S’il ne faut « plus raconter des histoires » et surtout « faire des histoires », écrit Sandrine Weil, elle ajoute qu’« elle ne se taira plus maintenant » car sa grand-mère Odette, fière d’avoir une petite-fille qui intègre une première littéraire, lui avait « commandé » le récit de leur histoire familiale qu’elle reprend par l’écriture « à son compte / conte » en redonnant une voix aux disparus.
Née à Paris en 1972, Sandrine Weil est professeure de lettres modernes et de cinéma à la Flèche et au Mans. Elle écrit depuis l’adolescence, réalise des courts métrages, anime des émissions pour Radio Prévert et témoigne dans ce premier ouvrage de « L’histoire de Jean Weil », son père déporté à Bergen-Belsen à l’âge de 4 ans avec sa mère Odette et sa sœur Josette, âgée d’à peine sept mois.
Ce drame familial, qu’elle met en lumière, s’inscrit dans la grande Histoire et croise d’autres destins comme celui de Rudolf et Marga qui, par leur incroyable mariage à Auschwitz, « transforment la haine en amour pur. »
Cet « amour pur », s’incarne tout au long de ce récit en la figure féminine d’Odette, la grand-mère de Sandrine, mère exemplaire qui, dans les camps, au comble de l’horreur veille sur ses deux enfants, tente de les préserver du mal en veillant sur leurs progrès, en notant leurs bons mots qu’elle transmet à Marcel Weil, son époux, prisonnier de guerre qui, depuis son STALAG réussit à leur faire parvenir des colis qui leur sauveront la vie.
Grâce aux traces écrites de Marcel et au récit oral d’Odette, Sandrine revient sur la tragédie impensable vécue par les siens et qui les ont tous marqués dans leur chair et leur âme. Le fil rouge de ce récit n’est autre que la mort de Josette, empoisonnée « après avoir mangé un vrai repas » alors qu’elle venait de regagner la liberté avec son frère et sa mère. Sandrine comprend la détresse de cette dernière « qui avait tué sa fille en croyant bien la nourrir . » Et d’ajouter plus loin « Sa mort restera une honte pour l’humanité tant qu’elle n’aura pas été racontée. »
Nul doute que Sandrine Weil lui confère avec son livre une tombe nimbée de luminescence où l’image de la petite fille revêtue de la robe en laine rose, confectionnée par sa mère pour son retour, restera ancrée dans la mémoire du lecteur touché en plein coeur.
D’autres images transcendent les mots, celle de Jean, heureux de recevoir le dessin d’un autobus en guise du jouet qu’il avait souhaité se voir offrir par son père. Plus tard, il écrira une nouvelle, bien évidemment symbolique, intitulée Le train où il évoque « le retour dans des wagons à bestiaux. »
Tous les fantômes qui hantent le livre de Sandrine Weil viennent à leur tour interpeller le lecteur qui reste fasciné par la dignité d’Odette, une femme remarquable, admirée de tous dans les camps.
Sandrine Weil déborde le récit de l’histoire de ses proches pour aborder de nombreuses questions restées à ce jour sans réponses tel « l’aveuglement oedipien du grand rabbin » ou encore celui de Gustave Nordan...Preuve s’il en fallait qu’ « il ne faudra plus raconter des histoires » mais bien affronter cette « réalité qui dépasse la fiction » et qui n’a jamais cessé de tarauder Jean Weil, écrivant dans sa nouvelle, Les verres de Cristal, à propos de sa sœur Josette « ...il la cherchait partout. Où était-elle ? », « Les preuves objectives étaient rares : deux photos jaunies, des habits, mais plus que cela, sa présence dans la mémoire des vivants. »
Et c’est bien cette présence parmi les vivants que Sandrine Weil a réactivé avec magnificence car la véritable mort n’est autre que l’oubli.
Françoise Urban-Menninger, « Il ne faudra plus raconter des histoires, récit de Sandrine Weil sous-titré Le livre de Jean, 1942-1945, un enfant dans les camps paru chez L’Harmattan dans la collection Graveurs de Mémoire », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | NO II Hors-Série | Festival International Megalesia 2025 « Rêveuses » & « Poésie volcanique d'elles » & Distinctions 2025, mis en ligne le 10 mai 2025. URL :
Un jour, j’appris qu’en Alsace vivait Hélène de Beauvoir, la sœur de Simone dont j’avais lu presque tous les livres. Je venais de publier La confidence des Abeilles, un recueil de poèmes plus particulièrement destiné aux enfants mais « accessible aussi aux adultes » lui précisai-je dans le petit mot qui accompagna mon envoi à l’instar d’une bouteille que j’aurais jetée à la mer.
Crédit photo : Portrait de l’artiste Hélène de Beauvoir jeune. Capture d’écran de la photographie libre de droits de Wikipédia.
Sa lettre que je reçus en retour et, que je conserve précieusement dans mes archives, fut pour moi un merveilleux cadeau car, non seulement, elle m’écrivait qu’elle aimait mes poèmes et avait une préférence pour le grand Monsieur, maisde surcroît, elle m’invitait à visiter son atelier à Goxwiller !
C’est par un après-midi ensoleillé d’automne, en octobre 1994 que je me rendis dans sa ferme où Hélène m’accueillit enveloppée dans un immense tablier bleu car elle achevait au marteau-piqueur une œuvre monumentale sur plexiglas.
Elle évoqua pour moi de nombreux souvenirs empreints de nostalgie car elle me déclara en soupirant « avoir été oubliée par Paris » mais également par les protagonistes de l’art en Alsace. Seule une télévision japonaise s’était hasardée à se déplacer pour la filmer et recueillir ses réflexions sur sa quête artistique.
Ce même après-midi, elle me confia que c’est elle, et bien avant que Simone ne s’emparât du sujet, qui avait exprimé des idées féministes précurseuses dans ses toiles et en avait fait l’un des combats de sa vie. Et nous le savons, pour l’avoir lu dans les récits de Simone que cette dernière avait eu parfois peu d’indulgence pour les œuvres de sa sœur qu’elle surnommait « Poupette ».
Après m’avoir montré plusieurs de ses tableaux, Hélène de Beauvoir, toujours débordante d’énergie, m’avoua sur un ton d’espièglerie enfantine et en pouffant dans son poing, que chacune de ses toiles recelait une note d’humour connue d’elle seule. « C’est mon petit secret », avait-elle ajouté, l’œil malicieux.
Fort heureusement, quelques années plus tard, Hélène qui se croyait « oubliée », a bénéficié d’une magnifique rétrospective en 2018 au Musée Würth à Erstein où ses œuvres furent rassemblées par un couple d’Allemands qui avait racheté sa ferme. Ils ne la connaissaient pas mais ils se sont passionnés pour cette artiste qui avait vécu avant eux dans leur demeure et qui, très certainement, leur avait fait signe jusque dans leur inconscient. Ce fabuleux hommage fut accompagné par un dialogue inédit avec les robes, emplies de magnificence, créées par la styliste Cléone, qui après avoir quitté Paris, œuvre aujourd’hui à la Petite-Pierre en Alsace mais dont les créations sont connues de par le monde.
Ce sont ces images-là, belles et fortes, le sourire radieux d’Hélène, ses toiles qui égrènent les notes douces-amères de la musique du monde qui, parfois reviennent en boucle faire tourner le manège de mes réminiscences.
C’est l'histoire de ma rencontre avec Hélène de Beauvoir, accompagnée de sa lettre, du poème qu'elle aimait et de photographies de ses toiles prises au musée Würth à Erstein, certaines dialoguent avec les robes de la styliste Cléone.
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Pour citer ce texte illustré & inédit
Françoise Urban-Menninger, « Ma rencontre avec Hélène de Beauvoir » avec cinq photographies par Claude Menninger, Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER-PRINTEMPS 2025 | NO I « Inspiratrices réelles & fictives », 1er Volet, mis en ligne le 7 mai 2025. URL :
« J’ai beaucoup étudié les philosophes et les chats. La sagesse des chats est infiniment supérieure. » Hippolyte Taine
Le chat a toujours occupé une place dans la littérature même s’il a été persécuté du Moyen Âge à la Renaissance. Chez les Égyptiens, il était un symbole divin. L’amour de la Reine Victoria pour l’Égypte l’avait porté à adopter deux Persans bleus et depuis, le chat du statut de suppôt de Satan au Moyen Âge à celui d’animal de compagnie en Europe.
À part La Fontaine, beaucoup de poètes et écrivains comme de Baudelaire, Guillaume Apollinaire, Paul Éluard et bien d’autres ont rendu hommage au chat. À cela s’ajoute Éliane Biedermann avec son nouveau recueil « Scènes de Chats » où les félins sont campés comme de vrais personnages. Ce sont des chats de caractère qui ont leur langage propre à eux que l’auteure en bonne observatrice a su si bien décrypter. Y a-t-il sur terre quelqu’un de plus propre qu’un chat ? La réponse est contenue ou insinuée dans les vers suivants :
« Après ses escapades
toilette minutieuse
du chat sur mon lit »
Nul endroit n’est sans doute inconnu à un chat, donc le lit de sa maîtresse ne subit guère l’exception. Aucune place ne saurait lui être interdite par amour.
La poète sait également décoder la signification de tous les ronronnements de ses différents compagnons à quatre pattes.
« Coups de patte insistants
ronronnement
le chat a faim »
N’est-ce pas que les chats éprouvent des sentiments comme les humains ?
Il est indéniable que la jalousie n’est pas propre qu’aux humains. C’est ce que dénotent les vers suivants :
« À la vue du chat jaune
mon chat se hâte de rentrer
Jalousie »
Offrir son premier trophée à sa maîtresse n’est pas chose futile. Il va sans dire que le félin éprouve de la fierté en cette circonstance. Et Éliane Biedermann de convenir :
« Première souris
Apportée sur le perron
Fierté du chat »
Mais il y a un moment malheureux qui est consigné dans ce recueil de haïkus : c’est quand la Camarde est venue lui ravir sa compagne tant aimée :
« La mort t’a emportée
petite chatte
dans l’infini du cosmos »
Éliane Biedermann a su décrire les chats dans tous leurs états : chat mélancolique, chat en méditation, chat interrogateur, chat aux aguets, chat dormant, chat circassien. Mais chat alors !
Le chat épargne de la solitude, apaise les maux, sa présence aide à vivre avec mais ne les guérit pas. C’est ce que l’on peut comprendre à la lecture de recueil de Haïkus intitulé : « Scènes de Chats ».
Scènes de chats Format : 15 X 21 Nombre de pages : 64 ISBN/EAN : 978-2-38638-150-8 13 euros Eliane Biedermann Chat aux yeux d'ambre après sa course nocturne vient dormir près de moi Chaton vif e...
Maggy De Coster, « Éliane Biedermann, « Scènes de Chats », Haïkus, Illustrations de Iza Bouvier, Éditions Unicité, 2025, 62 p. 13€ », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER-PRINTEMPS 2025 | NO I « Inspiratrices réelles & fictives », 1er Volet, mis en ligne le 2 avril 2025. URL :
Le Premier poème est une naissance, une prémisse, une aurore. Années soixante. Mon professeur de lettres, Jean-Pierre Koffel, m’offre le numéro inaugural de Souffles, une revue littéraire sortie de nulle part. Les institutions politiques, universitaires, mandarinales sont prises de cours. Une déflagration de mots, de concepts, de métaphores. Souffles sent le souffre dès sa première parution. Il circule, comme un talisman littéraire, dans les établissements scolaires. Je lis, en parallèle, Les Illuminations d’Arthur Rimbaud. Je me dis : le poète visionnaire a trouvé ses véritables complices. Le poème, fenêtre ouverte sur l’innombrable, l’incommensurable, l’inépuisable. Le poème, messager de l’indéfinissable, de l’inimaginable, de l’ineffable.
Quelques recueils, volcans décrochés de la terre marocaine, archipels aux confins de l’océan atlantique. En 2022, réveil en cascades d’émotions ensevelies. Je reçois Étoile dormante de Mostafa Nissabouri, recueil de recueils, Aube, Approche du désertique, complétés des poèmes Préludes, Éphémérides, Station de la dune blanche, Épitre de l’île déserte.Dans l’infini, nuls tenants, nuls aboutissants, nuls conclusions. Juste des préludes. Des préambules. Des liminaires. Inaccomplis. Les mystères de l’indicible demeurent impénétrables. Le génie poétique n’y peut rien. Le désert n’offre que ses mirages. Des oasis volatiles. Des images inutiles.
Je détourne le premier poème, Exorcisme de Mostafa Nissabouri, paru dans le premier numéro de Souffles. Je déclame. Je scande. Je cadence. Je ponctue. J’écarte les ambivalences tactiques. Je désécaille les vers hermétiques. Je sauvegarde la rythmique. Dérive. Rappel obsédant de l’autre rive. Oralité thérapeutique. Après tout, les sorciers se connectent aux esprits en prosodie. Résonance lointaine. Traumatisme historique. Exutoire onirique. Réminiscence bleue, marine, cathartique. Puis, j’abandonne. Le poème se fossilise dans son époque. Poème tailladé de blessures, de meurtrissures, de déchirures. Pourquoi l’avoir lardé de gravelures, d’ordures, de souillures ? Rébellion mêlée de transgression. Empreinte irréductiblement réfractaire de Mohammed Khair-Eddine.
Je me résous à citer le poème Horoscope de Mohammed Khair-Eddine. À lire entre les lignes, entre les mots, entre les lettres. Dans ses silences forcés. J’ai retiré deux petites strophes, superflues. Jean-Pierre Koffel nous disait : « Un poème est achevé quand il n’y a rien en moins, quand il n’y a rien en trop.».
Horoscope.
Par Mohammed Khaïr-Eddine.
La roue du ciel tue tant d'aigles hormis toi Sang bleu Qui erre dans ce coeur oint de cervelle d'hyène Voiries simples ?
Du mica dérive une enfance fraîche Scinques mes doigts de vieux nopal En astre noué péril à mes nombrils Vieux nopal Mal couronné par mes rêves de faux adulte Sans chemin Le simoun ne daigne pas réviser ma haine Pour qui je parle de transmutations en transes Pour qui j'érige un tonnerre dans le mur gris du petit jour
La roue du ciel et les pucelles à bon marché Par les barreaux fétides de la cage de ma gorge Par ma voix de marécage endossant subrepticement Une histoire d'anse perlière Par le lait amer des pérégrinations
Je vous crève famines de pygmée Dans un rythme où les mains se taisent Je vous écrabouille Hommes-sommeils-silos-roides Vous dégueulez nos dents blanches salissant La vaisselle onéreuse de par mes sangs sacrés Du midi exigu d'où fuse mon tertre populeux
Terre sous ma langue Terre Comme la logique du paysan Silence sciant les têtes de lunes tombant Dans mes caresses de serpent Je mors à même les lèvres noires du douanier Giclé d'un hors bâtard de seps corruptible Reste ami quand même Canaille de tous temps De tes serrements d'algue vétuste De tes normes De tes soldes de nom ayant gardé Un éclat du pur cristal des noms de ces bouges
De tes vingt jambes De ton humidité Sors comme une aile
À partir de 1960, après l’enthousiasme de l’indépendance, l’expérience exceptionnelle du Toumliline, l’effervescence théâtrale portée par les maisons de la jeunesse, la société marocaine plonge dans le malaise culturel. La pensée critique se criminalise. Après la révolte lycéenne de 22-23 mars 1965, que nous avons initiée dans une classe d’excellence au lycée Moulay Abdellah de Casablanca, dont s’occulte notre paternité, la revue Souffles se constitue comme une fabrique autonome. Abdelatif Laâbi en est la cheville ouvrière. Mohammed Khaïr-Eddine et Mostafa Nissabouri en sont les plumes guerrières. Des poètes et des artistes bricolent leurs propres outils de communication pour sortir de l’anonymat. Ils mutualisent leurs faibles moyens. Ils pratiquent l’insubordination collective, l’insolence constructive, l’interactivité créative. Le Premier poème avec ses audaces, ses provocations, ses maladresses, vaut toutes les productions suivantes.
L’année de la rupture est, sans conteste, 1964. La parution du manifeste Poésie Toute, de Mohammed Khaïr-Eddine et Mostafa Nissabouri, un bulletin de huit pages. Suivent en 1965, à l’initiative de Mostafa Nissabouri, deux cahiers de seize pages, plutôt deux carnets, intitulés Eaux Vives, sans images, avec des poèmes, en cent exemplaires. Ils sont restés gravés dans ma mémoire. Je me les étais procurées à la Librairie des Ecoles de Casablanca.
Comment ne pas penser à Abdallah Stouky (1946-2022) ? Abdallah Stouky, journaliste efficace, éditeur perspicace, penseur visionnaire, pédagogue sémillant, membre du comité de rédaction de Souffles. En 2016, Abdallah Stouky, cloué dans un lit d’hôpital, témoigne sur l’éradication de Souffles : « Je voyais bien que Souffles vivait ses derniers trimestres, qu’il changeait de nature, de ligne, de sensibilité. On me confiait, sous le sceau du secret, avec des airs empruntés, que Souffles se faisait hara-kiri. La responsabilité du coup de barre revenait à Abraham Serfaty, présenté comme un marxiste extrémiste en rupture de banc, activiste déraisonnable, agitateur dangereux. Il aurait subjugué Abdellatif Laâbi en le métamorphosant en instrument de gauchisation. On connaît la lourdeur cruelle des sentences. Aux yeux de la justice marocaine de ces temps exécrables, c’était le prix à payer pour déviation idéologique. La collection complète de Souffles fut arborée comme preuve à charge. On a cadenassé nombre de militants d’Ila Al Amam et du mouvement du 23 Mars, que l’on savait inoffensifs, pour la plupart dérisoires jobards et jocrisses dépassés par les événements. Le poète-cinéaste Ahmed Bouanani, corédacteur de Souffles, résumait nos espérances : « Nous avons d’abord bâti dans le sable / Le vent a emporté le sable / Nous avons bâti dans le roc / La foudre a brisé le roc / Il faut maintenant qu’on pense sérieusement / À bâtir à partir de l’être humain ». La revue Souffles, unique et singulière, essentiellement irriguée par les ressources fertilisantes de la langue, aura finalement été « une cabine de commande de l’imagination créatrice », un météore fécondateur, sans postérité » (Abdallah Stouky).
Abdallah Stouky, fin analyste des permanences vivantes de la culture populaire, n’a cessé d’en révéler les richesses créatives, singulières, ingénieuses, judicieuses, que l’ethnologie coloniale classait dédaigneusement dans le folklorisme. Je retiens un exemple parmi mille, la halka, étymologiquement cercle, théâtre à ciel ouvert, accessible au tout venant. Dans la société marocaine, légendairement hospitalière, réputation démesurée par les temps qui courent, la culture ne se marchande pas. « Certains considèrent toujours la halka comme un spectacle mineur. Et pourtant, c’est un théâtre authentiquement marocain. Jusqu’à quand s’obstinera-t-on à n’appeler théâtre que les dramaturgies occidentales. Les acteurs improvisent avec beaucoup d’inventivité. La troupe, composée de quelques personnes, entre quatre et sept, se passe de décor factice. Les costumes et les accessoires font fi de toute vraisemblance. Les rôles féminins sont tenus par hommes affublés de robes. Les musiques et les bruitages s’improvisent. Des comédiens, virtuoses dans les rôles de bouffons, de pitres, tel Bak’Chich à Marrakech, acquièrent une renommée au-delà des limites régionales. Dans la halka, les comédiens utilisent des procédés plus efficaces que la rupture pure et simple de l’action. Des spectateurs peuvent s’intégrer au spectacle » (Abdellah Stouky, Où va le théâtre marocain, revue Souffles, numéro 3, 1966).
Le Living-théâtre américain s’est inspiré de la halka, de la transe gnaoua. Essaouira, Tanger, base arrière de la Beat Generation, étaient les destinations favorites de ses fondateurs. J’ai eu le bonheur, avec Georges Lapassade, de les accompagner au Festival d’Avignon en 1968, où leur intervention tonitruante a secoué les institutions établies. Julian Beck, sachant que j’étais marocain, me parlait sans cesse des vertus curatrices, inspiratrices, purificatrices du kif. Paradise Now, Le Paradis ici et maintenant, préconisait cette année-là, la suppression de l’argent, des frontières, des cartes d’identité, des passeports, la consommation libre de la marijuana. Les procès outre-Atlantique de Julian Beck et de Judith Malina en ont fait des héros de la désobéissance civile, dans la tradition philosophique, écologiste, anarchiste américaine d’Henry David Thoreau (1817-1862).
Je revoyais épisodiquement Abdellah Stouky quand il passait par Paris. La tentation de s’y installer définitivement l’a un certain temps taraudé. Nous avons repris contact téléphonique jusqu’à ses derniers jours. On me rapporte que sa bibliothèque, patiemment, passionnément constituée, a été dispersée, honteusement brocantée, mise à l’encan. Il nous arrivait de chiner chez les bouquinistes le long de la Seine. Il me disait que sa bibliothèque était son bien providentiel. Que fait la Bibliothèque Nationale, que font les Archives du Maroc, si cette vigilance leur échappe ?
La revue Souffles, est en soi une révolution culturelle. Elle se libère résolument du complexe d’infériorité inoculé par le colonialisme. Elle considère la langue française comme un patrimoine humain, et non un butin de guerre comme l’a suggéré agressivement, Kateb Yacine. Souffles, réaction vitale contre l’étouffement, introduit une nouvelle esthétique diversitaire. Jeudi, 27 janvier 1972, la police marocaine exécute à l’aube un coup de filet sur tout le territoire. Des poètes, des artistes, des enseignants, des étudiants sont raflés. Abraham Serfaty et Abdellatif Laâbi figurent en tête des cibles. Abdellatif Laâbi est torturé, condamné à dix ans de prison. Abraham Serfaty passe à la clandestinité pendant deux ans. Il est finalement arrêté, supplicié, incarcéré pendant dix-sept ans. Les intellectuels sont laminés. Les campagnes d’alphabétisation sont bloquées. Les études de philosophie, d’anthropologie, de sociologie sont prohibées. Demeurent les érudits traditionnels, les technocrates opérationnels, les folliculaires conventionnels.
Je revisite le premier numéro de Souffles. Euphorie contestataire des années soixante. Beaucoup de rides. De belles rides de vieillesse. Les contributions de Mohammed Khair-Eddine sont toujours aussi vives. Il écrit à Mostafa Nissabouri. Digest : « Nous sommes des aigles ou non ? Je crève d’asphyxie. Je souffre de vivre dans ces bas-fonds avec une meute de chacals, dévoreurs des vieilles brebis du seigneur. Leurs problèmes ? L’argent, la bouse, le chiendent, le froid. Ce choc me fait entrevoir le vrai gouffre. Je reprends mon travail. Je projette un récit complexe, où délire et poésie se confondent. J’ai du phosphate. Aux consciences de s’ouvrir aux vices en effritement. Je suis quasiment sacrifié, par saccades. Mon désarroi ne se voit pas. C’est une poignée de baroud prête à sauter. Nous devons nous imposer. Nous dénoncerons les canibalisateurs du peuple. Nous attirerons l’attention des siphonneux, des calamiteux, des crocodiles, des victimes, des apprentis-sorciers, des hypnotisés. Ceux, parmi nous, qui se réclament de l’avant-garde se leurrent. L’avant-garde est africaine » (Mohammed Khair-Eddine).
En Mai 2024, Mostafa Nissabouri autoédite La Variable poétique en premier. Une amie me l’envoie. Se tamise l’essentiel, la nature et l’écriture. « On se réveille un matin avec l’intention d’interrompre les visites, quelques fleurs à la main, aux phrases convalescentes » (L’Épître de l’île déserte). Il faut permettre aux phrases, délivrées des emprises phallocratiques, leurs métamorphoses ascensionnelles, leur reconversion en étoiles éternelles. Quête du poème cosmique, sans ancrage, sans amarrage. S’émerveiller des splendeurs minérales, végétales. S’immerger dans l’immensité océane. S’abstraire dans la nitescence sidérale. Heureux celui qui a, pour unique vêture, l’habit de poète.
Mustapha Saha (texte & peintures), « Mostafa Nissabouri. Le premier poème »,Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER-PRINTEMPS 2025 | NO I « Inspiratrices réelles & fictives », 1er Volet, mis en ligne le 10 mars 2025. URL :
J’ai voulu offrir L’Apprenti sorcier de François Augiéras à l’essayiste Christian Ficat qui l’avait déjà. Il n’avait jamais entendu parler de Francesca Yvonne Caroutch qui a tant fait pour l’auteur de Domme, pour qui elle avait une idolâtrie amoureuse, jusqu’à le nommer « la verge d’or ». Le nom de Francesca Yvonne Caroutch n’apparaît dans aucun article sur Augiéras de l’encyclopédie en ligne qui trahit parfois et uniformise tout le temps. L’inversion de la sagesse des femmes opère savamment, constamment. En revanche, les noms virils que Francesca reliait à l’œuvre de François Augiéras y sont : Gide, Placet, Fanlac, Chalon... L’homme se fait homme, la femme enfante l’homme et connaît l’extase charnelle, distincte de l’œuvre créatrice. Nos vies spirituelles sont nécessairement usurpées.
Dans sa chambre à coucher du 28 rue de Poissy, Francesca m’a fait écouter la voix de François Augiéras au moyen de l’unique enregistrement d’un appel téléphonique en provenance d’Algérie. Cette voix de feu et de cendres destinée à Francesca portait la tension du désert. Elle était non seulement maîtrisée, comme on le fait avec un taureau, mais encore orientée pour la poétesse parèdre. « L’Orbe de la Licorne » était le nom du cercle littéraire de Francesca.
Elle m’a associée à Augiéras par divination poétique. Leurs visages avaient le type asiatique que j’avais aussi avant l’entrée au collège. Partie vivre et enseigner avant l’âge de vingt ans dans l’oasis de Gardhaïa, je lui rappelais l’oasis d’El Goléa. J’avais dans mon cœur l’état mystérieux et pur de l’Algérie, décrit par François Augiéras. Ce qui aiguisait la passion spirituelle de Francesca pour moi. Elle m’a tellement parlé de lui. Dans mes mansardes des Filles du Calvaire, le portrait de François de trois quart avec un chapeau de cow-boy avait une forte charge émotionnelle. Son sourire me rappelait le désert d’Algérie. Dans cet exil, les eaux secrètes au fond de l’âme ont investi mon cœur. Francesca est venue un jour dans ces mansardes au sixième étage sans ascenseur, que je venais de réunir en cassant un conduit de fumée qui appartenait à l’essayiste Henri de Maistre. Un architecte voué à la connaissance ésotérique de Paris contrôlait ces travaux. Et il a reconnu ce visage, entre les fenêtres du minuscule bureau sous mon grand lit en mezzanine. Il m’a confié des connaissances qui le passionnaient alors que son emploi d’architecte de l’immeuble l’ennuyait. Tout en montrant un savoir fait pour en imposer, il était gentiment incompétent en matière de conduits de fumée. Février 2025, pourquoi L’Apprenti sorcier avec la découverte du Dr Rouhier, le fondateur des éditions Véga ? Je n’avais jamais pu le lire, ni Domme, car la force poétique de cet écrivain éclaire le vide. Le temps est détruit. Je n’ai aucune complicité avec les scènes de flagellation, ni avec les combats de la virilité.
L’Apprenti sorcier a suivi immédiatement ma lecture du prodigieux Henri Rochefort, Les Aventures de ma vie. À la barbarie d’État succède la description de rapports transgressifs (homosexuel et pédophile), où la femme est désignée comme « l’ennemie » (et parquée avec ses enfants dans le village d’Iérissos, dans Voyage au Mont Athos). Pur « hasard » : ce que la délation complotiste du gouvernement d’Emmanuel Macron prend à présent pour cible est la pédérastie qui est partie prenante de l’œuvre littéraire d’Augiéras. Dans l’émission télé qui vient de faire le tour de la planète, le nom d’André Gide n’est pas prononcé correctement : les journalistes accusateurs disent « guide », beau lapsus...
Le génie de François Augiéras est un sommet de l’écriture car il est l’Esprit de la Nature. Bien sûr, il est « vieux comme le monde » (Jean Chalon). Augiéras revendique non seulement l’extravagance mais encore la délinquance érotique telle une délivrance. Qui peut dire qu’il va trop loin ? Ceux qui censurent Les Deux Étendards, la grande parabole sur le Bien et le Mal, où la poétesse Simone Chevalier est assignée à l’autel du sacrifice. Un livre banni, comme le sage Henri Rochefort déporté à Nouméa par ceux qui jugent, condamnent par des pétitions, dictent la norme vu qu’ils sont hors nuances. Ainsi, on lit Histoire d’O…
Alors Augiéras profane ! Augiéras est un écrivain maudit. Jean Chalon a pris un grand risque en citant un poème de Jean Cocteau dans sa préface au Voyage au Mont Athos de François Augiéras : le « sang du poète » n’est pas l’écriture de Cocteau mais vraiment celle d’Augiéras. « La verge d’or » de Francesca Caroutch est un archéologue qui viole la paix des tombeaux. Il est juste qu’il soit occulté puisque sa mystique du monde vivant sublime les contraires. Pour avoir aimé de tout son cœur, il est délivré des contraintes, et après un infarctus, il s’est dissout devant un chaudron, à l’abri d’une cavité rocheuse. Leur fin de vie, à tous deux, fut atroce. Francesca restait trois jours sans dormir. Elle fut violée dans un asile près de Béziers. Ces morts lentes et dégradantes sont la face inverse du grand amour ravi par la poésie investie d’une vie intérieure, tels que la rivière, le rocher, la cavité... Alors que l’humanité transforme la Nature en nécropole, à l’heure où la barbarie a ravagé Israël le 7 octobre 2024, L’Apprenti sorcier me fait retourner àAlep. Le poète Joël Vernet, ami de ma traductrice Ketty Salem, a publié L’Aventurier radical, un essai sur Augiéras, exilé, vagabond, ermite flagellé, illuminé « sauvage » qui a ouvert comme ultime porte « le Livre ». Cet objet rejeté par les adeptes du paganisme est bien l’offrande de grande valeur que François Augiéras, véritable initié uni à la poétesse Francesca Yvonne Caroutch, a fait à cette humanité qu’il voyait en train de mourir, pour donner vie à des êtres humains reliés au Ciel. « Tu es fort », constate le prêtre.
Les rites élaborés de L’Apprenti sorcier me font voir différemment l’Amour de Francesca, les leçons qu’elle m’a transmises telles un champ de soleils. La valeur extrême de ce récit est de donner une voix sans filtre à la Nature. Le Grand Illuminé de Domme force à l’éveil. Sa cérémonie d’abandon l’ouvre accès à une poésie d’Apprentie sorcière, et sourcière, disait-on pour Else Lasker-Schüler, l’immense poétesse placée dans l’ombre de Kafka.
Athanor et ciboire sont à étrenner, Doux Maître
dont je suis à la fois l’Adepte et la Déesse.
De la fin’amor de l’Esprit de l’Univers,
je m’évide dans Paris où je m’évade.
Dans la grotte sans fond du Poisson
ondoie l’Horizon sans borne.
Et s’écoule l’Amour tout autour
de l’autel des combustions premières
Là, le Maître de la Crypte écoute
le chant de l’Initiée des Sources.
*
* *
Combattre le Mal en moi
la barbarie l’entre-dévoration le cannibalisme
tout ce qui va de pair avec la poussée de la végétation
la force inéluctable des saisons
les fleurs, les arbres et la neige dans l’embrasement
solaire venu des premiers âges
m’offrir l’abondante corbeille
de plantes et d’oiseaux embaumant ta peau
dans un Ciel où les vrais rêves
courent, délicieux, de la Corne du Dieu.
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Pour citer ce texte illustré & inédit
Camillæ ou Camille Aubaude (article & photographies),« Francesca Yvonne Caroutch, François Augiéras et l’apprentie sorcière », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER-PRINTEMPS 2025 | NO I « Inspiratrices réelles & fictives », 1er Volet, mis en ligne le 5 mars 2025. URL :
L’association SIÉFÉGP publiera en juin 2026 son anthologie livresque composée de vos écrits poétiques sur le thème « Liberté » du festival Le Printemps des Poètes 2026.
SIÉFÉGP, LE 2 AVRIL 2026
APPEL PERMANENT À ARTICLES ENCYCLOPÉDIQUES POUR NOTRE ENCYCLOPÉDIE UNIVERSELLE ET NUMÉRIQUE (LANCÉE EN 2012) SUR LES POÉTESSES (FEMMES POÈTES, POÈTES, POÉTRIDES, ETC.) DE TOUTES LES PÉRIODES, ET DANS UNE OU PLUSIEURS LANGUES. CHAQUE ARTICLE DOIT PORTER SUR LA VIE, L'ŒUVRE ET LA POSTÉRITÉ DE LA CRÉATRICE CHOISIE.
SIÉFÉGP, 18 FÉVRIER 2025
Crédit photo : Visuel pour le 2 avril ou la la Journée mondiale de sensibilisation à l'autisme. Capture d’écran réalisée par LPpdm d'une image libre de droits diffusée sur un réseau social.
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