5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 16:38

 

Megalesia 2020 | Le néopaganisme & la sexualité dans la culture populaire du XXIe siècle | Florilège de textes poétiques 

 

 

 

 

Eurynomé (Une heure du matin)

 

 

 

 

Gaëtan Bros

 

 

Crédit photo :  "Eurynomé avec plusieurs personnages de la mythologie", domaine public, Wikimedia. 

 

 

Ce long poème d’un seul tenant est inspiré d’une cosmologie pélagienne. Il appartient au manuscrit “Insomniaques” qui travaille des images nocturnes.

 

*






 

JE VOIS L'ABONDANCE PARMI LES PAS,

LE MIEL DE TOUTES PAROLES,

LES MANNES SUR L'ENSEMBLE DES PAUMES,

 LAIT RUISSELANT SUR LES ROCHES,

L'OR DES LUMIÈRES, L'ARGENT DE LA NUIT,

JE VOIS LA PROFUSION QUI TISSE LES CŒURS DES VIVANTS DISPARUS, 

À VENIR,

JE VOIS LES MIRAGES DEVENIR CHAIRS ET LES CHAIRS RETOURNER AUX SOUVENIRS,

 NE VOIS PLUS RIEN ET CET ORACLE COMBLE D'UNE LOUANGE









 

I




 

À l'orée de l'extase, exténué par délivrances, escompté par les crépusculaires tourments, je m'échappe aux hasards des brises fraîches de novembre.

Elles m'entraînent au bord d'un océan,

il feint d'être infini,

j'en demeure la dupe, heureux en l'ignorance des sépultures.


 

Sur une jetée longue de tous les radeaux que furent et seront les êtres, la grande fabulatrice jongle. Eurynomé,  duels cœurs,  simulés sublimes. Immense falsificatrice, disparition au sein des présences, elle jongle. Entre ces doigts fins, les suggestions se muent tour à tour en tables d'émeraudes, en pièces à l'avers et au revers lisses, en balance soupesant choix et jugements, en miroirs sans tains et confessions intimes.

ô comme ces simulacres ordonnent le monde !

ô comme la beauté de cette saltimbanque des misères évoque le soir !


 

Je lui fais l'obole de ma vision pour décroiser les errances,

en l'espoir que cet enfant des chaos repose en terre des feux,

que son corps dilapidé essaime les autels en tous les cœurs.

Elle reçoit ma révérence en métamorphose, la rédime d'un sourire des Sibylles.





 

Elle désigne : 

 

"Glaneurs des ténèbres, tu tâtes les parois d'une caverne sans ombre ni lumière" 

et la ligne de sa voix s'y brouille en écho

(et déjà je ne sais plus ce que je vis)

 

me désigne :

"Tu tâtes et tu penses que tu touches, tu penses et tu songes que tu penses. 

Quel rêve est cela ? Ne devines-tu pas le cauchemar ?"

 

(Et déjà la férule de son spectre fait vaciller les certitudes à l'orée des fumées)

 

Hère des béances, elle danse, 

 

"Est-ce la grâce d'une clarté trop vive qui te rend aveugle aux lueurs ?"

"Malgré l'évidence des corps, les braseros des croyances s'éteignent." 





 

Le filet souple des créances se résorbe aux confins et ses paroles résonnent en prophéties troubles

(et déjà elle manipule parmi les autres mirages le don dont je fus la dépossession)










 

Hère des béances, elle danse :


 

"Le cosmos est insoutenable, Personne le soutient, personne ne le soutient", 

"Il faut. Il faut entendre ce qui ne peut l'Être :

 

Le monde s'y montre monstrueux. 

 

La mort y meurt et ne mord qu'en ténèbres.

 

L'amphibolie déracine tous les dires."



 

Elle entame une ronde sur les flots, entonne l'incantation des flux — mèches rousses confondues avec l’émeraude des vagues délassées l'eau s'embrase, l'azur s'emmêle contre les terres.














 

II









 

ELLE non plus ne dort  

 tangue malgré les digues, désigne le ciel vide, pétrit l'abandon et vitupère :

 

"L'Amour est Amour.

Il tient ce qui ne peut Être.

Le monde ne perdure que grâce à l'Amour et à cause du monde, l'Amour se meurt"

 

Prononce-t-elle, prononce-t-elle, prononce et les allusions s'égrainent sur les lèvres outrées d'intrigues, transparaissent au gré du battement des cils,

acquièrent la présence des regards


 

 (comment valsent les paumes,  la fuite de leurs lignes au-delà des miroirs ?)













 

Je hâte la marche sur ses pas, survole l'océan vers l'autre parole.

Sa chevelure se diapre des ferveurs, s'allonge le long des ressacs, s'altère en mélopée :

 

"L'Amour languit ! L'Amour se meurt ! Vains assauts contre l'érosion ;"  

 

 "étreintes sous les ramures d'un saule chuté en une rivière, aux angles des places pleines, désertes, étreintes folles sur les torrents des alcôves, s'étiolent, s'éteignent,

quelles que furent les ardeurs ; ce giron ondoyant où les soufres s'aboutirent, où  jaillissements dépeçant routes et gestes s'achevèrent, n'est déjà plus que poussières.”

 

(Désirs, réceptacles flétrissent mêmement, quels que pussent être l'adulation et dévotion aux stèles)














 

"La lignée des mères échouée en le corps allongé, la lignée des filles en surgissant, et pour les malheureux les draps désolés des ruminations ;"

 

"Le ventre oblong d'une femme adorée comme sel des astres pointant l’ailleurs ;

le miracle du nouveau-né dont le vagissement de terreur semble se rasséréner aux sons tendres d'inconnus ;

(mère, Père, ancètres encore inconnus)

 

les prochains adossés aux progénitures telles les cathédrales aux abscons...

Les sourires de nos enfants, il faut trouver le beau où peut être jamais il ne fut, pour tenir son enfant à bout de bras, émerveillé, sûr d'enjamber les déluges, convaincu d'être fer de lance dépeçant les néants”

 

"l'ami, le labeur, les contemplations absentes ;

l'Amour, mon dieu, l'Amour dépérit, c'est certain"




 

les aboutissements ourdissant, sourdissants, assourdissants : atermoiement qu'est l'existence !














 

"Les foyers devant lesquels nous nous tenons par l'épaule ;

l'ivresse par laquelle nous tutoyons les gouffres qui s'étendent sans fin entre les étoiles

et lorsque nous fendons les montagnes, 

que nous goûtons la puissances des démiurges et destructeurs ;

ces outils qui fascinent et occupent nos sexes et mains ;

divertissements, fards de mortel, fibres de cosmos,

et encore,

 

les dérilections de l'éternel étranger perdu à jamais pour toutes les langues ;

les tyrans, les prophètes et laboureurs ;

ah mon dieu, l'Amour va mourir,

les réprouvés comme les bienheureux s'absenteront à jamais,

les livres et tombes demeureront suspects aux silences,

sans remparts sans sauveur, sans futur, ni passé"














 

Et à moi de balbutier malgré ombres circonvenantes,

et à moi de conjurer la tempête des défaillances,

et à moi d'hurler contre l'hourvari des mépris  :

 

"Dieux, existez ! Je vous l'ordonne ! 

 

Que les sources de l'Amour jamais ne tarissent,

 

qu'elles vous astreignent plus que Léthé et le Styx

 

Que le fil des Parques sourde de l'écheveau d'airain

 

Que les mèches divines soient cascades de glaise

 

Que Nadir et Zénith se tiennent par la main"














 

Ma prière échoit sur les galbes moirés de déèsse dénudée. 

 

La mer s’ombre.

 

Vaincu, réduit en ventriloque hébété, pillé par les multitudes, je suis le souvenir d'un songe. 

Songe d’une ombre, elle proclame, elle est innombrable, elles proclament:

 

"Le monde vacille en tristesses et toujours s'achève par l'habitude."

Elles dansent sur les abysses, surnagent au sein des terribles

et me traînent pantelant en l'apnée hallucinée



 

Et moi de transmettre les sons dissonants en délire :












 

"Le monde vacille en tristesses et toujours s'achève par l'habitude."

 

"Ces trajets usuels qui nous disent avant que nous ne parlions,

ces concrétions éreintent les marges de la vie jusqu'aux effritements,

châteaux des sables contre la mer,

murs malgré les déserts

et nous agitons les hochets du libre pour tenir les troupeaux

en illusion du pasteur qui dirait l'ailleurs,

d'un nombril enraciné par-delà l'origine,

d'un chemin vers le lendemain,

d'une pâture fraîche pour le quotidien.

 

Ah espoir grégaire,

les moissons des plaines des douleurs jamais ne suffisent"
























 

"Les ancêtres enfin, ces mangeurs des racines de nos rêves, 

nous réclament de leurs tombes.

Eux-mêmes ignorent que leurs ombres ne résonnent qu'en mur de cénotaphes.

Ils sont absents

et leur os ont beau tinter en fanfare au centre de chaque fratrie, 

séduire peuples, sertir empires,

ils sont dénués, dénués des sens,

leurs os ne sont qu'instruments indifférents à concasser le blé ou à tuer le frère.

Vide, vide et nous portons leur voix parce qu'elle est nôtre."













 

(Vertige des méditations lunaires déliées des astreintes des jours, qui n'ont cure des contraintes utiles,

méditations éthérées qui s'infectent du bacille premier

dont nous provenons, POURTANT, selon les souvenances de la mer.

 

Les marées fond chanceler la cohérence de nos corps en les indiscrètes insinuations.)












 

III








 

Ma vision décline entre les brumes.

La somnolence lézarde les révélations.

Enfin, la cohue balbutiante des rues achève de m'éveiller :

 

mon plafond parcouru par les gris fugaces des mâtines

 

l'air opaque des sueurs nocturnes           




 

je suis seul


























 

Où est-elle ? Ma maîtresse sublime, où est-elle ? Ma dilution soufflée.

Où es-tu ?

Je me languis de toi, me meurs en la pénombre précédant l'aurore.

Prêtresse liquide, tu disparus avec l'incandescence du songe

sans que trace ne demeure.









 

Elle n'eut dû être que cauchemar.



 

Cauchemar à desceller les sentences des granits, à outrepasser les dictats faucheurs. Cauchemar.

Oui sans nul doute ce ne fut qu'un cauchemar




 

Jamais n'ai-je dû quitter mon lit

Jamais je n'ai marché sur les eaux

Jamais je ne fus autre chose que ce corps livré aux primes lueurs, endolori des vécus, tiraillé par le nécessaire des survies, ce corps, mon corps.












 

()














 

(J'ai perçu l'abondance parmi les pas, miel de toutes paroles, j'ai perçu, perçu les mannes sur l'ensemble des paumes, le lait ruisselant sur les roches, l'or des lumières, argent de la nuit.)

J'AI CRU, J'AI ENTRE APERÇU L'ORGE DE LA TERRE PRÉVENIR LES FAIMS DU MONDE,

LES PANTHÈRES SE SERRER CONTRE CEUX QUI AURAIENT EU FROID,

LES OISEAUX DÉROBER L'ATTENTION DE CEUX QUI EURENT CÉ AUX DÉSESPÉRANCES,

J'AI CRU APPROCHER UNE EXISTENCE QUI N'EST PAS NÔTRE

ET JE ME LÈVE VIGOUREUX AVEC L'AUBE,

ÉRUPTANT SOUS LES SOLEILS SAIGNANTS.

 

*

 

***

 

Pour citer ce poème

 

Gaëtan Bros, « Eurynomé (Une heure du matin) », texte inédit, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiquesMegalesia 2020|I- Le néopaganisme & la sexualité dans la culture populaire du XXIe​​​​​​ siècle, mis en ligne le 5 juin 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/megalesia20/gb-eurynome

 

 

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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 16:55

 

Megalesia 2020 | Biopoépolitique | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes, hommages, etc. 

 

 

 

 

George Floyd

 

 

 

Dina Sahyouni

 

 

 

 

Crédit photo :  Cœur noir, domaine public. 

 

 

De toutes les couleurs suis-je

en amoureuse de la diversité j'érige

l'unique patrie des plumes rémiges

libres d'écrire ton nom sur les vestiges

des civilisations où la haine voltige

fidélité oblige, de toutes les couleurs suis-je.*

 

 

* Texte écrit en mai 2020 et dédié aux victimes des violences policières et de la haine, DS.

 

***

 

Pour citer ce poème

Dina Sahyouni, « George Floyd », texte inédit, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiquesMegalesia 2020mis en ligne le 2 juin 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/megalesia20/ds-george-floyd

 

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28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 17:02

 

REVUE MDV | N°1 | Célébration | AS | Spicilège

 

 

 

 

L'oreiller d'un enfant /

 

La almohada de un niño

 

 

 

 

 

Marceline Desbordes-Valmore, traducido por español por

Maggy de Coster

​​​​Site personnel

Le Manoir Des Poètes

 

 

 

L'oreiller d'un enfant

 

Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,
Plein de plume choisie, et blanc ! et fait pour moi !
Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,
Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi !

 


Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mère,
Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir ;
Ils ont toujours sommeil. Ô destinée amère !
Maman ! douce maman ! cela me fait gémir.

 


Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges
Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien.
Seule, dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges,
Je te bénis, ma mère, et je touche le tien !

 


Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première
De l'aube ; au rideau bleu c'est si gai de la voir !
Je vais dire tout bas ma plus tendre prière : 

Donne encore un baiser, douce maman ! Bonsoir !

 

Marceline Desbordes-Valmore

 

   

   

 

La almohada de un niño

 

Querida almohadita, suave y cálida debajo de mi cabeza

Llena de plumas elegidas, y blanca ¡Y hecha para mí! 

Cuando uno tiene miedo del viento,  los lobos;  la tormenta,

Querida almohadita, ¡qué  bien duermo contigo!

 

Muchos, muchos niños pobres y desnudos, sin madre,

Sin un hogar, nunca tienen una  almohada para dormir;

Todavía tienen sueño. ¡Oh amargo destino!
Mamá ! ¡dulce mamá! Eso me hace gemir.


 

Y cuando oré a Dios por todos estos angelitos

Quien no tienen almohada, beso la mía.

Sola, en mi dulce nido que a tu pies me arreglas,

¡Te bendigo, madre mía, y toco la tuya!

 

Sola me despertaré en la primera luz

Desde el amanecer; ¡en la cortina azul es tan alegre verla!

Diré en voz baja mi más tierna oración:

¡Dame otro beso, dulce mamá! ¡Buenas noches!

 

 

Pour citer ce poème

 

Maggy de Coster (texte de Marceline Desbordes-Valmore sélectionné & traduit en espagnol par), « L'oreiller d'un enfant / La almohada de un niño »Marceline Desbordes-Valmore|Revue annuelle, internationale, multilingue & poéféministe« Célébration », n°1, mis en ligne le 28 mai 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/periodiques/mdv/no1/oreiller

 

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28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 12:06

 

Megalesia 2020 | Revue culturelle d'Orient & d'Afrique

 

 

 

 

Albert Memmi

 

 

ou le malentendu

 

 

 

 

Mustapha Saha

Sociologue, poète, artiste peintre

 

 

 

© Crédit photo : "Mustapha Saha avec Albert Memmi" par Élisabeth et Mustapha Saha.

 

 

Je suis profondément attristé par la banalité et la pauvreté littéraire des hommages rendus à Albert Memmi. Les mêmes platitudes, les mêmes inexactitudes, se retrouvent quasiment dans tous les médias. J'ai travaillé récemment, pendant une année, avec Albert Memmi sur un projet de livre. Nous avons buté, à la fin, sur la question de son sionisme. Pendant plusieurs mois, il faisait une autocritique intéressante, corrigeant, avec humour, l'aveuglement d'une vie entière, qui s'explique par un conditionnement inculqué dès la prime enfance, un embrigadement dès l'école primaire. Il était finalement resté fidèle à son adhésion au mouvement de jeunesse Hachomer Hatsair, au risque de compromettre l’universalité de son œuvre. Il me parlait, avec drôlerie, de ses échanges avec Golda Meir. Cet indéfectible positionnement l'avait décroché de ses origines tunisiennes, distancié de sa maghrébinité. Il avait vite adopté, en tout cas dès son installation définitive en France, le regard du colonisateur qu'il avait si bien décrit et démystifié. Il pensait fortement que les arabes n’avaient d’autre chance de survie que l’adoption du modèle occidental et la laïcisation de leur islamité. Il revenait à la case départ, la mission civilisationnelle, hygiéniste, des colonisateurs. Il se voulait juif sioniste, citoyen français et tunisien paternaliste dans une personnalité qu’il savait douloureusement fragmentée. Jean-Paul Sartre avait bien souligné dans sa critique, devenue préface du « Portrait du colonisé », qu’Albert Memmi n’avait pas compris le colonialisme comme système, comme machine froide, comme négation absolue de l’altérité.

 

Je voulais réconcilier Albert Memmi avec le Maghreb, avec sa véritable appartenance ethnique et culturelle, avec le monde arabe, qui boycotte toujours ses livres. J’espérais voir ses ouvrages principaux, au-delà de tout clivage, enfin traduits en langue arabe. Entre déclarations explicites et sous-entendus lourds de significations, je le sentais confronté à une barrière insurmontable, une contrainte intime, une entrave invisible qu’il n’a jamais franchies. Albert Memmi aimait jouer au chat et à la souris. Il avait acquis, avec l’âge,  une certaine sagesse et une malice certaine.  Il éludait  ses jugements et ses écrits injustes sur Jean Amrouche, qui fut son professeur au lycée Carnot de Tunis, sur Frantz Fanon, qu’il avait soigneusement évité de rencontrer, et sur quelques autres. Il liquidait Driss Chraïbi d’une formule assassine : « Il savait écrire, mais il avait un sale caractère ». Il m’a raconté dans le détail ses relations avec Albert Camus, « un sacré coureur de jupons », qui s’était contenté de lui accorder deux feuillets ironiques en guise de préface à « La Statue de sel », ses rapports avec Jean-Paul Sartre, qu’il décrivait comme une intellectualité intimidante, « une montagne écrasante », qui lui avait proposé de diriger un numéro spécial des Temps Modernes sur la Tunisie qu’il n’était pas capable d’assumer, avec Simone de Beauvoir, qui avait renvoyé une demande de rendez-vous aux calendes grecques. Jean-Paul Sartre refusait gentiment de me parler de lui. Ils ne s’étaient  plus revus depuis la fin des années cinquante. 

 

J’avais beaucoup d’affection pour Albert Memmi. Il me témoignait  un attachement sincère en retour. J’ai fait sa connaissance à la faculté de Nanterre quand Alain Touraine, directeur du département de sociologie, l’avait sollicité, en 1970, pour un poste d’enseignant. Henri Lefebvre, qui était mon professeur principal, l’ignorait.

 

Albert Memmi était, sans conteste un écrivain inspiré, auteur de quelques chefs-d’œuvre. Ses portraits du colonisateur et du colonisé étaient arrivés à point nommé, avaient joué un rôle important dans la lutte contre le colonialisme, à l’instar du « Discours sur le colonialisme » d’Aimé Césaire, qu’il avait croisé en septembre 1956, à Paris, au premier Congrès des écrivains et artistes noirs, sans suite. Albert Memmi refusait systématiquement que nous parlions philosophie. Il n’y avait que René Descartes qui trouvait grâce à ses yeux. Il n’était pas un sociologue à plein temps non plus. Il était un psycho-sociologue pragmatique. Il ne jurait que par les vertus des choses vues, observées, vécues. Un jour, il me dit :

 

 

Toute ma vie, je n'ai su faire qu'une seule chose, écrire.

Je me donne l'appétit en lisant chaque jour un livre, en écornant quelques autres pour les besoins de la réflexion. Les références dessinent les pistes en pointillés. Et j'écris. La sève de l'écriture m'alimente et me nourrit.

 

 

À lire aussi : 

 

***

 

Pour citer ce texte

 

​Mustapha Saha, « Albert Memmi ou le malentendu », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Megalesia 2020, mis en ligne le 28 mai 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/megalesia20/memmi​-​​​​​​malentendu

 

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