21 décembre 2025 7 21 /12 /décembre /2025 15:11

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Sourires & rires  féministes / Poésie des aïeules | Travestissements poétiques

 

 

 

 

 

 

 

Les inconvénients du suicide

 

 

 

 

 

 

Élisa Fleury (1795-1862)

 

Poème choisi, transcrit & commenté brièvement pour cette revue par Dina Sahyouni

 

 

 

 

 

Crédit photo : Noël Coypel (1628-1707), allégorie mythique de « L'Abondance » (1700), peinture tombée dans le domaine public. Capture d’écran d’une image libre de droits trouvée sur le Web.

 

 

 

 

L'autre jour, certain misanthrope,

À deux mains tenant son menton,

Disait : « D'après mon horoscope,

Je dois mourir sans rejeton.

Si je dispose de mon être,

Du genre humain je me dépêtre.

Le suicide est radical...

Vivre malgré soi, ça fait mal.


 

 

« Je puis choisir entre la corde,

Le pistolet et le poison ;

Au besoin même je m'accorde

Et la rivière et le charbon.

Pendons-nous, sans plus de harangue...

Comme je vais tirer la langue !

C'est mourir comme un animal...

Rien que d'y penser, ça fait mal.


 

 

« Faisons-nous sauter la cervelle,

C'est un moyen expéditif...

J'appuierai sur la chanterelle

De cet instrument portatif...

Mais non, malgré moi je m'arrête,

Dans un instant ma pauvre tête

Serait à jour comme un fanal...

Rien que d'y penser, ça fait mal.


 

 

« De poison prenons une dose...

Il suffit d'un peu d'arsenic,

Mêlé d'un doigt de couperose

Que je distille à l'alambic.

Mes veines seront desséchées,

Mais j'aurai d'horribles tranchées

Dans le conduit intestinal...

Rien que d'y penser, ça fait mal.

 


 

« M'y voici, je me détermine :

C'est le charbon qui me sourit ;

J'en allume plein ma terrine,

Et j'attends la mort dans mon lit...

Mais si j'ai de fortes nausées,

Mes artères seront brisées,

J'aurai le transport cérébral...

Rien que d'y penser, ça fait mal.


 

 

« Afin d'abréger ma souffrance,

Il vaut mieux me jeter à l'eau.

Oui, mais je vais courir la chance

D'être accroché sous un bateau.

Si par hasard je me ravise,

Avec l'habit et la chemise

J'y puis laisser mon os dorsal !...

Rien que d'y penser, ça fait mal.


 

 

« Comme ma vue est obscurcie !

D'où me vient donc ce tremblement ?

Une attaque d'apoplexie

Me frappe-t-elle en ce moment ?...

J'ai contre la mort, qui m'approche,

De l'éther, des sets dans ma poche.

Vite, éloignons à l'instant fatal...

Rien que d'y penser, ça fait mal. »

​​​​​​​

 

Le poème d'humour transcrit ci-haut est un extrait, il provient de FLEURY, Élisa (Madame), Album de poésies et chansons, par Mme Élisa Fleury, 2ème édition, Paris, Imprimerie Simon RAÇON et CIE, 1858, pp. 52-54. Le recueil cité appartient au domaine public. Ce joli poème où la poète use du travestissement poétique indirect au masculin en narrant puis en faisant parler son personnage et de la figure poétique de l’énumération pour lister les moyens connus pour se suicider représente une manière humoristique efficace pour dépeindre l'autoportrait caricatural du misanthrope réaliste du XIXe siècle. Il consitue ainsi un échantillon du matrimoine de la poésie humoristique et caricaturale du typage sociologique en poésie comme de la Sociopoétique.

 

***

Pour citer ce poème humoristique de l'aïeule & illustré

 

Élisa Fleury (1795-1862), « Les inconvénients du suicide », poème de FLEURY, Élisa, Album de poésies et chansons (1858), choisi, transcrit & commenté brièvement par Dina Sahyouni, peinture par Noël Coypel (1628-1707), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger, mis en ligne le 21 décembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/fleury-inconvenientsdusuicide

 

 

 

 

Mise en page par David

 

© Tous droits réservés

Retour au Sommaire du numéro IV▼

15 décembre 2025 1 15 /12 /décembre /2025 18:23

N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossiers majeur & mineur | Articles & témoignages | Revue Poépolitique | Revue Matrimoine & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier

 

 

 

 

 

 

 

Le livre des transgressions

 

 

 

 

Article & peinture par

 

Mustapha Saha

 

Sociologue, poète, artiste peintre

Sociologue-conseiller au Palais de l’Elysée pendant la présidence de François Hollande

 

 

 

 

​​​​​© Crédit photo : Mustapha Saha, portrait pictural de la poétesse transgressive, dionysiaque « Mririda N’Aït Attik », peinture, dimensions 65x50cm.

 

 

 

Paris. Vendredi, 4 décembre 2025. Rim Battal présente à Montmartre, son roman, Je me regarderai dans les yeux, éditions Bayard. La narratrice, dix-sept ans, dénonce, dès la première phrase, avec des mots crus, le chantage à la virginité. « Cela n’a pas duré plus de cinq minutes, mais, j’eus l’impression de passer une journée entière, les jambes écartées, nues, sur cette table d’examen médical ». Le récit peut être résumé par une paraphrase du fameux incipit de Paul Nizan dans Aden Arabie : « J’avais dix-sept ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ». La violence familiale décrite dans son insupportable cruauté physique, psychologique, langagière, dans son exercice sadique. Reproduction atavique des maltraitances. La suspicion guette à la porte. Chaque mot s’interprète comme un aveu de faute. L’opinion publique, juge fantomatique, se sollicite à chaque résistivité. Insolences impuissantes en réponse. Radiographie clinique des manies, des lubies, des marottes adolescentes internétiquement universalisées. Fétichisme des griffes vestimentaires. Anglicismes superfétatoires. Tubes anglo-saxons dans les oreillettes. L’autorité filiale se supporte dans l’instinctive résilience. Insubordination. Désobéissance. Rébellion. Schéma classique, basique, du conflit de générations. Préjugés réciproques. Egotismes inconciliables.

 

 

Mensonge et transgression.

 

Le mot mensonge fuse immédiatement. Il marque la narration de bout en bout. Il devient concept. Autant l’hypocrisie est une simulation des sentiments, autant le mensonge est une dissimulation des pensées, des arrière-pensées, des intentions cachées. Le mensonge est un code de communication. Il est à la fois banal et global. La duplicité est une structure mentale. Voir mon texte Psychopathologie politique d’une société schizophrène, disponible sur le web. Quand le mensonge se généralise, il cesse d’être condamnable. Il entre dans les mœurs. Il se place à l’intersection du vrai et du faux. Le marocain agrée, dédouane, justifie le mensonge comme stratégie de survie. Il l’accommode et s’en accommode. Il l’intériorise. Il le standardise comme norme de comportement. Du coup, le mensonge ne se jauge plus sur des critères éthiques. Mais, sur son excellence ou son imperfection. Il s’inscrit sur le terrain de la performance, de la concurrence, de la compétition. Les roublards se valorisent en s’avouant grands menteurs. Les pauvres eux-mêmes manient la tartufferie bourgeoise. « Mon père, bel homme, drôle et fourbe, est menteur lui aussi, comme ma tante, comme moi, comme tout le monde, mieux que tout le monde. C’est d’ailleurs mon père qui m’a appris l’art du mensonge, qui m’a fourni ses armes, que je retourne contre lui, sans qu’il s’en offusque. Il appelle ça diplomatie ». La transgression ne se fait pas ouvertement. Il transite par le mensonge. Il faut, coûte que coûte, préserver l’essentiel, la respectabilité. Quand le mensonge est flagrant, une seule défense, la dénégation ferme, énergique, inflexible. La mauvaise foi est admise quand elle sauve la face, quand elle évite la mauvaise réputation. Celui qui ment le mieux se fait louanger, admirer, honorer. L’art du louvoiement s’apprend dès l’enfance. Ne survivent au milieu des rapaces que les caméléons. 

Je relis, à cette occasion, la controverse de 1796 sur le droit de mentir entre Emmanuel Kant et Benjamin Constant. Sommes-nous autorisés à mentir dans des situations ordinaires ou exceptionnelles ? Pouvons-nous, pour nous tirer d’embarras, faire des promesses que nous ne tiendrons pas ? Pour Emmanuel Kant, renoncer au devoir de dire la vérité conduirait à la destruction de la société. La sincérité est aussi un devoir envers soi-même. Il existe deux sortes de mensonges. Le mensonge extérieur où l’on se rend ridicule aux yeux des autres. Le mensonge intérieur où l’on se rend méprisable à ses propres yeux. Emmanuel Kant accepte, tout au plus, le mensonge par bienveillance au titre d’un impératif de prudence. Pour Benjamin Constant, « Tout le monde n’a pas droit à la vérité. L'exagération des principes est le moyen le plus infaillible de les rendre inapplicables. Le principe moral de dire la vérité, s'il était pris d'une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible ». Nul humain n’a droit à la vérité si elle nuit à autrui. La franchise elle-même se relativise en fonction de la situation. En toute circonstance, le mensonge pour sauver une vie vaut mieux que la vérité. Mentir par humanité est un droit et un devoir. C’est la valeur éthique de l’action et de l’intention qui prévaut.

Le terme transgression provient du latin gradior, qui signifie franchir une ligne, et de trans, traverser, passer de l’autre côté. La transgression est donc le rejet des ordres, des obligations, des règles, des lois, des conservatismes, des conformismes, des adaptations factuelles et des accoutumances perpétuelles. C’est une subversivité. La transgression passe par le dévergondage linguistique, lexicographique, symbolique, symptomatologique, sémiologique. L’impertinence, l’arrogance, la brocarde, l’incartade, l’invective sont des signes avant-coureurs de rupture de ban. Les prescriptions sociales, morales, sont circonscrites par des restrictions, des improbations, des interdictions, des proscriptions, des prohibitions. La transgression est une tortille de traverse, audacieuse, aventureuse, génératrice d’opportunités inattendues. Une démarche prométhéenne. Une quête de la semence de feu. Elle a cours dans les marges sociétales, urbaines, les interfaces diversitaires, contestataires, dans les lieux de passage propices aux créativités, aux inventivités, aux innovations. Marge, Margo, veut dire bordure en latin. C’est aussi l’espace blanc autour d’un texte écrit, où se griffonnent les remarques, les observations, les objections. La marge connecte le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur, le personnel et l’impersonnel. Hormis les vies parallèles choisies par les artistes, les poètes, les philosophes, les marginalisations, en général, sont des désocialisations, des exclusions, des bannissements. Des flux hétéroclites circulent dans les périphéries, se croisent, se rencontrent. Ces jonctions, ces embranchements, ces hybridations, ces métissages fécondent les nouveautés. La marge est rhizomique. Elle développe en tous sens ses potentialités. Cf. Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille Plateaux, éditions de Minuit, 1980.

La transgression, comme la transnavigation, la transmutation, la transfiguration, est un dérivement, un débordement, un surpassement, une infraction de l’inébranlable, de l’irrévocable, de l’imprescriptible, une mise à mal des sacralités. Le transgresseur cherche surtout à s’émanciper de la tutelle qui le paralyse. « Après avoir rendu stupide leur bétail domestique, après avoir pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors de parc, les tuteurs leur expliquent le danger qu’il y aurait à essayer de marcher tout seul. Or, le danger n’est pas si grand que cela, étant donné que quelques chutes finiraient bien par leur apprendre à marcher. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Pour répandre ces lumières, il n'est besoin de rien d'autre que de la liberté, à savoir l'usage public de sa raison dans tous les domaines » (Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les lumières, 1784).

Les gens fonctionnent avec des habitus censés contenir des solutions toutes faites aux problèmes qui les accrochent. Tout individu est une composition d’habitudes dans un tout cohérent, consistant. Les habitudes se rigidifient. Elles perdent leur souplesse. L’inadaptation est provoquée par les réactions produites mécaniquement. Avant que la nouveauté née dans les marges ne s’ancre dans les réalités sociales, le flux informationnel la jugule, la neutralise, l’annule. C’est la rapidité de l’information qui dissout les fluctuations transformatrices. Les manipulations médiatiques, les falsifications idéologiques opèrent comme des rouleaux compresseurs. C’est ce qui arrive au mouvement GenZ 212. Son succès le freine, l’entrave, l’étouffe. Il ne lui laisse plus, au bout d’un certain temps, l’initiative d’actions originales. Il l’immobilise dans postures défensives. S’ajoutent des carences culturelles. Absence de chercheurs, de penseurs capables de dresser des topographies, des cartographies du champ social. La plupart des intellectuels, des universitaires n’ont d’autres préoccupations que leurs distinctions, leurs décorations, leurs palmes mandarinales. La société inégalitaire perpétue, avec ses logistiques bureaucratiques, ses motrices institutionnelles, ses turbines financières, les privilèges acquis. La nouveauté se refoule, se sanctionne, se liquide. La gouvernance technocratique récupère les nouveautés, les recyclent, les mercatisent, la rentabilisent. La protestation s’effectue sur des trajets balisés, signalisés, fléchés, au lieu s’inventer ses propres itinéraires. Que GenZ 212 ne soit pas reconnue comme interlocuteur valable est suffisamment révélateur du cynisme étatique. La rhétorique sacrale incrimine la transgression comme attitude immorale, irrévérente, honteuse. Au lieu de se frayer des passages désorientants, déconcertants, désarçonnants, la transgression se laisse aiguiller sur les charmilles piquetées par les interdits. 

Au Moyen-Âge, aucun exhibitionnisme n’est considéré comme une atteinte à la pudeur publique. Les lieux saints s’ornent de scènes lubriques. « Dans le livre de prières médiéval, en marge des psaumes, une femme sculptée ouvre son sexe avec ses mains. Dans le chœur de petits monstres de bois, les mamelles pendantes, regardent les moines chanter. Sur le chapeau du pèlerin, à côté des coquilles Saint Jacques, une vulve couronnée est portée en triomphe par des phallus. Ces images sont produites et regardées sans gêne pendant plusieurs siècles » (Gil Bartholeyns, Pierre-Olivier Dittmar, Vincent Jolivet, Image et transgression au Moyen-Age, Presses Universitaires de France, 2008). J’ai visité la chapelle Kermaria an Iskuit à Ploua, dans les côtes d’Armor. Ici la transgression est religieuse. Dans La Danse macabre, qui se déroule le long des murs nord et sud de la nef, ce sont les morts qui sont en mouvement. Les nouveaux arrivés en enfer s’immobilisent dans une posture hiératique. Ces morts ne sont pas des squelettes, mais des cadavres desséchés comme des momies. Certains avec des cheveux et des rires sardoniques. Se dégage étrangement, à cause des déhanchements, une étrange atmosphère érotique. Les fresques remonteraient au quinzième siècle. Elles s’inspirent des peintures du cimentière parisien des Innocents détruit au dix-septième siècle. La mort, au Moyen-Âge est présente dans des œuvres réalistes et des spectacles vivants, dénommés Danses de Macchabées ou Les Passions. L’église veut ramener les vivants à leur condition mortelle, leur rappeler leur destinée finale. Dans la Bretagne prospère, les paysans repus sont mis en garde contre l’inanité des richesses ici-bas. Chaque vivant est escorté par un mort. Une seule femme, vêtue de blanc, figure probablement la vanité de la beauté, à moins qu’elle ne soit la mort elle-même travestie en amante fatale. Les morts et les vivants déclinent des attitudes diversifiées, des gestuelles naturelles, modulées dans les prise de mains et de bras. Le message chorégraphique est clair. Pour bien mourir, il faut danser. Dans la procession, le pape, le roi, le cardinal, le patriarche, le connétable, l’archevêque, le chevalier, l’archevêque, l’abbé, l’astrologue, le médecin, le banquier, le laboureur, le musicien avec sa cornemuse, le moine mendiant, l’indigent. Tous ces puissants et moins puissants paraissent acquiescer à l’ultime échéance. La mort équitable, égalitaire, n’épargne ni petit ni grand. Elle frappe sans distinction d’âge, de genre, de rang. Dans cet-au-delà où le mensonge n’opère plus, il n’y a que l’art et la poésie qui sont des transgressions immanentes de la camarde.

 

Interférences webiques.

 

La révolution numérique bouleverse tous les repères. Il n’y a plus de vérité. Il n’y a plus de mensonge. Il n’y que des données. Toutes les sources s’égalent. Tous les énoncés se valent et s’équivalent. Toutes les formulations s’avalent. Les mégadonnées, big data, utilisent des ordinateurs surpuissants, des technologies sophistiquées, des méthodes analytiques, des traitements parallélisés, au-delà de la cognition anthropienne, au-delà de l’imaginable. L’intelligence artificielle règne. Elle est d’ores et déjà requise pour gérer les relations individuelles et collectives. Le minuscule cerveau humain est de plus en plus mis au rebut. Sur les réseaux sociaux, fake news, diktats alimentaires, charlatanismes en tous genres vident les cervelles de leur esprit critique. Les manières, les comportements, le opinions se télécommandent, se téléguident, se pilotent à distance. Le marocain invente, avant le reste de la planète, la postvérité, machine infernale, virale, de dérégulation, de désinformation, de déculturation. Il ne crédibilise que les rumeurs insensées. L’effet rebond, backfire effect, se dispense de vérifier la fiabilité des sources. C’est le phénomène du buzz internétique. Le bruit parasitaire s’accepte comme musique dès lors qu’il se propage rapidement. Le marocain, est un donneur de leçons sans pareil. Il se complaît dans le syndrome de la surconfiance, dunning-kruger effect. Il surévalue ses compétences propres. Il éprouve le besoin de déverser quotidiennement ses bavardages, ses verbiages, ses commérages. Les cérémonies de thé n’ont d’autre but que le partage des confabulations. Les contrevérités se dégorgent sans scrupule, sans vergogne, sans retenue. Plus c’est gros, plus ça passe. La trivialité fait mouche, s’imite, se propage. Toute la société marocaine vit de faux-semblants.

Avec la révolte de Génération Z 212, rebelle et loyaliste, réfractaire et légaliste, indignée par les inégalités et respectueuse des conventions, la transgression reprend sa dimension publique. Au pays où chaque réalité est un tabou, toute indocilité est une transgression. Ressurgit l’esprit frondeur des territorialités insoumises. La paradoxalité marocaine, entre centralité anxieuse de sa prépotence et tribalité soucieuse de son autarcique existence, se réinvente. Une révolte surgie des jeux vidéo, de la fantasmagorie manga, de l’hyperréalité webique. Derrière l’initiative anonymisée, clandestinisée, énigmatisée, des étudiants, des doctorants prédestinés au chômage. La bouteille à la mer draine des adhésions massives, des sympathies populaires, des manifestations spectaculaires. La génération Z, formatée par le néolibéralisme, le compétitionisme, l’hyperindividualisme, se détourne de la réussite matérielle. Elle prend fait et cause pour les classes indigentes, déclassées, malheureuses. Une génération pragmatique, incrédule à l’égard des grands récits, désabusée des traditionalismes obsolètes, des modernismes malhonnêtes, des politiques sourdes et muettes. Une génération en quête de sens, sans formation philosophique, hélas, pour concevoir des utopies réalisables. Elle ignore que le bien commun et l’intérêt général rousseauistes ne sont pas de mise dans le technocratisme. L’implacable répression étouffe le mouvement dans l’œuf. GenZ 212 n’a plus qu’une revendication prioritaire, l’amnistie des centaines de jeunes et d’adolescents incarcérés, punis de peines de prison ferme de trois à quinze ans. Cette génération souffre d’un déficit de mémoire historique. Elle ne sait rien de l’insurrection du 23 mars 1965, partie du lycée d’excellence Moulay Abdellah de Casablanca, relayée par les bidonvilles, sanctionnée de mille morts. Elle vit en temps réel. Son univers est algorithmique. Sa révolution semble hypothétique. 

Il faut prêter l’oreille à Gilles Deleuze : « Nous vivons dans un monde désagréable où les gens et les pouvoirs établis nous communiquent des affects tristes, qui diminuent notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour nous transformer en esclaves. Les tyrans, les prêtres, les imams, les preneurs d’âmes nous persuadent que la vie est dure, lourde, invivable. Les pouvoirs ont besoin de nous angoisser, comme dit Paul Virilio, d’administrer nos petites terreurs intimes. On a beau dire quel malheur la mort, il aurait fallu vivre véritablement pour avoir quelque chose à perdre. Les malades de l’âme et du corps, les vampires, ne nous lâchent pas. Ils nous transfèrent leur névrose, leur angoisse, leur castration, leur ressentiment, leur immonde contagion. Ce n’est pas facile d’être un être libre. Pour être libre, il faut fuir la peste, initier des rencontres, augmenter la force d’agir, propulser les jovialités. Le corps ne se réduit pas à l’organisme. La pensée ne se réduit pas à la conscience » (Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, éditions Flammarion, 1977). J’ai parcouru tous les communiqués de GenZ 212. En dehors de trois propositions légitimes, leurs communications tournent en rond. Leurs idées restent bloquées sur les mêmes leitmotivs, les mêmes refrains, les mêmes rengaines. Mon enthousiasme de départ s’émousse au fur et à mesure que se dévoilent les maladresses, les lacunes, les erreurs tactiques. Des changements imperceptibles opèrent souterrainement. Comment les détecter, les visibiliser, les concrétiser ? Les jeunes ne reconnaissent pas la vieille taupe, chère à Karl Marx, qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement. Ils ignorent l’allégorie de la guêpe et de l’orchidée dont l’improbable union produit des effets bénéfiques pour les deux parties. Les animateurs de GenZ 212, issus des classes moyennes, renvoient d’eux-mêmes l’image de protecteurs, de bienfaiteurs, d’anges-gardiens. Ils assènent des préceptes, des formules figées, des sentences définitives. Ils édictent des directives, des consignes, des mots d’ordre. Ils se proclament pacifistes pour ne pas déranger l’ordre établi. Là réside le malentendu avec les classes populaires. La gouvernance en face, une fois l’effet de surprise passé, joue l’atout démobilisateur de la peur.

 

Mririda N’Aït Attik (1900-1946 ?)

 

Nous évoquons Mririda N’Aït Attik, poétesse transgressive, dionysiaque, emblématique de l’époque coloniale, tombée dans l’oubli après sa disparition mystérieuse. Nulle sépulture connue n’abrite son corps. Nul cénotaphe ne rappelle sa mémoire. Seul l’écrivain, l’explorateur René Euloge (1900-1985), son traducteur, son confident, son amant, a sauvegardé son œuvre. Il est temps que Mririda N’Aït Attik acquiert sa pleine aura dans la littérature marocaine. Les jeunes générations ont besoin de son exemple. « On m’appelle Mririda. Mririda, l’agile rainette des prés. Je n’ai pas ses yeux d’or. Je n’ai pas sa gorge opaline. Je n’ai pas sa robe verte pomme. Mais j’ai ses stridulations envoûtantes. Qui volent jusqu’aux oreilles des bergers. Qui émerveillent toutes les gens de la vallée. Dès mes premiers pas dans les champs. J’ai pris délicatement dans mes mains. Les rainettes agiles, craintives, frissonnantes. J’ai embrassé longuement leur bouche. Ainsi m’ont-elles appris leurs vocalises ensorcelantes. Leurs cantabiles cristallines, vibrantes. Dans les nuits d’été baignées de lune. Grâce aux virtuosités transmises par les rainettes. On m’appelle Mririda ». 

L’une de mes tantes habitait à Azilal, en haute montagne. Je séjournais souvent chez elle, dans un paysage paradisiaque de sources, d’étangs, de cascades, de thuyas, de cèdres, de pins. Elle connaissait les chants de Mririda par cœur, en amazigh. Elle me les traduisait en français. J’étais adolescent. Elle me disait malicieusement : « maintenant, tu as l’âge de les comprendre ». Un rite d’initiation en somme. Mririda (1900-1946 ?), poétesse orale, libertine, sensuelle, voluptueuse, lascive. La transgressivité est un franchissement frondeur des lignes, des frontières, des limites, un outrepassement du sentiment de honte, une bravade morale. La poésie de Mririda outrepasse les anathèmes. Elle la chante au marché. Elle embarque qui lui plait. Elle rencontre René Euloge (1900-1985), instituteur colonial, écrivain, artiste peintre, photographe, russophone, arabophone, amazighophone. Le français parcourt les territoires alpestres, partage la vie des bergers, recueilles les contes, les légendes, les chants, les poèmes, les complaintes, les mélopées, les récits qu’il consigne studieusement sur des carnets négligés pendant de nombreuses années. Il est le premier européen à découvrir les cimes inaccessibles et les profondes vallées du haut-Atlas. Il reste dans son pays de prédilection après l’indépendance. Il meurt à Marrakech. Il publie les élégies de Mririda dans les années cinquante, Les Chants de la Tassaout.

On ne sait de la biographie de Mririda que ce que rapporte René Euloge. Il la qualifie d’hétaïre comme les compagnes sexuelles de la Grèce antique. Il définit sa poésie comme un art brut, fruste, rude, ardent, s’apparentant aux ballades, lais et rondeaux du Moyen-Âge européen.  Une poésie qui, dans un naturel désarmant, ne craint ni la gaillardise ni la grivoiserie. La rusticité lyrique rend palpables la quotidienneté pastorale. Superstitions préislamiques, invocations idolâtres, spiritisme, magie, sorcellerie, sur fond de sensualisme, de spontanéisme, de délectation, de dérision. Les adages, les proverbes, les maximes, substantifiques moelles de la sagesse traditionnelle, agissent comme des ponctuations. La candeur épouse la grâce. La fraîcheur laisse trace. Dans la bourgade d’Azilal, flanquée de remparts inescaladables, de tours à meurtrières, Mririda, la trentaine à peine, est tolérée avec quelques filles de petite vertu. Elle n’a pour séduire que ses longs cheveux noirs, aux reflets d’anthracite, et ses yeux immenses. Son teint est précocement fané. Elle chante ses poèmes en prolongeant les syllabes finales. Personne ne se soucie d’elle. Ses mots sont incompréhensibles aux soldats coloniaux, aux supplétifs locaux. Elle ne cherche pas non plus à séduire les chalands. René Euloge fait sa connaissance sur recommandation d’un ami. Elle l’invite à prendre le thé chez elle. Il la retrouve régulièrement, à la tombée de la nuit, vêtue de fines étoffes et de somptueux brocarts, fleurant la rose et le jasmin. Il traduit ses poésies en respectant au mieux la sémantique orale.  Mririda, drapée d’un manteau de laine à bandes amarantes, écarlates et blanches, élève ses bras cerclés d’armilles d’argent comme une danseuse céleste. Elle prend des poses hiératiques sans en soupçonner l’envoûtante impact. Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, René Euloge retourne à Azilal et à Magdaz, village natal de sa poétesse. Sa recherche de Mririda, entre présomptions hasardeuses et fausses pistes, reste vaine. Elle a disparu à jamais. Demeure sa poésie sauvée du néant. 

 

 

© Mustapha Saha.

Sociologue.

—————

Pour citer cet article engagé, illustré & inédit

 

Mustapha Saha (texte & peinture), « Le livre des transgressions », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER 2026 | 1ER VOLET | NO I «  SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 15 décembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2026noi/ms-transgressions

 

 

 

 

Mise en page par Aude

 

© Tous droits réservés

Retour aux Sommaires des numéros I|2026 & 5 ▼ Liens à venir

14 novembre 2025 5 14 /11 /novembre /2025 19:00

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossiers majeur & mineur | Articles & témoignages

 

 

 

 

 

 

 

 

La mort ante mortem

 

 

 

 

 

Article & photographies par

 

Colette Mauri

 

Docteure en psychologie clinique & pathologique, psychologue clinicienne, danse-thérapeute, chorégraphe & autrice

Site officiel : https://www.artesmovendi.net

 

 

 

 

 

 

Si le mal de vivre peut mener à l’acte de mort volontaire, il peut également prendre différentes formes de survie, où vie et mort se côtoient, s’entremêlent. L’art du poète dit, pour traverser perte et détresse, traçant un passage vivant.


 

Orphée : Le poète et la mort

 

 

© Crédit photo : Jean-Baptiste Camille Corot (1796-1875), « Orphée ramenant Eurydice des enfers  », peinture à l‘huile (1861), Musée des Beaux-Arts, Houston, Texas, États-Unis.

 

 

 

Après avoir perdu Eurydice une première fois, le jour même de son mariage, Orphée descend aux enfers, séjour des ombres, pour la ramener avec lui dans le monde des vivants. Mais, impatient de la voir, il se retourne et elle disparaît à tout jamais, la perdant une seconde fois. Désespéré, le poète musicien s’enferme dans la solitude, faisant vibrer les cordes de sa lyre pour accompagner ses chants. Vivant en marge de la Cité et de son ordre établi, Orphée se console avec le poème, le chant, la musique, mais l’abîme de la mort sera toujours présent à lui. Dans l’abstinence, les pratiques purificatrices d’une souillure initiale seront autant de rites d’expiation visant à retrouver la pureté de la vie. L’âme étant condamnée à un cycle de réincarnations, les rites orphiques auront pour but de le briser, comme le prônera l’orphisme, mouvement spirituel qui multipliera ses initiés.

Ainsi, aucune autre nymphe ne peut prendre la place de son épouse bien-aimée. L’ombre d’Eurydice ne disparaît pas, elle est toujours vivante en lui. Dans l’impossibilité de vivre sans elle, de désinvestir son objet d’amour pour s’en détacher, elle continue de vivre psychiquement. Si Orphée ne peut renoncer à Eurydice, le lien qui le noue à elle est celui de la mort. Liés à travers la mort, sa vie est sacrifiée dans un don de soi suicidaire. Mélancolique, vivant mort, il vit dans la mort avant la mort. Une forme de vie suicidaire ? Deuil impossible car l’ombre de l’objet est tombée sur le Moi (Freud, Deuil et Mélancolie, 1916). Ce processus psychique qui caractérise la mélancolie mène parfois à mourir réellement, à se donner la mort, comme Roméo sans Juliette.


 

La mort ante mortem

 

Être morte vivante, comme Camille Claudel, comme Adèle Hugo, pour lesquelles, le choc de la séparation amoureuse est insurmontable. Inconsolables, elles se laissent dépérir de la perte d’un amour passionnel. Que devient cet amour fusionnel ? Si la relation amoureuse fusionnelle produit une identification dans le miroir de l’autre, la violence de la perte de l’être aimé peut engendrer une perte de l’amour de soi-même. Blessure narcissique dont l’intensité expose à une régression menaçant l’intégrité du sujet, qui, dé-narcissisé, est poussé à sombrer dans l’effondrement narcissique. Faire mourir l’autre en soi équivaut à mourir soi-même, à se laisser mourir. Lorsque l’imploration reste sans réponse (Claudel, L’Implorante), perdre l’aimé mène à se perdre soi-même dans une dépression profonde, voire mélancolique jusqu’à déclencher un état de confusion, s’accompagnant même de délires, en réaction à la violence subie. Être mort vivant est l’expression d’un geste suicidaire. Une mort ante mortem, où le geste s’étirant à l’infini suspend l’acte final de la mort. La souffrance incommensurable suscitée par la détresse due à l’effondrement existentiel conduit du geste suicidaire à l’acte du suicide. À souhaiter la destruction de l’autre, la culpabilité à commettre l’irréparable se manifeste. Dans l’impossibilité de détruire l’autre, les pulsions destructrices agressives se retournent sur soi, et, activant un conflit psychique interne aux racines bien en-deçà de la séparation amoureuse, se profile le suicide comme résolution. Lorsque l’abîme de l’abandon menace de mourir d’amour, la passion mène au péril de la mélancolie, exposant à un acte définitif irrévocable.

 

© Crédit photo : Camille Claudel (1864-1943), « L’Implorante », sculpture en bronze, détail, (1894), Musée Camille Claudel, Nogent-sur-Seine.

 

 

Perte et détresse

 

Les événements de la vie accentués, aggravés par les phénomènes sociaux peuvent mener à l’acte suicidaire, lorsque le dérèglement du lien social perturbe, chez l’individu, ses états affectifs et ressentis émotionnels. Émile Durkheim, le premier, a distingué quatre types de suicide — égoïste, altruiste, anomique, fataliste (Le Suicide. Étude de sociologie, 1897), qu’il relie à des facteurs sociaux prégnants dérégulant une société donnée. L’opposition égoïste / altruiste est liée à une insuffisance ou un excès d’intégration dans la société, d’adaptation à ses normes et ses attendus. L’opposition anomique / fataliste renvoie à une insuffisance ou un excès d’ordre social, en rapport aux situations de crise économique, de phénomènes sociaux graves. L’augmentation du taux de suicide chez les jeunes, liée à la période de Covid 19, en est une illustration. Pour autant, l’implication de la part psychique du sujet ne s’efface en rien. Lorsque pénétrées d’événements extrêmement violents, les histoires de vie peuvent en garder une trace mortifère qui, parfois, perdurera à travers les générations suivantes. Le lien par la mort existe lorsque le traumatisme de la perte d’un être cher crée un trou réel, un manque interne impossible à accepter, à symboliser, à dépasser. La tentative de maintenir la présence de l’absent peut générer un attachement par la mort. Ainsi, la disparition due à la guerre, l’absence inexpliquée, la mort imprévue ou prévue, marquent les membres d’une famille, à travers une transmission inconsciente indélébile, non élaborée psychiquement, portant parfois à une fatale répétition. Entre absence et présence, la figure omniprésente de la mort agit dans un plan en-deçà de la conscience, en arrière-fond de l’existence depuis bien avant le traumatisme de la perte déclenchant le geste, voire l’acte suicidaire. Vécu dans la détresse de relations affectives premières imprégnées d’angoisse d’abandon et de séparation, le manque originaire, initial, reste toujours présent en fond. Il peut être réactivé par la souffrance due aux événements de la vie.


 

L’art pour dire

 

Dans ses carnets, André Blanchard (Les Carnets, 1988-1989) témoigne de cet état mélancolique permanent, généré par la figure du parent mort dont l’effacement est inconcevable. Contrairement aux ouvrages d’autres auteurs, ses écrits ne sont pas autobiographiques au sens d’une narration d’histoire personnelle, d’intime mal de vivre. Pour autant, la force de l’écriture introspective, de soi-même et de son existence, se nourrit de fragments, d’évocations, d’allusions, et d’états de mal-être vécus. Face à la souffrance et à une angoisse suicidaire suscitée, écrire permet d’exprimer au plus près, et simultanément de mettre à distance, de dire indirectement. L’art aussi, sculpture, musique, danse… dit sans dire vraiment, en maintenant un clivage et par là, une déliaison évitant l’élaboration d’un sens à donner. Quel processus est engagé ? S’agit-il d’éviter les questions existentielles, dans un agir répétitif sans résolution ? Ou bien d’assumer la faille intime en acceptant les vicissitudes ? Sans élaboration, sans langage pour exprimer le mal de vivre existentiel, l’ombre de la mort peut devenir inéluctable, dans une funeste fatalité.


 

L’art pour vivre

 

 

© Crédit photo : Edvard Munch (1863-1944), « Souvenir d’enfance » peinture à l’huile, carton (1892), Musée Munch, Oslo, Norvège.

 

 

Travail d’élaboration que l’art représente, en posant un acte pour supporter l’insupportable. Ainsi la peinture d’Edvard Munch marqué par le destin funeste des êtres aimés, par l’impuissance absolue face à la mort. Celle de sa mère lorsqu’il a cinq ans, puis celle de sa sœur neuf ans plus tard, malades de tuberculose, produisent une absence inconsolable, un vide interne irrémédiable. L’impossible oubli se traduit dans Souvenir d’Enfance (1892), où l’enfant collé, accroché à sa mère préfigure la perte, ou encore dans L’enfant malade (1894), signant l’impuissance à sauver sa sœur malade. La répétition dans ses œuvres picturales a pour fonction de se prémunir contre l’angoisse de la perte. Dans une permanente quête de sens existentiel, représenter l’insupportable encore et encore, dans le cri infini de ses tableaux, permet de supporter de vivre, de persister dans la vie, malgré l’enfer à endurer, comme l’exprime son Autoportrait en enfer (1903). Sans entrer dans le détail de l’événement marquant l’arrêt de la relation avec sa compagne Tulla Larsen, le coup de feu qui part dans une mise en scène amoureuse, interroge sur l’articulation de la question existentielle de la vie ou de la mort. Scénario où, sans intention préalable, elle blesse réellement l’artiste, précipitant la fin de leur amour.


 

L’ordalie

 

Prendre le risque de mourir ou de rester en vie… les comportements à risque de cette nature détiennent une dimension ordalique, au sens de la coutume médiévale où l’épreuve par élément naturel imposée appelait au jugement de Dieu afin de déterminer par le feu (marcher sur des braises), l’eau (être jeté dans la rivière)…, la culpabilité ou non du sujet. Lorsqu’elles comportent un risque mortel, les prises de risques extrêmes correspondent à une forme de l’ordalie. Les sujets répètent un comportement d’auto-épreuve qu’ils s’imposent à eux-mêmes, mais dont l’issue ne doit pas être prévisible. Pile ou face, la vie ou la mort, comme à la roulette russe, une façon de s’en remettre au destin, au sort, au hasard… pour mériter de continuer à vivre ou non. S’il s’agit bien d’un risque vital auquel s’abandonner, et dont le dénouement reste indéterminé, ce défi est choisi et non subi. Et si la vie triomphe de la mort, le droit à la vie devient une renaissance auto-engendrée et une maîtrise symbolique sur la mort. Le paradoxe est risquer de mourir pour renaître encore et être plus fort que la mort. Dans une mise en danger répétée, les sports extrêmes en font le pari, les addictions aussi, comme celle du jeu pathologique où perte et dépendance détiennent une dimension mortifère, voire suicidaire, bien décrite par Fédor Dostoïevsky (Le joueur, 1866).


 

La vie ante mortem

 

Différentes formes de conduites suicidaires côtoient l’issue fatale d’un acte qui ne sait dire autrement le mal de vivre. Il apparaît que la part inconsciente du sujet est active dans l’acte de mourir ou de vivre. Le lien à la vie en passe par le lien survivant au disparu et vivant dans l’absence. Autant de signes d’une présence dans l’absence, surgissant à travers tous ces petits riens qui ont laissé l’empreinte d’une relation affective profonde vivante. Autant de signes manifestant la présence portant à vivre qui perdure.

 

© Colette Mauri

***

Pour citer cet article illustré & inédit

 

Colette Mauri (texte & photographies), « La mort ante mortem », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger, mis en ligne le 14 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/cmauri-mortantemortem

 

 

 

 

Mise en page par Aude

 

© Tous droits réservés

Retour au Sommaire du numéro IV ▼

Bienvenue !

 

 

APPEL À POÈMES SUR LE THÈME « LIBERTÉ » (PROPOSÉ PAR LE PRINTEMPS DES POÈTES) DU 30 NOVEMBRE AU 31 JANVIER 2026.

L’association SIÉFÉGP vous propose de publier une sélection de vos écrits poétiques sur le thème « Liberté » proposé par le festival Le Printemps des Poètes. Pour ce faire, veuillez vérifier que vos poèmes (de 1 à 4) et/ou illustrations (de 1 à 4) respectent la ligne éditoriale de cette revue avant de nous adresser vos participations au plus tard le 31 janvier 2025 pour une publication livresque durant le printemps 2026 dans le cadre du festival Le Printemps des Poètes.

SIÉFÉGP, 27 novembre 2025

Rechercher

Publications

 

Dernière nouveautés en date :

VOUS POUVEZ DÉSORMAIS SUIVRE LE PAN POÉTIQUE DES MUSES  SUR INSTAGRAM

Info du 29 mars 2022.

Cette section n'a pas été mise à jour depuis longtemps, elle est en travaux. Veuillez patienter et merci de consulter la page Accueil de ce périodique.

Numéros réguliers | Numéros spéciaux| Lettre du Ppdm | Hors-Séries | Événements poétiques | Dictionnaires | Périodiques | Encyclopédie | ​​Notre sélection féministe de sites, blogues... à visiter 

 

Logodupanpandesmuses.fr ©Tous droits réservés

 CopyrightFrance.com

  ISSN = 2116-1046. Mentions légales

À La Une

  • HIVER 2026 | NO I
    LE PAN POÉTIQUE DES MUSES (LPpdm) REVUE FÉMINISTE, INTERNATIONALE ET MULTILINGUE DE POÉSIE ENTRE THÉORIES ET PRATIQUES HIVER 2026 | NO IV SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI PREMIER VOLET SUR LA REVUE LITTÉRAIRE SORCIÈRES Crédit photo : John William Waterhouse...
  • La Journée Mondiale de la Culture africaine et afrodescendante
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossier mineur / Muses au masculin | Revue Culturelle des Continents / Invitations / Annonces diverses & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier | Varia & Actualité La Journée Mondiale...
  • Face au miroir
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Handicaps & diversité inclusive | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages | Travestissements poétiques Face au miroir Illustration & poème engagés par Berthilia Swann Poétesse...
  • Ode dédiée à Aida Rostami femme médecin assassinée par la république islamique iranienne
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossiers majeur & mineur | Florilèges | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Créations poétiques Ode dédiée à Aida Rostami femme médecin...
  • Familles meurtries et endeuillées
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossier mineur | Florilège | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages | Faits divers, faits de sociétés & catastrophes Familles meurtries & endeuillées Poème élégiaque par Berthilia...
  • « La Saurienne » ou l’œil aveuglé
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossiers majeur & mineur | Articles & témoignages « La Saurienne » ou l’œil aveuglé Article par Patrizia Lo Verde Spécialiste de Renée VIVIEN & docteure en méthodologies d’analyse du...
  • Biographie de Cristina RAP
    Biographie & publications disponibles numériquement Cristina RAP Illustratrice, artiste-peintre, scénographe diplômée de l'Académie des Beaux-Arts Est scénographe, diplômée de l'Académie des Beaux-Arts, et peintre. Elle a réalisé des courts-métrages et...
  • Passer l’hiver dans le flamboiement des couleurs du peintre André Evard à la Galerie Messmer à Riegel dans le Kaiserstuhl en Allemagne
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Critique & réception | Revue culturelle des continents Passer l’hiver dans le flamboiement des couleurs du peintre André Evard à la Galerie Messmer à Riegel dans le Kaiserstuhl en Allemagne...
  • Joyeuse année 2026 à vous !
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Agenda poétique & artistique | Cartes de vœux Joyeuse année 2026 à vous ! Carte de vœux Les équipes des périodiques Le Pan Poétique des Muses, Semainier des Muses, Iris & Mêtis, Orientales,...
  • Notre ancien monde
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossier mineur | Florilège | Essais & manifestes Notre ancien monde Poème en prose par Berthilia Swann Poétesse & autrice engagée Crédit photo : Delphin Enjolras (1865-1945), « Le bouquet...