19 octobre 2025 7 19 /10 /octobre /2025 17:30

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossiers majeur & mineur | Florilèges

 

 

 

 

 

 

 

 

Happy birthday

 

 

 

 

 

Nouvelle inédite par

 

Marie-Catherine Beluche

 

 

 

 

Crédit photo : Edgar Degas (de son vrai nom Hilaire Germain Edgar de Gas, 1834-1917), « Femme dans son bain s'épongeant la jambe », peinture tombée dans le domaine public, capture d'écran de l'image libre de droits du Web.​​​​​

 

C'est aujourd’hui. Tu le sais.


 

La lumière, filtrée par les vieux volets gris, infuse lentement la pièce. Tu perçois le jour levé à travers la fine peau de tes paupières closes, s'ouvrant délicatement, entraînées par les rayons vainqueurs qui glissent entre les interstices. Tu reprends contact avec l’espace de ta chambre, ses murs nus baignés d'or, le radio réveil posé sur ta table de chevet, trois callas blancs dans leur cache-pot en faïence. Tu t'étires pour dégourdir ton corps qui semble ne peser rien. Tes os et tes muscles se seraient-ils fait la malle cette nuit ? Impossible. Tu aurais senti l'évasion de ta carcasse si elle avait eu lieu, puisque tu n'as dormi que d'un œil — comme d'habitude. Pourtant, rien à voir avec cette angoisse coutumière, qui empêche ta conscience de prendre ses cliques et ses claques, pour s’évader sans bruit aux pays des ténèbres. La faute à l’excitation, pareille à ces départs en vacances aux aurores, pour éviter les embouteillages des lourds samedis d’été, où levée avant le reste de la famille, tu attendais, frémissante de cette promesse d'aventure, le corps tendu et disponible de tant d'aguets.

Tranquillement tu sors de ton lit. Tu flottes — est-ce que tu voles ? — jusqu'à tes volets, que tu ouvres avec lenteur et délectation, pour sentir avec une acuité extrême la course chaude des rayons grignotant peu à peu ta peau. Tu offres ton corps en pâture au soleil. Le vampire en toi se replie dans les abysses intérieures les plus éloignées de ton épiderme. Bien fait pour lui ! Tu exultes de ce foudroyant contraste entre pénombre et clarté, froid et chaleur. Depuis combien de temps cela ne t'était-il plus arrivé, sourire ?

Ce matin tu n’allumes pas ton poste. De même que toute sensation de pesanteur t’est étrangère, tu ne veux rien entendre qui risquerait t'alourdir. Que t’importe le monde extérieur, ses nouvelles et ses désastres, ses guerres de plus, ses drames toujours. Seul est important ce savoir intime, gravé au plus profond de tes entrailles, tatoué dans l'écorce de ta chair, inscrit dans chaque grain de peau : aujourd’hui.

 

Chatte gracieuse, tu déambules dans ton appartement pour éprouver cette nouvelle manière d’être au monde, de brasser l’air autour de toi. C’est grisant. En chemin, tu aperçois ton paquet de cigarettes dans le tiroir entrouvert de ton secrétaire. Tu devrais tout de suite jeter cet éloge du vice, appel du danger, pour être sûre. Mais tu n’as pas besoin de cela. C’est fini. Tu le sais. Tu te diriges vers la cuisine — as-tu seulement marché jusque-là ? Tu mets la cafetière en route. Précautionneuse tu avais mis un filtre la veille, le café et l'eau pour quatre tasses. Tu n’en boiras pas une de plus — comme la nicotine, tu vas arrêter le café. L’odeur embaume la pièce. Tu humes et savoures le parfum délicat de l’arabica fraîchement coulé. Tu aimes cette fragrance, alors tu souris — c’est la deuxième fois.

Tu prépares ton petit-déjeuner : une petite brioche ronde, parsemée de perles de sucre. Comme tu as pensé à tout, tu prends dans le même temps une petite bougie blanche et rose, que tu avais auparavant ressortie d’une vieille boite en fer, où s'entassent les objets domestiques qui ne sont pas de nécessité première. Tu la places avec précaution sur la brioche et fais craquer l’allumette, qui contamine de son feu la minuscule tige de cire. Sans faire de vœu — inutile — tu souffles sur la flamme qui s'éteint sans émoi. Cela aurait été plus ardu si tu en avais mis vingt-huit — mais elles n’auraient jamais tenu sur une si mince viennoiserie, et vingt-huit brioches, quelle fantaisie !

 

Réminiscence annuelle, tu la célèbres. Aux cris harassants qu'elle poussait à la maternité, répondait le premier tien, ton effort relayant le sien. Pendant que tu prenais tous tes droits sur le monde, t’étirais, t’étendais, grappillais ces précieux centimètres gagnés sur l'étriqué climat utérin, son espace à elle grandissait pour toucher l’immensité. À mesure que les infirmières t’essuyaient, enlevant sang et eau, nettoyant le sale et le trop, l'hémorragie souillait la salle de travail. Tu étincelais de blancheur, elle se teintait de couleur. Tu respirais, elle suffoquait. Alors que tu te remplissais d’oxygène, des bruits du monde et de son agitation, de ta nouvelle dimension, elle se vidait de son sang, de sa chaleur, de sa substance. La goutte devint flaque, puis lac, puis mer. Raz-de-marée sanguin envahissant tout sur son passage. Le rouge, encore le rouge, toujours le rouge. Plus le corps médical s’échinait à éponger, transfuser, plus son sang se répandait partout autour d’elle, de son sexe, de ses cuisses, jusqu'à franchir les barreaux du lit, s'étaler sur le sol désinfecté, gicler sur les murs aseptisés, et recouvrir entièrement la pièce, sa vie, la tienne. Ta mère est morte le jour de ta naissance.

Mais cette année, c’est fête — pas question de pleurer et se laisser submerger par les flots de la culpabilité !  Tu charmes le soleil,  renonces à l’empire de monsieur Morris, manges ta brioche avec délice. Malgré le souvenir qui afflue à la surface de ta mémoire, ces images d'horreur sanglantes et fantasmées dont tu t'es nourrie, et qui dansent devant toi à date fixe, tu éprouves de la gaieté. Car aujourd’hui, rien ne sera plus comme autrefois. Tu accueilles à cœur ouvert la monstrueuse genèse qui t'a fait naître. Pourrais-tu dire que tu es heureuse en cet instant ? Non trop exagéré. Sereine plutôt. Tu te contentes de ce que tu as, ici et maintenant : le goût de la boisson que tu préfères au réveil, tes papilles enchantées par le sucre, qui s'en pourlèchent, ton sourire qui glisse de tes lèvres à ton âme, l’écho de l’absence maternelle qui se fait tendre, et toi qui t’évapores.


 

Dans un battement de jambes — d'ailes — tu atterris dans la salle de bain. Tu fais couler l’eau dans la baignoire. Suffisamment chaude pour ne pas ressentir le froid une fois immergée, mais pas assez pour être gagnée par la torpeur, que produiraient les nappes de vapeur. Tu apprécies d’avoir une haute conscience de tout en ce jour. Tu rajoutes quelques gouttes d’huile essentielle de lavande pour masquer l’odeur. Avec plusieurs bougies tu recrées une pénombre feutrée, réinventes un crépuscule, prépares ta couche. Tu entres dans ton bain progressivement. Tu veux que la surface entière de ta peau soit gagnée délicatement par la caresse de l’eau. Les orteils d'abord, puis le pied, pour grimper jusqu’au mollet. Alors seulement, aidée des parois de la baignoire, tu y glisses tes fesses, tes reins, déroules chaque vertèbre. Les remous que tu as provoqués forment de ridicules vaguelettes, qui s’échouent sur tes seins. Les flots s'apaisent. Tu es d’un calme absolu, exemplaire. Rien ne vient troubler la pellicule huileuse, qui s’est formée à la surface de l’eau.

Sans précipitation, tu saisis le cutter posé sur le rebord de la baignoire à côté des flacons de shampoing et gel douche — prévoyante, une fois de plus. Tu enlèves la protection et pousses doucement la lame tranchante hors de l’habitacle en plastique. Tu bloques le cran. Assise dans l’eau, tu incises ta peau. Le métal déchire l'épiderme, la veine, rentre à l’intérieur de toi et avance sur quelques centimètres. Marche à deux corps, le tien et l'étranger. Mouvement en tandem. Entente cordiale. Tu passes à l’autre main. Même procédé. Tu ne sens rien de particulier — peut-être n'y a-t-il que les requins pour percevoir l’odeur du sang, que tu imaginais âcre et ferreuse. Tu vois l’eau changer peu à peu de couleur. Tu observes ton  liquide vital qui s'étale, dispersé par tes soins. Tu regardes l’intérieur de tes mains. Tu te regardes — car désormais tu n’es plus en toi-même.

Au fur et à mesure que tu te vides de ton sang, la baignoire s’emplit de celui de ta mère qui coule dans tes veines. Te voilà aussi légère qu’une plume, qu’un mouton de poussière, qu’un grain de pollen. Pas encore rien. Pas tout à fait. Tout est particulier en ce jour. Violente clairvoyance. Maman. Déjà vingt-huit ans. Incandescence de la flamme. Tout serait différent, tu le savais. Le grain de sucre brisé sous la dent qui fond sur ta langue. Le vide s'étale en toi comme la caresse matinale. Le chaud sur tes joues. Le soleil t'éblouit. Plus un gramme. Abaisse tes paupières. Tu vois rouge. Coucher de soleil sur les volets de tes yeux. Tu vois la nuit. C’est aujourd’hui. Joyeux anniversaire.

 

© Marie-Catherine Beluche

***

Pour citer ce texte illustré & inédit

 

Marie-Catherine Beluche, « Happy birthday » peinture par Edgar Degas (1834-1917), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menninger, mis en ligne le 19 octobre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/mcb-happybirthday

 

 

 

 

 

 

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30 septembre 2025 2 30 /09 /septembre /2025 17:12

Événements poétiques | Forêt de Poèmes pour Toutes à l'École & La Journée Internationale des Droits des Filles & N° III | ÉTÉ 2025 / NUMÉRO SPÉCIAL « CRÉATRICES » | 1er Volet | Florilèges

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un paradis perdu

 

 

 

 

 

 

Poème engagé par

 

Sarah Mostrel

 

Site : 

https://sarahmostrel.wordpress.com

Facebook : https://www.facebook.com/sarah.mostrel

Chaîne You Tube :

https://www.youtube.com/user/SarahMostrel

 

 

 

© Crédit photo : Sarah Mostrel, « Jeune femme noire » dessin au fusain.

 

 

 

Paraît-il, paraît pas, un paradis perdu…

 

Presse qui n’y paraisse

Ou qui n’y semble pas

En reflet, une reine

Dans un jeu de miroir

 

 

Regard d’une sirène

Apparue dans le noir

Lorsque instable, une terre

Se figeait en émoi 

 

 

Dès lors la belle en traîne

Qui n’y paraissait pas

Se para de mille ailes

Pour un vol vers le ciel

 

©Sarah Mostrel

***

Pour citer ce poème féministe, engagé, illustré & inédit

 

Sarah Mostrel (texte & dessin), « Un paradis perdu », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Évènement poéféministe 2025 | « Forêt de Poèmes pour Toutes à l'École & La Journée Internationale des Droits des Filles » & ÉTÉ 2025 | NO III NUMÉRO SPÉCIAL « CRÉATRICES », 1er Volet, mis en ligne le 30 septembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiii/11octobre25/sm-paradisperdu

 

 

 

 

 

 

 

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27 septembre 2025 6 27 /09 /septembre /2025 18:48

N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossiers majeur & mineur | Florilèges | Poésie, musique & art audiovisuel | Astres & animaux / Nature en poésie

 


 

 

 

 

 

 

 

Douces eaux du Léthé

 

 

 

 

 

 

Chanson par

 

Joan Ott

 

 

 

Crédit photo : Jean Delville (1867-1953), « Dante buvant les eaux de Léthé », 1919, peinture tombée dans le domaine public, Capture d’écran d’une image libre de droits via les réseaux sociaux.

 

 


 

Au rivage du lac

À l’heure où point l’aurore

Sous les nuées opaques

Teintées de rouge et d’or

Couchée dans l’herbe humide

Et froide de rosée

Elle est sourde au timide

Chant du vanneau huppé


 

Ses yeux clos ne voient pas

Le jaune bouton d’or

Elle n’entend ni ne voit

Allongée elle dort

Inconsciente et sans rêve

Dans son sommeil profond

Elle ne sait ni la sève

Ni le soleil tout blond


 

Sa main comme une serre

Qui serre et serre encore

Miettes de somnifères

Et flacon d’alcool fort

Est bleue comme ses lèvres

Plus livides que la mort

Quelques fleurettes mièvres

Complètent le décor


 

Elle ne sait rien du jour

Elle aspire à la nuit

A la nuit pour toujours

Elle n’aime plus la vie

Mais le jeune soleil

Darde ses doux rayons

Sur celle qui sommeille

Voilée de cheveux blonds


 

Alors elle ouvre un œil 

Reconnaît le flacon

Le vert tendre des feuilles

La grappe de houblon

La frêle coccinelle

Les fleurs qui sentent bon

Parfum de citronnelle

Le lac froid et sans fond

 

 

Elle s’étire et soupire

Maudit sa maladresse

Malgré elle un sourire

Pour l’aube qui la presse

Lui dit de revenir

De chasser sa détresse

Sa funeste tristesse

Et jusqu’au souvenir


 

Combien d’amants volages

Et combien de maîtresses

Victimes des outrages

De leurs amours traîtresses

Ont traversé les âges

Ariane abandonnées

Oubliées aux rivages

Par mille et un Thésée


 

Elle se relève sage

Dans ses mains rassemblées

Recueille son courage

En perles de rosée

Ô le divin breuvage

Douces eaux du Léthé

Le vent tourne la page

Thésée est oublié

 

© Joan Ott

***

Pour citer ce poème illustré & inédit

 

Joan Ott, « Douces eaux du Léthé », peinture par Jean Delville (1867-1953), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : AUTOMNE 2025 | NO IV « LE MAL DE VIVRE DANS LA MORT VOLONTAIRE DES ARTISTES DE SAPHO À NOS JOURS » sous la direction de Francoise Urban-Menningermis en ligne le 27 septembre 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiv/joanott-douceseauxdulethe

 

 

 

 

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25 août 2025 1 25 /08 /août /2025 17:49

N° III | ÉTÉ 2025 / NUMÉRO SPÉCIAL « CRÉATRICES » | 1er Volet | Dossiers / Florilège | Astres & animaux / Nature en poésie| Spiritualités... | Voix / Voies de la sorrorité

 

 

 

 

 

 

 

Les fleurs sous la pluie

 

 

 

 

 

Poème engagé & photo fournie par

 

Françoise Urban-Menninger

 

 

 

Crédit photo : Berthe Morisot (1841-1895), « Garden in Bougival » / « Le jardin Bougival », 1884. illustration d'une nature morte fleurie, peinture tombée dans le domaine public. Capture d'écran de la photographie libre de droits du Web.

 

                      

toute la nuit la pluie

a tambouriné sur le toit

et sur mes volets clos

 

 

toute la nuit le jardin

s’est baigné en flottant

sous des trombes d’eau

 

 

ce matin j’ai ouvert

les volets sur un lac

où les fleurs voguaient

 

 

déracinées mais libres

de dériver et de se perdre

sans leur tige pour les amarrer

 

 

Genèse du poème

 

Sylvia Plath rapportait dans son journal que les jours de pluie, les revues de poésie étaient submergées peu après par un déluge de poèmes sur le thème de la pluie ! Je ne déroge pas à cette règle en ajoutant subrepticement cette petite larme pluvieuse qui rencontrera peut-être en chemin ses compagnes de vers ruisselantes en partance pour la mer...

 

© Françoise Urban-Menninger

 

***

Pour citer ce poème éthique, élégique, humaniste, engagé & inédit

 

Françoise Urban-Menninger, « Les fleurs sous la pluie » avec une peinture par Berthe Morisot (1841-1895)Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : ÉTÉ 2025 | NO III NUMÉRO SPÉCIAL « CRÉATRICES », 1er Volet, mis en ligne le 25 août 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiii/fum-lesfleurssouslapluie

 

 

 

 

 

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29 juillet 2025 2 29 /07 /juillet /2025 16:02

N° III | ÉTÉ 2025 / NUMÉRO SPÉCIAL « CRÉATRICES » | 1er Volet | Bémols artistiques | Revue culturelle des continents 

 

 

 

 

 

 

Garden-Party, des fleurs plein les yeux & le cœur au Musée Würth à Erstein

 

 

 

 

 

 

Texte de

 

Françoise Urban-Menninger

 

Blog officiel : L'heure du poème

 

Photographies par

 

Claude Menninger

 

 

 

© Crédit photo : Claude Menninger, cet ensemble rassemble diverses toiles de fleurs dont les fleurs d'artichaut de Bernard Buffet dans l’exposition « Garden-Party au Musée Würth à Erstein », juillet 2025.

 

 

« Laissons parler les fleurs », nous conseille Christoph Becker et c’est bien cette parole muette et universelle qui nous porte et nous emporte au-delà des mots dans la découverte des œuvres de la collection Reinhold et Carmen Würth qui est mise en lumière du 20e siècle à nos jours dans cette nouvelle exposition.

 

 

Dans le musée devenu jardin pour quelques mois, l’œuvre de l’artiste hollandais Herman De Vries, déjà montrée à la Biennale de Venise en 2015, se présente sous la forme d’un immense « herbier » avec ses 123 feuilles A4 où végétaux, coquillages, plumes, épines invitent à se reconnecter à la nature tout en offrant un nouveau regard sur le principe de l’accumulation qui fait songer aux trésors collectés par les enfants. Mais cette œuvre monumentale évoque également la lagune de Venise, son histoire y transparaît dans les fragments de filets ou de débris de verre poli de Murano, des hameçons ou cuillères utilisés pour la pêche...La lagune est mise en scène dans une « archéologie poétique », commente Estelle Zech, commissaire et scénographe de l’exposition et d’ajouter que «  les problématiques climatiques et écologiques sont également de mise. »

 

 

 © Crédit photo : Claude Menninger, des œuvres de Marc Quinn, sculptures & la femme-fleur, ainsi que les nymphéas d'Alex Katz dans l’exposition « Garden-Party au Musée Würth à Erstein », juillet 2025.

 

Les sculptures florales de Marc Quinn en bronze chromé mêlent le corps humain au végétal dans un continuum où un crâne sert de terreau à la plante qui s’en nourrit. Des fruits, des insectes animent ces vanités qui renvoient l’humain à son échéance inéluctable. Les peintures de Marc Quinn nous donnent à voir des fleurs qui béent tels des sexes offerts, des fraises symbolisent ce désir irrépressible qui  traverse et donne sa couleur à la vie. Les lithographies de Paul Wunderlich nous délivrent une poésie vénéneuse qui s’instille dans ses orchidées. Mais le plus fascinant reste cette œuvre de Marc Quinn où, couchée sur de la viande crue, une femme-fleur tisse le lien entre la vie et la mort, autrement dit, illustre le cycle de la vie.

 

 

Alex Katz, dans son hommage à Monet, nous octroie un instant figé en peignant la surface immobile d’un étang dans une esthétique japonisante qui confine à l’abstraction, ses boutons d’or nous immergent dans un bain de lumière pure... Salomé, dans le même esprit, ouvre les 365 petites fenêtres, comme pour un calendrier, sur l’inflorescence chatoyante de dizaines de nénuphars.

Plusieurs vidéos proposent des films d’animation sur la thématique des jardins, l’une d’elle met en images la très délicate branche de cerisier. Azumo Makoto, qui fut fleuriste sur un marché au Japon, radiographie les fleurs en jouant avec la lumière qui les éclaire de l’intérieur, ses compositions florales resplendissent et nous invitent parfois à méditer sur le système racinaire des plantes.

 

 

© Crédit photo : Claude Menninger, « L’herbier d’Herman De Vries » dans l’exposition « Garden-Party au Musée Würth à Erstein », juillet 2025.

 

 

À l’étage, le jardin peint par Max Liebermann, dans son propre jardin à Wannsee, tient du conte de fées avec ses touches impressionnistes. Ce lieu idyllique est devenu le sujet de plus de 200 tableaux et fait ainsi partie intégrante de son œuvre. Gabriele Münter peint des toiles sur carton, on se plaît à observer un canard en bois devant un vase de fleurs exubérantes, Johannes Itten déroule l’illusion optique des quatre saisons dont on retrouve les tonalités chromatiques hivernales, automnales, printanières et celles, flamboyantes, de l’été.

En progressant dans l’exposition, savamment agencée, on s’aperçoit que la vraie nature s’incarne dans des jardins fantasmés par les artistes. Nicole Blanchet, musicienne, peintre et chanteuse, lacère ses toiles où herbes hautes et roseaux composent une symphonie étrange bleue et verte. Derrière l’apparente douceur, la violence témoigne peut-être d’une nature tourmentée et blessée…

 

Une gigantesque toile retient le regard par son incommensurable et irradiante beauté, on songe bien évidemment à Klimt dans cet hommage que lui rend Gunter Damisch. Sur fond jaune, on admire des myriades de fleurs, en s’approchant, ce sont des agrégats de microcosmes que l’on reconnaît, ils évoquent des cellules aux origines de la vie terrestre.

 

© Crédit photo : Claude Menninger, ensemble avec au premier plan une sculpture de Donald Baechler, des tableaux de Nicole Blanchet & la toile de Gunter Damisch (en hommage à Klimt) dans l’exposition « Garden-Party au Musée Würth à Erstein », juillet 2025.


 

Signalons encore les magnifiques fleurs violines stylisées d’artichaut de Bernard Buffet, les somptueux bouquets d’Emil Nolde, les éblouissantes fleurs obtenues par grattage de Jean Fautrier, les fleurs luminescentes d’argousier de Gunter Grass ou encore les splendides natures mortes aux hyacinthes et anémones de Victor Bauer, sans oublier ses pois de senteur et chèvrefeuille dont on pressent les  divines exhalaisons. Rêvons devant les œuvres de Saeko Tagaki qui nous plongent littéralement dans une flore où nagent des poissons exotiques. Quant aux illustrations botaniques de Jan Peter Tripp, elles exercent sur nous un charme envoûtant, ineffable et intemporel.

 

Les deux étages parcourus dans les allées de cette exposition, on a envie de retourner sur nos pas,

tant l’appel des fleurs est prégnant car ces dernières touchent en nous notre âme végétale enfouie dans notre inconscient collectif et qui ne demande qu’à s’épanouir…

Pour ce faire, rien de tel que de poursuivre notre cheminement dans les allées du parc de cinq hectares en quête de notre jardin intérieur car rappelons-nous l’étymologie du vocable « fleur », soit flos, floris qui nous invite à appréhender « la partie la plus fine des choses », celle de notre être intime mais aussi à renouer avec nos racines végétales.

 

© Crédit photo : Peinture de nature morte par Nicole Blanchet dans l’exposition « Garden-Party au Musée Würth à Erstein », juillet 2025.

 

 

Un catalogue richement illustré offre un supplément d’âme à cette exposition à voir et revoir pour s’octroyer des parenthèses enchantées et retenir, comme dans un herbier, les bouquets de lumière de cette merveilleuse exposition.

 

 

© Françoise Urban-Menninger

 

 

Cette exposition splendide et exceptionnelle abrite des merveilles artistiques à découvrir !

 

Exposition à voir jusqu’au 4 janvier 2026

ZI. Ouest rue Georges Besse à Erstein

Entrée libre tous les jours pour tous

Du mardi au samedi de 10H à 17H

Dimanche de 10H à 18H

Visites guidées tous les dimanches à 14H30

www.musee-wurth.fr

***

Pour citer ce bémol artistique inédit & illustré

 

Françoise Urban-Menninger, « Garden-Party, des fleurs plein les yeux et le cœur au Musée Würth à Erstein » avec des photographies par Claude Menninger Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : ÉTÉ 2025 | NO III NUMÉRO SPÉCIAL « CRÉATRICES », 1er Volet, mis en ligne le 29 juillet 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/2025noiii/fum-gardenparty

 

 

 

 

 

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LPPDM, SEPTEMBRE 2026

La rédaction lyonnaise reprend son activité éditoriale après un arrêt de l'actualisation de ce site (suite au décès d'un proche).

L’association SIÉFÉGP publiera en 2026 ses anthologies livresques composées de vos écrits poétiques sur des thèmes déjà proposés par la rédaction.

SIÉFÉGP, JUIN 2026

 

APPEL PERMANENT À ARTICLES ENCYCLOPÉDIQUES POUR NOTRE ENCYCLOPÉDIE UNIVERSELLE ET NUMÉRIQUE (LANCÉE EN 2012) SUR LES POÉTESSES (FEMMES POÈTES, POÈTES, POÉTRIDES, ETC.) DE TOUTES LES PÉRIODES, ET DANS UNE OU PLUSIEURS LANGUES. CHAQUE ARTICLE DOIT PORTER SUR LA VIE, L'ŒUVRE ET LA POSTÉRITÉ DE LA CRÉATRICE CHOISIE.

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