1 octobre 2025 3 01 /10 /octobre /2025 17:22

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossiers majeur & mineur | Articles & Témoignages


 

 

 

 

 

 

 

Poésie & suicide

 

 

 

 

 

 

Texte & image (fournie) par

 

 

Armelle Dupiat-Aellen

 

Auteure, responsable de collection, membre de la SOFIA

& de la SGDL, Chartre des auteurs & illustrateurs jeunesse
 

 

 

© Crédit photo : Henry Wallis (1830-1916), « The Death of Chatterton », peinture représentant le jeune poète Thomas Chatterton après sa mort (arsenic). Un tableau qui fait du suicide d’un poète un symbole romantique du génie brisé. Peinture tombée dans le domaine public, image fournie par l’autrice.

 

 

 

 

On se souvient peu de Jacques Rigaut (1898-1929). Poète dadaïste, qui n’a pas la notoriété d’un Apollinaire ou d’un Breton, et pourtant il a incarné dans sa chair ce vertige de la disparition. Dès ses premiers textes, il affirmait que « le suicide est mon métier ». Phrase provocatrice peut-être, mais surtout prophétique. Rigaut a tenu parole : en 1929, à trente ans, il s’est tiré une balle dans le cœur, méthodiquement, presque comme on rédige une dernière strophe.

 

Ce suicide, oublié ou tu par pudeur, interroge. Faut-il voir dans cette fidélité à une idée fixe une forme d’achèvement esthétique ? Ou bien la conséquence d’une incapacité à vivre en dehors du scandale ? 

 

Là où d’autres, comme Virginia Woolf ou Sylvia Plath, ont laissé des lettres ou des poèmes qui éclairent leur geste, Rigaut a choisi le silence définitif. La littérature, ici, se réduit à l’acte lui-même.

 

La poésie et le suicide s’entrecroisent souvent dans l’ombre. Gérard de Nerval (1808-1855), errant dans les ruelles de Paris, laissait flotter ces mots comme un viatique : « Je suis le ténébreux, le veuf,  l’inconsolé… » avant de se pendre, au petit matin, rue de la Vieille-Lanterne. 

 

Alejandra Pizarnik (1936-1972), la voix brisée de Buenos Aires, écrivait : « Je ne veux pas aller rien de plus loin que le fond », avant d’avaler des barbituriques à trente-six ans. 

 

Jean-Pierre Duprey (1930-1952), poète surréaliste et sculpteur, murmurait : « Je donne à la nuit des yeux pour voir », avant de se pendre à trente ans, fidèle lui aussi à l’appel du gouffre.

 

Durkheim sociologue (1858-1917), au XIXᵉ siècle, tentait de classer le suicide : égoïste, altruiste ou anomique. Mais peut-on réduire ces gestes extrêmes à des catégories sociales ? Ce serait oublier que pour Rigaut comme pour Nerval, Pizarnik ou Duprey, la poésie elle-même était déjà une mise en danger, un pas de trop au bord du vide.

La fascination du public pour ces disparitions volontaires ne s’est jamais éteinte. Les médias, les romans, le cinéma transforment parfois le geste en mythe. Mais le cas de Rigaut, comme celui d’autres poètes effacés, nous laisse face à une question nue : et si le suicide, au lieu d’être l’échec de la création, en était la pointe extrême ?

Nerval s’est pendu à une grille parisienne, Rigaut a retourné son arme contre lui, Pizarnik s’est endormie dans les barbituriques, Duprey a rejoint la nuit par sa propre main. Quatre éclats, quatre gestes, quatre manières de dire l’impossible. Tous ont brûlé leurs ailes au soleil de la vérité, et leur chute compose aujourd’hui une constellation tragique. Peut-être faut-il voir en eux non des vaincus, mais des astres noirs : des poètes qui, pour avoir trop regardé le gouffre, se sont confondus avec lui.*


 

©Armelle Aellen Dupiat

* « Poésie et suicide » fait écho au thème du « Mal de vivre dans la mort volontaire » avec l'œuvre intitulée : « The Death of Chatterton de Henry Wallis » en suport visuel.

 

***

Pour citer ce texte illustré & inédit

 

Armelle Aellen Dupiat, « Poésie et suicide », peinture par Henry Wallis (1830-1916), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menningermis en ligne le 1er octobre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/aadupiat-poesieetsuicide

 

 

 

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16 avril 2024 2 16 /04 /avril /2024 17:08

N° I | HIVER-PRINTEMPS 2024 | Seules, seulettes : des poésies de nos solitudes / 1er Volet | Dossier mineur | Florilège / Poésie des aïeules | Biopoépolitique | Poésie & philosophie & REVUE ORIENTALES (O​​) | N° 3 | Créations poétiques​​​​​

 

 

​​​​​​​

​​​​​

 

 

La traite des noirs

 

 

 

 

​​​​​

 

Marie-Laure [Gronardty-]Grouard (1822-1843)

Poème choisi, transcrit, accompagné d’une brève présentation & d'une photographie de la poète par

Dina Sahyouni 

 

 

​​​​​© Crédit photo : Image de la lithographie signée Auguste Bry du portrait pictural de la poète Marie-Laure. Cette photographie a été prise par DS. en mars 2023 du recueil intitulé Essais en prose et poésies [par Marie-Laure] ; recueillis, publiés et précédés d'une notice biographique par M. Théodore de BANVILLE, Suivis de lettres...Version de l'image no 1.

 

 

Dite Marie-Laure, est une femme de lettres du XIXsiècle. Méconnue et peu étudiée, elle a laissé toutefois des écrits qui méritent notre attention au moins pour ce style affirmé et original qui les caractérise. Née Marie-Laure Gronardty-Grouard à Paris en 1822 (le 15 janvier), elle compose ses poèmes et proses sous son prénom composé Marie-Laure et décède bien jeune à Familly en 1843, emportée le 8 juillet par la tuberculose. On a d'elle : Les Églantines, W. Coquebert, 1843 et GROUARD, Marie-Laure (dite Marie-Laure), Essais en prose et poésies [Marie-Laure] ; recueillis, publiés et précédés d'une notice biographique par M. Théodore de BANVILLE, Suivis de lettres par MM. Chateaubriand, Jules Janin, Sainte-Beuve et mesdames Desbordes-Valmore, Amable-Tastu, Paris, Jules LABITTE, MDCCCXLIV/1844.

© DS., juin 2023.

 

 

La traite des noirs

 

 

Oh ! pourquoi vendaient-ils leurs frères ?

Pourquoi sur eux tant de mépris ?

Pourquoi tant de plaintes amères ?

Comme l'habit du Christ pourquoi les mettre à prix ?


 

La mort les épargnera-t-elle,

Ceux-là qui mettent l'homme au rang des animaux ?

Sera-t-elle donc moins cruelle ?

Et pourront-ils penser, sentir dans leurs tombeaux ?

Mais seront-ils donc plus qu'un reste de poussière

Par quelques siècles épargné ?

Pourront-ils retarder la mort, l'heure dernière ?

Oh ! non : quand Dieu le veut, bientôt ils ont régné ;

Bientôt ils ont suivi le destin qu'il faut suivre ;

Les enchaîneurs de liberté

Peuvent faire mourir, mais non se faire vivre

Par-delà le temps limité.


 

Rampez-vous toujours courbés au joug infâme ?

Hommes... ramperez-vous dans la fange traînés ?

Près d'eux resterez-vous plus lâches que la femme,

Ou pareils aux chevaux à leur char enchaînés ?

Pour entasser de l'or dans leurs mains déjà pleines,

Dites, ramperez-vous devant des étrangers ?

Non ; pour votre pays sillonnez seuls les plaines,

Votre brûlant pays aux forêts d'orangers,

Et ne vous courbez pas sous leur vil esclavage ;

Hommes, comme eux levez vos fronts,

Et que sur votre ardent rivage,

De ces tyrans maudits, rejetant les affronts,

Ensemble vous disiez : Vengeance aux vendeurs d'hommes !

Qu'ils soient attachés au malheur !

Qu'ils soient vendus aussi, qu'ils soient ce que nous sommes !

Qu'à leur tour ils disent : Horreur !

Mieux vaudrait errer sans patrie

Que d'être sous leur joug avec l'âme flétrie !


 

Pour étancher ta soif, pour apaiser ta faim,

Viens dans notre pays, viens, nos coups sont pleines,

Viens, esclave, avec nous partager notre pain ;

Pour le trouver ici tes mains seront sans chaînes...

De l'homme libre, ami, prends la noble beauté ;

Que ton âme bientôt heureuse,

De l'outrageant passé devenant oublieuse,

Sente en elle une voix qui dise : Liberté !


 

Mais pourquoi vendaient-ils leurs frères ?

Pourquoi sur eux tant de mépris ?

Pourquoi tant de plaintes amères ?

Comme l'habit du Christ pourquoi les mettre à prix ?*

 

 

* Orbec, Décembre 1839, III, pp. 387-390.

 

© Crédit photo : Image de la lithographie signée Auguste Bry du portrait pictural de la poète Marie-Laure. Cette photographie a été prise par DS. en mars 2023 du recueil intitulé Essais en prose et poésies [par Marie-Laure] ; recueillis, publiés et précédés d'une notice biographique par M. Théodore de BANVILLE, Suivis de lettres...Version de l'image no 2.

 

 

Le texte versifié ci-dessus est un poème humaniste et engagé politiquement pour l'abolition de l'esclavage. Il provient de l'ouvrage tombé dans le domaine public de GROUARD, Marie-Laure (dite Marie-Laure), Essais en prose et poésies [Marie-Laure] ; recueillis, publiés et précédés d'une notice biographique par M. Théodore de BANVILLE, Suivis de lettres par MM. Chateaubriand, Jules Janin, Sainte-Beuve et mesdames Desbordes-Valmore, Amable-Tastu (Paris, Jules LABITTE, MDCCCXLIV/1844, « III », pp. 387-390). La jeune et talentueuse poète Marie-Laure était atteinte de tuberculeuse, sa disparition prématurée a mis fin à sa capacité poétique de marquer son siècle par sa poésie très dense et partiellement gnomique. Ce poème intitulé « La traite des noirs » donne à voir une réflexion humaniste, philosophique, éthique, biopolitique et gnomique en forme de versification sur des problématiques comme l'esclavage, l'inégalité entre les humains, l'exploitation capitaliste des humains par les humains et le racisme. La poésie permet à la jeune poète de s'indigner, de se révolter et d'affirmer son refus total de l'exploitation servile d'un l'humain par son semblable en se basant sur la différence physique ou ethnique des personnes pour justifier l'existence des races humaines inégales, l'esclavage et le racisme. Elle défait dans ce beau poème les motifs superficiels qui racisent des humains au profit des dogmes de la pseudo-science racisalisante et raciste de son époque comme celle des siècles passés... Elle s'oppose au crime abject de la marchandisation des êtres humains et à leurs servitudes et asservissements. Son universalisme égalitaire transparaît sans concession. Cette poète abolitionniste et attachée à la pensée des Lumières fait plaisir à lire. Lisons, oui lisons ce poème et ses autres poèmes et écrits qui témoignent d'une grande âme au service de l'universalité des êtres humains et de leur égalité partout dans le monde.

 

© DS., juin 2023.

 

 

_________

 

 

Pour citer ce poème abolitionniste, gnomique & bipoépolitique de l'aïeule

 

Marie-Laure Grouard (1822-1843), « La traite des noirs », poème choisi, transcrit, accompagné d’une brève présentation & d'une photographie de l’autrice par Dina Sahyouni de GROUARD, [dite] Marie-Laure, Essais en prose et poésies [Marie-Laure] ; recueillis, publiés et précédés d'une notice biographique par M. Théodore de BANVILLE, Suivis de lettres... (1844), Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques :  HIVER-PRINTEMPS 2024 | NO I« Seules, seulettes : des poésies de nos solitudes », 1er Volet & Revue Orientales, « Conteuses orientales & orientalistes », n°3, volume 1 mis en ligne le 16 avril 2024. URL :

http://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno3/megalesia24/ds-ml-traite

 

 

 

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19 mai 2023 5 19 /05 /mai /2023 17:21

Événements poétiques | Festival International Megalesia 2023 | III. Anthologie « Lyres printanières » 

 

​​​

 

 

 

 

 

 

 

La lyre d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Louise Ackermann (1813-1890)

 

Poème choisi, transcrit & présenté avec un commentaire par Floriane Martin

 

 

 

 

Crédit photo : Paul Merwart, portrait de "Louise-Victorine Ackermann", gravure, capture d'écran de Commons.

 


 

Quand Orphée autrefois, frappé par les Bacchantes,

Près de l’Hèbre tomba, sur les vagues sanglantes

On vit longtemps encor sa lyre surnager.

Le fleuve au loin chantait sous le fardeau léger.

Le gai zéphyr s’émut ; ses ailes amoureuses

Baisaient les cordes d’or, et les vagues heureuses

 

 

 

Comme pour l’arrêter, d’un effort doux et vain

S’empressaient à l’entour de l’instrument divin.

Les récifs, les flots, le sable à son passage

S’est revêtu de fleurs, et cet âpre rivage

Voit soudain, pour toujours délivré des autans.

Au toucher de la lyre accourir le Printemps.

 

 

 

Ah! que nous sommes loin de ces temps de merveilles !

Les ondes, les rochers, les vents n’ont plus d’oreilles,

Les cœurs même, les cœurs refusent de s’ouvrir.

Et la lyre en passant ne fait plus rien fleurir.


 

 

Ce poème de Louise-Victorine Ackermann (1813-1890) est tiré du recueil Contes et poésies publié à Paris chez la Librairie de L. Hachette et Cie en 1863, « Poésies », p. 255. Cette œuvre est tombée dans le domaine public). La lyre symbole de grâce et renaissance,  se désole aujourd'hui  du manque d'empathie, souligne l'indifférence face à la détresse d'autrui.

 

***

 

 

Pour citer ce poème de l'aïeule 

 

Louise Ackermann, « La lyre d'Orphée », poème choisi, transcrit & présenté avec un commentaire par Floriane Martin de ACKERMANN, Louise (1813-1890), Contes et poésies (1863), Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | Festival International Megalesia 2023 « Étrangères », « Frontières du vivant », « Lyres printanières », mis en ligne le 19 mai 2023. URL :

http://www.pandesmuses.fr/megalesia23/martin-ackermann-lyredorphee

 

 

 

 

 

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4 novembre 2022 5 04 /11 /novembre /2022 17:23

N°12 | Poémusique des femmes & genre | Sourires & rires  féministes

 

 

 

 

 

 

 

 

Le réveil-Matin

 

 

&

 

 

 Appartements à louer

​​​​​​

 

 

 

 

Élisa Fleury (1795-1862)

 

Poèmes choisis & transcrits pour cette revue par Dina Sahyouni

 

 

 

 

 

Crédit photo : Henry Caro-Delvaille, "Portrait de jeune femme rousse", 1900, image de Commons.

 

Le réveil-Matin

Musique de Paul Henrion

 

 

I

 

Ma vieille tante Gribiche,

En fermant les yeux,

Ne laissa, n'étant pas riche,

Rien de précieux.

Hier on fit le partage

Du pauvre butin,

Et j'eus, pour tout héritage,

Son réveil-matin.

 

 

II

 

Or, cette Samaritaine

Vient mal à propos ;

Il faut à ma soixantaine

Beaucoup de repos ;

Pour que le sommeil m'abrège

Un triste chemin,

Voyons, à qui donnerai-je

Mon réveil-matin ?

 

 

III

 

Ce petit clerc de notaire

Que je vois là-haut

A, dit-on, beaucoup à faire,

C'est ce qu'il lui faut ;

Mais il lorgne la voisine,

Brune à l'œil mutin,

Qui lui tient lieu, j'imagine,

De réveil-matin.

 

 

IV

 

Ce monsieur, qui n'a ni rentes

Ni profession,

Suit les modes délirantes

De la fashion ;

Dans son logis que tapisse

Velours ou satin,

Les créanciers font l'office

De réveil-matin.

 

 

V


 

Cet autre, à l'œil de vipère,

Oui loge au grenier,

N'est bon époux ni bon père,

Il est usurier.

Au jour l'écho me rejette

Un son argentin,

Cet homme a dans sa cassette

Son réveil-matin.

 

 

VI

 

Voici la douce Marie

Dont le père est mort,

La pauvre enfant pleure, prie,

Soupire et s'endort ;

Orpheline, elle est sans armes

Contre le destin ;

Ne donnons pas à ses larmes

Un réveil-matin.

 

 

VII

 

Plus bas, quelle joie éclate ?

Bon, J'ai deviné,

L'heureux ménage d'Agathe

Compte un premier-né.

Dieu, quand il met sur la terre

L'ange ou le lutin,

Attache au cœur de la mère

Un réveil-matin.


 

 

VIII

 

Triste ou gai, dans cette vie,

Chacun a le sien,

Et personne, je parie,

Ne voudra du mien.

Si l'on me fait cette niche

J'irai, c'est certain,

Rendre à ma tante Gribiche

Son réveil-matin.

 

 

 

 

 

Appartements à louer

 

 

 

Vous, dont l'esprit tant soit peu satirique

Est à l'affût de nouveaux aliments,

Pour crayonner plus d'un tableau comique,

Amusez-vous à voir des logements.


 

 

Vous surprendrez Céline à sa toilette,

Ayant sur elle un peu moins qu'un peignoir ;

Plus loin Sainval à gants blancs et lorgnette,

Prêt à dîner avec un radis noir.

 

 

 

Que de tableaux je peindrais sans médire !

Car je vois tout, et j'ai, par ce moyen,

Presque toujours d'amples sujets de rire,

Et le plaisir de m'amuser pour rien.


 

 

 

Maint écriteau m'offre sur ses deux faces,

Pour occuper mon œil observateur :

Appartement et cave orné de glaces.

Que n'orne-t-on l'esprit du rédacteur ?


 

 

 

Le nez au vent, comme en entrant au Louvre,

Je veux d'abord m'adresser au portier :

Où donc est-il ? Enfin, je le découvre

Dans l'antre obscur que masque l'escalier.


 

 

 

Du vasistas, par où l'on vous épie,

Sort une odeur de chou, de cuir et d'ail.

Là, femme, enfants, chien, chat, lapins et pie,

Sont confondus dans le même bercail.


 

Un vieil argus, de l'œil dont il dispose,

Trace un béquet, lorgne entrer et sortir,

Chantant du nez : «  Tu n'auras pas ma rose. »

Ce n'est pas moi qui voudrais la flétrir.


 

Bref, nous montons ; j'entre au premier étages ;

Là, que d'apprêts ! quel chaos sans égal !

Un vieux rentier, grotesque personnage,

Donne aujourd'hui festin, concert et bal.


 

Sur chaque meuble on dépose à la hâte

Fleurs, fruits, rubans, pâtés, filets de bœuf ;

L'amphitryon, que cet exemple gâte,

Sur un melon pose un faux toupet neuf.


 

Moins bien logé qu'au Colisée à Rome,

Dans un salon qu'on traverse en dix pas,

Les conviés seront à l'aise comme

Des hannetons entassés dans un bas.


 

En pénétrant dans la pièce voisine,

Nous dérangeons la dame du logis.

Elle est coquette et fait, à la sourdine,

En brun foncé teindre ses cheveux gris.


 

Sèche et pincée, à côté de sa mère,

Évélina, qui se croit un Rembrandt,

Veut terminer le portrait de son père :

C'est bien plutôt celui du Juif-Errant.


 

Allons, Oscar, soyez donc raisonnable,

Dit le papa, grave comme un bedeau,

À son bambin qui, grimpé sur la table,

A grignoté déjà plus d'un gâteau.


 

À la cuisine on embroche, on fricasse ;

Pour s'illustrer, Babet, en un clin d'œil,

Fait des sirops avec de la mélasse

Et des sandwichs d'un reste de chevreuil.


 

En traversant la chambre de la bonne,

Je vois par terre un bouton en métal ;

Le coq gaulais m'apprend que la friponne

A du penchant pour un municipal.


 

Je sais aussi du portier, qui babille,

Que le papa, sans doter peu d'attraits,

Voudrait trouver un mari pour sa fille ;

Mais le brave homme en sera pour ses frais.


 

Bien des pardons, dis-je avec politesse,

En saluant ces sots prétentieux,

Qui m'ont fourni, chacun dans son espèce,

Quelques quatrains aussi stupides qu'eux.

 

Les poèmes d'humour ci-dessus sont des extraits, ils proviennent de FLEURY, Élisa (Madame), Album de poésies et chansons, par Mme Élisa Fleury, 2ème édition, Paris, Imprimerie Simon RAÇON et CIE, 1858, pp. 45-48 pour le premier puis pp. 50-52 pour le second. Le recueil cité appartient au domaine public. Ces deux poèmes représentent assez bien une manière humoristique de dire, dépeindre et penser la vie citadine et urbaine. Ils consituent ainsi un précieux échantillon de la Sociopoétique.

 

 

***

 

Pour citer ces poèmes humoristiques de l'aïeule

 

 

Élisa Fleury,​ « Le réveil-Matin » & « Appartements à louer », extraits de FLEURY, Élisa, Album de poésies et chansons (1858), choisis & transcrits par Dina Sahyouni, Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques N°12 | HIVER 2022-23 « Poémusique des Femmes & Genre », mis en ligne le 4 novembre 2022. Url :

http://www.pandesmuses.fr/no12/fleury-reveil-matin

 

 

 

 

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7 août 2022 7 07 /08 /août /2022 16:33

N°12 | Poémusique des femmes & genre Poésie & Genre | Dossier majeur | Florilège / Poésie des aïeules

 

 

 

 

 

 

 

 

La chanteuse

 

 

 

 

 

​​

Adèle Souchier (1832-19??)

Poème choisi, transcrit & annoté par Dina Sahyouni

 

 

 

 

​​​Crédit photo : Pierre-Auguste Renoir, une musicienne (et chanteuse ?) jouant de la guitare, domaine public, Wikimedia.

 ​​​​

 

 

Le poème ci-dessous provient de SOUCHIER, Adèle (1832-19??), L'oiseau blessé : poésie, Paris, BLOUD et BARRAL, libraires, 18 rue Cassette, 1878, pp. 140-141. Le recueil appartient au domaine public.

 

 

 

 

Je sais un titre cher qui m'est un doux sourire,

Une aimable harmonie, un ravissant trésor,

Un rayon imprégné de tout l'éclat de l'or ;

Aussi, je le murmure aujourd'hui sur ma lyre.

 

 


 

Puisqu'il m'est précieux, – pourquoi ne pas le dire ! –

Plus que d'ardents bravos au fier Toréador1,

Bien plus que ce Pérou que l'on envie encor,

Puisqu'il est ma richesse... oh ! Je puis bien l'écrire.

 

 


 

Je le répète donc avec naïveté,

Le voici, dans sa simple et charmante beauté,

Oui, tel qu'il a su plaire à la pauvre fauvette.


 

Ah ! pour l'avoir aimé du profond de mon cœur,

Et pour l'avoir chanté, comme on chante un vainqueur,

Mon agreste2 pays me nomme son poète !

 

 

Notes

 

1. Toréador est un substantif masculin vieilli et souvent remplacé par le nom Toréro (celui qui combat les taureaux dans des espaces publics ).

2. L'adjectif Agreste renvoie à la campagne, à la vie pastorale, champêtre, bucolique, voire rurale ou rustique. Quant au nom Agreste, il désigne un papillon brun.

 

 

***

 

Pour citer ce sonnet de l'aïeule

 

 

Adèle Souchier, « La chanteuse », extrait de SOUCHIER, Adèle (1832-19??)L'oiseau blessé, poésie (1878), choisi, transcrit & annoté par Dina Sahyouni pour Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°12 |HIVER 2022-23 « Poémusique des Femmes & Genre », mis en ligne le 7 août 2022. URL :

http://www.pandesmuses.fr/no12/souchier-lachanteuse

 

 

 

Mise en page par Aude

 

 

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***

 

Pour citer ce sonnet de l'aïeule

 

 

Adèle Souchier, « La chanteuse », extrait de SOUCHIER, Adèle (1832-19??)L'oiseau blessé, poésie (1878), choisi, transcrit & annoté par Dina Sahyouni pour Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°12 |HIVER 2022-23 « Poémusique des Femmes & Genre », mis en ligne le 7 août 2022. URL :

http://www.pandesmuses.fr/no12/souchier-lachanteuse

 

 

 

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