtres humains.

Cette fois-ci, il s’agissait de deux hommes. Le plus jeune des deux arborait une expression calme peut-être peu naturelle ; il avait les yeux levés et très solidemment fixés en face de lui tandis que son compagnon parlait. Dès que son compagnon terminait de parler, il regardait à nouveau vers le sol, ouvrait parfois la bouche après un long moment, parfois ne l’ouvrait pas du tout. L’homme le plus âgé avait une démarche curieusement inégale et tremblante, il lançait sa main en avant et secouait la tête abruptement, un peu comme un cheval d’attelage las d’attendre devant une maison ; mais chez l’homme, ces gestes étaient incertains et inutiles. Il parlait presque sans s’arrêter : il souriait puis recommençait à parler, comme si le sourire avait constitué une réponse. Il parlait des esprits, des esprits des morts qui, selon lui, étaient en ce moment précis en train de lui dire toute sorte de choses étranges à propos de leur expérience au Paradis.


« Les Anciens connaissaient le Paradis sous le nom de Thessalie, William, et à présent, avec cette guerre, la matière spirituelle roule entre les collines comme le tonnerre. »

Il marqua une pause, parut écouter, sourit, secoua la tête et poursuivit :

« Tu as une petite pile électrique et un bout de caoutchouc pour esseuler le câble — isoler ? — esseuler ? — bon, passons les détails, rien ne sert d’entrer dans des détails qui ne seraient pas compris — bref, la petite machine peut se poser n’importe où sur la tête de lit, disons, sur un petit promontoire d’acajou. Toutes les finitions ayant été effectuées par des artisans sous ma direction, la veuve applique son oreille et invoque les esprits par des signes, comme convenu. Ah, les femmes ! Les veuves ! Les femmes en noir ! »


À cet instant, il parut apercevoir la robe d’une femme dans le lointain qui, dans l’ombre, paraissait être d’un violet sombre. Il ôta son chapeau, plaça une main sur son cœur et se précipita vers elle, en parlant et en gesticulant avec fièvre. Mais William l’attrapa par la manche et poussa une fleur du bout de sa canne pour détourner l’attention du vieil homme. Après l’avoir regardée un moment d’un air confus, le vieil homme se pencha pour tendre l’oreille et parut répondre à une voix qui en émanait, car il commença à évoquer les forêts d’Uruguay qu’il avait visitées des centaines d’années plus tôt, avec la plus belle des jeunes femmes de l’Europe. On pouvait l’entendre parler dans un murmure des forêts d’Uruguay tapissées des pétales cireux des roses tropicales, des rouge-gorges, des plages de sable fin, des sirènes, des femmes noyées en mer, et pendant ce temps, il se laissait tirer plus loin par William, dont le visage affichait peu à peu un regard de stoïque patience sans cesse plus profond.


Deux vieilles dames arrivèrent, qui suivaient ses pas d’assez près pour être légèrement intriguées par son comportement ; elles étaient d’origine modeste, l’une était grasse et hommasse, l’autre était svelte et avait les joues roses. Comme la plupart des gens de leur extraction, elles étaient ouvertement fascinées par tout signe d’excentricité qui dénotât un cerveau dérangé, singulièrement chez les nantis ; mais elles étaient trop éloignées pour savoir si le comportement n’était celui que d’un excentrique ou effectivement d’un fou. Apès qu’elles eurent observé le dos du vieil homme pendant un moment en silence et qu’elles se furent échangé en biais un regard entendu, elles continuèrent à tricoter ensemble leur dialogue fort compliqué.


« Nell, Berthe, Beaucoup, Arrête, Phil, Papa, il dit, je dis, elle dit, je dis, je dis, je dis…

Ma Berthe, Sœur, Bill, Grand-Père, le vieil homme, du sucre

Du sucre, de la farine, des sardines, des légumes,

Du sucre, du sucre, du sucre. »

La grosse dame regardait, à travers le rideau des mots qui tombaient, les fleurs qui demeuraient immobiles, fermes, dressées dans la terre, avec une curieuse expression. Elle les voyait comme un dormeur qui sort d’un profond sommeil voit un chandelier en bronze réfléchir la lumière d’une manière inédite, et ferme ses yeux, et les ouvre, et voit à nouveau le chandelier de bronze, se réveille enfin soudainement et fixe le chandelier de toutes ses forces. Ainsi la lourde dame s’était-elle finalement arrêtée en face du massif de fleurs oval et avait cessé même de prétendre écouter ce que l’autre femme disait. Elle restait là, laissait les mots tomber sur elle, balançant le haut de son corps d’avant en arrière, regardant les fleurs. Puis elle suggéra de trouver un endroit où s’asseoir pour prendre le thé.


L’escargot avait désormais examiné toutes les méthodes possibles pour atteindre son but sans contourner la feuille morte ni l’escalader. Sans songer même à l’effort nécessaire pour escalader une feuille, il doutait que la fine structure qui vibrait avec des craquements si alarmants quand il ne la touchait que du bout de la corne pût supporter son poids et ce fut ce qui le décida finalement à ramper en dessous, car il y avait un endroit où la feuille se soulevait assez du sol pour le laisser passer. Il venait à peine de glisser sa tête par l’ouverture, de considérer le haut plafond brun et de s’habituer à la froide lumière brune quand deux autres personnes passèrent dehors sur la pelouse. Cette fois-ci, ils étaient tous les deux jeunes : un jeune homme et une jeune femme. Ils étaient tous les deux dans leur première jeunesse, ou même dans la saison qui précède la première jeunesse, dans la saison qui précède le moment où la douce corolle rose de la fleur se libère de son enveloppe gommeuse, quand les ailes du papillon, même pleinement développées, restent immobiles au soleil.


« On a de la chance que ce ne soit pas vendredi, fit-il observer.

Pourquoi ? Tu crois à la chance ?

Ils te font payer six centimes le vendredi.

Qu’est-ce que c’est que six centimes, de toute façon ? Ca vaut bien six centimes.

Quoi, ça ? Qu’est-ce que tu veux dire par « ça » ?

Oh, tout ça… Je veux dire… Tu sais ce que je veux dire. »


De longs moments séparaient chacune de ces remarques ; elles étaient articulées d’une voix impersonnelle et monotone. Le couple se tenait immobile au bord du massif de fleurs et, ensemble, ils enfonçaient profondément le bout de son ombrelle dans la terre meuble. Le geste, et le fait que sa main demeurait sur les siennes, exprimait leurs sentiments d’une étrange manière, comme ces mots brefs et insignifiants exprimaient quelque chose également, des mots aux ailes trop courtes pour leur lourd corps de sens, impropres à les transporter loin, qui s’arrêtaient donc maladroitement sur les objets les plus communs qui les entouraient et qui étaient si grands pour leurs mains inexpérimentées ; mais qui savait (et c’était ce qu’ils pensaient en enfonçant l’ombrelle dans la terre) les précipices cachés en eux ou les étendues de glace qui brillaient au soleil de l’autre côté ? Qui savait ? Qui avait jamais vu cela auparavant ? Même quand elle s’interrogeait sur la sorte de thé que l’on servait à Kew, il sentait que quelque chose planait derrière ses mots, quelque chose de solide et ample derrière eux, et le brouillard très lentement se dissipa — ô, Grands Dieux, qu’était-ce que ces formes ? — de petites tables blanches, des serveuses qui la regardaient d’abord elle et ensuite lui ; et voilà l’addition qu’il allait payer avec une vraie pièce de deux shilling, et c’était réel, tout réel, il s’en assurait en faisant tourner la pièce entre ses doigts dans sa poche, réel pour tous sauf pour lui et pour elle, même à lui cela commençait à sembler réel ; et ensuite — mais c’était trop excitant pour rester immobile à penser, et il retira avec un geste brusque le parasol de la terre, impatient de trouver l’endroit où l’on prenait le thé avec d’autres personnes, comme les autres personnes.

« Viens, Trissie, il est temps d’aller prendre le thé.

Mais où est-ce que les gens prennent le thé, demanda-t-elle avec un frémissement d’excitation fort étrange dans la voix, regardant vaguement autour d’elle et se laissant conduire le long du chemin dans l’herbe ; son parasol trainait derrière elle, elle tournait la tête de ce côté, de celui-là, elle oubliait le thé et rêvait de descendre par ici puis par là, elle se souvenait des orchidées et des grues parmi les fleurs sauvages, de la pagode chinoise et d’un oiseau à crête rouge, mais il continuait à l’entraîner.


Ainsi les couples les uns après les autres, dans la même errance irrégulière et indécise, passaient à côté du massif de fleurs et s’y trouvaient enveloppés par les voiles successifs d’une vapeur bleue et verte, dans laquelle d’abord leurs corps avaient une substance et une certaine couleur, mais où plus tard se dissolvaient et substance, et couleur, dans l’atmosphère verte et bleue. Comme il faisait chaud ! Si chaud que même le passereau préférait sauter, comme un oiseau mécanique, jusqu’à l’ombre des fleurs, en faisant de longues pauses entre un mouvement et le suivant ; au lieu de voleter insouciamment, les papillons dansaient les uns au dessus des autres, dessinant de leurs ailes blanches et vibrantes le contour d’une colonne de marbre brisée en haut des plus hautes fleurs ; le toit en verre de la palmeraie brillait comme si tout un peuple d’ombrelles vertes et brillantes s’était ouvert sous le soleil ; et dans le bourdonnement de l’avion, la voix du ciel d’été murmurait de toute la force de son âme. Jaune et noir, rose et blanc de neige, formes de toutes ces couleurs, hommes, femmes, enfants étaient portés une seconde sur l’horizon puis, en voyant l’étendue jaune sur l’herbe, ils vacillaient à la recherche de l’ombre des arbres, se dissolvaient comme des gouttes d’eau dans l’atmosphère jaune et verte, y mêlaient légèrement le rouge et le bleu. Il semblait que tous les corps lourds et grossiers s’étaient effondrés dans la chaleur et, immobiles, restaient blottis contre le sol, mais leurs voix sortaient d’eux en ondulant, comme si elles avaient été des flammes serpentant hors du corps de cire d’une bougie. Des voix. Oui, des voix. Des voix sans mot, qui brisaient le silence avec de tels secrets contentements, une telle passion et un tel désir, ou des voix d’enfants, si fraîches de surprises ; qui brisaient le silence ? Mais il n’y avait pas de silence : toujours les omnibus à moteur tournaient leurs roues, activaient leurs engrenages ; comme un grand réseau de poupées russes toute d’acier qui tournaient sans cesse les unes dans les autres, la ville murmurait ; et au-dessus les voix criaient fort et les pétales d’une myriade de fleurs jetaient leurs couleurs dans les airs.

 


Pour citer ce texte


François-Ronan Dubois, « Le mot et l’instant sur "Les Jardins de Kew" de Virginia Woolf », traduction et introduction de l'anglais du texte de Virginia Woolf, «  Kew Gardens », Monday or Thusday, 1921, texte illustré par Sylvie Lander, Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013.

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-le-mot-et-l-instant-sur-les-jardins-de-kew-de-virginia-woolf-117752724.html/Url.http://0z.fr/o85k0


Auteur(e)


 

 

François-Ronan Dubois est agrégé de Lettres Modernes, doctorant contractuel en littérature française à l'Université StendhalGrenoble 3 (RARE-LIRE). Spécialiste de la littérature française du dix-septième siècle et singulièrement de l’œuvre de Marie-Madeleine de Lafayette, il est l'auteur de plusieurs articles et communications sur La Princesse de Clèves, sur Marie-Madeleine de Lafayette et sur des questions de théorie littéraire. Il publie régulièrement des comptes rendus dans la revue Acta Fabula et participe aux manifestations internationales (colloques, séminaires, journées d'études, etc.) en lien avec ses recherches. François-Ronan Dubois est également auteur d’une traduction et d’une introduction de l’essai de Virginia Woolf Comment devrait-on lire un livre ?, parue dans L’Atelier de théorie littéraire, sur Fabula.

Blog : url. http://contagions.hypotheses.org/

 

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

 

Critique

 


La musique à travers l'écriture poétique

 

 

 

ou La musique inconnue

 

Dina Sahyouni

 

 http://www.fabula.org/actualites/documents/56592.gif

© Crédit photo : Couverture de l'éditeur

 

 

  « À vrai dire, je n’écris pas, je note, furieusement. » 1

« Cette Muse, en effet, que l’on appelle musique (les neuf muses sont toutes musiciennes) grimpe et redescend les pieds nus, durant toute la nuit, des escaliers de verre… Si son pas est aussi lent, c’est afin que chacun prenne le temps d’y compter les grains de sa propre poussière. » 2

« Joue ce soir dans l’église une mince claveciniste qui porte une robe violette profondément décolletée dans le dos. De ce tringle de peau blanche, sous le regard absent de la Vierge, dans la lumière tremblante des cierges, semble sourdre la musique ; cette chair diaphane et douce, irréalisée par la mélodie, […] »3

 

 

 

     La musique inconnue est une étude parue aux éditions José Corti, collection « En lisant en écrivant », en avril 2013 de l'essayiste Jean-Michel Maulpoix4. Le titre de ce livre est emprunté au poète Arthur Rimbaud : « Des châteaux bâtis en os sort la musique inconnue. » comme on peut le constater au début de l‘ouvrage. Le livre regroupe 7 essais brefs et soigneusement présentés. Certains des sous-titres de La musique inconnue sont empruntés aux poètes cités par l'auteur Maulpoix. 

 

    Dans cet ouvrage, Maulpoix étudie les discours théoriques et poétiques tenus par les poètes sur la musique. À travers les écrits des poètes des XIXe et XXe siècles, l'essayiste dévoile les liens entre poésie et musique en révélant l'existence d'un imaginaire de la musique chez les poètes5 : une certaine manière de la concevoir (et de la rendre) dans leurs textes se dessine au fil des pages de l‘œuvre. C’est en quelque sorte, le traité relatant le renouveau esthétique de la poésie dite moderne. Nous soulignons également la présence d’une certaine théorie de la musique propre aux poètes de la période citée témoignant de son importance en tant qu’art indépendant de l’écriture et surtout en tant que constituant fondamental de la poésie.

 

    En fait, Jean-Michel Maulpoix revient sur une période charnière de l’histoire de la poésie moderne (dans l’histoire de la littérature) en examinant la « Crise de vers »6 et la « Poésie pure »7.

Dans « le dernier quart du XIXe siècle »8 s’opère, en effet, la naissance du « système moderne des genres »9. C'est le renouveau du lyrisme après la mort de Victor Hugo. Maulpoix décrypte les discours et certains écrits de Mallarmé, Baudelaire, Valéry, Rimbaud, Proust et d’autres auteurs afin de dévoiler leur vision d’une poésie musicale libérée des contraintes de l’époque classique et du romantisme d’un Lamartine ou d’un Hugo. Les poètes sont obsédés par le métronome interne de chaque corps rendu instrument : un cor ou une lyre résonnant différemment…

 

 

Le vers libre rapproche musique et poésie. L’oreille se voit affranchie du ''compteur factice'' d’un mètre de douze syllabes au ''mécanismes rigide et puéril''. À présent, ''quiconque avec son jeu et son ouïe individuels se peut composer un instrument.'' Il peut donner à entendre la musique de sa propre existence, sa modulation particulière, apporter ''une prosodie neuve, participant de son souffle''. […] à renouer la mélodie de son âme, puisque toute âme, écrit Mallarmé, ''est une mélodie qu’il s’agit de renouer ; et pour cela, sont la flûte ou la viole de chacun.'' L’homme est un instrument à cordes et à souffle, ainsi que s’en souviendra Paul Claudel dans ses ''Réflexions et propositions sur le vers français''[...] »10

 

 

Délaissent la métrique classique, les poètes réinventent la poésie, et l’alexandrin (composé de 12 syllabes ou pieds) devient le symbole d’une ère désuète, lointaine et artificielle…

Le vers libre répond, semble-t-il, aux nouvelles attentes esthétiques en s’éloignant de la métrique artificielle de l’alexandrin pour épouser les métriques de l’âme de chaque poète et pour rappeler l‘origine mythique de la poésie. Jean-Michel Maulpoix nous invite donc dans La musique inconnue à retrouver dans une de ces nombreuses querelles frappant la poésie — nous savons que ces querelles ont fait évoluer ce que l’on en pense ainsi que sa définition — c’est le débat littéraire sur sa musicalité : il ne s’agit pas ici d’une simple question de silences et de sonorités, de rythmes et de rimes, de prosodies et de phonèmes, mais de retrouver puis de s’emparer d’un pouvoir suprême de la poésie rappelant le chant originel celui des sirènes et de Mnémosyne. Certains poètes de l'époque pensent que la poésie est musique... 

 

     

     Les poètes de la fin du XIXe siècle songeaient en accordant une importance primordiale à l’architecture musicale du poème aux effets du pouvoir enchanteur de la musique. Ils voulaient toucher tout cela dans ce retour aux origines et surtout en proposant la notion de la « Poésie pure ».

 

Or, on se rappelle déjà les débats littéraires houleux qui ont animé la « Querelle des Anciens et des Modernes » et surtout ses phases durant la fin du XVIIe siècle et le premier quart du XVIIIe siècle. Avec des acteurs comme Fénélon, l’abbé Dubos et ceux de la fameuse « Querelle d’Homère » avec Houdar de la Motte (chef des Modernes, académicien, traducteur, dramaturge, a vécu entre 1672-1731) et Anne Dacier née Le Fèvre (savante et académicienne connue sous le nom de Mme Dacier, elle était à la tête du parti des Anciens, a vécu entre 1654 et 1720), questionner la versification, examiner les rythmes naturels des langues, leurs qualités et défauts, leurs supériorités et infériorités, leurs aptitudes à rendre la beauté des poèmes traduits, l'origine des rimes et leurs fonctions sont des préoccupations théoriques et esthétiques très importantes aux XVIIe et XVIIIe siècles.

 

 

 

Le retour vers le chant primitif

 

 

        Si les deux mythes fondateurs de la poésie l’attachent à la musique, l’un d’entre eux, met en évidence l’origine commune de la musique et de la musique matérialisée par la divinité Mnémosyne (la mémoire, la mère des neuf Muses) car la musique est avant tout le souvenir : la réminiscence, c’est le « chant primitif »11 émis par l’homme en découvrant la beauté du monde. Ce chant représente la porte d’entrée dans l’immoralité, dans l'intemporel, dans le temps divin, celui des dieux de la mythologie. Et la musique constitue ainsi un élément fondamental de la poésie :

 

Cette origine mythique de la poésie est, dès l’Antiquité, un lieu commun du discours théorique : l’hypothèse d’un chant primitif, antérieur au vers littéraire, légitime par avance le lien supposé entre musique et poésie. Dès l’origine, notre deuxième élément de définition semble avoir valeur de dogme : la poésie est musique, Eustache Deschamps, un des premiers auteurs Français d’art poétique, l’affirmait déjà en 1392 […] Par un étrange renversement, la poésie serait donc la vraie musique, dont l’autre — la musique du chant ou des instruments — constituerait l’imitation artificielle. Sans en proposer une formulation aussi radicale, tous les poètes ont exprimé la même conviction sur la musicalité de la poésie, qu’ils ont tenté de prouver en adaptant aux textes les techniques de la musique. Partant de considérations sur la longueur supposée des syllabes, on a rythmé les vers en blanches, noires ou croches ; d’observations phonétiques, notamment sur la hauteur des phonèmes, on a inféré des règles mélodiques ; ici ou là, on n’hésite pas à parler de polyphonie, d’euphonie, d’harmonie, etc. Stéphane Mallarmé, qu‘on ne soupçonnera pas d‘accueillir sans réflexion les clichés littéraires, s‘inscrit dans la même tradition […] »12

 

Le discours d’Alain Vaillant nous permet de comprendre le choix de Maulpoix de démarrer son étude à partir de la fin du XIXe siècle où un tournant majeur se joue entre poésie et musique. Dans la citation rapportée d’Une histoire de bleuau début de ce texte, Maulpoix dévoile à demi-mot sa pensée de la poésie bien influencée par le lyrisme décrit dans La musique inconnue : une quête inlassable de la musique des mots. Le verbe « noter » mis en italique (en relief) diffère du verbe « écrire » : « noter » est plurivoque, contrairement à « écrire » qui ne permet pas de produire l'écart recherché entre le poète et l’écriture.

 

       Nous soulignons que la « Poésie pure » est une formule déjà employée par Baudelaire et Hugo, mais c'est l'abbé Brémond qui redéclenche l'ancien débat littéraire sur la fameuse musicalité de la poésie. Selon lui, il s'agit de permettre à la poésie de retrouver sa musique (atteindre l'ineffable, le divin) en la débarrassant de ses contraintes classiques (rimes, métriques, etc., à l'instar d'un Fénélon...) ou de l'aider à égaler l’art musical : la musique (devenir un art sans pensées (sans utilité) et arriver à toucher ses origines (sa quintessence)).

 

 

        Dans « La nuit sera blanche et noire », l’essayiste rêve13 d’une écriture qui ne se réfère ni à la poésie, ni à la musique et dit aussi ceci : « Plus que les sonorités de la musique, son silence m’obsède. Qu’elle existe aussi, dans un corps de femme, avec un mutisme obstiné, bouche serrée, langue nouée… Comme n’écoutant plus que le sang qui circule dans ses veines. Ou la sève invisible de l’arbre qui s’est dressé dans son oreille. Et qu’elle « exprime » telle tension d’âme en se passant des mots ! ». Maulpoix offre au lectorat des indices pour dresser un portrait théorique de sa pensée de l'écriture. Une sorte de didascalies parsème l'ouvrage et arrache à l'essayiste sa pensée profonde sur ce qu'il étudie. En suivant les jugements éparpillés dans l'essai, on arrive au septième et dernier volet où sa pensée s'exprime librement. Le chiffre 7 rappelle le mythe de la création du monde en 7 jours ainsi que le nombre des muses (qui sont aussi musiciennes). L'étude est aussi remplie d'autres d'indices et de symboles : ce n'est point de Fatras symbolique mais d'un ensemble de détails constituant le fils rouge de l'imaginaire poétique décrit de la musique.

 

    Et l'on ne peut que souligner la présence de la musique sous le signe féminin de la femme aimée : le premier chapitre s'ouvre sur l’auteur démarrant son étude par l’image d’une musicienne. L'instrument est le piano et elle est à la fois la femme et la musique... Le septième et dernier chapitre intitulé « Musique et bruits de chaises » reprend les représentations des femmes musiciennes et des figures mythiques "muses" pour décrire ce que c'est la poésie chez l'essayiste-poète...

Dans le même état d'esprit et partant de la vision mallarméenne de la poésie, l'essayiste nous explique comment le poète Stéphane Mallarmé se donne à la poésie en songeant au mystère14. Les poètes se voient déjà en compositeurs et musiciens comme les muses, Apollon, Pan, Orphée, rendant ainsi à la musique toute sa noblesse. Quant au poète Paul Valéry, il rêvait « d’un poème où se retrouverait quelque chose des divisions savantes d’un orchestre. [… et de] Moi pur »15.



 

      Si c'est Edgar Poe qui avait « ouvert la voie. […] c’est avec Baudelaire que la poésie a commencé de se prétendre pure, de s’isoler définitivement ''de toute autre essence qu’elle-même'', et de se préoccuper seule de sa propre perfection, afin de reprendre à la musique le bien qu’en son âge romantique celle-ci lui avait dérobé »16. Maulpoix relate le virement opéré par Edgar Poe et orchestré par Baudelaire dans la voie de l’épuration de la poésie (censée être un retour vers ''le chant primitif'').Les autres chapitres se succèdent et avec eux, l'imaginaire de plusieurs poètes se proclamant musiciens déploie tous ses attributs. Une idée fixe crée de la musique des mots un espace de réflexion sur la musicalité propre à la poésie qui est présente comme la vraie musique...

 

   
   

     Mais qu'est-ce que c'est la « poésie pure » ? Nous faisons un arrêt bref pour en parler. Dans le Dictionnaire d'Henri Morier, on trouve la définition suivante : « Est poésie pure, dans un poème réalisé, en vers ou en prose poétique, tout ce qui constitue, indépendamment du sens des mots, à recomposer chez le lecteur l’enchantement du poète. L’énoncé des idées, leur enchantement, les comparaisons même, toutes choses qui peuvent être immédiatement et sans effort traduites en prose ordinaire ou dans une langue étrangère quelconque, constituent l’impur.Telle est, en bref, la thèse défendue par Henri Bremond (1865 croix 1933) au cours d’un débat fameux qu’il souleva le 24 octobre 1925 et qui passionna l’opinion des lettrés. On la trouve exposée, avec un bonheur variable, dans ''La Poésie pure", "Prière et Poésie", "Racine et Valéry". Comme l’a judicieusement montré E. Winkler, la notion de la poésie pure présente chez Bremond plusieurs aspects successifs, distinctifs et partiellement contradictoires. »17. La poésie pure semble avoir sa propre valeur qualitative : le mysticisme. Et l'on comprend que cette poésie « vit dans un présent intemporel, où les mouvements tendent, même dans l’épopée, à s’annuler au sein de l’essence. Et cette dernière, étant identité. Espérance poétique ou l’état d’âme du poète, peut être transmis au lecteur. ''Le propre de l’expérience poétique est d’être communicable''. Le poète prophète.Une différence originelle entre le discours et ce qu’il appelle le chant. »18. La poésie pure, c’est l’Anima, l’intimité ou à l’intime de l'entité voire de l’être. Elle vise le retour à la simple harmonie imitative dont parle Aristote dans son art poétique. Il s'agit de débarrasser la musique et la poésie de leurs artéfacts par ce retour au chant primitif, à l'imitation naturelle19. Et « La poésie pure est une réalité psychique indéniable. Mais sa communicabilité est aléatoire. »20. Et l’on songe que la ''vraie'' poésie est l’expression ultime de la musique :

 

 



Longtemps, la poésie française s’est imaginée musique grâce à l’emploi du vers syllabique » (vers caractérisé par le nombre déterminé de syllabes qui le composent) et de la rime ; sur les rapports problématiques qu’entretiennent la poésie et la versification, les remarques qui suivent s’efforcent de clarifier des termes du débat.21



"Car, ce n’est pas de sonorités élémentaires par les cuivres, les cordes, les bois, indéniablement mais de l’intellectuelle parole à son apogée que doit avec plénitude et évidence, résulter, en tant que l’ensemble des rapports existant dans tout, la Musique" (Mallarmé, Crise de vers, 1896)22

 

 

"À ce degré d’idéalisme", la poésie pure est la musique dans son état d'imitation naturelle et « la perfection poétique qui, si elle était accessible, se dissoudrait dans le silence de la pure contemplation : ''Le silence est la Poésie même pour moi'' (Vigny,Journal d’un poète). « Car l’univers est force et matière, mais aussi ordre et harmonie : le mythe figure un lien consubstantiel entre le réel et la musique »23. Or l'on redécouvre l'ampleur des débats qui agitaient les littéraires de l'époque dans la citation ci-dessous de François Bon :

 

 

Textes fondamentaux de notre modernité : "Les fidèles à l'alexandrin, notre hexamètre, desserrent intérieurement ce mécanisme rigide et puéril de sa mesure ; l'oreille, affranchie d'un compteur factice, connaît une jouissance à discerner, seule, toutes les combinaisons possibles, entre eux, de douze timbres." [...] "Le poète d'un tact aigu qui considère cet alexandrin toujours comme le joyau définitif, mais à ne sortir, épée, fleur, que peu et selon quelque motif prémédité, y touche comme pudiquement ou se joue à l'entour, il en octroie de voisins accords, avant de le donner superbe et nu : laissant son doigté défaillir contre la onzième syllabe ou se propager jusqu'à une treizième maintes fois. M. Henri de Régnier excelle à ces accompagnements, de son invention, je sais, discrète et fière comme le génie qu'il instaura et révélatrice du trouble transitoire chez les exécutants devant l'instrument héréditaire"24

 

 

Les critères esthétiques modifient le sens même de la poésie. C'est la modernité critique de la poésie qui installe ses nouvelles normes.

 

 

 

De la musicalité de la poésie vers la poésie de la musique

 

 

 

        La musique est la belle « inconnue » qui intrigue l'essayiste et le pousse à comprendre les débats sur la musicalité de la poésie. Cette musique émane des mots, des images sonores, des phonèmes, et surtout d'une esthétique sensualité se réclamant toutefois de la rigueur. Chez certains poètes, la musique de la poésie est la porte ouverte vers le Mystère, l'intemporel, l'enchantement, la réminiscence et la voix. La musique est après tout l’âme de la poésie... Or, le lyrisme de la fin du XIXe siècle exige la métamorphose des poètes en musiciens et compositeurs de partitions. Si le rythme de la prose poétique se rapproche de certains tempos bien connus, la mélodie fait défaut. Et l'harmonie se dérobe également. La versification comme la prose souffrent de ne pas atteindre une musique qui s'esquive perpétuellement. Le retour vers le chant primitif est une voie parmi d'autres pour exprimer le besoin des poètes de se réconcilier avec la poésie de la musique (ou ses effets poétiques en eux).La musique de la poésie (ou sa musicalité) n’est pas celle des musiciens mais celle des poètes. La musique de la poésie diffère de la poésie de la musique. Une esthétique sonore, auditive se constitue. Même si le poète est une voix, il demeure un musicien des mots et non pas des notes. Le dernier volet « Musique et bruits de chaises »25 exprime une partie de ce que l’essayiste-poète pense de la musique. Une certaine sérénité s’empare de son esprit et se décrit.

 

 

 

La réminiscence de l'amour

 


   
Après avoir étudié le point de vue de Rimbaud de la musique de la poésie, c'est grâce à "La petite phrase de de Vinteuil"dans le roman-fleuve deProust À la recherche du temps perdu (dans le quatrième chapitre « Des airs de musique qui nous reviendraient... » ) que Maulpoix explore le pouvoir mystérieux de la musique de nous rappeler l'amour.  La souvenance de l'être aimé (un agencement) crée chez l'auditeur la réminiscence. Les poètes recherchaient à reproduire dans leurs poèmes cette faculté de la musique qui leur appartient, selon l'origine mythique de la poésie d'après ce que l'on a déjà dit plus haut...

 

 

 

 

    La poésie chez Maulpoix reflète l'amour et elle est aussi la voix : la voix d'un poète, de l'être aimé, de l'instrument. L'amour est aussi le souffle... Dans « Un souffle autour de rien », « Des airs de musique qui nous reviendraient…», « Voix silencieuses » et « Filets de voix », l'essayiste revient sur la notion de l'amour qui fait entendre le chant intérieur, la ''vraie'' poésie selon les poètes de l'époque étudiée.  L’ïambe fondamental (un temps faible et un temps fort) est le métronome interne de l'homme d'après Claudel (dans ses Réflexions et Propositions sur le vers français, NrF, 1925) et qui nous rappelle la vie. C'est le tempo du cœur, du souffle, de la poésie...26 Nous attirons, par ailleurs, l'attention des lectrices et lecteurs de ce texte sur l'importance de la notion de "souvenance" dans l'œuvre poétique et théorique de l'auteur Maulpoix. Le terme lui-même fait partie intégrante de son vocabulaire lyrique et s'allie avec d'autres termes comme ''amour'', ''mémoire'', "bleu", "poésie" et "musique". Cela traduit en partie ce qu'il pense de la poésie et nous renvoie au septième et dernier volet de La musique inconnue. Mais, il n'y a pas que la musique qui intéresse les poètes, la peinture aussi entretient une relation charnelle avec la poésie dans les temps modernes : avec Baudelaire puis Apollinaire, on passe de l'architecture sonore à l'architecture visuelle (comme les calligrammes, le spatialisme, etc.).

 

 

 

Penser l'écart entre poésie et musique

 

 

     Jean-Michel Maulpoix questionne ainsi dans La musique inconnue l’essor même de la modernité de la poésie en dénonçant le processus mythique qui est à l’œuvre et l’attachement des poètes à l’image idyllique d’une poésie enchanteresse capable d’égaler la musique. Une certaine relation charnelle entre la poésie et la musique se fait entendre (nous soulignons aussi que ces arts sont féminin en français). Comment la poésie sourdine la musique ? Comment le corps du poème sourdine les notes non pas uniquement dans le corps du lecteur mais dans celui du poète. À vrai dire, Maulpoix nous fait entendre l'écart entre poésie et musique :  c’est la voix d’une poésie caractérisée par la manie musicale, par les chimères sonores sourdinant céans des signes. Et pour ainsi dire, ce lyrisme naissant miroite une folle envie des poètes d’exprimer leurs timbres de voix poétiques, une profondeur sonore symbolique et une alchimie phonétiques signe les poèmes de cette période. Le poète devient ainsi l’alchimiste des sons : une sémiotique sonore teintée de misère d’un rossignol solitaire se vouant au chant de son propre émoi.

 

   

      De la musique avant tout, nous passons à la musique surtout et l’on ignore ce que la poésie est réellement : une histoire d’harmonie mêlée de dysharmonies et de dissonances, une histoire de consonnes et de voyelles comme chez Rimbaud traquant partout les sinuosités et la callosité des lettres. Écrire avec le métronome de son cœur, avec celui des fées, conduit les poètes à un mutisme sonore, à une sourde noise musicale et la poésie s’éloigne encore de la musique... On produit une poésie subliminale, une voix sans voie musicale. Chanter avec les signes : c’est dire la musique autrement. Dans cet essai, Maulpoix attire notre attention sur les défaillances des visions musicales et poétiques de cette période qui ont produits certes la modernité poétique mais aussi celle de la poésie dite maudite. Les silences, les vides, les pauses, les blancs, les calligrammes, les silences, les arrêts, les les intervalles dans les textes poétiques ne sont pas ceux de la musique, ils en diffèrent...

 

 


Notes


1 Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu, éd. Mercure de France, 1992, p. 86


2 J.-M. Maulpoix, La musique inconnue, éd. José Corti, 2013, coll. En lisant en écrivant, p. 106


3 Ibid., p. 114


4 Voir aussi l'annonce de parution de cet ouvrage dans le Hors-série n°1 (mai 2013) de la revue Le Pan poétique des muses : « Invitation à lire : Jean-Michel Maulpoix, La musique inconnue, éd. Corti, coll. En lisant en écrivant, 2013 »


5 Voir la présentation de l’éditeur sur la couverture de La musique inconnue : « Ainsi ne lira-t-on pas dans ce livre, à proprement parler, une étude sur la musique, mais une suite d’essais sur certaines idées que l’écriture poétique s’en fait et sur les songeries qu’elle développe à son propos. Puisque depuis toujours « les routes de musique et de poésie se croisent », les pages qui suivent s’attardent un peu sur ce que pensent les mots de la belle inconnue qui s’éloigne… »

 

6 Vous pourriez consulter par exemple l’article de François Bon,  « Stéphane Mallarmé : "Crise de vers"», publié par la revue Remue.net., url. http://www.tierslivre.net/litt/mallarmCDV.html.

 

7 Voir à ce sujet l’article « Poésie pure » dans l’œuvre d’Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, éd. PUF, 1961 et 1989 (pour ce livre : 4ème édition revue et augmentée), livre publié avec l’aide du Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique.

 

8 Ibid. p. 26

 

9 Voir, « Cours de M. Antoine Compagnon. Huitième leçon : ‘’Le système aujourd'hui’’ », dans « Colloques en ligne » du site Fabula, url. http://www.fabula.org/compagnon/genre8.php. Et pour aller plus loin, voir Michèle Finck, Poésie moderne et musique "Vorrei e non vorrei" : essai de poétique du son, Paris, éd. H. Champion, coll. Bibliothèque de littérature générale et comparée, 2004. 

 

10 Voir J.-M. Maulpoix, La musique inconnue, op. cit., p. 25

 

11 Cf. Alain Vaillant, La poésie. Initiation aux méthodes d'analyse des textes poétiques, Paris, éd. Nathan, 1992, p. 17Cf. Alain Vaillant, La poésie. Initiation aux méthodes d'analyse des textes poétiques, Paris, éd. Nathan, 1992, p. 17

 

12 Voir pp.17-18 

 

13 Cf. pp. 12-13

 

14 Cf. p. 13 : « Désireux que la poésie rivalise avec la musique en sa prétention au ''Mystère'', Mallarmé s’y essaie. »

 

15 Voir p. 17

 

16 Ibid.

 

17 Cf. p. 914 de l'article « Poésie pure » dans Henri Morier,      op. cit. art. pp. 914-922.

 

18 Ibid., p. 915

 

19 Ibid., p. 916

 

20 Ibid., p. 920

 

21 Cf. Alain vaillant, op. cit., p. 20

 

22 Ibid. 

 

23 Ibid.    

 

24 Cf. François Bon, « Stéphane Mallarmé : "Crise de vers"», publié par la revue Remue.net. url. http://www.tierslivre.net/litt/mallarmCDV.html

 

25 Voir J.-M. Maulpoix, La musique inconnue, op. cit., pp. 103-115

 

26 Voir Henri Morier,   op. cit.,  p. 1189 : « c’est au grand Aristote qu’est attribuée la théorie selon laquelle le rythme cardiaque serait à l’origine du tempo poétique. Cette théorie a été reprise par les modernes. »

 

 

 

Bibliographie


Bon, François, « Stéphane Mallarmé : "Crise de vers"», publié par la revue Remue.net. url. http://www.tierslivre.net/litt/mallarmCDV.html

Finck, Michèle, Poésie moderne et musique "Vorrei e non vorrei" : essai de poétique du son, Paris, éd. H. Champion, coll. Bibliothèque de littérature générale et comparée, 2004. 

« Cours de M. Antoine Compagnon. Huitième leçon  : ‘’Le système aujourd'hui’’ », dans « Colloques en ligne » du site Fabula, url.http://www.fabula.org/compagnon/genre8.php).

Lewinter, Roger (éd. scientifique), Stéphane Mallarmé, La musique et les lettres ; Crise de vers, lecture des textes (C.D.), Paris, Éd. Ivrea, 1999, 1 vol. (34 p.) ; 24 cm + 1 CD Audio

Maulpoix,  Jean-Michel, Une histoire de bleu, éd. Mercure de France, 1992.

Morier, Henri, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, PUF, 1èreédition 1961 ; 4ème édition revue et augmentée, 1989, (livre publié avec l’aide du Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique).

Vaillant, Alain,  La poésie. Initiation aux méthodes d'analyse des textes poétiques, Paris, éd. Nathan, 1992.

 

 


Pour citer ce texte 


Dina Sahyouni, « La musique à travers l'écriture poétique ou La musique inconnue », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-la-musique-a-travers-l-ecriture-poetique-ou-la-musique-inconnue-117752720.html/Url. http://0z.fr/8Ou5D

 

Auteur(e)


Dina Sahyouni 
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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

 

Poèmes érotiques

 

 

Sur les sentiers d'Éros :

 

 

poèmes extraits

   

Marc Bernelas

Textes reproduits avec l'aimable autorisation de l'auteur

 

   http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/73/L'amour_Blesse.jpg?uselang=fr

Crédit photo : L'amour Blessé par Jules Lefebvre (1836–1911)

 

 


 

Quand nos petites fées

Lèvent le voile

Elles ajoutent du mystère

Au mystère

 

De l’habit qu’elles jettent

À la nudité qu’elles offrent

On s’égare sur les chemins

Du désir

Ne sachant

Que dire que faire

Tant nous sommes

Fascinés

Par l’approche

D’une geste hors le temps

D’éternité soupçonnée

 

 

 

 

 

Tant de marches

Tant de sueur

— La sueur du plaisir —

Pour atteindre

Le septième ciel

Mais

Le retour sur terre

— Nous le savons —

Ne se peut faire

Sans grande tristesse

 

Ainsi découvrons-nous

La douleur du bonheur

 

 

 

 

 

 

Que tintent les notes

De son corps de muse

Sous mes doigts joueurs

D’une jam* sucrée

 

Que passe par ses lèvres

Une mélopée venant

Du ventre —plaine—

Où je pose la joue

 

Que s’ouvrent enfin

Les pétales que parfument

Les eaux du désir

Pour ma chair impatiente

 

*confiture

 

 

 

 

 

Horizon dentelles

Pour mes mains

-grands papillons chauds-

Qui se posent

Sur le velouté

De ses cuisses

Et mes doigts

Qui picorent

Le grain de sa chair

 

Horizon dentelles

Jusqu’aux abords

De la source

Où piaffent mes désirs

 

 

 

 

 

 

Si grand

Ce verger d’Elle

Que je n’en puis

Goûter tous les fruits

Et si m’enivre

À n’en plus finir

Odeurs et saveurs

Je fais vœu

De ne jamais

Succomber

À la tentation

De la sobriété

 

Elle en verger :

Mon au-delà d’ici-bas

 

 

 

 

 

Et je pense

À son corps à sa peau

Ses lèvres ses seins ses fesses…

 

Tant de douceur

Au mystère mêlée

Que je ne puis

En explorer tout le possible

 

J’y pense et j’en rêve

J’en rêve…

Sans trêve…

Tant et tant

Qu’Elle me semble parfois

Habiter un songe

 

 


Pour citer ces poèmes


Marc Bernelas,  « Sur les sentiers d'Éros : poèmes extraits  », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.
Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-sur-les-sentiers-d-eros-poemes-extraits-117752711.html/Url. 

 

Auteur(e)

 

 

Marc Bernelas

   

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