16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 19:18

N°I | HIVER 2026 | « CRÉATRICES DE BOUQUETS » | Critique &  Réception & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Critiques poétiques & artistiques

 

 

 

 

 

 

 

 

Hors de la détresse : L’art pour la Paix-Résistance à la guerre : « Cri d’amour pour GAZA » de Ziad Medoukh, (éd. La Lucarne des Écrivains 2025)

 

 

 

 

 

Photographie & témoignage par

Annpôl Kassis


Auteure & poète

 


 

 

 

​​​​​© Crédit photo : Première de couverture illustrée du recueil de Ziad Medoukh « Cri d’amour pour GAZA », éd. La Lucarne des Écrivains 2025.

 

 

 

Cette réflexion que je vous soumets n’est ni politique, ni autre « anti » sauf contre la guerre où qu’elle se déroule. Nous sommes toutes et tous informés des guerres. Les morts se comptent en chiffres, les destructions en quelques images et notre esprit enregistre automatiquement ce qui se diffuse un peu partout, de façon répétitive.

D’autant que les cris des manifestations publiques sévèrement encadrées, ne sont souvent considérées que de par... le nombre de participants voire leur origine culturelle. Les informations des médias sont pour attirer l’attention.
MAIS...

Qu’en est-il des vécus de la souffrance d’êtres humains. D’où  qu’ils soient, sous les drones ou les bombes, ils Sont avant tout des Humains Meurtris sous les feux de vaines conquêtes dirigées, de leur place, par des politiques tyranniques. 

LORS
Résister par l’art et la poésie, c’est faire ressentir les douleurs, les pertes, à tous ces  autres humains passifs voire indifférents ou pire encore, soumis aux informations contrôlées par les pouvoirs.

À peine ouvertes les pages du Cri d’amour pour GAZA de Ziad Medoukh, (éd. La Lucarne des Écrivains 2025),  les mots, les illustrations résonnent par ces mots et ces illustrations.

Du Poème liminaire : Gaza sous occupation... / Mais Gaza La Belle... / Gaza les oliviers   qui poussent...poussent / Gaza l’espoir pour la justice / Gaza l’espoir pour la paix... / Et Gaza l’espoir pour l’avenir

Au poème final : Je suis Gaza 

Ce magnifique recueil pourrait constituer un hymne à l’Amour, à la Justice et à l’Espoir, voire un hymne National. Tout y est presque chanté, car avant tout, Ziad Medoukh, un pacifiste, citoyen du monde, naturellement  attaché à La Palestine, Sa Terre-Mère. Et attention Docteur en Sciences du Langage de l’Université de Paris VIII, professeur et directeur d’Université en son pays, internationalement honoré de titres, médailles, prix, et bien sûr en poésie (Académie et Euro poésie - 2 fois). Il a fait choix de rédiger ses poèmes en français, un honneur pour nous.

Toujours présent en son pays, il s’active sur le terrain, à soutenir ses concitoyens par la parole, l’éducation des jeunes et est, de facto maitre et psychologue d’enfants et de familles en détresse.  Ses écrits, ses articles, ses émissions radio, militent pour la Paix  et la Justice « Je suis déterminé à continuer la résistance par la plume, l’information et le travail auprès des jeunes pour une ouverture sur le monde... (Préambule).

Cinquante poèmes qui, dans un premier temps, sans plainte ni haine, décrivent les destructions, pertes humaines, cendres, et souffrances des femmes, des enfants et toutes personnes vulnérables car désarmées en ces « prisons de plein air » que sont les routes de fuites et « les camps de tentes » cibles. Mais une fois énoncés les faits, une deuxième partie rayonnante, encourage la résistance, par la confiance, la puissance de l’espérance, en un avenir de Paix, Justice et Dignité jamais perdue. Une nouvelle forme poétique est née à double éclairage : la peine avant la sublimation finale, un renversement de situation, de ton et de forme : répétition, reprises, parallélisme pour aboutir à une conclusion- rupture  et détachement qui pourrait paraître hors toute réalité.

Le ton est si bouleversant que les larmes montent aux yeux  et il faut parfois relire le texte pour accepter notre propre impuissance vers l’unique Voie de Vie : La Confiance en la Paix, en termes simples non violents, humains tout simplement ? N’oublions pas l’hommage aux femmes, rédigé pour la Journée Internationale de Lutte pour les Droits des Femmes le 8 Mars 2025 en Palestine. Femmes engagées dans les luttes quotidiennes, les victoires sur elles-mêmes et sur les crimes, protectrices, consolatrices  « Oui nos femmes... Ces vaillantes résistantes sont reconnues pour leurs précieuses qualités humaines et professionnelles,  leur acharnement au travail [...] Ces héroïnes des temps modernes qui n’ont jamais baissé les bras. » 

Ce sublime recueil s’agrandit de l’art du pinceau, du fusain, en vignettes et tableaux Vivants. Quatre peintres Palestiniens «consacrés», tous pacifistes humanistes, apportent une touche de lumière aux mots déjà lumineux du poète. Impossible de les détacher les uns des autres, puisque tous œuvrent pour la Paix dans une harmonie résistante et active malgré leurs souffrances, car tous ont vu leur maison, leur atelier, leurs œuvres, voire leurs familles, détruites et survivent dans les tragiques « camps des tentes », dernier refuge quand on a tout perdu. Basel EL MAQOSUI Personnalité Artistique 2025 ; Raed ISSA  Fondateur de Centre et Programme d’art; Ahmed MUHANNA également Vidéaste ;  Jihad AL-GHOUI, Diariste en ligne. 

Cette sublime union entre mots, actes, teintes, ancre une philosophie de sagesse et résilience débouchant sur la sérénité de l’espérance, au-delà de l’immédiat, mais inscrivant une page de l’Histoire du Peuple et de Sa Terre.

De plus, le recueil s’enrichit de la solidarité internationale qui prend la voix de sept Poètes, tous engagés pour la paix, en une démarche commune autour de Ziad : Noha KHALAF et Gilles VINÇON ; de la Palestine Bassirou MANSALY et Salah AL HAMDANI ; et de Gaza, Philippe TANCELIN, Marie Christine MOURANCHE et Alima MADINA.

Et l’Hommage à Mahmoud DARWICH, (Prix Nobel de la Paix 1994) :

« Vous le Poète de l’espoir et de la joie, au parcours unique 
Vous êtes encore debout Vous, l’humaniste hors du commun [...

Le résistant pour la vie et pour l’avenir. [...]
Les poètes engagés ne meurent pas

 

© Annpôl Kassis, décembre 2025.

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Pour citer ce texte engagé, illustré & inédit

 

Annpôl KASSIS (texte & image), « Hors de la détresse : L’art pour la Paix-Résistance à la guerre : « Cri d’amour pour GAZA » de Ziad Medoukh, (éd. La Lucarne des Écrivains 2025) », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER 2026 | NO I « CRÉATRICES DE BOUQUETS » & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 16 décembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2026noi/ak-paixresistance

 

 

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15 décembre 2025 1 15 /12 /décembre /2025 18:23

N°I | HIVER 2026 | « CRÉATRICES DE BOUQUETS » | Dossiers majeur & mineur | Articles & témoignages | Revue Poépolitique | Revue Matrimoine & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier

 

 

 

 

 

 

 

Le livre des transgressions

 

 

 

 

Article & peinture par

 

Mustapha Saha

 

Sociologue, poète, artiste peintre

Sociologue-conseiller au Palais de l’Elysée pendant la présidence de François Hollande

 

 

 

 

​​​​​© Crédit photo : Mustapha Saha, portrait pictural de la poétesse transgressive, dionysiaque « Mririda N’Aït Attik », peinture, dimensions 65x50cm.

 

 

 

Paris. Vendredi, 4 décembre 2025. Rim Battal présente à Montmartre, son roman, Je me regarderai dans les yeux, éditions Bayard. La narratrice, dix-sept ans, dénonce, dès la première phrase, avec des mots crus, le chantage à la virginité. « Cela n’a pas duré plus de cinq minutes, mais, j’eus l’impression de passer une journée entière, les jambes écartées, nues, sur cette table d’examen médical ». Le récit peut être résumé par une paraphrase du fameux incipit de Paul Nizan dans Aden Arabie : « J’avais dix-sept ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ». La violence familiale décrite dans son insupportable cruauté physique, psychologique, langagière, dans son exercice sadique. Reproduction atavique des maltraitances. La suspicion guette à la porte. Chaque mot s’interprète comme un aveu de faute. L’opinion publique, juge fantomatique, se sollicite à chaque résistivité. Insolences impuissantes en réponse. Radiographie clinique des manies, des lubies, des marottes adolescentes internétiquement universalisées. Fétichisme des griffes vestimentaires. Anglicismes superfétatoires. Tubes anglo-saxons dans les oreillettes. L’autorité filiale se supporte dans l’instinctive résilience. Insubordination. Désobéissance. Rébellion. Schéma classique, basique, du conflit de générations. Préjugés réciproques. Egotismes inconciliables.

 

 

Mensonge et transgression.

 

Le mot mensonge fuse immédiatement. Il marque la narration de bout en bout. Il devient concept. Autant l’hypocrisie est une simulation des sentiments, autant le mensonge est une dissimulation des pensées, des arrière-pensées, des intentions cachées. Le mensonge est un code de communication. Il est à la fois banal et global. La duplicité est une structure mentale. Voir mon texte Psychopathologie politique d’une société schizophrène, disponible sur le web. Quand le mensonge se généralise, il cesse d’être condamnable. Il entre dans les mœurs. Il se place à l’intersection du vrai et du faux. Le marocain agrée, dédouane, justifie le mensonge comme stratégie de survie. Il l’accommode et s’en accommode. Il l’intériorise. Il le standardise comme norme de comportement. Du coup, le mensonge ne se jauge plus sur des critères éthiques. Mais, sur son excellence ou son imperfection. Il s’inscrit sur le terrain de la performance, de la concurrence, de la compétition. Les roublards se valorisent en s’avouant grands menteurs. Les pauvres eux-mêmes manient la tartufferie bourgeoise. « Mon père, bel homme, drôle et fourbe, est menteur lui aussi, comme ma tante, comme moi, comme tout le monde, mieux que tout le monde. C’est d’ailleurs mon père qui m’a appris l’art du mensonge, qui m’a fourni ses armes, que je retourne contre lui, sans qu’il s’en offusque. Il appelle ça diplomatie ». La transgression ne se fait pas ouvertement. Il transite par le mensonge. Il faut, coûte que coûte, préserver l’essentiel, la respectabilité. Quand le mensonge est flagrant, une seule défense, la dénégation ferme, énergique, inflexible. La mauvaise foi est admise quand elle sauve la face, quand elle évite la mauvaise réputation. Celui qui ment le mieux se fait louanger, admirer, honorer. L’art du louvoiement s’apprend dès l’enfance. Ne survivent au milieu des rapaces que les caméléons. 

Je relis, à cette occasion, la controverse de 1796 sur le droit de mentir entre Emmanuel Kant et Benjamin Constant. Sommes-nous autorisés à mentir dans des situations ordinaires ou exceptionnelles ? Pouvons-nous, pour nous tirer d’embarras, faire des promesses que nous ne tiendrons pas ? Pour Emmanuel Kant, renoncer au devoir de dire la vérité conduirait à la destruction de la société. La sincérité est aussi un devoir envers soi-même. Il existe deux sortes de mensonges. Le mensonge extérieur où l’on se rend ridicule aux yeux des autres. Le mensonge intérieur où l’on se rend méprisable à ses propres yeux. Emmanuel Kant accepte, tout au plus, le mensonge par bienveillance au titre d’un impératif de prudence. Pour Benjamin Constant, « Tout le monde n’a pas droit à la vérité. L'exagération des principes est le moyen le plus infaillible de les rendre inapplicables. Le principe moral de dire la vérité, s'il était pris d'une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible ». Nul humain n’a droit à la vérité si elle nuit à autrui. La franchise elle-même se relativise en fonction de la situation. En toute circonstance, le mensonge pour sauver une vie vaut mieux que la vérité. Mentir par humanité est un droit et un devoir. C’est la valeur éthique de l’action et de l’intention qui prévaut.

Le terme transgression provient du latin gradior, qui signifie franchir une ligne, et de trans, traverser, passer de l’autre côté. La transgression est donc le rejet des ordres, des obligations, des règles, des lois, des conservatismes, des conformismes, des adaptations factuelles et des accoutumances perpétuelles. C’est une subversivité. La transgression passe par le dévergondage linguistique, lexicographique, symbolique, symptomatologique, sémiologique. L’impertinence, l’arrogance, la brocarde, l’incartade, l’invective sont des signes avant-coureurs de rupture de ban. Les prescriptions sociales, morales, sont circonscrites par des restrictions, des improbations, des interdictions, des proscriptions, des prohibitions. La transgression est une tortille de traverse, audacieuse, aventureuse, génératrice d’opportunités inattendues. Une démarche prométhéenne. Une quête de la semence de feu. Elle a cours dans les marges sociétales, urbaines, les interfaces diversitaires, contestataires, dans les lieux de passage propices aux créativités, aux inventivités, aux innovations. Marge, Margo, veut dire bordure en latin. C’est aussi l’espace blanc autour d’un texte écrit, où se griffonnent les remarques, les observations, les objections. La marge connecte le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur, le personnel et l’impersonnel. Hormis les vies parallèles choisies par les artistes, les poètes, les philosophes, les marginalisations, en général, sont des désocialisations, des exclusions, des bannissements. Des flux hétéroclites circulent dans les périphéries, se croisent, se rencontrent. Ces jonctions, ces embranchements, ces hybridations, ces métissages fécondent les nouveautés. La marge est rhizomique. Elle développe en tous sens ses potentialités. Cf. Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille Plateaux, éditions de Minuit, 1980.

La transgression, comme la transnavigation, la transmutation, la transfiguration, est un dérivement, un débordement, un surpassement, une infraction de l’inébranlable, de l’irrévocable, de l’imprescriptible, une mise à mal des sacralités. Le transgresseur cherche surtout à s’émanciper de la tutelle qui le paralyse. « Après avoir rendu stupide leur bétail domestique, après avoir pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors de parc, les tuteurs leur expliquent le danger qu’il y aurait à essayer de marcher tout seul. Or, le danger n’est pas si grand que cela, étant donné que quelques chutes finiraient bien par leur apprendre à marcher. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Pour répandre ces lumières, il n'est besoin de rien d'autre que de la liberté, à savoir l'usage public de sa raison dans tous les domaines » (Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les lumières, 1784).

Les gens fonctionnent avec des habitus censés contenir des solutions toutes faites aux problèmes qui les accrochent. Tout individu est une composition d’habitudes dans un tout cohérent, consistant. Les habitudes se rigidifient. Elles perdent leur souplesse. L’inadaptation est provoquée par les réactions produites mécaniquement. Avant que la nouveauté née dans les marges ne s’ancre dans les réalités sociales, le flux informationnel la jugule, la neutralise, l’annule. C’est la rapidité de l’information qui dissout les fluctuations transformatrices. Les manipulations médiatiques, les falsifications idéologiques opèrent comme des rouleaux compresseurs. C’est ce qui arrive au mouvement GenZ 212. Son succès le freine, l’entrave, l’étouffe. Il ne lui laisse plus, au bout d’un certain temps, l’initiative d’actions originales. Il l’immobilise dans postures défensives. S’ajoutent des carences culturelles. Absence de chercheurs, de penseurs capables de dresser des topographies, des cartographies du champ social. La plupart des intellectuels, des universitaires n’ont d’autres préoccupations que leurs distinctions, leurs décorations, leurs palmes mandarinales. La société inégalitaire perpétue, avec ses logistiques bureaucratiques, ses motrices institutionnelles, ses turbines financières, les privilèges acquis. La nouveauté se refoule, se sanctionne, se liquide. La gouvernance technocratique récupère les nouveautés, les recyclent, les mercatisent, la rentabilisent. La protestation s’effectue sur des trajets balisés, signalisés, fléchés, au lieu s’inventer ses propres itinéraires. Que GenZ 212 ne soit pas reconnue comme interlocuteur valable est suffisamment révélateur du cynisme étatique. La rhétorique sacrale incrimine la transgression comme attitude immorale, irrévérente, honteuse. Au lieu de se frayer des passages désorientants, déconcertants, désarçonnants, la transgression se laisse aiguiller sur les charmilles piquetées par les interdits. 

Au Moyen-Âge, aucun exhibitionnisme n’est considéré comme une atteinte à la pudeur publique. Les lieux saints s’ornent de scènes lubriques. « Dans le livre de prières médiéval, en marge des psaumes, une femme sculptée ouvre son sexe avec ses mains. Dans le chœur de petits monstres de bois, les mamelles pendantes, regardent les moines chanter. Sur le chapeau du pèlerin, à côté des coquilles Saint Jacques, une vulve couronnée est portée en triomphe par des phallus. Ces images sont produites et regardées sans gêne pendant plusieurs siècles » (Gil Bartholeyns, Pierre-Olivier Dittmar, Vincent Jolivet, Image et transgression au Moyen-Age, Presses Universitaires de France, 2008). J’ai visité la chapelle Kermaria an Iskuit à Ploua, dans les côtes d’Armor. Ici la transgression est religieuse. Dans La Danse macabre, qui se déroule le long des murs nord et sud de la nef, ce sont les morts qui sont en mouvement. Les nouveaux arrivés en enfer s’immobilisent dans une posture hiératique. Ces morts ne sont pas des squelettes, mais des cadavres desséchés comme des momies. Certains avec des cheveux et des rires sardoniques. Se dégage étrangement, à cause des déhanchements, une étrange atmosphère érotique. Les fresques remonteraient au quinzième siècle. Elles s’inspirent des peintures du cimentière parisien des Innocents détruit au dix-septième siècle. La mort, au Moyen-Âge est présente dans des œuvres réalistes et des spectacles vivants, dénommés Danses de Macchabées ou Les Passions. L’église veut ramener les vivants à leur condition mortelle, leur rappeler leur destinée finale. Dans la Bretagne prospère, les paysans repus sont mis en garde contre l’inanité des richesses ici-bas. Chaque vivant est escorté par un mort. Une seule femme, vêtue de blanc, figure probablement la vanité de la beauté, à moins qu’elle ne soit la mort elle-même travestie en amante fatale. Les morts et les vivants déclinent des attitudes diversifiées, des gestuelles naturelles, modulées dans les prise de mains et de bras. Le message chorégraphique est clair. Pour bien mourir, il faut danser. Dans la procession, le pape, le roi, le cardinal, le patriarche, le connétable, l’archevêque, le chevalier, l’archevêque, l’abbé, l’astrologue, le médecin, le banquier, le laboureur, le musicien avec sa cornemuse, le moine mendiant, l’indigent. Tous ces puissants et moins puissants paraissent acquiescer à l’ultime échéance. La mort équitable, égalitaire, n’épargne ni petit ni grand. Elle frappe sans distinction d’âge, de genre, de rang. Dans cet-au-delà où le mensonge n’opère plus, il n’y a que l’art et la poésie qui sont des transgressions immanentes de la camarde.

 

Interférences webiques.

 

La révolution numérique bouleverse tous les repères. Il n’y a plus de vérité. Il n’y a plus de mensonge. Il n’y que des données. Toutes les sources s’égalent. Tous les énoncés se valent et s’équivalent. Toutes les formulations s’avalent. Les mégadonnées, big data, utilisent des ordinateurs surpuissants, des technologies sophistiquées, des méthodes analytiques, des traitements parallélisés, au-delà de la cognition anthropienne, au-delà de l’imaginable. L’intelligence artificielle règne. Elle est d’ores et déjà requise pour gérer les relations individuelles et collectives. Le minuscule cerveau humain est de plus en plus mis au rebut. Sur les réseaux sociaux, fake news, diktats alimentaires, charlatanismes en tous genres vident les cervelles de leur esprit critique. Les manières, les comportements, le opinions se télécommandent, se téléguident, se pilotent à distance. Le marocain invente, avant le reste de la planète, la postvérité, machine infernale, virale, de dérégulation, de désinformation, de déculturation. Il ne crédibilise que les rumeurs insensées. L’effet rebond, backfire effect, se dispense de vérifier la fiabilité des sources. C’est le phénomène du buzz internétique. Le bruit parasitaire s’accepte comme musique dès lors qu’il se propage rapidement. Le marocain, est un donneur de leçons sans pareil. Il se complaît dans le syndrome de la surconfiance, dunning-kruger effect. Il surévalue ses compétences propres. Il éprouve le besoin de déverser quotidiennement ses bavardages, ses verbiages, ses commérages. Les cérémonies de thé n’ont d’autre but que le partage des confabulations. Les contrevérités se dégorgent sans scrupule, sans vergogne, sans retenue. Plus c’est gros, plus ça passe. La trivialité fait mouche, s’imite, se propage. Toute la société marocaine vit de faux-semblants.

Avec la révolte de Génération Z 212, rebelle et loyaliste, réfractaire et légaliste, indignée par les inégalités et respectueuse des conventions, la transgression reprend sa dimension publique. Au pays où chaque réalité est un tabou, toute indocilité est une transgression. Ressurgit l’esprit frondeur des territorialités insoumises. La paradoxalité marocaine, entre centralité anxieuse de sa prépotence et tribalité soucieuse de son autarcique existence, se réinvente. Une révolte surgie des jeux vidéo, de la fantasmagorie manga, de l’hyperréalité webique. Derrière l’initiative anonymisée, clandestinisée, énigmatisée, des étudiants, des doctorants prédestinés au chômage. La bouteille à la mer draine des adhésions massives, des sympathies populaires, des manifestations spectaculaires. La génération Z, formatée par le néolibéralisme, le compétitionisme, l’hyperindividualisme, se détourne de la réussite matérielle. Elle prend fait et cause pour les classes indigentes, déclassées, malheureuses. Une génération pragmatique, incrédule à l’égard des grands récits, désabusée des traditionalismes obsolètes, des modernismes malhonnêtes, des politiques sourdes et muettes. Une génération en quête de sens, sans formation philosophique, hélas, pour concevoir des utopies réalisables. Elle ignore que le bien commun et l’intérêt général rousseauistes ne sont pas de mise dans le technocratisme. L’implacable répression étouffe le mouvement dans l’œuf. GenZ 212 n’a plus qu’une revendication prioritaire, l’amnistie des centaines de jeunes et d’adolescents incarcérés, punis de peines de prison ferme de trois à quinze ans. Cette génération souffre d’un déficit de mémoire historique. Elle ne sait rien de l’insurrection du 23 mars 1965, partie du lycée d’excellence Moulay Abdellah de Casablanca, relayée par les bidonvilles, sanctionnée de mille morts. Elle vit en temps réel. Son univers est algorithmique. Sa révolution semble hypothétique. 

Il faut prêter l’oreille à Gilles Deleuze : « Nous vivons dans un monde désagréable où les gens et les pouvoirs établis nous communiquent des affects tristes, qui diminuent notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour nous transformer en esclaves. Les tyrans, les prêtres, les imams, les preneurs d’âmes nous persuadent que la vie est dure, lourde, invivable. Les pouvoirs ont besoin de nous angoisser, comme dit Paul Virilio, d’administrer nos petites terreurs intimes. On a beau dire quel malheur la mort, il aurait fallu vivre véritablement pour avoir quelque chose à perdre. Les malades de l’âme et du corps, les vampires, ne nous lâchent pas. Ils nous transfèrent leur névrose, leur angoisse, leur castration, leur ressentiment, leur immonde contagion. Ce n’est pas facile d’être un être libre. Pour être libre, il faut fuir la peste, initier des rencontres, augmenter la force d’agir, propulser les jovialités. Le corps ne se réduit pas à l’organisme. La pensée ne se réduit pas à la conscience » (Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, éditions Flammarion, 1977). J’ai parcouru tous les communiqués de GenZ 212. En dehors de trois propositions légitimes, leurs communications tournent en rond. Leurs idées restent bloquées sur les mêmes leitmotivs, les mêmes refrains, les mêmes rengaines. Mon enthousiasme de départ s’émousse au fur et à mesure que se dévoilent les maladresses, les lacunes, les erreurs tactiques. Des changements imperceptibles opèrent souterrainement. Comment les détecter, les visibiliser, les concrétiser ? Les jeunes ne reconnaissent pas la vieille taupe, chère à Karl Marx, qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement. Ils ignorent l’allégorie de la guêpe et de l’orchidée dont l’improbable union produit des effets bénéfiques pour les deux parties. Les animateurs de GenZ 212, issus des classes moyennes, renvoient d’eux-mêmes l’image de protecteurs, de bienfaiteurs, d’anges-gardiens. Ils assènent des préceptes, des formules figées, des sentences définitives. Ils édictent des directives, des consignes, des mots d’ordre. Ils se proclament pacifistes pour ne pas déranger l’ordre établi. Là réside le malentendu avec les classes populaires. La gouvernance en face, une fois l’effet de surprise passé, joue l’atout démobilisateur de la peur.

 

Mririda N’Aït Attik (1900-1946 ?)

 

Nous évoquons Mririda N’Aït Attik, poétesse transgressive, dionysiaque, emblématique de l’époque coloniale, tombée dans l’oubli après sa disparition mystérieuse. Nulle sépulture connue n’abrite son corps. Nul cénotaphe ne rappelle sa mémoire. Seul l’écrivain, l’explorateur René Euloge (1900-1985), son traducteur, son confident, son amant, a sauvegardé son œuvre. Il est temps que Mririda N’Aït Attik acquiert sa pleine aura dans la littérature marocaine. Les jeunes générations ont besoin de son exemple. « On m’appelle Mririda. Mririda, l’agile rainette des prés. Je n’ai pas ses yeux d’or. Je n’ai pas sa gorge opaline. Je n’ai pas sa robe verte pomme. Mais j’ai ses stridulations envoûtantes. Qui volent jusqu’aux oreilles des bergers. Qui émerveillent toutes les gens de la vallée. Dès mes premiers pas dans les champs. J’ai pris délicatement dans mes mains. Les rainettes agiles, craintives, frissonnantes. J’ai embrassé longuement leur bouche. Ainsi m’ont-elles appris leurs vocalises ensorcelantes. Leurs cantabiles cristallines, vibrantes. Dans les nuits d’été baignées de lune. Grâce aux virtuosités transmises par les rainettes. On m’appelle Mririda ». 

L’une de mes tantes habitait à Azilal, en haute montagne. Je séjournais souvent chez elle, dans un paysage paradisiaque de sources, d’étangs, de cascades, de thuyas, de cèdres, de pins. Elle connaissait les chants de Mririda par cœur, en amazigh. Elle me les traduisait en français. J’étais adolescent. Elle me disait malicieusement : « maintenant, tu as l’âge de les comprendre ». Un rite d’initiation en somme. Mririda (1900-1946 ?), poétesse orale, libertine, sensuelle, voluptueuse, lascive. La transgressivité est un franchissement frondeur des lignes, des frontières, des limites, un outrepassement du sentiment de honte, une bravade morale. La poésie de Mririda outrepasse les anathèmes. Elle la chante au marché. Elle embarque qui lui plait. Elle rencontre René Euloge (1900-1985), instituteur colonial, écrivain, artiste peintre, photographe, russophone, arabophone, amazighophone. Le français parcourt les territoires alpestres, partage la vie des bergers, recueilles les contes, les légendes, les chants, les poèmes, les complaintes, les mélopées, les récits qu’il consigne studieusement sur des carnets négligés pendant de nombreuses années. Il est le premier européen à découvrir les cimes inaccessibles et les profondes vallées du haut-Atlas. Il reste dans son pays de prédilection après l’indépendance. Il meurt à Marrakech. Il publie les élégies de Mririda dans les années cinquante, Les Chants de la Tassaout.

On ne sait de la biographie de Mririda que ce que rapporte René Euloge. Il la qualifie d’hétaïre comme les compagnes sexuelles de la Grèce antique. Il définit sa poésie comme un art brut, fruste, rude, ardent, s’apparentant aux ballades, lais et rondeaux du Moyen-Âge européen.  Une poésie qui, dans un naturel désarmant, ne craint ni la gaillardise ni la grivoiserie. La rusticité lyrique rend palpables la quotidienneté pastorale. Superstitions préislamiques, invocations idolâtres, spiritisme, magie, sorcellerie, sur fond de sensualisme, de spontanéisme, de délectation, de dérision. Les adages, les proverbes, les maximes, substantifiques moelles de la sagesse traditionnelle, agissent comme des ponctuations. La candeur épouse la grâce. La fraîcheur laisse trace. Dans la bourgade d’Azilal, flanquée de remparts inescaladables, de tours à meurtrières, Mririda, la trentaine à peine, est tolérée avec quelques filles de petite vertu. Elle n’a pour séduire que ses longs cheveux noirs, aux reflets d’anthracite, et ses yeux immenses. Son teint est précocement fané. Elle chante ses poèmes en prolongeant les syllabes finales. Personne ne se soucie d’elle. Ses mots sont incompréhensibles aux soldats coloniaux, aux supplétifs locaux. Elle ne cherche pas non plus à séduire les chalands. René Euloge fait sa connaissance sur recommandation d’un ami. Elle l’invite à prendre le thé chez elle. Il la retrouve régulièrement, à la tombée de la nuit, vêtue de fines étoffes et de somptueux brocarts, fleurant la rose et le jasmin. Il traduit ses poésies en respectant au mieux la sémantique orale.  Mririda, drapée d’un manteau de laine à bandes amarantes, écarlates et blanches, élève ses bras cerclés d’armilles d’argent comme une danseuse céleste. Elle prend des poses hiératiques sans en soupçonner l’envoûtante impact. Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, René Euloge retourne à Azilal et à Magdaz, village natal de sa poétesse. Sa recherche de Mririda, entre présomptions hasardeuses et fausses pistes, reste vaine. Elle a disparu à jamais. Demeure sa poésie sauvée du néant. 

 

 

© Mustapha Saha.

Sociologue.

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Pour citer cet article engagé, illustré & inédit

 

Mustapha Saha (texte & peinture), « Le livre des transgressions », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER 2026 | NO I « CRÉATRICES DE BOUQUETS » & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 15 décembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2026noi/ms-transgressions

 

 

 

 

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20 novembre 2025 4 20 /11 /novembre /2025 19:15

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossier mineur | Florilège | Revue matrimoine | Voix-Voies de la sororité | Philosphies & sagesses en poésie & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Créations poétiques

 

 

 

 

 

 

 

Une femme la nuit

 

 

 

 

 

Poème féministe par

 

 Amel Boudali

 

 

 



 

Je suis 

une femme la nuit

je dresse

mes mains-torches

de tous les égarés

j'éclaire le chemin

hormis le mien

je me consume 

et sur ma route

tout n'est 

qu'ombres voilées


 

je suis

une femme entière

non la moitié d'un autre


 

au visage tatoué

par les jours amers

aux joues enflammées

des caresses du simoun

aux mains creusées de veines

vertes et espérantes

comme les chemins de mai

dans mes montagnes rêches

ma gorge est le palais

de mille chants anciens

qui courent  

jusque dans les vallées

et viennent se mêler

aux clapotis des vagues

pour être fécondés 

par l'écume des ans

et résonner nouveaux

au cœur de mes enfants

mes moissons de juillet

sont en bouche amères


 

une femme entière

non la moitié d'un autre


 

mes filles indénombrables

portent en bandoulière

leur corps à vif qui

cogne aux portes

de la vie

et s'écorche aux regards

hérissés de tessons

de couteaux et de haine

des corps entiers

non les moitiés d'un autre

mes filles de juillet

se languissent encore

des fruits de cette moisson

leur marche a commencé

à l'aube de notre histoire

dans le jour de nos villes

leurs semis en chemin 

germinent en cris de joies

de peines et de révolte

et dans leur sillon

elles déposent les corps

des compagnes brûlées

égorgées écorchées

d'où renaîtront encore

d'autres corps en marche

 

des compagnes brûlées

égorgées écorchées

mais toutes

toutes

entières non la moitié d'un autre

 

© Amel Boudali

 

Biographie

 

© Crédit photo : Portrait photographique de la poétesse Amel BOUDALI.

​​​​​

Amel BOUDALI est née à Alger. Elle a suivi ses études en France au cours desquelles elle a consacré un travail de recherche aux connivences esthétiques et éthiques entre les œuvres de Mohammed Dib et de  Guillevic. 

Attentive aux voix poétiques contemporaines, elle publie des lectures de recueils sur son blog « Cultures Plurielles » dédié à l'actualité poétique de tous horizons.

Elle a publié aux éditions LansKine le recueil Mers (2025).

Elle enseigne depuis une quinzaine d'années dans le secondaire auprès de jeunes réfugié-e-s.

 

***

Pour citer ce poème engagé, féministe, gnomique, illustré & inédit

 

Amel Boudali, « Une femme la nuit », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 20 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2025noiv/ab-unefemmelanuit

 

 

 

 

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5 novembre 2025 3 05 /11 /novembre /2025 19:49

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Critique & réception | Dossier mineur | Articles & témoignages | Philosophies, sagesses en poésie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maggy De Coster, À fleur de mots,

 

Éditions du Cygne, Paris, 2021, 13 x 20 cm,10€

 

 

 

 

 

Photographie & critique par

 

Eliane Biedermann

 

 

 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée du recueil À fleur de mots de Maggy De Coster aux Éditions du Cygne, 2021.

​​​​​

 

 

  Ce nouveau recueil de poèmes s’ouvre sur un hommage à la Commune chantée  par « le Temps des cerises ».  Nous connaissons l’engagement de l’auteure aux côtés des défavorisés, ce qui la pousse à détourner un proverbe bien connu : « Impossible de confiner la faim / (…) Elle carillonne si fort / qu’elle effiloche / les entrailles des pauvres / Le manque de moyen justifie donc la faim ». Elle évoque aussi le sort des femmes « lapidées / sur l’autel de l’obscurantisme et de la barbarie ». Elle est également à l’écoute de notre planète en danger, à cause de l’inconséquence des hommes en matière d’écologie : « Dans quelle typographie trouverai-je / La partition des animaux perdus / Dans les arcanes des saisons déréglées ? ».

 

    Le confinement dû au Covid 19 que nous avons connu à l’échelle planétaire a eu une grande influence sur l’écriture de la poète, en raison des morts et de l’angoisse liés à cette période sombre. Un poème s’adresse dans ce sens à ses amis italiens : « A vous mes amis, des salves d’espoir pour une autre / Renaissance / Et reviendra le temps de nos échanges à cœur ouvert ».

 

Elle dénonce la vision complotiste de certains, « accoucheurs de fausses nouvelles ». Maggy De Coster croit à des valeurs de « vertu », « d’honneur », et garde un espoir certain en l’humanité. Sa sensibilité est réceptive à des sujets très divers, comme l’incendie de la cathédrale Notre Dame, la mort d’une amie poète, la peinture de Gustav Klimt, la musique du fado…

   

 La lecture de ces textes nous fait du bien car grâce à ses alliances de mots poétiques, elle nous fait partager ses inquiétudes, tout en gardant un amour de la vie, et de la nature qui nous empêche de sombrer dans un nihilisme destructeur.

 

                                                          

© Eliane Biedermann


 

Page officielle chez  les éditions du Cygne, du livre À fleur de mots de Maggy De Coster, URL : http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-a-fleur-de-mots.html

 

***

Pour citer ce texte illustré engagé & inédit

 

Eliane Biedermann (texte & photographie), « Maggy De Coster, À fleur de mots, Éditions du Cygne, Paris, 2021, 13 x 20 cm, 10€ », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger, mis en ligne le 5 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/ebiedermann-afleurdemots

 

 

 

 

 

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29 octobre 2025 3 29 /10 /octobre /2025 17:48

REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Varia & Actualité

 

 

 

 

Génération Z 212. Conversation avec un psychanalyste marocain. Extrait 2

 

 

 

 

 

Texte & image remastérisée par

 

Mustapha Saha

 

Sociologue, poète, artiste peintre & photographe

 

 

 

© Crédit photo : » Portrait photographique d’«Abdessamad Oubalat », remastérisation Mustapha Saha.

​​​​​

 

 

Paris. Dimanche, 19 octobre 2025. Conversation avec un psychanalyste marocain. Il désire garder l’anonymat. Ce texte retranscrit uniquement mes réflexions. Ses répliques se devinent entre les lignes. Nous avons la même démarche. Nous souhaitons offrir aux jeunes marocains des éléments historiques, sociologiques, philosophiques. En Mai 1968, nous avions des idées. Nous ne disposions pas des outils algorithmiques pour les concrétiser pleinement. Ces jeunes sont nés au cœur de la révolution numérique. Ils sont virtuoses des manipulations internétiques. Ils manquent cependant d’analyses pertinentes, de conceptualisations congruentes, d’argumentations convaincantes, de visions stratégiques.  Les béquilles cybernétiques les illusionnent sur leurs capacités cognitives. La grammaire, la syntaxe, la stylistique, la sémiotique leur sont inabordables. Les subtilités de la langue leur sont impénétrables. Il est loin le temps de mon enfance où nous apprenions la lecture, l’écriture, le calcul, la géographie dans des livres didactiques, où nous apprenions les pleins et les déliés à la plume Sergent Major. Combien savent encore se servir d’une équerre, d’un compas ? La mémoire gestuelle se perd. Je comprends plus tard que cet usage de la calligraphie féconde le discernement critique. 

Le conflit de générations n’est pas une théorie sociologique. C’est juste une formule journalistique, accessoirement idéologique, simplificatrice, réductrice, négatrice des complexités sociales. Les générations ne sont pas monolithiques, homogènes, rigides. Les générations ne sont pas délimitées par des commencements et des péremptions. Les qualificatifs de cadets, de juniors, de séniors sont des caricaturisations. L’Organisation Mondiale de la Santé coupe en tranches l’existence humaine, le premier âge englobe l’enfance et l’adolescence, le deuxième âge correspond à la période adulte, le troisième âge commence à soixante ans, après la retraite, le quatrième âge débute à quatre-vingt-dix ans et se prolonge au-delà. Toutes ces nomenclatures n’ont aucun fondement scientifique. Ce ne sont que des indicateurs de la bureaucratisation, de la technocratisation, de l’administration inhumaine des choses. En entreprise, le mot senior désigne les travailleurs de plus quarante-cinq ans. Dans le sport, le senior a vingt ans. Le latin senior signifie personne âgée. On ne dit plus vieillard. Troisième âge est lui-même un terme péjoratif. Les âges varient selon leur contextualisation. Des rapports stupides parlent de jeune sénior, de grand sénior. Les marketeurs, les publicitaires codifient les critères de conservation de la jeunesse. À partir de cinquante ans, on invente des produits et des services spécifiques, des besoins artificiels. On joue sur la fibre de la santé et du bien-être. Des recherches en biologie moléculaire indiquent que certains facteurs biologiques permettent de conserver jeunesse et vitalité au-delà des limites habituelles. Trois gênes temporels, dénommés gêne chinmo, gêne Br-C, gêne E93, présents dans l’ADN humaine, régulent la longévité. Le gêne chinmo, pour sa faculté à engendrer la prolifération des cellules, à renouveler les tissus, à condition d’inhiber les réplications d’erreurs, peut être considéré comme une fontaine de jouvence génétique. Il suffirait de le maintenir activé tout au long de la vie.

Le Mouvement Genz 212 insiste trop sur le paramètre jeunesse. Il exclue implicitement les autres catégories sociales. Il se positionne comme interlocuteur privilégié des autorités.  La gouvernance traite la révolte comme une crise d’urticaire. Et pourtant, sur les images des manifestations se reconnaissent des mères en colère, des barbes blanches admirables. S’il faut distinguer des jeunesses et des vieillesses dans la population, il faut plutôt retenir les fraîcheurs d’intelligence et les sénescences d’esprit. Mon ami Edgar Morin court après ses cent-cinq ans. Il publie encore plusieurs livres par an. Il surfe sur la toile comme un crack. Ses ouvrages occupent sans interruption les devantures des librairies. Ses commentaires sont guettés comme préceptes de sage. Les jeunes sont jugés en bloc par les politiques comme immatures, inconscients, irresponsables. J’en fais l’expérience en mars 1965. J’ai à peine quinze ans. Je suis dans une classe d’excellence au lycée Moulay Abdellah de Casablanca, avec des professeurs mythiques, Jean-Pierre Koffel en lettres, Guy Martinet en histoire. Or, c’est cette classe, au-dessus de tout soupçon, qui met la première étincelle à la révolte populaire. Trois ans plus tard, je suis étudiant en sociologie à la faculté de Nanterre. Je participe aux luttes contre la guerre du Vietnam. Je me retrouve cofondateur du Mouvement du 22 Mars qui déclenche Mai 68. Le rapport au monde n’est pas une question d’âge.

Aberration des hiérarchisations générationnelles. 

Le prisme générationnel est imprécis, brouillardeux, aléatoire. La jeunesse n’est pas une génération. La Génération Z, née entre 1995 et 1910, dite génération des zoomers, qui se meuvent plus vite que leur ombre, serait biberonnée à la logique numérique et à la communication internétique, à la culture manga et aux jeux vidéo, à la world music et au street art. L’expression elle-même est élaborée par un think-tank américain, le Pew Rechearch Center, spécialisé dans les sondages, connu pour ses études sur les changements religieux et leur impact sur les sociétés, des études financées par John Templeton, un fondamentaliste protestant. La définition de la génération Z par cet organisme renvoie à « une cohorte d’individus nés à la même époque », sans s’attarder sur ses différenciations internes, socio-économiques, socio-culturelles, socio-spirituelles. On s’intéresse surtout à l’opinion générale de cette cohorte d’individus, cette masse, pour confectionner des spéculations psychologiques, des manipulations idéologiques, des motivations consuméristes. On se base sur différentes expériences comme des compétitions sportives, des séries télévisées, des musiques en vogue, interagissant avec le cycle de vie et le processus de vieillissement. Les cohortes générationnelles permettraient de comparer les opinions générales à différentes périodes. 

La génération Z est précédée par la génération Y, née entre 1980 et 1995, appelée Les Milléniaux, ou Millenials en anglais. Cette génération serait structurée mentalement par l’avènement d’internet et le passage à l’ère numérique. Elle aurait une structure cérébrale binaire. Les délimitations chronologiques de chaque génération varient selon les définitions et le présupposés théoriques. On retrouve à la base des cabinets internationaux de conseil en stratégie comme l’américain McKinsey & Compagnie ou l’australien McCrindle. Les générations sont bel et bien des fabrications conceptuelles capitalistes à but politique et lucratif. La formule Génération Y apparaît pour la première fois en 1993 dans le magazine de publicité américain Advertising Age. L’approche n’est aucunement sociologique. Il s’agit d’un portrait-robot de jeunes consommateurs sensibles aux messages mercatiques. Les appellations exhaussées par les médias ne sont, en définitive, que des marchandisations. Auparavant la Génération X, née entre 1965 et 1975 ou entre 1960 et 1980 selon les évaluations saugrenues, dite Baby Bust en raison du faible taux de natalité à cette période, s’intercale après la Génération Babyboom. Ce serait une génération nihiliste, athéiste, œdipienne. Elle est considérée comme une inconnue X. Elle coïnciderait avec la mondialisation économique et le déclin social. Elle correspondrait à la contre-culture punk, libertaire, antiautoritaire, anticonformiste, anticonsumériste. Elle adopte des travestissements corporelles, vestimentaires, des coiffures mohawks, des tatouages, des piercings, des maquillages voyants, des bijoux encombrants, des tee-shirts imprimés de fantaisies psychédéliques, des vestes en cuir, des bottes Dr Martens. Elle répond à l’absurdité technocratique par une excentricité indomptable. Cet exemple suffit à démontrer l’aberration des hiérarchisations générationnelles. La génération X sévit toujours. La génération Alpha serait née en 2010. Elle ne connaît que la crise covidaire, le trumpisme, le néofascisme, le génocide. La génération Alpha est révolutionnaire ou n’est pas.  

De nombreux anachronismes de GenZ 212 révèlent ses tâtonnements, ses impérities, ses maladresses. Pourquoi avoir instaurer des pauses, des entractes, des suspensions, dans une dynamique portante ? La tentative louable d’expérimenter la démocratie directe sur un site virtuel confond le support de communication avec les réalités sociales, qui s’expriment dans la rue, et nulle part ailleurs. Pourquoi avoir adopté la tête de mort souriante du manga One Piece comme une oriflamme, comme un cri de pirate ?  L’imaginaire mimétique, faute d’inventer ses propres symboles, reprend des références fictives. Pourquoi pratiquer la lutte politique comme un jeu vidéo ? Pourquoi s’affirmer un mouvement révolutionnaire et ménager les institutions ? Pourquoi se déclarer apolitique ? L’apolitisme est, dans le cas le moins équivoque, un conservatisme. Genz 212 s’apparente surtout à un mouvement anarchiste. L’adoption de tee-shirts noirs comme couleur de ralliement est parlante. Les jeunes n’ignorent pas que le noir et le rouge sont les balises de l’anarcho-marxisme, le rejet des tutelles, le refus des allégeances. En 1968, notre groupuscule, issu d’une revue fondée dans les années cinquante, s’appelle Noir et Rouge. Nous nous définissons comme une minorité agissante. Nous n’avons aucune ambition politique. Nous préférons les charmilles buissonnières de l’art et de la poésie. Nous avons une vision rimbaldienne du monde. Nous voulons changer la vie. Les jeunes n’ont pas besoin de pédagogues, d’instructeurs, de donneurs de leçons. Les mosquées en débordent.  Les universités en regorgent. Les journaux en foisonnent.  Les cafés de commerce en fourmillent. La rue réclame, avant tout, une éthique égalitaire. J’espère seulement que cette jeunesse se détourne des sirènes élitistes. « Personne ne doit s’élever au-dessus des autres. L’impossible salut se range au magasin des accessoires. Que reste-il ? Tout être est fait de tous les êtres.  Il les vaut tous. N’importe qui le vaut » (Jean-Paul Sartre, Les Mots, éditions Gallimard, 1964).

Théorie du Chaos.

Blaise Pascal (1623-1662) est l’inventeur de la théorie du chaos. Il la formule de la manière la plus claire. Pensée numéro 162 : « L’être humain, étant déchu de son état naturel, il n’y a rien à quoi il n’est capable de se porter. Depuis qu’il a perdu le sens du bien, tout peut lui paraître tel, jusqu’à son autodestruction. Certains cherchent la félicité dans l’autorité. Il est nécessaire que le bien commun ne soit pas dans la possession d’un seul. Les possédants n’embrassent que l’image creuse de leur vertu fantasmatique. L’humain cherche la vérité et ne trouve qu’incertitude. Il quête le bonheur et ne trouve que misère. Quelle chimère est-ce donc que l’être humain ? Il est juge de toutes choses alors qu’il n’est qu’un ver de terre imbécile. Il est dépositaire du vrai qui n’est qu’un amas d’incertitudes. Il n’est qu’un monstre incompréhensible, un rebut de l’univers qui se vante de sa grandeur ». Les marocains ne voient rien. « Trop de bruit les assourdit. Trop de lumière les éblouit. Trop de distance les dissuade. Ils s’insensibilisent au chaud et au froid, aux discours obscurs et aux silences lourds. Ils ne sentent plus rien. Ils souffrent. Trop de jeunesse les embrouille. Trop de vieillesse les embourbe. Trop d’information les abêtit. L’édifice craque. La terre s’ouvre jusqu’aux abîmes ». Les victimes du terrible séisme de 2023 vivent toujours sous les bâches. « Si on est trop jeune, on ne juge pas bien. Si on est vieux, on ne juge pas mieux. Si on pense trop, on s’entête. Si on s’entête, on égare le chemin de la vérité. Si on abandonne son ouvrage trop longtemps, on y revient plus. L’esprit de l’autocrate n’est pas assez indépendant pour ne pas être troublé par le moindre tintamarre autour de lui. Il suffit du bruit d’une girouette, du chuintement d’une toupie. Ne vous étonnez pas s’il ne raisonne pas bien à présent. Une mouche bourdonne à ses oreilles ». L’axiome central la Théorie du chaos : « Les petites choses peuvent provoquer de grandes conséquences ». Blaise Pascal l’illustre par une allégorie qui sacralise, pour l’éternité, le nez de Cléopâtre : « Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre en aurait changé ». La théorie du chaos explique, sinon interprète plausiblement la politique contemporaine, où les magnats du numérique tirent les ficelles des gouvernances. Après tout, un simple forum d’étudiants marocains sur la plateforme de jeux vidéo Discord ne suscite-t-il pas une révolte de grande ampleur. En attendant la suite imprédictible. 

La Théorie du chaos, fondée sur la physique et les mathématiques, étudie le comportement des systèmes dynamiques déterministes, sensibles aux conditions initiales. Ce phénomène s’élucide par l’Effet papillon. Le battement d’ailes d’un papillon dans un endroit peut provoquer un bouleversement tsunamique à l’autre bout de la planète. Des modifications infimes dans un système, a fortiori politique, peuvent entraîner des mutations définitives. Les conditions initiales des systèmes déterministes sont imprévisibles parce qu’on ne peut pas les connaître avec une précision infinie.

GenZ 212 introduit dans la routine marocaine le principe d’incertitude. Le doute n’est pas permis dans l’immuabilité politique. La peur étouffe la pensée, la critique, la parole, l’expression, la moindre objection. La physique quantique interpose d’étranges prédictions. Une expérience ne peut jamais se réaliser dans un isolement total. Son évaluation elle-même affecte le résultat. L’incertitude n’a rien avoir avec un quelconque manque de précision des appareils de mesure, ni un défaut de compétence, d’après le physicien Werner Heisenberg (1901-1976). A supposer que la gouvernance technocratique et sa contestation soient deux protagonistes concomitants, équivalents, on ne peut jamais connaître simultanément leurs volontés, leurs intentions, leurs préméditations, leurs déterminations, leurs velléités respectives. Bonnes divagations aux glosateurs, aux prévisionnistes, aux estimateurs, aux supputateurs de tous acabits. L’inexplorable, l’imprévoyable, l’inimaginable sont ingérables. Le chaos est ingouvernable. 

La société marocaine tourne en rond.

La société marocaine n’est plus ce qu’elle était. Elle tourne en rond. Les nantis se gavent de psychotoniques. Les impécunieux dépriment. Les troubles mentaux se propagent. Les jeunes se rabougrissent, se morfondent, s’abrutissent d’addiction internétique. La morosité se généralise. Les intellectuels, pour autant qu’on leur accorde ce titre flatteur, débitent des banalités, s’abstiennent, se taisent, se terrent.  Leur autorité morale se disloque. La névrose s’infiltre partout. Un penseur comme Abdelkébir Khatibi manque terriblement. La lucidité tragique Mohammed Khaïr-Eddine aussi. Les traditions d’hospitalité se délitent. Jacques Derrida me disait « L’hospitalité marocaine est légendaire ». Un mythe révolu. La condescendance s’affiche comme un signe de distinction. La culture ancestrale se gadgétise. Nous évoquons Malaise dans la culture de Sigmund Freud. Le psychanalyste envoie un exemplaire de son livre précédent, L’Avenir d’une illusion, 1927, à Romain Rolland, qui lui reproche, dans sa lettre de remerciement, de négliger le sentiment religieux dans la quête humaine de plénitude. Sigmund Freud répond : « L’être humain est sans cesse contrecarré dans sa recherche du plaisir. Son malheur s’origine dans la surpuissance de la nature, la caducité de son propre corps, les dispositifs qui règlent ses relations avec les autres ». C’est ainsi qu’il entreprend la rédaction de Malaise dans la culture ou Malaise dans la civilisation. « J’adresse à Romain Rolland mon livre où je traite la religion d’illusion. Il me répond que j’omets d’analyser la source réelle de la religiosité, la sensation de l’éternité partagé par une grande partie de l’humanité. L’on serait autorisé à se déclarer religieux alors qu’on répudierait toute appartenance à une confession quelconque. Il est malaisé d’aborder scientifiquement les sentiments. On peut tenter d’en décrire les manifestations psychologiques. La sensation de l’éternité serait le sentiment indissociable du grand tout, d’affiliation à l’universel ». L’échange entre Romain Rolland et Sigmund Freud est d’une actualité brûlante

La religion est une question centrale dans un pays où les rituels amortissent, édulcorent les dérives politiques. La religiosité est une énergie existentielle. Les êtres humains portent dans leur psychisme une empreinte venue de la nuit du temps, le sentiment d’une incommensurabilité qui dépasse leur entendement.  Ce sentiment n’est pas seulement une consolation de leur finitude. Il relève de l’intuition de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, de la physique quantique en somme. Romain Rolland parle poétiquement d’un sentiment océanique. Aujourd’hui, la distinction se fait entre religiosité et spiritualité. Les têtes immergées dans les écrans ne regardent plus les prêchoirs. L’interrogation métaphysique génère l’art, la poésie, la culture. La culture, une fois historiquement constituée dans ses permanences et ses élasticités cumulatives, est chose pérenne parce qu’intemporelle. Elle n’est pas réductible aux modernisations factices, aux technocratisations superficielles. Si on pose à un jeune hyperconnecté, virtuose du clic internétique, de définir la culture marocaine, dans sa diversité, saura-t-il répondre ? Il ne peut, de ce fait, entreprendre que des actions disparates, hétéroclites, hybrides. Comment un collectif de jeunes, à peine constitué, peut-il se revendiquer contradictoirement de la légalité, de la légitimité, de l’officialité, de l’institutionnalité, des valeurs qui le nient et le dénient ? Le collectif Génération Z 212 peut jouer le rôle de détonnateur, d’agitateur, de minorité agissante. Puisse-t-il ne pas se substituer d’office aux autres classes sociales. A quoi sert l’anonymat, devenu une coquetterie. La fausse modestie ne sert pas la cause. Il est avéré que toutes les plateformes internétiques, les américaines en premier lieu, fournissent aux gouvernements qui les sollicitent, les données personnelles de leurs souscripteurs. 

La culture marocaine n’est plus qu’un support mercatique, un appât touristique. Les marocains sont délestés de leur véridicité vernaculaire. Ils se mettent passivement à la page. Leurs mots ne reflètent plus leur quotidien. Les novlangues prolifèrent. Les anticastastases, les désinformations, les postvérités s’homologuent. Les manquements à la parole donnée désorientent les sincérités, altèrent les sociabilités, polluent les mentalités. Les repères éthiques se désagrègent. Les liens se délitent. Les psychés se dérèglent. Les comportements se désaxent. L’intimité s’abolit dans les vidéosurveillances, les géolocalisations, les contrôles au faciès. Les revendications capitales, les attentes vitales sont à la fois évidentes, flagrantes, consensuelles. Elles sont aussi schématiques, sommaires, rudimentaires. Je lis les communiqués de GenZ 212 depuis le 28 septembre 2025. Les mêmes doléances, les mêmes leitmotivs sont ressassés jour après jour. L’imagination soixante-huitarde y manque cruellement.  Les pauses, les suspensions des manifestations désemparent, déboussolent, désorientent. Faut-il négliger les désappointements, les désabusements, les désenchantements ? Je les ai vécues en d’autres occasions. Je sais ce qu’ils impliquent comme découragement, écœurement, accablement, individuellement et collectivement. Manquent les analyses approfondies, les diagnostics critiques, les créations artistiques, les publications régulières pour entretenir la flamme contestataire. Il faut dépasser le séquentiel pour mettre en œuvre l’essentiel. Toutes les possibilités sont jouables.

 

C’EST LA CULTURE QU’ON ASSASSINE.

 

Nuit du 1er au 2 octobre 2025. Emeutes à Lqliâa, région Inezgane-Aît Melloul au sud d’Agadir. Un poste de gendarmerie est attaqué. Des voitures, des bennes à ordure sont incendiées. Trois morts. Des blessés. Des arrestations. La version officielle invoque la légitime défense. Les images diffusées sur les réseaux sociaux révèlent d’autres faits. Des snippers embusqués notamment. Abdessamade Oubalat, vingt-cinq ans, cinéaste fraîchement diplômé de L’Institut de formation professionnelle en métiers de cinéma de Ouarzazate, filme la manifestation. Son témoignage est précieux. Sa documentation est irréfutable.  Abdessamade Oubalat est abattu d’une balle dans la tête.

Je parcours le Facebook d’Abdessamade Oubalat, inauguré huit ans plus tôt, à dix-sept ans. La sobriété de la communication atteste son sérieux. Implication totale dans le cinéma, la musique, la littérature, la culture. Son amazighité se mentionne avec fierté. Il conjugue avec délectation son attachement aux traditions et sa pratique des technologies de pointe. Les étudiants, hallucinés par les sunlights de l’atlantisme, abjurent leur enracinement historique, leur amarrage ontologique, leur ancrage organique. Les singularités locales dépérissent. Les solidarités défaillissent. Les authenticités se dissipent. Les vérités se dissimulent. Je déniche une photo d’Abdessamade Oubalat que je remastérise en noir et blanc. Le regard est contemplatif, méditatif, lointain. Sa dernière publication remonte au 25 juillet 2025. Un clip tourné à Ouarzazate, Gladiator, Now We Are Free, de la violoniste Tina Guo. Son commentaire : « Fier de travailler aux côtés d’artistes qui valorisent notre culture ». 14 juillet 2025, séance photo sur la plage d’Agadir de top modèles françaises en caftan. 11 juillet 2025, figurants marocains en habits traditionnels. Son annotation : « Vos noms n’apparaîtront pas dans les gros titres. Votre anonymat est un gage de votre authenticité. Toute ma gratitude. Vous êtes l’âme de ce film. Vous êtes l’essence du cinéma. Vous êtes le secret de la boîte ». 24 juin 2025. Présentation d’un court métrage d’Abdessamad Oubalat, en amazigh, intitulé Sandouk, The Box. « Deux amis. Une boîte mystérieuse. Quand l’amitié est mise à l’épreuve par la convoitise, la cupidité, l’avidité ». Puis, le silence. Un cliché retient mon attention. La mer agadiroise saisie au crépuscule. Plage obscure au premier plan. Vagues irisées de miroitements noirs. « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle / Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis / Et que de l’horizon embrassant tout le cercle / Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits / Quand la terre est changée en un cachot humide / Où l’espérance comme une chauve-souris / S’en va battant les murs de son aile timide / Et se cognant la tête à des plafonds pourris / Quand la pluie étalant ses immenses traînées / D’une vaste prison imite les barreaux / Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées / Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux / Des cloches tout à coup sautent avec furie / Et lancent vers le ciel un affreux hurlement / Ainsi que des esprits errants et sans patrie / Qui se mettent à geindre opiniâtrement / Et de longs corbillards, sans tambours ni musique / Défilent lentement dans mon âme / L’espoir / Vaincu pleure et l’angoisse atroce despotique / Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir » (Charles Baudelaire, Spleen. Les Fleurs du mal). Abdessamade Oubalat, une phosphorescence créative enténébrée. Une trajectoire artistique brisée. Une lueur dans les ténèbres brutalement éteinte. 


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© Mustapha Saha,

Sociologue

 

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Pour citer cet extrait illustré & inédit

 

Mustapha Saha (texte & image remastérisée), « Génération Z 212. Conversation avec un psychanalyste marocain. Extrait 2 », Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 28 octobre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/ms-z1

 

 

 

 

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