30 avril 2017 7 30 /04 /avril /2017 16:58

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

La Première

 

 

(extrait)

 

Joan Ott

 

Cet extrait est reproduit avec l'aimable autorisation de

l'auteure et de sa maison d'édition Le Manuscrit

 

 

© Crédit photo : couverture de l'ouvrage aux éditions Le Manuscrit

 

 

 

La Première, Éditions Le Manuscrit, 2007

 

 

Je ne suis pas malade. Pas vraiment. Quand les analyses sont un peu moins bonnes, on modifie le traitement, tout simplement. La médecine a bien progressé, ces dernières années. On ne fait peut-être pas encore de miracles, mais regardez-moi : est-ce que je ne suis pas sur pied ?

J’aurais pu continuer, au ministère. Ce n’était pas bien éreintant et la mission m’intéressait. Mais je me suis tout de même arrêtée. Quand donc… Oui, c’est cela. Il y a un peu plus de cinq ans. À soixante-neuf ans, je ne peux pas dire que je vais plus mal, non, c’est juste que je suis un peu fatiguée. L’âge, sûrement. En tout cas, rien d’alarmant.

Je ne prends plus de somnifères. Quand je me réveille, la nuit, je pense à des choses bizarres, à des choses pas très gaies. Mon enfance, surtout. Dire qu’il m’aura fallu plus de cinquante ans pour me rendre compte que ma mère n’était pas la mère parfaite qu’elle prétendait être et en qui je croyais. Ce n’est que maintenant que les souvenirs me reviennent. Au point que je me demande parfois si je ne les ai pas inventés. De telles horreurs… Mais non, tout est vrai. Je me revois à trois ans, assise sur ma petite chaise, au-dessus de la grande armoire, et ma mère en dessous qui riait, qui riait à s’en étrangler, et qui disait : Attention, si tu n’es pas sage, tu vas tomber… Qui d’autre qu’elle m’aurait hissée là-haut…

Une année, pour Noël, je devais avoir quatre ou cinq ans, un prisonnier m’avait confectionné un cadeau : un fouet. Ma mère avait trouvé cela très drôle… Et à treize ans, quand elle m’a emmenée voir un médecin pour soigner une acné que je n’avais pas… Ce charlatan… Il a incisé mes grandes lèvres pour y introduire des ovules d’hormones. Ça paraît invraisemblable. Et pourtant, c’est vrai. Au fond, c’est peut-être ça, ma maladie. Ma maladie, c’est ma mère. Ma mère qui voulait me tuer.

Je n’espère qu’une chose aujourd’hui : qu’elle meure avant moi. Ce n’est pas gagné : à quatre-vingt-dix-huit ans, même si elle est un peu gâteuse, elle est encore solide. Je ne lui souhaite pas de mal, mais tout de même, ce serait justice, et somme toute dans l’ordre des choses, qu’elle parte avant moi. Peut-être alors la famille reviendrait-elle vers moi, cette famille que je ne vois plus depuis plus de quarante ans parce qu’elle a tout fait pour m’en séparer : J’étais une mauvaise fille, une vraie méchante qu’il fallait fuir à tout prix, voilà ce qu’elle disait de moi. Voilà ce qu’elle dit encore dans ses moments de lucidité.

Mais je me demande pourquoi je pense à tout ça, je devrais oublier, penser à des choses gaies, puisque je vais bien maintenant, tout à fait bien. Ce n’est pas cette côte cassée qui va m’empêcher de respirer, ni cette grippe qui va m’obliger à rester couchée. Dès que la toux sera passée, je ne sentirai plus ma côte, qui guérira tout comme a guéri l’autre, une chute stupide sur un trottoir à San Francisco, l’hiver dernier. Cet été, je retournerai voir les enfants à Tokyo. Mais avant, il y a Pâques et mon voyage en Algérie avec eux, et tout de suite après, la Chine avec Bernadette. Et en attendant, l’appartement à refaire. Pas celui de Versailles, non, il est à peu près terminé, mais celui-ci. Il faut refaire la chambre d’amis. Jean-Philippe et Laure finiront bien par revenir un jour, il leur faudra un lit convenable, et un placard plus grand, pour Laure en tout cas, elle a tellement de vêtements… Pauvre Laure… Elle aura vraiment tout essayé. Mais les analyses sont formelles, il n’y a aucun espoir. Alors, elle compense, elle achète des vêtements…

Mais je ne veux pas y penser. Pas maintenant. C’est fou tout ce qu’il y a à faire, dès qu’on ne travaille plus. Tout vous tombe dessus, tout ce qu’on n’a pas eu le temps de faire avant, tout ce dont on n’a jamais eu le temps de s’occuper.

Mais aujourd’hui, j’ai le temps. Le temps, aujourd’hui, je le prends. C’est ce que j’ai appris. Je l’ai appris depuis pas bien longtemps. Tout comme j’ai appris à vivre aussi, à vivre tout simplement, à vivre comme je ne savais pas vivre avant. Tous les deux mois, je retourne à l’hôpital, pour mes analyses. La veille, je dors mal. Mais dès que je suis sortie, j’oublie : j’ai deux mois devant moi, deux mois de vie, de liberté. Alors, maintenant, le temps, je le prends.

[…]

Juste une heure encore, une heure au soleil. On est si bien. Dire qu’on est en novembre… Merci, mon Dieu, pour ce soleil. Merci, mon Dieu. Merci d’être en vie, sur cette terrasse, au soleil de novembre. Et pardonne-moi ma paresse, mon Dieu, pardonne-moi.

C’est curieux… étrange, vraiment… Je ne crois en rien, et pourtant, il me semble que je prie tout le temps… Il faut croire que même quand on n’y croit pas, ça fait du bien parfois de raconter des choses au Bon Dieu. Et Il peut bien me la pardonner, peut-être, ma paresse. Toute cette paresse en retard, depuis près de soixante-dix ans…

 

***

 

Pour citer cet extrait

 

Joan Ott, « La Première (extrait) », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 30 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/extrait1ere.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
30 avril 2017 7 30 /04 /avril /2017 16:25

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

 

La Longueur du temps

 

 

Extraits en version pour le théâtre

 

 

d’après le roman de Joan OTT

 

 

 

Joan Ott

 

Ces extraits sont reproduits avec l'aimable autorisation de

l'auteure et de sa maison d'édition Le Manuscrit

La Longueur du temps. Extraits en version pour le théâtre d’après le roman de Joan OTT

© Crédit photo : Le visuel de l’affiche du spectacle "La longueur du temps",

adaptation du roman de Joan Ott

 

 

 

 

Marie est dans une maison de retraite. Elle se raconte sa vie, sous forme de puzzle, vite, vite, avant qu’Alzheimer n’avale son amont.

 

Elle se réveille et regarde son bras.

Mais qu’est-ce que vous avez fait à mon bras ? Il n’a jamais été comme ça… Cette chose rose et qui colle… C’est sûrement un nœud. Non ? Ce n’est pas comme ça qu’on dit ? Mais comment, alors… Au public Aidez-moi donc, vous autres !

C’est agaçant à la fin, ces mots qui m’échappent, vivement que ça passe, il ne manquerait plus que je devienne gâteuse…

Je n’ai pas l’habitude de me plaindre, ça non, mais je ne tolérerai pas ces nœuds. Ni cette femme qui s’assied dans mon fauteuil la nuit, et qui me regarde sans rien dire. Elle m’observe, elle m’épie. Au public Tout comme vous ! Je suis sûre qu’elle n’attend qu’une chose, que je m’endorme, pour me voler. Tenez, ce matin, j’ai trouvé mon armoire tout sens dessus dessous, moi qui avais tout bien rangé, de belles piles : les sous-vêtements sur les étagères, les vêtements bien proprement suspendus, chacun sur son cintre dans la penderie. Mais la nuit prochaine je veillerai, et quand elle viendra, je la chasserai à coups de canne, et vous aussi, je vous chasserai : le premier qui bouge, attention !

Ou alors je crierai très fort, j’ai encore ma voix, ma voix d’avant, ma grosse voix, celle que je prenais quand il fallait mater les filles, des grandes filles, et pas toujours commodes, ça non ! Mais je savais les tenir, et toutes, elles réussissaient, jamais je n’en ai laissé partir aucune sans son diplôme, il aurait fait beau voir ! C’est que j’étais quelqu’un, les élèves me craignaient et elles me respectaient.

Mais avec les collègues, c’était tout autre chose… un vrai boute-en-train, ah ! ça, pour ce qui était de rire, je n’étais jamais la dernière… ça a duré des années, nos rires, des années. Jusqu’à ma dépression… Il me restait trois ans avant la retraite, mes ces trois années-là, je ne les ai pas faites : la seule vue d’un tableau noir me faisait pleurer.

Heureusement, mes années d’industrie m’ont été comptées, j’ai une pension confortable, je suis à l’abri du besoin.

Si seulement le temps voulait bien se remettre à passer, au moins un peu…

La patience, c’est à Zuydcoote que je l’ai apprise, et à pardonner aussi. La patience, parce que moi, ce n’est pas un week-end, que j’y ai passé, à Zuydcoote, c’est trois années.

Et le pardon… Cette sœur au visage d’ange, et sadique comme pas deux…

Je ne vous dirai pas le pire, on n’est pas là pour s’attrister, n’est-ce pas… Mais ça, peut-être, je peux vous le raconter : quand on mangeait, il ne fallait pas faire de miettes, on faisait bien attention, mais parfois quelques-unes s’échappaient tout de même, la sœur vérifiait, et quand elle avait le bonheur d’en trouver une, tout son visage s’illuminait. Elle nous découvrait et nous jetait par terre. C’est comme ça qu’un jour, mon plâtre s’est cassé. Personne n’a jamais demandé comment c’était arrivé.

Je ne disais rien, à qui aurais-je pu dire, personne ne m’aurait crue, pas même vous… et pas même mon père, quand il venait. Quand il venait… Deux fois en trois ans… C’est vrai que c’était loin, mais tout de même…

 

[…]

 

C’est intolérable, ce qui se passe ici. Des cris, des hurlements, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. J’ai appelé pour savoir ce qui se passait, mais bien évidemment, aucun d’entre vous n’a bougé, et les cris ont continué jusqu’à l’aube.

Quand les petites en rose sont venues pour ma toilette, je leur ai demandé ce que c’était que cette foire, toute la nuit, elles ont dit : Mais non, Mademoiselle Marie, tout a été parfaitement calme. D’ailleurs, vous avez très bien dormi.

Et elles mentaient avec un de ces aplombs ! Mais je sais ce que je sais. Ces cris, je ne les ai pas inventés. Et vous aussi, vous savez : On torture des gens dans la cave. Gestapo ! Mais il faut se taire, ne rien dire, c’est la guerre et moi je tiens à ma peau. Si je parle, c’est moi qu’on arrêtera. Je ne veux pas. À mon âge, ce serait trop bête. Je demanderai à Monique de m’acheter des boules en cire pour mes oreilles. Je ne la mettrai pas dans l’embarras si je lui demande ça. Je ne voudrais pas qu’elle ait des ennuis à cause de moi. Ma petite sœur, je ne veux pas qu’on lui fasse du mal, jamais.

Et puis non. Pas même les boules en cire, rien, chut, courber l’échine, attendre que la tourmente passe. Les Alliés finiront bien par arriver. Ce jour-là, j’en aurai, des choses à dire… S’en prendre aux vieux, si ce n’est pas malheureux, mais les Nazis sont comme ça : tout ce qui est inutile, hop, euthanasié les vieux, les fous, les mal foutus, tous euthanasiés.

C’est étonnant que je sois encore là. Mais c’est parce que je suis toute petite, ils ne me voient pas. Pourvu que je ne grandisse pas, pourvu que je ne grandisse jamais, même quand les Alliés seront là, parce que ceux-là aussi, je les connais…

Le jour où ils ont traîné dans notre cave ce soldat blessé…

Les Alliés ont dit : C’est un ennemi, il peut crever. Les brutes, ils ne valaient pas mieux que les autres. Moi, j’ai bandé sa jambe déchiquetée avec un vieux drap, et nous l’avons nourri. Avec notre cochon. Il a mangé de notre Adolphe comme les autres. Ce n’était pas un Nazi, seulement un Allemand, et tout jeune, encore. Un enfant malade, on le soigne, c’est ce que j’ai dit aux Alliés. Et ce jour-là, ils n’ont pas eu de cochon. Ils avaient leur singe, de toute façon.

Saleté de boîtes. J’ai toujours détesté les boîtes, mais celles-là c’était autre chose : un goût d’Amérique, un goût de liberté. Comme les cigarettes, les chewing-gums et le coca-cola. Après la libération, je n’ai plus jamais touché une seule cigarette ni même un chewing-gum : inhaler de la fumée et mastiquer comme un ruminant, c’est tellement stupide… Pardon ? Le coca-cola ? pouah ! ah non, merci ! ça donne des renvois. Mais à ce moment-là, ça me paraissait presque bon.

Et le miel de la guerre, lui aussi je l’avais trouvé bon, cet ersatz de miel fait avec on ne saura jamais quoi, il avait vraiment un goût de miel, pour ça les Allemands étaient doués, ils vous faisaient du pain, du beurre, du miel, du sucre, du café, on aurait presque pu croire que c’était du vrai. D’ailleurs ils ont dû conserver les recettes, parce que le sucre qu’on nous donne ici, il a presque le même goût que celui de la guerre. Mais c’est normal puisque c’est la guerre. Pendant toutes les guerres, le sucre a le même goût.

En grimaçant, elle boit le contenu de la tasse posée à côté d’elle, débordante de comprimés, puis chante le « Panzer Lied ».

 

[…]

 

 

Elle se met à chercher partout.

Mais où ai-je bien pu les fourrer … Au public : Vous pourriez m’aider, tout de même ! Moi qui de ma vie n’ai jamais rien égaré, je commence à chercher les choses, je les pose n’importe où et ensuite je ne les retrouve pas. Mes lunettes, ma canne, je passe un temps fou à les chercher, et maintenant mes clés. Pourtant je les range toujours au même endroit, dans la pochette intérieure de mon sac à main, mais celui-là non plus je ne le retrouve pas. Il me les faut pourtant, j’ai laissé le gaz allumé, et la porte du garage n’est pas fermée.

Mais non, je suis bête, je n’ai plus de chez moi et je n’ai plus d’auto non plus.

Je devenais dangereuse au volant, paraît-il. Dangereuse, moi ? Allons donc ! Jamais un accident, pas un seul en plus de trente ans. Les derniers temps, oui, peut-être un peu, mais pas tellement, et en tout cas, je n’ai tué personne.

S’il n’y avait pas eu cette histoire de feu rouge brûlé… Enfin, brûlé, c’est beaucoup dire, il y avait du soleil, on n’y voyait rien, rouge, vert, comment savoir, ils sont tellement mal fichus, ces feux… Mais quand Monique l’a su, elle s’est affolée. Il faut dire qu’elle a toujours été froussarde, Monique, surtout avec les autos. Elle a dit qu’il fallait la vendre. D’abord, je ne voulais pas, mais c’est une forte tête, Monique. Moi aussi, mais comment faire : trop petite… je ne fais pas le poids.

Pourtant, je l’aimais, mon auto. Et j’y tenais d’autant plus que jusqu’à quarante ans je n’avais pas pu en avoir. Les automatiques, c’était en Amérique, mais chez nous, trois pédales, deux jambes obligatoires et si possible d’égale longueur, et tant pis pour les éclopés, tant pis pour les mal foutus.

Une DAF. Petite, blanche, pas très belle, mais qui roulait comme n’importe quelle autre automobile. Dès qu’elle a été commercialisée, j’ai dit à Monique : C’est exactement ce qu’il me faut. Ni une ni deux, je l’ai commandée. Le cirque que ça a été pour installer les pédales de l’instructeur… À l’auto école, ils ne voulaient pas, mais j’ai insisté tant et si bien qu’ils ont fini par accepter, et mon permis, je l’ai réussi du premier coup. Fini les bus, les cars, les trains et les tramways ! Ah ! j’étais bien fière, au volant de mon auto, je pouvais enfin aller où je voulais, quand je voulais, parfois le soir, je roulais, je faisais des kilomètres et des kilomètres, juste pour le plaisir de me sentir comme les autres, et libre, libre comme je ne l’avais jamais été…

 

[…]

 

Mon père, on l’a enterré. C’est dégoûtant, la terre, les vers, et sa femme, ma belle-mère, dans le même trou à peine six mois après, cette promiscuité dans la pourriture, les chairs qui se liquéfient, les humeurs qui se mêlent, quelle horreur ! Mais pas moi, non, pas moi ! Une urne, toute petite, bien proprette, qui me ressemble, voilà ce que je veux. Le dire, oui, penser à le dire à Monique quand elle viendra.

Je me demande bien ce qu’il y aura après. Rien, sans doute. Ou alors…

Seigneur, si jamais tu existes, emmène-moi dans ton paradis, mais s’il te plaît, fais en sorte qu’il soit gai, peuplé de jeunes gens vigoureux et de belles jeunes filles bien d’aplomb sur leurs deux jambes, et qu’en guise de louanges, on y joue des valses, des tangos, et même de ces danses de sauvages que je n’ai jamais aimées.

Je te serai dévouée pour l’éternité, Seigneur, je ferai tout, tout ce que tu voudras, pourvu qu’en ton Paradis il n’y ait pas de vieux !

 

[…]

Marie s’agrippe à ses bijoux, se débat, puis se lève, fait des va et vient, regarde dans les coins…

Cette fois ça dépasse les limites du supportable. Vous, la vieille qui m’épie la nuit, les cris, les coups, mon armoire sens dessus dessous, passe encore, mais ça ! Ça ! Ma bague et mon collier ! J’ai cherché partout dans la chambre, dans l’armoire, dans ma table de chevet, dans la salle d’eau et jusque sur le balcon, rien, disparus, envolés.

On me les a volés. Oui, volés. Pas étonnant, avec ces filles en rose et ces filles en blanc qui défilent à longueur de temps, jamais les mêmes têtes, toutes ne peuvent pas être honnêtes. C’est que les gens, voyez-vous, ont des bijoux et parfois même des sous, c’est tentant, forcément, alors l’une d’elles aura été tentée, et hop, entre deux coups de balai, ni vu ni connu, pas vu pas pris : dans sa poche, ma bague et mon collier. Ou alors c’était la nuit, mais oui, puisque je ne les quitte jamais. Encore heureux qu’elle n’ait pas coupé Geneviève arrache chaque saucisse et les donne mon doigt, ça s’est vu déjà, le voleur coupe le doigt et.… Oh ! c’est dégoûtant… Mais ça ne se passera pas comme ça ! Oh non ! Cette fois, je porte plainte. Monique va venir. Elle me conduira. Elle s’adresse à une Monique invisble : Monique ! Regarde ce qu’ils m’ont fait ! Ils m’ont tout pris ! Tout !... Monique !... Oh non ! Pas toi ! Pas toi…

Elle aussi… Ma Monique, complice de tout ce qui se passe ici… Elle est venue, elle a regardé ma main et mon cou et elle a dit : « Mais enfin, Marie, regarde : tu vois bien qu’ils sont là, tes bijoux !». Bien sûr, je les vois, ces pacotilles ! J’ai beau oublier des choses parfois, je n’en suis tout de même pas là ! Ils m’ont mis ces imitations ridicules pour que je renonce à porter plainte. S’ils croient pouvoir me berner comme ça…

Elle se rassied, somnole un instant en criant Au voleur ! Georges, arrête-les ! puis se réveille, retrouve ses bijoux.

Elles ont dû avoir peur. Oui, très peur, parce que quand je crie… Et j’ai crié très fort tout à l’heure. Ensuite, je ne sais plus, j’ai dû m’endormir. Mais je leur ai fait peur, ça, c’est certain, parce qu’à mon réveil… mes beaux bijoux étaient de retour.

Oh ! Je n’ai rien dit, inutile de pavoiser ! Mais à l’intérieur, je jubile : Je leur ai fait mordre la poussière, je les ai terrorisées… Je veux bien passer sur beaucoup de choses, je veux bien qu’on me prenne tout ce que j’ai, mais ma bague et mon collier, bas les pattes, pas touche !

Et demain, j’irai faire des emplettes. Il me faut un pleutran, mais un gros, pas comme le fato et l’étonnationnat de la dernière fois. Je le mettrai là, devant moi. Il sera à moi, rien qu’à moi. Personne n’y touchera.

 

***

Pour citer ces extraits théâtraux

 

Joan Ott, « La Longueur du temps. Extraits en version pour le théâtre d’après le roman de Joan OTT », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 30 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/la-longueur-du-temps.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans Numéro 6
30 avril 2017 7 30 /04 /avril /2017 15:21

 

Poème sur l'amour

 

 

Amour courtois

 

 

 

Cyli Breton

Site officiel : http://www.cyli-breton.com

 

Amour courtois

 

 

 

Là, Mour, je ne t'aime pas,

Vissée à l'espérance de posséder le feu,

Faisant l'indispensable,

Fabricant de synthèse des effluves divines

Et triste manipule.

 

Âme hourdée chue,

Je ne t'aime non plus…

Le lourd satisfait

Creuse tombe

Au défi de toute espérance.

 

Alors, me direz-vous ?

 

En fine amor tend autre chose.

Aux métiers de la vie,

À l'Amour évoqué en liaison singulière,

Se volent des temps pendus

Aux éternités passagères
 

Ce vol des temps pendus

élu

 

 

Pour citer ce poème

 

Cyli Breton, « Amour courtois », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°10, mis en ligne le 30 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/04/amour.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm
30 avril 2017 7 30 /04 /avril /2017 14:48

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

Bernardine

 

 

Monologue pour une comédienne

 

 

Joan Ott

Illustration de

Martine Sechoy-Wolff

 

 

 

© Crédit photo : illustration de Martine Sechoy-Wolff, n°2

 

 

Personnage

Bernardine : femme très âgée.

 

Décor

Aucun. Pendrillonnage noir.

 

Accessoire

Une chaise.

 

Costume

Tablier à fleurs. Ou ce qu’on voudra…

 

Synopsis

Dans sa maison de retraite, Bernardine va s’éteindre mais elle n’en a pas conscience. Elle se remémore sa vie.

 

 

 

Bernardine

 


 

Mais elle est bancale cette chaise, me voilà assise toute de travers. Il faudra que je leur dise demain, il ne faudra pas que j’oublie. Tout de même, je leur laisse tous mes sous, toute ma pension y passe, chaque mois, et encore, ça ne suffit pas, il faut prendre sur mes économies, moi qui voulais tout laisser à Marthe, pauvre Marthe, elle n’aura pas tout, loin de là, cinq ans que je suis là, déjà, c’est fou comme le temps passe, et mes économies, alors ils pourraient au moins fournir des chaises convenables. Leur dire demain : j’ai droit à une chaise normale, qui ne penche pas. Avec tout ce que je leur laisse, une chaise en bon état, il me semble que ce n’est pas trop demander, il me semble que j’y ai droit.

Oui, j’y ai droit. À plus de quatre-vingt-dix-sept ans, ce n’est vraiment pas exagéré d’exiger une chaise sur laquelle je puisse encore me tenir droite. C’est bien la seule chose que je demande, et quand j’y pense, c’est peut-être même la première fois que je demande, que j’exige quelque chose. Toute ma vie, j’ai beau y penser, non, vraiment, je ne vois pas, il ne me semble pas avoir jamais rien demandé.

Demander, exiger, dans ma famille, ça ne se faisait pas. Non, on ne peut même pas dire les choses comme cela. Ce nest pas tant que cela ne se faisait pas, cest plutôt que nul dentre nous n’y aurait songé. À la ferme, nous étions neuf, et jétais l’aînée, et fille, cest tout dire. Le Père et la Mère étaient aux champs toute la journée. Moi, jallais à lécole, bien sûr, et en rentrant il y avait les devoirs, sinon la sœur vous tapait sur les doigts avec sa règle en fer, alors il valait mieux apprendre ses leçons. Ce nétait pas très difficile, jétais bonne élève, japprenais vite, pas comme Stéphanie, ma petite sœur, qui avait du mal, tellement de mal que pour son certificat détudes, le Père avait donné un sac de pommes de terre à linspecteur. Elle avait été reçue, Stéphanie. De justesse, et grâce au sac de pommes de terre. On ne sen vantait pas, bien sûr, mais malgré tout, ça sétait su au village, et on avait jasé.

Quand je rentrais de lécole, il fallait que je moccupe des petits. Mes devoirs, je les faisais plus tard, quand ils étaient couchés. Je leur donnais leur tartine, une tranche de pain sans rien, ou alors juste un peu de beurre, et puis jaidais ceux qui allaient déjà à lécole à faire leur page d’écriture, et les plus petits, je les prenais chacun à leur tour dans mes bras, et en même temps, je préparais la soupe. Je me demande comment je parvenais à faire tout cela en même temps, mais cest un fait que je le faisais, je devais avoir de lentraînement.

Tout de même, une ou deux fois, ça avait failli mal tourner. Je revois encore Léon, le jour où il avait voulu faire comme les funambules quil avait vus au cirque la veille. Je ne sais plus par quel miracle le Père l'avait emmené, mais ça l’avait frappé, Léon. Alors, il avait voulu faire pareil. Quel âge pouvait-il avoir… quatre ou cinq ans peut-être. Il avait placé une rame à haricots en équilibre sur deux murets, il était monté sur la rame, il avait eu le temps de faire deux ou trois pas, et naturellement, il était tombé. Un beau vol plané. Sa tête avait heurté le muret, son nez sétait mis à saigner, ça ne voulait plus sarrêter. Plus tard on sest aperçu que son nez était cassé. Personne navait rien dit aux parents, bien sûr, on se serait tous fait gronder, et moi la première, puisque jétais laînée. Léon a guéri tout seul. Simplement, toute sa vie, il a gardé un drôle de nez.

Une autre fois, je men souviens, cétait lété, je gardais mes frères et sœurs après lécole, et en même temps, je surveillais la chèvre quon avait détachée pour quelle puisse brouter à son aise. Bien sûr, il ne sagissait pas de rester à ne rien faire, alors je tricotais. Ce jour-là, cétait des chaussettes pour le Père, je me souviens très bien. Quand la chèvre s'est mise à courir et à sortir du pré, j’ai voulu la rattraper. Jai planté les aiguilles dans la pelote de laine, mais je n’ai plus du tout pensé que sur mes genoux, il y avait le petit Paul. Les aiguilles, cest en plein dans le ventre de mon frère que je les avais plantées. Mon Dieu, quest-ce que javais fait là, et quest-ce qui allait marriver ! Sans réfléchir, jai retiré les aiguilles du ventre du bébé, je lai posé par terre, jai couru après la chèvre, je lai rattachée à son poteau, je suis retournée prendre Paul, j’ai défait ses langes, il étaient tout tachés de sang, j’ai couru jusqu’à la pompe, dans la cour, j’ai rincé les langes – le sang frais, rien de tel que l’eau claire pour le faire s’en aller – je suis rentrée à la maison, j’ai changé le bébé, je suis retournée m’asseoir sur ma chaise, près de la chèvre, et je me suis remise à tricoter. J’ai dit aux autres : Surtout, ne dites rien aux parents !

Le soir, et les jours suivants, je me suis arrangée pour m’occuper entièrement du petit, de toute façon, ça n’étonnait personne, Paul avait toujours été mon préféré. La Mère n’a rien su. J’avais plus de trente ans lorsque j’ai osé en parler, mais Paul n’était plus là. À dix ans, la rougeole l’avait emporté.

Parce qu’il faut bien dire que de nous neuf, six seulement sont devenus adultes : Stéphanie, Léon, Adolphe, Ernest et moi. Non, je me trompe, il en manque un. Robert. J’oublie toujours Robert. Mais c’est normal, il était tellement méchant. Six donc, six qui sont devenus grands. Les autres…

Pour Paul, ce que j’ai pu pleurer. C’était le plus beau, le plus intelligent de nous tous, et la rougeole l’a emporté. La rougeole… Maintenant, ce n’est plus rien du tout, mais à l’époque dont je vous parle, il n’y avait pas de vaccins, on mourait de tout. Et le médecin, les paysans que nous étions ne l’appelaient pas volontiers, parce que c’était cher, et que des sous, il n’y en avait pas beaucoup. Ou alors, quand on l’appelait, c’était en toute dernière extrémité, et souvent, il était trop tard. Alors, le médecin se mettait en colère, il disait que pour les sous, on pourrait toujours s’arranger, mais nous, on ne voulait rien devoir, on n’aimait pas demander.

Les sous. C’est vrai qu’il n’y en avait pas beaucoup. À Noël, par exemple, on avait droit au sapin. Cela, c’était la tradition. Et autour du sapin, la famille réunie chantait : O Tannenbaum, Stille Nacht, Es ist ein Ros entsprungen. En allemand, bien sûr. En ce temps-là, on était allemands. De toute façon, pour les chants de Noël, ça n’aurait pas changé grand-chose, parce qu’il faut bien reconnaître qu’en allemand, ils sont tellement plus beaux. Même encore maintenant, il ne me viendrait pas à l’idée de les chanter autrement.

Quant aux cadeaux, quand je le raconte à mes petits-neveux, ils ouvrent de grands yeux, comme si c’était un conte, une histoire incroyable qui ne peut pas être vraie. Et pourtant… Bien sûr, qu’elle est vraie, mon histoire. C’est celle de tous les enfants de pauvres et de paysans de cette époque-là. Les cadeaux n’étaient pas, comme aujourd’hui, disposés sous le sapin. Non. On n’avait pas besoin de tant de place. Simplement, au milieu des boules, la Mère en cachait une, un peu différente des autres, enveloppée dans du papier d’argent, le même chaque année, que l’on récupérait soigneusement pour le Noël suivant. Le premier qui avait repéré la boule criait : « Elle est là, c’est moi qui l’ai trouvée ! » Celui qui avait crié avait le droit de décrocher la boule, mais c’est la Mère qui retirait le papier argenté. Pensez donc, le petit aurait pu le déchirer. Les neuf paires d’yeux ne quittaient pas les mains de la Mère, qui découvraient peu à peu le trésor caché : l’Orange de Noël. L’orange était là, devant les neuf paires d’yeux écarquillés. D’abord, on la regardait en silence, et puis le Père finissait par dire : « Elle est pour vous, vous pouvez la manger. » Et c’est la Mère encore qui épluchait l’orange, qui en séparait les quartiers pour les distribuer. Parfois, il arrivait que les quartiers ne fussent pas tout à fait égaux, mais jamais je n’ai entendu aucun d’entre nous se plaindre d’avoir été floué. Je conserve dans mon souvenir le goût de cette orange. Aucun mets ensuite, même le plus délicat, ne m’a plus jamais fait cet effet-là. Je conserve en moi le goût de l’Orange de Noël, ce goût-là est en moi à tout jamais.

Mais Noël, ce n’était pas tous les jours. Pourtant, les jours passaient. Les hivers et leurs soirées au coin du feu, les filles et leur tricot, les soirs d’été sur le pas de la porte ou dans la cour de la ferme, et quand ce n’était pas le tricot, on reprisait, on ravaudait, on brodait pour notre trousseau, jamais on n’avait les mains inoccupées, ne rien faire, c’était un péché. Ainsi, de chaussettes en serviettes, les jours passaient, et les saisons, et les années.

Javais vingt ans quand le siècle est né. Depuis quelques années déjà, je servais chez des gens riches, des bourgeois. J’étais bonne cuisinière, alors quand ils sont partis pour Paris, ils mont emmenée. Paris ! Jamais je naurais cru quune ville puisse être aussi belle, aussi grande ! Je navais jamais quitté mon village, alors Paris, pensez ! Bien sûr, je ne sortais pas seule, ça ne se faisait pas. Et puis, javais trop peur de cette ville immense, où je naurais su que me perdre. Mais tout de même, Paris, je lai connu. Bien mieux en tout cas quune cuisinière naurait osé lespérer. Parce quà cette époque-là, je nétais déjà plus cuisinière.

Ma patronne, qui sait pourquoi, allez comprendre les lubies des riches, sétait prise daffection pour moi. Du jour au lendemain, et sans que je my attende le moins du monde, javais été promue dame de compagnie. Bien sûr, au début, cela me faisait un peu peur : je ne savais pas du tout en quoi consistait la tâche dune dame de compagnie, je ne savais pas du tout ce que ma maîtresse attendait de moi. Mais ça nétait pas bien compliqué, au fond. Je lisais bien, paraît-il. Alors, pendant des heures, je lisais. Je ne comprenais pas tout, bien sûr, mais personne ne sen apercevait, parce que même sans comprendre, le ton y était. Javais une voix agréable, en ce temps-là, cest du moins ce que disait ma maîtresse. Et elle le disait devant moi, à toutes ses amies elle vantait mes talents. Apparemment elle ne craignait pas que je puisse en tirer de la vanité. Et elle avait raison, la vanité, ce nétait pas pour moi, et elle le savait : jétais tellement en dessous delle. Elle parlait de moi un peu comme elle aurait parlé dun animal familier. Elle disait que jétais jolie, et tellement discrète, que javais du goût, et même de lhumour – elle prononçait le mot à langlaise – et une fois, une seule mais je men souviens, elle avait dit que je pourrais, sans la ridiculiser, soutenir une conversation de salon. Pourtant, je prenais bien soin me tenir en retrait, je ne prenais la parole que pour répondre aux questions que parfois l’on me posait. Je restais toujours très attentive à ne jamais émettre un avis personnel. J’étais passée maîtresse dans lart de dire ce que lon attendait de moi, exactement cela, et rien d’autre. Quelques mots convenus, dans des phrases joliment tournées. À cette époque-là j’avais même perdu mon accent. Par mimétisme doute. Plus un seul soupçon daccent, mon français était parfait.

 

Et puis, j’ai rencontré mon mari. II servait lui aussi. D’abord cocher, il était devenu chauffeur quand ses maîtres avaient acheté leur première automobile. Beau garçon, beau parleur, honnête, et surtout, il avait grandi dans un village tout proche du mien. Quand il a demandé ma main, j’ai dit oui tout de suite, sans hésiter.

Avec nos économies, nous sommes retournés chez nous, et nous avons acheté un café. Un bistrot, si vous préférez. J’étais heureuse, mon mari était le meilleur des maris. Tout qu’il faisait, il le faisait pour mon bonheur. C’est ce que je croyais. Je l’aimais.

Au début, je l’aidais, mais très vite j’avais été enceinte et mon mari avait insisté pour que je reste à la maison. De toute façon, il gagnait bien assez, je n’avais plus besoin de travailler. Je n’allais plus jamais au café, alors forcément, je ne voyais pas la réalité. Quand il rentrait, le teint un peu rouge, je me disais : « II a dû avoir froid, il ne s’habille pas assez chaudement », et vite, je le réchauffais. II parlait un peu haut, parfois il riait un peu trop fort, et sans raison. Je me disais : « II est heureux de rentrer, heureux de retrouver sa petite femme, et sa pipe, et sa chaise devant la cheminée. »

Non, je ne voyais rien, j’étais tellement heureuse. Surtout maintenant...

Ce serait un garçon, sûrement, et il ressemblerait à son père. Nous l’appellerions Robert. C’est mon mari qui avait choisi. Moi, j’aurais préféré Paul, à cause du petit Paul, mon petit frère que j’avais tant aimé, mais mon mari tenait à Robert, c’était le nom de son grand-père, alors ce serait Robert, c’était tout décidé.

Robert est né. Quand il la vu, mon mari est devenu comme fou. Fou de joie. II est allé au café, et à tout le village il a offert des tournées. Je ne lai pas vu pendant trois jours. Bien sûr, je comprenais quil ait envie de partager sa joie avec des hommes, mais tout de même, trois jours, cétait beaucoup.

Quand il est enfin rentré, il a pleuré, et il ma demandé pardon. Moi, je nai rien dit. Je ne voulais toujours pas voir, je ne voulais toujours pas croire. Pourtant, au village, on commençait à parler. Quand jarrivais, on se taisait, mais je voyais quon me regardait avec comme du mépris. Ou alors, cétait de la pitié.

Et puis, il y a eu la première crise. Robert venait davoir un an. Ce soir-là, mon mari est rentré un peu plus rouge que dhabitude, et pour la première fois, jai vu quil titubait. Il sest couché tout de suite, sans dîner, et il sest endormi très vite. Mais dans la nuit, il sest mis à crier. Il voyait des araignées qui grimpaient sur le couvre-lit, des araignées énormes, et qui voulaient le dévorer. Puis, il sest levé. Je lai entendu fouiller dans le tiroir, à la cuisine. Quand il est revenu dans la chambre, je nai pas reconnu ses yeux. Il brandissait un couteau. Il ma traitée de... non, je ne peux pas le dire. Même maintenant, après toutes ces années. Jaurais préféré oublier, mais on noublie pas ces choses-là. Il ma menacée de son couteau, jai bien cru quil allait me tuer. Cette nuit-là, pas une seule fois il ne ma appelée par mon nom. Ce nest pas Bernardine quil voyait, ce nest pas Bernardine quil voulait tuer. Cest ce que je veux croire. Laissez-moi croire cela, sinon…

Cette nuit-là, jai pris Robert dans son berceau, et jai couru, couru, jusquà la ferme des voisins.

Ensuite, ça sest arrangé un peu, mais des nuits comme celle-là, il y en a eu dautres, beaucoup dautres. Mon mari rentrait de plus en plus tard. Bien après la fermeture, il restait au café, avec deux ou trois amis, il jouait aux cartes, et il buvait.

Un soir quil était rentré un peu plus tôt que de coutume, il a eu une crise plus terrible que toutes les autres. Il a fallu appeler le médecin. Il a examiné mon mari, puis il ma prise à part. Il ma dit le mot savant : Delirium Tremens. Je me rappelle très bien. Et il a dit aussi : « Son foie ne vaut guère mieux que sa tête, vous devriez le faire hospitaliser. Si ce nest pas pour vous, faites-le pour lenfant. Tant que votre mari restera près de vous, vous ne serez plus jamais en sécurité. »

D’abord, je ne voulais pas, cétait mon mari tout de même. Et puis, on ne met pas ainsi les gens à lhôpital, lhôpital, on sait bien ce que c'est. Mais jai fini par céder. Pas pour moi, pour Robert. Sil était arrivé quelque chose à Robert, je ne me le serais jamais pardonné.

Il est mort très vite. À l'époque, on ne disait pas grand-chose aux familles, encore moins aux femmes. Alors pensez, une paysanne... Non, on ne m’a rien dit. Aujourd’hui, j’imagine que c’est la cirrhose qui l’a emporté.

Je suis restée seule avec Robert.

Mon mari ne m’avait rien laissé, à part des dettes. La boisson, les tournées, tout l’argent s’était envolé, il a fallu vendre le café, et je me suis remise à travailler. J’ai fait ce que je savais faire, cuisinière. J’avais trouvé de nouveaux maîtres, mais je ne pouvais pas garder Robert. Il a grandi chez ma mère, je peux dire que c’est elle qui l’a élevé. Je n’étais pas là souvent, c’est à peine s’il me connaissait, il n’obéissait qu’à sa grand-mère, moi, c’est à peine s’il m’écoutait, je n’étais plus sa mère, comment être la mère d’un enfant qu’on ne voit presque jamais.

Mais il grandissait bien, mon Robert, et Dieu qu’il était beau. Il ne ressemblait pas à son père, pas plus qu’à moi d’ailleurs, ni à personne de la famille. On aurait dit un ange tombé du ciel. Peut-être Paul... C’est drôle, je n’y avais jamais pensé, mais oui, au fond peut-être bien qu’il ressemblait à Paul. Les mêmes yeux, la même intelligence, vive, précoce, pensez, à cinq ans, il savait lire, à cette époque-là c’était inimaginable, il n’allait même pas encore à l’école. Il avait demandé à sa grand-mère de lui montrer les lettres, et il les avait apprises par cœur. Ensuite, il avait appris tout seul, dans la bible, et sur des bouts de journaux qu’il trouvait Dieu sait où, et qu’il conservait dans une vieille boîte qu’un jour je lui avais donnée. Dans la boîte aux trésors de Robert, il n’y a jamais eu rien d’autre que ces feuillets dépareillés. Longtemps, j’ai gardé la boîte. Et puis un jour, je ne l’ai plus retrouvée.

Robert était doux aussi, du moins avec sa grand-mère. Moi, je crois qu’il m’en voulait d’être si loin, il devait se sentir un peu abandonné. Après, heureusement, nous nous sommes retrouvés. Mais en ce temps-là déjà, et surtout avec ma mère, il était parfait. Jamais un caprice, jamais une colère, il ne rechignait que lorsqu’on le tirait de sa lecture, au moment de passer à table, ou à l’heure du coucher.

Quand il est allé à l’école, le maître a vu tout de suite qu’il n’était pas tout à fait comme ses camarades. Il a dit : « Il ira loin, votre Robert, à condition que vous le laissiez étudier. »

Cette phrase-là, jamais je ne l’ai oubliée.

Et puis il y a eu la guerre. Ses morts. Ses privations. Léon, mon frère, était en âge de partir. À Verdun, il a rencontré Jean, qui est devenu son meilleur ami. Ils sont revenus vivants et entiers, ou presque. Léon était indemne, mais Jean avait été gazé. Au début, il toussait que c’en était une pitié. Et puis, il s’est remis, et il m’a épousée. Par amitié pour Léon, peut-être, mais après, et pendant plus de quarante années, avec Jean, on s’est vraiment bien aimé.

Ce qui comptait pour moi, surtout, c’était qu’il aimait Robert. Il s’était pris d’une passion pour ce petit, au point qu’il m’arrivait de me demander parfois si ce n’était pas pour lui qu’il m’avait épousée, si ce n’était pas là la vraie vérité. Il ne pourrait jamais avoir d’enfants, et il le savait, alors Robert, pour lui c’était un cadeau du ciel.

Il travaillait aux chemins de fer. II ne gagnait pas beaucoup, mais fonctionnaire, au moins, c’était un salaire régulier. Nous avons économisé : Robert irait au lycée.

L’année du baccalauréat, les professeurs nous ont fait venir pour nous dire que ce serait vraiment dommage de s’arrêter en si bon chemin, et qu’il fallait continuer, l’université, ou une école d’ingénieur. Ingénieur, on n’avait jamais vu ça dans la famille. Robert ne disait rien, il souriait, mais on voyait bien que son bonheur, c’était cela, et cela seulement : étudier. Alors, nous avons dit oui, et Robert est allé dans une école d’ingénieur. C’était à l’époque où il y avait encore des mines, chez nous, des mines de potasse. C’est là que Robert voulait travailler. Dès la deuxième année d’école, on leur demandait de faire un stage. Je me souviendrai toujours, c’était le premier jour, il devait accompagner un ingénieur, descendre au fond du puits. Quand il est parti, très tôt le matin, il m’a embrassée, et en riant il m’a dit : « Prépare-moi un bain pour ce soir, parce que je vais revenir tout salé. »

Il n’est pas revenu. Un accident bête. L’ascenseur s’est décroché. Il avait dix-neuf ans, il allait devenir ingénieur à la mine, et la mine me l’a avalé.

Je ne sais même pas si j’ai pleuré. Jean et moi, nous étions hébétés. Robert allait revenir, ce n’était pas possible, aucune mine, aucun Dieu ne prendrait ainsi leur enfant, leur fils unique, leur fils bien-aimé à ses parents. Et pourtant. J’ai cessé de croire en Dieu. Je ne lui en ai même pas voulu. Comment en vouloir à Dieu, quand on ne croit plus en lui.

Et le temps a passé. Bien sûr, rien n’a plus jamais été comme avant, comme du temps où Robert était encore vivant. Mais Jean était tellement attentionné, tellement malheureux aussi. De nous deux, je ne saurai jamais lequel a le plus souffert. Ces choses-là, ça ne peut pas se mesurer.

Nous avons vieilli. Moi, je n’étais jamais malade, j’étais née comme ça, il faut croire : jamais une grippe, jamais un rhume, toujours en bonne santé. Mais Jean… Pour lui, ça a été autre chose. Rhumatismes déformants. C’est long cette maladie, ça prend du temps, ça n’a rien de fulgurant, mais ça vous mine et vous grignote aussi sûrement que le pire des cancers. À la fin, il ne pouvait plus du tout bouger, ses mains, ses pieds, et pour finir, tout son corps s’étaient recroquevillés. Quand il est mort, ils sont venus prendre les mesures : un cercueil pour un enfant de dix ans.

Ensuite, le temps s’est mis à passer beaucoup plus vite. Et aussi beaucoup plus lentement. Toute seule, les journées me paraissaient bien longues, et j’étais soulagée quand arrivait enfin l’heure où raisonnablement je pouvais songer à aller me coucher. Mais en même temps, le printemps était à peine arrivé que déjà c’était l’été, et bientôt l’hiver, et encore le printemps. C’était curieux, cet étirement des journées, et cette accélération des saisons. C’est peut-être ça, vieillir…

Longtemps, je suis restée seule dans la maison que nous avions achetée pour notre retraite, dans le village de mon enfance. J’avais mes poules et mes lapins, et ça m’occupait bien. Le dimanche, il y avait toujours du monde à déjeuner. Pas des amis, non, des amis, avec Jean, nous n’en avions jamais eu beaucoup, mais la famille. Ma sœur Stéphanie, sa fille Marthe, et ses enfants.

Parfois Léon venait aussi, avec sa Léonie, sa deuxième femme, et ses deux filles : Suzy, l’éternelle célibataire, et Micky qui ne se décidait pas à se remarier. Il y avait Léonie-Jean, aussi. Elle me faisait rire, cette enfant, avec ses boucles blondes, sa peur du chien et sa passion pour les poussins et les petits lapins. Toujours, en partant, elle pleurait, elle voulait en emmener un, il était trop mignon, elle ne pouvait pas le laisser là, et il fallait la raisonner, une enfant gâtée, ça se voyait tout de suite, je plaignais l’homme qui un jour aurait à la supporter, mais elle était tellement mignonne en même temps, et sans père, la pauvrette, quelle pitié… La petite ressemblait tellement à John qu’il m’était impossible en la regardant de ne pas penser à lui, et en pensant à John, je me souvenais de mon Robert, et quand ils étaient repartis, je secouais la tête pour chasser ces souvenirs du temps passé, mais le plus souvent je me sentais triste toute la soirée.

Ma seule maladie, c’est quand je me suis fracturé le col du fémur. J’avais déjà quatre-vingt-dix ans, et on ne peut pas vraiment parler d’une maladie. Je suis tombée, et mon fémur s’est cassé. Les médecins ont bien essayé de me faire croire que l’os s’était cassé d’abord et que ce n’est qu’après que j’étais tombée, je sais ce que je sais, tout ça, ce sont leurs nouvelles théories sur la vieillesse, et tout de même, pour finir, c’est moi qui suis tombée, et je sais très bien dans quel ordre les choses se sont passées. I1s ont essayé de me faire marcher avec des béquilles. Au début, je m’en suis servi un peu, mais vous direz ce que vous voudrez, ce n’est pas très pratique, on se cogne partout, ça encombre, ça vous ralentit, surtout pour monter les escaliers, alors j’ai laissé de côté une béquille, et tout de suite, j’ai senti que ça allait mieux, alors j’ai laissé l’autre aussi. À partir de ce moment-là, je me suis remise à vivre. Sans béquilles et sans canne. Je me suis toujours très bien débrouillée.

Les enfants de Marthe, ma nièce, étaient grands, et sa mère était morte. Alors, elle a décidé de venir vivre avec moi. Elle disait que c’était plus prudent. Je me demande bien pourquoi… J’avais l’habitude de vivre seule, je n’avais vraiment pas besoin d’elle, on allait se gêner. Ça ne me plaisait qu’à moitié, cette idée, mais comment dire non, ça partait d’un si bon sentiment. Alors j’ai dit oui. Et c’est vrai que tout de suite, nous nous sommes bien entendues. Elle s’occupait du ménage, des courses, elle me laissait faire la cuisine à ma guise, et surtout, elle me faisait rire, avec sa perpétuelle bonne humeur et j’avoue que sa façon simple et saine d'envisager les choses, de trouver des solutions au moindre problème m’ont tout de même bien simplifié la vie. Marthe. Marthe la bien nommée, Marthe la toujours vaillante, tout droit sortie de cette bible que jamais je n’ouvre plus. Un jour, un jour pas trop lointain j’espère, je saurai la remercier.

Et puis, je suis venue ici, dans cette maison où il n’y a que des vieux. Je n’aime pas beaucoup ça, les vieux. Bien sûr, ils sont tous beaucoup plus jeunes que moi, mais ils ont une odeur. Et puis, il faut bien le dire, la plupart d’entre eux radotent que c’en est une pitié.

Mais j’ai tout de suite été d’accord pour venir ici, n’allez pas croire, personne ne m’a forcée, c’est même moi qui ai décidé. Marthe, cette chère Marthe, à cinquante ans passés, elle pouvait refaire sa vie. Un voisin, veuf comme elle, avait demandé sa main. C’était inespéré. Tout de suite, j’ai applaudi des deux mains. Si j’avais été sur la Planète des Singes, que j’ai vue l’autre soir à la télévision, j’aurais même applaudi des deux pieds.

Alors, c’est moi qui ai proposé. Je lui ai dit : « Marthe, tu as élevé seule tes enfants, tu t’es occupée de ta mère jusqu’à la fin, et ce n’était pas facile, et puis tu t’es occupée de moi. S’il existe un paradis, il est pour toi, Marthe, mais ce paradis te sera refusé si maintenant, enfin, tu ne penses pas un peu à toi. Non, tais-toi, j’ai pris mes renseignements. Elle est très bien, cette maison, ce n’est pas loin, si tu veux, tu pourras me faire chaque semaine une visite. Et si je ne dérange pas, le dimanche, tu pourras m’emmener déjeuner chez toi. »

Elle a dit non, d’abord, mais je voyais bien dans ses yeux que c’était exactement ce qu’elle voulait. J’espérais peut-être un peu qu’elle me retiendrait, mais elle n’a jamais su mentir, alors je me suis inscrite, et tout de suite il y a eu une place. Je ne vous fais pas un dessin, vous savez ce que ça veut dire, une place qui se libère…

Tout le monde est gentil. Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai eu à me plaindre de rien. Non, vraiment, de rien. Il n’y a que cette chaise... C’est incroyable ce qu’elle peut pencher cette chaise, elle penche plus en plus.

Ou alors, peut-être que ce n’est pas la chaise, j’ai peut-être un peu trop mangé chez Marthe, et au dessert, le Kugelhof et le petit verre de Gewurztraminer, peut-être que c’était un peu trop, j’ai exagéré. Je sais bien que je ne devrais pas, mais elle est si gentille, et son mari aussi. Elle prépare tout cela pour moi, je ne peux pas refuser, ce serait malpoli, on ne m’a pas élevée comme cela. Demander, je ne sais pas, mais refuser non plus, cela ne se fait pas. Non, ce n’est pas la chaise, ça doit être moi. C’est la même chaise que ce matin, et ce matin elle ne penchait pas, elle était bien droite, bien d’aplomb, et moi sur ma chaise, j’étais bien droite aussi, tout à fait d’aplomb.

Demain, il faudra que j’en parle au docteur. Demain c’est lundi, et il vient toujours le lundi, le docteur. Et tant pis, dimanche prochain, je saurai dire non à Marthe, et non à son mari. Elle insistera, ils insisteront, elle aime tellement quand je mange bien, et lui, il veut toujours remplir mon verre : « Encore un peu, Tante, c’est du bon, de chez nous, à votre âge qu’est-ce que ça peut bien faire, hein, à votre âge, ça ne peut vous faire que du bien ! » Mais je dirai non. Non pour la sauce du lapin, et non pour le vin. Et elle me remettra tout de même encore un peu de sauce, et il remplira une fois de plus mon verre, et je terminerai mon assiette, et je viderai mon verre.

Chère Marthe. Comme elle est vaillante, et toujours de bonne humeur. C’est ma nièce, Marthe, la fille de Stéphanie, mais cela, je crois que je l’ai déjà dit. Il faut que je fasse attention, il ne manquerait plus qu’à mon âge, je me mette à radoter. Qu’est-ce que je disais. Ah oui. Marthe.

Pour ce qui est du malheur, on peut dire qu’elle aussi a eu sa part. Très tôt elle a été veuve, les enfants étaient encore tout petits. Lui aussi il buvait, tout comme mon premier mari. Le vin, c’est une vraie plaie dans la région, forcément, on l’a à portée de main, tout le monde fait de la vigne, la cave n’est jamais loin, rares sont les hommes qui résistent. Les femmes ne boivent pas. Pourtant, pour elles non plus, la cave ne serait pas loin, mais elles ne boivent pas, les femmes de chez nous, peut-être elles n’y pensent pas, ou bien elles n’ont pas le temps, elles travaillent toute la journée et elles élèvent les enfants. En tout cas, c’est un fait, les femmes de chez nous ne boivent pas. Un petit verre à table, un au dessert, et encore, jamais pendant la semaine, la semaine il n’y a pas de dessert, le dimanche seulement.

Elle a élevé ses trois enfants, Marthe. Et elle s’est occupée de Stéphanie jusqu’à la fin, et puis de moi ensuite. Il n’y a que cinq ans que je suis ici. Cinq ans déjà. Avant j’habitais avec elle. Mais elle vient me chercher tous les dimanches et elle me fait encore une visite pendant la semaine. Elle aura ma maison, Marthe, et mon argent. Elle aura les obligations et ce qui restera de mes économies, si je ne dure pas trop longtemps. Elle aura tout, et elle sera bien contente. Marthe, c’est la fille que je n’ai pas eue, ses enfants sont mes petits-enfants. Ceux que Robert n’a pas eu le temps de me donner.

Et pourtant, elle penche, cette chaise. Mais qu'est-ce qui se passe. J’ai dû tomber. J’ai dû crier. Ils viennent. Mais non, laissez-moi, ce n’est pas grave, je vais me relever. Ah oui, il est l’heure de se coucher. C’est tellement gentil de me déshabiller, merci. Mais laissez-moi maintenant, j’y arriverai bien toute seule, j’y suis toujours arrivée. Je suis désolée, mais comprenez-moi, je n’ai pas l’habitude, pas l’habitude de demander.

Mais non, pourquoi, non, pas de piqûre, c’est inutile. Vous voyez bien que je m’en vais.

Oui. C’est bien cela, je m’en vais. Et moi qui avais peur, tellement peur d’avoir peur, au dernier moment. C’est donc cela, seulement cela, c’est donc si simple de partir… Tu vois, Marthe. Tu vois, je ne t’ai pas tout pris, il en restera bien assez, bien assez pour toi, et bien assez encore pour tes enfants. J’aurais tant aimé vous laisser plus, mais parfois la mort vous oublie, alors on vit trop longtemps et les économies sont grignotées, les économies fichent le camp.

Mais tu vois, Marthe, maintenant je m’en vais et tout est bien comme je te l’avais dit. En cinq années, ceux d’ici n’ont pas eu le temps de tout manger. Et le dimanche, tu ne seras plus obligée de venir me chercher. Tu pourras vivre tranquille avec ton mari, dans ma maison, avec mes économies, mes bons du trésor, mes actions et mes obligations.

Tu ne sais pas tout, Marthe. Mais tu verras, des sous, il en reste encore beaucoup.

 

L’auteure peut être contactée par courriel : joan.ott@compagnie-ladoree.fr

 

***

Pour citer ce texte théâtral

 

Joan Ott, « Bernardine. Monologue pour une comédienne », illustration de Martine Sechoy-Wolff, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 30 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/bernardine.html

 

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