Quels monstres pour punir la terre
Le Ciel évoque des Enfers !
À sa fuite traînant la guerre,
L'intérêt vient forger nos fers ;
La jalousie, au front livide,
Précède la haine perfide ;
Le trépas fuit l'infirmité ;
La crainte engendre l'artifice ;
Le soupçon, fils de l'injustice,
Enfante l'inhumanité.
Du moins si leur noire cabale
Vous désolait seule, ô mortels !
Le souffle empesté qu'elle exhale
Ne montre point jusqu'aux autels...
Sur ces autels qu'il déshonore,
Quel monstre plus terrible encore
Porte d'audacieuses mains ?
Sous ses pas quel abîme s'ouvre ?
Le voile sacré qui le couvre
Abusera-t-il les humains ?
Je vois sur le trône adorable
De l'indulgente pitié,
Briller le sceptre inexorable
Du Fanatisme détesté :
Habile à feindre des alarmes,
L'ambition reçoit des armes
Des mains de la crédulité ;
Et prêt à rentrer dans la poudre,
Le peuple tremble au bruit du foudre
Qu'allume sa simplicité.
Aux temps heureux du premier âge
L'homme eut pour maître son auteur ;
Pour lois, une Nature sage
Qui se fit entendre à son cœur.
Dans les pièges de la licence
La faible et timide innocence
Eût à peine trouvé des fers :
Prêtres1 des dieux qu'ils fabriquèrent,
Soudain les tyrans consacrèrent
L'esclavage de l'Univers.
Aussitôt le peuple sans peine
Baise la main qui l'a dompté,
Et chacun croit voir sur sa chaîne
Le sceau de la divinité :
Bientôt du Midi jusqu'à l'Ourse,
Ce fleuve rapide à sa source
S'accroît par de nouveaux torrents ;
De leurs égaux devenus maîtres,
Quand les tyrans ne sont plus prêtres2,
Les prêtres servent les tyrans.
Presque au niveau du rang suprême,
Leur rang est trop bas à leur gré :
Bientôt l'orgueil du diadème
Fléchit sous le trépied sacré.
À leurs foudres toujours en butte,
Bientôt pour prévenir la chute
D'un sceptre déjà chancelant,
Confondu dans la foule obscure,
Le Prince aux pieds de l'imposture3
Court se prosterner en tremblant.
Il n'est plus désormais de digues
À vos projets ambitieux,
Prêtres, de vos lâches intrigues
Recueillez les fruits précieux...
Craignez-vous qu'un œil téméraire
Ose percer du Sanctuaire
Le labyrinthe redouté ?
Eh ! forgez contre le perfide
Un Dieu4 que vous ferez avide
D'un sang justement détesté.
Il faut l'étai de l'ignorance
Au trône fondé par vos mains :
Mais dans une éternelle enfance
Sachez retenir les humains ;
Ici, par une austère5,
Aux yeux du crédule vulgaire
Achetez d'éternels plaisirs ;
Et là brûlant d'un feu cynique6,
Jouissez du tribut inique
Offert à vos honteux désirs.
Proportionnez aux lumières
Des esclaves de votre Loi
Les erreurs plus ou moins grossières
Que vous offrirez à leur foi :
Tantôt qu'un style énigmatique7
D'une abstraite métaphysique
Obscurcisse encor le chaos ;
Et tantôt des royaumes sombres
Faites sortir avec les ombres
La peur qui forme les dévots8.
Mais toi, Rome, dont le courage
Aspire à dompter l'Univers,
Au fier ennemi qui t'outrage
Qu'attends-tu pour donner des fers ?...9
Immole un indigne ministre
Qui par cet augure sinistre
T'inspire un ridicule effroi ;
Et frappé du coup magnanime
Que porte un bras vengeur du crime,
Le Monde entier subit ta loi.
Non par les armes du scrupule
Ils ont subjugué tous les cœurs ;
Tout est peuple, tout est crédule,
Tout cède à de vils imposteurs :
Si les flambeaux d'une mégère
N'épouvantent que ce vulgaire
Presqu'abruti par ses travaux :
L'ivresse du Patriotisme10
Est dans les mains du Fanatisme
Le ressort qui meut les héros.
Mais de ces siècles de ténèbres
Pourquoi retracer les horreurs ?
Quels objets encore plus funèbres
M'offre ce siècle de fureurs ?
Voyez la France en cent batailles
Déchirer ses propres entrailles,
S'immoler ses propres guerriers,
S'enorgueillir du privilège
De couvrir son front sacrilège
Des plus détestables lauriers.
Par la bouche de ses ministres11
L'Éternel a dicté ses lois ;
En vain à ses arrêts sinistres
La Nature oppose sa voix ;
Que tout s'arme pour sa querelle,
Venez-le d'un peuple rebelle
Dont l'erreur osa l'outrager ;
Faites servir à votre rage
Le feu, le poison, le carnage :
Tout est permis pour le venger.
Ainsi12, de l'ingrat mercenaire,
Le maître expire sous les coups ;
Le frère assassine le frère,
L'épouse dénonce l'époux :
Du malheureux13 que ma furie
Fait à mes pieds tomber sans vie,
C'est peu d'avoir percé le flanc ;
Dans ses entrailles palpitantes
Il faut que mes mains dégoûtantes
Cherchent le reste de son sang.
Faut-il encor d'autres victimes
Pour assouvir cette fureur ?
Oui, que de plus illustres crimes
En éternisent la terreur....
Vois, mais adore, humble vulgaire,
C'est du milieu du Sanctuaire
Que part le funeste signal....
C'est enfin sur l'Être suprême,
Dans son Image, ses oints même14
Que porte le glaive fatal.
À mon respect pour ce saint Temple
Où vous prêchez l'iniquité,
Fourbes sacrés, que j'y contemple,
Vous devez ma crédulité :
Mes attentes sont votre ouvrage ;
Trop tard je frémis du langage
Des ministres du Dieu de paix ;
Ce Dieu dont l'équité sévère
Punit une faute légère,
Peut-il m'ordonner des forfaits ?
Sous des traits, dont enfin s'irrite
Mon cœur de remords combattu,
En vain votre bouche hypocrite
M'offre un fantôme de vertu...
Étrange et barbare Sagesse,
Qui vois une indigne faiblesse
Dans ce juste retour du cœur,
Tu n'es qu'une affreuse imposture ;
Au cri perçant de la Nature
Cesse d'opposer son auteur.
De tant d'horreurs du Fanatisme
Purgez le culte des autels,
Brisez les fers du despotisme
Dont il accable les mortels :
Contre une doctrine nouvelle,
Prêtres, signalez votre zèle,
Faites-en sentir le poison ;
Mais c'est assurer son empire
Que d'employer pour le détruire
D'autres armes que la raison15.
Fin