1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Poèmes

La Maison des Pages,  

 

 

La mêlé, Le Papillon d’Or,  

 

 

 

L’être maison &  Ô Toi, ma Terre !

 

Camille Aubaude

Textes  reproduits avec l'aimable autorisation

de la poétesse et de sa maison d'édition

  

 

 

  http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c5/Falero_Luis_Ricardo_Lily_Fairy_1888.jpg

Crédit photo : La fée Lily par Luis Ricardo Falero (1851–1896) 


La Maison des Pages

 

 

 

Puis j’ai enseigné le Mystère des fées

Régénérée par un fleuve d’ambre :

Qui peut m’entendre quitter ma chambre

À Minuit dans la Maison des Pages ?

 

Près de ma sœur endormie, je m’éveille.

Et j’appelle le Sommeil à grand cri.

Il vient à sa guise ; muet, il veille

Sur la nuit de la Maison des Pages.

 

Tendre secret d’une habitation

Partagée où la respiration

D’une Âme coule sur les marches

De pierre de la Maison des Pages.

 

Fantasia de papiers et de livres

En des pièces de matière en fusion.

En bas, dans la cuisine, le café

Parfume l’entière Maison des Pages.

 

J’inscris l’étrange maison sur une île,

L’île de mes cahiers aux plages

Où courent les chiens noirs. J’écris le flux

Des orages de la Maison des Pages.

 

De jour et de nuit, les vagues soulèvent

Une femme seule et humble attachée

À des ombres, espoir de rencontres

Près des autels de la Maison des Pages.

 

Têtes de morts aux yeux éclairés

De bougies ; là, des tables sont dressées

Près d’un vaste squelette posé contre

L’acacia de la Maison des Pages.

 

Des crânes jaillissent d’un coffre,

Volètent vers le miroir qui réfléchit

Le désordre de choses étrangères

Au calme de la Maison des Pages.

 

Ah ! comme cette maison est mienne.

Les décorations funèbres, les chandelles

Du jardin et l’autel des sacrifices

Me ramènent à la Maison des Pages.

 

Cèdres, tilleuls et marronniers s’élèvent

Contre le mur érigé par le Poète

Pour le malheur de trois générations

Nées en prison dans la Maison des Pages.

 

Papiers découpés mauves et blancs, squelettes

En carton-pâte jouant de la guitare

Fleurs safran et portraits d’êtres absents

Sont les images de la Maison des Pages.

 

Deux jeunes mariés très amoureux

Lèvent l’un vers l’autre leurs crânes dénudés.

Je peux croire au bonheur parfait.

Charmant augure en la Maison des Pages.

 

Rites, vibrations, terres dévastées,

Puissiez-vous conjurer les supplices

Quand hagards et voûtés, nous porterons

Les Poètes dans la Maison des Pages.

 

Offrandes déposées par les vivants

Au goût des revenants, bijoux complices,

Rires trémoussant de la plénitude

Des trépassés de la Maison des Pages.

 

Fantasmagorie mêlant mort et vie ;

Terre druidique aux temples endormis ;

Regards acérés des carcasses en carton,

Veilleurs sacrés par la Maison des Pages.

 

Viens, réchauffe-toi, anime la passion !

Toutes les portes s’ouvrent sans raison,

Quand des milliers d’ombres violettes

Balaient les sols de la Maison des Pages.

 

Seule face aux diplômes, aux articles

Et photos jaunis suspendus aux murs,

Pour souffler au loin les pensées faciles,

J’expire l’air de la Maison des Pages.

 

Les murs suintent, enserrant la paresse,

M’empêchent de quitter la Forteresse.

Ils assiègent les visions marcescibles

Qui fusionnent dans la Maison des Pages.

 

Vision émaillée de matins d’été

Où l’Amour naît d’un visage enchanté,

Se relève dans le regard embrumé

Du visiteur de la Maison des Pages.

 

Ames tendues, courbées, corps autrefois

Embrasés, vos sourires irradient,

Vos esprits ensemencent les arcures,

Points cardinaux de la Maison des Pages.

 

Ô mon âme vivace ! l’orbe de ton chant

Élargit les voûtes de la chambre,

Vient sculpter la pierre d’absence

Dès Minuit dans la Maison des Pages.


 

 

 

 

 

 

La mêlée

 

 

 

La Poésie éveille la risée

tel le péché d’originalité.

Les bannis de talent sont bouche bée

Si, impavide, rayonnante Beauté

elle rit au-dessus de la mêlée.

 

Quand elle descend dans l’arène,

elle attire sur ses arbres la foudre.

Piétinée, massacrée, elle peine

à aider ceux dont il faut découdre

les marchands au sourire amène

qui se rient du talent.

 

 

 

 

 

Le Papillon d’Or

 

 

 

Souviens-toi des papillons bleus, jaunes et blancs,

Des sphinx aux yeux de pourpre voltigeant

Dans le parfum des joncs du jardin d’enfance.

 

Souviens-toi de l’âge voué à la chrysalide

Où les filets taraudent les chenilles,

Éclats furtifs sur le trèfle d’émeraude.

 

Les astres révulsés bondissent sur ton corps.

Sur l’herbe noire, des iris bleus, jaunes ou blancs

Défient le ciel pour défendre le roc éventré.

 

Toi qui meurs, vois éclore le Papillon d’Or !

Il est seul ; il cisaille de son vol dégingandé

La cime qui voulait danser avec le soleil.

 

Je rêve ses courbes ouvertes pour l’aulnée,

Un jour glissant dans l’ondoiement des nymphes.

Vois son aile ruisseler des buées de l’arc en ciel !

 

Je t’aimais papillon fort, tel que moi, morcelé,

Quasimodo d’une architecture brimbalée :

Tu es le ciboire de la Nature bénie d'amour.

 

Danse, danse, papillon blanc, bleu et or,

Danse au seuil du jardin d’enfance,

  Sphinx à l’œil de sang, voilier de l’âme

 aux antennes fossoyeuses de la Terre.

 

 

 

 

 

 

 

L’être maison


 

 

I

 

 

Écoute-moi ! je tombe, disloquée

par la sécheresse, saturée d’errance,

lourde d’intempéries, femme restée

debout qui relève les morts au champs

d’honneur : j’aspire à quoi ?

 

Maison, regarde-moi ! J’enlève tes pierres.

Tes pans de bois glissent de mes doigts.

Et tes briques ? En miettes au pied du rocher.

Qu’en dis-tu ? Je fantasme la nuit,

J’aurais dû, je ferai… le crime parfait.

 

Les murs de ma demeure implorent ton retour.

Entends leur doux appel, toi qui erres, délaissé !

Que ta voix ne trouble pas celle qui aime,

Et cherche à regarder le futur,

Pétrifiée d’enfance.

 

Présence des pierres qu’aucun vent ne frôle,

Craquements de l’ouverture des abîmes,

Prison de silence dans l’espace de l’été.

Je suis lasse, encore vivante.

Je pleure pour exister.

 

 

 

 

 

 

II

 

 

 

Dans les murs, il y a des voix,

les chants légers d’autrefois.

Des algues s’étirent dans l’ombre,

un flot de présences sans nombre.

 

Je t’embrasse dans la maison

et puis je vais dans mon jardin

survivre enivrée de nuages.

 

La lumière ouvre des brèches

dans les pièces emplies de bruit :

c’est la pluie contre les carreaux.

La rue jaillit d’un réverbère.

 

Je t’enlace dans la maison

et puis je dis à mon jardin

de recueillir l’eau des nuages.

 

Les herbes poussent au creux des murs,

Les fleurs se referment le soir.

J’inspire l’odeur des broussailles,

senteurs des chambres dans la nuit.

 

Je t’épouse dans la maison,

telle le lierre du jardin

je m’élève jusqu’aux nuages.

 

Les oiseaux enchantent les arbres

qui respirent dans ma mémoire.

Le corbeau dit : sois immortel !

Nos corps se noient dans la maison.

 

 

 

 

 

Ô Toi, ma Terre !

 

 

 

 

Colombe qui porte le Nom,

sais-tu que je suis faite pour me brûler les ailes

comme les Papillons amoureux de la Flamme ?

 

Je suis bien hors de mon pays

en des Maisons aux langues étrangères

dont j’entends l’Essentiel !

 

Reine de la Paix, tu es Celle qui est.

Il est encor une Mission extrême,

lavée des désirs impurs du fatras catholique

sous l’écorce pleine de vers de notre basse époque

aux émotions déréglées, aux attentes vaines

qui se veulent éblouies mais ne sont que prisons

depuis que le grand capital entretient

un faux rêve.

 

Ah ! la Terre m’étreint

Elle ne dit rien en vain

Terre de Genèse !

Elle donne sa Volupté d’airain

bruissant d’oiseaux et de graines de vie :

 

Quinoa 

Quiwicha

 

et de fruits :

 

Grenada

Passion

 

Le Bonheur est en ce monde pas dans l’autre.

 

Tu le dis, ô Mon Ange

au Visage radieux, si exaltant, qu’il faut le croire !

Parée de nobles Boucliers d’Or

lorsque volètent d’incandescents Papillons,

Tu l’enfouis en mon Âme

pour nous éveiller en Grâce et en Beauté.

 

Je t’aime, oui, comme je t’aime

d’Amour sacré !

     

 

Pour citer ces poèmes

 

Camille Aubaude, « La Maison des Pages », « La mêlé », « Le Papillon d’Or », « L’être maison » & « Ô Toi, ma Terre ! »  (poèmes reproduits avec l'aimable autorisation de la poétesse et de sa maison d'édition), Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.  

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-la-maison-des-pages-la-mele-le-papillon-d-or-l-etre-maison-o-toi-ma-terre--117752875.html/Url.

 

Auteur(e)

Camille Aubaude, née à Paris, est la poétesse française contemporaine la plus invitée et la plus traduite à l’étranger. Son doctorat sur Gérard de Nerval, Le Mythe d’Isis, a posé les bases de ce mythe littéraire. Il a été écrit en même temps qu’un essai d’histoire littéraire innovant un enjeu majeur de la critique moderne: Lire les femmes de lettres(1993). Dans les années 2000, le recueil Poèmes d'Amboise, relié au récit poétique, La Maison des Pages, et à La Sphynge, ont rencontré une audience internationale. Camille Aubaude est connue pour son utilisation des formes poétiques rares, les ballades, les rondeaux, les épyllions, des miniatures épiques. Un des thèmes récurrents de son œuvre est la femme mythique. « Les beaux textes sont une bénédiction. Ceux de Camille Aubaude nous prennent à chaque fois. Lumière, douceur, vérité, plaisir renouvelé, enchantement d’une langue superbe, puissamment subtile, tissée des pieds à la tête par la beauté. » (cf. 
Marie-Hélène BREILLAT)

   

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Poèmes

 

La  femme du Harem,

 

 

La  fleur maladive 

 

&

 

Le lierre 

  François Térrog

 

 

jardin 6 72

©Crédit photo : Collection Jardins par Claude Menninger

 

 

 

La femme du Harem


 

Elle disait

Je suis prise au piège

Mon corps est tourmenté

Mais le hamac défait ne semblait condamner

Son joli maquillage et ses cheveux soyeux

Sa gorge délicate et ses pieds minuscules

Et le drap blanc planté entre deux arbres longs

Semblait dire à Monsieur

Voyez la paix m’habite

Je ne suis point esclave d’aucun parti

Ni fille tributaire d’un délire des aïeux

Et les grandes herbes vertes

S’affolaient sous le vent

Et elle riait heureuse

Glosant de ses serments

Autour  du carré vert

Un tapis d’ornement

Avec des fruits secs et puis quelques bougies

Elle disait

Je ne suis   nue que pour vous mon bel ami

Mais  déjà son front hanté mentait obstinément

D’un tatouage doré  au creux d’une douleur

Le poids de son passé  comme un encre du cœur

 

 

La fleur maladive


 

 

Je suis la femme aimée

Fleur bien maladive

Qui demande à éclore

Au soleil de l’amour

 

J’ai pour pétale corole

Corole de velours

Et  mon sang est si frais

Qu’il enchante le jour

La rosée du matin

Abîme ma douleur

Et  celui qui me voit à la lueur de l’aube

Sait que parfois de  fleur malade une belle est éclose

Une belle sans souci

Courant dans son jardin

Disant à Monseigneur

 

La ronce à votre honneur

Et le cœur au garçon

J’ai habillé ma jupe

D’un beau sourire fripon

 

 

 

Le lierre

 

Elle ne vit plus pour lui

Mais elle vit pour un autre

Et son jardin planté est un chemin de lierre

Et s’en va puisatier comme d’un retour d’enfer

Souffrant de la chaleur tout près des herbes chaudes

Et son heure est un jour qui change de lumière

Des ténèbres aux grands jours

Un bellâtre amoureux

Qui lui dresserait des lianes

Dans son corps tenté

Pour mieux dire à la chaire

Vous êtes plus q’humaine

Ainsi redevenir, la plus belle et la même

Pour l’autre qui l’inspire

Femme Satan  sourire

Et le souper est prêt

Voila ses invités

Qui dinent négligemment  près d’un chemin de roses

Aux épines joyeuses

 

      

Pour citer ces poèmes


François Térrog, « La  femme du Harem », « La  fleur maladive »  & « Le lierre », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1erjuin 2013.  

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-la-femme-du-harem-la-fleur-maladive-le-lierre--117752860.html/Url.   

 

Auteur(e)

 

François Térrog, auteur de 2 ouvrages de poésie Les Espaces Murmurants (Éditions Praelego, 2011),  Magnétique  (autoproduction,  The bookedition,  2012). Titulaire de Maitrise de droit à l'Université de Rennes I, adjoint administratif, Térrog François est un jeune homme (34 ans) appréciant la poésie, la musique, la littérature et les arts d’une façon générale. Proposant notamment des créations poétiques, musicales, des nouvelles sur le blog : url. http://terrog.blog.lemonde.fr 

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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Poèmes


À te voir

 

 

&


La muse et le poète 


 Khalifa Baba Houari 

 

 

jardin 6 72

©Crédit photo : Collection Jardins par Claude Menninger

 

 

 

À te voir


 

 

À une femme de l'autre bout... 


 
 

À te voir

Les cerisiers fleurissent en été

Ils acceptent une seconde floraison

Ils s’insurgent contre la saison

Et leur destin

Dans le jardin

Déploie une toison

Sur laquelle s’étend la muse


 

*****
 

Rose rose

Des pétales jusqu’à la tige

À te voir

Mon pauvre sang se fige


 

   

*****


 

Le printemps et l’été

Tous les deux étaient

Dépendants de ton sourire

Ils ne naissaient

Que lorsqu’il se dressait

Florissant comme un délire.   


  

 

 

La muse et le poète


 


Un matin frais

Comme l’aire dans les hauteurs

Comme l’est au petit matin

Une jeune fleur

Le poète

Rencontre sa muse

Plus lumineuse

Qu’une méduse

Plus fine

Que le parfum

Qu’offre au monde

Comme une onde

Ronde

Une fleur qui est

Aussi brune que blonde

 

Le poète rencontre sa muse

La muse chantant

Offre

Du sens

De l’encens

Le poète tenant sa lyre

Cherchant les mots dans

Sa tirelire

Compose

Avec des pétales une rose

Un océan pour l’avenir…..



 

 

 

Pour citer ces poèmes


Khalifa Baba Houari,  « Supplique du souffle »,  Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013.

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-a-te-voir-la-muse-et-le-poete-117752857.html/Url.

 

Auteur(e)

Khalifa Baba Houari est né à Méknès en 1964. Il y a suivi ses études primaires, secondaires et universitaires. Il a fait sa formation professionnelle en tant que professeur du secondaire du français langue étrangère à l’École Normale Supérieure de Méknès et à l’École Normale des Garçons à Douai en France.

Homme de culture de caractère à la fois humaniste et encyclopédique. Il écrit, en arabe, en français et parfois en anglais, la poésie, le théâtre, la nouvelle, le roman, le scénario. Critique littéraire, il aime travailler en profitant de tous les courants et de toutes les écoles et les théories de la critique. Il a publié quelques-uns de ces écrits (création littéraire et critique littéraire) dans des journaux et des revues marocains et arabes et sur son site web en arabe. Il pense publier ses manuscrits (plus d’une dizaine dans des domaines différents du savoir et de la création littéraire) sans y donner une grande importance (l’exemple de Kafka l’a toujours tenté). Traducteur de l’arabe en français et vice-versa, il traduit par plaisir les œuvres de ses amis. Une de ses traductions est publiée chez Édilivre à Paris. Pédagogue et didacticien, il s’intéresse à l’enseignement et à ses problèmes. Il a publié en ligne un Précis grammatical qui traite de la grammaire française. Passionné d’art dramatique, il a écrit, monté et mis en scène plusieurs pièces de théâtre surtout pour enfants. Vouant son intérêt au travail associatif, surtout dans le domaine culturel, il dirige, étant le président de l’Association Chorouq Méknassi,  l’organisation de trois activités annuelles nationales et arabes (on commence l’ouverture sur l’international) : la rencontre de la nouvelle, le colloque sur la poésie et le festival du patrimoine populaire.

 
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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Nouvelle

Mon beau jardin

 

Aude Kalfon 

 

 

 

jardin 5

©Crédit photo : Collection Jardins par Claude Menninger

 


 

Monsieur le Procureur Général près la Cour d'Appel de Douai, 

 

Par la présente, j'ai l'honneur de former un recours contre la décision de classement sans suite prise par le Procureur de la République de B. concernant ma plainte pour destructions et dégradations. 

Je tiens à signaler qu'après un temps de répit, les faits ont recommencé. Dans l'avis de classement, il est mentionné que la personne qui a commis l'infraction n'a pas été identifiée. Pourtant, il me semble qu'un soir, une patrouille de police est intervenue et que les agents 

ont relevé l'identité des jeunes présents à ce moment-là. 

 

J'ai 88 ans. J'entretiens mon potager depuis plus de cinquante-cinq ans. Il est ma vie. Je pensais terminer celle-ci tranquillement. Mais ces incivilités répétées me perturbent, elles influent négativement sur ma santé. Je me sens abandonnée, impuissante, non considérée. Mon travail est piétiné, il y a de quoi déprimer ! 

Lors d'une réunion de quartier, monsieur le maire s'est déclaré incompétent sur la question. Si la mairie n'est pas concernée, si la police ne peut rien faire, mon cas devient désespéré. Pourtant, il me semble que le problème pourrait être facilement résolu en interdisant efficacement l'accès de la cour de l'école, en instaurant des patrouilles de police régulières, ou en installant un filet de protection au-dessus de la clôture entourant la cour de l'école pour empêcher le ballon d'atterrir dans mon jardin. 

Veuillez agréer, monsieur le Procureur Général, l'expression de ma considération distinguée. 


 

Eva Krupa épouse Zurek 

3 rue Claude Monet 

L. (Pas-de-Calais) 

*

La loi confie au procureur général le traitement des recours contre les décisions des procureurs de la République de son ressort qui, pour une raison ou une autre, ont choisi de ne pas faire examiner les plaintes par un tribunal, mais de classer les procédures. Exercer cette tâche au nom du procureur général n'entre pas dans mes attributions habituelles. Mais le magistrat qui les examinait a été muté, il n'a pas encore été remplacé, et avec un autre collègue, nous nous sommes partagé ses fonctions.

Chaque matin, des piles importantes de dossiers arrivent sur nos bureaux. Pour éviter d'être noyés, nous nous efforçons d'évacuer les piles sans tarder, expérimentés que nous sommes devenus dans la lecture rapide des procédures.

D'où vient que mes gestes machinaux s'arrêtent après que j'ai parcouru la lettre envoyée par madame Zurek, que mon regard se détourne du bureau pour s'orienter vers la fenêtre et au-delà d'elle, vers les toits de la ville ? Je sens immédiatement que je ne vais pas pouvoir traiter ce courrier de la même manière que les précédents.

Oui, je suis émue qu'une dame s'adresse à l'autorité lointaine, mystérieuse, appelée « procureur général », pour lui faire part de l'amour qu'elle porte à son potager, à son jardin, et qu'elle puisse considérer qu'une telle autorité est susceptible d'être attentive à l'exposé des troubles subis par ce lieu si cher. Cette dame a l'âge de ma propre Maman, qui a dû abandonner la maison de plain-pied qu'elle avait occupée pendant plus de cinquante ans et le jardin qui l'entourait pour rejoindre un appartement sans balcon ni terrasse. Quel chagrin pour ma mère de ne plus pouvoir toucher la terre,

biner et observer les fleurs au fil des saisons !

J'en ai assez des réponses institutionnelles, dont on se demande si elles sont en mesure de prendre en considération l'être humain. Peu à peu germe en moi l'idée d'aller vérifier sur place si la situation de madame Zurek est aussi digne d'intérêt que je le pressens.

C'est cela : moi, Catherine Guitton, avocate générale près la cour d'appel de Douai, je me rendrai samedi prochain à L., ville minière que je n'ai pas encore eu l'occasion de visiter, et je passerai par la rue Claude Monet.

 

Ne disposant pas de GPS, je regarde avant de partir le plan que j'ai imprimé à partir d'un site internet. Je repère la manière dont je dois quitter l'autoroute. J'observe que la rue Claude Monet fait partie d'un entrelacs de voies et qu'il me faudra être particulièrement attentive pour ne pas m'y perdre.

Voilà, j'ai pris la voiture, j'ai quitté Douai et je viens d'abandonner l'autoroute. Je passe devant les deux terrils célèbres en raison de leur gémellité. Le quartier de L. où habite Madame Zurek est situé à proximité de celui d'entre eux qui est encore gris foncé, alors que l'autre a été recouvert de végétation. Une fugitive sensation d'oppression m'empoigne : il ne doit pas être facile de vivre à proximité d'une telle masse sombre, qui apparaît menaçante.

Je ne réussis pas à trouver immédiatement la rue Monet. Mais les écriteaux au début de chaque voie portent des noms de peintres. Je ne dois pas être loin. Il est de toutes façons préférable de ne pas me garer à proximité immédiate de l'habitation recherchée. Des rues droites, perpendiculaires entre elles, quadrillent le quartier. C'est un ancien coron, dont les maisons sont jointes deux à deux.

Chaque paire est séparée de l'autre par un espace. Toutes les maisons sont entourées d'un jardin. Il y a peu de mouvement, une ou deux voitures, une ou deux mobylettes. Les lieux paraissent bien paisibles en cette matinée de fin de semaine.

Je suis maintenant dans la rue Monet. J'aperçois une silhouette baissée près d'un arbre. Je m'approche. Serait-il possible que Madame Zurek soit justement cette silhouette ? Aucun doute : je marche sur le trottoir de l'autre côté de la rue et je constate que le numéro de la maison au niveau de laquelle la personne se trouve est celui du courrier adressé au procureur général. La silhouette s'abaisse et se relève. Elle tient un balai dans une main et de l'autre, elle retire les mauvaises herbes autour de l'arbre.

Madame Zurek est grande. Elle a des cheveux gris, mis en plis. Elle porte des lunettes, une jupe jusqu'en haut des mollets, évasée et à petites fleurs, ainsi qu'un tablier. Ses jambes, longues et fines, aux varices apparentes, sont à l'air. Un morceau de sparadrap est fixé au talon gauche. Ses pieds sont chaussés de mules en tissu, également fleuri.

Au moment où je passe, elle lève la tête et regarde de mon côté. Nous nous disons bonjour.

Évidemment, Madame Zurek doit être à mille lieux de penser qu'elle vient de faire un signe de tête à la personne qui a réceptionné son courrier et qui réfléchit à la réponse qui pourrait lui être donnée.

Je suis vêtue d'un jean, d'un pull marin de coton à rayures gris clair et blanches, de sandalettes confortables. Avec une telle tenue, ma taille moyenne et mes cheveux châtain coiffés à la Louise Brooks, je ne ressemble sans doute guère plus à un magistrat qu'à vélo, quand je prends celui-ci pour aller au travail !

La maison de cette dame forme un angle. Toujours en adoptant la démarche naturelle de la personne qui sait vers quelle destination elle se dirige, j'oriente mon parcours de sorte à pouvoir emprunter la rue perpendiculaire. C'est la rue où de l'autre côté de l'habitation, se trouve l'école. Je continue à marcher dans cette nouvelle rue, puis dans la suivante. Cela me permet de découvrir le jardin de Madame Zurek. Mon coeur se serre, car il est effectivement le plus beau des jardins. En tout cas le plus beau de ceux que j'ai observés depuis que j'ai garé la voiture. Un charmant jardin de curé.

Composé d'une partie potager, avec des rangées rectilignes, comprenant notamment des plants de tomates et de haricots. Ailleurs foisonnent les fleurs du mois de Marie, des pivoines rouges et blanches, des iris mauves, des marguerites, des ancolies roses et violacées, des agapanthes. La clôture est formée d'un grillage et d'une haie, pas très élevés. S'épanouit aussi un noisetier à feuilles rouges. Mais les panicules de deux lilas blancs sont fanées.

Je reviens sur mes pas, pour me retrouver devant l'habitation. Madame Zurek est rentrée, je peux plus facilement observer sa maison, qui a été construite avec des briques rouges. Autour des fenêtres et dans la partie supérieure du bâtiment, des briques beiges et d'un rouge plus clair forment des motifs géométriques. La porte d'entrée est encadrée par des arbustes, desquels jaillissent des roses dodues, purpurines et jaunes.

Il me faut m'éloigner. Je n'ai plus rien à faire à cet endroit. Toutefois, je n'ai pas envie de rejoindre immédiatement ma voiture. Je marche, sans trop savoir où mes pas me conduisent. J'aborde une artère rectiligne, au bord de laquelle un épicier ambulant s'est arrêté, rassemblant autour de son véhicule quelques personnes. Très loin, au bout de cette avenue, s'élance un chevalement chapeauté d'un campanule. Je me dirige dans sa direction. Le coron, bien que situé en hauteur, était sans horizon. Celui-ci surgit, là et maintenant.

Je n'entends pas les voitures. Je suis dans mes pensées. Je comprends mieux le problème exposé par la requérante dans son courrier : alors que l'école est fermée, des enfants ou des adolescents en escaladent sans doute les grilles pour jouer au ballon dans sa cour goudronnée. Intentionnellement ou pas, ils lancent avec force le ballon vers la propriété de Madame Zurek. Il atterrit dans le jardin. La clôture n'étant pas suffisamment élevée, les jeunes recherchent leur bien sans se préoccuper des dégâts qu'ils commettent.

 

Soudain, je ne sais comment cela se produit, j'entends un murmure. À la fois dans mon cœur et à mes oreilles, l'âme de Madame Zurek se met à chuchoter quelque chose :

— « Je suis née en 1923 à Towska Wilschana. À l'époque, cette ville était située en Pologne.

Maintenant, elle appartient au territoire ukrainien. Mes parents sont d'abord partis exploiter les mines de charbon de Westphalie. Puis, comme tant d'autres mineurs polonais expérimentés, ils ont été appelés par le gouvernement français pour venir travailler dans le nord de la France, en raison des pertes humaines importantes laissées par la première guerre mondiale.

Lorsque les compagnies des mines ont décidé de construire elles-mêmes des maisons pour leurs ouvriers, elles ont pensé à leur adjoindre un jardin. Le jardinage était encouragé pour éviter que le mineur, après sa longue journée de travail dans la fosse, ne se rende le soir à l'estaminet du coin.

Une coupe en argent était attribuée au jardinier amateur ayant fourni non seulement le meilleur travail, mais aussi le travail le plus soutenu durant le plus de temps. À chaque fête des jardins, la coupe changeait de mains. Celui qui la transmettait en recevait une copie destinée à lui rappeler qu'il avait, un jour, gagné le concours.

Connaissez-vous le goût de mes compatriotes pour les fleurs, qu'ils offrent aux hommes comme aux femmes ? Une maison polonaise ne se conçoit pas sans fleurs. Entourant ses murs, elles accueillent le visiteur, dont elles réjouissent l'œil. Autrefois, ici comme ailleurs dans le bassin minier, les habitations des mineurs venus de Pologne étaient plus fleuries que les autres. Leur potager avait un dénominateur commun : les choux, les concombres et la marjolaine. Ah, quelle odeur prégnante que celle des choux !

Chaque samedi à heure fixe, la compagnie des mines imposait aux riverains de sortir les balais pour nettoyer les caniveaux, encombrés des poussières de charbon. Un employé de la mine faisait couler l 'eau depuis la pompe. Les femmes en profitaient pour laver la surface du trottoir en brique. Ah, comme ma mère s'échinait, comme elle s'efforçait que son bout de trottoir soit aussi net que celui de ses voisines françaises ! Elle se sentait responsable de son trottoir comme du sol de sa maison.

J'ai encore le rectangle de lin sur lequel elle avait brodé au point de tige une marmite fumante reposant sur un fourneau et les mots de l'adage « où règne la propreté, tout est meilleur ».

Voilà pourquoi vous m'avez trouvée ce samedi matin dehors à balayer le trottoir. Voilà pourquoi je suis attachée à mon jardin, à l'embellir. Et puis, autrefois, sur les places autour des pompes à eau, les garçons s'exerçaient au football avec une simple boîte de conserve, ou avec un ballon qu'ils avaient confectionné en roulant ensemble des morceaux de chiffon. Leurs tirs ne pouvaient entraîner des dégâts pour nos fleurs. »

Sur le chemin du retour, ayant repris le volant de ma voiture, je pense :

— « Cette affaire n'a d'importance que pour Madame Zurek et pour moi. Comment convaincre d'autres personnes d'y consacrer un peu de temps et d'attention ? »

 

Au parquet général de Douai, nous avons élaboré deux lettres-type pour traiter les recours contre les décisions de classement sans suite. La première, nous l'adressons au requérant. Nous accusons réception de sa requête et lui expliquons que nous allons demander au procureur concerné la copie de la procédure et ses observations sur les mérites du recours. La seconde, nous l'envoyons au procureur pour lui réclamer effectivement cette copie. En général, nous réussissons à faire partir ces courriers dans les quinze jours de l'arrivée du requête. Mais la réponse du procureur, elle, ne nous parviendra pas avant deux mois.


Je connais bien l'adjoint du procureur de B. J'ai antérieurement travaillé avec lui et il a décelé en moi le grain de folie qui, soudain, peut me faire sortir des sentiers habituels. Par chance, il vient à la cour d'appel de Douai la semaine prochaine. Il va frapper à la porte de mon bureau pour venir me saluer. Aussi, je lui prépare une copie de la requête.

Mon collègue ne semble pas surpris outre mesure par l'histoire que je lui raconte et mon transport incognito sur place. Pour le moins, sa bonne éducation l'incite à ne laisser paraître aucun signe d'étonnement. Dès le lendemain, il m'adresse par fax les copies des procès-verbaux établis par le commissariat de police de L.

 

Alors je dus reconnaître que la procédure n'avait pas été mal diligentée. Madame Zurek était venue déposer plainte en novembre de l'année précédente pour des faits commis à plusieurs reprises depuis le printemps de la même année. Elle expliquait que les adolescents reprenaient eux-mêmes le ballon dans son jardin en endommageant la clôture. Ils piétinaient les légumes. Quand elle leur faisait part de son mécontentement, ils l'insultaient, la traitant de « vieille pute ». Parfois, excédée, elle leur confisquait l'objet de ses tourments et le cachait dans sa remise. Mais une fois, ils avaient forcé la porte de celle-ci, et brisé la tôle de la toiture.

La difficulté était que madame Zurek ne pouvait donner aucun élément permettant d'identifier ces jeunes. Le maire de L. était intervenu avec énergie au près du commandant de police :

— « Cette affaire doit être traitée prioritairement. Il en va de la tranquillité de mes administrés. Je suis intransigeant sur cette question. Je compte sur votre collaboration efficace. Le problème sera évoqué lors de la prochaine réunion avec les forces de l'ordre. »

Aussi les services de police avaient repris contact avec Madame Zurek, qui les avait assurés que le calme était revenu. Dans un procès-verbal, le sous-brigadier en charge de l'enquête mentionnait :

— « Nous avons vivement conseillé à la victime de faire le 17 dès que les jeunes pénètrent chez elle pour que nous puissions intervenir rapidement. Sur instructions du chef de la circonscription de police, des patrouilles de police accordent une grande attention à ce quartier proche du domicile de la plaignante, personne âgée. »

 

Que pouvais-je faire d'autre ? Madame Zurek reçut de ma part le courrier suivant :

 

Madame,

Votre courrier a retenu toute mon attention. Je me suis fait communiquer la copie de la procédure qui avait été établie. Le problème que vous exposez comporte deux aspects :

D'une part, pour qu'une personne puisse être poursuivie devant un tribunal, il faut l'identifier et recueillir des éléments démontrant sa participation aux faits qui lui sont reprochés. En ce qui concerne les adolescents qui pénètrent dans votre jardin, vous devez, dès que vous en faites la constatation, appeler le 17 pour qu'une patrouille puisse se rendre rapidement sur place et procéder à des identifications.

D'autre part, il convient de comprendre pourquoi des jeunes jouent au ballon dans la cour de l'école située à proximité immédiate de votre domicile, alors que cela leur est interdit. Aussi, j'adresse au procureur de la république de B. la copie de la présente réponse en l'invitant, lors de ses rencontres avec le commissaire de police et le maire de L., à évoquer les incivilités dont vous êtes victime pour examiner comment elles pourraient être empêchées en amont.

 

Veuillez agréer, Madame, ….

 

Madame Zurek comprit-elle, même furtivement, que ma réponse, bien qu'exprimée en termes institutionnels, envoyée dans le délai d'un mois, délai inhabituel pour le contentieux des recours contre les décisions de classement sans suite, résultait d'une attention fort émue au problème qu'elle avait exposé ? J'en doute. Mais aussi, pourquoi me suis-je enlacée, depuis maintenant plusieurs années, à une cour d'appel, c'est-à-dire à un lieu où on a peu de prise sur la réalité ? Pourquoi ne puis-je réussir à desceller les barreaux de cette prison ?

 

   

Pour citer ce texte


Aude Kalfon, « Mon beau jardin », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013. Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-mon-beau-jardin-117752848.html/Url.

 

Auteur(e)

 

Aude Kalfon

 

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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

 

Éditorial


Jardins d’écritures au féminin 


  Françoise Urban-Menninger

 

 

 

  Tryptique1 

©Crédit photo : Collection Jardins par Claude Menninger

 

 

 

 

Suzanne Prou nous rappelle dans son livre Le cygne de Fanny qu’en Angleterre où les jardins sont particulièrement soignés, cinquante-cinq pour cent d’entre eux sont l’œuvre de femmes ! « Il est vrai », ajoute-t-elle, « que le jardinage s’accorde au caractère féminin ». Est-ce la frustration d’avoir été chassées du jardin d’Éden mêlée à une certaine nostalgie qui incite les femmes à apprivoiser des parcelles de terre jusqu’à s’identifier à leur jardin qui devient alors le terroir d’une rêverie intérieure, voire celui d’une écriture poétique comme chez Anna de Noailles : « Mon cœur indifférent et doux aura la pente / Du feuillage flexible et plat des haricots » ou encore « Et ce sera très bon et très juste de croire / Que mes yeux ondoyants sont à ce lin pareil / Et que mon cœur ardent et lourd est cette poire / Qui mûrit doucement sa pelure au soleil ».

 

 

Nombreuses sont les auteures qui ont ainsi lié sur le même terreau de l’âme leur écriture et leur jardin pour nous offrir des œuvres rares à la flagrance qui embaume jusqu’aux plis secrets de notre mémoire.

Il en est ainsi de Katherine Mansfield, d’Elisabeth von Arnim, sa cousine, de Virginia Woolf, d’Edith Holden bien méconnue, qui tint un merveilleux journal champêtre en 1906 et se noya en 1920 en voulant cueillir une branche de châtaignier sur une berge de la Tamise…

Suzanne Prou nous confie dans son opuscule si précieux dédié aux jardins que bien des émotions de l’enfance sont liées à des jardins. Ce sont ces émotions, à l’instar de la petite madeleine de Proust, qui conduisent bien souvent la main des femmes du sécateur à la plume et nous permettent de renouer avec nos propres souvenirs. Il en est ainsi des écrits d'Aude Kalfon, de Michel Loetscher, de Véronique Ejnès ou de Marie Gossart et de bien d’autres participant(e)s à ce bouquet de senteurs où Aurélie-Ondine Menninger évoque avec bonheur les sonnets de Silvina Ocampo tandis que Bérangère Thomas nous émerveille avec sa fable de l'arbre et Giovanna Bellati nous ravit avec Les jardins poétiques d’Ada Negri…  

 

Plus de 30 participant(e)s ont répondu à l’appel des « Jardins d’écritures au féminin » et on retrouve chez chacun(e) cette musique particulière qui nous renvoie dans les allées enchantées de nos réminiscences où nous nous plaisons à côtoyer les Demoiselles de Berckheim auxquelles Laure Hennequin-Lecomte redonne vie dans un très beau texte.


Quant à Maximine, elle est pour moi l'une des figures tutélaires qui hante les allées de ce jardin en patchwork de poèmes, d’articles, de nouvelles… Christian Bobin qui rédigea la postface de son recueil L’ombre la neige (éd. Arfuyen), lui rendit un merveilleux hommage en écrivant : « Votre écriture est un jardin ». Il suffit de relire Un Cahier de pivoines pour se rendre compte que ces fleurs folles, ébouriffées, insolentes représentent l’auteure et ses sentiments les plus extrêmes !

Si les lecteurs sont invités à cueillir ici et là des fruits de lumière entre les lignes, ils découvriront que l’ombre distille parfois ses poisons telles des fleurs vénéneuses, nous rappelant ainsi que du jardin des délices à celui des supplices, le verbe a parfois le goût amer…

 

Dans les jardins de l’écriture n’oublions pas que les morts et les vivants y parlent dans cette langue végétale qui, de la terre au ciel, laisse à la femme la part belle du poème qui ondoie dans sa parure de verdure.

Puissent les textes publiés par Le Pan Poétique des muses nous enchanter et réenchanter notre quotidien malade et en perte de repères où, plus que jamais écrire de la poésie, des nouvelles, ou écrire tout simplement, devient le signe d’une véritable résistance ! Que tous les auteur(e)s, illustratrices, illustrateurs soient ici remerciés et plus particulièrement Dina Sahyouni sans laquelle cette revue n’aurait jamais vu le jour !

 

 

Pour citer ce texte

 

Françoise Urban-Menninger,  « Jardins d’écritures au féminin », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013. 

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-jardins-d-ecriture-au-feminin-117752839.html/Url. http://0z.fr/e8FGW 

 

Auteur(e)


Françoise Urban-Menninger, est poète et nouvelliste, auteur d'une vingtaine d'ouvrages de poèmes et de nouvelles. La plupart ont paru chez Éditinter, le dernier recueil de poèmes en date est De l'autre côté des mots. Elle anime des ateliers d'écriture à Strasbourg où elle est critique d'art pour la revue Transversalles, elle rédige également des critiques littéraires pour la revue électronique Exigence-Littérature et collabore au Pan poétique des muses et à la SIEFEGP

 

 

 Vidéopoème par Pierre Louis Aouston

Extraits du recueil L'heure du jardin de Françoise Urban-Menninger


©Tous droits réservés

 

 

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Poème
Oubliée

Martine Blanché  

 

 

  Numero-3 5489Crédit photo : photographie (prise par Martine Blanché) dans le parc du musée Rodin 


 

 

 

La blessure du baiser

La chair à naître

L’envolée du marbre

Dans la moisissure de l’atelier


 

Oubliée

La fissure de la pierre

La veine tailladée

La solitude avortée

Dans l’humidité de l’asile


 

Oubliée

La sœur rebelle

La douche partagée

La main au creux de l’aine

Dans la torpeur de la salle


 

Oubliée

L’excentrique jeunesse

La tendresse du frère

La brassée de la terre

Dans la tranchée de glaise


 

Oubliée

De n’avoir pu saisir

La vie à pleines mains

La masse trop compacte

Dans l’exiguïté de la chambre


 

Oubliée

D’avoir voulu créer

L’agitation de la matière

La levée vers d’autres sphères

Dans la frénésie de l’impuissance


 

Oubliée

La rivalité de la carrière

La force imposée du silence

La saignée du cœur à vif

Dans l’ombre de la folie schizophrène.

  

Martine Blanché 01/04/2014

  

 

Pour citer ce poème

 

Martine Blanché, « Oubliée », poème illustré par une photographie fournie par M. Blanché, Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013.

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-oubliee-117752827.html/Url. 

 

Auteur(e)

Martine Blanché, née à Mulhouse, où elle réside et enseigne l’allemand (et l’option langue et culture régionales) au Lycée Lambert.Titulaire d’un Doctorat d’études germaniques (Strasbourg 1997) sur « L’œuvre dramatique d’Emile Storck » (après une Maîtrise sur « Le lyrisme de Georges Zink »). Son premier recueil Sentes et sens, paru chez Jérôme Do Bentzinger (Colmar) (80 poèmes), a été récompensé par le Prix de Poésie (2007) de la Société des Ecrivains d’Alsace, de Lorraine et du Territoire de Belfort (SEAL).Un deuxième recueil de 80 poèmes, indiennes, est paru chez Do Bentzinger en mars 2011. Carmin sur glace, son troisième recueil (60 poèmes), vient de paraître (en janvier 2013), également chez Jérôme Do Bentzinger Éditeur (Colmar). De nombreux poèmes en français ont été publiés dans la Revue Alsacienne de Littérature (RAL n°s 87, 90, 92, 95 (avec traduction par Adrien Finck), 97, 99, 100, 110, 115-116, 117) ; Peut-être (n°2) et en ligne sur Temporel.fr (n°s 5-12-14). Les trois recueils sont mentionnés dans L’Écrivain et sur Poezibao (20 janvier 2008/27 mars 2011/12 janvier 2013).

Sentes et sens, préface de Maryse Staiber (Professeur à l’Université Marc Bloch, Strasbourg) ; indiennes, préface d'Anne Mounic (Professeur à Paris-Sorbonne) ; Carmin sur glace, préface de Jacques Goorma, poète (Agrégé de Lettres et Docteur).

Réception dans les médias :

Sentes et sens : L’Alsace, 23/11/2007 « Cheminer dans les pas de Martine Blanché » par François Fuchs. RAL n°101 (2008) « Quelques pas sur les sentes du sens » par Maryse Staiber 

indiennes : Dans le supplément culturel DNA Reflets, 16/07/2011, « Couleurs d’Asie et d’ici » par Antoine Wicker. L’Alsace région, 12/05/2011, « Les racines du voyage » par Jean-Christophe Meyer. RAL n°113-114 (2011), note de lecture par Anne Mounic

Carmin sur glace : Sur Exigence-Littérature (e-littérature.net), 27/3/2013, par Françoise Urban-Menninger. Dans L’Écho mulhousien, n° 355, avril 2013 p.26 : « La poésie visuelle de Martine Blanché » (voir aussi n°340 pour indiennes et précédemment pour Sentes et sens)

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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Poèmes


 

Jardin d'enfance

 

&  

 

Jardin des Plantes

 

 

  Sophie Brassart

 

   

  Jardin d'enfance

©Crédit photo : Jardin d'enfance par Sophie Brassart

 

   Jardin d'enfance

 



Le corps enfoui dans l’herbe rase dit :

L’odeur fétiche !

J’ai folle envie d’épouser la terre libre, sous les siècles de fer,

la terre sourde, à des milliers de kilomètres en mon sein.

J’ai folle envie d’être un son,

sa lourdeur, pour le creuset du guerrier

un sabre net.

Je suis le son. J’épouse, je suis Gaïa, je suis.

Je suis les vibrations là,

quand le miroitement des feuilles de peupliers fait onduler le vent,

sur mon dos repu.

Soudain l’enfant, prononçant des lettres,

qui ne se prononcent pas.



 

 

 

 

Jardin des Plantes



 

 

 

 

Deux grues cendrées

Sous la pluie

Nos regards tombent

 

 


Pour citer ces poèmes


Sophie Brassart, « Jardin d'enfance » & « Jardin des Plantes » poèmes illustrés par S. Brassart, Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013. 

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-jardin-d-enfance-117752806.html/Url.

 

Auteur(e)


Sophie Brassart, documentaliste aux heures pleines, elle a déjà publié dans les revues Mille et un Poètes (n°3, été 2012) et  La Porte des Poètes (printemps 2012). En 2011, elle a également publié un poème dans le cadre du Printemps des Poètes, a lu certains de ses textes lors de la présentation des derniers numéros de la revue La Porte des Poètes (en mai 2012) et elle a été citée dans la Revue Artension (n°112, mars-avril 2012).

Elle tient aussi un blog intitulé Toile poétique à cette adresse : http://graindeble.blogspot.fr/. Déméter en témoin, Sophie Brassart noue un dialogue de lettres vives (poèmes et peintures), singulières ou bien mêlées. Les figures sont tissées de mêmes toiles, celles du temps numérique, pour des messages inscrits dans une vie courte; celles de la profondeur du mythe, sans quoi rien ne saurait advenir ; celles du mystère féminin, qui invite à la transformation, la résistance, l'intensité. Autant de libres propos, libres propositions, réalisées avec de l'encre, de l'acrylique, et des suites de 0 et de 1. Elle a exposé ses tableaux dans l'Ateliers de Ménilmontant  en 2011 et dans "Empreintes" (exposition d'octobre 2012)

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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

 

 Article

 

La poétesse...

 

   

Camille Aubaude

Texte publié dans le hors-série n°0 de la revue LPpdm

 

 

 

Introduction

 

 

Si l'on interroge la culture féminine dans l’écriture poétique, on s’aperçoit que l’historiographie contemporaine traduit un manque de continuité dans les différentes phases du féminisme, et véhicule encore une confusion des termes.

« Féministe », « féminin » — adjectif se substituant au substantif « féminité » —, « des femmes », « la femme », expression employée aujourd’hui rejetée car définissant un fantasme, sont des mots appelant clichés et amalgames. Afin de s’immiscer dans ce genre littéraire très particulier — puisque les « poètes » parlent de « la Femme » comme idéal, et l’associent à la nature, à la paix, objet et inspiratrice du chant du poète, lui-même féminisé —, les poétesses intègrent une littérature masculine qui efface la différence sexuelle. Dans un second temps, elles échappent à l’idolâtre notoriété pour rendre insaisissables leurs paroles singulières.

Théoriquement, il n'est pas besoin d'établir des repères extérieurs aux œuvres pour les étudier, mais les facteurs sociaux-culturels ayant contribué à décourager les femmes de publier de la poésie, pour exister en poésie, obligent à considérer séparément les poèmes écrits par des femmes. Cette perspective « féministe » fédère des œuvres venues de divers horizons. Construite en réponse au retrait des femmes du champ poétique, elle s’avère transitoire, puisqu’elle ressortit à une idéologie en train de disparaître en Europe comme aux États-Unis.

 

  

Explications...


La langue française échoue à nommer la femme qui se consacre à cet art — « la poète », « poétesse », « femme poète ». Cette lacune fait sens et témoigne de plusieurs choses : le manque de lisibilité des œuvres, l’absence de solidarité entre les auteurs et la difficulté à sortir du flou, des illusions quant à l’image de la femme. Je tenterai de lever une seule confusion, car elle enlève toute crédibilité près d’un public cultivé. « La poète » est un barbarisme à partir duquel il est impossible de prendre en considération ce que l’art et la littérature mettent en cause. Les commissions pour la féminisation des noms de métiers ont justement proscrit le seul emploi de l’article défini singulier, source de malentendu et d’équivoque.

L’expression « la Femme » est aujourd’hui employée avec des guillemets et désigne un idéal. En français traditionnel, la fonction est neutre, et le neutre est rempli par le masculin. Ce qui n’est pas le cas de l’anglais. Par décalque de l’anglais américain et méconnaissance de la langue, nous réussissons ce tour de force : masculiniser des mots dont le féminin a toujours existé (docteur/doctoresse : prêtre/prêtresse; poète/poétesse, etc.). Des femmes se « réclamant du féminin » (sic) refusent les mots féminins, au lieu de modifier ce qui les a rendus péjoratifs.

« Poétesse » est un mot qui définit une technique, incluant les formes fixes, l'éloquence, la versification et l’expression lyrique, en un mot, un métier qui s'apprend, une activité sociale dont la transmission historique est dépourvue des bizarreries, exceptions et autres cas limites attachés à la représentation des femmes en poésie. Le mot « poétesse » a été mal ressenti par les femmes écrivant de la poésie vers les années 1950, où se publiaient des études univoques et unifiées sur la « littérature féminine », l’expression recouvrant alors toutes sortes de romans de gare à l’eau de rose. Or, une des plus grandes poétesses de langue anglaise, Elizabeth Barrett Browning utilisait ce terme, fort instruite de l’évolution du vocabulaire pour en saisir la pertinence. Mais les dictionnaires du français courant considèrent ce terme médiéval comme « péjoratif », « obsolète ». Ils emploient le prénom « Christine » pour Christine de Pizan, dont le nom de famille subit aussi des changements d’orthographe.

Autre difficulté fondamentale, les poétesses sont maintenues dans une marginalité que leur diversité entretient au regard de la norme littéraire française. Aucune d’elles n’a été bénéficiaire de son activité d’écriture. À défaut de métier, elles n’ont pas connu de consécration officielle autre que le titre de « courtisane des lettres » décerné par Calvin à la désormais pseudo Louise Labé, de « Muse de la IIIè République » attribué par Paul Valéry à Anna de Noailles, ou que la satire des « précieuses ridicules» et le rôle de « femme de » attribué à Rosemonde Gérard. Les multiples conflits, la complexité des écrits et le fait de vouloir tenir sur cette poésie un propos unique ont abouti à la négation de cette activité. Ce grand silence sur des textes qui interrogent et déplacent les universaux de la culture littéraire induit l’absence de figure mythique féminine dans la poésie française et par conséquent, le blanc, l’anonymat. À l’occasion d’une proposition d’une anthologie de poésie de femmes aux éditions Gallimard, dans les années 1990, le poète Jacques Réda m’a écrit qu’il était aussi difficile pour un homme que pour une femme d’être accepté en tant que poète, réponse rappelant que la « spécificité féminine » chère aux études féministes des années 1970 reste légitime. À l’inverse, il s’agit de rejeter la ghettoïsation des œuvres de femmes. Aujourd’hui, l’élaboration d'un statut de la poétesse, si fluctuant soit-il, doit être éclairé par la reconnaissance de la « différence », des rapports entre les sexes et de la place des femmes dans la tradition littéraire.

De façon générale, il ressort de mon étude Lire les Femmes de lettres (Dunod, 1993) que les femmes prêtent une oreille si différente à la littérature officielle, et par conséquent aux genres dominants, qu’elles les renouvellent. Elles construisent leurs œuvres non seulement sur des « cas limites », mais sur des représentations de la féminité qu’elles déplacent. Leur parole qui n'est pas figée, fait figure de « cas limites », et donne des textes inclassables tels que ceux de Françoise Urban-Menninger, qui échappent à l’inscription du genre en littérature.

 

 

Conclusion


Expérience des limites ? Métier ? Pour une reconnaissance des poétesses, il s’agit de redéfinir l’histoire littéraire en tenant compte des nombreux travaux réalisés autour de la notion de genre. L’interdit d’être soi-même, Virginia Woolf l’a représenté sous les traits de « l’Ange du Foyer », « pureté incarnée », aux désirs sacrifiés sur l'autel de la féminité. Il n’est plus question de tuer l'Ange du Foyer, comme le préconise l’auteur d’Orlando, mais de lire les textes, de donner à voir le « tissage de la voix », et d’explorer des domaines transculturels pour surmonter l’épreuve de la destruction.

 

 

 

Pour citer ce texte 


Camille Aubaude, « La poétesse... » (première publication  dans le hors-série n°0, été 2012  de la revue LPpdm), Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.
Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-la-poetesse-117752797.html/Url. 

 

Auteur(e)


Camille Aubaude, née à Paris, est la poétesse française contemporaine la plus invitée et la plus traduite à l’étranger. Son doctorat sur Gérard de Nerval, Le Mythe d’Isis, a posé les bases de ce mythe littéraire. Il a été écrit en même temps qu’un essai d’histoire littéraire innovant un enjeu majeur de la critique moderne: Lire les femmes de lettres(1993). Dans les années 2000, le recueil Poèmes d'Amboise, relié au récit poétique, La Maison des Pages, et à La Sphynge, ont rencontré une audience internationale. Camille Aubaude est connue pour son utilisation des formes poétiques rares, les ballades, les rondeaux, les épyllions, des miniatures épiques. Un des thèmes récurrents de son œuvre est la femme mythique. « Les beaux textes sont une bénédiction. Ceux de Camille Aubaude nous prennent à chaque fois. Lumière, douceur, vérité, plaisir renouvelé, enchantement d’une langue superbe, puissamment subtile, tissée des pieds à la tête par la beauté. » (cf. 
Marie-Hélène BREILLAT)

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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Article 

 


 

Des jardins à redécouvrir :

 

 

les jardins poétiques d’Ada Negri depuis I canti dell’isola 

 

 

jusqu’aux derniers poèmes

 

 

Giovanna Bellati  

Université de Modena et Reggio Emilia

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/41/Ada_Negri.gif Crédit photo : Ada Negri (image trouvée sur Commons)

 

 

 

   Fort célèbre dans la première moitié du XXesiècle, tant dans son pays natal qu’à l’étranger, Ada Negri a pratiquement disparu du panorama littéraire au cours de ces dernières décennies. Il est vrai que ses premiers recueils peuvent sembler peu lisibles aux lecteurs contemporains, en raison de leur langage emphatique, débordant de la lourde rhétorique qui était en vogue à l’époque. Sa veine socio-politique, son socialisme humanitaire d’un côté, sa sensualité assez impétueuse et violente d’un autre côté, si elles constituaient des thématiques assez nouvelles pour son époque, n’intéressent plus guère aujourd’hui, et risquent même de paraître un peu ridicules.


     Cependant, sa manière change à partir des années 1920 – après une pause consacrée à des œuvres en prose – et c’est un langage nouveau qui apparaît dans I canti dell’isola, Vespertina, Il dono, jusqu’aux derniers poèmes publiés avant sa mort (survenue le 11 janvier 19451) ou posthumes. La structure du vers – parfois basée sur de longues phrases libres, comme dans les Canti dell’isola– au rythme souple, épousant les mouvements de la pensée, le langage plus intime et recueilli, souvent d’une limpidité austère, sont les instruments qui donnent naissance à une poésie qui mérite encore, à notre avis, d’être connue et goûtée.

 

    C’est dans ces vers de la maturité poétique que prend une large place le thème de la nature, et plus spécialement une « poésie des jardins » qui occupe une grande partie – parfois même des sections entières –, des recueils publiés2. Le jardin devient un espace de recueillement et de contemplation d’un monde externe mais à la fois isolé par rapport à un milieu social plus agressif, un monde illuminé de « regards fraternels », dont la vie secrète et silencieuse peut se faire le miroir ou l’expression d’un moi également mystérieux et inviolable. Ainsi la poétesse observe parfois le jardin, les fleurs, les arbres en simple témoin, pour en décrire la beauté dans des textes qui se renferment dans le cadre d’une description affectueuse et émerveillée. Par ailleurs, un aspect de la nature peut devenir un terme de comparaison pour peindre un état d’âme, définir un trait de caractère, une situation de vie : un exemple évident de ce traitement se voit dans Herba tenax, où la structure métrique, la morphologie, le lexique participent ensemble à l’expression de l’association thématique sur laquelle se fonde le poème – l’herbe et le cœur tenaces, également combatifs et inaltérables face à la souffrance et au mal de vivre. D’une manière analogue, dans Il pergolato di glicini les fleurs tombant de la tonnelle sont assimilées à des larmes d’amour, d’un amour « trouble » aux couleurs de la mort, secoué par un vent de tempête.


    Moins explicite dans d’autres textes, le rapprochement du macrocosme et du microcosme est toutefois présent dans des poèmes comme Le tre corone et Diamanti, où des images naturelles métaphorisent des aspects existentiels ou des traits de la personnalité de la poétesse : des buissons de genêts figurant l’orgueil, le désir de la gloire, les combats de la passion, aux gouttes de pluie sur les géraniums — image des larmes, de la douleur qui peuvent ouvrir la voie à la connaissance et à la sérénité—, la contemplation de la nature oriente la compréhension du monde et de soi-même.

Dans d’autres poèmes la vision de la nature est plutôt celle d’une présence amicale qui évoque le souvenir d’êtres chers — la mère de la poétesse, son amie Delia Notari — ou qui permet à l’âme de s’épanouir dans un cadre de paix et de beauté : ce sont là, souvent, les exemples de la « poésie des jardins » d’Ada Negri les plus remplis de musicalité, d’affectivité, d’images délicates, comme La luna scende in giardino, I giardini nascosti, Serenità, Commiato.


    Nous proposons un bref corpus de poèmes choisis dans les recueils I canti dell’isola, Il dono, Fons Amoris et dans l’Appendice publiée après la mort de la poétesse; l’anthologie se termine par un extrait du roman autobiographique Stella mattutina. Pour chaque texte nous donnerons l’original et une traduction française; la présentation sera complétée par quelques notes relatives aux volumes dans lesquels ces textes ont été publiés.

 

I canti dell’isola3

 

Il pergolato di glicini

 

Solaria, il vento del sud scrolla e devasta il tuo pergolato di glicini.

Ne piombano a terra i corimbi, chicchi violetti di grandine, pesanti d’un peso di morte.

Così a te traboccan dagli occhi, nell’ora del torbido amore, le lacrime ;

ma non si raccoglie il pianto d'amore, non si raccolgono i fiori caduti del glicine.

 

La tonnelle de glycines

 

Solaria, le vent du sud secoue et ravage ta tonnelle de glycines.

Les corymbes tombent à terre, grêlons violets lourds du poids de la mort.

Ainsi débordent de tes yeux, à l’heure de l’amour trouble, les larmes ;

mais on ne ramasse ni les pleurs d’amour, ni les fleurs tombées de la glycine.

 

La luna scende in giardino

 

La luna scende in giardino per le scale della pallida sera :

è tutta bella, le nubi la velano, la brezza la scopre.

S’attarda dietro il cipresso, s’aggrappa all’àgavi e ai fichi d’India,

stende trine leggere sui viali, lega le fronde con fili d’argento,

nell’ombra screziata di raggi crea e dissolve danze di gnomi,

con le perle della rugiada sfila e infila collane di sogni.

 

So che sul mare è nata una strada, una bianca strada

per chi vuole arrivare la notte alle reggie di Dio.

Vada chi vuole sulla bianca strada, vada chi vuole con barca e con vela :

a me piace restare in giardino a giocar con i raggi e con l’ombre.

Due stelle – sole – accanto alla luna: due larghe pupille serene.

Dove sei tu, che mi amavi, e mi dicevi : ”Dinin, mio bene” ?

 

La lune descend au jardin

 

La lune descend au jardin par l’escalier pâle du soir :

toute belle, les nuages la voilent, la brise la découvre.

Elle s’attarde derrière le cyprès, s’accroche aux agaves et aux figuiers d’Inde,

étale des dentelles légères le long des allées, attache les branches par des fils d’argent,

dans l’ombre marbrée de rayons elle noue et dénoue des danses de gnomes,

avec des perles de rosée elle enfile et défait des colliers de rêves.

 

Je sais qu’il est né sur la mer un chemin, un blanc chemin

pour qui, la nuit, veut rejoindre le palais de Dieu.

Emprunte qui veut la blanche route dans sa barque à voile,

moi j’aime rester au jardin, jouer avec les ombres et les rayons.

Deux étoiles – seules – près de la lune : deux larges pupilles sereines.

Où es-tu, toi qui m’aimais, toi qui me disais : « Dinin, chérie4 » ?

 

Le tre corone

 

Quando l’estate fende le pietre su gl’irti fianchi del Castiglione,

la sua vetta ha tre corone, tre corone di ginestre.

L’una è d’orgoglio, l’altra di gloria, terza è quella della passione :

le accende il sole, le difende il mare, cantano in esse i venti :

e non t’importa il dolore delle piaghe nei fianchi roventi,

o Castiglione, se hai tre corone, tre corone di ginestre.

 

Les trois couronnes

 

Quand l’été fend les pierres sur les coteaux abrupts du Castiglione,

son sommet a trois couronnes, trois couronnes de genêts.

L’une est d’orgueil, l’autre de gloire, troisième est celle de la passion :

le soleil les allume, la mer les défend, en elles chantent les vents :

et la douleur qu’importe, dans les plaies de tes côtes brûlantes,

ô Castiglione, si tu as trois couronnes, trois couronnes de genêts.

 

Il dono5

 

Giardini

 

Le due siepi

 

Sugli steli diritti come sbarre

d’acciaio, mi salutano i giaggioli

in doppia siepe, mentre salgo all’alto

chiosco che mira, dal giardino, i campi

via digradanti verso i boschi e il fiume.

Giaggioli d’una carne violetta

quale più scura, qual più smorta: tutti

pensosità di sguardo, e rilucenti

d’una grazia guerriera; e li diresti

sbocciati sulla punta delle spade.

Fra le due schiere io salgo, nella tersa

luce del mezzodì: son principessa

di corona: men vo per chiare vie

fra cavalieri di gran scorta, armati

dell’amor che li illumina; ed ognuno

pronto è a morir per me.

Libera andare

fra i giaggioli del maggio al chiosco verde

che guarda i campi e le foreste; ed essere

principessa regnante in questo regno.

 

Les deux haies

 

Sur leurs tiges dressées comme des barreaux

d’acier, les glaïeuls me saluent

en une double haie, quand je monte

au pavillon haut qui regarde, depuis le jardin,

les champs descendant vers les bois et la rivière.

Glaïeuls à la chair violette

tantôt plus sombre, tantôt plus pâle :

aux regards pensifs, et luisants

d’une grâce guerrière ; on les dirait

éclos au bout des épées.

Je monte entre les deux rangs, dans la claire

lumière du midi : je suis princesse

couronnée : je m’en vais par de purs chemins

entre des chevaliers qui m’escortent, armés

de l’amour qui les éclaire ; et chacun

est prêt à mourir pour moi.

Libre, aller

entre les glaïeuls de mai au pavillon vert

qui regarde les champs et les forêts ; être

princesse qui règne en ce royaume.

 

Diamanti

 

Dopo la pioggia

tremano sulle foglie dei gerani

le gocciole, al ritorno del sereno.

Treman sospese ; e le trasforma il sole

da lagrima in diamante.

O limpidi, o caduchi

gioielli, o mia ricchezza dell’istante

che passa, niuna cosa or m’è più chiara

di voi ; né così lieve

al cuor che sa quanto la vita è breve.

 

Diamants

 

Après la pluie

sur les feuilles des géraniums tremblent

les gouttes, au retour du temps clair.

Elles tremblent, suspendues ; et le soleil les transforme

en larmes de diamant.

O limpides, ô caduques

joyaux, ô ma richesse de l’instant

qui passe, il n’y a chose qui me soit plus claire

que vous désormais ; ni si légère

au cœur qui sait combien la vie est brève.

 

I giardini nascosti6

 

Amo la libertà de’ tuoi romiti
vicoli e delle tue piazze deserte,
rossa Pavia, città della mia pace.
Le fontanelle cantano ai crocicchi
con chioccolío sommesso : alte le torri
sbarran gli sfondi, e, se pesante ho il cuore,
me l’avventano su verso le nubi.
Guizzan, svelti, i tuoi vicoli, e s’intrecciano
a labirinto ; ed ai muretti pendono
glicini e madreselve; e vi s’affacciano
alberi di gran fronda, dai giardini
nascosti. Viene da quel verde un fresco
pispigliare d’uccelli, una fragranza
di fiori e frutti, un senso di rifugio
invïolato, ove la vita ignara
sia di pianto e di morte. Assai più belli
i bei giardini, se nascosti : tutto
mi pare più bello, se lo vedo in sogno.
E a me basta passar lungo i muretti
caldi di sole ; e perdermi ne’ tuoi
vicoli che serpeggian come bisce
fra verzure d’occulti orti da fiaba,
rossa Pavia, città della mia pace.

 

Les jardins cachés

 

J’aime la liberté de tes ruelles

solitaires, de tes places désertes,

Pavie la rouge, ville de mon repos.

Les fontaines chantent aux carrefours

avec un doux murmure : hautes, les tours

barrent le ciel, et si j’ai le cœur lourd,

elles le jettent en haut, vers les nuages.

Rapides, tes ruelles serpentent, se croisant

en labyrinthe, et aux murs s’accrochent

glycines et vignes vierges ; des arbres touffus

se montrent, depuis les jardins

cachés. Un frais gazouillement d’oiseaux

vient de cette verdure, un parfum

de fruits et de fleurs, le sentiment

d’un refuge sacré, où la vie ne connaisse

ni les pleurs ni la mort. Les beaux jardins

sont plus beaux, s’il sont cachés : tout

me semble plus beau, ce que je vois en rêve.

Il me suffit de passer le long des murs

chauds de soleil, de me perdre dans tes

ruelles s’enroulant comme des couleuvres

dans les vergers mystérieux, féeriques,

Pavie la rouge, ville de mon repos.

 

Serenità

 

S’io dovessi tornare al tuo giardino
(non tornerò, non tornerò), vorrei

salir tra i caprifogli e le vitalbe

al chiosco che s’affaccia alla campagna ;
queto rifugio ove fiorisce il glicine
coi pesanti suoi grappoli, nel maggio.
Tu venivi lassù, con me, nel maggio ;
e contemplavi i grandi irrigui prati
colmi di pace, mormorando: “Bella
è questa terra; e pur nati non siamo
per questa terra”. Una serenità
senza nube ridea sulla fronte

lunare: in te, che il male ancor distesa
non avea sulla croce, era già pronta

l’offerta, detta la parola estrema,

chiuso il pensiero all’ultima speranza.
E t’era dolce stendere la mano

ai fiori: dolce, sì ; ma come a cosa

che, mentre passa, è già passata ; e il cuore,

mentre l’accoglie, già le disse addio.

 

Sérénité

 

Si un jour je revenais à ton jardin

(je ne reviendrai, je ne reviendrai pas), je voudrais

monter parmi les chèvrefeuilles, les clématites

au pavillon tourné vers la campagne ;

calme refuge, où la glycine éclot

avec ses grappes lourdes, au mois de mai.

Tu venais avec moi là-haut, au mois de mai ;

tu contemplais les vastes prés irrigués

et paisibles, murmurant : « Elle est belle

cette terre ; et pourtant nous ne sommes pas nés

pour cette terre ». Une sérénité

sans nuages riait au front

de lune : en toi, que le mal n’avait pas encore

crucifiée, prête était déjà

l’offrande, prononcé le dernier mot,

la pensée fermée à la dernière espérance.

Et il était doux pour toi de poser la main

sur les fleurs : oui, doux ; mais comme sur une chose

déjà passée, pendant qu’elle passe ; et le cœur,

l’accueillant, lui a déjà dit adieu.

 

Fons Amoris7

 

Herba tenax

 

Umile agli occhi e pur sì cara al suolo,

erba tenace : che, calpesta, tenti

di raddrizzarti : tolta di fra i sassi

nelle piazze vetuste, ad essi torni

più fitta: rasa dalla falce ai prati,

rinasci, sempre verde e sempre nova.

 

Chiuso nell’ombra e pur fisso alle stelle,

cuore tenace: che, percosso, tenti

nel tuo segreto d’ammortire il colpo :

respinto, la tua via ricalchi: ucciso,

risorgi ; e sì profonde hai le radici,

che più ricco ti fanno in vita nova.

 

Herba tenax

 

Modeste aux yeux, pourtant chère à la terre,

herbe tenace : qui, piétinée, t’efforces

de te relever ; qui arrachée d’entre les pierres

des places antiques, repousses

plus drue ; coupée par la faucille dans les prés,

renais toujours nouvelle, toujours verte.

 

Dans l’ombre, renfermé, fixant les étoiles,

cœur tenace : qui, écrasé, t’efforces

secrètement d’atténuer le coup ;

qui refusé, reprends ta route ; tué,

revis, et tes racines si profondes

te font plus riche dans ta vie nouvelle.

 

Appendice8

 

Commiato

 

Un giorno ancora : poi

ti lascerò, giardino altrui che dolce

d’ombre mi fosti e di silenzio. Piovve

stamane: odor di bosco

e di terra bagnata intride l’aria :

si sfogliano le rose, e il fior d’ibisco

nel vapor grigio più vermiglio splende.

Un giorno ancora : poi

vivo non mi sarai che alla memoria.

Così potessi averla

(ma troppo tardi, e troppo bello il sogno)

potessi averla, una remota casa

fra i campi, che sia mia, di me soltanto :

e anch’essa abbia un giardino

che tutto odori di mortella quando

cessi la pioggia, e di sfogliate rose.

 

Congé

 

Un jour encore, et puis

je te quitterai, jardin d’autrui qui as été si doux

de silence et d’ombre. Il a plu

ce matin : une odeur de bois

et de terre mouillée imprègne l’air :

les roses s’effeuillent, et la fleur de l’hibiscus

brille plus rouge dans la vapeur grise.

Un jour encore, et puis

tu ne vivras plus que dans ma mémoire.

Si je pouvais avoir

(mais c’est trop tard, et le rêve est trop beau)

si je pouvais l’avoir, une maison lointaine

parmi les champs, qui soit à moi, à moi seule :

et qu’elle aussi ait un jardin

sentant le myrte quand

cesse la pluie, et les roses effeuillées.

 

Stella mattutina9

 

Il Giardino del Tempo la guarda come se le sue fronde fossero occhi, nel sole di quell’estate senza un soffio e senza una nuvola: anche di notte la guarda, intridendo nei vapori azzurrognoli della luna le sue masse d’ombra. Le chiede :

  • Te ne andrai ? Proprio te ne andrai ?

I loro colloqui son sempre più lunghi, da anima ad anima. Lo ha chiamato ella stessa « il Giardino del Tempo », per le ore che vi sentì scorrere, in continuità di silenzio ; e perché un vespro di domenica, ascoltando le campane della vicina chiesa del Carmine, vi ebbe la sensazione d’aver sempre udito e di dover sempre udire suonar quelle campane. Sensazione d’eternità : abolito il nascere, abolito il morire. Nel tempo.

Porterà con sé il suo giardino. E le campane della chiesa del Carmine. E il tempo10.

 

 

      Le Jardin du Temps la regarde comme si ses branches étaient des yeux, dans le soleil de cet été sans un souffle ni un nuage : même la nuit il la regarde, mouillant ses masses d’ombre dans les vapeurs bleuâtres de la lune. Il lui demande :

« Tu t’en iras ? Tu t’en iras vraiment ? ».

Leurs conversations sont de plus en plus longues, d’une âme à l’autre. C’est elle-même qui l’a appelé « le Jardin du Temps », pour les heures qu’elle a entendu s’écouler dans ce jardin, dans un silence ininterrompu. Et parce qu’un soir de dimanche, en écoutant sonner les cloches de l’église des Carmes, elle eut la sensation qu’elle avait toujours entendu, et qu’elle entendrait toujours, sonner ces cloches. Sensation d’éternité : abolie la naissance, abolie la mort. Dans le temps. Elle emmènera son jardin avec elle. Et les cloches de l’église des Carmes. Et le temps.

 

 

 

Notes

 

 

1 Née le 3 février 1870, à Lodi – commune de Lombardie située à une trentaine de kilomètres de Milan –, Ada vivra son enfance au palais Cingia-Barni, où sa grand-mère était concierge ; sa mère était ouvrière dans une filature où elle travaillait treize heures par jour. La jeune fille parvient à se tirer de ce milieu de misère grâce à son diplôme d’institutrice qui lui permettra de travailler dans quelques écoles des environs de Lodi. En 1892 elle est professeur de lycée à Milan, où elle va vivre avec sa mère. Ses premiers recueils poétiques (Fatalità en 1892, Tempeste en 1895) sont appréciés et lui valent la notoriété. En 1896, elle épouse l’industriel Giovanni Garlanda, dont elle a deux filles (Bianca en 1898, Vittoria en 1900 (qui ne vivra qu’un mois)), mais l’union se révèle bientôt un échec et se terminera par une séparation définitive en 1913. Après cette époque Ada Negri se consacre entièrement à son activité littéraire ; ses œuvres peuvent se lire dans deux volumes qui réunissent respectivement l’ensemble de sa production en vers (Poesie, Milano, Mondadori, 1948, réimprimé en 1956) et en prose (Prose, Mondadori, Milano, 1954).

 

2 Quelques exemples de la « poésie des jardins » d’Ada Negri existaient aussi dans des recueils précédents, notamment dans Dal profondo, mais il s’agit de productions qui ressentent encore de la première manière de la poétesse.

 

3 Recueil publié en 1925, après un séjour à l’île de Capri. Au printemps 1923, de retour d’un voyage en Sicile, Ada décide de passer quelques jours à Capri; la beauté de l’île la frappe comme un coup de foudre, à tel point qu’elle y restera jusqu’au mois de juillet. Ce séjour est à l’origine de I canti dell’isola, dans lesquels elle chante la beauté violente de cette nature sauvage, qu’elle vit comme une espèce de passion incontrôlable et lancinante à la fois : la nature y est un élément dominant, souvent associé au souvenir douloureux er récent d’un amour terminé tragiquement. Cette expérience d’envoûtement se termine d’ailleurs de manière définitive au moment où la poétesse ressent l’appel de sa terre natale, d’une nature plus discrète et moins envahissante qui lui appartient plus profondément. La poésie des jardins, de la terre, de la nature restera en tout cas comme l’un des motifs inspirateurs essentiels de ses recueils successifs : dans Vespertina, publié en 1931, nombre de textes suivent cette poétique, comme Le violette, Il prato, Rami di pesco, I fiori della via, I pini, Pensiero d’aprile.

 

4 C’est sans doute le souvenir de la mère qui est évoqué ici ; Dinin est le diminutif dialectal du prénom d’Ada, et le petit nom par lequel elle était appelée en famille.

 

5 Ce recueil représente probablement l’un des chefs-d’œuvre d’Ada Negri ; publié en 1936, il contient une section intitulée Giardini, totalement consacrée au thème qui nous intéresse. Elle se compose de dix-sept textes, dont les trois que nous proposons et d’autres remarquables, tels Pietre e fiori, Le spirèe, Le foglie del rosaio, Crepuscolo. Le recueil est dédié à Delia Notari, l’une des amies les plus chères de la poétesse, morte en 1935. Invitée à plusieurs occasions dans sa maison de Villasanta, non loin de Milan, Ada écrira de nombreux poèmes consacrés au grand parc qui entourait la villa ; elle lui consacrera aussi une sorte de poème en prose intitulé Il giardino perduto, recueilli dans le dernier volume publié de son vivant (Erba sul sagrato, 1939), très beau texte que nous ne pouvons inclure dans notre anthologie en raison de son ampleur.

 

6 Ada Negri eut un attachement particulier pour la petite ville de Pavie, où elle se rendit à plusieurs reprises, surtout dans les dernières années de sa vie, invitée par son amie Gina Boerchio ; I giardini nascosti est un des poèmes dédiés à Pavie.

 

7 Publié posthume en 1946, ce volume contient quelques-uns des plus beaux poèmes sur les jardins et la vie de la nature, des fleurs, des arbres ; à part celui que nous proposons, nous citerons Frutti e fiori, Il tiglio, La soldanella, Ramo di melo a terra, Mammole, Alberi a sera.

 

8 Non datés, les textes d’Appendice peuvent se lire à la fin du recueil publié par Mondadori en 1948, puis réimprimé en 1956; Commiato est le dernier. Le « jardin d’autrui » dont il est question dans ce poème est probablement celui de la maison Origgi à Bollate, près de Milan, où la poétesse fut accueillie par une amie, Pina Origgi, en particulier lors des bombardements sur Milan pendant la guerre, au cours desquels sa maison avait subi de graves dégâts.

 

9 L’unique roman écrit par Ada Negri, Stella mattutina, paraît en 1921 ; bien qu’écrit à la troisième personne, il a toutes les caractéristiques d’un roman autobiographique, centré sur l’enfance, les personnages de sa mère et de sa grand-mère, les premières expériences. Nous mettons ce bref extrait à la fin de notre corpus, car c’est dans ces premières années de la vie de la poétesse qu’a lieu la découverte de l’espace du jardin, pourtant exploité, au point de vue littéraire, surtout à partir des années 1920.

 

10 Ada Negri, Prose, Milano, Mondadori, 1954, p. 283.

 

 

Pour citer ce texte


Giovanna Bellati, « Des jardins à redécouvrir : les jardins poétiques d’Ada Negri depuis I canti dell’isolajusqu’aux derniers poèmes », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013.  

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-des-jardins-a-redecouvrir-les-jardins-poetiques-d-ada-negri-depuis-i-canti-dell-isola-117752792.html/Url.

 

Auteur(e)


Giovanna Bellati est professeur de Littérature française à l’Université de Modena et Reggio Emilia. Elle s’intéresse surtout à la littérature et au théâtre d’époque romantique, avec une attention particulière pour la figure de Théophile Gautier, poète, romancier et critique qui marqua de sa présence les décennies 1830-1870. Elle a publié, entre autres :

Théophile Gautier journaliste à La Presse. Point de vue sur une esthétique théâtrale, L'Harmattan, Turin-Paris, 2008 ; V. Hugo, Hernani, avec traduction italienne et textes d’introduction, ETS, Pisa, 2010, coll. Canone teatrale europeo/Canon of European Drama ; La traduction du Canzoniere de Vasquin Philieul, in Les Poètes français de la Renaissance et Pétrarque, Droz, Genève 2004 ; Types féminins dans le théâtre de Delphine Gay de Girardin, « Intercâmbio », 2èmesérie, n. 2, 2009 ; « Une musique que l’on regarde » : le ballet comme synesthésie des arts, in Théophile Gautier et les arts de la danse, « Bulletin de la Société Théophile Gautier », 31, 2009 ; La chambre fantastique. Théophile Gautier et l’espace (u)topique d’une expérience extrême, in « Griseldaonline. Portale di letteratura » (www.griseldaonline.it), luglio-agosto 2012.

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Nouvelles

Jardin d’enfance
&

La Portugaise

      

  Véronique Ejnès  

 

jardin 2-72.2

Crédit photo : Collection Jardins par Claude Menninger

 

    

Jardin d'enfance

 

 

 

 

C’était un magnolia resplendissant au printemps, qui invitait à entrer dans la cour au fond de laquelle une belle maison à colombages ouvrait ses portes et ses fenêtres sur une pelouse bordée de rosiers, où s’attardaient les soirs d’été, jusque tard dans la nuit, autour d’un verre, parents et amis.

 

Des bruissements de conversations, ponctués d’éclats de rire, me parvenaient comme chuchotés, jusque dans ma chambre du premier étage, aux fenêtres ouvertes, aux volets mi-clos, sauf celle donnant sur le jardin.

Un noyer y arrimait mon regard. Je tentais de deviner, dans les entrelacs du feuillage, ce qui se tramait en bas, entre les adultes.

Des complicités, des regards, des frénésies peut-être…

 

L’été, le noyer couvrait d’ombre toute la partie sauvage du jardin, précédée par le quadrillage des plates – bandes de haricots, laitues, tomates, rhubarbe, petits – pois, fraises,…que mon père cultivait avec une attention, dont j’ai compris plus tard qu’elle était l’expression d’une forme d’amour tout à fait particulière, qui venait nourrir son amour éperdu pour ma mère, s’ancrait dans la terre, la manière de la retourner, de la laisser en jachère, de la reprendre, …ou le contraire.

 

Et j’étais émue. Je ne savais pas très bien pourquoi.

Assise au fond du jardin, sur le petit muret, adossée au soleil de l’après-midi qui me chauffait doucement les reins et la nuque, j’avais 15 ans et je regardais mon père, absorbé, tout à son affaire, (bêchant et binant, arrachant les mauvaises herbes,…)

J’écrivais mon journal, et je pensais que l’aventure, c’était çà ! d’écrire.

D’écrire comme on plante, comme on voit les saisons passer, les légumes pousser, les fruits mûrir.

 

Ma tante nous rejoignait le dimanche à déjeuner. Elle était adepte de La Vie Claire, achetait du sucre brun, « azucar de izquierda » au magasin équitable d’Artisans du Monde, alphabétisait des familles entières de Maghrébins qui l’invitaient à des méchouis, pour avoir accepté de trimbaler le mouton dans sa Diane blanche, qui serait sacrifié dans la baignoire d’un F4 de la Cité du Neuhof.

 

Elle prônait un jardin écologique, sans engrais ni pesticides. Tant pis pour les laitues en dentelle et les fraises forées de tunnels, par les limaces.

Mon père ne se laisserait pas entamer.

 

La conversation s’enflammait, le ton montait, entre les œufs mimosa et le gigot-haricots-verts-frais-du-jardin. Ma mère nous resservait des flageolets, histoire de temporiser. Ma tante ne voulait pas lâcher prise. Il y allait de l’avenir de la planète, du tiers-monde et du quart-monde, de l’équilibre Nord-Sud,…

Elle était abonnée au Nouvel Obs.

 

J’étais le témoin de ces échanges, comme on regarde un spectacle de catch à la télé, et je pensais aux limaces, mortes dans leur bave, sans avoir pu jouir des fraises, mûres, rouges, parfaites, (et peut-être empoisonnées !), ignorantes des débats sur les enjeux internationaux, que suscitaient leur morne vie d’invertébrés.

 

Au moment, où ma tante, dans un ultime recours, choisit de dégoupiller l’argument hautement inflammable du conflit israëlo-palestinien, mon père éclata d’un « Mais laissez-moi être le maître de mes fraises ! »

 

Au détour de ces échauffourées dominicales, où se jouait rituellement la place de chacun sur l’échiquier familial, dans un équilibre périlleux entre la défense des grandes causes et celle des plates-bandes, ma tante s’était donné pour mission de monter au créneau, mon père, celle d’en découdre avec ma tante, ma grand – mère, quand à elle, était pour la paix au foyer, et ma mère, - ma mère ! prenait le parti de se laisser aimer.

 

« Le maître de ses fraises » !?

 

  • Il y eut un silence.

 

Paroles vaines, pensées futiles, vents contraires refluèrent à toute vitesse, tels des lapins dans leurs terriers, au son du clairon. Des ondes se déployèrent de manière concentrique, ridant la surface de l’air, soudain devenu palpable. Le temps se concentra un instant dans le regard acide du chat, roulé en boule sur le buffet Chippendaele.

Une chaise couina.

D’un coup, l’excitation s’évanouit comme des épinards en hiver.

 

Un nouvel ordre s’instaurait.

 

« Un homme et ses femmes. »

 

Ce jour là, mon père avait gagné des quartiers de noblesse inespérés.

 

 

(texte écrit 1ermars 2007)

 

 

 

 

La Portugaise

 

 

 

 

J’avais dix ans, et j’avais tout qui était resté là-bas, au Portugal.

On est parti sans rien, sans photos, sans rien.

Sauf, un morceau de faïence bleu et blanc, que j’ai ramassé sur le chemin, avant le grand portail, un morceau d’azulejo.

Je voulais emporter quelque chose de la maison, je ne savais pas quoi. Je l’ai mis dans la poche de ma veste.

Dessus, il y a le dessin d’un oiseau bleu sur une branche d’arbre, prêt à s’envoler. On voit juste un bout de branche brisé, là où le carreau s’est cassé.

L’arbre, il est resté quelque part, là-bas, sur le morceau qui manque.

Il y a quelques années, j’ai voulu me débarrasser de vieux habits, pour les donner à Emmaüs. Quelque chose est tombé d’une poche. C’était mon bout de ciel et de terre cuite.

Il me quitte plus.

 

Margarida, c’est mon nom.

Une fleur déracinée.

Je me suis replantée ailleurs. Ici, c’est chez moi, mon petit paradis terrestre et toutes les fleurs que vous voyez là, elles font partie de la famille.

Les dahlias, les pivoines, les géraniums,…c’est comme mes sœurs, mes cousines, mes nièces. Elles aiment l’eau. C’est des Alsaciennes !

Margarida, c’était un nom prédestiné, hein ?

Un nom prédestiné pour l’amour.

 

Je t’aime un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout. On les effeuille, et comme ça, on lit dans la pensée de celui qu’on aime. Moi, je recommence toujours jusqu’à ce que je tombe sur « à la folie ».

Chez nous au Portugal, on s’arrête pas là, après on presse le cœur de la marguerite dans le creux de la main, ça fait plein de petits pistils jaunes, on les fait sauter en l’air en retournant la main, très vite, comme çà, et ceux qui retombent sur le dos de la main, ça vous fait le nombre d’enfants avec votre chéri.

C’est mieux, quand il y en a plein.

Moi, je suis d’une famille de dix. Les enfants, les plantes, les fleurs, j’aime çà.

Surtout les roses.

C’est ça qui m’a fait rester ici.

 

Moi, c’est toujours à la folie, ou pas du tout. Avec mon tendre. Il est d’ici, lui. Moi, j’ai quitté ma terre, on a été chassé avec toute ma famille. Pour des histoires politiques. Mes parents avaient une grande ferme, des champs, des vaches, des chevaux, tout ce qu’il faut. Et on a du partir, et ça c’était la galère. On était « réfugiés », on est venu en hiver en Alsace, on a du changer plusieurs fois de maison parce - qu’on n’avait pas de papiers et que la police nous courait après.

 

Moi, c’était mon pays, lui, c’était ses parents. On était « coupés ». Ils les a pas connus.

Il a pas de souvenirs.

De la DDASS.

 

Moi, au moins, j’en ai… du printemps surtout !

Dans l’Alentejo, c’est la plus belle saison, avec tous les vergers en fleurs derrière la maison, les oliviers, sur la colline, ça fait comme une mer blanche, sur un peu de vert. Sinon c’est trop chaud et sec en été, et trop froid en hiver.

Avec mon tendre, on s’est adopté tous les deux. Et puis on s’est mariés.

 

J’y suis retournée une fois, avec lui.

La ferme, je l’ai pas reconnue. A l’entrée, il y avait un panneau, « Quinta de Rosa » avec trois étoiles, et en gros, « Welcome, Benvenuto, Willkomen, Bienvenue ».

Ils avaient démoli l’étable, l’écurie et les autres dépendances, pour les transformer en « chambre d’hôtes de charme », avec piscine.

C’est là, que j’ai eu l’idée… pour mon jardin !

 

Les azulejos, sur la maison, ils avaient disparu. Des personnes sont sorties sur le perron, ils parlaient une langue que je comprenais pas. Ça devait être des Hollandais ou quelque chose comme çà. On s’est excusé, moitié en français, moitié en portugais. On a dit qu’on connaissait les gens qui habitaient là, autrefois, qu’on passait dans le coin, c’était sur notre route. On voulait juste faire une petite visite, voir si, par hasard, les enfants étaient encore par là.

C’était nous, les étrangers.

 

J’ai pris mon mari par la main. On est allé derrière la maison. Je voulais lui montrer la colline, les vergers, les oliviers. Je me suis assise dans l’herbe, le dos contre le mur, et là, j’ai pleuré. Lui, il s’est assis à côté de moi, il m’a caressé les cheveux, longtemps, tout doucement, et on a rien dit.

Pour la première fois, je lui ai parlé de mon frère aîné, comment on se roulait dans l’herbe en poussant des cris, du haut de la colline. Il nous apprenait à faire de la musique avec des herbes. Il les mettait entre ses dents et sa langue, la bouche en O, avec les mains devant la bouche, comme pour jouer de l’harmonica. Ça faisait des sons bizarres. Il était assis dans la brouette et nous, ses frères et sœurs, autour.

Un roi sur son trône.

Beaucomme Peter Pan.

 

Un jour, il a disparu. On a plus jamais eu de ses nouvelles. On a pas su ce qu’il avait pu trafiquer, dans quel pétrin il s’était fourré. C’était un sang chaud. Un pur.

Un jour, mes parents ont reçu une lettre de Lisbonne, avec un liseré noir tout autour.

C’est après, qu’on a du partir.

Il s’appelait Joao.

C’était lui, le meilleur pour la musique. Il charmait les filles, avec çà. Elles tombaient toutes comme des mouches.

 

Avant de partir de ce qui était plus chez moi, depuis longtemps, j’ai voulu voir si la remise à outils, au fond du jardin, elle était encore là. Ils y avaient pas touché. En mauvais état, le toit défoncé. J’ai ouvert la porte.

Ça grinçait. On voyait pas grand-chose. Des toiles d’araignées. La pelle, la pioche, la bêche, le râteau, la binette, la faux, tous les outils de jardin de mon père, étaient là, tous rouillés. Et à côté de l’arrosoir, au fond, là, j’ai eu un choc. Il y avait la brouette. Je me suis approchée. Je l’ai touchée, ça m’a fait comme une décharge électrique. Je me suis retournée. Mon mari était resté debout, sans bouger, devant la porte ouverte, avec le soleil dans son dos. On aurait dit un géant, avec son ombre qui entrait dans la remise.

Je l’ai regardé droit dans les yeux que je voyais pas, à cause de la lumière derrière.

Il a dit « Gottverdam ! » Ça sentait la terre et la poussière. J’ai pas eu besoin de lui dire « Viens ! »

Quand je me suis relevée, on voyait mieux, dedans. C’est là que j’ai vu la pile. Tous les carreaux de faïence de la maison, ils étaient là.

Et mon arbre, celui de la branche brisée.

 

J’ai dit à mon mari. Les azulejos, je les laisse pas là. Il m’a dit, t’es folle, t’es trop sentimentale. Et c’est trop lourd, de toutes façons. Je l’ai regardé droit dans les yeux et j’ai posé ma main, là où c’était encore dur.

Il a plus rien dit. Mon tendre.

La nuit, il est revenu avec un grand sac et une lampe de poche.

 

On n’y est plus jamais retourné.

Les azulejos, je les ai gardés longtemps, mais je savais ce que je voulais en faire. C’est moi qui les ai cassés, en petits morceaux, avec un marteau, des petits morceaux d’une autre vie.

Une mosaïque pour la piscine.

Comme les patchworks que ma mère cousait avec des chutes de tissu de toutes les couleurs, pour en faire des dessus de lit.

 

Un bout d’Alentejo, dans mon jardin, bien au milieu, c’est bien çà ! ça réconcilie.

Mon jardin, il est au centre du monde.

Je ferai une niche spéciale, pour mon frère, Joao.

Avec les mosaïques bleues. Avec les morceaux de l’oiseau sur la branche et de l’arbre. Je vais les coller ensemble. Y aura que moi, pour savoir. Tous les jours, que je pourrai, je lui mettrai une rose.

Juste une.

 

Une rose noire. Une « Reine de Saba ». C’est moi, qui l’ai baptisée comme çà.

À cause de sa couleur, et à cause de Salomon.

La beauté et la justice, ça va pas toujours ensemble.

Le noir et le bleu, je vais les marier.

C’est beaucoup de travail. C’est beaucoup d’amour. C’est du temps.

 

Le rêve de ma vie, c’était une roseraie, avec une piscine.

Ma couleur préférée pour les roses, c’est rouge sang.

J’ai un fils dans les fleurs, et un autre dans les légumes.

Mes racines, je les invente tous les jours, ici dans mon jardin, avec mes fleurs, mes rosiers, mon homme.

Si je devais naître une deuxième fois, je m’appellerais Rosa.

Les rosiers, j’en ai deux cent quatre vingt deux, et je me donne encore trois ans pour en avoir cinq cent.


 

(texte écrit le 30 mars 2007)

 

 

 

Pour citer ces textes

Véronique Ejnès, « Jardin d’enfance »  & «  La Portugaise  », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013.  

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-jardin-d-enfance-la-portugaise-117752780.html/Url.

 

Auteur(e)

Véronique Ejnès est directrice artistique de « La ville est un théâtre », structure nomade de conception et de production d’actions artistiques, d’édition,…qui ont pour cadre et source d’inspiration, la ville, - réelle ou imaginaire, la ville vécue, la ville invisible… Elle conçoit la ville comme un palimpseste de récits et de fictions, qu’il s’agit de « révéler » comme une écriture cryptée à l’encre sympathique, à l’aide de « passeurs », qui les transfigurent et nous les transmettent, à neuf, avec leurs propres outils : écrivains, poètes et aussi : comédiens, musiciens, plasticiens, lecteurs, habitants ou simples promeneurs… Publications : « Envie d’avoir de tes nouvelles », recueil de cartes postales littéraires, — Goncourt de la Nouvelle —Strasbourg, 2004; « Les Théâtres par Objets interposés », Cahiers Partages N°3, ODIA Normandie, 2006 ; « Jardins Secrets, la cabane à outils » – Ecrire à partir du témoignage, Nouvelles écritures de la scène, Agence Culturelle d’Alsace, Sélestat, 2008

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013

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