9 avril 2026 4 09 /04 /avril /2026 15:32

Événements poétiques | NO II / Hors-Série 2026 | Festival International Megalesia 2026 « Poétique Printanière » | Métiers du livre | Presse, média, femmes genre & poésie | Annonces diverses / Avis de parution & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Varia & Actualité

 

 

 

 

 

 

 

 

Communiqué de presse dédié à la

 

poétesse Najwa Benchebab

 

 

 

 

 

Texte & photographies par

 

 Hanen Marouani​​​​​​

 

Écrivaine, poétesse, docteure en littérature française & rédactrice régulière des périodiques de la SIÉFÉGP

 

 

 

 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée de l’œuvre « L’exil a le goût d’une bière » de la poétesse Najwa Benchebab. À paraître le 18 avril 2026 chez Porte 7 Éditions.

 

 

En 2026, l’autrice et poétesse Najwa Benchebab publie deux recueils qui interrogent le corps et l’exil à travers une écriture poétique traversée par les langues, la mémoire et les déplacements. 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée du recueil « Jassad(i) », de la poétesse Najwa Benchebab, paru le 8 mars 2026 aux Éditions Sydo à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.

 

 

Paru le 8 mars 2026 aux Éditions Sydo, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, « Jassad(i) » explore neuf états du corps féminin : possédé, assigné, contrôlé, tabou, violenté, tatoué, frontière, insurgé, en libération. Le texte interroge les mécanismes d’assignation sociale et les processus de réappropriation du corps dans des contextes marqués par des héritages culturels persistants. 

 

 

© Crédit photo : Mise en scène de l'ouvrage « L’exil a le goût d’une bière » de l’autrice Najwa Benchebab. À paraître le 18 avril 2026 chez Porte 7 Éditions.

 

 

Le 18 avril 2026, paraît « L’exil a le goût d’une bière » chez Porte 7 Éditions, un poème en prose fragmentaire qui explore l’expérience diasporique. Mêlant français et arabe littéraire, l’ouvrage donne à entendre les tensions linguistiques et identitaires propres aux trajectoires migratoires contemporaines. 

Entre mémoire intime et enjeux collectifs, Najwa Benchebab propose une réflexion sensible sur les territoires du corps, de la langue et de l’exil. 

 

« Il est des voix qui ne se contentent pas d’écrire... elles traversent, relient, déplacent »

 

Avec la parution de L’exil a le goût d’une bière et de Jassad(i), Najwa Benchebab affirme une poésie habitée, incarnée, où le corps et l’exil deviennent des territoires à la fois intimes et politiques.

 

 

© Crédit photo : Le recueil « Jassad(i) », de la poétesse Najwa Benchebab sur le présentoir lors d'une séance de dédicaces. Livre paru le 8 mars 2026 aux Éditions Sydo à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.

 

Dans Jassad(i), œuvre récente et vibrante, le corps féminin se dit dans ses fractures comme dans ses élans de réappropriation. Sensuel, traversé de tensions et de libérations, le texte explore avec intensité les multiples états d’un corps à la fois contraint et insurgé. Une écriture charnelle, audacieuse, qui fait entendre ce qui souvent se tait.

 

Avec L’exil a le goût d’une bière, la langue elle-même devient passage. Entre français et arabe, entre mémoire et déplacement, Najwa Benchebab esquisse une cartographie sensible de l’exil contemporain, où les identités se cherchent, se frottent, se réinventent.

 

Mais son œuvre ne s’arrête pas à la page. Elle se prolonge dans la voix, dans le geste, dans la rencontre. Poétesse de performance et de lien, elle fait dialoguer les rives de la Méditerranée, multipliant lectures et échanges entre l’Europe et le Maroc, inscrivant sa poésie dans un mouvement vivant, collectif, ouvert.

 

© Crédit photo : La poétesse Najwa Benchebab lors d'une lecture poétique.

 

Ces parutions s’inscrivent ainsi dans une dynamique plus large : celle d’une poésie en circulation, qui relie les corps, les langues et les territoires. Une invitation à écouter, à ressentir, à franchir les seuils.

À découvrir, à entendre, à partager.

 

 

Quelques liens vers des extraits de lecture : 

 

© Crédit photo : Présentation scénique du recueil « Jassad(i) », de Najwa Benchebab, paru le 8 mars 2026 aux Éditions Sydo à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.

 

Lecture de Jassad(i)

À découvrir, à entendre, à partager.

URL. https://www.instagram.com/reel/DWD35RICHNU/?igsh=MWZ6dm1kZzNnODBpcA==

URL. https://www.instagram.com/reel/DVs1XRxiFNy/?igsh=amtjbHFnbmszcG8=

 

Biographie de Najwa Benchebab

 

 

© Crédit photo : Portrait photographique de l’artiste Najwa Benchebab.

 

Najwa Benchebab est une artiste et professionnelle franco-marocaine vivant et travaillant à Bordeaux. 

Née au Maroc, elle a grandi au carrefour de plusieurs cultures – une expérience fondatrice qui nourrit à la fois sa pratique artistique et ses engagements personnels et professionnels. 

Psychologue et psychothérapeute de formation, elle accompagne les récits de vie, les traumas et les processus de résilience au quotidien. 

Parallèlement, elle développe une démarche artistique multidisciplinaire (écriture, théâtre, photographie) où elle interroge l’identité, les frontières – géographiques, sociales, intimes – et les rapports de domination. 

Depuis 2022, ses créations visuelles et narratives ont été présentées dans plusieurs festivals internationaux, saluées pour leur authenticité et leur portée universelle. 

—————​​​​​

Pour citer ce texte illustré & inédit

 

Hanen Marouani (texte & images fournies), « Communiqué de presse dédié à la poétesse Najwa Benchebab », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | NO II Hors-Série | Festival International Megalesia 2026 « POÉTIQUE PRINTANIÈRE » & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 9 avril 2026. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/megalesia26/2026noii/hm-benchebab

 

 

 

 

Mise en page par Aude

 

© Tous droits réservés

Retour au sommaire du Numéro 5 & à la Table du festival Megalesia 2026▼Liens à venir

7 avril 2026 2 07 /04 /avril /2026 17:55

Événements poétiques | NO II / Hors-Série 2026 | Festival International Megalesia 2026 « Poétique Printanière » | Dossiers majeur & mineur | Florilèges / Le Printemps des Poètes | S’indigner, soutenir , lettres ouvertes & hommages & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier | Créations poétiques

 

 

 

 

 

 

 

Veilleurs de l'indicible

 

 

 

 


 

Prose poétique féministe par

 

Armelle Dupiat-Aellen

 

Auteur-poète

 

 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée de l’œuvre engagée de Massoumeh Raouf & « Ô mères d'Iran. Mère Ebrahimpour et les pionnièrs de la liberté ».

​​​

 

Prose poétique pour soutenir la cause Iranienne et notamment Massoumeh Raouf & son combat.

 

 

 

 

Face aux exécutions qui persistent dans les geôles iraniennes, mes mots restent suspendus, plaqués à ma plume comme des oiseaux blessés. Ils hésitent. Ils tremblent. Ils se taisent presque. Comment nommer l’injustice lorsqu’elle se répète avec la régularité d’un mécanisme froid, implacable ? Dites-moi. Alors mes mots n’accusent plus, ils veillent. Ils se tiennent debout au bord de l’indicible, atterrés mais vivants, refusant que le silence devienne complice. Et dans leur fragilité même, ils murmurent encore : tant qu’un mot demeure, l’oubli ne triomphe pas.

 

© Armelle Aellen Dupiat

 

—————​​​​​

Pour citer ce poème en prose humaniste, engagé, féministe, inédit & illustrée féministement

 

Armelle Dupiat-Aellen (ou Armelle Aellen), « Veilleurs de l'indicible », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | NO II Hors-Série | Festival International Megalesia 2026 « POÉTIQUE PRINTANIÈRE » & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 7 avril 2026. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/megalesia26/2026noii/aa-veilleurs

 

 

 

 

Mise en page par Aude

 

© Tous droits réservés

Retour au sommaire du Numéro 5 & à la Table du festival Megalesia 2026▼Liens à venir

11 mars 2026 3 11 /03 /mars /2026 18:35

N°I | HIVER 2026 | « CRÉATRICES DE BOUQUETS » | Entretiens poétiques, artistiques & féministes | Métiers du livre | Presses, Médias, etc.

 

 

 

 

 

 

 

 

Conversation autour du livre Perverse ou le roman de Jane

 

 

 

 

 

 

Propos recueillis par

 

@JVaudere

 

 

Invitée : Lyane Guillaume

 

 

 

 

© Crédit photo : Portrait de la romancière Lyane Guillaume, 2026.

 

 

Introduction

 

En librairie depuis le 11 mars, le dernier livre de Lyane Guillaume, Perverse ou le roman de Jane (éd. du Rocher), se présente comme une enquête biographique, menée par une narratrice contemporaine, autour d’une femme de lettres qu’elle a découverte : Jane de La Vaudère (1857-1908). Depuis longtemps tombée dans l’oubli, celle-ci a fini par devenir un véritable mystère. Le Pan poétique des Muses a rencontré Lyane pour lui demander comment elle avait conçu et mené son récit, parfois proche du roman policier. Pour lui demander aussi de présenter celle dont ses lecteurs n’ont sans doute jamais entendu parler, mais qu’ils découvriront avec plaisir et intérêt, et peut-être même fascination.

 

 

Entretien mené par @JVaudere

 

 

@JVaudere – Jusqu’à présent les principaux héros, romanesques ou historiques, de ce que vous appelez vos « fictions documentaires », ont été des héroïnes. En consacrant votre dernier livre à une femme de lettres de la Belle Époque, vous ne faites pas exception à la règle. Vous est-il plus facile d’écrire au sujet des femmes ? Ou bien est-ce un parti pris ?

 

Lyane Guillaume – Si j’ai commencé dès mon premier roman à explorer le thème des femmes, ce n’est pas véritablement par « féminisme » au sens militant du terme. Je ne crois pas trop à cette « sororité » qui lierait spontanément les humains de sexe féminin entre eux. C’est au départ pour une raison tout bêtement « pratique ». Je m’explique : jeune professeure inscrite en thèse sur le thème de la « tradition orale du conte persan », j’avais choisi non pas de « suivre » (je déteste ce verbe), mais d’accompagner mon ami et futur mari en Afghanistan, où il fut le dernier directeur-adjoint de la mission archéologique française en Afghanistan (la DAFA). J’abandonnai vite mon projet de thèse : les Soviétiques venaient d’envahir le pays ! 

Ayant toujours rêvé d’« écrire », je me suis dit que le moment était venu d’observer, de prendre des notes, de raconter, de témoigner par l’écriture, et cela en étant « sur le terrain » à un moment déterminant de l’Histoire. Première démarche : interviewer les habitants de Kaboul. Pas facile d’interroger des hommes quand on est une femme, en plus une jeune Française. C’est pourquoi je me tournai vers les femmes et compris aussitôt que mes interviews seraient meilleures. Au risque de céder aux clichés, je dirais que les femmes sont plus spontanées, paradoxalement moins « corsetées », et n’hésitent pas à aborder tous les sujets. Un homme (surtout un farouche Pachtoune !) ne s’abaisserait jamais à parler cuisine, vie de couple, enfants… alors que les pratiques alimentaires, la sexualité, l’éducation, sont fondamentales pour comprendre une société de l’intérieur et dans son ensemble. D’après Marx, « tout est politique ». J’acquiesce ! Mon expérience auprès des femmes afghanes fut tellement positive, que j’allais continuer en Inde, puis en Russie, en Ouzbékistan, en Ukraine… Et jusqu’à Paris où Jane de la Vaudère et moi-même, nous allions nous rencontrer.


 

C’est par hasard que vous avez découvert l’existence de Jane de La Vaudère : découverte liée à son dernier lieu de résidence parisien, place des Ternes (17e). Quand vous avez décidé d’en faire le sujet de votre prochain livre, n’avez-vous pas été alarmée par l’oubli total dans lequel elle avait sombré, et la rareté des archives la concernant ?

 

Par hasard, en effet ! Nous avons toujours été, mon mari et moi, des passionnés de l’architecture parisienne. Quand nous avons quitté la (très haussmannienne) place de la République pour nous installer dans l’Ouest parisien, nous avons eu un coup de cœur pour le 9 place des Ternes, appelé autrefois « la cité mondaine », un immeuble post-haussmannien à la limite du 17e et du 8e arrondissement. Édifié autour d’une cour circulaire arborée, d’ailleurs « classée », cet immeuble est une curiosité architecturale. Il est largement décrit dans mon livre : c’est ici que Jane de la Vaudère vécut les cinq dernières années de sa vie. En m’y installant il y a une dizaine d’années, je ne le savais pas, bien sûr… Pour les habitants de l’immeuble, la femme célèbre qui avait vécu là (dix ans), c’était… Carla Bruni ! Puis le temps a passé, nous vivions à l’étranger, et un beau jour, lors d’un passage à Paris, je tombe par hasard chez un bouquiniste sur un ouvrage en plusieurs volumes signés André Becq de Fouquières, mondain érudit qui publie en 1954, sous le titre de Mon Paris et ses parisiens, une sorte de guide des célébrités de la capitale à travers leurs lieux de vie, appartements ou hôtels particuliers.

À la rubrique « place des Ternes », je lis que notre immeuble a abrité plusieurs célébrités dont une certaine Jane de la Vaudère (1857-1908), auteur de « cinq ou six recueils de poèmes et de nombreux romans, Mortelle étreinte, Les Demi-Sexes, Les Androgynes ». Et Fouquières d’ajouter : « Il me paraît improbable que ses œuvres littéraires lui vaillent un jour d’être arrachée à l’oubli ». Le ton un rien condescendant de Fouquières, l’ironie à peine voilée qu’il adopte pour évoquer Jane et son œuvre m’ont choquée. Quel machisme ! Intriguée et même piquée au vif, j’ai vérifié sur google et constaté que cette femme avait beaucoup écrit et connu un immense succès. Lorsque, agacée, j’écris à la fin d’un chapitre de Perverse : « Mais enfin, qui de Jane de la Vaudère ou d’André Becq de Fouquières bénéficie du plus grand nombre d’entrées sur google ? Jane ! », c’est ma façon à moi de (sans jeu de mots) clouer le bec à cet arrogant faussement pudique, profondément réactionnaire et… jaloux. 

Il n’en a pas fallu davantage pour que je jette mon dévolu sur Jane. Très vite, j’ai constaté qu’elle était en effet tombée dans l’oubli et que ses romans étaient quasi introuvables (cela commence à changer). D’où mes innombrables visites, étalées sur de longs mois, à la BNF où l’œuvre de Jane est préservée… BNF dont je souligne le côté écrasant et carcéral, en contraste avec le charmant et poétique hôtel de Massa qui abrite la Société Des Gens de Lettres (SGDL), passage obligé pour un auteur de la Belle époque, et dont Jane elle-même fut un membre actif. Signe du destin : je suis moi-même membre de la SGDL. 

Que Jane ait été oubliée ne m’a pas fait peur. Au contraire, cela me l’a rendue encore plus intéressante car enfin… Pourquoi ? Il y avait du mystère là-dessous. Et élucider ce mystère a été l’objet de cette « enquête biographique » dans laquelle je me suis lancée, en m’appuyant à la fois sur une documentation rigoureuse et en ménageant une forme de suspense.

Je me méfie des vedettes. J’ai toujours été attirée par les gens de l’ombre. Mon dernier livre raconte la vie d’une danseuse des Ballets russes, Tamara Karsavina. Non pas une parfaite inconnue mais une personnalité qui fut effacée par celle d’Anna Pavlova, que tout le monde connaît. Et pourtant, Tamara vécut bien plus longtemps qu’Anna et lui était supérieure sur tous les plans. Ce qui m’attire : les artistes inconnus ou méconnus qui auraient mérité une reconnaissance. J’ai donc commencé par lire tous les écrits de Jane, y compris ses articles sur Gallica. Je dois, à ce titre, rendre hommage à Michael Scrive1 qui n’a eu de cesse de me conseiller, de me guider, et que je remercie en fin de volume. En même temps, je découvrais la rareté des archives la concernant, comme si nombre d’entre elles avaient été détruites ! Pire : le nom de Jane de la Vaudère ne figure pas sur le tombeau familial au cimetière de Montparnasse !


 

Vos lecteurs vont découvrir que La Vaudère fut, à bien des égards, une femme exceptionnelle. Comment la présenteriez-vous ?

 

Jane de la Vaudère, une femme exceptionnelle ! Cela va sans dire… Et c’est peut-être précisément parce qu’elle était exceptionnelle qu’elle a été effacée, voire occultée. La jalousie, vous dis-je… Pas seulement bien sûr, mais n’oublions pas qu’elle obtint à peu près tout ce qu’elle désirait, gagna beaucoup d’argent et ne pouvait que susciter l’envie. En plus, elle était séduisante, avec ce petit je-ne-sais-quoi d’énigmatique, propre à la « femme fatale » en vogue dans ces années-là. Elle était très intelligente, avide de connaissances, dotée d’une imagination sans borne et d’une grande capacité de travail, ambitieuse, certes, mais courageuse aussi car enfin, elle dut faire face aux trahisons de son mari, à ses dettes (qu’elle épongeait, ce qui dénote une certaine générosité). Et plus tard, elle dut affronter les attaques violentes et cruelles de ce rustre de Han Ryner qui, dans Le Massacre des amazones, la traite de « pornographe » et l’humilie. 

J’ajoute que Jane n’avait pas été une petite fille vraiment désirée, elle s’est retrouvée orpheline tôt… des frustrations qui ont dû décupler son désir de devenir une écrivaine célèbre, et son énergie créatrice. Une fonceuse, cette Jane, un winner au féminin. Elle était douée d’une vivacité d’esprit et une réactivité hors du commun : elle sentait son époque, elle la humait, en faisait aussitôt son miel, n’hésitait pas à traiter de l’actualité (les attentats anarchistes à Paris en 1894, la loi de 1901 sur les congrégations, l’incendie du Bazar de la Charité, le massacre des Arméniens par les Turcs). Elle s’intéressait à tout, à l’actualité, à la mode, à l’économie, à la science (les rayons X qui transforment le patient en fantôme !), au progrès technique dont sa génération fut le témoin (souvent visionnaire, elle anticipe sur l’usage de l’automobile et prédit l’invention de la caravane). Et même aux faits divers, comme le scandale du « bal des Quat’z’arts », dans la mesure où ils sont révélateurs d’une réalité sociologique. Les articles de presse de Jane, comme ses romans de mœurs, révèlent une aptitude incroyable à l’analyse sociologique. Rien de didactique. Quelques mots suffisent à décrire, par exemple, un salon petit-bourgeois. Et le couple qui vit là et rêve de marier richement sa progéniture, on le voit, sous nos yeux.

J’aime aussi chez Jane des qualités que peu d’observateurs ont soulignées : sa sensibilité exacerbée, quasi proustienne, à la beauté sous toutes ses formes : la ligne d’un cou féminin, les teintes changeantes d’un paysage, l’agencement raffinée d’un appartement, et un goût, que je partage, pour les « belles toilettes » comme on disait à l’époque. J’en répertorie un certain nombre dans Perverse. Jane aurait pu être styliste ou chroniqueuse de mode. Elle raffole des couleurs, de leurs nuances, comme elle raffole des mots, les mots rares surtout. Elle s’en délecte comme de friandises. Elle illustre et défend notre langue comme personne. J’aime aussi la sensualité de Jane. Quand elle décrit un plat, on en hume les fumets avec délectation, on en ressent sur la langue toutes les saveurs. Cette sensualité irrigue son style inimitable.

 

 

Dans l’œuvre de Jane de La Vaudère, à quoi vos préférences vont-elles ? Et chez la femme, qu’est-ce qui suscite le plus votre admiration ? Et quel est le défaut, s’il y en a un, qui vous déplaît franchement ?

 

J’aime tout chez Jane, y compris son théâtre et sa poésie, mais ce sont surtout ses romans et ses nouvelles qui m’ont fascinée. Sur le plan de la forme, j’admire sa maîtrise de l’art du récit et de l’intrigue, son style si poétique. Sur le fond, sa compréhension de tout ce qui touche à l’amour, aux relations hommes-femmes, la force avec laquelle elle a su dénoncer certaines dérives comme le machisme, l’autosatisfaction masculine et ce qu’on appelle aujourd’hui les violences faites aux femmes. Y compris et surtout la position de l’islam vis-à-vis d’elles : « Comment respecter une religion, se demande Jane dans La Porte de félicité2, qui asservit les femmes au point d’avoir consacré le principe de polygamie ? ».

Jane dénonce aussi le phénomène de l’emprise, un sujet devenu d’actualité : ne parle-t-on pas des « pervers narcissiques » ? Ceux-là, Jane les avait repérés avant tout le monde ! La plupart de ses romans traitent de l’emprise sous toutes ses formes (et là, je cite Perverse) : « Celle du manipulateur sur l’esprit naïf, celle du jeu qui a mené Gaston (son mari) à la ruine, celle de l’homme brutal sur la femme qu’il veut corriger, celle de la drogue, celle de l’argent à tout prix qui pousse l’individu à la folie et au crime ». En outre, Jane n’hésite pas à aborder des sujets délicats comme l’homosexualité, l’incompatibilité physique entre deux êtres, ou franchement tabous comme l’ovariectomie, véritable problème de santé publique, qui sévit dans les milieux huppés parisiens au tournant du siècle. Des jeunes femmes désireuses de jouir pleinement et en toute liberté de leur sexualité, prenaient le risque d’une opération irréversible, l’ablation des ovaires. Même nos féministes des années 1970-80 n’étaient pas allées jusque-là !

Jane avait des défauts (mais qui n’en a pas ?) : rusée, dissimulatrice, procédurière, peu fidèle en amitié, arriviste… mais je suis tentée de tout lui pardonner à cause de son talent. Son opportunisme, par exemple, un mot qui peut sembler négatif mais qui est l’atout de celui qui veut parvenir à ses fins. Elle avait tout compris avant tout le monde et anticipe sur le star-system : la pub, l’auto-promotion, l’art de se donner une visibilité, de plaire au lectorat, la nécessité, même si on a du talent, d’être soutenue, reconnue par des célébrités de tout bord. L’épanouissement de la presse, la vogue des reportages « people », Jane a senti tout cela et a sauté dans la barque. On peut trouver condamnable son habileté à se faufiler dans le succès d’autrui pour en profiter mais elle ne le fit jamais au détriment de quiconque. En se moquant, à travers Le Peintre des frissons, de Colette et Missy après le scandale du Moulin Rouge en 1907, elle savait bien qu’elle ne leur portait pas vraiment préjudice : ces dames étaient déjà tellement célèbres ! Je pardonne moins à Jane d’avoir republié certains de ses romans sous des titres différents mais après tout, ce sont les éditeurs les responsables.

 

L’audace des sujets traités par La Vaudère, ou le caractère érotique de certains de ses romans, tendent à faire oublier les caractéristiques proprement littéraires de son œuvre. Qu’est-ce qui fait de La Vaudère une autrice originale ?

 

Jane est une pionnière du best-seller moderne. Elle avait compris que ce qui plaît le plus au lectorat (les choses ont-elles tellement changé ?) c’est l’érotisme et l’exotisme. Mêler les deux est gage de succès. Mais en quoi traiter de ces sujets nuirait-il au style, à la qualité de l’écriture ? Faut- il être moralisateur, ou triste, ou donneur de leçon, pour avoir du talent ? Rabelais n’a jamais été un « bonnet de nuit » et Dieu merci, sinon, il n’aurait pas écrit son Gargantua. Je pense qu’au contraire, Jane a dû se régaler, et son plaisir se ressent, à raconter, de sa plume subtile, les péripéties de ses personnages à travers un Orient qui n’était pas que « rêvé » puisqu’elle se documentait énormément, à évoquer leurs ébats amoureux et érotiques. Là encore, on s’y croit ! Évidemment, à notre époque marquée par le wokisme, les scènes particulièrement lestes, où de jeunes bayadères de huit ans lutinent avec un « monsieur » et même en redemandent… cela peut heurter. De même, j’ai du mal à suivre Jane dans les scènes sadiques, mais je reconnais qu’elles sont fortes. 

Pour autant, certains passages ne passent plus, moins par leur caractère sulfureux (on a fait pire depuis) qu’à cause des progrès de la technologie. A travers la télévision, le cinéma, internet et maintenant l’IA, l’audio-visuel crée des images dont l’impact est sans commune mesure avec les effets ressentis à la lecture d’un texte. J’évoque cette problématique à travers un dialogue entre la narratrice-enquêtrice et sa voisine âgée, Emma de R. Elles se lisent mutuellement des passages du Mystère de Kama, en louent le style, se bouchent les oreilles aussi, parfois puis… éclatent de rire. Une façon de chasser la gêne ? L’intuition que l’écriture s’épuise à décrire une situation que la seule image ferait surgir en direct, et avec une brutalité que les mots les plus scabreux peinent à suggérer ? Dans ce sens, une partie de son œuvre a sans doute un peu vieilli… 

Pour moi, ce qui fait l’originalité de Jane, c’est la façon flamboyante et décomplexée dont elle a su concilier ce qui peut paraître antagoniste : le roman populaire et le roman savant, la prose poétique et le récit historique, le caressant et le tranchant, le précieux et l’effronté, le divertissant et le sérieux. Son œuvre remet en question la notion de « roman de gare » qui apparaîtra après-guerre. Qu’est-ce qu’un bon roman ? Dans mon enfance, Françoise Sagan était méprisée par les intellectuels. A présent, elle est célébrée. Qui nous dit ce qu’il adviendra, par exemple, de l’œuvre d’Amélie Nothomb ? Sera-t-elle considérée comme une romancière de seconde zone, ou au contraire comme une « grande écrivaine » ? Se souviendra-t-on encore d’elle dans un siècle ? Faut-il, comme le voulait le « Nouveau roman » et ses avatars, entre les années 1950-198O, qu’un roman soit ennuyeux et indigent pour être considéré comme « littéraire » ? Les mystères de la notoriété sont impénétrables. 

Même si le style de Jane est élégamment chantourné, comparable à cet « Art nouveau » tout en courbes et volutes en vogue à l’époque dans l’architecture et le mobilier, il est fluide. Rien de pesant. Les livres de Jane se lisent assez « facilement » (avec le Larousse à portée de main, tout de même) puisque tel est le critère actuel. On n’a qu’une hâte : connaître la fin de l’histoire. J’ajoute que Jane est une touche-à-tout surdouée, une flamboyante incarnation de tous les courants de ce temps (naturalisme à la Zola, décadentisme à la Huysmans, littérature fantastique ou d’anticipation) dans ce qu’ils ont de plus original. En ce sens, elle occupe une place stratégique dans notre littérature. Paradoxalement, cette faculté d’adaptation, cet art de marier les contraires lui ont peut-être nui. Ce qui est simple, univoque, immédiatement perceptible, plaît plus spontanément que ce qui est complexe, polymorphe. Dans mon livre, j’établis un parallèle entre Jane de la Vaudère et Jean Boussard, architecte éclectique et génial de la « cité mondaine », l’immeuble où Jane passa les cinq dernières années de sa vie, lui aussi oublié.

 

La Vaudère fut très tôt accusée de plagiat. Toutefois Sharon Larson, une universitaire américaine qui lui a consacré un livre de recherches fouillées3, a montré qu’il s’agissait non d’un plagiat/recopiage, mais d’un plagiat/déconstruction. Pouvez-vous expliquer de quoi il s’agit ?

 

J’ai beau aimer et défendre Jane de la Vaudère, je veux bien admettre qu’elle a plagié, cela dans des proportions, j’allais dire, « raisonnables ». Et bien souvent, les démonstrations sont peu convaincantes, de mauvaise foi… voire burlesques ! Un exemple : « Ses seins ondulent et relèvent leur pistil rose comme des plantes altérées de soleil » (Jane de la Vaudère) ; « Ses seins ondulent et, au frottement de ses colliers qui tourbillonnent, leurs bouts se dressent » (Huysmans). A mon avis, l’ondulation des seins n’est pas un phénomène rare dans la littérature ! J’ai relu Notre cœur de Maupassant et n’y ai rien trouvé qui me rappelle Les Demi-Sexes que je venais de découvrir. Pire : je me suis ennuyée avec le premier tandis que le second me passionna. Des études ont été menées sur ce sujet, en particulier dans le bel essai de Sharon Larson. D’abord, je pense que le plagiat était courant à l’époque (Alexandre Dumas) en dépit de la Convention internationale de Berne pour les œuvres littéraires signée en 1886, mais les ennemis de Jane de la Vaudère se sont acharnés sur elle parce qu’elle était Jane de la Vaudère. Comme je l’écris dans Perverse : « Auteure à succès de romans dérangeants, elle excite la rage des envieux, lesquels ont décidé de la mettre au ban de la littérature, de l’excommunier, de la détruire. » Vous imaginez la rage qu’il fallait entretenir en soi pour passer des heures et des heures à décortiquer un texte pour en traquer la moindre phrase ressemblant à celle d’un auteur adoubé par l’Université et l’Académie ? Cela à une époque ou « Turnitin », le logiciel anti-plagiat, n’existait pas. 

Pour autant, la trouvaille de Sharon Larson, et j’en parle naturellement dans Perverse, est d’avoir débusqué dans l’œuvre de Jane ce qu’elle appelle « le plagiat de guérilla ». Jane aurait délibérément utilisé certaines phrases d’auteurs hommes en les modifiant dans le but de dénoncer leur côté misogyne. Il s’agirait non pas de plagiat mais de pastiche, censé participer à la  « déconstruction du stéréotype masculin ». Un exemple concret : lorsque Maupassant décrit dans Notre cœur une étreinte hétérosexuelle, Jane reprend la phrase mot pour mot en substituant le féminin au masculin, la métamorphosant en étreinte lesbienne. Un message codé entre féministes, en somme.


 

Si vous deviez conseiller la lecture de trois livres de La Vaudère, lesquels seraient-ils, et pourquoi ?

 

J’aime tous les livres de Jane de la Vaudère, dont certains sont de véritables pépites et j’ai bien du mal à en sélectionner trois. Je me souviens de mon éblouissement en découvrant Le Mystère de Kama, le premier roman que j’ai lu d’elle. Cette écriture langoureuse et nerveuse à la fois, comme les méandres dessinés par la trajectoire d’un boa, ce mélange de sensualité et de violence, cette richesse du vocabulaire, cette imagination débordante, ce sens des couleurs ! Je me croyais plongée au cœur, non pas d’un tableau orientaliste mais d’une véritable reconstitution cinématographique. Pour moi qui avais vécu en Inde, pratiqué la danse indienne, écrit sur l’Inde (sur les Grands Moghols, une dynastie qui passionna notre auteure), je retrouvai une sœur, par-delà le temps. Et le récit du destin cruel de Viamalah, prisonnière de l’emprise d’un mage avide de pouvoir, est bien plus évocateur et convaincant sur le sort des femmes que n’importe quel essai didactique ou ouvrage de propagande féministe.

Outre Le Mystère de Kama, je conseillerais Sapho Dompteuse, un roman tardif où Jane brosse un tableau des mœurs de la Belle Epoque dans le milieu de la « bamboche » (cabarets, cirques, galas, brasseries) mais avec une écriture somptueuse qui rappelle celle de ses romans indiens ou indonésiens. Exotisme et parisianisme en un seul récit ! Comme je l’écris dans Perverse : « Toutes les obsessions de Jane s’y déploient et jaillissent en feu d’artifice : amour-passion, jalousie, érotisme, sadisme, masochisme, effets de miroirs, morts par le feu, fausses morts, divination, prophétie, folie, excès en tout genre… », sans parler de descriptions, dignes de Proust, du glamour de la Belle Epoque : intérieurs luxueux, femmes-fleurs, filles-fées en tenue vaporeuse, aux visages de poupée « poudrerizés ».

Enfin, je me suis régalé à la lecture de Confessions galantes, que Jane a écrit en collaboration avec son ami Théodore Cahu, dit Théo-Critt, une ancien militaire devenu journaliste. On suppose qu’il fut l’amant de Jane mais on ne sait rien des amours de notre auteure et l’on ne peut que se perdre en conjectures. Il s’agit d’un essai épistolaire à quatre mains, très documenté, sur le thème de l’amour à travers le monde, les civilisations, les époques. Ces analyses d’une grande finesse n’ont pas pris une ride et pourraient figurer dans la collection contemporaine du Dictionnaire amoureux.

Je me rends compte que je n’ai pas mentionné ses récits fantastiques ou franchement « délirants » ! Si je pouvais donner encore un titre, je choisirais une nouvelle, « Pour une étoile », tirée du recueil La Mystérieuse : sur fond de voie lactée glaciale où dérivent d’innombrables univers, le vivant naît d’un mollusque qui, traversé par hasard par une goutte d’eau, se voit aussitôt doté d’un appareil digestif qui le conduira à sa perte. Si le contenu tient du roman d’anticipation, le style annonce, bien à l’avance, l’esthétique psychédélique.


 

Vous êtes sévère avec le mari de Jane, Gaston Crapez (de La Vaudère), dont elle finit par divorcer. Il aurait été un provincial dépourvu d’envergure. Et vous ajoutez que les contemporaines de Jane qui atteignirent la notoriété furent épaulées par des maris ou des compagnons influents (par exemple, la romancière Rachilde avait épousé Alfred Vallette, le directeur de la revue du Mercure de France), pour en conclure que la solitude de Jane fut l’une des causes de son effacements des mémoires. On est tenté de vous donner raison : mais n’avait-elle pas toutes les ressources nécessaires pour avoir à ses côtés, après son divorce, une telle présence masculine ?

Que sait-on, objectivement, de la personnalité de Gaston Crapez, le mari de Jane, qu’elle épousa à 18 ans et dont elle divorça à 41 ? Qu’il la trompait puisque c’est grâce à des lettres d’amour qu’elle obtint le divorce à son avantage. Qu’il faisait des dettes… qu’elle épongea ! Rien de bien attachant chez cet homme. Dans une « fiction documentaire » (puisque mon enquête biographique en est une), comme dans un roman, il faut donner de la chair aux personnages. J’ai fait le choix, car c’est un choix personnel, faute de preuves, d’une personnalité falote, coureur de jupons comme l’étaient les bourgeois de l’époque, mais sans méchanceté. Au début, Jane supporte son mari en le méprisant un peu puis elle finit par ne plus le supporter. Dans un récit, il faut aussi des scènes fortes. D’où cet épisode, j’en conviens assez abrupt, où Jane qui a rejoint Gaston au Moulin-Rouge, voit des « grues de bas étage » interpeller son mari de la façon la plus explicite et la plus vulgaire : « Pourquoi tu viens plus nous voir à l’estaminet des fortifs ? Tu nous manques, tu sais, gros vicelard ». Dans mon livre, je concède tout de même à ce brave homme un intérêt (imaginaire) pour l’amélioration du « rouissage du chanvre » qui polluait les eaux de la Sarthe. « En notable manceau soucieux de la réputation de sa ville et de la sienne, Gaston souhaitait mettre fin à ces nuisances ».

À l’époque, les femmes de Lettres qui réussissaient le mieux le devait aussi (j’ai bien dit « aussi » car le talent est évidemment indispensable) à un mari ou un compagnon en vue du monde politique ou médiatique. Je peux vous dire qu’il n’en va guère autrement de nos jours. Pour autant, la réciproque (une femme aidant son compagnon par ses relations) doit être vraie aussi. Qui aime soutient ! Ce n’est pas la raison principale de « l’invisibilisation » de Jane car elle avait toutes les ressources pour se doter, après son divorce, d’un mari ou d’un compagnon influent, belle, riche, célèbre, bien née, très entreprenante de surcroît, voire fin stratège comme elle l’était. Cela dit, elle avait déjà dépassé la quarantaine (un âge certain en ce temps) et nombre de ses romans de mœurs se font l’écho de la situation peu enviable d’une femme seule, déjà vieillissante, que les hommes ne regardent même plus. Quoi qu’il en soit, sa liberté était pour Jane son bien le plus précieux. Pourquoi se serait-elle « encombrée » d’un mari, influent ou pas ?

Je pense en revanche qu’elle ne s’est jamais privée de faire appel à des amis, ou amants (réels ou potentiels ?), pour obtenir ce qu’elle voulait. La façon dont elle rentre en contact avec Zola pour lui proposer l’adaptation à la scène de sa nouvelle « Pour une nuit d’amour », est très directe : « Ayez donc l’amabilité, monsieur, de me dire quand je pourrai vous rencontrer » écrit-elle dès sa première lettre. Culotté !

Il n’y a jamais une seule explication à un phénomène. Les raisons de l’invisibilisation de Jane sont multiples. Je tente de les explorer au long de mon récit. Le fait que la lignée familiale se soit éteinte assez vite, les rivalités familiales (celle entre Jane et sa sœur à mon avis déterminante), tout cela a joué. Les accusations de plagiat aussi. Sans parler de sa réputation de romancière scandaleuse. En outre, le génie de Proust, que les courants littéraires précédents préparaient, son omniprésence écrasante dans notre littérature, ont fait de l’ombre à Jane comme à bien des auteurs de sa génération. Seul Huysmans s’en tire bien. Puis les années trente orientées vers l’engagement ont balayé cette littérature jugée précieuse et inutile. Les modes changent en littérature comme ailleurs. André de Fouquière parle dans Mon Paris et ses parisiens d’un parfum « éventé ». La NRF, par exemple, avec son culte de l’écriture blanche, ne pouvait comprendre et apprécier Jane de la Vaudère. Dieu merci, elle est en train d’être redécouverte et j’espère que son œuvre sera rééditée dans son intégralité.

 

 

La Vaudère s’est déclarée « farouchement féministe ». Elle n’a pourtant jamais rejoint les cercles ou les journaux féministes de son temps. Et on se la représente mal en suffragette. Elle s’est aussi moquée de certaines dérives du féminisme. Comment qualifieriez-vous le féminisme « vaudérien » ?

 

Ce qui caractérisait Jane, je l’ai dit, c’est l’indépendance sous toutes ses formes. Sa liberté d’agir, sa liberté de pensée passait avant tout. C’est pourquoi j’ai mis en exergue de mon livre un extrait d’une lettre de Maupassant à Catulle Mendès : « Je veux n’être lié à aucun parti politique, quel qu’il soit, à aucune religion, à aucune secte, à aucune école ; ne jamais entrer dans aucune association professant certaines doctrines, ne m’incliner devant aucun dogme, devant aucune prime et aucun principe, et cela uniquement pour conserver le droit d’en dire du mal ».

 

Ses opinions sont toujours nuancées, mesurées, jamais tranchées, d’où sa méfiance vis à vis de l’engagement. Si elle se rend au procès de Zola, défenseur de Dreyfus, elle n’écrira jamais sur l’Affaire. Elle déteste le militantisme, celui des féministes en particulier. Elle n’a jamais adhéré à un groupe, n’a jamais écrit pour La Fronde, le journal féministe créé en 1897 par Marguerite Durand. Jane garde toujours une distance critique vis-à-vis de tout. Elle est aussi très moqueuse et manie avec talent l’humour et la fantaisie. Elle se gausse beaucoup des snobs mais aussi des décadents comme Jean Lorrain, dans Les Androgynes. Son ironie vis-à-vis des suffragettes à la française est mordante. Dans un de ses « contes rapides » (peut-être ce qu’elle a écrit de mieux) destinés à la presse, elle ridiculise, sous le nom de Crespeline des Orgelets, la militante féministe Hubertine Auclert qui, lors de la « Conférence des Vierges mûres » explique à l’auditoire féminin qu’elles devraient se passer des hommes.

 

Les revendications féministes de Jane ne sont pas idéologiques mais basées sur l’expérience. Ainsi, dans Ambitieuse, elle condamne l’éducation des filles basée sur l’ignorance, comparable à celle qu’elle-même a reçue, et qualifie la nuit de noce de « viol légal ». Pas de généralisations de la part de Jane, pas de gesticulations dans le style des théories anti-mâles de Céline Reenoz (qui soutient que l’homme descend du haricot), mais des témoignages, des analyses précises et documentées. Et puis, j’ajoute ceci : Jane était très féminine, elle aimait séduire. Bref, elle adorait les hommes !

 

Terminons, si vous le voulez bien, par les méthodes de travail de Lyane Guillaume. Comment écrivez-vous ? Faites-vous partie des écrivains à programme (ceux qui commencent par établir un plan), ou des écrivains à processus (qui laissent le texte se construire à mesure qu’ils l’écrivent) ? A partir de vos brouillons, allez-vous vers le resserrement, l’élimination du trop-plein, ou bien partez-vous vers de nouveaux développements ?

 

Si mes livres sont tous plus ou moins des « fictions documentaires », les thèmes sont différents et la méthode varie de l’un à l’autre. S’il fallait trouver un dénominateur commun, je dirais que je dessine d’abord un plan général qui va du point de départ au point d’arrivée de l’histoire. L’intrigue et les personnages doivent évoluer. Le plan suggère ce mouvement, avec un point d’orgue au moment où la courbe amorce sa descente. Tout cela est un peu théorique car en fait, un roman est un processus organique : de A doit naître B, de qui découlera C, etc. Un épisode en appelle logiquement un autre. Parfois, un épisode inattendu s’impose, que l’on suit. Pour ma part, j’essaie de tout contrôler, de tout baliser pour ne pas me perdre. Le rythme aussi est très important. Le petit trot doit parfois s’amplifier puis se transformer en galop, puis on revient au petit trot. Proust compare un roman à la confection d’une robe. Pour moi, c’est plutôt une broderie, un patchwork. Les bouts de tissus, les fils de couleurs entremêlés finissent par donner un tableau. Au lieu de raconter de façon linéaire, à la troisième personne, la vie de Jane, j’ai opté pour un schéma plus incarné : montrer une narratrice-enquêtrice contemporaine (un alter ego mais très différente de moi) qui fait ses recherches, passe des heures à la BNF, se rend au château de la Vaudère, au cimetière de Montparnasse, accumule la documentation puis suggère des hypothèses pour combler les trous, fort nombreux, de la vie de Jane. Cela par déduction ou rapprochement. On la voit douter, se décourager, sentir l’emprise de son héroïne sur elle. 

L’autre avantage de ce « récit dans le récit » était de m’offrir une mise en perspective vivante : pour mettre en parallèle le féminisme d’alors et celui d’aujourd’hui par exemple. Pour créer des personnages secondaires qui font évoluer l’histoire. Il me permettait aussi des jeux de miroirs typiques de l’art et de la littérature « fin de siècle » : la narratrice trouve par hasard au musée de Caen le tableau qui servira d’illustration de couverture à son livre. Mon éditeur n’avait pas d’autre choix que de l’accepter ! Même chose pour le titre. Vivre à Paris m’a beaucoup servi. Pour aller à la BNF ou à la SGDL d’abord, pour m’imprégner des lieux surtout : je vis dans le quartier où Jane a eu trois adresses, dans l’immeuble où elle a passé les cinq dernières années de sa vie ! Et tout près du parc Monceau dont elle parle souvent dans son œuvre. « Dis-moi qui sont tes voisins, je te dirai qui tu es ». Cette maxime m’a guidée souvent. Pour peaufiner un livre, il faut en effet savoir éliminer et resserrer mais tout dépend du thème. Pour Perverse, j’ai plutôt eu tendance à développer mais toujours dans l’esprit d’un processus organique, d’une nécessité de baliser, par souci de concision.

Dernière chose, de façon tout à fait irrationnelle, un auteur construit souvent son histoire autour d’une image, d’une vision. Pour moi, c’était un cercueil tournant autour du jardin circulaire de ma cour. Un souvenir personnel. Une de mes voisines, belle-fille d’un personnage politique connu, est devenue Emma de R. dans mon livre. J’adore ce personnage. Il apparaît par intermittence dans l’histoire comme une bonne fée à la fois fantaisiste et donneuse de leçons, et clôt le récit. Celui-ci s’achève d’ailleurs par une « happy end » et une sorte de pirouette humoristique : la narratrice, comme son héroïne, a beau être féministe, elle garde ce bon vieux réflexe de « femme nourricière » qui se doit de recevoir son visiteur avec une petite collation digne de ce nom !

 

 

 

Notes

 

 

1 Parent de Jane de La Vaudère, née Jeanne Scrive (ndlr).

2 Roman consacré aux massacres des Arméniens commis en Turquie à la fin du XIXe siècle (ndlr).

3 Resurrecting Jane de La Vaudère : Literary Shapeshifter of the Belle Epoque, Pennsylvania State University, 2022.

 

 

© Crédit photo : Lyane Guillaume, Perverse ou le roman de Jane, Éditions du Rocher, 2026.

 

Titre : Perverse ou le roman de Jane

Autrice : Lyane Guillaume

Éditions : Éditions du Rocher, 

Date de parution : 11 mars 2026

Prix : 21,50 EUR

***

Pour citer cet entretien féministe, illustré & inédit

 

@JVaudere, « Conversation autour du livre Perverse ou le roman de Jane », peinture par Frans Minnaert (1929-2011), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER 2026 | NO I «  CRÉATRICES DE BOUQUETS », mis en ligne le 11 mars 2026. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2026noi/jvaudere-conversationaveclyaneguillaume

 

 

 

Mise en page par Aude

 

© Tous droits réservés

Retour au Sommaire du numéro I|2026 ▼ Lien à venir

5 mars 2026 4 05 /03 /mars /2026 18:36

N°I | HIVER 2026 | « CRÉATRICES DE BOUQUETS » | Actions pour l'égalité des sexes | Spiritualiés, croyances, religions & mysticismes... | Annonces diverses / Appels à contributions & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier | Varia & Actualité

 

 

 

 

 

 

 

 

Appel à communications - colloque du CIRFF - Université Laval (17 au 21 août 2026) par Valérie Irtanucci-Douillard (UQAM), Laura Kassar (UdeM) et Anne Létourneau (UdeM)

 

 

 

 

 

 

Source de l’information par

 

Roxanne Marcotte

 

 

Colloque organisé par

 

Valérie Irtanucci-Douillard (UQAM),

 

Laura Kassar (UdeM) & Anne Létourneau (UdeM)

 


 

 

 

 

 

 

Crédit photo : Francesco di Giorgio Martini (1439-1502), allégorie de la « Déesse de l’amour chaste / Goddess of Chaste Love » représentée triomphante avec son cortège de femmes vertieuses, peinture, exposée dans le musée Metropolitan Museum of Art, tombée dans le domaine public. Capture d’écran réalisée par LPpdm d'une image libre de droits trouvée sur un réseau social.

 

Appel à communications pour le colloque en mode hybride « Circulation des savoirs, théories féministes et agentivités religieuses » dans le cadre du Congrès international des recherches féministes dans la francophonie (CIRFF) qui aura lieu à l’Université Laval, à Québec du 17 au 21 août 2026. 

 

 

Description de la thématique du colloque 

 

Dans un article de 2015 intitulé « Religious Agency and the Limits of Intersectionality1 », le philosophe politique Jakeet Singh, spécialiste du féminisme postcolonial et des théories critiques de la citoyenneté, met en évidence la manière dont les travaux consacrés à l’agentivité des femmes croyantes et pratiquantes viennent bousculer certaines des prémisses centrales des théories contemporaines de l’intersectionnalité, au sein desquelles la dimension religieuse demeure, le plus souvent, marginalisée ou mise entre parenthèses. Si les théories féministes générales nourrissent indéniablement les analyses féministes du religieux, de la religion et du spirituel, l’apport de Singh consiste à montrer comment le mouvement inverse – celui par lequel les études portant sur les femmes « religieuses » ou « croyantes » révèlent de nouvelles formes d’agentivité, de résistance ou de subjectivation – permet à son tour d’enrichir les grilles d’analyse féministes mainstream. 

 

Dans le cadre de ce congrès, notre proposition vise à explorer cette dynamique bidirectionnelle dans la production et la circulation des savoirs théoriques entre études de genre et études du religieux. Notre projet s’inscrit donc dans l’axe 3 du Congrès du CIRFF, soit Ré(imaginer) les savoirs féministes. Nous souhaitons réfléchir à la manière dont les sciences des religions, la théologie féministe et les études du spirituel – souvent reléguées à la marge du champ féministe – peuvent contribuer à renouveler, complexifier et pluraliser les modèles conceptuels mobilisés dans les théories féministes contemporaines.  

 

Cette réflexion suppose d’interroger les conditions de possibilité d’un véritable dialogue interdisciplinaire entre ces domaines, dialogue qui engage à repenser les frontières épistémiques héritées entre raison et foi, entre critique et engagement, entre matérialité et transcendance. Au-delà d’un simple exercice de traduction entre champs, il s’agit de se demander comment les savoirs issus de la pratique croyante, de la théologie critique et des expériences spirituelles situées peuvent déplacer des notions-clés telles que l’autonomie, l'agentivité, la corporéité, la croyance ou la subjectivité, en en révélant la pluralité des fondements. 

Dans cette perspective, le colloque se propose d’identifier et de mettre en discussion les tensions productives ainsi que les reconfigurations conceptuelles qu’un tel dialogue interdisciplinaire rend possibles : tensions entre émancipation et attachement, entre rationalité critique et expérience vécue, entre universalisme et inscription contextuelle. À travers la confrontation de perspectives issues de la théologie féministe, des sciences des religions et des études de genre, le colloque cherchera à articuler les apports de la pensée féministe du religieux aux théories intersectionnelles, afin de montrer comment une prise en compte renouvelée du « fait religieux » peut ouvrir de nouvelles voies pour penser l’agentivité, la subjectivation et la résistance à partir d’ancrages à la fois spirituels, culturels et politiques. 

 

Le programme du colloque est déjà en partie constitué, mais il reste quelques créneaux disponibles. Toutes les propositions en lien avec la thématique sont bienvenues, mais nous sommes particulièrement intéressées par les propositions portant sur l’islam, les traditions religieuses asiatiques et les spiritualités autochtones.  

 

Vous êtes invité·es à soumettre un résumé de 250 mots, en indiquant le type de participation prévu (présentiel ou virtuel) d’ici le 13 mars 2026, 23h59 (heure normale de l’Est) au courriel suivant : religionsfeminismesetgenres@gmail.com

 

N’hésitez pas à communiquer avec nous pour toute question ! *

 

© Valérie Irtanucci-Douillard (UQAM), Laura Kassar (UdeM) et Anne Létourneau (UdeM)

 

 

 

Note

 

1 Singh, Jakeet. 2015. « Religious Agency and the Limits of Intersectionality ». Hypatia 30 (4) : 657-674. 

 

 

* Veuillez trouver la version PDF de l’appel à contributions ci-dessus :

Appel-CIRFFColloqueCirculation.pdf

—————​​​​​

Pour citer cet appel à contributions illustré & inédit

 

Roxanne Marcotte (source de l’information), « Appel à communications - colloque du CIRFF - Université Laval (17 au 21 août 2026) par Valérie Irtanucci-Douillard (UQAM), Laura Kassar (UdeM) et Anne Létourneau (UdeM) », peinture par Francesco di Giorgio Martini (1439-1502)Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER 2026 | NO I «  CRÉATRICES DE BOUQUETS » & Revue poéféministe Orientales, « Libres », n°5, volume 1, mis en ligne le 5 mars 2026. URL :

https://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno5/2026noi/rm-appelcirff

 

 

 

 

Mise en page par Aude

 

© Tous droits réservés

Retour aux Sommaires des numéros I|2026 & 5▼ Liens à venir

21 mai 2021 5 21 /05 /mai /2021 17:59

 

Événements poétiques | Megalesia 2021 | Poésie des aïeux | Revue poépolitique 

 ​​

​​

 

 

 

 

 ​​

Le Droit des Femmes

 

 

 

 

 

 

 

Clovis Hugues

 

Texte choisi & transcrit

par Dina Sahyouni

 

 

 

 

Crédit photo : Peinture rococo de la déesse de la justice Dicé, Commons, domaine public. 

 

 

 

Le texte poéféministe présent ci-dessous a été composé par Clovis HUGUES, il provient de l'ouvrage de VIVIANI René, ROBERT Henri, MEURGÉ Albert, LHERMITTE G., TIXERANT, MMES VÉRONE Maria, PILLIET Edwards, MORIA Blanche, DU GAST Camille, NATHAN Henry, FALLOT-MATIEP, POMMAY Yvonne, Cinquante ans de féminisme 1870-1920, Édition de la Ligue Française pour le Droit des Femmes, 11, Rue Milton, Paris IX, 1921, pp. 85-88. Le livre appartient au domaine public et se trouve sur le site de Gallica.

 

 

 

Ce poème a été composé par Clovis Hugues à l'occasion du Congrès du Droit des Femmes en 1889, et lu par l'auteur au banquet de clôture1.

 

 

 

Qui donc a dit au Peuple en marche,

Broyant les siècles sous son char,

Que le manteau du patriarche

Est le seul refuge d'Agar,

Qu'Adam triomphe encore d'Ève,

Qu'elle aura beau lutter sans trêve,

Liée à nos dogmes étroits,

Et que la nuit, roulant ses voiles,

Éteindrait là-haut les étoiles,

Si les femmes avaient des droits ?

 

 

Est-ce l'ombre ? Est-ce la Nature,

Avec le Soleil, son époux,

Avec ses grands bois où murmure

Le vent mystérieux et doux ?

Est-ce la Terre avec son âme

Qui vous a crié que la femme

N'est point votre égale ici-bas,

Et qu'aux heures du sacrifice,

Quand vous créez de la justice,

Son ombre n'est point dans vos pas ?

 

 

Ô tourbe éphémère des hommes !

Avons-nous pesé seulement

Le peu de cendres que nous sommes

Devant l'éternel firmament ?

Avons-nous songé que la fosse

S'emplit de notre gloire fausse

Dans la descente des linceuls ?

Avons-nous sondé nos abîmes,

Avant de chanter sur les cimes

Que nous avons des droits tout seuls ?

 

 

Avons-nous évoqué l'image

Des jours innocents et dorés,

Que nous dormions, au premier âge,

En deux bras doucement serrés ?

Avons-nous revu tout ensemble,

L'alcôve et le berceau qui tremble ;

L'asile auguste et triomphant,

Avant d'affirmer, ô chimère !

Que celle qui fut notre mère,

N'est pas égale à son enfant ?

 

 

Le Tambour bat, le canon gronde.

Plus de famille ! Adieu l'hymen !

Le sang va couler comme une onde,

Le sol sera rouge demain,

C'est la fête de la Patrie :

On conduit à la boucherie

Les soldats parqués en troupeau,

Les murs fauchés, les toits en flammes !

– Avez-vous conseillé les femmes,

Avant de lever le drapeau ?

 

 

Quoi ! tout s'évanouit tout passe !

Un monde naît et disparaît

Comme une clarté dans l'espace,

Comme un souffle dans la forêt !

Quoi ! tout s'écroule pêle-mêle !

Et la femme qui porte en elle

Le fruit des générations,

La femme, esclave de la Peine,

Traîne encore sa vieille chaîne

Au seuil des Révolutions ?

 

 

Toujours la même servitude,

Sous le même joug abhorré !

Le prêtre, avec un geste rude,

Lui ferme le parvis sacré ;

Et pour purifier le temple,

Pour donner aux foules l'exemple,

Pour dompter les démons jaloux,

Le lévite, mystique et pâle,

Brûle de l'encens sur la dalle

Où se sont ployés ses genoux.

 

 

Dérision ! Affront suprême !

Si l'homme n'a point consenti,

Son témoignage est un blasphème,

Son testament en a menti !

Le Code la proclame impure :

Quand elle offre sa signature,

On fait signer par les passants ;

Quand elle écrit, le juge efface,

Et le scribe infâme la chasse

Du chevet des agonisants.

 

 

Si quelque artiste de l'outrage,

Vil reptile au profit humain,

Accourt et lui jette au visage

Toutes les fanges du chemin,

Il ne faudra point qu'elle espère

Lapider l'horrible vipère

Avec les pierres de la Loi,

Tant que l'époux, l'âme brisée,

N'aura point dit à l'épousée :

« Je t'autorise, venge-toi ! »

 

 

Si la prostitution vile,

Fantôme affreux, spectre vivant,

La pousse aux pavés de la ville

Comme une honte qui se vend,

N'attendez pitié ni justice :

Elle appartient à la police

Aux mains de bronze, aux poings de fer !

Point de tribunal en simarre !

Un mot suffit et Saint-Lazare

La recevra dans son enfer !

 

 

Qu'elle sourie ou quelle pleure,

Vierge, mère, aïeule au front blanc,

Elle est l'éternelle mineure,

Elle ne règne qu'en tremblant :

Femme ! ô doux être sans défense !

Elle a moins de droit que l'enfance,

Un peu plus que le criminel ;

Et l'homme, hanté d'un mystère,

La dénonce encore à la Terre,

Quand les dieux l'ont chassé du Ciel !

 

 

Car ce qui pèse sur la femme,

Ce qui tient son doux front penché,

C'est l'antique légende infâme

D'Ève, d'Adam et du péché !

C'est Manou criant à Moïse

Que toute l'âme humaine est prise

Dans la femme et dans la douleur !

Et voilà que la grande Bible

La brise sous son texte horrible,

Comme le vent brise une fleur !

 

 

Mais l'astre du matin se lève !

Plus de chaînes ! voici le jour,

C'est l'action après le rêve !

Le devoir est né de l'amour.

La Justice, longtemps trompée,

Calme et s'appuyant sur l'Épée

Que rien n'a pu vaincre ou ployer,

Présente en un reflet de gloire

Toutes les Jeannes de l'histoire

À toutes celles du foyer.

 

 

Hypocrisie ! hypocrisie !

Ô muse, assez de lâcheté !

Tu ne sera plus, Poésie,

La menteuse de la beauté !

Quand tu lui diras qu'elle est douce

Comme une fleur des champs qui pousse

Dans le baiser d'or du soleil,

Tu n'auras plus cette folie

De la bercer pour qu'elle oublie

La sainte extase du réveil !

 

 

Lamartine, épris, d'un poème,

Pourra chanter comme autrefois;

Elvire sera belle, même

Quand elle aura conquis ses droits,

Et qu'importe qu'on lui rappelle

L'outrage qui planait sur elle,

L'essor inconstant de ses vœux,

Pourvu qu'elle soit Marianne,

Debout dans l'aube diaphane,

Avec des fleurs dans les cheveux !

 


 

Note

 

1. Le Droit des Femmes, 1er septembre 1889.

 

 

 

***

 

 

Pour citer ce poème féministe & militant

 

Clovis Hugues, « Le Droit des Femmes », texte poéféministe et militant de HUGUES Clovis dans VIVIANI René, ROBERT Henri, MEURGÉ Albert, LHERMITTE G., TIXERANT, MMES VÉRONE Maria, PILLIET Edwards, MORIA Blanche, DU GAST Camille, NATHAN Henry, FALLOT-MATIEP, POMMAY Yvonne, Cinquante ans de féminisme : 1870-1920, (1921), a été choisi, & transcrit par Dina Sahyouni, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événement poétique|Megalesia 2021, mis en ligne le 21 mai 2021, Url : 

http://www.pandesmuses.fr/megalesia21/ch-droitdesfemmes

 

 

 

 

Mise en page par Aude Simon

 

 

© Tous droits réservés 

Retour au sommaire du N°9 

Bienvenue !

 

L’association SIÉFÉGP publiera en juin 2026 son anthologie livresque composée de vos écrits poétiques sur le thème « Liberté » du festival Le Printemps des Poètes 2026.

SIÉFÉGP, LE 2 AVRIL 2026

 

APPEL PERMANENT À ARTICLES ENCYCLOPÉDIQUES POUR NOTRE ENCYCLOPÉDIE UNIVERSELLE ET NUMÉRIQUE (LANCÉE EN 2012) SUR LES POÉTESSES (FEMMES POÈTES, POÈTES, POÉTRIDES, ETC.) DE TOUTES LES PÉRIODES, ET DANS UNE OU PLUSIEURS LANGUES. CHAQUE ARTICLE DOIT PORTER SUR LA VIE, L'ŒUVRE ET LA POSTÉRITÉ DE LA CRÉATRICE CHOISIE.

SIÉFÉGP, 18 FÉVRIER 2025

Crédit photo : Visuel pour le 2 avril ou la la Journée mondiale de sensibilisation à l'autisme. Capture d’écran réalisée par LPpdm d'une image libre de droits diffusée sur un réseau social.​​​​​​​

Rechercher

Publications

 

Dernière nouveautés en date :

VOUS POUVEZ DÉSORMAIS SUIVRE LE PAN POÉTIQUE DES MUSES  SUR INSTAGRAM

Info du 29 mars 2022.

Cette section n'a pas été mise à jour depuis longtemps, elle est en travaux. Veuillez patienter et merci de consulter la page Accueil de ce périodique.

Numéros réguliers | Numéros spéciaux| Lettre du Ppdm | Hors-Séries | Événements poétiques | Dictionnaires | Périodiques | Encyclopédie | ​​Notre sélection féministe de sites, blogues... à visiter 

 

Logodupanpandesmuses.fr ©Tous droits réservés

 CopyrightFrance.com

  ISSN = 2116-1046. Mentions légales

À La Une

  • Sur une corde raide
    Événements poétiques | NO II / Hors-Série 2026 | Festival International Megalesia 2026 « Poétique Printanière » | Dossier majeur | Florilège | Revue politique Sur une corde raide Ensemble de poèmes par Martine L. Jacquot Poète, romancière, nouvelliste...
  • Sous le soleil des œuvres de femmes
    Événements poétiques | NO II / Hors-Série 2026 | Festival International Megalesia 2026 « Poétique Printanière » | Dossiers majeur & mineur | Florilèges / Le Printemps des Poètes & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier | Créations poétiques Sous le soleil...
  • Biographie de Armenida QYQJA
    Biographie & publications disponibles numériquement Armenida QYQJA Poète & auteure polyglotte Est une auteure albano-canadienne. Sa poésie explore souvent l'amour, l'identité, l'exil et la guerre. Née à Tirana, en Albanie, en 1977, elle a immigré au Canada...
  • Communiqué de presse dédié à la poétesse Najwa Benchebab
    Événements poétiques | NO II / Hors-Série 2026 | Festival International Megalesia 2026 « Poétique Printanière » | Métiers du livre | Presse, média, femmes genre & poésie | Annonces diverses / Avis de parution & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Varia &...
  • J’entreprends d’étirer mon cœur, poèmes d’Odile Bischoff. Recueil paru aux Éditions Astérion
    Événements poétiques | NO II / Hors-Série 2026 | Festival International Megalesia 2026 « Poétique Printanière » | Critique & réception J’entreprends d’étirer mon cœur, poèmes d’Odile Bischoff. Recueil paru aux Éditions Astérion Réception & photographies...
  • 2026 | Le Prix International de Poésie pour l'ensemble de son Œuvre
    Événements poétiques | NO II Hors-Série | Festival International Megalesia 2026 « POÉTIQUE PRINTANIÈRE » | Distinctions 2026 | Prix Poétiques attribués par la SIÉFÉGP le 8 Avril | Revue Matrimoine 2026 | Le Prix International de Poésie pour l'ensemble...
  • 2026 | Le Prix International de Mécènes... 
    Événements poétiques | NO II Hors-Série | Festival International Megalesia 2026 « POÉTIQUE PRINTANIÈRE » | Distinctions 2026 | Prix Poétiques attribués par la SIÉFÉGP le 8 Avril | REVUE MATRIMOINE 2026 | Le Prix International de Mécènes de la Poésie de...
  • 2026 | Le Prix International de Spécialiste de Poésie...
    Événements poétiques | NO II Hors-Série | Festival International Megalesia 2026 « POÉTIQUE PRINTANIÈRE » | Distinctions 2026 | Prix Poétiques attribués par la SIÉFÉGP le 8 Avril | Revue Matrimoine | Poeticiennes ou théoriciennes de la poésie 2026 | Le...
  • 2026 | Le Prix International de Poésie Audiovisuelle...
    II Hors-Série | Festival International Megalesia 2026 « POÉTIQUE PRINTANIÈRE » | Distinctions 2026 | Prix Poétiques attribués par la SIÉFÉGP le 8 Avril | Revue Matrimoine | Poésie & arts audiovisuels / Poésie audiovisuelle 2026 | Le Prix International...
  • ​2026 | Le Prix International de Poésie Lyrique...
    Événements poétiques | NO II Hors-Série | Festival International Megalesia 2026 « POÉTIQUE PRINTANIÈRE » | Distinctions 2026 | Prix Poétiques attribués par la SIÉFÉGP le 8 Avril | Revue Matrimoine 2026 | Le Prix International de Poésie Lyrique de l'Académie...