6 novembre 2025 4 06 /11 /novembre /2025 18:33

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Entretiens poétiques, artistiques & féministes | Dossier mineur | Articles & témoignages & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier | Entretiens

 

 

 

 

 

 

 

 

Interview avec Nora BALILE à l’occasion de

 

la parution de son nouveau recueil de poésie

 

« Rouge Alchimie »

 

 

 

 

 

Propos recueillis & images (fournies) par

 

 Hanen Marouani​​​​​​

 

 

Entrevue avec la créatrice

 

Nora BALILE

Poétesse, conteuse, chanteuse et slameuse belgo-marocaine

Formée à la pédagogie, à l’art-thérapie ainsi qu’aux arts de la scène... a été professeure de sciences humaines

 

 

 

 

© Crédit photo : Le visuel officiel de la présentation du nouveau recueil de Nora BALILE (poétesse, conteuse, chanteuse et slameuse).

​​​​​

Avant-propos

 

À l’occasion de la parution de son nouveau recueil « Rouge Alchimie », nous avons le plaisir de rencontrer Nora Balile, poétesse belgo-marocaine à la voix singulière et lumineuse. Dans cette œuvre où le feu du verbe rencontre la douceur du vécu, elle explore les métamorphoses intérieures, les élans du cœur et les couleurs intenses de l’existence.

 

© Crédit photo : Première & quatrième de couverture illustrée du recueil de poésie intitulé « Rouge Alchimie » par Nora BALILE.

 

 

Au fil de cet entretien, Nora Balile accepte de se livrer avec sincérité, de répondre ouvertement à nos questions et de nous entraîner dans son univers poétique ensoleillé, vibrant de sensibilité, d’énergie et d’espoir. Entre confidences, visions créatives et éclats d’inspiration, elle nous ouvre les portes d’une écriture où chaque mot devient souffle et lumière.

Entrons ensemble dans les entrelacs de « Rouge Alchimie » et découvrons la poésie telle qu’elle la vit : un espace de transformation, de chaleur humaine et de vérité intérieure.

 

Entretien avec Nora BALILE 

 

Hanen Marouani — Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours et de vos origines ? Comment ces cultures, belge et marocaine, nourrissent-elles votre écriture ?

 

Nora Balile — Je suis Nora Balile, poétesse, conteuse, chanteuse et slameuse belgo-marocaine.

Formée à la pédagogie, à l’art-thérapie ainsi qu’aux arts de la parole et de la scène (déclamation, improvisation, éloquence et théâtre), j’ai longtemps été professeure de sciences humaines avant de changer radicalement de direction de vie. 

À l’âge de quarante ans, un burn-out m’a fait chavirer et m’a laissée à terre. Il m’a fallu du temps pour me relever, petit à petit, grâce à la résilience qui m’a toujours habitée : mon art.

C’est alors que j’ai commencé mon chemin d’artiste. Depuis une dizaine d’années, je parcours les routes pour conter des histoires aux mille couleurs, aux enfants comme aux adultes. Je chante, j’écris et je compose des chansons et des mélodies. Et puis est venue ma plus belle histoire d’amour : la poésie. 

Mes origines et cette double identité nourrissent mes créations artistiques. Je suis composée de deux pays, deux patries, deux paysages intérieurs, deux couleurs. L’inspiration naît de cet équilibre de l’entre-deux, de ce mélange à la fleur d’oranger du Maroc et au chocolat belge.

Cela s’entend jusque dans ma manière de m’exprimer, avec l’accent de ma belgitude, de conter le bruit et les ruelles de Bruxelles, de peindre dans mes mots le ciel gris et sa constance.

De l’autre côté du rivage, il y a les amandiers qui chantent dans mon oralité sur scène et dans l’exaltation à déclamer ma poésie.

Les poèmes deviennent alors Méditerranée et prennent la teinte rouge ocre des montagnes de l’Atlas. Tout mon art devient la poésie de ces deux imaginaires, à la fois lointains et proches, ici et là-bas.

 

H.M — À quel moment la poésie est-elle entrée dans votre vie ? Était-ce un besoin, un hasard, une évidence ?

 

N.B — La poésie est entrée dans ma vie de manière inattendue, comme une perle que l’on découvrirait sur le coin d’une table après un service, sans s’y attendre. L’éclat d’une rencontre s’est déposé doucement, sans que je n’imagine qu’un jour elle ferait partie de moi, boulimique et viscérale.

Elle est née de l’écriture de mes chansons. Le retour du public m’a fait prendre conscience que mes textes étaient proches de ce genre littéraire. Tout s’est fait naturellement :de chanson en chanson, de poème en poème, perle de poésie…

Oui, c’était un besoin : celui de me raconter, de me révéler, de me relever, de me guérir, de m’inventer d’autres pays, de mettre à jour mes paysages intérieurs, de hurler mes interdits et mes silences.

Puis le hasard des rencontres, des scènes de slam, des concerts, des festivals de poésie, des ouvrages collectifs et des médias a consolidé cette évidence.

L’évidence d’une seule vérité : la poésie est toute ma vie, la vie d’une poétesse.


 

 

H.M — Quels auteurs, poètes ou artistes ont le plus influencé votre univers poétique ?

 

N.B — Les artistes qui m’ont le plus influencée sont surtout des auteurs-interprètes tels que Jacques Brel, Barbara ou Charles Aznavour.

Mais mes références viennent aussi du théâtre : Racine, Molière, et plus récemment le dramaturge Bernard-Marie Koltès.

J’aime également les poétesses comme Marceline Desbordes-Valmore, parmi d’autres. Mes inspirations viennent de tous horizons, très éclectiques et portées par des langages littéraires variés.


 

H.M — Comment décrivez-vous votre voix poétique à quelqu’un qui ne vous a jamais lue ?

 

N.B — Il est difficile de se définir soi-même…

Mais je dirais que ma voix poétique est empreinte d’un désir de mettre au monde mon histoire et celle des autres. J’explore des thèmes comme la résilience, les émotions humaines, la guérison, la quête d’identité, l’émancipation de la femme — autant de sujets qui portent un message d’espoir et de libération. 

On décrit souvent ma poésie comme intime, engagée, nomade, avec des textes ayant une dimension orale, percutante et musicale. Je pars de mon intimité pour toucher à l’universel, transformant mon histoire personnelle en un chant sacré pour la condition féminine. Même lorsqu’elle explore l’ombre et les difficultés, ma poésie reste orientée vers la lumière, l’ouverture des possibles, la quête d’un horizon infini. 

Je cherche à donner une voix aux sans-voix et aux silencieuses, avec l’envie de parcourir le monde, au-delà des frontières, pour partager ma poésie à travers des rencontres poétiques et musicales.


 

H.M— Le titre est très évocateur. Pourquoi avoir choisi « Rouge Alchimie » ? Que symbolisent pour vous le rouge et l’alchimie ?

 

N.B — Le titre m’est venu au moment où je traversais une période de crise liée à la maladie. Je me souviens : j’étais assise sur un banc de pierre, épuisée par l’intensité des douleurs et de la fatigue renouvelée. J’avais trouvé un autre titre, mais au fond de moi, je me disais : « Ce n’est pas ça. » Et puis, je ne sais par quel mystère ou lien mystique, "Rouge Alchimie" m’est apparu à l’esprit…

L’alchimie symbolise pour moi le feu de la transformation, la transcendance, la renaissance. Le rouge, c’est ma couleur, celle que j’aime le plus. Voici, exprimé de manière poétique, ce qu’évoquent pour moi le Rouge et l’Alchimie :

« C’est le rouge d’un feu incandescent,

le rouge d’un destin qui s’enflamme,

le rouge d’une passion qui dévore,

le rouge d’une lune qui ensorcelle,

le rouge d’une fleur aux armes déloyales,

le rouge d’une lave endormie,

le rouge de l’histoire des femmes.»

 (Extrait du livre « Rouge Alchimie »)


 

H.M— Quelle a été la genèse de ce recueil ? Est-il né d’un moment précis, d’une urgence intérieure ?

 

N.B — Oui, ce fut un moment précis, une véritable urgence intérieure. La genèse de ce livre a commencé lorsque je me suis retrouvée alitée, sur mon canapé, il y a un an et demi. La maladie avait pris le dessus comme une tornade qui vous met à terre. Désespérée et en grande souffrance, je devais trouver d’urgence une issue pour échapper aux douleurs qui m’assaillaient jour et nuit.

J’ai hurlé de l’intérieur des larmes de peine, car il n’existe pas de traitement pour ce handicap invisible qu’est la fibromyalgie. Alors, j’ai pris un stylo, et je me suis mise à écrire, écrire, encore et encore, sans répit, sans reprendre mon souffle. Cela a duré des semaines, des mois, une année et plus encore. 

Il fallait que je me distraite, que je m’enfuie de ce vacarme incessant, de cette impression de n’être plus qu’un corps malade réduit au silence, celui d’une femme atteinte d’un handicap invisible.

 

H.M — Quels sont les grands thèmes dominants de « Rouge Alchimie » ? Y retrouve-t-on une continuité ou une rupture avec vos précédents ouvrages ? 

 

N.B — Les grands thèmes de ce livre sont la résilience, la traversée de l’épreuve — qu’il s’agisse de la maladie ou d’autres formes de souffrance. J’y mets en lumière et en voix ces maladies invisibles, de véritables handicaps du quotidien, dont la fibromyalgie, qui reste encore aujourd’hui un mystère pour la médecine moderne.

J’évoque aussi la lignée des femmes guérisseuses à travers l’Histoire, en convoquant certaines figures mythologiques. Et bien sûr, la métamorphose : celle d’une possible guérison, d’une transformation profonde face à la fatalité. C’est un appel à garder espoir, à marcher toujours vers la lumière, à être ensemble sur cette route. Tellement de choses encore à dire…

 

 « Entonner un chant sacré,

 croire que tout est possible,

même si l’impossible est scellé. »

 (Extrait du livre « Rouge Alchimie »)

 

Oui, il y a bien une continuité entre ce livre et mes précédents ouvrages. Le fil invisible qui les relie, c’est celui d’une histoire : la mienne, mais aussi celle de tous les êtres. Des sujets universels traversent ma poésie — un chemin de résilience pour porter un message avec ma plume de poétesse.


 

H.M — Votre écriture semble mêler passion, transformation et quête spirituelle. Quelle place accordez-vous à la métamorphose dans votre poésie ?

 

N.B — Ce livre a une dimension particulière, car il a pris naissance dans un moment de ma vie profondément mystique. Durant la phase d’écriture, j’ai ressenti un espace autre, plus vaste que notre simple compréhension humaine : celui de la spiritualité. La métamorphose occupe une place centrale dans mes créations. C’est une métaphore : dans la dernière partie du livre, ou peut-être la première d’une grande renaissance, elle s’offre comme une offrande — un nouveau regard sur la maladie et un nouvel espoir de guérison.

Se réconcilier avec son histoire de femme touchée en plein vol par la maladie, renaître de ses cendres après la chute d’Icare, et cheminer avec les guérisseuses les plus lumineuses…

 « Étendre le linge de nos grands-mères,

laver la mémoire d’hier.

Une délicate prairie se repose,

reste le blanc éclatant d’une métamorphose. » (Extrait du livre « Rouge Alchimie »)

 

© Crédit photo : Premier portrait photographique d’art
thérapeutique de la créatrice Nora BALILE.

 

 

H.M — Le recueil explore-t-il une dimension féminine ou féministe particulière ?

 

N.B — Oui, assurément. Il m’est difficile, lorsque j’écris, de ne pas parler de la femme et de cette démarche qui consiste à libérer la parole féminine pour l’émancipation des autres Elles — ou devrais-je dire des autres Ailes.

Dans ce livre, c’est d’abord l’histoire d’une femme, même si elle tend vers l’universalité.

J’y donne une dimension profondément féminine, car une partie du recueil est consacrée aux guérisseuses — ces femmes médecins, déesses de la santé, dames aux herbes folles…

Il était essentiel pour moi de les convoquer dans cet ouvrage, afin de raviver leurs mémoires et rappeler que la puissance des femmes est une énergie qui guérit, qui transforme — une alchimie rouge, flamboyante et sacrée.


 

H.M — Quelle importance accordez-vous à la musicalité du poème, à sa forme, à la sonorité des mots ?

 

N.B — Je n’y accorde pas une importance volontaire ou calculée : c’est un chemin naturel que ma plume emprunte, sans réflexion préalable.

La musicalité vient d’elle-même, c’est une respiration instinctive. Il m’arrive parfois de vouloir faire rimer certains poèmes, simplement pour entendre ma poésie chanter. Mais, le plus souvent, je ne sais pas à l’avance comment les toiles de mots vont se tisser. Ce n’est qu’au moment du travail d’écriture, lorsque je façonne la matière brute en pierre opale, que j’en prends vraiment conscience.


 

H.M — Comment se déroule votre processus d’écriture : inspiration soudaine, travail quotidien ou lente maturation ?

 

N.B — Les trois à la fois ! L’inspiration soudaine, le travail quotidien et la lente maturation.

Je m’explique : le début d’un projet d’écriture naît d’une pulsion, d’une urgence à raconter ce qui me traverse — un élan presque vital. Puis vient le travail d’écriture : je dépose les textes au quotidien, presque tous les jours, de manière de plus en plus régulière. La maturation, elle, accompagne tout le processus : avant, pendant et après.

Souvent, je travaille sur plusieurs projets à la fois. Cela ressemble à une danse tzigane aux mille feux, où l’intensité reste au cœur du processus créatif. La plume d’une poétesse nomade.


 

H.M — Quelle relation entretenez-vous avec les images, les symboles et la couleur, notamment ce rouge qui traverse tout le recueil ?

 

N.B — Les images sont très importantes pour moi : elles constituent un langage artistique essentiel à ma sensibilité. J’aime ce qui est visuel, ce qui parle en images — c’est un amour sans explication, un univers qui m’inspire profondément. Les symboles, eux, relèvent davantage de l’inconscient et du mystère. Ils m’échappent souvent, comme une matière indéfinissable, à la fois lointaine et proche, semblable à un mirage.

Quant au rouge, comme je l’ai déjà exprimé, il est ma couleur vitale. C’est celle qui me donne la force de me lever, de revendiquer, de raconter avec incarnation. 

Elle me solidifie lorsque je fonds dans l’espace de mes pensées. Elle m’aide à replonger dans le feu de ma reconstruction, à puiser dans les histoires des guérisseuses. Et puis, le rouge, c’est aussi la couleur de la passion, de l’amour, du désir élégant — un héritage ancestral porté par les femmes.


 

H.M — Vos poèmes semblent parfois proches de la prière ou de l’incantation. La poésie est-elle pour vous une forme de spiritualité ?

 

N.B — Oui, il m’arrive d’écrire des poèmes proches de la prière, porteurs d’une dimension spirituelle — particulièrement dans la troisième partie de « Rouge Alchimie ». Ce n’est pas une constante dans mon écriture, ni ma dominante stylistique, mais dans ce livre, la spiritualité et la prière sont très présentes.

 

« La prière

Entendre une douce mélopée,

je prie encore

et demande pardon.

Ai-je simplement rêvé ?

 

M’inonder d’absolu,

la vérité, un mensonge mis à nu.

Je dépose mon livre de chevet,

les yeux inondés vers la lumière. »

 (Extrait du livre « Rouge Alchimie »)

 

 

 

© Crédit photo : Deuxième portrait photographique d’art
thérapeutique de la créatrice Nora BALILE.

 

 

H.M — Dans un monde traversé par tant de fractures, quel rôle attribuez-vous aujourd’hui à la poésie ? Pensez-vous que le poète ait encore un pouvoir de transformation, ou au moins de consolation, dans la société actuelle ?

 

N.B — La poésie a un rôle très puissant, car elle parle à l’inconscient collectif. Elle permet de faire voyager les idées, de proposer d’autres manières de voir le monde — du plus vaste à l’infime.

Elle ne se voile pas : elle reste proche d’une vérité crue, parfois nue, parfois habillée. Elle nous invite à réfléchir sur le regard que l’humain pose sur sa propre condition, de manière subtile et engagée.

Les métaphores deviennent alors des espaces infinis, des refuges où l’on peut se retrouver sans se confronter directement à soi ou à l’autre.

Elles déposent un espoir quand tout s’assombrit, et s’arment de résilience grâce à la force des mots. Ce ne sont pas seulement des poèmes que l’on écrit : c’est un acte politique, un geste pour préserver la beauté de l’art animé par l’âme terrestre et céleste. La poésie, c’est la réalité sans fard ni paillettes, contrairement à ce que l’on pourrait penser. Le poète a toujours un rôle précieux : il est un messager de l’âme, un lien entre le visible et l’invisible.

Il offre une vision différente, fait bouger les lignes, éveille les consciences.

 

 « Rêver encore,

rêver d’accalmie et de beau temps,

rêver encore… »

(Extrait du livre « Rouge Alchimie »)

 

H.M — Comment réagissez-vous à la réception de vos poèmes par le public ? 

 

N.B — Lorsque je suis sur scène pour déclamer mes poèmes, je suis, bien sûr, heureuse lorsque le public me fait de beaux retours. Mais ce qui compte le plus pour moi, c’est d’avoir transmis un message, d’avoir fait voyager les âmes venues m’écouter. Les sourires, les regards, les échanges deviennent alors des ciels bleus.

Quand je viens de publier un livre, comme c’est le cas actuellement, je me sens vulnérable et anxieuse, sensible à la moindre vibration que mes mots peuvent susciter. Je suis portée par l’exaltation, mais aussi par la peur de ne pas trouver d’écho chez le lecteur. C’est un risque à prendre, mais un risque empli de bonheur.

 

H.M — Que souhaiteriez-vous que le lecteur emporte de « Rouge Alchimie » , une fois le livre refermé ?

 

 

N.B —

 « L’ivresse de la poésie.

La liberté d’être.

Le courage des petits pas.

Les victoires et les défaites.

La lumière dans les nuits les plus sombres.

La pensée délicate pour l’autre.

L’audace de se rendre visible. »

 

Que chacun se souvienne que la maladie ne définit personne. Que les matins blêmes résistent à la fatalité. Que tout passe, même après les plus grandes tempêtes. Que l’on se relève, même avec des ailes brisées.

 

« Croire encore à la beauté de chaque geste malgré l’épreuve,

d’un rouge qui illumine nos existences d’un soleil flamboyant. » (Nora Balile)

 

 

H.M — Quels sont vos projets littéraires à venir ?

 

N.B — Des ouvrages collectifs de poètes, plusieurs recueils de poésie en cours d’écriture, des scènes de poésie en Belgique et à l’étranger — notamment au Maroc et en France. Je participerai aussi à des rencontres littéraires autour de mon nouveau livre « Rouge Alchimie ». Et bien d’autres aventures encore… Celles d’une poétesse nomade.

 

H.M — Si vous deviez résumer « Rouge Alchimie » en trois mots, lesquels choisiriez-vous ? 

 

N.B — Résilience - L’Absolu- Métamorphose !

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée du recueil de poésie intitulé « Rouge Alchimie » par Nora BALILE.

 

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Pour citer cet entretien lumineux, engagé, illustré & inédit

 

Hanen Marouani, « Interview avec Nora BALILE à l’occasion de la parution de son nouveau recueil de poésie « Rouge Alchimie » », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 6 novembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2025noiv/hm-norabalile

 

 

 

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19 octobre 2025 7 19 /10 /octobre /2025 17:30

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossiers majeur & mineur | Florilèges

 

 

 

 

 

 

 

 

Happy birthday

 

 

 

 

 

Nouvelle inédite par

 

Marie-Catherine Beluche

 

 

 

 

Crédit photo : Edgar Degas (de son vrai nom Hilaire Germain Edgar de Gas, 1834-1917), « Femme dans son bain s'épongeant la jambe », peinture tombée dans le domaine public, capture d'écran de l'image libre de droits du Web.​​​​​

 

C'est aujourd’hui. Tu le sais.


 

La lumière, filtrée par les vieux volets gris, infuse lentement la pièce. Tu perçois le jour levé à travers la fine peau de tes paupières closes, s'ouvrant délicatement, entraînées par les rayons vainqueurs qui glissent entre les interstices. Tu reprends contact avec l’espace de ta chambre, ses murs nus baignés d'or, le radio réveil posé sur ta table de chevet, trois callas blancs dans leur cache-pot en faïence. Tu t'étires pour dégourdir ton corps qui semble ne peser rien. Tes os et tes muscles se seraient-ils fait la malle cette nuit ? Impossible. Tu aurais senti l'évasion de ta carcasse si elle avait eu lieu, puisque tu n'as dormi que d'un œil — comme d'habitude. Pourtant, rien à voir avec cette angoisse coutumière, qui empêche ta conscience de prendre ses cliques et ses claques, pour s’évader sans bruit aux pays des ténèbres. La faute à l’excitation, pareille à ces départs en vacances aux aurores, pour éviter les embouteillages des lourds samedis d’été, où levée avant le reste de la famille, tu attendais, frémissante de cette promesse d'aventure, le corps tendu et disponible de tant d'aguets.

Tranquillement tu sors de ton lit. Tu flottes — est-ce que tu voles ? — jusqu'à tes volets, que tu ouvres avec lenteur et délectation, pour sentir avec une acuité extrême la course chaude des rayons grignotant peu à peu ta peau. Tu offres ton corps en pâture au soleil. Le vampire en toi se replie dans les abysses intérieures les plus éloignées de ton épiderme. Bien fait pour lui ! Tu exultes de ce foudroyant contraste entre pénombre et clarté, froid et chaleur. Depuis combien de temps cela ne t'était-il plus arrivé, sourire ?

Ce matin tu n’allumes pas ton poste. De même que toute sensation de pesanteur t’est étrangère, tu ne veux rien entendre qui risquerait t'alourdir. Que t’importe le monde extérieur, ses nouvelles et ses désastres, ses guerres de plus, ses drames toujours. Seul est important ce savoir intime, gravé au plus profond de tes entrailles, tatoué dans l'écorce de ta chair, inscrit dans chaque grain de peau : aujourd’hui.

 

Chatte gracieuse, tu déambules dans ton appartement pour éprouver cette nouvelle manière d’être au monde, de brasser l’air autour de toi. C’est grisant. En chemin, tu aperçois ton paquet de cigarettes dans le tiroir entrouvert de ton secrétaire. Tu devrais tout de suite jeter cet éloge du vice, appel du danger, pour être sûre. Mais tu n’as pas besoin de cela. C’est fini. Tu le sais. Tu te diriges vers la cuisine — as-tu seulement marché jusque-là ? Tu mets la cafetière en route. Précautionneuse tu avais mis un filtre la veille, le café et l'eau pour quatre tasses. Tu n’en boiras pas une de plus — comme la nicotine, tu vas arrêter le café. L’odeur embaume la pièce. Tu humes et savoures le parfum délicat de l’arabica fraîchement coulé. Tu aimes cette fragrance, alors tu souris — c’est la deuxième fois.

Tu prépares ton petit-déjeuner : une petite brioche ronde, parsemée de perles de sucre. Comme tu as pensé à tout, tu prends dans le même temps une petite bougie blanche et rose, que tu avais auparavant ressortie d’une vieille boite en fer, où s'entassent les objets domestiques qui ne sont pas de nécessité première. Tu la places avec précaution sur la brioche et fais craquer l’allumette, qui contamine de son feu la minuscule tige de cire. Sans faire de vœu — inutile — tu souffles sur la flamme qui s'éteint sans émoi. Cela aurait été plus ardu si tu en avais mis vingt-huit — mais elles n’auraient jamais tenu sur une si mince viennoiserie, et vingt-huit brioches, quelle fantaisie !

 

Réminiscence annuelle, tu la célèbres. Aux cris harassants qu'elle poussait à la maternité, répondait le premier tien, ton effort relayant le sien. Pendant que tu prenais tous tes droits sur le monde, t’étirais, t’étendais, grappillais ces précieux centimètres gagnés sur l'étriqué climat utérin, son espace à elle grandissait pour toucher l’immensité. À mesure que les infirmières t’essuyaient, enlevant sang et eau, nettoyant le sale et le trop, l'hémorragie souillait la salle de travail. Tu étincelais de blancheur, elle se teintait de couleur. Tu respirais, elle suffoquait. Alors que tu te remplissais d’oxygène, des bruits du monde et de son agitation, de ta nouvelle dimension, elle se vidait de son sang, de sa chaleur, de sa substance. La goutte devint flaque, puis lac, puis mer. Raz-de-marée sanguin envahissant tout sur son passage. Le rouge, encore le rouge, toujours le rouge. Plus le corps médical s’échinait à éponger, transfuser, plus son sang se répandait partout autour d’elle, de son sexe, de ses cuisses, jusqu'à franchir les barreaux du lit, s'étaler sur le sol désinfecté, gicler sur les murs aseptisés, et recouvrir entièrement la pièce, sa vie, la tienne. Ta mère est morte le jour de ta naissance.

Mais cette année, c’est fête — pas question de pleurer et se laisser submerger par les flots de la culpabilité !  Tu charmes le soleil,  renonces à l’empire de monsieur Morris, manges ta brioche avec délice. Malgré le souvenir qui afflue à la surface de ta mémoire, ces images d'horreur sanglantes et fantasmées dont tu t'es nourrie, et qui dansent devant toi à date fixe, tu éprouves de la gaieté. Car aujourd’hui, rien ne sera plus comme autrefois. Tu accueilles à cœur ouvert la monstrueuse genèse qui t'a fait naître. Pourrais-tu dire que tu es heureuse en cet instant ? Non trop exagéré. Sereine plutôt. Tu te contentes de ce que tu as, ici et maintenant : le goût de la boisson que tu préfères au réveil, tes papilles enchantées par le sucre, qui s'en pourlèchent, ton sourire qui glisse de tes lèvres à ton âme, l’écho de l’absence maternelle qui se fait tendre, et toi qui t’évapores.


 

Dans un battement de jambes — d'ailes — tu atterris dans la salle de bain. Tu fais couler l’eau dans la baignoire. Suffisamment chaude pour ne pas ressentir le froid une fois immergée, mais pas assez pour être gagnée par la torpeur, que produiraient les nappes de vapeur. Tu apprécies d’avoir une haute conscience de tout en ce jour. Tu rajoutes quelques gouttes d’huile essentielle de lavande pour masquer l’odeur. Avec plusieurs bougies tu recrées une pénombre feutrée, réinventes un crépuscule, prépares ta couche. Tu entres dans ton bain progressivement. Tu veux que la surface entière de ta peau soit gagnée délicatement par la caresse de l’eau. Les orteils d'abord, puis le pied, pour grimper jusqu’au mollet. Alors seulement, aidée des parois de la baignoire, tu y glisses tes fesses, tes reins, déroules chaque vertèbre. Les remous que tu as provoqués forment de ridicules vaguelettes, qui s’échouent sur tes seins. Les flots s'apaisent. Tu es d’un calme absolu, exemplaire. Rien ne vient troubler la pellicule huileuse, qui s’est formée à la surface de l’eau.

Sans précipitation, tu saisis le cutter posé sur le rebord de la baignoire à côté des flacons de shampoing et gel douche — prévoyante, une fois de plus. Tu enlèves la protection et pousses doucement la lame tranchante hors de l’habitacle en plastique. Tu bloques le cran. Assise dans l’eau, tu incises ta peau. Le métal déchire l'épiderme, la veine, rentre à l’intérieur de toi et avance sur quelques centimètres. Marche à deux corps, le tien et l'étranger. Mouvement en tandem. Entente cordiale. Tu passes à l’autre main. Même procédé. Tu ne sens rien de particulier — peut-être n'y a-t-il que les requins pour percevoir l’odeur du sang, que tu imaginais âcre et ferreuse. Tu vois l’eau changer peu à peu de couleur. Tu observes ton  liquide vital qui s'étale, dispersé par tes soins. Tu regardes l’intérieur de tes mains. Tu te regardes — car désormais tu n’es plus en toi-même.

Au fur et à mesure que tu te vides de ton sang, la baignoire s’emplit de celui de ta mère qui coule dans tes veines. Te voilà aussi légère qu’une plume, qu’un mouton de poussière, qu’un grain de pollen. Pas encore rien. Pas tout à fait. Tout est particulier en ce jour. Violente clairvoyance. Maman. Déjà vingt-huit ans. Incandescence de la flamme. Tout serait différent, tu le savais. Le grain de sucre brisé sous la dent qui fond sur ta langue. Le vide s'étale en toi comme la caresse matinale. Le chaud sur tes joues. Le soleil t'éblouit. Plus un gramme. Abaisse tes paupières. Tu vois rouge. Coucher de soleil sur les volets de tes yeux. Tu vois la nuit. C’est aujourd’hui. Joyeux anniversaire.

 

© Marie-Catherine Beluche

***

Pour citer ce texte illustré & inédit

 

Marie-Catherine Beluche, « Happy birthday » peinture par Edgar Degas (1834-1917), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger, mis en ligne le 19 octobre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/mcb-happybirthday

 

 

 

 

 

 

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9 octobre 2025 4 09 /10 /octobre /2025 17:41

Événements poétiques | Forêt de Poèmes pour Toutes à l'École & La Journée Internationale des Droits des Filles & N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossier mineur | Articles & témoignages

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À propos de la cause des femmes

 

 

 

 

 

Récit & peinture engagés par

 

Pierre Zehnacker

 

Poète, nouvelliste & artiste peintre

 

 

© Crédit photo : Pierre Zehnacker, Portrait d’une jeune femme, peinture.

 

 


 

Anatole France reconnaît aux femmes, dans Le jardin d'Épicure, en 1895, le droit de faire des études de médecine, certes, mais il ajoute, un peu plus loin qu'il est « peu raisonnable de vouloir instruire toutes les femmes », opinion qui peut laisser perplexe. Plus loin cependant, il estime naturel et légitime d'instruire les jeunes filles, et nous le suivrons volontiers sur ce terrain-là. Il s'agit d'éclairer l'esprit des filles autant que celui des garçons, il est absolument nécessaire et juste de les éveiller à leur intelligence et à ses pouvoirs.

  Il nous paraît évident, dans nos sociétés dites évoluées, mais pas toujours bien sereines, que les filles méritent d'être instruites, éveillées aux connaissances et à l'esprit critique, au même titre que les garçons. Un esprit cultivé jugera indéfendable que l'on maintienne les femmes, comme ce fut le cas durant des siècles, dans une situation d'infériorité. Le pasteur Oberlin, dans le Ban de La Roche, en zélé disciple de Rousseau, fut l'un des premiers bons esprits à promouvoir l'éducation des filles. Aujourd'hui cela nous semble on ne peut plus naturel.

Il y a malheureusement encore des pays où l'inhumanité prévaut, où la politique des mâles instaure l'oppression de la femme, où elle est réduite en servitude. On ne peut que s'insurger contre de tels crimes, et défendre le droit des femmes à penser librement, on ne peut que dénoncer ces pays où l'on bafoue l'esprit et l'humanité. Il faudrait pouvoir voler au secours des filles et des femmes opprimées. Mais de quelle manière ?... Les peuples suivent leur propre destin, et si la réalité de l'obscurantisme nous choque et nous blesse, nous sommes désarmés face à la domination des plus enragés qui asservissent les femmes, qui ne songent qu'à les priver de leur droit à s'instruire  et à vivre en toute liberté.

  On pourrait dire, peut-être, avec un peu d'emphase : où est le glaive qui brisera l'oppression faite aux femmes ?...

 

© Pierre Zehnacker

 

***

Pour citer ce récit féministe, engagé, illustré & inédit

 

Pierre Zehnacker (texte & peinture), « À propos de la cause des femmes », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Évènement poéféministe 2025 | « Forêt de Poèmes pour Toutes à l'École & La Journée Internationale des Droits des Filles » & AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menningermis en ligne le 9 octobre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/11octobre25/2025noiv/zehnacker-causedesfemmes

 

 

 

 

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Retour au Sommaire du numéro IV & à la Table des poèmes

8 octobre 2025 3 08 /10 /octobre /2025 16:37

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Entretiens poétiques, artistiques & féministes | Dossier mineur | Articles & témoignages & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier | Entretiens

 

 

 

 

 

 

 

 

Entrevue avec Lynda CHOUITEN

 

 

 

 

 

Propos recueillis par

 

 Hanen Marouani​​​​​​

 

 

Entrevue avec la créatrice

 

Lynda Chouiten

 

Professeure de littérature anglophone à l’université de Boumerdes (Algérie), théoricienne de la littérature, auteure d’œuvres académiques, littéraires & poétiques

 

 

 

© Crédit photo : L’autrice Lynda Chouiten tenant un bouquet de fleurs dans une séance de dédicace dans une librarie.

​​​​​

 

Biographie de Lynda Chouiten

 

 

Titulaire d’un Doctorat décerné par l’Université Nationale d’Irlande à Galway, Lynda Chouiten est Professeure de littérature anglophone à l’université de Boumerdes (Algérie). Elle est l’auteure d’une trentaine d’articles portant sur la critique littéraire et de deux livres à caractère académique : une étude de l’œuvre d’Isabelle Eberhardt et un ouvrage collectif sur l’autorité. Chouiten a aussi publié un conte (Les Pierres du Pays des Baggans, éditions Talsa), un recueil de poésie (J’ai Connu les déserts, éditions Constellations), quelques autres poèmes (en français et anglais) dans des revues/anthologies, un recueil de nouvelles (Des Rêves à leur portée, éditions Casbah) et trois romans, dont le premier (Le Roman des Pôv’Cheveux, éditions El Kalima) a été finaliste de deux prestigieux prix et le second (Une Valse, Casbah) a décroché le Grand Prix Assia Djebar en 2019. Le troisième, intitulé Les Blattes orgueilleuses (éditions Casbah), est paru en octobre 2024. En avril 2022, Chouiten a été retenue pour une résidence d’écriture à la Cité Internationale des Arts (Paris), où elle a séjourné pendant quatre mois.

 

Publications

 

Les Blattes orgueilleuses. Alger : Casbah, 2024 (roman).

« Et si, dans ces eaux qui nous séparent... », Antologia Mondiale della Poesia per la Pace : Voci Globale per Construire un Mondo de Pace, ed. Cheikh Tidiane Gaye. Milan : Academia Internazionale Leopold Sedar Senghor, 2024 (poème).

Les Pierres des Pays des Baggans. Tizi-Ouzou : Talsa, 2023 (conte).

J’ai Connu les déserts et autres poèmes. Brive-la-Gaillarde : Constellations, 2023 (recueil de poésie). 

“The Tall Tree with Shaking Leaves”, Fall 2023 Anthology, ed. Emily Perkovich. Chicago, IL : Querencia Press, 2023 (poème).

Des Rêves à leur portée. Alger : Casbah, 2022 (recueil de nouvelles).

« Ce qui reste de l’hiver ». Trait d’union 1 (mars 2021) : 85-87 (nouvelle).

Une Valse. Alger : Casbah, 2019 (roman). Grand Prix Assia Djebar 2019. 

« Pour Katia Bengana », Eternelle Katia, ed. Rachid Oulebsir. Tazmalt, Béjaïa : Afriwen, 2018 (poème).

Le Roman des Pôv’Cheveux. Alger : El Kalima, 2017 (roman). Finaliste des prix Mohammed Dib et L’Escale d’Alger.

Commanding Words: Essays on the Discursive Constructions, Manifestations, and Subversions of Authority (dir.) Newcastle: Cambridge Scholars Publishing, 2016; coordinatrice et auteure de contributions.

“Company”, Lonely : A Collection of Poetry and Prose on Loneliness and Being Alone, ed. Robert Barratt. London: CreateSpace, 2016, 25 (poème).

“The World Turns Around Me”, Lonely : A Collection of Poetry and Prose on Loneliness and Being Alone, ed. Robert Barratt. London : CreateSpace, 2016, 108 (poème).

Isabelle Eberhardt and North Africa : A Carnivalesque Mirage, Lanham, MD: Lexington Books, 2014 (étude critique).

Et une trentaine d’articles académiques et de chapitres d’ouvrages (en anglais et en français).


 

Œuvres traduites

 

 رؤوس أثقلها الشعر

(Le Roman Des Pôv’Cheveu). Trad. Latifa Maouche.  Tizi-Ouzou : Talsa, 2025 (à venir)

A Waltz (Une Valse). Trad,  Skyler Artes. Charlottesville: Presses Universitaires de Virginie, 2025.

Ungal n Anẓad Ameɣbun. (Le Roman Des Pôv’Cheveu). Trad. Habib-Allah Mansouri. Tizi-Ouzou : Achab, 2023.

Quelques poèmes tirés du recueil J’ai Connu les déserts et autres poèmes sont parus en espagnol dans la revue mexicaine Circulo de Poesia en août 2025 (trad. Mariela Cordero).


 

 
Entretien

 

Hanen MAROUANI : Votre œuvre alterne entre roman, nouvelle, essai et poésie. Pourtant, après plusieurs publications en prose, vous n’avez livré qu’un seul recueil poétique, « J’ai connu les déserts et autres poèmes ». Pourquoi ce choix d’une poésie rare mais condensée, presque confidentielle, dans votre trajectoire littéraire ?

 

Lynda CHOUITEN  : Je dois d’abord préciser que je ne choisis pas vraiment ce que je vais écrire ; disons un peu que c’est le genre qui me choisit. Je ne me dis pas : « cette fois-ci, je vais écrire un roman ou un poème » ; j’écris ce qui s’impose à moi. Dès que les premiers mots, les premiers noms, ou les premières images mentales se dessinent en moi, je sais presque intuitivement s’ils conviendront pour un roman, une nouvelle ou un poème. Étant plus ou moins courts, les poèmes, en général, s’écrivent tout seuls, dans mon cas, contrairement aux romans et aux nouvelles qui exigent une esquisse préalable (je parle des poèmes en vers libres ; il en va autrement pour les poèmes plus traditionnels, dont j’ai écrit plus d’une quarantaine). Mais bien que j’aie écrit plusieurs poèmes (aujourd’hui perdus) dans ma jeunesse, voire dans mon enfance, la poésie « qui s’écrit toute seule » et qui se fait insistante est arrivée assez tardivement dans ma vie – au seuil de la quarantaine. Ce caractère spontané, éruptif, me plait parce qu’il leur donne plus de force et de sincérité ; c’est pourquoi je m’assieds rarement pour écrire un poème ; je les laisse venir à moi. Le revers de la médaille est que j’en écris moins souvent que je pourrais le faire. Cela explique le fait que j’ai un seul recueil de poésie à mon actif pour le moment – un recueil de soixante textes. Cela dit, d’autres suivront certainement car, en plus des nombreux poèmes à rimes que j’ai déjà écrit, je continue, bien sûr, à écrire des poèmes en vers libres.

 


 

(H.M) : Qu’est-ce que la poésie vous permet de dire ou de dévoiler que la prose ne permet pas ? Est-ce un lieu d’expression plus direct, plus intime, ou au contraire plus pudique et symbolique ?

 

(L.C) : Je dirais que c’est un espace d’expression plus pudique parce que plus intime, justement. Je parle très peu de moi dans mes romans et nouvelles – bien qu’il y ait toujours, c’est connu, un peu de l’écrivain dans les personnages qu’il crée. Ma prose raconte le monde, ses contradictions, sa beauté et sa cruauté, son train-train quotidien, ses drames inattendus, les joies et les douleurs qu’il peut nous donner, les sorts inégaux qu’il distribue aux hommes et aux femmes. Ce sont des tableaux hauts en couleur, tout en complexité, tout en contradictions, mais pas forcément les miennes. Dans mes poèmes, par contre, il s’agit souvent de moi – de mes états d’âmes, de mes pensées vagabondes, de mes joies et mes peines, de mes espoirs et mes découragements. C’est pourquoi mes vers se voilent ; je les emplis d’allusions, de métaphores, de tournures pas toujours faciles à suivre. Eh oui, même quand j’éprouve le besoin de me livrer, je me montre et me cache en même temps.

 

 

(H.M) : Dans vos poèmes, on perçoit une tension entre l’ancrage algérien, la mémoire intime, et une ouverture à l’universel. Comment vos voyages – réels, intérieurs ou imaginaires – façonnent-ils cette voix poétique plurielle ?

 

(L.C) : Je me reconnais bien dans cette définition de mon écriture comme « d’une voix poétique plurielle » et vous avez raison de dire qu’elle a été nourrie par mes voyages, qu’ils soient physiques ou intérieurs, ces derniers étant sans doute plus nombreux et peut-être plus puissants que les premiers. Quelles que soient les formes qu’ils prennent, les voyages sont en eux-mêmes un refus de l’uniformité, une soif de différence et de nouveauté. Avant l’âge de 25 ans, je n’ai presque pas du tout voyagé hors du pays – à l’exception d’un voyage effectué avec ma famille à l’âge de 7 ans, en Tunisie justement. Je ne voyageais pas physiquement mais déjà je rêvais d’ailleurs. Déjà, la routine du quotidien, faite de rôles bien définis pour chacun selon son âge et son genre, de profils presque identiques dans leur façon de parler et de réfléchir – déjà tout cela m’ennuyait. Mes premiers voyages, je les ai faits à travers les livres et les dessins animés et ces contrées lointaines que je découvrais m’enchantaient. Je rêvais de leurs étendues d’eau – des rivières et de lacs – qui manquaient aux paysages qui m’étaient familiers, de leurs ours et de leurs castors. Je m’imaginais prenant part aux activités de leurs enfants, qui chaussaient des « patins d’argent » ou jouaient du piano. Et surtout, je m’éveillais à la belle diversité qui constitue notre monde et me rendais compte que le mode de vie qu’on me proposait n’était qu’une possibilité parmi mille autres. C’est ce que mes voyages physiques, effectués bien plus tard, m’ont permis de confirmer et c’est cette vision du monde que je défends à mon tour dans mes écrits : celle qui respecte la différence, voire s’en réjouit, et qui ne pense pas que la vision qu’on lui a inculquée soit forcément la meilleure. D’ailleurs, ma propre vision est elle-même plurielle, puisqu’elle essaie de faire sienne toute belle chose rencontrée en chemin, qu’elle vienne de ma culture natale ou d’ailleurs.

 

 

(H.M) : Vous avez écrit des romans marqués par une veine satirique, critique, parfois ironique, tandis que votre poésie semble empreinte de gravité, de silence, d’émotion nue. Comment décidez-vous si un thème ou une émotion appelle la prose ou le vers ?

 

(L.C) : Je crois avoir déjà répondu à cette question dans mes réponses précédentes. Comme je l’ai déjà dit, je ne décide pas d’aborder un thème puis d’en faire un roman ou, au contraire, un poème. Ce qui me vient, ce sont d’abord des mots, des sonorités, une image. Et souvent, je sais tout de suite si les mots et l’image en question feront un poème, une nouvelle ou un roman. Cela se confirme (ou pas) au fur et à mesure que d’autres mots, d’autres images, d’autres sons, viennent s’ajouter dans ma tête aux premières « épiphanies ».

 

 

(H.M) : Votre parcours universitaire, notamment vos travaux sur Isabelle Eberhardt et la littérature postcoloniale, imprègne-t-il vos choix littéraires ? Peut-on dire que vos poèmes prolongent, sur un autre mode, votre réflexion sur l’identité, l’altérité et la mémoire ?

 

(L.C)  : Non, mes travaux sur Eberhardt n’impactent pas mes choix littéraires, pour la simple raison que, comme je l’ai dit plus d’une fois, je ne fais pas véritablement de choix : les textes en gestation prennent forment peu à peu en moi. Le point de départ pour moi n’est jamais un thème ou un message à véhiculer (d’ailleurs, je déteste parler de message), mais un petit bout de monde qui commence à se créer et dont le but est de lui faire voir le jour. Cela dit, j’ai, bien sûr, une vision – des idées sur l’identité et la mémoire, comme vous le dites, mais aussi, de façon plus globale, sur le monde qui nous entoure et ce qui s’y passe. Cette vision se reflète immanquablement dans mes écrits, qu’ils soient académiques ou de fiction. De manière consciente ou pas, explicite ou pas, mais souvent pas de façon trop marquée, puisque la fiction et la poésie, qui ne sont pas des pamphlets, privilégient l’aspect esthétique de la langue et que les normes de l’écriture académique exigent une attitude impartiale.

 

 

(H.M) : Certains de vos poèmes font entendre une voix féminine lucide, blessée, en quête ou en rupture. Peut-on lire votre poésie comme une forme de résistance douce, une affirmation de soi au féminin, entre douleur contenue et dignité ?

 

(L.C)  : Une forme de résistance, oui, sans doute, mais surtout une forme d’introspection – une pause dans cette vie parfois trop frénétique, afin de s’interroger sur nous-mêmes, sur ce qui fait notre force et  notre faiblesse. Cette pause est nécessaire pour pouvoir s’orienter et aller de l’avant quand vient le moment de replonger dans la vie frénétique – et il arrive toujours trop tôt. C’est pourquoi l’introspection et la résistance vont de pair. Mais la résistance est aussi dans le refus du silence, dans la quête de liberté et dans la réflexion sur les travers du monde qui nous entoure, car tous mes poèmes ne sont pas introspectifs, loin de là. Je dénonce aussi, entre autres le conformisme, l’incompréhension et la censure qui guettent les poètes, comme dans « Comment assassiner un poème » (tiré du recueil J’ai Connu les déserts) ou l’obscurantisme, comme dans  poème dédié à la mémoire de Katia Bengana, une adolescente assassinée en 1994 pour avoir refusé de porter le voile, paru dans une anthologie en 2018.

 

 

(H.M) : Votre langue poétique joue avec les images, les silences, les ellipses. Quelle place accordez-vous au travail formel dans vos poèmes ? L’humour ou l’ironie y trouvent-ils leur place, même de manière discrète ?

 

(L.C)  : Mes choix formels, moins innovants dans ma poésie que dans ma prose mais globalement assez classiques dans l’ensemble, misent sur le symbolisme, la force de la métaphore et la rigueur dans le choix des mots. Dans mes romans, humour et sarcasme occupent une place prépondérante ; c’est notamment le cas dans mon premier roman, Le Roman des Pôv’Cheveux, dont les dialogues et le propos insolite le rendent hilarant par moments, malgré la gravité des thèmes abordés. Mais cet humour est beaucoup moins présent dans d’autres écrits, dont mes poèmes, où la gravité du propos est atténuée par l’attention particulière accordée à la beauté du style, une beauté assez désuète, faut-il préciser. Une forme d’ironie, ou plutôt d’autodérision, est quand même présente dans des poèmes tel que « J’étais polie », « Je m’invente des soucis » ou encore « La Luciole ».

 

 

(H.M) : En 2021, vous avez reçu le Prix Assia Djebbar pour votre roman "Une Valse". Que représente pour vous cette reconnaissance dans un paysage littéraire encore traversé par des hiérarchies culturelles et linguistiques ? Ce prix a-t-il changé quelque chose à votre rapport à l’écriture ou à votre visibilité ?

 

(L.C) : Je porte le Prix Assia Djebar, que j’ai décroché en 2019 pour mon roman Une Valse, comme une belle reconnaissance. J’en éprouve beaucoup de fierté car, bien que j’aie toujours écrit, je ne me suis lancée dans l’aventure de la publication que tardivement : j’ai publié mon premier roman en 2017 et le roman récompensé est paru deux années à peine plus tard. Cela me console d’avoir tardé à « franchir le pas » ; me prouve que j’ai bien fait de laisser les choses mûrir, en somme. Je suis fière aussi, bien sûr, de voir mon nom associé à celui d’Assia Djebar, qui fut l’une des premières à hisser bien haut les couleurs des lettres algériennes ; à s’en faire l’ambassadrice.

Ce prix a sans doute contribué à me donner plus de visibilité et il n’est pas fortuit que Une Valse soit le plus lu de tous mes livres et le plus étudié aussi – un nombre impressionnant de mémoires, de communications et d’articles lui ont été consacrés. De plus, une traduction américaine de ce roman est parue aux Presses Universitaires de Virginie début 2025. Malgré cela, le succès n’a pas été grand au point de changer quelque chose à ma vie ; quant à mon rapport à l’écriture, j’espère qu’il ne changera jamais sous l’effet d’un prix. Je veux dire, j’espère que ce rapport sera toujours mû par la passion et marqué à la fois par l’authenticité et l’exigence.

 

 

(H.M) : Vos écrits circulent entre l’Algérie et d’autres espaces francophones ou anglophones. Avez-vous constaté des réceptions différentes selon les contextes culturels, notamment pour votre poésie ? Ces échos extérieurs nourrissent-ils votre création ?

 

(L.C)  : Je dois dire que la réception de mes écrits hors de l’Algérie en est encore à ses balbutiements. J’ai eu la chance d’avoir des retours très gratifiants, tant de mes compatriotes que de lecteurs outre-mer et tant pour ma prose que pour ma poésie. Les réactions, exigeantes, ont autant porté sur l’émotion suscitée par les personnages/les poèmes que sur le travail au niveau du style. Toutefois, les quelques retours me parvenant d’outre-mer tendent à interroger de façon plus approfondie mes choix esthétiques, sans doute parce que ces lecteurs sont tous des pratiquants ou des spécialistes de la chose littéraire, contrairement à mon lectorat algérien, beaucoup plus hétéroclite, qui va du spécialiste au lecteur lambda, voire au néophyte. Concernant les romans, les lecteurs algériens se reconnaissent mieux dans l’atmosphère créée et s’identifient mieux aux personnages. Ceci non plus n’a rien d’étonnant, puisque ma fiction, bien que cherchant à transcender les spécificités locales pour aspirer à l’universel, a pour point d’ancrage un vécu algérien qui leur est plus familier qu’aux lecteurs issus d’autres milieux socioculturels. Ces deux points mis à part, je n’ai pas remarqué de grandes différences entre les appréciations des lecteurs algériens et étrangers. Comme je viens de le dire, j’ai la chance d’avoir des retours très encourageants dans l’ensemble, et cela me conforte dans ma vision de l’écriture, qui allie exigence et authenticité, deux qualités qui semblent être fortement appréciées ici comme ailleurs.

 

 

(H.M) : Aujourd’hui, avez-vous envie de revenir à la poésie dans vos projets à venir ? Ou ressentez-vous encore le besoin d’explorer la prose, peut-être différemment ? Quelle forme vous semble la plus urgente à habiter en ce moment ?


 

(L.C)  : Plusieurs projets me trottent en tête ; on y retrouve de la prose et de la poésie. Je l’ai dit à plusieurs reprises au cours de cet entretien : mon écriture est capricieuse ; elle s’en va et elle revient quand elle veut. Elle se fait roman, nouvelle ou poèmes au gré de ses envies et de mes humeurs. Cela me va très bien ainsi. J’écrirai de poèmes quand l’envie m’en prendra, un roman ou des nouvelles quand c’est ce qui s’imposera à mon esprit. Ce dont je suis sûre, c’est qu’il y aura un peu de tout ça, car des bouts de ces trois genres ont déjà commencé à germer en moi. Je les laisserai pousser à leur rythme et je les offrirai à la vue du monde au fur et à mesure qu’ils seront prêts pour cela, sans me soucier de savoir à quel genre je donnerai naissance en premier.

 

 

(H.M) : Dans Le Petit Prince, le désert est un lieu de solitude et de révélation. Votre recueil évoque aussi un “côté désert”, intime et intérieur. La poésie, pour vous, naît-elle de ces espaces de silence et de retrait ?

 

(L.C)  : Tout à fait. C’est connu, le désert, du fait même qu’il est désert, est un réservoir de possibilités ; il ne demande qu’à être rempli – de nos idées, de nos créations, de nos réalisations. C’est donc au milieu du désert – de la solitude et du silence – que naissent nos œuvres les plus profondes, les plus abouties.

 

© Hanen Marouani, Lynda Chouiten, septembre 2025.

—————

Pour citer cet entretien illustré & inédit

 

Hanen Marouani, « Entrevue avec Lynda CHOUITEN », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger & Revue Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 8 octobre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2025noiv/hm-lyndachouiten

 

 

 

 

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7 octobre 2025 2 07 /10 /octobre /2025 18:48

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossiers majeur & mineur | Florilèges | Philosophies & sagesses en poésie | Spiritualiés, croyances, religions & mysticismes en poésie...

 

 

 

 

 

 

 

 

À celle qui viendra /

 

 

She is coming for me

 

 

 

 

 

 

 

Nouvelle inédite par

 

Denis Emorine

 

Traduction inédite en anglais par

 

Michael T Steffen

 

 

 

 

Crédit photo : Jacob Van Loo (1614-1670), « La mélancolie », peinture tombée dans le domaine public, capture d’écran d’une image libre de droits trouvée sur le Web.

​​​​​

 

À celle qui viendra

 

 

 

À Jayant Dhupkar

 

 

La salle était pleine de monde. Un léger brouhaha s’éleva. L'écrivain regardait fixement devant lui, l’air absent. Il en avait assez qu'on le consulte comme un oracle alors qu’il n'avait rien à dire. Oppressé, il regretta d’être venu. Il se sentait comme un poisson rouge dans un bocal. La première question le fit sursauter :

« Que pensez-vous de cette épidémie qui s’abat sur le monde ?

Il haussa un peu les épaules et ne répondit pas. On répéta la question. L’écrivain garda le silence. Il y eut quelques murmures de désapprobation dans l’assistance. À ce moment-là, son attention fut attirée par une femme qui le regardait avec attention. Elle avait les yeux d’un bleu qui lui rappela ceux de sa mère. Était-ce elle qui l’avait sollicité ? Non, probablement pas,mais elle le dévorait littéralement du regard.

D’autres questions lui parvinrent. Notamment celles-ci : « De quoi parle votre dernier livre ? Pourquoi ce titre : "À celle qui viendra"? »

 

Combien de temps avait passé ? Il lui sembla que la salle se vidait peu à peu. Ce qui le laissa indifférent.

À ce moment-là, la femme aux yeux bleus se leva en se dirigeant vers lui. Elle le fixait avec insistance. Ils étaient seuls à présent. Tout le monde était parti. L’écrivain se mit debout machinalement. Elle lui prit la main. Il ressentit une espèce de décharge électrique. La ressemblance de l'inconnue avec sa mère le frappa. il avait l'impression de redevenir un petit garçon. « Tu m'attendais depuis si longtemps….», lui murmura-elle en effleurant sa joue. L'inconnue le guidait doucement vers la sortie. Plus rien n'avait d'importance. Une fois dehors, il eut très envie qu’elle le prenne dans ses bras ; ce qu'elle fit, d'ailleurs.

Il se demanda où elle l’emmenait. Sa mère était morte depuis une bonne dizaine d’années… À plus de soixante ans, l’écrivain y pensait parfois en se demandant pourquoi, un jour, il faut devenir orphelin.

La femme aux yeux bleus le regarda à nouveau.

Il ne sentit pas la mort arriver.

 

 

She is coming for me

 

 

 

 

For Jayant Dupkar

 

 

The room was full of people. A light stirring arose. The writer gazed absently before himself. He was tired of being consulted like some oracle, when he had nothing to say. Stifled, he  regretted having come. He felt like a goldfish in a bowl. The first question startled him :

‘What are your thoughts about this epidemic that’s ravaging the world ?’

He shrugged his shoulders a little and didn’t respond. The question was repeated. The writer kept silent. There were murmurs of disapproval among the gathering. Just now his attention was drawn to a woman who looked at him attentively. Her eyes were of a blue that reminded him of his mother’s eyes. Could it have been she who had brought her to him ? No, probably not, but she was literally devouring him with her look.

More questions were asked of him. In particular these questions : ‘What is your latest book about ?’ ‘Why have you called it, She is coming for me ?’

 

How much time had gone by ? It seemed to him the room was emptying little by little. He couldn’t really care less. Now the woman with blue eyes got up and headed toward him.  Her stare at him was insisting. They were alone now. Everybody had left. The writer arose mechanically. She took his hand. He felt a kind of electrical pulse. He was struck by this stranger’s resemblance to his mother. He was under the impression he was turning back into a little boy. ‘You’ve been waiting for me for so long,’ she whispered to him with a tender smile. The stranger guided him gently toward the exit. Nothing else mattered. Once they were outside, he so wanted her to take him in her arms. And this she did. 

He wondered where she was taking him. His mother had been dead for some ten years. In his sixties now, the writer thought about her at times and wondered why the day ever came that left him an orphan.

The woman with blue eyes looked at him again.

He couldn’t even feel himself dying.




 

© By Denis Emorine, Translated from the French by Michael T Steffen

***

Pour citer cette nouvelle bilingue français-anglais, illustrée & inédite

 

Denis Emorine, « À celle qui viendra / She is coming for me », traduction inédite en anglais par Michael T Steffen, peinture par Jacob Van Loo (1614-1670), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menningermis en ligne le 7 octobre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/emorine-acellequiviendra

 

 

 

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