26 novembre 2025 3 26 /11 /novembre /2025 18:27

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossier mineur | Florilège | Revue poépolitique & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Créations poétiques 
 

 

 

 

 

 

 

 

Les Nuits d'Alger

 

 

 

 

 

Poème engagé par

 

 Amel Boudali

 


 

Crédit photo : Eugène Delacroix (1798-1863), « Les Femmes d’Alger dans leur appartement », peinture tombée dans le domaine public, capture d’écran d’une image libre de droits du Web. 

 


 

 

Les étourneaux suturent

de leur penne métallique

les brèches de l'espoir

et se ruent aux abois et fumantes

les cavalcades des 5 juillet dans les rues d'Alger

se dévorent avides

les fureurs des jouissances avortées

dans la grande nuit haletante africaine

où suspendus aux soupirs de l'histoire

tressautent les cœurs gros de semences

où bruissent les soupirs des révoltées et des jeunes d'octobre

et tintinnabulent au loin les têtes décapitées

trophées de l'arbre du boucher

elles repoussent sans fin

sur des terres de mémoire, fumier des siècles passés,

arrosées aux senteurs du sultan des forêts

et leurs bouches pollinisées feulent d'amour

perlent d'humidité

et crachent le chant qui empourpre nos gorges

sur leurs paupières ressuscitées

parois de nos terreurs

s'écrivent les signes

qui se révéleront à nous

plus tard

sur les pages du désert, mer dans le dos

sitôt vus, citadelle figée,

signes dissous et effacés

et le boucher, chauffé à blanc,

zèbre l'air de son coutelas.

Nuits d'Alger

où s'engouffrent les rêves d'indépendance

quand Makéba répète en boucle

Houria

et d'où s'échappent les larmes du temps 

murmuration étouffée

déterrée et tendue à la corde de l'horizon.

Sempiternel froufrou

des rémiges qui

se remémorent à

l'instant-même du battement

la route sanglante qui ourle le ciel à

Alger.

Samir-étourneau,

déchire la baie

de son vol.

Mémoire évidée

à jamais mise au jour.

 

© Amel Boudali

 

—————

Pour citer ce poème engagé, illustré & inédit

 

Amel Boudali, « Les Nuits d'Alger », peinture par Eugène Delacroix (1798-1863), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 26 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2025noiv/ab-nuitsdalger

 

 

 

 

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20 novembre 2025 4 20 /11 /novembre /2025 19:15

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossier mineur | Florilège | Revue matrimoine | Voix-Voies de la sororité | Philosphies & sagesses en poésie & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Créations poétiques

 

 

 

 

 

 

 

Une femme la nuit

 

 

 

 

 

Poème féministe par

 

 Amel Boudali

 

 

 



 

Je suis 

une femme la nuit

je dresse

mes mains-torches

de tous les égarés

j'éclaire le chemin

hormis le mien

je me consume 

et sur ma route

tout n'est 

qu'ombres voilées


 

je suis

une femme entière

non la moitié d'un autre


 

au visage tatoué

par les jours amers

aux joues enflammées

des caresses du simoun

aux mains creusées de veines

vertes et espérantes

comme les chemins de mai

dans mes montagnes rêches

ma gorge est le palais

de mille chants anciens

qui courent  

jusque dans les vallées

et viennent se mêler

aux clapotis des vagues

pour être fécondés 

par l'écume des ans

et résonner nouveaux

au cœur de mes enfants

mes moissons de juillet

sont en bouche amères


 

une femme entière

non la moitié d'un autre


 

mes filles indénombrables

portent en bandoulière

leur corps à vif qui

cogne aux portes

de la vie

et s'écorche aux regards

hérissés de tessons

de couteaux et de haine

des corps entiers

non les moitiés d'un autre

mes filles de juillet

se languissent encore

des fruits de cette moisson

leur marche a commencé

à l'aube de notre histoire

dans le jour de nos villes

leurs semis en chemin 

germinent en cris de joies

de peines et de révolte

et dans leur sillon

elles déposent les corps

des compagnes brûlées

égorgées écorchées

d'où renaîtront encore

d'autres corps en marche

 

des compagnes brûlées

égorgées écorchées

mais toutes

toutes

entières non la moitié d'un autre

 

© Amel Boudali

 

Biographie

 

© Crédit photo : Portrait photographique de la poétesse Amel BOUDALI.

​​​​​

Amel BOUDALI est née à Alger. Elle a suivi ses études en France au cours desquelles elle a consacré un travail de recherche aux connivences esthétiques et éthiques entre les œuvres de Mohammed Dib et de  Guillevic. 

Attentive aux voix poétiques contemporaines, elle publie des lectures de recueils sur son blog « Cultures Plurielles » dédié à l'actualité poétique de tous horizons.

Elle a publié aux éditions LansKine le recueil Mers (2025).

Elle enseigne depuis une quinzaine d'années dans le secondaire auprès de jeunes réfugié-e-s.

 

***

Pour citer ce poème engagé, féministe, gnomique, illustré & inédit

 

Amel Boudali, « Une femme la nuit », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 20 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2025noiv/ab-unefemmelanuit

 

 

 

 

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20 novembre 2025 4 20 /11 /novembre /2025 19:14

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | S’indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages | Poébiopolitique | Revue Poépolitique

 

 

 

 

 

 

 

Lettre-poème à Monsieur

 

le chef d’état major des armées

 

 

 

 

 

 

Poème pacifique & photographie (fournie) par

 

Françoise Urban-Menninger

 

 

 

Crédit photo : Lithographie de Maurice Mendjisky (de son vrai nom Maurycy Mędrzycki, 1890-1951) tombée dans le domaine public, image libre de droits fournie par Françoise Urban-Menninger.

 



 

Non, Monsieur le chef d’état major des armées

nous n’acceptons pas de perdre nos enfants

car il est bien fini le temps

où nous les mettions au monde

pour servir de chair à canon

 

 

Oui, Monsieur le chef d’état major des armées

nous faisons appel à tous les vivants de ce monde

pour réveiller ce qu’il nous reste d’âme

avant de sombrer dans une guerre infâme

qui signerait la fin de notre humanité

 

 

Oui, oui, trois fois oui

défendons aujourd’hui

notre droit à la vie

sur cette terre où la poésie

reste notre dernier cri*

 

 

© Françoise Urban-Menninger

* On se doit de réagir aux propos du chef d'état major des armées qui nous demande d'accepter « de perdre nos enfants » dans la perspective d'une guerre à venir...

 

***

Pour citer ce poème engagé, pacifique, illustré & inédit

 

Françoise Urban-Menninger,  « Lettre-poème à Monsieur le chef d’état major des armées », lithographie par Maurice Mendjisky (1890-1951), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger, mis en ligne le 20 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/fum-lettrepoeme

 

 

 

 

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18 novembre 2025 2 18 /11 /novembre /2025 17:34

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossiers majeur & mineur | Florilèges  | Revue Matrimoine

 

 

 

 

 

 

 

 

À tous les blessés

 

 

 

 

 

 

Poème historique & photographie par

 

Camille Aubaude

 

https://everybodywiki.com/Camille_Aubaude

 

Blogue officiel :

https://camilleaubaude.wordpress.com/ 

 

 

 

© Crédit photo : John Faed (1819-1902), « Le Rêve du poète » (1881-1882), actuellement exposé au Musée Marmottan dans le cadre de l’exposition sur « Le Sommeil » & les rêves (voir aussi https://www.marmottan.fr/expositions/lempire-du-sommeil/). Huile sur toile, 104,7 x 142,9 cm 46,5 × 76 cm, Collections (RSA), Edimbourg, Royal Scottish Academy of Art & Architecture  Dublin, National Gallery of Ireland. Cette peinture tombée dans le domaine public est photographiée par Camille Aubaude « Tableau romantique & poétique représentant le poète face à un ciel peuplé de souffrances ».


 

 

Femmes de mystères, encore

nous sommes un peu beaucoup 

passionnément Marie Stuart faite 

pour régner, femme de génie

brisée par la fatalité.


 

Continuité de la Reine d’Écosse 

fille des Guise et de Lorraine 

enfance vermeille au château d’ambroisie 

où la feuille d’acanthe

porte les promesses de vertes vallées.


 

Août 1548, le port de Roscoff.

Une pierre garde l’empreinte du soulier d’une reine de six ans

venue en Bretagne avec les bannières de l’Écosse.

Révolution et génie tiennent tête à la barbarie.


 

Un mariage royal à Notre-Dame de Paris 

les fêtes de la jeunesse, l’appel d’un règne éclairé 

de grâces admirables, de voluptés

et puis la maladie implorant l’injuste déclin.

Grâce et finesse face à la Révolution totalitaire.


 

Ô l’affreuse gloire des errances 

pour un règne humilié par les guerres

les atrocités où toutes les Marie Stuart 

aux yeux brillants succombent dans l’oubli.

« Ma fin sera mon commencement », dit-elle à son bourreau

qui s’y reprend trois fois pour faire taire cette voix.


 

L’humaine boucherie outrageant la Nature, 

l’implacable douleur ensevelissent le pouvoir temporel.

Marie joue du luth, elle chiffre ses lettres

pour fuir l’indolence, s’affranchit des lâchetés

de la censure sans grâce et volupté.


 

Des tyrans, des cerbères, le Néant en toile de fond,

le Patriarcat questionné par nos lettres et nos livres.

La reine rivale, Élisabeth Première, revit la mort 

injuste de sa Mère, Anne Boleyn, aimée des Amboisiens.


 

Seulette dans sa cour, dépossédée de ses rentes

trahie par son fils bientôt roi, Marie Stuart exaspère, 

« trop intelligente », subtile, profonde et fine.

Marie espère revoir les belles figures

d’Amboise où elle goûta le nectar d’ambroisie.


 

Prisonnière, elle élève des animaux,

pourfend ceux qui dénoncent

dans un sombre château cerné de bocages.


 

Épistolière couronnée de Sagesse

Marie crypte la grâce de son être

s’écrit dans le mystère épistolaire

à présent décrypté, en 2025, grâce

à une Révolution planétaire, linéaire

qui va de plus en plus vite.

 

© Camille Aubaude

***

Pour citer ce poème historique, élégiaque, engagé, féministe, illustré & inédit

 

Camille Aubaude (poème & photographie), « À tous les blessés », peinture par John Faed (1819-1902), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger, mis en ligne le 18 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/ca-atouslesblesses

 

 

 

 

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13 novembre 2025 4 13 /11 /novembre /2025 18:56

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossiers majeur & mineur | Articles & témoignages | Muses au masculin 


 

 

 

 

 

 

 

Stig DAGERMAN

 

 

 

 

 

Article & photographie par

 

Marc Chaudeur

 

Écrivain, poète et philosophe

 

 

 

© Crédit photo : Marc Chaudeur, « Stig Dagerman » tirée du journal dans lequel il publiait un billet quotidien dans les années 50, il s'agit du journal anarcho-syndicaliste ARBETAREN (Le Travailleur).

 

                                                                  

                                                             

        Deux choses me remplissent d'horreur :

le bourreau en moi et la hache au-dessus de moi 

(L'Île des Condamnés)

                     

                                              

        Le 4 novembre 1954, Stig Dagerman s'est donné la mort dans le garage de l'Hôtel Inn, au Nord de Stockholm, dans la banlieue d'Enebyberg. Il y fuyait son propre domicile, en quête d'une inspiration enfuie et pour tenir un peu à distance la souffrance que lui infligeait son impuissance, l'éloignement et certaines relations de son épouse, la grande actrice Anita Björk. Il avait trente-et-un ans. La quatrième ou cinquième tentative avait réussi, cette fois. Suicide ? Sa fille Lo a livré une interprétation significative de son geste. Elle assurait, en se fiant à sa connaissance de son père, que Stig était allé, en s'abandonnant aux gaz de sa voiture, à l'extrême limite, au bout du seuil de la mort, pour susciter un sursaut de vie en lui ; pour insuffler à nouveau dans son être épuisé une impulsion apte à lui restituer la plénitude de sa puissance créatrice cette veine en apparence épuisée depuis quatre années déjà.

Peut-être connaîtrait-elle un rebond, là, sur l'extrême crête du néant ? Non : après toute une existence d'incurable solitude, Stig est tombé de l'autre côté.

 

 

Condamné et seul sur une sente glacée

 

C'est l'aboutissement tragique d'un parcours qui a commencé vers 1949, quand l'inspiration de Stig s'est essoufflée. La biographie de Stig Dagerman, me semble-t-il, est assez bien connue en France, au moins par un certain  lectorat. Reste à l'interpréter.

En 1948, à l'âge de 24 ans, Stig Dagerman a publié L'Enfant brûlé (Bränt barn). Ce n'est sans doute pas son meilleur roman, mais c'est le plus... intense et le plus révélateur de la psychologie de Stig. Ses romans et ses nouvelles tournoient comme une toupie incandescente autour de ce tison aveuglant qu'est son intériorité, son âme. L'Enfant brûlé est son troisième roman. Dans les précédents, L'Ile des Condamnés (1946) et Le Serpent (1945), Stig exhale avec une puissance extraordinaire les forces qui l'animent et qui le minent : la peur ; l'angoisse. La culpabilité – il est en cela représentatif de sa culture, luthérienne et scandinave. L'amour ; le désir pulsionnel. La liberté – et le silence. Le silence, enfin.

Le monde de Stig, en cette année 1954, est sourdement, mais violemment contrasté. La Suède, neutre pendant la Seconde guerre, récolte à la fois les bénéfices et les pertes de ce choix. Peu de destructions, mais peu d'aides extérieures. L'ambiance de ces années là est feutrée, un peu empoisonnée par l'importance numérique des adhésions au nazisme, dès avant 1933, sur laquelle on entretient un silence pesant. Les reliefs d'un certain servage (le statare) disparaissent, à la campagne. Partout, le capitalisme s'étend à toutes les relations sociales. L'industrie se développe d'une manière impressionnante ; le mouvement ouvrier se muscle, se structure et se renforce et avec lui, la social-démocratie, signe distinctif de l'identité suédoise. Stockholm se transforme, perd un peu de son allure singulière, à la fois aristocratique et quelque peu rurale, pour accéder à une certaine modernité un peu grise. Stig déplore ces transformations, notamment dans son quartier affectionné de Klara, qui s'embourgeoise à pas forcés.

Stig sort alors d'une période plus qu'éprouvante. Le succès l'a atteint avec brutalité, comme une flèche dans le mille, après Le Serpent, son premier roman (1945). Il a vingtdeux ans. Par une narration à la fois linéaire et élaborée, il y expose une figuration dépouillée et obsédante de la peur. Car le serpent, c'est la peur : l'image d'une obsession rampante, insidieuse, venimeuse, fascinante. L'image même de l'abîme, de la culpabilité que Stig éprouve depuis l'enfance. Abîme de la peur – et de l'angoisse ; car à cette époque, Stig sait-il de quoi il a peur, et connaît-il la source de cette souffrance qui le lance depuis... Depuis quand ? Depuis sa naissance, sans doute. Depuis ses premières années d'enfance et d'efforts pour persister à vivre.

En vérité, Stig a peur – de ne pas exister. Et d'exister. Il faut remonter très loin pour comprendre cela.

Il y a ensuite L'Île des Condamnés (De dömdas Ö, 1946). Un roman social, mais abyssal, à la fois d'anticipation et très actuel. Un mixte de roman prolétaire suédois et de Camus. Un texte pesant à force de densité, éprouvant à lire ; implacable. Un Robinson 

Crusoë collectif, métaphysique et tribal. Condamné sans rémission, dès l'entrée de cette très longue narration. Pas de salut, pour Stig : car qu'est-ce qui pourrait bien nous sauver de la déréliction et de la chute ? Ici se révèle une constante de l'œuvre de Dagerman : la confusion culturellement très luthérienne entre mort et condamnation morale, damnation. Mourir ici, c'est presque toujours être damné ; et c'est aussi, comme l'écrit Dagerman ailleurs, en 1952, la seule espèce de liberté possible. Mourir, c'est se libérer enfin, et c'est s'abandonner au silence libérateur. La perte absolue est la seule vraie liberté.

 

Désespoir et confessions

 

Deux années plus tard, Dagerman mêle à nouveau réalisme social, désespoir éthique et métaphysique ; mais cette fois au sein d'une confession. Car le temps des confessions est venu, dans ses romans, drames, essais et poèmes, succédant à des constructions narratives plus distanciées. Des confessions d'une insondable profondeur ; bien plus proches de Kierkegaard que du pathos « existentialiste » (Sartre, Camus, et leurs épigones), qui cependant, l'a influencé quelque peu.

L'Enfant brûlé est le roman nodal, le roman de la crête, avec l'abîme de chaque côté.  D'une certaine manière, il est autobiographique. Il l'est en tout cas dans les linéaments de sa narration, et surtout, dans l'expression de sentiments, d'affects douloureux et extrêmes, brûlants et déjà, suicidaires. Souffrance du jeune Bengt. Un prénom courant en Suède : Benedict, donc le Béni. Un prénom qui exprime la contradiction d'où la vie renaît : le salut au fond de la chute, comme le pseudonyme de cet être si sombre qu'est Stig Halvard Jansson, Stig Dagerman, doit produire à partir d'un insondable désespoir la lumière, l'aurore d'une conscience nouvelle... La mère de Bengt vient de mourir. 

Souffrance sociale aussi, dont témoigne – et de quelle poignante manière – l'étroitesse des lieux, domicile et lieu de travail ; celle des liens (amicaux ou amoureux) ; la cruauté du comportement de Bengt avec les femmes, avec sa fiancée Berit ou sa belle-mère Gun. Méchanceté ? Mé-chéance, en tout cas : Bengt est « mal tombé », assurément, à ses propres yeux ; les autres lui sont étrangers, ici. Alors, confession de Stig, ou bien dénonciation par Dagerman de cette « méchanceté » et de ses origines sociales ? Ou les deux, intimement liées ? 

Étroitesse des esprits, surtout ; leur manque d'aplomb, de surplomb et de points de fuite. En un sens, elle est celle de Stig lui-même : en témoigne cette contrainte à se débattre sans cesse avec des démons absents de classes sociales plus favorisées, la confusion chez ce jeune journaliste anarcho-syndicaliste d'une éthique socialiste sans guère de base théorique et de la veille morale luthérienne de son milieu... 

Et cette confusion est l'une des sources de la compassion qu'on porte presque nécessairement au jeune écrivain : car ce manque d'analyse précise et de distanciation est clairement l'un des facteurs fondamentaux de la souffrance de Stig. Mais dans cette compassion-là joue aussi la paradoxale et extraordinaire expressivité de Dagerman : il nous est si présent, en nous-mêmes, et en même temps, l'époque d'où il nous écrit est si différente, si lointaine...

Bengt, vingt ans, agressif, parfois retors, se rebelle de diverses manières contre son père Knud, ouvrier terrassier. Ce père lui fait horreur. Sa mère vient de mourir ; et il commence par haïr celle qui vient prendre sa place. Mais il en tombe (mot doublement adéquat, ici) amoureux. Il l'agresse d'abord ; puis il l'entreprend et l'investit comme une supposée forteresse. Abîme insondable de la culpabilité, de la peur et du désespoir, pour Bengt. Il s'ouvre les veines. Alors, perdant de son poignet sa sève vitale, il connaît enfin l'harmonie, l'accord merveilleux avec son père, avec Gun, avec sa fiancée, avec le monde tout entier. Le tourbillon de l'abîme lui fait vivre sa pleine liberté ; Dagerman  notera dans son essai de 1952 , Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, comment seule la mort fait accéder à la liberté. À la silencieuse liberté. Mais Bengt échappe à la mort et négocie ensuite avec sa souffrance.

En Suède, ce roman, très admiré, a cependant scandalisé autant qu'il a étincelé. Sur cette crête de l'existence et de la création de Dagerman, on ne voit, plus loin vers le seul point de fuite, la mort, qu'Ennuis de Noce, en 1949, et Dieu rend visite à Newton (1954). Et le court essai de 1952, déjà nommé. Et le poème Suite Brigitta (Birgitta Svit), en 1950. Les deux premiers, sommets littéraires, sont en réalité des sursauts de vie dans la longue glissade vers l'abîme de Stig. Comment trouver la lumière, l'aurore, par delà la peur ? Peur du vide, de la solitude ; de l'abandon.

Stig fait la connaissance d'Annemarie Götze lors de ses activités au journal Arbetaren (Le Travailleur). Elle est la fille de militants anarchistes allemands réfugiés en Suède après 1933. Il l'épouse en 1943 ; ils ont deux enfants, deux fils, René et Rainer. Amour et complicité. Beaucoup d'éclats de rire, promenades à vélo dans Stockholm et plus loin au Nord.Et en bateau : l'un de ces bateaux qui sinuent entre les Îles de l'Archipel, juste à l'Est de la capitale, et se posent devant l'une d'entre elles. Ils appartiennent à cette compagnie Waxholm où Stig a travaillé à seize ans, en fils d'ouvrier désargenté. 

Et puis, et puis... Stig, comme plus tard Bengt, le « héros » de L'Enfant brûlé, vit une relation amoureuse et sensuelle avec sa jeune belle-mère, Elly. Et toute sa vie, toute l'histoire de son corps et de son esprit, la mémoire inscrite en lui de toute sa souffrance, de sa condition, de son angoisse, de son désespoir font éruption et se cristallisent sur cet amour vertigineux. C'est une histoire d'abandon.

Avant que Stig ne vive avec son père à Stockholm, ses grands-parents l' élèvent à la campagne, près de Gävle, à deux heures de voiture de la capitale. Quand il a six ans, un paysan devenu fou assassine son grand-père. Sa grand-mère succombe peu de temps plus tard au saisissement et au chagrin. 

Avant cela, avant l'âge de six ans, Stig ne cesse de demander : où est ma mère ? Pourquoi n'est-elle pas avec moi ? Pourquoi suis-je seul ? Pourquoi me laisse-t-on avec ma peur ? Pourquoi n'entends-je que les hennissements des chevaux, les poules et les coqs, les vieillards de l'hospice voisin, et quelques grognements ? Pourquoi ce puits noir sans fond ? Pourquoi l'Enfer ? Pourquoi ce vertige ? Pourquoi ce vide ? Pourquoi m'a-t-on abandonné ?

                                                                                                               

© Marc Chaudeur

 

 

Bibliographie sommaire (en français)

Romans :

Le Serpent, Gallimard, 1966

L'Île des Condamnés, Denoël, 1972 (Agone, 2002)

L'Enfant brûlé, Gallimard, 1956 (1981) Ennuis de noce, Maurice Nadeau, 1982 (2016)

Nouvelles :

Dieu rend visite à Newton, Denoël, 1976

Le Froid de la Saint-Jean, Maurice Nadeau, 1988 (2016)

Poème :

Suite Birgitta, Æncrages, 2023 Essai : 

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Actes Sud, 1981 (1993) Sur Stig Dagerman (en français) : 

RANELID Björn, Mon nom sera Stig Dagerman, Albin Michel, 1995

ÜBERSCHLAG Georges, Stig Dagerman ou l'innocence préservée, L'Élan, 1997

GOMEZ Freddy, L'Écriture et la Vie, trois écrivains de l'éveil libertaire, St. Dagerman, Georges 

Navel, Armand Robin, Édts libertaires, 2011

Le MANCHEC Claude, Stig Dagerman, la liberté pressentie de tous, Le Cygne, 2020 Le MANCHEC Claude, Le Rire caché de Stig Dagerman, Essai, L'Elan, 2023.

 

***

Pour citer cet article illustré & inédit

 

Marc Chaudeur (texte & photographie), « Stig DAGERMAN », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger, mis en ligne le 13 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/mchaudeur-stigdagerman

 

 

 

 

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