Maggy De Coster : Annie Quatresol Dieufrance vous êtes poète, peintre et chanteuse. Pourriez-vous nous dire en quoi consiste ces trois volets de vos activités culturelles ?
Annie Quatresol Dieufrance : Je considère que chaque être humain est une parcelle de l’amour divin en action. Chacun de nous a une mission. La mienne est d’être une fée bénéfique qui doit ensoleiller la vie des personnes qui m’entourent, ou que je rencontre avec tous les dons qui m’ont été accordés.
Lorsque je chante dans une maison de retraite, j’aime voir les yeux parfois tristes, ou même éteints de certains résidents, briller tout à coup. Des personnes atteintes d’Alzheimer qui se mettent à chanter en même temps que moi. J’ai les larmes aux yeux. Je suis heureuse. Je me sens utile et bénéfique. Je me promène dans la salle, je m’approche d’elles pour qu’elles voient et touchent mes belles robes de scène. Je les fais rêver. Elles me sourient. Oui, il n’y a pas que les spectacles dans de grandes salles remplies du public qui rendent un artiste épanoui et heureux…
Depuis que je sais lire et écrire j’ai la passion de la musique des mots. C’est pourquoi j’écris. Par plaisir. Pour transmettre mon amour du français. J’éprouve aussi le besoin de faire partager mon émerveillement devant l’univers. Je peins donc tous mes coups de cœur.
MDC : Comment les conciliez-vous ? Y a-t-il une interférence entre ces triptyques-là ?
AQD : Oui j’essaie de relier tous les arts. J’organise des récitals pendant lesquels j’alterne poèmes et chansons. Et j’expose des tableaux qui correspondent à mes poésies.
Dans les bibliothèques, je lis les contes pour enfants que j’écris et en même temps je m’entoure de tableaux, toiles ou tableaux-poèmes qui correspondent à mes histoires.
MDC : Quels sont vos sujets ou thèmes de prédilection ?
AQD : Tous les sujets. Les paysages, les animaux, les sentiments, les métiers.
MDC : Quelles sont les satisfactions que vous avez tirées de votre triple carrière ?
AQD : Un épanouissement total. Chaque création donne un sentiment de plénitude.
AQD : Bien sûr. Un projet est suivi d’un autre. Et souvent j’ai plusieurs œuvres en cours. En ce moment je fais des illustrations pour un livre cartonné, destiné aux enfants de 2 à 4 ans. Il s’appellera « Mes personnages de contes ».
Je mène de front l’écriture et l’illustration d’un autre livre pour enfants « Rose et Oscar l’escargot ». Il est écrit, mis en page. J’ai toutes les illustrations à inventer, dessiner, puis peindre.
MDC : Auriez-vous un message à transmettre ou un conseil à donner à ceux qui ont choisi les mêmes voies que vous ?
AQD: La persévérance et le courage. Car rien n’est facile. Il faut faire et refaire ; parfois tout défaire pour refaire.
En écriture, je ne peins pas. Mais pour les illustrations… J’avais dessiné Rose avec son escargot. Je n’avais plus de place sur les côtés pour finir ses bras, ses coudes appuyés devant Oscar. Par contre trop de place vide en bas. Et pas assez en haut. Le dessus de ses cheveux était donc coupé. Un dessin mal positionné. Dommage car l’expression de l’enfant était bien réussie… J’ai tout effacé avec la peur de faire moins bien…
Mais je suis une battante courageuse. J’ai mis moins de temps et j’ai réussi. Le résultat est mieux. Conclusion.
Il faut que la confiance de la personne qui crée soit plus forte que ses doutes. Et se lancer avec passion.
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Pour citer cet entretien
Maggy de Coster,« Rencontre avec Annie Quatresol Dieufrance, une artiste polyvalente », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°9|Fin d'été 2021 « Femmes, Poésie & Peinture », sous la direction de Maggy de Coster, mis en ligne le 7 mars 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/no9/anniequatresoldieufrance
Pascal En Rimes, « XLII Femmes», Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Le Festival Megalesia 2018, Le Printemps des Poètes au féminin & « Le calendrier 2018 des poèmes pour lutter contre les violences faites aux femmes, enfants & minorités », mis en ligne le 24 février 2018. Url : http://www.pandesmuses.fr/2018/megalesia/xlii-femmes
D’abord Le Pan Poétique des Muses vous remercie de nous accorder cette brève discussion autour de la parution de votre ouvrage espèce, pourriez-vous nous parler de la genèse du recueil ?
FGL – Au commencement d’espèce il y a comme pour tout début d’écriture un moment d’absence. Ce moment où l’on n’écrit plus, ce moment où l’on écoute le monde, où l’on va chercher dans le moindre recoin de la parole recroquevillée, quelque chose qui peut nous relier au globe dont on s’est absenté. Pour qu’un livre débute, il ne faut pas de première pierre comme pour bâtir une maison solide, durable, sur laquelle on pourra investir. Non, pour qu’un livre débute, il faut un tout petit caillou, un gravier, une brisure minérale imperceptible, qui s’introduit dans la chaussure et rend la marche impossible. Il faut s’arrêter, retirer le soulier, prendre le temps de chercher dans l’obscur, ce fragment de montagne. La semelle tournée vers le haut, la miette tombe dans la main, et le chemin qu’on allait prendre, nous paraît dérisoire. Ce ne sont pas les rochers qui ont interrompu nos pas, c’est cette petite chose pâle, insignifiante.
Le petit caillou qui a donné vie à espèce, c’est d’abord une histoire entendue à la radio. Celle d’un jeune alsacien enrôlé de force dans l’armée du Reich pendant la deuxième guerre mondiale. La guerre prend fin, il revient. Aux autres, il ne peut raconter ce qu’il a vu. Il ne parle pas, demande seulement à changer de nom. Pas son patronyme, seulement son prénom. Un tout petit changement, un e en plus, à la fin. Ainsi, il devient femme.
Et puis, c’est une photographie de Timur Kacharava, jeune homme de vingt ans, militant antifasciste assassiné à Pétersbourg par des néonazis dont le procès n’a pas eu lieu. Il revenait d’une distribution de repas vegans qu’il préparait chaque semaine avec ses camarades, pour les indigents de la ville.
Les poèmes en prose d'espèce sont répertoriés sous sept gestes, pourquoi le chiffre sept ? Cela fait-il référence aux sept jours de la création du monde selon la bible ?
FGL – Le 3 et le 7 sont des chiffres auxquels je me sens liée.
Bien sûr, le 7 nous fait tout de suite penser aux 7 jours de Béréchit, au récit de la création. D’autant plus que le livre s’ouvre sur les tohus-bohus, ces objets du monde réel, comme le cœur ou la neige, réfractaires au calcul de la géométrie euclidienne.
Ce qui me fascine, c’est qu’on retrouve ce chiffre, dans pratiquement tous les récits de création du monde, des Dogons aux Tatars en passant par les indiens Pueblo ! Mais on a tendance à l’associer trop souvent avec l’idée d’un parfait accomplissement. Le 7, en effet, est bien la fin d’un cycle, cependant le 7 est un grand anxieux, il ne se repose jamais vraiment car c’est lui, le véhicule de la vie. Après un cycle accompli, il faut qu’un autre vienne… le 7 ne sait jamais de quoi demain sera fait, le 7 c’est l’intranquille.
Et puis pour moi, il reste largement attaché à des œuvres que j’ai aimé et que j’aime toujours : Blanche Neige et les 7 nains, les 7 boules de cristal et aussi, un de mes films culte
7 ans de réflexion !
Votre ouvrage relève de la poéthique, il est composé de chroniques poétiques de la généalogie du cosmos et des faits du quotidien, comment peut-on comprendre votre engagement poétique à rendre ce qui est « évident » et de ce qui est « presque invisible » ? s'agit-il d'une pensée philosophique du monde et/ou d'une description de ses coulisses ?
FGL – L’écriture est un geste alors peut-être qu’espèce est un geste que je tente vers le monde pour me le rendre moins insupportable.
espèce c’est un poème qui accompagne le cheminement de ceux qui refusent l’adhésion à l’exploitation de formes de vie dites inférieures au profit d’autres, considérées comme supérieures. Les formes animales, végétales, minérales sont concernées par l’exploitation, tout autant que les formes humaines.
Quand j’écris espèce, je suis accompagnée par l’impérialisme du même surl’autre de Lévinas*. Tout ce processus de la connaissance qui consiste à ramener l’inconnu au connu, le différent au même. Et ce qui résiste au même, l’animal en nous, doit à tout prix céder à la domestication. Il faut contenir ce qui ne peut l’être, le classer, le trier, en genres et espèces. Certes Lévinas nous parle du rapport à l’Autre-humain. Je franchis cette frontière-là, j’écris aussi pour l’Autre caillou, l’Autre cochon, l’Autre vague scélérate, l’Autre patate… J’écris ce passage incessant entre le visible et l’invisible, le mystère de cet évident-évidant qui ne nous livrera jamais qu’une part infime de l’invisibilité des liens qui nous lient au reste de l’univers sous toutes ses formes, de la masse noire au sombre coléoptère.
Oui je pense que l’écriture est une petite entreprise, pas cotée en bourse, sans siège social, qui travaille à démurer. Elle rentre dans les murs, les retourne, ils deviennent le support de ce qu’ils avaient pour mission d’empêcher.
Êtes-vous antispéciste ? espèce est-il une poésie antispéciste ?
FGL –L’idée de la séparation des espèces a été fondée par un système de domination d’un groupe sur un autre. La domestication animale, la société patriarcale et l’oppression des femmes sont apparues en même temps. Je conçois l’antispécisme comme une pensée du monde, issue de courants anarchistes du 19e siècle, qui ont beaucoup œuvré pour la libération des femmes mais aussi pour la libération animale. Élisée Reclus était légumiste et dénonçait l’exploitation capitaliste du sol et du sous-sol. Louise Michel ne militait pas que pour les droits humains, elle a lutté activement contre la corrida et les expérimentations sur le corps animal. On a totalement occulté ces combats liés à l’histoire du mouvement ouvrier et à l’histoire de la Commune. Ces combats internationalistes et universalistes qui œuvraient pour l’abolition de toutes les frontières. En cela, je me sens proche de l’antispécisme et du post-humanisme.
Par contre, en ce qui concerne mon écriture, elle n’est ni blanche, ni noire, ni mâle, ni femelle… Elle n’est pas plus antispéciste.
L'absence des marques hiérarchiques et de la ponctuation dans votre écriture exprime-t-elle une manière d'interroger les assignations et les frontières normatives imposées par la langue et de s'en défaire ?
FGL –espèce ne comporte pas de majuscules, pas de points non plus pour fermer les frontières. Entre les propres et les communs, les rapports de force sont abolis. La langue agit de façon minuscule. espèce n’obéit pas à la voix de ses maîtres mais assemble des voix multiples. Des voix de femmes et d’hommes mais aussi des voix de bras morts, de carottes, de vieux chiens marrons…
Comme l’affirme Peter Szendy dans son essai sur la ponctuation, le point est une meurtrissure. Le texte est découpé selon une logique, mais pourquoi cette logique serait-elle la mienne ? Pourquoi me livrer à ce découpage, ces meurtrissures sur le texte ? Je préfère rendre visible sa discontinuité, par des blancs, des trous que seul le lecteur, dans sa singularité, est apte à combler ou laisser vide. Le point a pour fonction de diviser, de mettre des cloisons, des séparations. La ponctuation est un fléchage dans le couloir du langage, pour nous empêcher littéralement de nous égarer. Mais moi au contraire je tiens à cette perte, cet égarement dans le blanc. Je ne tiens pas à signaler au lecteur quand il devra s’exclamer, se questionner, quand il devra commencer ou finir. Le poème est un lieu de liberté, pas d’asservissement. La ponctuation, moi je la fais en clignant des yeux, et en respirant. Mais chacun respire et cligne des yeux à sa manière.
Qu’est-ce que la poésie ? Et que peut la poésie dans notre vie ?
FGL – « Je ne sais pas du tout ce qu’est la poésie mais assez bien ce qu’est une figue. » disait Francis Ponge.
Voici un poème (une variante du poème) que j’avais envoyé à Nadine Agostini pour le numéro 0 de la revue Bébé consacré à cette belle question :
Déplacée parmi les déplacés depuis tout le temps indocile
indomiciliée elle s’étire sort des bouches humaines bête noire
de la somme des mots langue chargée on suspecte la contagion
elle se rebiffe refuse les soins protège les enfants de l’œil malveillant
des adultes humiliant celui fatigué par sa journée d’école qui
pour jouer prononce les sons sens dessus dessous
on apprendra à se taire à tourner sept fois le morceau de carne
maté domestiqué pour ne dire plus que des termes utiles
jusqu’à ce que la cavité se remplisse de mots négligés mal formés
mal prononcés dévêtus vacants en fin de droits
dans cet obscur là la langue œuvre
entraîne le troupeau l’aide à s’égarer maintenant elle va s’écrire
l’enfant se tait sait où ses mains ne doivent se poser où sa langue
doit cesser jusqu’à ce que la mâchoire bâille
laissant libre le passage aux vocables parasites inusités clandos
de toutes sortes maintenant elle s’écrit ça y est
pas forcément dans le livre souvent à ses côtés sur le corps d’une lettre
d’une image d’un son d’une performance d’une pellicule d’un
mur en tout cas pas là où on croyait la serrer
Quant à ce qu’elle peut, eh bien, simplement déposer du gravier dans nos pompes. Nous empêcher d’accepter la mise au pas, la marche forcée. Et ainsi, dans l’accueil inédit des débris du monde, nous disjoindre de l’acceptation muette et de la collaboration distraite.
* Voir Emmanuel Levinas, Totalité et infini, sous-titré « essai sur l'extériorité », Nijhoff, La Haye, 1961.
***
Pour citer cet entretien
Le Pan Poétique des Muses (LPpdm), « Entretien avec Frédérique Guétat-Liviani à l’occasion de la parution de son recueil espèce aux éditions le Temps des cerises», Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°12 & Hors-série 2017, mis en ligne le 20 octobre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/10/entretien-guetat-liviani.html
Nicole Coppey,«Vers des Déserts/نحو الصّحاري (sur un poème de Rûmî) », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°12, mis en ligne le 2 octobre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/10/deserts.html
tu es le chemin long, pénible de l'humanité vers sa propre destinée
Plus qu'un regard,
plus qu'une femme,
plus qu'un homme,
plus que le handicap,
plus qu'un animal,
plus qu'un végétal,
plus qu'une machine,
plus qu'un livre,
plus qu'un minéral,
plus qu'une mort,
plus qu'une vie,
plus qu'un regard qui me guérit,
plus que la différence
qui déchire ou sape la vie
tu es la mort de la haine
la tolérance des esprits
ma nourriture céleste
mon refuge d'être terrestre
– d'être autiste –
tu es le Récit de mes récits
le pli de mon âme,
la seule valeur sûre qui me reste
reste autre, reste,
Silence ! Silence !
la différence est distance
– n'est plus une souffrance –
elle est tolérance, renaissance
Silence ! Silence !
la différence est distance
n'est que l'écart de nos points de vue
Non à la famine ! Non aux guerres !
reste autre, reste
nos différences sont des grains de beauté
éparpillés sur le visage de l'humanité
reste autre, reste,
autre si différent de moi
reste ici, reste
dans le cœur vaillant du vivant.
13 avril 2017 à 11h35
Poésie engagée
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Pour citer ce poème
Dina Sahyouni,« Le cœur vaillant du vivant », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événement poétique 2017 : ''Les voix de la paix et de la tolérance", mis en ligne le 18 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/coeur-vaillant.html
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SIÉFÉGP, JUIN 2026
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SIÉFÉGP, 18 FÉVRIER 2025
Crédit photo : Visuel pour le 2 avril ou la la Journée mondiale de sensibilisation à l'autisme. Capture d’écran réalisée par LPpdm d'une image libre de droits diffusée sur un réseau social.
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