13 novembre 2025 4 13 /11 /novembre /2025 18:56

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossiers majeur & mineur | Articles & témoignages | Muses au masculin 


 

 

 

 

 

 

 

Stig DAGERMAN

 

 

 

 

 

Article & photographie par

 

Marc Chaudeur

 

Écrivain, poète et philosophe

 

 

 

© Crédit photo : Marc Chaudeur, « Stig Dagerman » tirée du journal dans lequel il publiait un billet quotidien dans les années 50, il s'agit du journal anarcho-syndicaliste ARBETAREN (Le Travailleur).

 

                                                                  

                                                             

        Deux choses me remplissent d'horreur :

le bourreau en moi et la hache au-dessus de moi 

(L'Île des Condamnés)

                     

                                              

        Le 4 novembre 1954, Stig Dagerman s'est donné la mort dans le garage de l'Hôtel Inn, au Nord de Stockholm, dans la banlieue d'Enebyberg. Il y fuyait son propre domicile, en quête d'une inspiration enfuie et pour tenir un peu à distance la souffrance que lui infligeait son impuissance, l'éloignement et certaines relations de son épouse, la grande actrice Anita Björk. Il avait trente-et-un ans. La quatrième ou cinquième tentative avait réussi, cette fois. Suicide ? Sa fille Lo a livré une interprétation significative de son geste. Elle assurait, en se fiant à sa connaissance de son père, que Stig était allé, en s'abandonnant aux gaz de sa voiture, à l'extrême limite, au bout du seuil de la mort, pour susciter un sursaut de vie en lui ; pour insuffler à nouveau dans son être épuisé une impulsion apte à lui restituer la plénitude de sa puissance créatrice cette veine en apparence épuisée depuis quatre années déjà.

Peut-être connaîtrait-elle un rebond, là, sur l'extrême crête du néant ? Non : après toute une existence d'incurable solitude, Stig est tombé de l'autre côté.

 

 

Condamné et seul sur une sente glacée

 

C'est l'aboutissement tragique d'un parcours qui a commencé vers 1949, quand l'inspiration de Stig s'est essoufflée. La biographie de Stig Dagerman, me semble-t-il, est assez bien connue en France, au moins par un certain  lectorat. Reste à l'interpréter.

En 1948, à l'âge de 24 ans, Stig Dagerman a publié L'Enfant brûlé (Bränt barn). Ce n'est sans doute pas son meilleur roman, mais c'est le plus... intense et le plus révélateur de la psychologie de Stig. Ses romans et ses nouvelles tournoient comme une toupie incandescente autour de ce tison aveuglant qu'est son intériorité, son âme. L'Enfant brûlé est son troisième roman. Dans les précédents, L'Ile des Condamnés (1946) et Le Serpent (1945), Stig exhale avec une puissance extraordinaire les forces qui l'animent et qui le minent : la peur ; l'angoisse. La culpabilité – il est en cela représentatif de sa culture, luthérienne et scandinave. L'amour ; le désir pulsionnel. La liberté – et le silence. Le silence, enfin.

Le monde de Stig, en cette année 1954, est sourdement, mais violemment contrasté. La Suède, neutre pendant la Seconde guerre, récolte à la fois les bénéfices et les pertes de ce choix. Peu de destructions, mais peu d'aides extérieures. L'ambiance de ces années là est feutrée, un peu empoisonnée par l'importance numérique des adhésions au nazisme, dès avant 1933, sur laquelle on entretient un silence pesant. Les reliefs d'un certain servage (le statare) disparaissent, à la campagne. Partout, le capitalisme s'étend à toutes les relations sociales. L'industrie se développe d'une manière impressionnante ; le mouvement ouvrier se muscle, se structure et se renforce et avec lui, la social-démocratie, signe distinctif de l'identité suédoise. Stockholm se transforme, perd un peu de son allure singulière, à la fois aristocratique et quelque peu rurale, pour accéder à une certaine modernité un peu grise. Stig déplore ces transformations, notamment dans son quartier affectionné de Klara, qui s'embourgeoise à pas forcés.

Stig sort alors d'une période plus qu'éprouvante. Le succès l'a atteint avec brutalité, comme une flèche dans le mille, après Le Serpent, son premier roman (1945). Il a vingtdeux ans. Par une narration à la fois linéaire et élaborée, il y expose une figuration dépouillée et obsédante de la peur. Car le serpent, c'est la peur : l'image d'une obsession rampante, insidieuse, venimeuse, fascinante. L'image même de l'abîme, de la culpabilité que Stig éprouve depuis l'enfance. Abîme de la peur – et de l'angoisse ; car à cette époque, Stig sait-il de quoi il a peur, et connaît-il la source de cette souffrance qui le lance depuis... Depuis quand ? Depuis sa naissance, sans doute. Depuis ses premières années d'enfance et d'efforts pour persister à vivre.

En vérité, Stig a peur – de ne pas exister. Et d'exister. Il faut remonter très loin pour comprendre cela.

Il y a ensuite L'Île des Condamnés (De dömdas Ö, 1946). Un roman social, mais abyssal, à la fois d'anticipation et très actuel. Un mixte de roman prolétaire suédois et de Camus. Un texte pesant à force de densité, éprouvant à lire ; implacable. Un Robinson 

Crusoë collectif, métaphysique et tribal. Condamné sans rémission, dès l'entrée de cette très longue narration. Pas de salut, pour Stig : car qu'est-ce qui pourrait bien nous sauver de la déréliction et de la chute ? Ici se révèle une constante de l'œuvre de Dagerman : la confusion culturellement très luthérienne entre mort et condamnation morale, damnation. Mourir ici, c'est presque toujours être damné ; et c'est aussi, comme l'écrit Dagerman ailleurs, en 1952, la seule espèce de liberté possible. Mourir, c'est se libérer enfin, et c'est s'abandonner au silence libérateur. La perte absolue est la seule vraie liberté.

 

Désespoir et confessions

 

Deux années plus tard, Dagerman mêle à nouveau réalisme social, désespoir éthique et métaphysique ; mais cette fois au sein d'une confession. Car le temps des confessions est venu, dans ses romans, drames, essais et poèmes, succédant à des constructions narratives plus distanciées. Des confessions d'une insondable profondeur ; bien plus proches de Kierkegaard que du pathos « existentialiste » (Sartre, Camus, et leurs épigones), qui cependant, l'a influencé quelque peu.

L'Enfant brûlé est le roman nodal, le roman de la crête, avec l'abîme de chaque côté.  D'une certaine manière, il est autobiographique. Il l'est en tout cas dans les linéaments de sa narration, et surtout, dans l'expression de sentiments, d'affects douloureux et extrêmes, brûlants et déjà, suicidaires. Souffrance du jeune Bengt. Un prénom courant en Suède : Benedict, donc le Béni. Un prénom qui exprime la contradiction d'où la vie renaît : le salut au fond de la chute, comme le pseudonyme de cet être si sombre qu'est Stig Halvard Jansson, Stig Dagerman, doit produire à partir d'un insondable désespoir la lumière, l'aurore d'une conscience nouvelle... La mère de Bengt vient de mourir. 

Souffrance sociale aussi, dont témoigne – et de quelle poignante manière – l'étroitesse des lieux, domicile et lieu de travail ; celle des liens (amicaux ou amoureux) ; la cruauté du comportement de Bengt avec les femmes, avec sa fiancée Berit ou sa belle-mère Gun. Méchanceté ? Mé-chéance, en tout cas : Bengt est « mal tombé », assurément, à ses propres yeux ; les autres lui sont étrangers, ici. Alors, confession de Stig, ou bien dénonciation par Dagerman de cette « méchanceté » et de ses origines sociales ? Ou les deux, intimement liées ? 

Étroitesse des esprits, surtout ; leur manque d'aplomb, de surplomb et de points de fuite. En un sens, elle est celle de Stig lui-même : en témoigne cette contrainte à se débattre sans cesse avec des démons absents de classes sociales plus favorisées, la confusion chez ce jeune journaliste anarcho-syndicaliste d'une éthique socialiste sans guère de base théorique et de la veille morale luthérienne de son milieu... 

Et cette confusion est l'une des sources de la compassion qu'on porte presque nécessairement au jeune écrivain : car ce manque d'analyse précise et de distanciation est clairement l'un des facteurs fondamentaux de la souffrance de Stig. Mais dans cette compassion-là joue aussi la paradoxale et extraordinaire expressivité de Dagerman : il nous est si présent, en nous-mêmes, et en même temps, l'époque d'où il nous écrit est si différente, si lointaine...

Bengt, vingt ans, agressif, parfois retors, se rebelle de diverses manières contre son père Knud, ouvrier terrassier. Ce père lui fait horreur. Sa mère vient de mourir ; et il commence par haïr celle qui vient prendre sa place. Mais il en tombe (mot doublement adéquat, ici) amoureux. Il l'agresse d'abord ; puis il l'entreprend et l'investit comme une supposée forteresse. Abîme insondable de la culpabilité, de la peur et du désespoir, pour Bengt. Il s'ouvre les veines. Alors, perdant de son poignet sa sève vitale, il connaît enfin l'harmonie, l'accord merveilleux avec son père, avec Gun, avec sa fiancée, avec le monde tout entier. Le tourbillon de l'abîme lui fait vivre sa pleine liberté ; Dagerman  notera dans son essai de 1952 , Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, comment seule la mort fait accéder à la liberté. À la silencieuse liberté. Mais Bengt échappe à la mort et négocie ensuite avec sa souffrance.

En Suède, ce roman, très admiré, a cependant scandalisé autant qu'il a étincelé. Sur cette crête de l'existence et de la création de Dagerman, on ne voit, plus loin vers le seul point de fuite, la mort, qu'Ennuis de Noce, en 1949, et Dieu rend visite à Newton (1954). Et le court essai de 1952, déjà nommé. Et le poème Suite Brigitta (Birgitta Svit), en 1950. Les deux premiers, sommets littéraires, sont en réalité des sursauts de vie dans la longue glissade vers l'abîme de Stig. Comment trouver la lumière, l'aurore, par delà la peur ? Peur du vide, de la solitude ; de l'abandon.

Stig fait la connaissance d'Annemarie Götze lors de ses activités au journal Arbetaren (Le Travailleur). Elle est la fille de militants anarchistes allemands réfugiés en Suède après 1933. Il l'épouse en 1943 ; ils ont deux enfants, deux fils, René et Rainer. Amour et complicité. Beaucoup d'éclats de rire, promenades à vélo dans Stockholm et plus loin au Nord.Et en bateau : l'un de ces bateaux qui sinuent entre les Îles de l'Archipel, juste à l'Est de la capitale, et se posent devant l'une d'entre elles. Ils appartiennent à cette compagnie Waxholm où Stig a travaillé à seize ans, en fils d'ouvrier désargenté. 

Et puis, et puis... Stig, comme plus tard Bengt, le « héros » de L'Enfant brûlé, vit une relation amoureuse et sensuelle avec sa jeune belle-mère, Elly. Et toute sa vie, toute l'histoire de son corps et de son esprit, la mémoire inscrite en lui de toute sa souffrance, de sa condition, de son angoisse, de son désespoir font éruption et se cristallisent sur cet amour vertigineux. C'est une histoire d'abandon.

Avant que Stig ne vive avec son père à Stockholm, ses grands-parents l' élèvent à la campagne, près de Gävle, à deux heures de voiture de la capitale. Quand il a six ans, un paysan devenu fou assassine son grand-père. Sa grand-mère succombe peu de temps plus tard au saisissement et au chagrin. 

Avant cela, avant l'âge de six ans, Stig ne cesse de demander : où est ma mère ? Pourquoi n'est-elle pas avec moi ? Pourquoi suis-je seul ? Pourquoi me laisse-t-on avec ma peur ? Pourquoi n'entends-je que les hennissements des chevaux, les poules et les coqs, les vieillards de l'hospice voisin, et quelques grognements ? Pourquoi ce puits noir sans fond ? Pourquoi l'Enfer ? Pourquoi ce vertige ? Pourquoi ce vide ? Pourquoi m'a-t-on abandonné ?

                                                                                                               

© Marc Chaudeur

 

 

Bibliographie sommaire (en français)

Romans :

Le Serpent, Gallimard, 1966

L'Île des Condamnés, Denoël, 1972 (Agone, 2002)

L'Enfant brûlé, Gallimard, 1956 (1981) Ennuis de noce, Maurice Nadeau, 1982 (2016)

Nouvelles :

Dieu rend visite à Newton, Denoël, 1976

Le Froid de la Saint-Jean, Maurice Nadeau, 1988 (2016)

Poème :

Suite Birgitta, Æncrages, 2023 Essai : 

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Actes Sud, 1981 (1993) Sur Stig Dagerman (en français) : 

RANELID Björn, Mon nom sera Stig Dagerman, Albin Michel, 1995

ÜBERSCHLAG Georges, Stig Dagerman ou l'innocence préservée, L'Élan, 1997

GOMEZ Freddy, L'Écriture et la Vie, trois écrivains de l'éveil libertaire, St. Dagerman, Georges 

Navel, Armand Robin, Édts libertaires, 2011

Le MANCHEC Claude, Stig Dagerman, la liberté pressentie de tous, Le Cygne, 2020 Le MANCHEC Claude, Le Rire caché de Stig Dagerman, Essai, L'Elan, 2023.

 

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Pour citer cet article illustré & inédit

 

Marc Chaudeur (texte & photographie), « Stig DAGERMAN », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger, mis en ligne le 13 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/mchaudeur-stigdagerman

 

 

 

 

Mise en page par David

 

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6 novembre 2025 4 06 /11 /novembre /2025 18:31

Événements poétiques | Forêt de Poèmes pour Toutes à l'École & La Journée Internationale des Droits des Filles & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Créations poétiques

 

 

 

 

 

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Fille aux perles d’Ô

 

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Poème engagé par

Dina Sahyouni

Auteure, poétologue, fondatrice de la SIÉFÉGP

& de ses presses & éditions poéféministes

 

 

 

 

 

 

Crédit photo : « Petite fille népalaise en pleurs », capture d'écran faite par LPpdm de la photographie libre de droits du site Commons.

 

 

Pour toutes les filles déplacées et/ou privées de scolarité et/ou de conditions de vie digne dans le monde

Pour les filles nées avec autisme

 

 

 

 

Pleure, ô petite fille pleure

ta tristesse inonde le monde

tes pleurs habillent les fleurs

de perles d’eau translucide

 

 

Tu pleures, belle enfant privée d’école

ta vie ne ressemble plus à rien

dans le camp de réfugiés

ce taudis est ton unique bien

 

 

Tu pleures des perles d’Ô 

sur le visage de l’Humanité

qui sans la moindre dignité

ignore la justice et l’égalité

néglige toujours tes droits

refuse d’appliquer ses lois

 

 

Mes larmes sont ces mots

ils accompagnent tes Ô

et mes os de féministe quinquagénaire

tremblent du poids de tes perles d’eau

 

© DS.

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Pour citer ce poème engagé, féministe, illustré & inédit

 

Dina Sahyouni, « Fille aux perles d’Ô », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Évènement poéféministe 2025 | « Forêt de Poèmes pour Toutes à l'École & La Journée Internationale des Droits des Filles » & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 6 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/11octobre25/ds-fille

 

 

 

 

 

Mise en page par Aude

 

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29 octobre 2025 3 29 /10 /octobre /2025 17:48

REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Varia & Actualité

 

 

 

 

Génération Z 212. Conversation avec un psychanalyste marocain. Extrait 2

 

 

 

 

 

Texte & image remastérisée par

 

Mustapha Saha

 

Sociologue, poète, artiste peintre & photographe

 

 

 

© Crédit photo : » Portrait photographique d’«Abdessamad Oubalat », remastérisation Mustapha Saha.

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Paris. Dimanche, 19 octobre 2025. Conversation avec un psychanalyste marocain. Il désire garder l’anonymat. Ce texte retranscrit uniquement mes réflexions. Ses répliques se devinent entre les lignes. Nous avons la même démarche. Nous souhaitons offrir aux jeunes marocains des éléments historiques, sociologiques, philosophiques. En Mai 1968, nous avions des idées. Nous ne disposions pas des outils algorithmiques pour les concrétiser pleinement. Ces jeunes sont nés au cœur de la révolution numérique. Ils sont virtuoses des manipulations internétiques. Ils manquent cependant d’analyses pertinentes, de conceptualisations congruentes, d’argumentations convaincantes, de visions stratégiques.  Les béquilles cybernétiques les illusionnent sur leurs capacités cognitives. La grammaire, la syntaxe, la stylistique, la sémiotique leur sont inabordables. Les subtilités de la langue leur sont impénétrables. Il est loin le temps de mon enfance où nous apprenions la lecture, l’écriture, le calcul, la géographie dans des livres didactiques, où nous apprenions les pleins et les déliés à la plume Sergent Major. Combien savent encore se servir d’une équerre, d’un compas ? La mémoire gestuelle se perd. Je comprends plus tard que cet usage de la calligraphie féconde le discernement critique. 

Le conflit de générations n’est pas une théorie sociologique. C’est juste une formule journalistique, accessoirement idéologique, simplificatrice, réductrice, négatrice des complexités sociales. Les générations ne sont pas monolithiques, homogènes, rigides. Les générations ne sont pas délimitées par des commencements et des péremptions. Les qualificatifs de cadets, de juniors, de séniors sont des caricaturisations. L’Organisation Mondiale de la Santé coupe en tranches l’existence humaine, le premier âge englobe l’enfance et l’adolescence, le deuxième âge correspond à la période adulte, le troisième âge commence à soixante ans, après la retraite, le quatrième âge débute à quatre-vingt-dix ans et se prolonge au-delà. Toutes ces nomenclatures n’ont aucun fondement scientifique. Ce ne sont que des indicateurs de la bureaucratisation, de la technocratisation, de l’administration inhumaine des choses. En entreprise, le mot senior désigne les travailleurs de plus quarante-cinq ans. Dans le sport, le senior a vingt ans. Le latin senior signifie personne âgée. On ne dit plus vieillard. Troisième âge est lui-même un terme péjoratif. Les âges varient selon leur contextualisation. Des rapports stupides parlent de jeune sénior, de grand sénior. Les marketeurs, les publicitaires codifient les critères de conservation de la jeunesse. À partir de cinquante ans, on invente des produits et des services spécifiques, des besoins artificiels. On joue sur la fibre de la santé et du bien-être. Des recherches en biologie moléculaire indiquent que certains facteurs biologiques permettent de conserver jeunesse et vitalité au-delà des limites habituelles. Trois gênes temporels, dénommés gêne chinmo, gêne Br-C, gêne E93, présents dans l’ADN humaine, régulent la longévité. Le gêne chinmo, pour sa faculté à engendrer la prolifération des cellules, à renouveler les tissus, à condition d’inhiber les réplications d’erreurs, peut être considéré comme une fontaine de jouvence génétique. Il suffirait de le maintenir activé tout au long de la vie.

Le Mouvement Genz 212 insiste trop sur le paramètre jeunesse. Il exclue implicitement les autres catégories sociales. Il se positionne comme interlocuteur privilégié des autorités.  La gouvernance traite la révolte comme une crise d’urticaire. Et pourtant, sur les images des manifestations se reconnaissent des mères en colère, des barbes blanches admirables. S’il faut distinguer des jeunesses et des vieillesses dans la population, il faut plutôt retenir les fraîcheurs d’intelligence et les sénescences d’esprit. Mon ami Edgar Morin court après ses cent-cinq ans. Il publie encore plusieurs livres par an. Il surfe sur la toile comme un crack. Ses ouvrages occupent sans interruption les devantures des librairies. Ses commentaires sont guettés comme préceptes de sage. Les jeunes sont jugés en bloc par les politiques comme immatures, inconscients, irresponsables. J’en fais l’expérience en mars 1965. J’ai à peine quinze ans. Je suis dans une classe d’excellence au lycée Moulay Abdellah de Casablanca, avec des professeurs mythiques, Jean-Pierre Koffel en lettres, Guy Martinet en histoire. Or, c’est cette classe, au-dessus de tout soupçon, qui met la première étincelle à la révolte populaire. Trois ans plus tard, je suis étudiant en sociologie à la faculté de Nanterre. Je participe aux luttes contre la guerre du Vietnam. Je me retrouve cofondateur du Mouvement du 22 Mars qui déclenche Mai 68. Le rapport au monde n’est pas une question d’âge.

Aberration des hiérarchisations générationnelles. 

Le prisme générationnel est imprécis, brouillardeux, aléatoire. La jeunesse n’est pas une génération. La Génération Z, née entre 1995 et 1910, dite génération des zoomers, qui se meuvent plus vite que leur ombre, serait biberonnée à la logique numérique et à la communication internétique, à la culture manga et aux jeux vidéo, à la world music et au street art. L’expression elle-même est élaborée par un think-tank américain, le Pew Rechearch Center, spécialisé dans les sondages, connu pour ses études sur les changements religieux et leur impact sur les sociétés, des études financées par John Templeton, un fondamentaliste protestant. La définition de la génération Z par cet organisme renvoie à « une cohorte d’individus nés à la même époque », sans s’attarder sur ses différenciations internes, socio-économiques, socio-culturelles, socio-spirituelles. On s’intéresse surtout à l’opinion générale de cette cohorte d’individus, cette masse, pour confectionner des spéculations psychologiques, des manipulations idéologiques, des motivations consuméristes. On se base sur différentes expériences comme des compétitions sportives, des séries télévisées, des musiques en vogue, interagissant avec le cycle de vie et le processus de vieillissement. Les cohortes générationnelles permettraient de comparer les opinions générales à différentes périodes. 

La génération Z est précédée par la génération Y, née entre 1980 et 1995, appelée Les Milléniaux, ou Millenials en anglais. Cette génération serait structurée mentalement par l’avènement d’internet et le passage à l’ère numérique. Elle aurait une structure cérébrale binaire. Les délimitations chronologiques de chaque génération varient selon les définitions et le présupposés théoriques. On retrouve à la base des cabinets internationaux de conseil en stratégie comme l’américain McKinsey & Compagnie ou l’australien McCrindle. Les générations sont bel et bien des fabrications conceptuelles capitalistes à but politique et lucratif. La formule Génération Y apparaît pour la première fois en 1993 dans le magazine de publicité américain Advertising Age. L’approche n’est aucunement sociologique. Il s’agit d’un portrait-robot de jeunes consommateurs sensibles aux messages mercatiques. Les appellations exhaussées par les médias ne sont, en définitive, que des marchandisations. Auparavant la Génération X, née entre 1965 et 1975 ou entre 1960 et 1980 selon les évaluations saugrenues, dite Baby Bust en raison du faible taux de natalité à cette période, s’intercale après la Génération Babyboom. Ce serait une génération nihiliste, athéiste, œdipienne. Elle est considérée comme une inconnue X. Elle coïnciderait avec la mondialisation économique et le déclin social. Elle correspondrait à la contre-culture punk, libertaire, antiautoritaire, anticonformiste, anticonsumériste. Elle adopte des travestissements corporelles, vestimentaires, des coiffures mohawks, des tatouages, des piercings, des maquillages voyants, des bijoux encombrants, des tee-shirts imprimés de fantaisies psychédéliques, des vestes en cuir, des bottes Dr Martens. Elle répond à l’absurdité technocratique par une excentricité indomptable. Cet exemple suffit à démontrer l’aberration des hiérarchisations générationnelles. La génération X sévit toujours. La génération Alpha serait née en 2010. Elle ne connaît que la crise covidaire, le trumpisme, le néofascisme, le génocide. La génération Alpha est révolutionnaire ou n’est pas.  

De nombreux anachronismes de GenZ 212 révèlent ses tâtonnements, ses impérities, ses maladresses. Pourquoi avoir instaurer des pauses, des entractes, des suspensions, dans une dynamique portante ? La tentative louable d’expérimenter la démocratie directe sur un site virtuel confond le support de communication avec les réalités sociales, qui s’expriment dans la rue, et nulle part ailleurs. Pourquoi avoir adopté la tête de mort souriante du manga One Piece comme une oriflamme, comme un cri de pirate ?  L’imaginaire mimétique, faute d’inventer ses propres symboles, reprend des références fictives. Pourquoi pratiquer la lutte politique comme un jeu vidéo ? Pourquoi s’affirmer un mouvement révolutionnaire et ménager les institutions ? Pourquoi se déclarer apolitique ? L’apolitisme est, dans le cas le moins équivoque, un conservatisme. Genz 212 s’apparente surtout à un mouvement anarchiste. L’adoption de tee-shirts noirs comme couleur de ralliement est parlante. Les jeunes n’ignorent pas que le noir et le rouge sont les balises de l’anarcho-marxisme, le rejet des tutelles, le refus des allégeances. En 1968, notre groupuscule, issu d’une revue fondée dans les années cinquante, s’appelle Noir et Rouge. Nous nous définissons comme une minorité agissante. Nous n’avons aucune ambition politique. Nous préférons les charmilles buissonnières de l’art et de la poésie. Nous avons une vision rimbaldienne du monde. Nous voulons changer la vie. Les jeunes n’ont pas besoin de pédagogues, d’instructeurs, de donneurs de leçons. Les mosquées en débordent.  Les universités en regorgent. Les journaux en foisonnent.  Les cafés de commerce en fourmillent. La rue réclame, avant tout, une éthique égalitaire. J’espère seulement que cette jeunesse se détourne des sirènes élitistes. « Personne ne doit s’élever au-dessus des autres. L’impossible salut se range au magasin des accessoires. Que reste-il ? Tout être est fait de tous les êtres.  Il les vaut tous. N’importe qui le vaut » (Jean-Paul Sartre, Les Mots, éditions Gallimard, 1964).

Théorie du Chaos.

Blaise Pascal (1623-1662) est l’inventeur de la théorie du chaos. Il la formule de la manière la plus claire. Pensée numéro 162 : « L’être humain, étant déchu de son état naturel, il n’y a rien à quoi il n’est capable de se porter. Depuis qu’il a perdu le sens du bien, tout peut lui paraître tel, jusqu’à son autodestruction. Certains cherchent la félicité dans l’autorité. Il est nécessaire que le bien commun ne soit pas dans la possession d’un seul. Les possédants n’embrassent que l’image creuse de leur vertu fantasmatique. L’humain cherche la vérité et ne trouve qu’incertitude. Il quête le bonheur et ne trouve que misère. Quelle chimère est-ce donc que l’être humain ? Il est juge de toutes choses alors qu’il n’est qu’un ver de terre imbécile. Il est dépositaire du vrai qui n’est qu’un amas d’incertitudes. Il n’est qu’un monstre incompréhensible, un rebut de l’univers qui se vante de sa grandeur ». Les marocains ne voient rien. « Trop de bruit les assourdit. Trop de lumière les éblouit. Trop de distance les dissuade. Ils s’insensibilisent au chaud et au froid, aux discours obscurs et aux silences lourds. Ils ne sentent plus rien. Ils souffrent. Trop de jeunesse les embrouille. Trop de vieillesse les embourbe. Trop d’information les abêtit. L’édifice craque. La terre s’ouvre jusqu’aux abîmes ». Les victimes du terrible séisme de 2023 vivent toujours sous les bâches. « Si on est trop jeune, on ne juge pas bien. Si on est vieux, on ne juge pas mieux. Si on pense trop, on s’entête. Si on s’entête, on égare le chemin de la vérité. Si on abandonne son ouvrage trop longtemps, on y revient plus. L’esprit de l’autocrate n’est pas assez indépendant pour ne pas être troublé par le moindre tintamarre autour de lui. Il suffit du bruit d’une girouette, du chuintement d’une toupie. Ne vous étonnez pas s’il ne raisonne pas bien à présent. Une mouche bourdonne à ses oreilles ». L’axiome central la Théorie du chaos : « Les petites choses peuvent provoquer de grandes conséquences ». Blaise Pascal l’illustre par une allégorie qui sacralise, pour l’éternité, le nez de Cléopâtre : « Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre en aurait changé ». La théorie du chaos explique, sinon interprète plausiblement la politique contemporaine, où les magnats du numérique tirent les ficelles des gouvernances. Après tout, un simple forum d’étudiants marocains sur la plateforme de jeux vidéo Discord ne suscite-t-il pas une révolte de grande ampleur. En attendant la suite imprédictible. 

La Théorie du chaos, fondée sur la physique et les mathématiques, étudie le comportement des systèmes dynamiques déterministes, sensibles aux conditions initiales. Ce phénomène s’élucide par l’Effet papillon. Le battement d’ailes d’un papillon dans un endroit peut provoquer un bouleversement tsunamique à l’autre bout de la planète. Des modifications infimes dans un système, a fortiori politique, peuvent entraîner des mutations définitives. Les conditions initiales des systèmes déterministes sont imprévisibles parce qu’on ne peut pas les connaître avec une précision infinie.

GenZ 212 introduit dans la routine marocaine le principe d’incertitude. Le doute n’est pas permis dans l’immuabilité politique. La peur étouffe la pensée, la critique, la parole, l’expression, la moindre objection. La physique quantique interpose d’étranges prédictions. Une expérience ne peut jamais se réaliser dans un isolement total. Son évaluation elle-même affecte le résultat. L’incertitude n’a rien avoir avec un quelconque manque de précision des appareils de mesure, ni un défaut de compétence, d’après le physicien Werner Heisenberg (1901-1976). A supposer que la gouvernance technocratique et sa contestation soient deux protagonistes concomitants, équivalents, on ne peut jamais connaître simultanément leurs volontés, leurs intentions, leurs préméditations, leurs déterminations, leurs velléités respectives. Bonnes divagations aux glosateurs, aux prévisionnistes, aux estimateurs, aux supputateurs de tous acabits. L’inexplorable, l’imprévoyable, l’inimaginable sont ingérables. Le chaos est ingouvernable. 

La société marocaine tourne en rond.

La société marocaine n’est plus ce qu’elle était. Elle tourne en rond. Les nantis se gavent de psychotoniques. Les impécunieux dépriment. Les troubles mentaux se propagent. Les jeunes se rabougrissent, se morfondent, s’abrutissent d’addiction internétique. La morosité se généralise. Les intellectuels, pour autant qu’on leur accorde ce titre flatteur, débitent des banalités, s’abstiennent, se taisent, se terrent.  Leur autorité morale se disloque. La névrose s’infiltre partout. Un penseur comme Abdelkébir Khatibi manque terriblement. La lucidité tragique Mohammed Khaïr-Eddine aussi. Les traditions d’hospitalité se délitent. Jacques Derrida me disait « L’hospitalité marocaine est légendaire ». Un mythe révolu. La condescendance s’affiche comme un signe de distinction. La culture ancestrale se gadgétise. Nous évoquons Malaise dans la culture de Sigmund Freud. Le psychanalyste envoie un exemplaire de son livre précédent, L’Avenir d’une illusion, 1927, à Romain Rolland, qui lui reproche, dans sa lettre de remerciement, de négliger le sentiment religieux dans la quête humaine de plénitude. Sigmund Freud répond : « L’être humain est sans cesse contrecarré dans sa recherche du plaisir. Son malheur s’origine dans la surpuissance de la nature, la caducité de son propre corps, les dispositifs qui règlent ses relations avec les autres ». C’est ainsi qu’il entreprend la rédaction de Malaise dans la culture ou Malaise dans la civilisation. « J’adresse à Romain Rolland mon livre où je traite la religion d’illusion. Il me répond que j’omets d’analyser la source réelle de la religiosité, la sensation de l’éternité partagé par une grande partie de l’humanité. L’on serait autorisé à se déclarer religieux alors qu’on répudierait toute appartenance à une confession quelconque. Il est malaisé d’aborder scientifiquement les sentiments. On peut tenter d’en décrire les manifestations psychologiques. La sensation de l’éternité serait le sentiment indissociable du grand tout, d’affiliation à l’universel ». L’échange entre Romain Rolland et Sigmund Freud est d’une actualité brûlante

La religion est une question centrale dans un pays où les rituels amortissent, édulcorent les dérives politiques. La religiosité est une énergie existentielle. Les êtres humains portent dans leur psychisme une empreinte venue de la nuit du temps, le sentiment d’une incommensurabilité qui dépasse leur entendement.  Ce sentiment n’est pas seulement une consolation de leur finitude. Il relève de l’intuition de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, de la physique quantique en somme. Romain Rolland parle poétiquement d’un sentiment océanique. Aujourd’hui, la distinction se fait entre religiosité et spiritualité. Les têtes immergées dans les écrans ne regardent plus les prêchoirs. L’interrogation métaphysique génère l’art, la poésie, la culture. La culture, une fois historiquement constituée dans ses permanences et ses élasticités cumulatives, est chose pérenne parce qu’intemporelle. Elle n’est pas réductible aux modernisations factices, aux technocratisations superficielles. Si on pose à un jeune hyperconnecté, virtuose du clic internétique, de définir la culture marocaine, dans sa diversité, saura-t-il répondre ? Il ne peut, de ce fait, entreprendre que des actions disparates, hétéroclites, hybrides. Comment un collectif de jeunes, à peine constitué, peut-il se revendiquer contradictoirement de la légalité, de la légitimité, de l’officialité, de l’institutionnalité, des valeurs qui le nient et le dénient ? Le collectif Génération Z 212 peut jouer le rôle de détonnateur, d’agitateur, de minorité agissante. Puisse-t-il ne pas se substituer d’office aux autres classes sociales. A quoi sert l’anonymat, devenu une coquetterie. La fausse modestie ne sert pas la cause. Il est avéré que toutes les plateformes internétiques, les américaines en premier lieu, fournissent aux gouvernements qui les sollicitent, les données personnelles de leurs souscripteurs. 

La culture marocaine n’est plus qu’un support mercatique, un appât touristique. Les marocains sont délestés de leur véridicité vernaculaire. Ils se mettent passivement à la page. Leurs mots ne reflètent plus leur quotidien. Les novlangues prolifèrent. Les anticastastases, les désinformations, les postvérités s’homologuent. Les manquements à la parole donnée désorientent les sincérités, altèrent les sociabilités, polluent les mentalités. Les repères éthiques se désagrègent. Les liens se délitent. Les psychés se dérèglent. Les comportements se désaxent. L’intimité s’abolit dans les vidéosurveillances, les géolocalisations, les contrôles au faciès. Les revendications capitales, les attentes vitales sont à la fois évidentes, flagrantes, consensuelles. Elles sont aussi schématiques, sommaires, rudimentaires. Je lis les communiqués de GenZ 212 depuis le 28 septembre 2025. Les mêmes doléances, les mêmes leitmotivs sont ressassés jour après jour. L’imagination soixante-huitarde y manque cruellement.  Les pauses, les suspensions des manifestations désemparent, déboussolent, désorientent. Faut-il négliger les désappointements, les désabusements, les désenchantements ? Je les ai vécues en d’autres occasions. Je sais ce qu’ils impliquent comme découragement, écœurement, accablement, individuellement et collectivement. Manquent les analyses approfondies, les diagnostics critiques, les créations artistiques, les publications régulières pour entretenir la flamme contestataire. Il faut dépasser le séquentiel pour mettre en œuvre l’essentiel. Toutes les possibilités sont jouables.

 

C’EST LA CULTURE QU’ON ASSASSINE.

 

Nuit du 1er au 2 octobre 2025. Emeutes à Lqliâa, région Inezgane-Aît Melloul au sud d’Agadir. Un poste de gendarmerie est attaqué. Des voitures, des bennes à ordure sont incendiées. Trois morts. Des blessés. Des arrestations. La version officielle invoque la légitime défense. Les images diffusées sur les réseaux sociaux révèlent d’autres faits. Des snippers embusqués notamment. Abdessamade Oubalat, vingt-cinq ans, cinéaste fraîchement diplômé de L’Institut de formation professionnelle en métiers de cinéma de Ouarzazate, filme la manifestation. Son témoignage est précieux. Sa documentation est irréfutable.  Abdessamade Oubalat est abattu d’une balle dans la tête.

Je parcours le Facebook d’Abdessamade Oubalat, inauguré huit ans plus tôt, à dix-sept ans. La sobriété de la communication atteste son sérieux. Implication totale dans le cinéma, la musique, la littérature, la culture. Son amazighité se mentionne avec fierté. Il conjugue avec délectation son attachement aux traditions et sa pratique des technologies de pointe. Les étudiants, hallucinés par les sunlights de l’atlantisme, abjurent leur enracinement historique, leur amarrage ontologique, leur ancrage organique. Les singularités locales dépérissent. Les solidarités défaillissent. Les authenticités se dissipent. Les vérités se dissimulent. Je déniche une photo d’Abdessamade Oubalat que je remastérise en noir et blanc. Le regard est contemplatif, méditatif, lointain. Sa dernière publication remonte au 25 juillet 2025. Un clip tourné à Ouarzazate, Gladiator, Now We Are Free, de la violoniste Tina Guo. Son commentaire : « Fier de travailler aux côtés d’artistes qui valorisent notre culture ». 14 juillet 2025, séance photo sur la plage d’Agadir de top modèles françaises en caftan. 11 juillet 2025, figurants marocains en habits traditionnels. Son annotation : « Vos noms n’apparaîtront pas dans les gros titres. Votre anonymat est un gage de votre authenticité. Toute ma gratitude. Vous êtes l’âme de ce film. Vous êtes l’essence du cinéma. Vous êtes le secret de la boîte ». 24 juin 2025. Présentation d’un court métrage d’Abdessamad Oubalat, en amazigh, intitulé Sandouk, The Box. « Deux amis. Une boîte mystérieuse. Quand l’amitié est mise à l’épreuve par la convoitise, la cupidité, l’avidité ». Puis, le silence. Un cliché retient mon attention. La mer agadiroise saisie au crépuscule. Plage obscure au premier plan. Vagues irisées de miroitements noirs. « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle / Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis / Et que de l’horizon embrassant tout le cercle / Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits / Quand la terre est changée en un cachot humide / Où l’espérance comme une chauve-souris / S’en va battant les murs de son aile timide / Et se cognant la tête à des plafonds pourris / Quand la pluie étalant ses immenses traînées / D’une vaste prison imite les barreaux / Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées / Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux / Des cloches tout à coup sautent avec furie / Et lancent vers le ciel un affreux hurlement / Ainsi que des esprits errants et sans patrie / Qui se mettent à geindre opiniâtrement / Et de longs corbillards, sans tambours ni musique / Défilent lentement dans mon âme / L’espoir / Vaincu pleure et l’angoisse atroce despotique / Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir » (Charles Baudelaire, Spleen. Les Fleurs du mal). Abdessamade Oubalat, une phosphorescence créative enténébrée. Une trajectoire artistique brisée. Une lueur dans les ténèbres brutalement éteinte. 


.

 

© Mustapha Saha,

Sociologue

 

—————

Pour citer cet extrait illustré & inédit

 

Mustapha Saha (texte & image remastérisée), « Génération Z 212. Conversation avec un psychanalyste marocain. Extrait 2 », Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 28 octobre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/ms-z1

 

 

 

 

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23 octobre 2025 4 23 /10 /octobre /2025 13:44

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossiers majeur & mineur | Florilèges | Voix-Voies de la sororité

 

 

 

 

 

 

 

 

Francesca Woodman

 

 

 

 

 

Extraits engagés & images par

 

Carmen Pennarun

 

Extraits poétiques reproduits dans cette revue avec l'aimable autorisation de l’auteure.

 

 

 

 

© Crédit photo : Carmen Pennarun, photos personnelles issues de son recueil « Dans l'arc d'un regard de Caryatide » (2019). Image no 1.

​​​​​


 

[Page 35]

 

 

Elle connut des heures si creuses

le miroir de l’instant ne renvoyant

qu’un leurre, une apparence

d’où elle n’était qu’absence

 

Le silence devint son maître :

 

personne à qui expliquer

les visions qui la hantaient

 

personne ne pouvait percevoir  

les choses de là où elle les observait

 

Une porte en elle s’était ouverte

et les courants d’air laissaient

s’engouffrer les encombrements

– son ordre contrariait toutes les normes

 

Elle tenait ferme son objectif

dont rien ne parvenait à la distraire

 

De ses fantaisies néo-gothiques

feuilles de route d’un esprit juvénile

elle enfanta son Art loin des modèles

parentaux. Elle édifia des piliers

aux ports de caryatides – les effigies

de ses flammes intérieures

 

Sur un temps de latence

elle régla sa vie, sans jamais parvenir

à embrasser le mystère de sa propre création


 

© Crédit photo : Carmen Pennarun, photos personnelles issues de son recueil « Dans l'arc d'un regard de Caryatide » (2019). Image no 2.

​​​​​



 

 

[Page 73]

 

Elle sème la confusion

brouille les pistes

nous (é)conduit

en zones d’ombres

vers des visions

théâtralisées

où le macabre

et le vivant

cohabitent

 

 

S’offrent à nous

(la photo est un présent)

des visions de cauchemar

où il ne manque au sujet

que le sourire, car il n’est

en rien passif et semble

nous indiquer la porte

de sortie du rêve

 

Les personnages

toujours prêts à s’enfuir

dont une partie du corps

échappe à l’enfermement

nous prennent dans leur champ

de vision. Une relation s’établit

entre le modèle et l’observateur

un retournement de situation

une inversion de rôle !

 

Aucune soumission

 

Aucune fatalité

 

Là où paraît l’enfermement

le regard indique une issue -

la voie fuyante vers la sortie

Il rend possible le décryptage

des situations incongrues

Son langage est à décoder

entre l’intrusion de l’objectif

et le vacillement des personnages

dans un espace où le temps

ne parvient pas à les fixer

sur le papier

Leur moi s’échappe

du cliché faisant d’eux des figures

absentes de l’obscurité qui les a vus

naître grâce aux échelles de lumière

que l’artiste a mis à leur disposition



 

© Crédit photo : Carmen Pennarun, photos personnelles issues de son recueil « Dans l'arc d'un regard de Caryatide » (2019). Image no 3.

 

 

[Page 107]


 

Elle déchire la cloison

et sort de la chambre

de papier

Elle décline l'illusion

de la photographie

ce mur qui compresse

notre image, la fige

sur un temps mort


 

L'adolescente s'interroge

devant le cadeau offert :

cet appareil, lui permettra-t-il

de réaliser des clichés flottants

pourra-t-elle l'utiliser comme on

laisse un robinet ouvert autorisant

l'écoulement de la vie, sans rupture

- en constante recherche de prises ?


 

Sa photographie ne reflétera pas

des formes dépossédées de vie

alors elle accolera la fragilité

de sa nudité à la mort

elle trompera le temps

en jouant avec une stèle

comme si elle était fenêtre

elle la traversera en toute ingénuité


 

La mort est un gain

que la vie transperce


 

La mort est une perte

que la photographie pénètre

 

L’œuvre est ce que l’artiste

parvient à soustraire du néant


 

 

© Crédit photo : Carmen Pennarun, photos personnelles issues de son recueil « Dans l'arc d'un regard de Caryatide » (2019). Image no 4.

 

[Page 109]

 

 

Tes pieds nus sur le vieux plancher

est-ce par peur des échardes

qu’ils s’en vont sautant

comme ceux d’un chimpanzé ?

Mais déjà tu t’accroches à l’embrasure

d’une porte et te voilà suspendue

au col d’une « mère maison »

qui est sur le point de t’effondrer.


 

 

Pourquoi tes ailes

plus pratiques que des échelles

les as-tu prêtées aux anges

sans oser les reprendre

au moment du grand saut

habillé d’une robe chemisier ?


 

La vie est un rythme

qui s’entend dans le studio

il fugue d’un accessoire à l’autre :

croquis, photos, poèmes,

collants, gants, nippes bohèmes

c’est jour de grande lessive

le chambardement en continu


 

 

Les gants s’en prennent aux étiquettes

tandis que tu disparais des autoportraits

car tu es en bas, pauvre nature morte

auréolée d’une longue chevelure blonde

 


 

Elle gît… verbe dont je haïs l’infinitif

il rompt définitivement avec le flux de la vie

aux yeux de ceux qui aiment il est anéantissement

car qui aime ne peut saisir

ce que l’éternité a conçu,

ce que de tous temps elle contemplait

et qu’elle prolongera en sensibilité

hors du champ de l’artiste*

 

 

 

© Carmen Pennarun,

© Quelques poèmes extraits de mon ouvrage « Dans l’arc d’un regard de caryatide », livre auto-édité en 2019. Tout le recueil est consacré à Francesca Woodman : cette jeune photographe qui s'est donné la mort et dont le travail sur la photographie sortait tant le corps féminin de la vision que les regards masculins renvoyaient, en général (et continuent de renvoyer).

***

Pour citer ces poèmes engagés, féministes, élégiaques & illustrés

 

Carmen Pennarun (poèmes & photographies), « Francesca Woodman », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger, mis en ligne le 23 octobre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/cpennarun-francescawoodman

 

 

 

 

 

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22 octobre 2025 3 22 /10 /octobre /2025 14:28

Événements poétiques | Forêt de Poèmes pour Toutes à l'École & La Journée Internationale des Droits des Filles & N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossier mineur | Florilège | Poésie & littérature pour la jeunesse

 

 

 

 

 

 

 

Soyons enfants, soyons jeunes filles

 

 

 

 

 

 

Poème engagé par

 

Maxance Lardjane

 

Doctorant ès Lettres à l’Université Polytechnique

Hauts-de-France, LARSH

 

 

Crédit photo : Camille Métra (ou Métra-Hubbard, 1864-1936), « Portrait de jeune fille blonde », peinture tombée dans le domaine public, capture d'écran de l'image libre de droits du Web.

 

​​​​​

 

 

C'est terrible ! Entends-tu, mon amour

Le grand bruit de la cloche au lointain ?

C'est le monde, le vrai, qui toujours

Nous rappelle à ses dogmes malsains

 


 

C'est le cri de cet orphelinat

Dans lequel nos deux cœurs sont tombés ;

Dans lequel il n'y a – à part toi –

Que des dogmes retors, surannés :

 

 

 

Pourquoi m'apprend-t-on à m'habiller

À la mode des victoriennes ;

Pourquoi veut-on tant me voir valser

Et qu'un œil de mâle me fasse sienne ?

Pourquoi me veut-on si féminine

Alors que je m'adore en garçonne

Et que toi, mon âme féline

Tu m'apprends le vrai monde comme personne ?

 

 

 

Pourquoi donc toute cette étiquette

Et ces leçons pour entretenir

Une maison ? Pourquoi ces cours bêtes

Pour apprendre à réprimer ses rires ?

 

 

 

Non, amour, je suis mieux avec toi,

À me faire avec toi buissonnière ;

À me cacher le jour dans tes bois

En joignant mes mains dans ta prière :

Avec toi, faire comme dans les contes

Qu'en cachette nous lisons la nuit

Sous les pâles lueurs des pénombres

Et les frémissements des esprits

 

 

 

Contre l'autre, imaginer sans fin

Que nous chassons la baleine blanche,

Rêver de pouvoir main dans la main

S'aventurer de branches en branches ;

Rêver d'aller ailleurs que nos livres,

Partir vraiment dans un sous-marin,

Voguer vers la Lune et bien plus loin…

Que l'imagination nous délivre !

Avoir des droits, des désirs, des rêves

Pouvoir être docteure, suffragette,

Écrivaine et faiseuse de grèves,

Changer le monde jusqu'à sa tête…

 

 

 

Horrible cloche. Horrible doyen

Qui bannirait nos chastes unions.

Horrible rappel de tous ces lions

Qui nous jugeraient d'un œil de coin !

 

 

 

Va-t-en ma douce, et reviens-moi vite,

Même si j'ai toujours avec moi

Ton cœur, et que tu as le mien... vite !

Sinon le doyen te punira !

Va-t-en, va-t-en... j'entends du bruit... vite !

Que tes paumes sont douces, mon cœur.

Mais il faut se séparer... si vite !

Mais bientôt nous fuirons... âme sœur !

 

© Maxance Lardjane
Doctorant ès Lettres | Université Polytechnique Hauts-de-France | LARSH. Sa thèse porte sur la présence de l'œuvre de Marceline Desbordes-Valmore dans le champ littéraire français, du XIXe siècle à nos jours.

 

***

Pour citer ce poème romantique, féministe, lyrique, engagé, illustré & inédit

 

Maxance Lardjane, « Soyons enfants, soyons jeunes filles » avec une peinture par Camille Métra (1864-1936), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Évènement poéféministe 2025 | « Forêt de Poèmes pour Toutes à l'École & La Journée Internationale des Droits des Filles » & AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger, mis en ligne le 22 octobre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/11octobre25/2025noiv/mlardjane-soyonsjeunesfilles

 

 

 

 

 

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