11 avril 2025 5 11 /04 /avril /2025 15:58

Événements poétiques | NO II Hors-Série | Festival International Megalesia 2025 « Rêveuses » & « Poésie volcanique d'elles » | Revue culturelle des continents

 

 


​​​​​​​

​​​​​

 

 

 

Des patrimoines séfarades marocains

 

 

 

Texte par

 

Mustapha Saha

 

Sociologue, artiste peintre & poète

 

Photographies par

 

Élisabeth Bouillot-Saha

 

Artiste photographe

 

 

​​​​​© Crédit photo : Élisabeth Bouillot-Saha, « Mustapha Saha et Serge Zafrani, fils unique de Célia et Haïm Zafrani ».

​​​​

 

Paris. Jeudi, 10 avril 2025. Il est utile de rappeler l’histoire des peuples juifs, des humains parmi d’autres humains, génératrice circonstanciellement, depuis l’antiquité, de génies philophiques, littéraires, scientiques, artistiques, de multiples œuvres enrichissant de manière exceptionnelle le patrimone de l’humanité. Le destin des séfarades est pontuée litanies douloureuses de persécutions, de discrimations, de marginalisations, d’exclusions, de proscriptions, de relégations, d’expropriations, de déportations, d’épurations, d’éradications, d’exterminations dans le sociétés occidentales. Le Maroc fait figure d’exception. En dehors de troubles épisosodiques, terribles, en lien avec les guerres tribales, les crises de succesion, les abus de pouvoir, juifs et muslmans vivent en symbiose selon la formule de Haïm Zafrani. Ils cohabitent dans les quartiers populaires. Ils partagent les fêtes  familiales,  les musiques traditionnelles, les coutumes locales, les solidarités quotidiennes. Les mellahs des grandes villes, espaces autogestionnaires, avec leur ardeur artisanale, leur effervescence commerciale, leurs bijouteries attractives, leurs consultations occultes sont ouverts aux chalands en quête de bonnes affaires.    

 

Les Séfarades.

 

Originairemet les séfarades sont les juifs expulsés d’Espagne et du Portugal à la fin du XVème siècle après la prise de Grenade par les chrétiens. Le mot séfarade est un hapax qui n’a qu’une occurrence. Il apparaît une seul fois dans la bible dans la phrase « Les déportés de Jérusalem qui sont en Séfarad ». Séfarad désigne ici Sardes, ancienne ville d’Ase mineure, capitale de la Lydie sur la rivière Pactole, ancien royaume de Crésus, des mots entrés dans la langue française avec des expressions familières qui signifient opulence. Dans la langue hébraïque du Moyen Âge, séfarade désigne les juifs de la péninsule ibérique, et par extension, les juifs du Maghreb et du Moyen Orient qui partagent les mêmes rites. L’époque andalouse constitue un âge d’or pour l’épanouissement, dans l’interculturalité, des lettres, des arts et des sciences où les juifs prennent une part active. Ainsi Moïse ibn Ezra (1058-1138), poète, philosophe, rabin, auteur d’une œuvre poétique, profane et religieuse, du Jardin de la métaphore en arabe, un classique de la philosophie médiévale. Ainsi Salomon ibn Gabirol (1021-1058), poète, philosophe, théologien, rabin, adepte du néoplatonisme, influenceur des scolasticiens chrétiens, notamment Albert le Grand et son élève Thoms d’Aquin. Salomon ibn Gabirol soutient l’incognicibilité de Dieu :  « Connaître l’essence première sans les créatures qu’elle a produites relève de l’impossible. Ce qui est possible, c’est de l’appréhender, mais uniquement par les œuvres qu’elle a produites » (Salomon ibn Gabirol, Le Livre de la Source de vie, traduction française éditions Hermann,  1992).

 

Moïse Maïmonide.

 

Ainsi Moshe ibn Maïmon, Moïse Maïmonide (1138-1204), philosophe, métaphysicien, astronome, médecin, théologien, rabin, talmoudiste, auteur du Mishné Torah, l’un des plus importants codes de loi juive. Il entreprend, comme son aller ego musulman Ibn Rochd, Averroès (1126-1198), de concilier la révélation des livres sacrés et la vérité scentifique représentée par le système aristotélicien. Thomas d’Acquin surnomme Moïse Maïmonide L’Aigle de la synagogue. Il existe deux lectures de la philosophie maïmonidienne, la première la considère comme une synthèse du judaïsme et de l’aristotélicisme, la seconde voit l’aristotélisme comme vérité et le judaïsme comme allégorie. « Il n’y a aucun moyen de percevoir Dieu autrement que par ses œuvres. Ce sont ses œuvres qui indiquent son existence. Il faut donc nécessairement examiner les êtres dans leur réalité afin que chaque domaine de la science puisse fournir des principes vrais et certains fondateurs des recherches métaphysiques » (Moïse Maïmonie, Le Guide des égarés, traduction française éditions Verdier, 1983). Objet de discorde pendant des siècles, la philosophie de Moïse Maïmonide apparaît aujourd’hui comme une pensée vivante et régénérante.

La vie de Moïse Maïmonide est emblématique des destinées séfarades. Le philosophe vit cinq ans à Fès, de 1160 à 1165, où il ridige ses traités majeurs en arabe.  La vieille maison est toujours nichée au cœur de la vieille ville, dédale de venelles plantées d’échoppes pittroresques. La façade présente, sous alignement de petites corniches, l’horloge Bouinaniyya. « C’est la Magana, l’horloge mécanique dont on perçoit encore sur la rue les treize timbres en bronze , pareils à des cuvettes, posés chacun sur un support mécanique, à quelques mètres au-dessous de consoles de bois également sculptées » (Alfred Bel, Inscriptions arabes de Fès, Journal asiatque, Juillet 1918). « Au premier étage de ce cet édifice du XIIème siècle, une rangée de treize consoles fixées dans le mur et qui supportent treize vases en bronze. Il n’y a aucune explication satisfaisante de la signification de ces treize coupes. Une énigme archéologique » (Edouard Montet, La Maison au treize coupes à Fès, Bulletin de la Société de géographie de l’Afrique du Nord, 1923). La fonction principale de cette mécanique est d’indiquer l’heure, égale au douzième de l’intervalle de temps entre le lever et le coucher du soleil quelque soit la saison. Une heure en usage dans le monde gréco-romain, utilisée jusqu’au XIXème siècle dans la sphère atabo-musulmane. Techniquement, une interface sonore et visuelle, actionnée par des cymbales et des volets. À la fin de chaque heure, une boule en bronze tombe dans la symbale correspondante. Le volet qui lui correspond s’ouvre. La première cymbale à droite n’a pas de volet. Elle indique seulement le démarrage de la journée et plus exactement le sobh, l’aube, l’heure zéro. L’énergie est assurée par un moteur hydraulique manié avec des cordes, des poulies et des contrepoids. La régulation est astronomique à tympan. Des techniques transmises par les arabes, crées par l’ingénieur Ctésibios d’Alexandrie du troizjème siècle avant l’ère chrétienne, fondateur de l’école des mécainiciens grecs, inventeur de l’horloge à eau clypsydre, de l’horloge musicale,  de l’orgue, du piston, du clavier, de la soupape… La légende raconte que l’horloge de Fès a été mise en mouvement par un magicien surdoué. Un autre magicien juif au pouvoir supérieur, qui ne serait que Moïse  lui-même,  décide de l’arrêter définitivement quand il est contraint d’abandonner sa retraite marocaine et de s’exiler en Égypte. « Je quitte cet asile où le temps ne court plus » écrit-il.

Il existe une autre version qui fait remonter la construction de l’horloge Bouinaniyya, en concordance avec le nom du créateur, au milieu du quinzième siècle, soit trois siècles après le séjour de Moïse Maïmonide, qui  a probablement habité une demeure mitoyenne de la Maison aux horloges. « Abou Inan fait construire une magana avec des coupes et des écuelles de cuivre jaune, en face de sa nouvelle médersa au Souq el Qaçr. Pour marquer chaque heure, un poids tombe dans une coupe, suscitant l’ouverture d’ fenêtre. Ce ouvrage est finalisé en 1357 par l’astronome Abou el Hasan Ali Ben Ahmed el Tlemçani ». (Abou Al Hassan el-Jaznai, Zahrat el-As, La Fleur du myrte, traduction française par Alfred Bel, 1923). La véracité de la légende, quand elle imprime l’histoire, vaut, après tout, l’authenticité sélective des chroniqueurs de l’époque. Lire utilement : Roger Le Tourneau, Fès avant le Protectorat, éditions Publications des Hautes Etudes Marocaines, 1949.

 

Les juifs fassis étaient 16 000 en 1950. Ils ne sont plus qu’une centaine de retraités. S’accumulent dans la maison attribuée à Moïse Maïmonide des reliques issues de la grande synagogue, des écoles religieuses, des chandeliers, des mezouzahs, des torahs, des pièces de plusiuers siècles ignorées des muséographes. Tout est figé dans le temps. La maison d’Harambam, d’Harabino Moshé ben Maïmon, de Maïmonide,  désignée par les locaux par des noms divers, promise au rang de marabout,  est vénérée par les juifs et les musulmans. Le musée de la culture juive de Fès, symbole de fraternité, s’installe au cœur de médina.

 

Les juifs marocains.

 

Les juifs marocains sont descendants des tobashims, tribus berbères judaïsées aux temps des phéniciens et des romains, et des magorashims, exilés de la péninsule ibérique après la Reconquista. La majorité de ces juifs sont des artisans, des boutiquiers, des agriculteurs dans les montagnes de l’Atlas. Des commerçants, des médecins, des lettrés, des tordjmans, des intrepètes, des traducteurs, des conseillers occupent des postes prestigieux auprès des califes almoravides, almohades, mérinides, des sultants alaouites. Les juifs marocains sont marocains avant d’être juifs. Dans tous les secteurs sociétaux, juifs et musulmans cohabitent, semblables et différents, toujours compélmentaires. La masse juive, réduite à la misère par l’industrialisation, s’occidentalise progressivement par l’intermédiaire de l’Alliance Israélie Universelle, redoutable machine l’intégration coloniale. Les juifs, rescapés de la terreur vichyste grâce  à la protection royale, se schizophrénisent entre ancestralité marocaine, attraction française et sirènes sionistes. Des intellectuels juifs, comme Simon Lévy, Albert Fasson, Abraham Sarfaty, Haïm Zafrani, Edmond Amran El Maleh s’ngagent a contrario, au sein du parti de l’Istiqlal, du Parti communiste, dans la lutte contre le colonialisme. Aux lendemains de l’indépendance, les juifs jouent, pendant deux ans, un rôle de premier plan dans la construction du nouveau Maroc avant que l’exode ne les disperse dans le monde.  Le médecin Léon Benzaquen est nommé ministre des Postes, Télégraphes et Téléphones. Serge Berdugo, ancien ministre du Tourisme, est aujourd’hui ambassadeur itinérant du Roi. Les juifs marocains, immigrés à l’étranger, brillants hommes d’affaires et banquiers comme Yariv Elbaz, les frères Michael et Yoel Zaoui, demeurent des intercesseurs discrets et performants du Royaume. Les juifs de double nationalité, essaimant sur tous les rivages, immergés dans les cercles influents, brandissent leur passeport marocain comme une mascotte sacrée. Chaque année, 50 000 juifs reviennent en pèlerinage au Maroc.

« Après l'indépendance du Maroc, nous avons créé un mouvement appelé Al Wifaq,  L'Entente,  pour retrouver un terrain commun à l'ensemble des populations, juives et musulmanes. C’était une urgence, car le protectorat a tenté de gommer tout ce qui pouvait rassembler les différentes composantes de la nation marocaine. Pour l'historien, la connivence entre juifs et musulmans est un fait notoire. Elle s'est développée dès l'avènement de l'Islam, surtout avec l'Âge d'Or de la civilisation arabe aussi bien en Orient qu’au Maghreb et en Andalousie. Cet Âge d'Or a duré du huitième au quinzième siècle, des Omeyades à l'édit d'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492. L’exemple de pèlerin du monde judéo-arabe est le savant juif cordouan Moïse Maïmonide. Il est l’émanation d'une société, d'une civilisation et d'une culture symbiotiques. Ses maîtres arabes lui apprennent l'histoire naturelle, la médecine et la philosophie. À cette époque, on échange en même temps les marchandises et les idées. Les juifs sont les courtiers de la civilisation arabo-musulmane. Ils ont une connaissance parfaite des langues hébraïque, arabe et romane, de l'espagnol, du provençal et du latin. Ils étaient porteurs des sciences et des cultures médiévales. La coexistence entre juifs et musulmans est pacifique et fructueuse, sauf pendant les périodes de passions et de violences qui marquent les interrègnes, les révolutions de palais, les grands bouleversements dynastiques. Ces crises cycliques sont effectivement jalonnées de massacres, de pillages frappant des populations innocentes, juives et musulmanes. Les juifs paient le tribut le plus lourd. Ils se voient en outre forcés à la conversion ou à l'exil quand les troubles politiques se compliquent de guerre de religion, comme c’est le cas à l’époque almohade. Mais demeure toujours la symbiose réalisée dans la poésie. C’est par la poésie que les juifs restaurent la langue hébraïque. La métrique arabe est adaptée au prix parfois de quelques aménagements. Sur le plan philosophique, les maîtres musulmans  enseignent aux disciples juifs et réciproquement. Moïse Maimonide, par exemple, donne des cours d'anatomie à l'université islamique de Fès, la Quaraouiyine. Contrairement au monde chrétien de l’époque, dans la civilisation judéo-arabe, l'artisan et l'homme d'affaires peuvent être des lettrés d'un haut niveau, des philosophes et des sages. Les juifs sont, par ailleurs, les gardiens des traditions musicales, andalouses et maghrébines. Lorsqu'un sultan musulman veut appliquer la loi dans toute sa rigueur, il interdit la musique andalouse. Cette musique se réfugie alors dans les mellahs. La littérature orale permet une communication permanente, un syncrétisme des croyances populaires. L’exode des années cinquante et soixante a été une savante exploitation d’une peur étrange. Mes premières enquêtes ont lieu la veille de l'émigration des communautés juives bimillénaires, des berbérophones et arabophones de l'Atlas et du Sud marocain. J'assiste, à cette occasion,  à quelque chose d'ahurissant, le départ, en l'espace d'une nuit, de communautés entières. Ces communautés, du fait de leur foi, de leur atavisme sont préparées psychologiquement et religieusement à l'avènement du Messie. Elles croient probablement que le Messie est arrivé. Elles partent en Terre sainte. Il y a aussi une sorte d'appréhension du lendemain, la peur d'une révolution, comme la révolution irakienne ou nassérienne. Les juifs marocains craignent des événements similaires, une crainte entretenue, instrumentalisée par certains milieux. Mon histoire est différente. J'ai vécu dans le voisinage d'une famille musulmane. Ma mère et ma grand-mère passaient avec leurs amies musulmanes  de longues veillées.  J'ai eu par ailleurs, des responsabilités dans l'enseignement de l'arabe, dans la Ligue contre l'analphabétisme, au lendemain de l'indépendance. J'ai fait partie de la commission royale de la réforme de l'enseignement. J'ai moi-même participé à la formation d'enseignants. J'ai aussi travaillé à la reconversion de l'enseignement israélite qui était rattaché, jusque-là, à l'enseignement européen où la langue arabe était absente. Tout cela prouve qu'en tant que juif, je me suis toujours senti proche de mes compatriotes musulmans. Les juifs et les musulmans dans certains pèlerinages, dans certains moussems, vénèrent les mêmes marabouts. Ainsi, par exemple, le saint de Tamast, dans la vallée du Souss, est un juif. Les juifs et les musulmans encensent pareillement sa tombe. Dans le cimetière de Talborjt à Agadir, le saint juif Khelifa Ibn Malka est enterré à côté de Lalla Sefia, sainte musulmane. Les deux saints font l’objet de la même adulation » (Haïm Zafrani, Entretien, Le Monde, 31 octobre 1977). Qui, mieux que Haïm Zafrani, peut clarifier aussi limpidement l’histoire des juifs marocains ? Les juifs marocains, berbères judaïsés à l’époque phénicienne, n’ont rien à voir avec le Moyen Orient. Ils se sont, à travers les âges, une judaïté propre, un patrimoine spirituel, philosophique, littéraire, artistique singulier, substantielle, à part entière, de la culture marocaine. 

Le Maroc rénove à tour de bras des dizaines de synagogues, de cimentières, de sanctuaires. Le vieux quartier juif de Marrakech, à deux pas du souk aux épices, également restauré, récupère son nom de mellah. Les ruelles retrouvent leurs plaques en hébreu. La synagogue Lazama, faute de fidèles,  accueille les touristes. Le lieu de culte remonte à la fin du quinzième siècle. La synagogue des exilés, désertée depuis l’expatriation massive de ses pratiquants, retrouve sa vocation mémorielle. Les petites classes destinées aux élèves juifs descendus des montagnes pour s’initier à la Torah, se transforment en petit musée où des photographies déteintes rappellent l’histoire d’une communauté dispersée aux quatre coins de la planète. Le Maroc compte 300 000 juifs dans les années cinquante. Il est saigné à blanc par l’une des expatriations massives les plus hallucinantes de l’histoire. Beaucoup de juifs marocains, aujourd’hui, indéfectiblement attachés à leur terre ancestrale, revisitent leurs racines. 

Dès l’antiquité, le site d’Amagdoul ou Mogador, devenu Essaouira, avec ses gisements de fer et ses ateliers fabriquant la pourpre, attise la convoitise des navigateurs phéniciens, grecs et romains. Des juifs seraient venus avec ces explorateurs dans le village de Diabat, à proximité de la ville actuelle. La communauté juive d’Essaouira, aujourd’hui dispersée, a connu, pendant les deux siècles de son épanouissement, une constante mobilité. Les dix premières familles juives, cœurs battants du commerce, gratifiés de privilèges spéciaux, s’établissent en 1764 à la demande du sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, édificateur de la cité, sur les conseils de Samuel Sumbal, ministre des Affaires étrangères, tombé plus tard en disgrâce, mort empoisonné à Tanger. « La ville d’Essaouira devient rapidement le port maritime le plus actif. Des marchands européens, musulmans, juifs,  y construisent des maisons, attirés par les droits avantageux de douane » (Daniel Schroeter, The Sultan’s Jew, Morocco  and the Sephardi World, éditions Stanford University Press, 2002). 

La correspondance du consul général Louis Chénier, chargé d'affaires de la France au Maroc entre 1767 et 1782, est précieuse pour comprendre la situation marocaine sous le règne de Sidi Mohammed ben Abdellah. Au XVIIIème siècle, le commerce entre la France et les ports marocains se réduit à peu près aux échanges suivants : le Maroc achète aux négociants français des toiles de lin de Bretagne et autres, quelques balles de soie pour les fabriques de Fez, du coton brut, de la mercerie, des draps, des papiers grossiers, un peu de sucre et de café,  du soufre enfin, vendu directement au sultan, qui s'en réserve le monopole. Les navires français chargent, en échange, de la laine brute, de l'huile, du crin, de la cire. La masse des importations dépasse sensiblement celle des exportations, de sorte que les commerçants français doivent faire la balance, non pas en monnaie française, mais en piastres d'Espagne, ou encore par le transport des produits étrangers, comme le fer de Biscaye. Chénier estime cependant que le commerce français n'est pas au Maroc un commerce passif, puisqu'on en retire, dit-il, « des matières propres à alimenter nos manufactures, ce qui permet de nouvelles occasions de réexportation et d'échanges ».

Louis Chénier décrit ainsi le sultan Mohammed ben Abdellah dans son mémoire du 15 février 1777 : « L'empereur régnant, âgé d'environ 63 ans, est né avec un jugement solide et avec des dispositions à acquérir des connaissances, s'il en a l'occasion. Son père l'envoie à La Mecque, jeune, pour lui faire mériter la vénération des peuples en conformité avec la tradition du Prophète., Mais, toutes les qualités de ce prince et toutes les perfections qui peuvent concourir à sa gloire et au bonheur de ses sujets, sont obscurcies par une avidité insatiable, qui détruit chez lui les principes de toute justice, rend ses peuples malheureux et trouble son repos. Ce prince ayant, du vivant de son père, le gouvernement de Safi, où se regroupent des négociants de toutes les nations, prend des idées rapides, des connaissances générales et bien imparfaites, des images de l'Europe concernant une sorte d'administration, la discipline militaire, la navigation, le commerce, les impôts, etc., idées que le défaut de principes, le pouvoir des préjugés et une habitude prédominante des usages opposés ne permettent pas de mettre en pratique ni d'en faire une juste application. Ce prince en  adapte quelques faibles manières au gouvernement de ses États, autant qu'elles sont conciliables avec les convenances de sa passion dominante, avec cet esprit d'intérêt, qui détermine ses résolutions et fait la base de son système. L'empereur régnant, à la vérité, ne souille pas son trône du sang de ses sujets, comme l'ont fait ses aïeux, du temps où cette cruauté pouvait peut-être devenir nécessaire. Mais, occupé du désir d'amonceler des richesses dans ses trésors, son pouvoir absolu lui en rend tous les moyens praticables légitimes, tantôt par des impositions forcées sur les provinces, sur les productions des terres, sur les douanes, et plus fréquemment encore par des amendes pécuniaires sur les particuliers, sous le moindre prétexte, pour soupçon ou accusation fondée, par le vol même. Par ce renversement de l'ordre des choses, la probité n'a aucun asile assuré. Le crime mis à prix trouve une sorte d'encouragement dans sa peine. Ce qui entraîne la dissolution dans les mœurs de la nation et toutes les misères qui en sont la suite. Ce prince, capable de quelque résolution,  manifeste du courage à l'occasion. Mais, on peut être trompé dans les apparences. Il est des gouvernements qui, par leur nature, exigent et inspirent une sorte de vigueur, que l'oppression des sujets fait encore éclater davantage. Ce n'est pourtant point la valeur ni la fermeté. Ce n'est pas cette élévation d'âme qui tient au caractère. C'est une bravoure artificielle, qui disparaît au moindre travers, qui s'anéantit avec l'âge. Les passions qui avilissent l'âme ne sont point celles des héros. Elles sont incompatibles avec la véritable grandeur » (Journal du Consulat général de France au Maroc (1767-1785), texte publié par Charles Penz (Casablanca, 1945). On comprend aisément les arrière-pensées coloniales qui président à l’édition de cet ouvrage. Il n’en reste pas moins un témoignage de première main, contredisant les préjugés d’enfermement et d’isolement accolés à l’Empire Chérifien. 

 

© Crédit photo : Élisabeth Bouillot-Saha, « Mustapha Saha. En compassion avec André Azoulay victime expiatoire de l’abject ignorantisme de la foule ».

​​​​

 

Le patrimoine juif marocain renaît de ses ruines. Essaouira, réconciliée avec son passé,  abrite désormais  la synagogue Slat Attia,  la maison de la mémoire et de l’histoire Bayt Dakira et le Centre international de recherche Haïm et Célia Zafrani. Le Musée du judaïsme marocain de Casablanca,  pensé et concrétisé par Simon Lévy (1934-2011), voit le jour dans le quartier de l’Oasis en 1997. L’établissement expose des objets de culte, des habits traditionnels, des bijoux, des broderies, des habits traditionnels, des enregistrements musicaux, des livres, des calligraphies, preuves matérielles d’une vie sociale et culturelle judaïque singulière  de deux mille cinq cents ans, attachée au rite séfarade avec ses musiques liturgiques, ses fêtes, des célébrations, son culte des saints, ses légendes, ses superstitions, ses pratiques magiques, ses sorcelleries,  ses exorcisations, ses sorcelleries, ses divinations, ses fascinations. En 2019, le chanteur d’opéra David Serero, originaire de Fès, fait don au musée de sa collection d’art Judaica. Il déclare : « C’est au Maroc que cette collection revient naturellement. Mes grands-parents ont quitté le Maroc, mais, le Maroc ne les a jamais quittés. Je suis reconnaissant envers mon père qui nous a toujours élevés dans la culture marocaine. Dédier cette collection à mes grands-parents leur permet de revenir au Maroc par la grande porte ». L’arrière-grand-père de David Serero était le grand rabbin du Maroc Haïm David Serero (1883 – 1967). Le musée hérite également de ses archives. Le nouveau musée de la culture juive de Fès s’installe au cœur de médina.

La synagogue Ettedgui de Casablanca est rénovée. Elle jouxte le musée adjacent d’El Mellah. Le mellah n’est pas le ghetto. Pour mettre fin aux conflits récurrents entre musulmans, juifs et convertis à Fès, ces derniers sont regroupés au XIVème siècle sur un terrain ayant servi auparavant de dépôt de sel. Melh en arabe, melha en marocain dialectal signifient sel. Mellah est une déclinaison de sel. Jusqu’au XVIIIème siècle, mellah désigne tout quartier administrativement autonome, autogéré, juif ou musulman. La capitale économique compte actuellement 3 000 juifs environ, plusieurs restaurants cashers. Le musée de la culture juive de Fès, symbole de fraternité, s’installe au cœur de médina.

L’histoire des juifs berbères s’enracine dans les villages atlastiques et les kasbahs du désert. Akka, petite ville de la province de Tata dans la province de Souss-Massa, en plein Sahara, voit surgir un musée juif à l’initiative d’un gardien de la mémoire musulman, Ibrahim Nouhi, collectionneur de correspondances, de manuscrits, d’archives témoins des relations fraternelles des juifs et des musulmans dans sa ville. Un autre petit musée juif à Goulmima, oasis agricole dans le Tafilalt, réunit des portes anciennes du mellah, des soufllets, des épistolaires, des grimoires. Goulmima, réputée pour ses villages fortifiés, ses géomorphosites, traversée  en 1884 par l’explorateur Charles de Foucault  et son guide, le rabbin marocain Mardochée Aby Serour, natif d’Akka. Les deux explorateurs, pour passer inaperçus, vivent comme des pauvres, mangent casher dans les familles hospitalières, fréquentent les synagogues, respectent le shabbat. Un jour, les trois cavaliers engagés pour les escorter, les dévalisent sauf de leurs carnets et de leurs  instruments de mesure.  Les deux voyageurs se réfugient auprès d’une communauté juive qui leur offre le gîte, la nourriture et la protection.

 

La Constitution du 11 juillet 2011 consacre la diversité culturelle marocaine « forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe, saharo-hassanie, hébraïque, andalouse, nourrie et enrichie de ses affluents africains et méditerranéens. La prééminence accordée à la religion musulmane dans ce référentiel national va de pair avec l’attachement du peuple marocain aux valeurs d’ouverture, de modération, de tolérance et de dialogues pour la compréhension mutuelle entre toutes les cultures du monde » La redécouverte du patrimoine judaïque bimillénaire est une prise de conscience décisive de la pluralité culturelle marocaine. En novembre 2022, sont inaugurées une synagogue et une mosquée attenantes à l’université Mohammed VI Polytechnique de Benguerir. La synagogue, baptisée Beit Allah, La Maison de dieu, est à la fois un lieu de prières, de conférences et de rassemblements. La réalisation est le fruit d’un partenariat de l’association musulmane Mimouna et la Fédération séfarade américaine. La Mimouna est une fête populaire observée depuis trois siècles par les juifs maghrébins après le dernier jour de Pessa’h, la Pâque juive, à laquelle sont souvent associés les voisins musulmans. La première prière a rassemblé des juifs marrakchis et fassis, et des étudiants musulmans. En dix ans, 167 cimetières et 20 synagogues ont été restaurées au Maroc. Les publications érudites de Haïm Zafrani jouent, sans conteste, un rôle primordial dans cette réappropriation culturelle. L’université Mohammed V de Rabat se prévaut depuis les années quatre-vingt-dix d’un groupe de recherche sur le judaïsme marocain animé, entre autres, par des professeurs musulmans formés par Haïm Zafrani dans le Département de langue hébraïque et de civilisation juive de l’université Paris-VIII qu’il avait créé. D’autres centres culturels, d’autres établissements scolaires sont d’ores et déjà programmés. Il ne s’agit plus seulement de préserver, de pérenniser la culture judéo-marocaine comme patrimoine inaliénable, il s’agit de féconder le futur de ses ressources créatives. 

 

© Mustapha Saha

Sociologue, écrivain, artiste peintre

 

 

***

 

Pour citer ce texte illustré & inédit

 

Mustapha Saha, « Des patrimoines séfarades marocains », photographies par Élisabeth Bouillot-SahaLe Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | NO II Hors-Série | Festival International Megalesia 2025 « Rêveuses » & « Poésie volcanique d'elles », mis en ligne le 11 avril 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/megalesia25/noii/ms-patrimoines

 

 

 

Mise en page par David

 

© Tous droits réservés

Retour à la Table du festival Megalesia 2025 ▼ Lien à venir

8 avril 2025 2 08 /04 /avril /2025 16:39

N° I | HIVER-PRINTEMPS 2025 | INSPIRATRICES RÉELLES & FICTIVES | 1er Volet | Critique & Réception | Dossier majeur | Articles & témoignages | Handicaps & diversité inclusive 

 

 

 

 

​​​​

​​

 

Le miroir retourné, une exposition

 

 

des œuvres de Gwendoline Desnoyers 

 

 

à Strasbourg

 

 

 

 

 

 

Réception de

 

Françoise Urban-Menninger

 

Blog officiel : L'heure du poème

 

Photographies par

 

Claude Menninger

 

 

 

© Crédit photo : Claude Menninger, première de couverture illustrée de l’ouvrage posthume « Une vie de regrets » de l’artiste Gwendoline Desnoyers aux éditions Arbitraire dans la rétrospective actuelle à La Chaufferie à Strasbourg en hommage à l’artiste, image no 1.

 

 

 

Dans le cadre des Rencontres de l’illustration, la Haute école des arts du Rhin présente un ensemble d’œuvres diverses et singulières de Gwendoline Desnoyers, ancienne élève des Arts décoratifs de Strasbourg. L’artiste qui s’est donné la mort le 31 juillet 2020 nous laisse Une vie de regrets, un ouvrage posthume publié par les éditions Arbitraire trois ans après son décès que ses éditeurs Lucas Ferrero et Renaud Thomas, le directeur de la HEAR Frédéric Sauzedde et les commissaires d’exposition de l’atelier illustration, Noah Nereutà, Violette Mesnier et Marius Guandalini, nous donnent à découvrir avec beaucoup de délicatesse et d’émotion.

 

 

 

© Crédit photo : Claude Menninger, Des œuvres exposées de l’artiste Gwendoline Desnoyers dans la rétrospective actuelle à La Chaufferie à Strasbourg en hommage à l’artiste, image no 2.

 

 

Cette jeune artiste, disparue à l’âge de 29 ans, nous lègue des œuvres troublantes à la mélancolie douce-amère, sous forme de dessins, de gravures, de tableaux, de bijoux, de mobiles... Telles les artistes Camille Claudel ou Unica Zürn, elle alternait des séjours en milieu hospitalier et son travail artistique.. André Breton disait de « L’art des fous » qu’il est « la clé des champs » et indéniablement Gwendoline Desnoyers ouvre des portes à l’intérieur d’elle-même, elle retourne le miroir pour explorer les labyrinthes enténébrés qui l’habitent et la hantent, elle nous invite par le biais de ses créations à transcender la réalité à l’instar de la psychose qui la tient sous son emprise. On songe à la fameuse phrase de Pascal « Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou. » Et c’est bien avec notre part de folie ordinaire que nous appréhendons son œuvre comme nous pouvons le faire avec celle de Séraphine de Senlis.

 

 

Son tableau « une main pour une tête » cache le visage d’une femme pour en effacer l’identité, des séries de masques affichent les figures tristes, coléreuses, voire ricanantes de cette condition humaine en mal de repères qui nous caractérise et l’artiste de préciser de son écriture virevoltante « les têtes pensent le monde, les mains le façonnent ».  Dans le sermon à un ami  Gwendoline Desnoyers évoque « des ruines de solitude », elle écrit « le miroir se fait réalité / quel est votre secret ? / chacun porte la vérité »... Et quand la vérité a partie liée avec l’inspiration visionnaire, les dessins de l’artiste traduisent l’angoisse qui la tient prisonnière de ses hallucinations, tel ce serpent à tête humaine qui s’enroule autour du corps d’un homme.

 

 

© Crédit photo : Claude Menninger, Des Le tableau « une main pour une tête » de l’artiste Gwendoline Desnoyers dans la rétrospective actuelle à La Chaufferie à Strasbourg en hommage à l’artiste, image no 3.

 

 

Nul ne peut rester indifférent à cette exposition car c’est Gwendoline Desnoyers qui nous interpelle en nous posant cette question en forme de réponse « Comment dissocier l’artiste de son art, alors que celui-ci est son essence ? » Les créatures oniriques, les personnages ailés mi-hommes mi-anges, les paysages nocturnes empreints parfois de références mystiques sont l’incarnation même de cette artiste qui a publié de son vivant dans de nombreux fanzines et édité de petits ouvrages monographiques. Des rétrospectives comme celle du Festival Gribouillis à Bordeaux ou celle qui se tient actuellement à La Chaufferie à Strasbourg nous convient à traverser le miroir des apparences pour aller à la rencontre de cette femme artiste et poète à laquelle Strasbourg Capitale mondiale du livre UNESCO 2024 et la HEAR rendent aujourd’hui un vibrant hommage.


 

© Françoise Urban-Menninger, avril 2025.

 

***

Pour citer ces images & texte inédits

 

Françoise Urban-Menninger, « Le miroir retourné, une  exposition des œuvres de Gwendoline Desnoyers à Strasbourg » avec des photographies de l'exposition par Claude Menninger, Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER-PRINTEMPS 2025 | NO I « Inspiratrices réelles & fictives », 1er Volet, mis en ligne le 8 avril 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/noi2025/fum-lemiroirretourne

 

 

 

 

 

 

Mise en page par David

 

© Tous droits réservés

Retour au Sommaire du numéro ▼ Lien à venir

2 avril 2025 3 02 /04 /avril /2025 12:57

N° I | HIVER-PRINTEMPS 2025 | INSPIRATRICES RÉELLES & FICTIVES | 1er Volet | Critique & réception | Dossier mineur | Articles & témoignages | Astres & animaux / Nature en poésie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Éliane Biedermann, «  Scènes de Chats »,

 

Haïkus, illustrations de Iza Bouvier,

 

Éditions Unicité, 2025, 62 p. 13€

 

 

 

 


​​​​​​​​

Critique de

Maggy de Coster

 

Site personnel

Le Manoir Des Poètes

 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée du recueil « Scènes de Chats » par Éliane Biedermann (poésie, haïkus), Illustrations de Iza Bouvier, Éditions Unicité, 2025.

 

 

 

 « J’ai beaucoup étudié les philosophes et les chats. La sagesse des chats est infiniment supérieure. » Hippolyte Taine


 

Le chat a toujours occupé une place dans la littérature même s’il a été persécuté du Moyen Âge à la Renaissance. Chez les Égyptiens, il était un symbole divin. L’amour de la Reine Victoria pour l’Égypte l’avait porté à adopter deux Persans bleus et depuis, le chat du statut de suppôt de Satan au Moyen Âge à celui d’animal de compagnie en Europe.

À part La Fontaine, beaucoup de poètes et écrivains comme de Baudelaire, Guillaume Apollinaire, Paul Éluard et bien d’autres ont rendu hommage au chat. À cela s’ajoute Éliane Biedermann avec son nouveau recueil «  Scènes de Chats » où les félins sont campés comme de vrais personnages. Ce sont des chats de caractère qui ont leur langage propre à eux que l’auteure en bonne observatrice a su si bien décrypter. Y a-t-il sur terre quelqu’un de plus propre qu’un chat ? La réponse est contenue ou insinuée dans les vers suivants :

 

« Après ses escapades

toilette minutieuse

du chat sur mon lit »

 

Nul endroit n’est sans doute inconnu à un chat, donc le lit de sa maîtresse ne subit guère l’exception. Aucune place ne saurait lui être interdite par amour. 

 

La poète sait également décoder la signification de tous les ronronnements de ses différents compagnons à quatre pattes. 

 

« Coups de patte insistants

ronronnement

le chat a faim »

 

N’est-ce pas que les chats éprouvent des sentiments comme les humains ?

Il est indéniable que la jalousie n’est pas propre qu’aux humains. C’est ce que dénotent les vers suivants : 

 

«  À la vue du chat jaune

mon chat se hâte de rentrer

Jalousie »

 

Offrir son premier trophée à sa maîtresse n’est pas chose futile. Il va sans dire que le félin éprouve de la fierté en cette circonstance. Et Éliane Biedermann de convenir : 

 

« Première souris

Apportée sur le perron

Fierté du chat »

 

Mais il y a un moment malheureux qui est consigné dans ce recueil de haïkus : c’est quand la Camarde est venue lui ravir sa compagne tant aimée :

 

« La mort t’a emportée

petite chatte

dans l’infini du cosmos »

 

Éliane Biedermann a su décrire les chats dans tous leurs états : chat mélancolique, chat en méditation, chat interrogateur, chat aux aguets, chat dormant, chat circassien. Mais chat alors ! 

Le chat épargne de la solitude, apaise les maux, sa présence aide à vivre avec mais ne les guérit pas. C’est ce que l’on peut comprendre à la lecture de recueil de Haïkus intitulé : « Scènes de Chats ».

 

© Maggy DE COSTER

 

À consulter la page de cette œuvre aux Éditions Unicité, URL :

***

Pour citer ce texte inédit

 

Maggy De Coster, « Éliane Biedermann, «  Scènes de Chats », Haïkus, Illustrations de Iza Bouvier, Éditions Unicité, 2025, 62 p. 13€ », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER-PRINTEMPS 2025 | NO I « Inspiratrices réelles & fictives », 1er Volet, mis en ligne le 2 avril 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/noi2025/mdc-scenesdechats

 

 

 

 

Mise en page par David

 

© Tous droits réservés

Retour au Sommaire du numéro ▼ Lien à venir

31 mars 2025 1 31 /03 /mars /2025 17:46

N° I | HIVER-PRINTEMPS 2025 | INSPIRATRICES RÉELLES & FICTIVES | 1er Volet | Critique & réception | Dossier majeur | Articles & témoignages

 

 

 

 

 

 

Présentation de « Gris de peine » de

 

Sarah Mostrel, Éditions du Cygne, 2024, le 4 mars

 

2025 au Café de la Mairie, Place Saint-Sulpice

 

 

 

 


​​​​​​​​

Critique & image par

Maggy de Coster

 

Site personnel

Le Manoir Des Poètes

 

 

 

 

© Crédit photo : De gauche à droite, les autrices Sarah Mostrel & Maggy De Coster lors de la présentation du recueil de poèmes « Gris de peine » de Sarah Mostrel aux Éditions du Cygne le 4 mars 2025 au Café de la Mairie, Place Saint-Sulpice. Image fournie par Maggy de Coster.

 

 

Sarah Mostrel a plusieurs cordes à son arc, après avoir été ingénieur, elle s’est reconvertie dans le journalisme et mène en parallèle plusieurs activités artistiques. Cela dit, elle est poète, auteure-compositrice-interprète, peintre, romancière, essayiste et photographe.

 

Elle a plusieurs publications à son actif, tous genres confondus et a reçu plusieurs prix tant sur le plan national que sur le plan international.

Ce soir, c’est de son recueil de poèmes intitulé « Gris de peine » publié aux Éditions du Cygne, recueil que j’ai eu l’honneur et le plaisir de préfacer, que nous allons parler.

 

Sarah n’est pas allée trop loin pour trouver le titre de son recueil car en tant qu’artiste peintre, elle s’est inspirée de l’appellation chromatique « gris de Payne » qui est un gris foncé, à tendance bleue, très utilisé notamment à l'aquarelle. C’est le cas de dire qu’entre la poésie et la peinture il n’y a qu’un pas. 

 

Elle ne décrit pas les faits de but en blanc mais les brode tout en finesse.

Certaines constructions verbales attirent notre attention comme l’emploi des vers elliptiques du verbe, il s’agit de propositions nominales qui sont d’une force très puissante (cf. 21) : 

 

« Nulle phrase

Nulle gorge

Nuls regards

Nulle posture 


 

Un cheminement

Sans aboutissement (programmé)

Vers la rencontre inopinée

La sente des sentiments »

 

Elle s’impose quelques injonctions positives par le mode l’impératif : « Vis et deviens / Ce que tu es/Ce que tu seras/Change de pas »  (voir p.12.)

Là, on peut dire qu’elle cherche à conjurer sa peine et l’emploi du tutoiement remplace un je qui peine à s’affirmer ou bien c’est une stratégie d’évitement de l’emploi de la première personne. 

 

On retrouve cet emploi du tutoiement dans les pages 53 et 56 :

 

« Tragédie de l’enfer via le paradis

Quel est ton choix en fait ?

Enjamberas-tu le gouffre, l’abîme antagoniste

Suivras-tu la parole ou l’allégorie ? »

 

« Mots de la page qui se retourne

Qui te fait voir l’avenir »

 

« Maintenant tu fonces

Tu fonces

Tu te dépêches de lire ce qui surviendra

Et les ailes te poussent

 

Tu franchis l’épilogue

Tu marques la page 

Le but s’éclaircit

La fin est prometteuse »

 

Disons que ces extraits du poème intitulé Feel-good book augure d’un bon présage car il se termine sur une note positive. La résilience se révèle en dépit de tout le fer de lance de la nature humaine.

L’emploi de l’infinitif est manifeste à la page 28.  Sarah dresse le procès verbal de la poésie; chaque vers semble être autonome; il y a une particularité dans la construction qui est très subtile : c’est l’inversion (intentionnelles ou non intentionnelles) des propositions par l’auteure. Les propositions infinitives se succèdent indépendamment et la proposition principale se trouve à la fin.

 

« Réhabiliter le verbe

Dire, écrire, combler les non-dits

Taire le silence

Le changer en murmures, en cris de survivance »

 

À cela sert la poésie »

 

Ce dernier vers aurait pu être est la proposition principale qui amène les propositions infinitives qui lui sont subordonnées.

 

Quant au dernier tercet de la page 29, il résume l’esprit profond de « Gris de peine », en ce sens qu’il explicite et justifie le choix titre. 

Cela fait penser un peu à Victor Hugo dans « Les Feuilles d’automne » : 

 

« Vieillir enfin, vieillir! comme des fleurs fanées

Voir blanchir nos cheveux et tomber nos années

Rappeler notre enfance et nos beaux jours flétris

Boire le reste amer de ces parfums aigris,

Etre sage, et railler l'amant et le poète,

Et, lorsque nous touchons à la tombe muette,

Suivre en les rappelant d'un œil mouillé de pleurs

Nos enfants, qui déjà sont tournés vers les leurs ! »

 

Parlons maintenant des illustrations :

 

La plupart des personnages qui illustrent les poèmes sont esseulés. Il y a un couple qui déambule dans une rue déserte. Les femmes ont le regard livide et sont toutes habitées par la tristesse. Il y a un homme qui fait un plongeon dans le vide. Pas de légende en dessous des images, elles parlent d’elles-mêmes.

 

© Maggy De Coster

 

À lire  aussi les extraits illustrés & inédits du recueil :

Sarah Mostrel (poèmes & photos), « Extraits du recueil «Gris de peine », URL : https://www.pandesmuses.fr/noiv/sm-silence

***

Pour citer ce texte inédit

 

Maggy De Coster, « Présentation de « Gris de peine » de Sarah Mostrel, Éditions du Cygne, 2024, le 4 mars 2025 au Café de la Mairie, Place Saint-Sulpice », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER-PRINTEMPS 2025 | NO I « Inspiratrices réelles & fictives », 1er Volet, mis en ligne le 31 mars 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/noi2025/mdc-presentation

 

 

 

 

Mise en page par Aude

 

© Tous droits réservés

Retour au Sommaire du numéro ▼ Lien à venir

24 mars 2025 1 24 /03 /mars /2025 16:52

N° I | HIVER-PRINTEMPS 2025 | INSPIRATRICES RÉELLES & FICTIVES | 1er Volet | Critique & réception / Chroniques cinématographiques de Camillæ | Dossier majeur | Articles & témoignages 

 

 

 

 

​​​​​​​

​​​​​

 

Silence ! elles filment

 

 

 

 

 

Chronique & images par

 

Camillæ/Camille Aubaude

 

https://everybodywiki.com/Camille_Aubaude

 

Blogue officiel :

https://camilleaubaude.wordpress.com/ 

 

 

Silence ! elles filment

 


Alice Guy disait : « Le cinématographe était mon prince charmant ». 

Ses contemporains l’aimaient bien. Elle a dirigé « le premier film de fiction » l’histoire du cinéma, « le premier péplum », et pouvait faire dessiner plus de vingt décors pour un seul film.


Nicole Lise-Bernheim, dans sa « Préface », à Alice Guy-Blaché Alice, Autobiographie d’une pionnière du cinéma (1873-1968), paru en 1976, annonce cinq cents films réalisés par Alice Guy, dont Un hanneton dans le pantalon (pp. 7-8). L’écrivaine souligne l’inaptitude de notre société à concevoir le génie féminin. Dans l’histoire future de la pensée féminine à travers les âges qui sera un jour écrite, au chapitre du XXè siècle, il y aura en lettres de feu le nom d’Alice Guy. 

En 2021, une bande dessinée Alice Guy (scénario : José-Louis Bocquet, dessin : Catel Muller) participe à la réhabilitation de cette femme exceptionnelle, décédée en 1969 alors qu’elle est totalement oubliée et décorée de la Légion d’honneur. Comme beaucoup de films du cinéma muet, la plupart de ses films ont disparus et elle ne les a jamais revus.


Les réalisatrices du cinéma muet sont des anti stars oubliées derrière leurs caméras. Elles ont vraiment existé ! Elles devraient faire honneur au cinéma mondial. Ce n’est que depuis la prise de conscience en 2014 des violences faites aux femmes (voir La Malcontente) que les ouvrages sur Alice Guy sont inscrits dans les programmes scolaires. J’ai affronté cette « ignorance » pédagogique en 1993 en publiant Lire les femmes de lettres, longtemps absentes des manuels d’apprentissage littéraire.

Les noms de Dorothy Arzner, Germaine Dulac, Alice Guy nous reviennent parfois en mémoire, tels ceux des poétesses de la Belle Époque, effacés par Jean Cocteau et les Surréalistes. Mais sous les formules conventionnelles, l’influence, la puissance de l’art des pionnières du cinéma n’ont plus de puissance évocatrice. À l’inverse, les comédiennes telles Marie Pickford (aussi productrice), Gloria Swanson, Greta Garbo, Theda Bara, dite « la première vamp à l’écran », emblématisent la présence des femmes durant les trente ans du cinéma muet. Les stars féminines, dépersonnalisées, sont des marionnettes mises en vedette par des hommes : David W. Griffith, Mack Sennett (producteur célèbre), Léon Gaumont (« inventeur »), le Viennois Georg Wilhem Pabst, avec sa célèbre Loulou (le créateur et sa muse…) sont honorés, et ne le seraient pas s’ils étaient des femmes. Les visages maquillés, déifiés des actrices rappellent toujours la légende des origines, mais ce sont les hommes qui incarnent le cinéma muet, ce ne sont que des hommes auteurs de chefs d’œuvre. 

L’étude d’Anne Bléger, Le Cinéma muet, une industrie qui fabrique des inégalités hommes-femmes, un art capable de renverser les hiérarchies de genres (https://hal.science/hal-03450292/document) stipule que « le cinéma, industrie patriarcale par excellence » (p. 52) laisse aux femmes des fonctions subalternes, comme pour les autres métiers de prestige. La présence de l’actrice Marie Pickford est l’exception qui confirme la règle, comme le sera plus tard celle d’Ida Lupino. En effet, Marie Pickford a fondé en 1919 les United Artists aux côtés de D. Fairbanks, Charlie Chaplin et D. W. Griffith.
Le cinéma parlant d’abord, l’industrie de Hollywood ensuite ont évincé les œuvres des réalisatrices du cinéma muet car cette industrie naissante n’était pas prometteuse de gains fabuleux. C’est un cas archétypal de la discrimination dans la création artistique. Les femmes marquèrent de leur empreinte le domaine de la  réalisation cinématographique, pour disparaître presqu’entièrement à l’arrivée du cinéma parlant. De leur carrière passionnante, de leur responsabilité dans l’industrie du film muet, il ne reste de ces « pionnières » que de rares témoignages, tous élogieux. Hormis les articles laudatifs de l’époque, et quelques interviews, un ouvrage leur a été consacré : Early  Women Directors. Their role in the development of the Silent Cinema, par Anthony Slide (1977). Il rassemble et analyse les fabuleuses expériences de femmes exceptionnelles tombées sous de puissants couperets.
Quelle est l’importance des images de la femme exacerbée par le star système face à l’intégrité et à la persévérance des réalisatrices du muet ? Le patriarcat de l’époque assignait les femmes avant tout au rôle obscur de ménagères, de mère procréatrices, de cuisinière à la chaîne, et en faisait de façon plus exceptionnelle des figures éclatantes, sortes de « déesses » alimentant les fantasmes des spectateurs masculins. L’irréparable duel de la maman et la putain, dont La rue dans joie de Pabst avec Greta Garbo est le soleil noir.
Des femmes furent d’abord employées comme scénaristes : on en dénombre quarante-quatre en 1918. Puis elles s’octroient très rapidement des places importantes dans la presse : Adela Roger Saint Johns, Ruth Waterbury, Gladys Hall. La production et la vente des films sont aussi des secteurs qui ne sont pas verrouillés pour les femmes, où il fallait faire avec elles. Ainsi, Margaret Booth dirigea longtemps le département d’édition de la MGM. 

En 1920, un ouvrage sur les « carrières féminines » alors possibles consacrait un chapitre au métier de réalisatrice ! Les débuts du cinéma ont ouvert un champ d’expression pour les femmes en dehors de l’industrie, un peu à la façon dont l’activité de « poétesse » fut un vrai métier de femme (voir mon article de 2011, souvent cité). L’industrie cinématographique américaine comptait alors plus d’une trentaine de femmes. Le cadre de cette chronique ne permet pas de présenter Lois Weber (1879-1939), « la réalisatrice sacrifiée par Hollywood », la scénariste Marion Fairfax (1875-1970) et tant d’autres. En plus, il y a wikipédia, la vitrine d’aujourd’hui, à la censure typiquement insidieuse. D’Alice Guy, l’incontestable pionnière, à Dorothy Arzner, elles réussirent à divulguer leurs idées sinon à les imposer, à remplir leurs tâche professionnelle et à faire respecter leur savoir-faire.

Agitons quelques noms ! Germaine Dulac (née à Amiens en 1882) est l’aînée. C’est une projection confidentielle dans une petite salle de la bibliothèque de cinéma du Forum des Halles (voir affiches) qui m’a fait reprendre ce dossier de jeunesse sur les « muettes » à l’image. Il ne reste que dix films sur les trente qu’elle a réalisés. Revoir un demi-siècle après La Souriante Madame Beudet (1923, 54 min.) et La Coquille et le Clergyman (1928, 44min.) qui m’avait éblouie quand j’étais étudiante de cinéma à Paris III, revient à en approfondir la connaissance.

 

 

© Crédit photo : Image no 1, affiche du film « La Cigarette » de la créatrice Germaine Dulac, fournie par la chroniqueuse Camillæ.

 

 © Crédit photo : Image no 2, coupure de presse du 22 février sur deux films de la « Pionnière du cinéma expérimental, Germaine Dulac » , fournie par la chroniqueuse Camillæ.​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​


 

Germaine Dulac n’a pas du tout la personnalité d’Alice Guy. Leurs œuvres sont complémentaires, et rendues possibles par la situation artisanale du début du cinéma. Germaine Dulac a écrit sur sa conception du cinéma, et a voulu faire un cinéma pur, en travaillant sur les moyens techniques. 

Après avoir écrit des pièces de théâtre (voir wikipédia), Dulac exprime une création visuelle et des émotions au moment où la France est détruite par la Première Guerre Mondiale. Son style est expressionniste et ses thèmes sont très humains (cf. Âmes de fous, 1918). Ses films ont une musique visuelle, tel un leitmotiv qui porte les spectateurs. La Coquille et le Clergyman dont le scénario serait « d’après Antonin Artaud », n’est pas du tout dans la logique habituelle des récits du muet. Les Sœurs ennemies (1915) est un film aux thèmes féministes à la façon du « Message de Françoise Rosay aux femmes allemandes » (en majuscules), radiodiffusé le 29 novembre 1939 :

« Oui, ce soir, ma voix interdite ira jusqu’à vous, légère, immatérielle ; elle passera par-dessus la ligne Maginot, la ligne Siegfried, pour vous apporter un peu de vérité. Un peu de cette vérité qu’il vous est interdit d’entendre et que vous souhaitez tant apprendre ».

L’exposition que la Mairie du 9è arrondissement de Paris vient de consacrer à Françoise Rosay crée une relation forte entre les réalisatrices et muet et l’extraordinaire courage de « Die Rosay » d’annoncer aux « Femmes allemandes » : 

« vous n’avez vécu que pour Hitler, vous souffrez par Hitler, le sort de vos enfants est entre les mains de Hitler, et 

HITLER EST UN FOU ! »   (voir encart)

 

Quelques vingt ans après Âmes de fous, écrit, produit et réalisé par une femme, Germaine Dulac, avec Ève Francis (1886-1980), la grande interprète du théâtre de Paul Claudel. Ce titre elliptique est totalement d’actualité pour une humanité menée par des fous, et aliénée par les écrans.

Quand c’est fini, ça recommence. 

Backlash.

​​​​​​​​​​​​​​
 

 

© Crédit photo : Image no 3,  journal message coupure de presse fournie par la chroniqueuse Camillæ.​​​​​​​


 

Aux États-Unis d’Amérique, Anita Loos (née en Californie, en 1895), est scénariste pour l’illustre Griffith dès l’âge de quinze ans. Elle est aussi romancière. Elle écrivit aussi des scénarios pour Douglas Fairbank, dont Son portrait dans les journaux, titre qui nous paraît doucement ironique, sur son mari John Emerson. Ses nombreux scénarios mériteraient une présentation analytique singulière. Elle compose aussi des comédies satiriques, telles Oh, you Women, Red Hot Romance, et écrit le célèbre roman traduit sous le titre Les Hommes préfèrent les blondes. Ses pièces et ses romans connurent de nombreuses adaptations cinématographiques. Certes, les États-Unis d’Amérique ne sont pas la France des Patriarches, où l’on verrait Anita Loos comme un Billy Wilder féminin. Elle peut se contenter du titre de « première scénariste des studios d’Hollywood qui a révolutionné le cinéma» (Elle, 13 avril 2024). Les formules conventionnelles expriment rarement la pensée d’une créatrice.

Dorothy Arzner (née à San Francisco, en 1897) a débuté comme simple sténographe chez Cecil B. de Mille, puis est devenue monteuse, scénariste et réalisatrice à partir de 1928. Elle est présentée aussi comme « productrice et pédagogue américaine », et « la première femme réalisatrice américaine ». Le titre « une pionnière à Hollywood » atteste de la récupération exagérée de ces créatrices qui sont toujours des cas particuliers, avec pour point commun le refus d’être assignée aux rôles de mères ou bien de vamps. Les films de Dorothy Arzner sont aussi très nombreux et contestent l’idéologie masculine dominante. Elle est passée au parlant, participant en tant que réalisatrice au célèbre Paramount en parade (1930), réunissant les vedettes de la maison Paramount, tel l’inoxydable et fabuleux Ernst Lubitsch, par un scénario de Joseph L. Mankiewicz. Il n’est pas aisé de traduire les titres de ses films en français. Ainsi, Fashions for Women est devenu La Chanson du bonheur (1927, avec la sublime Esther Ralston). Wild Party (1929) ne se traduit pas.

Alice Guy, née en 1873 à Saint-Mandé, près de Paris, fut tout d’abord la secrétaire de Léon Gaumont. Le cinéma débutait. Elle débuta avec lui. En 1896, l’intérêt de produire des films de Une amie d’Alice Guy, alors âgée de vingt-et-un ans, l’aida à écrire une nouvelle intitulée La Fée au chou (The Cabbage  Fairy) qui plut à Léon Gaumont alors occupé à faire breveter ses inventions techniques.

Ce film projeté en 1896 est resté complètement absent des histoires du cinéma, qui célèbrent Louis Lumière et Méliès. En février 1904, La Fée au chou est cité comme ayant été réalisé par Henri Gallet, ancien directeur de cinéma chez Dufayd. Dans sa Filmographie universelle éditée en 35 volumes par l’IDHEC (Institut des Hautes Études Cinématographiques) à partir de 1963, le célèbre historien Jean Mitry impose un curieux titre : « Alice Guy et l’École Gaumont : Henri Gallet (en majuscules…). Il ne peut s’agir d’une imprécision pour un ouvrage aussi longuement composé. Relevez dans son Tome XVII – États-Unis 1920-1945 l’intitulé LES MAÎTRES (Ford, Wyler, Cukor, Hitchcock, Capra…). Hitchcock récemment confondu en tant que violeur, criminel sexuel. L’imposante bible de Mitry pâtit de l’absence de quotas, qui ont encore du mal à être appliqués en 2025. Dans des bibliothèques, le fichier « femmes » pour la création cinématographique renvoie à « veuve ». Pourtant, la différence de considération entre les femmes et les hommes ne devrait pas exister. 

Alice Guy, dans son autobiographie, reprend les clichés communs à la profession. Voici comment elle dresse le constat de son rôle « inférieur » de secrétaire d’un grand homme :

« Fille d’un éditeur, j’avais beaucoup lu, pas mal retenu [...]. M’armant de courage, je proposais timidement à Gaumont d’écrire une ou deux saynètes et de les faire jouer par des amis.

Si on avait prévu le développement que prendrait l’affaire, je n’aurais jamais obtenu ce consentement. Ma jeunesse, mon inexpérience, mon sexe, tout conspirait contre moi.

Je l’obtins cependant, à la condition expresse que cela n’empièterait pas sur mes fonctions de secrétaire ».

« Les pantomimes lumineuses », les « phonoscènes » font florès quand Alice Guy est la première metteuse en scène du Comptoir de photographie Léon Gaumont. Ses muettes saynètes sont projetées au Cinéma Lumière sur les Grands Boulevards, à la Porte Saint Denis, probablement le plus ancien cinéma au monde. De 1895 à 97, Lumière, Pathé, Gaumont ont fait enregistrer par des subalternes d’innombrables petites scènes « de plein air » — qui évoquent l’infinie quantité de films youtube. En 1899, la clientèle de Gaumont réclama des « sketches comiques », et chargea de ce travail sa secrétaire Alice Guy, qui tourna « en amateur » dans les jardins de la propriété de Gaumont rue de la Villette. En octobre 1906, avec son mari Herbert Blaché, elle dirigea la succursale Gaumont. Germaine Dulac elle-même finit directrice adjointe des Actualités de la Gaumont, qui disposait jusqu’en 1914 d’un grand plateau (45m X 30m) à la Villette, considéré comme « le premier grand studio français muni d’un appareillage électronique » et « le plus grand studio européen » d’avant-guerre.

 

 

© Crédit photo : Image no 4 1« Early Women directors [...] », capture d’écran réalisée & fournie par la chroniqueuse Camillæ.

 

 

« Secrétaire, Agressée, Pute » sont les fonctions féminines que les femmes sont amenées à expérimenter (voir les travaux de l’artiste Alberto Sorbelli, notamment dans Tant de Philomèles en ce monde, LPpdm hors-série n° 4, sous ma direction). Tout est déployé, jusqu’au crime, pour éteindre la divine étincelle de l’expérience spirituelle féminine. 

Qui n’a jamais su au XXè siècle que la première mise en scène au cinéma est l’œuvre d’Alice Guy ? Elle même l’ignorait, convaincue que le regard des créatrices fait tâche d’ombre. Une conquête féminine, aussi brillante soit-elle, dans les domaines de l’art et de l’esprit n’est jamais acquise une fois pour toutes. Alice Guy parle de « repos bien mérité ». Elle est taxée de « suractivité », voire de « dispersion » alors qu’elle a fait, dans ses films, d’un véritable génie féminin. Émigrée aux États-Unis où elle réussit à faire construire un admirable studio de cinéma, s’est éteint dans l’État du New Jersey en 1968. Elle qui n’avait pas de devancier n’a pas plus que Germaine Dulac les indispensables successeurs pour porter ses idées et l’origine d’une pensée véritablement féminine. 

 

Le système ne laisse jamais place au doute. Il efface et marginalise des expériences rendues possibles par l’indépendance financière. Ainsi niée, régulièrement cassée, la connaissance féminine doit se consacrer à une recherche continuelle (cf. la quête d’Isis, déesse myrionyme).​​​​​​​

Joseph Kessel était payé pour ses articles, alors que je suis obligée de quémander des places gratuites dans les cinémas en montrant les miens, ou ma carte d’handicapé, unique compensation d’un crime sexuel pratiqué par les policiers de Paris. Après mon bac, alors que j’allais chaque jour à la cinémathèque de Chaillot, j’ai constaté que je ne pouvais pas participer aux débats entre critiques parce que j’étais une femme. Je n’ai pu réaliser qu’un court métrage interactif, Rêve nu. La discrimination intellectuelle n’est pas près de changer, tandis que la censure misogyne se fait de plus en plus sournoise (« soft ») autant dans les malencontreux cénacles universitaires que dans les constellations des nouvelles technologies.

 

© Camille Aubaude

 

Reprise d’une étude plus développée et référencée commandée par la revue Filmographe, en 1977. Le recueil Cinévita atteste d’une connaissance sérieuse du cinéma des femmes (https://www.pandesmuses.fr/2017/cinevita.html, http://www.pandesmuses.fr/tag/camille%20aubaude/ et https://www.pandesmuses.fr/2016/03/philomele.html)

***

Pour citer ce texte illustré & inédit sur des créatrices du cinéma devenues nos inspiratrices

 

 

Camillæ ou Camille Aubaude, « Silence ! elles filment », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER-PRINTEMPS 2025 | NO I « Inspiratrices réelles & fictives », 1er Volet & Revue Orientales, « Déesses de l'Orient », n°4, volume 1, mis en ligne le 19 mars 2025. URL :

https://www.pandesmuses.fr/noi2025/ca-ellesfilment

 

 

 

Mise en page par David

Dernière modification demandée par la rédactrice : 10 avril 2025.

 

© Tous droits réservés

Retour au Sommaire du numéro ▼ Lien à venir

Bienvenue !

 

La rédaction lyonnaise reprend son activité éditoriale après un arrêt de l'actualisation de ce site (suite au décès d'un proche).

L’association SIÉFÉGP publiera en septembre 2026 ses anthologies livresques composées de vos écrits poétiques sur des thèmes déjà proposés par la rédaction.

SIÉFÉGP, JUIN 2026

 

APPEL PERMANENT À ARTICLES ENCYCLOPÉDIQUES POUR NOTRE ENCYCLOPÉDIE UNIVERSELLE ET NUMÉRIQUE (LANCÉE EN 2012) SUR LES POÉTESSES (FEMMES POÈTES, POÈTES, POÉTRIDES, ETC.) DE TOUTES LES PÉRIODES, ET DANS UNE OU PLUSIEURS LANGUES. CHAQUE ARTICLE DOIT PORTER SUR LA VIE, L'ŒUVRE ET LA POSTÉRITÉ DE LA CRÉATRICE CHOISIE.

SIÉFÉGP, 18 FÉVRIER 2025

Crédit photo : Visuel pour le 2 avril ou la la Journée mondiale de sensibilisation à l'autisme. Capture d’écran réalisée par LPpdm d'une image libre de droits diffusée sur un réseau social.

Rechercher

Publications

 

Dernière nouveautés en date :

VOUS POUVEZ DÉSORMAIS SUIVRE LE PAN POÉTIQUE DES MUSES  SUR INSTAGRAM

Info du 29 mars 2022.

Cette section n'a pas été mise à jour depuis longtemps, elle est en travaux. Veuillez patienter et merci de consulter la page Accueil de ce périodique.

Numéros réguliers | Numéros spéciaux| Lettre du Ppdm | Hors-Séries | Événements poétiques | Dictionnaires | Périodiques | Encyclopédie | ​​Notre sélection féministe de sites, blogues... à visiter 

 

Logodupanpandesmuses.fr ©Tous droits réservés

 CopyrightFrance.com

  ISSN = 2116-1046. Mentions légales

À La Une