1 avril 2020 3 01 /04 /avril /2020 09:17

Megalesia 2020 | Les figures des philosophes chez les autrices/auteures en Sciences humaines & sociales | Florilège de textes poétiques

 

 

 

Erreur sur

 

 

la personne

 

 

 

Françoise Urban-Menninger

 

Blog officiel : L'heure du poème

 

 

Crédit photo : Giovanni Battista Tiepolo, "Une allégorie de Vénus et Chronos", domaine public, Commons.

​​​​​

 

 

J’ai toujours su qu’il y avait eu erreur sur la personne. Je ne suis pas celle que l’on croit que je suis, je l’ai toujours su. La preuve en est que lorsque l’on m’interpellait  par le prénom que j’étais sensée porter comme un âne bâté, jamais je ne répondais.

 

D’aucuns pensaient alors que j’étais dans la lune… Et ils n’avaient pas complètement tort !

Physiquement, j’avais les pieds sur terre, cela est incontestable, tous les témoignages se référant à mon passé convergent vers cette réalité tangible.

 

Mais quant à mon esprit, il ne cessait de s’évader de son enveloppe de chair et d’os pour vagabonder vers d’autres sphères plus rieuses.

 

C’est à ces moments-là que je n’étais, pour ainsi dire, plus moi-même. Car que signifie vraiment être soi-même ? Est-ce l’adéquation parfaite d’une âme et d’un esprit dans un corps pour former un tout inaliénable ?

Qui peut prétendre à cette fusion de l’un et du tout dans un seul être ?

 

Certainement pas mon humble personne car à vrai dire, je ne suis personne…

Mon corps est une enveloppe d’emprunt que je cède ou loue volontiers à qui souhaite l’investir. De ce fait je suis bien évidemment multiple autant dans ma façon d’être que dans celle de penser.

 

Je suis à la fois ici, tout en étant ailleurs car les visiteurs sont nombreux et s’invitent avec une certaine curiosité à vivre sous mes traits. Ils aiment à jouer et à se jouer de ma personne et très malicieusement, ils semblent interroger mon entourage qui n’en a cure en leur posant cette question pourtant essentielle : « Devinez qui je suis ? ».

 

Un philosophe des temps anciens, Socrate, y a déjà fort élégamment répondu en affirmant qu’il ne se connaissait pas et que philosopher revenait à apprendre à se connaître soi-même.

Le pauvre y a laissé sa vie en ingurgitant la ciguë mais ceci est une autre histoire…

 

Voilà donc, si l’on en croit notre ami Socrate, un programme bien ambitieux, du moins en ce qui me concerne. Car comment concilier en un seul moi toutes ces entités diverses qui prennent le temps et la peine de me visiter et d’investir mon enveloppe corporelle ?

 

On l’a bien sûr compris, le maître-mot de cette aventure à nulle autre pareille et vous vous en êtes sûrement douté, n’est autre que le temps. Ce temps volatil, fugace qui nous est compté ou plutôt décompté… Oui, nous vivons tous à rebours car l’heure et le lieu de notre finitude ne sont-ils pas inscrits avant même notre naissance, sur le registre de cette éternité qui nous fait et nous défait et qui nous renvoie à notre passage ici bas ?

 

C’est bien pour cette raison que je prends, oui que je prends au sens propre de ce terme, le temps qui m’est imparti pour m’extraire de mon enveloppe terrestre.

Ainsi n’en déplaise à certains, je gagne du temps sur moi-même et sur les autres. Je devance même, devrais-je vraiment vous le signifier, la marche inéluctable du temps !

 

Mon esprit, mon âme défient alors toutes les lois et les catégories spatio-temporelles dont le philosophe Emmanuel Kant nous a longuement parlé dans ses écrits. 

Et pour évoquer la mémoire d’un autre éminent spécialiste en ce domaine, à savoir Einstein, maître avéré de la relativité, je lui répondrai de manière tout à fait sibylline par ma quête inlassable de l’absolu !

 

Parce que tout compte fait en matière d’espace et de temps, c’est l’absolu en tant que tel que j’appréhende lors de mes sorties corporelles ! Les lois de la physique et de la métaphysique m’indiffèrent, elles n’existent pas pour moi, je les transcende et me place bien au-delà de ces calculs compliqués et inutiles.

 

Mon esprit vole, oui, vous avez bien lu, mon esprit vole ! Je suis cette poussière d’étoile dont parle Hubert Reeves, le dernier astrophysicien qui trouve encore grâce à mes yeux, et  je vole, particule impavide d’astre mort vers mon entité qui n’est déjà plus…

 

Oui, voilà cette implacable vérité que l’on nous cache, révélée à tous, au grand jour !

Je ne suis pas moi-même mais vous n’êtes pas vous-mêmes non plus… Et il en est ainsi depuis la Nuit des Temps.

 

Nous ne sommes, vous et moi, que les reflets de ceux que nous avons été ou que nous aurions dû être car tout ici bas n’est que farce et illusion…

Mon esprit, votre esprit, n’ont cessé de voyager… Parfois ils se rencontrent, un dicton populaire le pressent et l’on sait tous qu’il y a une part, voire une grande part de vérité dans les dictons.

 

Vous l’avez deviné, c’est dans ce texte que nous nous retrouvons au bord de nous-mêmes, à l’endroit précis où nous avons déposé nos enveloppes corporelles avant de nous plonger dans cette lecture pour tremper nos âmes dans la même lumière.

 

Deviendrons-nous nous-mêmes pour autant ? Il est à craindre que la réponse soit négative car jamais nous ne serons ceux que nous pensons devoir être. Si la parole nous est parfois donnée, elle est d’autant plus coupée et si les mots viennent à nous manquer, personne ne nous les donnera ou ne nous les rendra car le silence est aussi lourd que celui du poids des mots.

 

Le silence nous emprisonne dans le discours de nous-mêmes à nous-mêmes énoncé au sein duquel nous jouons aux dés la carte blanche de notre destinée. C’est dans cet ultime face à face que s’inscrit l’échéance inéluctable d’un monde en totale déliquescence.

 

Nos esprits et nos âmes ont déjà gagné  d’autres sphères et nos corps en déshérence errent désormais sur une planète en perdition qui a perdu jusqu’au nom aléatoire d’humanité…

 

 

***

 

Pour citer ce texte

​​​​Françoise Urban-Menninger, « Erreur sur la personne », nouvelle paraphilosophique et poétique inédite, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Megalesia 2020|III​​​​​​- Les figures des philosophes chez les autrices/auteures en Sciences humaines & sociales, mis en ligne le 1er avril 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/megalesia20/personne

 

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LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Megalesia
31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 14:40

Megalesia 2020 | Équinoxe | Poèmes, textes & chansons

 

 

 

​Dans la chambre

 

 

 

Pierre Liebaert

 

Dans la chambre que je vais occuper ces trois prochaines semaines 

La fenêtre frappe le ciel et inversement aussi 

Je peux m’y plonger et y rêver  

... 

et le ciel engendra les larmes

et les larmes engendrèrent la rage

et la rage engendra les volcans

et les volcans engendrèrent la terre

et la terre engendra les arbres

et les arbres engendrèrent les racines

et les racines engendrèrent les failles

et les failles engendrèrent la sève

et la sève engendra le sang

et le sang engendra les fleurs

et les fleurs engendrèrent la tourbe

et la tourbe engendra les fées

et les fées engendrèrent les vallées

et les vallées engendrèrent les mystères 

... 

***

 

Pour citer ce poème

​​Pierre Liebaert, « Dans la chambre », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Megalesia 2020|IV-ÉQUINOXE sous la direction de Barbara Polla, mis en ligne le 31 mars 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/megalesia20/equinoxe/liebaert

 

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LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Megalesia Équinoxe
31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 13:41

Megalesia 2020 | Équinoxe | Poèmes, textes & chansons

 

 

 

Deux poèmes

 

 

 

Selçuk Mutlu

 

 

 

1

 

 

Il a cueilli le faux persil qui poussait dans le jardin. Toute la journée n’a été consacrée qu’à elle, absente mais au combien concrète dans son esprit. Écrasées dans le pilon, les corolles au parfum lourd et c’est dans sa coupe qu’il a versé les quatre gouttelettes sombres. 

Ils ont trinqué et, pris de remords, le vin en bouche, il l’a embrassée si tendrement en suçant la ciguë de sa langue.  

Une larme a coulé sur sa joue d’assassin. 

 

 

2

 

 

Nos doutes, nos peurs, les joies intimes tout comme nos peines et nos tourments. Tout ça en dedans de nous.  

Expériences intérieures sorties de nos corps par les voies lacrymales ainsi que nos sueurs ou nos rares poésies. 

 

 

***

 

Pour citer ces poèmes

​​Selçuk Mutlu, « Deux poèmes », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Megalesia 2020|IV-ÉQUINOXE sous la direction de Barbara Polla, mis en ligne le 31 mars 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/megalesia20/equinoxe/mutlu

 

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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 13:25

Megalesia 2020 | Équinoxe | Poèmes, textes & chansons

 

 

 

La vie est

comme le sable

 

 

 

Nathalie Guiot

 

 

 

 

 

 

Elle emporte tout  

Seuls les sentiments  

Restent 

  

Alors que faire  

Si ce n’est aimer  

À tort et à travers  

À gorge déployée  

  

À tomber dans l’ivresse  

Du désir d’aimer, oh Isis  

A en perdre la tête  

À sombrer dans le vice  

  

Du temps de vie 

Près d’elle  

Prédelle d’un duo  

Qui s’appelle  

  

Là où sont mes valeurs  

A l’écoute de sa voix  

Humer sa chevelure d’or 

Sans compter les heures  

  

Paresse amoureuse  

Méditation solaire  

Déviant parfum de tubéreuse  

Isis, déesse plantureuse  

  

Sur son chemin terrestre  

L’homme aux gants  

Et son visage si fin 

Comme le tableau de Titien  

  

Vertige de l’amour 

La déesse saisie 

Chavire  

Devient alors Humaine, tout entière ​​​

 

 

***

 

Pour citer ce poème

​​Nathalie Guiot, « La vie est comme le sable », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Megalesia 2020|IV-ÉQUINOXE sous la direction de Barbara Polla, mis en ligne le 31 mars 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/megalesia20/equinoxe/guiot

 

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LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Megalesia Équinoxe
30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 16:35

Megalesia 2020 | Équinoxe | Poèmes, textes & chansons

 

 

 

Je n'aime plus l’océan

 

 

 

Christine Guinard

 

 

 

 

1

 

La petite enfant tourne sur elle-même et caresse du pied le sable tiédi. Elle n’aura plus assez de ses deux mains tendues pour agripper l’air, se faufiler, s’approcher de l’eau molle, sur le sable amassé par la mer. 

Je n’aime pas l’océan, c’est trop grand. Elle le dit et le dit encore, sans y penser, depuis quelques jours. Je n’aime que la mer qui est plus verte, plus douce, plus lente. 

Et puis elle tourne et retourne, depuis trois jours au moins, sur elle-même, parfois elle joint les mains, elle danse même et s’arrête. 

C’est justement ça, la mer en face, au bas, déployée en océan grondeur, qui l’a appelée. C’est ça qui la porte et la tourne, sur elle-même, c’est une sensation embarrassante. 

Je n’aime pas l’océan, se dit-elle. 

 

Elle cherche au loin la main sur le front, en visière, un point d’accroche. Elle se demande si elle est née aussi de l’eau, elle. Si la mer l’a portée. Si l’enfant vient de l’eau comme sa mère l’a entendu, ou raconté, un soir d’été. 

Elle a pris peur parce que tout de même, elle n’aime pas trop être sortie de l’eau. Elle a peur qu’on la noie, que l’eau l’emporte, que si elle est née de l’eau, elle ait failli être aspirée quand elle a voulu s’extraire. 

Je n’aime plus l’eau, dit-elle. Pourtant sur la plage, elle sent le vent frais du matin qui la porte, qui l’étreint.      

Elle est si petite, elle sait déjà ce qu’est l’étreinte du vent.  

Ce qu’est la peur et le désir en même temps, de trop grand. 

Elle connaît la joie de courir pied nu sur le sable doré au soleil, même si la masse d’eau est immense, au bord, et l’attire par le côté, le flanc gauche quand elle court vers la ville, le flanc droit quand elle tourne les talons et s’échappe vers les dunes. 

Je n’aime plus l’océan, maman m’a parlé de son ombre, de ses grottes, de sa taille d’ogre. Je le trouvais beau et brillant, mais maintenant j’ai peur. Je sens que si je descends un peu, ce sera fini, je ne pourrai plus rien faire : j’irai jusqu’à lui et me jetterai dans la masse opaque. 

Elle saute vers les dunes et tente de se hisser sur leur crête, chaque fois elle dégringole un peu mais légère, elle grimpe à nouveau, et c’est cela qu’elle cherche, tomber pour remonter, inlassablement. 

Elle part vers les dunes de plus en plus vite, elle court presque, comme si l’ogre liquide avait voulu remonter la pente de sable, et courir à sa poursuite. Comme s’il s’était étendu et avait envahi tout l’espace audessus, devenu air. 

Elle court et rit, mais elle sent la peur d’être toute seule, de courir seule, de trébucher. Elle a de plus en plus peur. 

Pourtant nul monstre étendu à ses trousses, occupant l’espace vacant du ciel ; pourtant le soleil brille toujours plus et rien ne vient perturber la clarté. 

 

Justement c’est peut-être cela qui la gêne, ce soleil incessant, presque dur, presque trop tenace. Elle ne sait plus comment s’en défaire, elle sent la chaleur extrême sur la nuque et les genoux qui portent un peu moins bien, les pieds s’inscrivant dans le sable brûlant qui s’enfoncent davantage, prisonniers peu à peu de leur difficulté à s’extraire. 

 

Elle peut continuer de courir avec ce monstre absent qui l’oppresse et la pousse dans le dos, elle peut précipiter sa course vers les dunes au loin ; mais elle ne voit pas de ligne, pas de but, elle sent le sable toujours plus fort, qui la tient peu à peu captive aux pieds. Ou bien elle peut décider de changer de cap, d’essayer autre chose, de s‘échapper

 

Voilà que tout à coup elle tourne sur elle-même, il faut changer quelque chose. Elle pivote et se laisse guider par la matière, par la gravité, par l’inclinaison de la surface sablonneuse. 

 

Soulagée d’avoir pu faire quelque chose, d’avoir pu résister, de ne pas avoir été poussée toujours davantage comme elle le craignait, elle se précipite dans le sens qu’elle vient de trouver, dans le dévalement de la pente à la course, précautionneuse mais rapide, veillant à ne pas trébucher. 

 

Elle dévale la pente peu à peu, croyant simplement changer de route, échapper au grand monstre qui n’existe pas. 

 

Et elle dévale, elle ne peut plus réellement stopper sa course, qui s’emballe. Elle ne le souhaite même plus vraiment, grisée par le vent et les jambes qui volent presque. 

 

Devant elle, lorsqu’elle pense à regarder, elle voit qui s’approche la grande toile sombre mais scintillante de la mer, la masse qui appelle à la suivre. Elle court toujours davantage et sent le désir de s’immerger, de déposer son corps dans l’eau sans réfléchir, de se tremper comme dans un bain doux amer. 

 

Alors elle continue sa course et ne se demande pas si l’eau sera froide, elle a le soleil sur la tête qui la persuade : l’eau sera bonne et tendre. Courons. De toute façon elle n’entend pas penser à tout cela, elle est si petite, penser sous le soleil brûlant ne l’attire pas, elle n’y avait même pas songé : elle court, elle brûle, elle vole, elle sent l’air tiède qui la soutient comme pour l’ascension d’une montgolfière, elle est grisée par le sel. 

 

L’eau s’approche au bas de la pente, l’eau qui paraît autre chose, qui paraît un immense terrain conquis d’avance, de dérapages et glissades béates, bouche ouverte, ivre de bonheur. 

 

On imagine que l’on va se lancer en patin à glace sur la patinoire géante, sans fond, sans bout, sans contour, la patinoire de sous le ciel, d’après le sable, celle que personne n’a osé entamer –on ne voit personne, ici. 

 

Elle poursuit un rêve qu’elle connaît bien, celui d’approcher la première d’une terre nouvelle, de ne rien voir devant qui gêne les yeux, de n’entrevoir aucun obstacle. 

 

 

Le choc se produira bientôt, plus tard. C’est après, seulement, que cela arrivera. Le coup de massue plein face, le sable qui devient métal planté, barrière à l’à plomb, ici on n’a jamais pied, l’eau est déjà haute, même si elle ne le dit pas. 

La claque violente et puis l’entrée dans l’autre corps, la peau cinglante qui délimite le ciel, on ne dirait pas qu’elle est mouillée, on dirait qu’elle bâtit des forteresses, on dirait que c’est l’entrée dans le château, passe-muraille, au travers du mur sans porte ni fenêtre. 

 

Il y a encore la joie, abrupte, insensée, neuve comme l’écume qui vient de se former, d’entrer à l’eau. Mais l’enfant est abasourdie par la claque, elle ne sait plus rien, si elle a peur, si elle doit faire cela, elle entre stupéfaite, et la stupeur fera place à l’effroi. 

 

L’ogre du corps mouvant s’empare d’elle, la rentre de force dans l’eau par la tête, et l’expulse à nouveau, pour la faire tomber à pic tout au fond, contre le sable devenu glace. La banquise, sous cette eau lamée, au-dessus le ciel comme un vertige, le ciel vide, et sans matière, sans rien. 

 

 

L’enfant ne sait plus rien, n’entend plus rien, le poumon s’enfle et elle repère le soleil, sa brûlure qu’elle fuyait, là-derrière, le soleil comme une mère bienveillante, qui vous chauffait les pieds et puis le creux de la nuque, qu’elle fuyait pourtant sans savoir, le soleil caresse de chat qui miaule, qu’elle avait cru monstrueux, tout chaud là-bas au fond, loin d’elle qui sent son corps se pétrifier, gelée par la glace du sable. 

 

 

2

 

 

Parfois le ciel peut tomber sur la tête. Ou bien l’océan se muer en mur de verre ou de glace, selon.  

 

Et l’enfance balancée tête par-dessus pied qui tournoie dans l’autre sens, le sens contraire à sa vitalité, qui se jette au fond du trou, loin de l’avoir désiré pourtant, pour courir ailleurs, plus loin. 

 

Il n’y a pas de raison pour laisser filer les nuages, sans rien leur dire. Et s’ils s’arrêtent devant moi, juste au-dessus, leur formation compacte devient orage et juste pour moi, pour ma tête à découvert, c’est le déluge, les coups de grêle et de poings dans la tête, on ne sait plus s’ils doivent filer ou se déposer, on ne sait plus comment faire pour empêcher leur nature de nuage. 

 

Plus rien à espérer non plus de la mer, on s’est baignés trop tard le soir, ça m’a découragée, chaque fois il faisait bientôt nuit, moi qui aime tant la chaleur sur la peau, le soleil encore puissant, et on avait peur de s’éloigner du rivage –d’ailleurs, on n’en avait pas le droit. On devait attendre sur le bord, en jouant un peu, nous, devoir d’être sages, et puis on rentrera. 

 

Ce n’est pas bien grave, se dit-on, en attendant le printemps. Le corps se déploiera, on sera la chenille qui devient papillon, de toutes les couleurs, les plus belles, fauve, pourpre et rosé. 

 

 

3

 

 

Le roi se réveille dans la vaste pièce reculée du château, celle qu’il a exigée comme retraite. 

 

Le son des oiseaux, jaillissant, l’a réveillé tout juste, délassé, heureux d’être là au grand jour. 

 

Le roi se réveille et il a un oiseau, je me souviens d’un roi et d’un oiseau. Il se dit qu’il pourrait se taire à jamais, même cesser de rêver. Que les sons du printemps suffiront à le combler, sa petite fille les aurait aimés à en mourir, elle se serait endormie bercée comme par une vague. 

 

Sa petite fille ne s’endormira pas près de lui, elle a disparu près de la mer, il y a très longtemps. La petite fille d’un roi qui a pris la mer, seule, trop petite encore pour savoir lire ou compter, vive comme le vent, pressée d’avoir sur le bout de la langue tous les airs et toutes les histoires. Elle n’aura pas vu la mer, elle aura coulé. 

 

Non. À travers les murs on perçoit l’écho lointain du phrasé des arbres du jardin. Le roi est seul dans le château, il ne supporte que cela, il attend. Il préfère attendre seul. Il attend sa petite fille qui s’est perdue vers la mer. Vive comme l’argent, rapide comme la lumière, elle apparaîtra bientôt, le roi le sait. 

 

 

Le murmure de l’eau venu de la rivière, celle qui sillonne le verger, nous entraîne et le sommeil nous prend. On a toujours attendu ensemble, elle et moi, sa mère qu’elle adorait comme si elle était un ange. Sa mère était un ange et la petite fille avait le visage transi de lumière lorsqu’elles étaient ensemble. 

 

 

Le roi a oublié l’ampleur de son royaume, il ne sait plus ce qu’est au juste, un royaume. 

 

Il n’est pas le roi d’un royaume, il est simplement assis là dans cette chambre éloignée, il écoute le murmure des cascades. Il ne souhaite plus qu’écouter, et chantonner en-dedans l’air de cristal, il ne veut plus parler, il ne veut plus écrire, il ne veut plus lire. 

Les mots sont sourds, les mots sont lâches, et la petite fille n’est pas revenue. 

 

La petite fille aimait comme lui les fleurs et le mouvement des nuages. Comme lui elle entendait tous les mondes en même temps, elle prêtait attention aux glissements de l’eau tout au bout du jardin, malgré la distance, malgré son jeune âge. Elle aimait le goût d’être au point de ne plus savoir et parfois même, elle s’était tenue là, figée, à attendre. 

 

Comme lui la petite fille était née d’une pluie d’herbes mordorées sur la pente douce de la colline, l’effritement soudain d’un nuage de pluie qui a rencontré la tiédeur du jardin. 

 

Ici la nuit couvrait de soie la surface des champs quadrillés, on savait la respiration des poissons d’eau douce, des pinsons voletant, on n’avait pas peur de la nuit longue et noire. La nuit amenait la lune et le froufrou constant des vies minuscules. La nuit nourrissait la peau des rêveries du jour, et c’est la nuit, même, qui a empli la petite fille de ces merveilles à venir, au matin, près de la mer.

 

 

4

 

 

La nuit me repose de la lumière, elle n’est pas à craindre. La nuit est le coffret qui renferme les trésors cachés sous les feuilles, les pierres et au fond de l’eau. 

 

Si je m’envole dans la nuit, peut-être que je disparaîtrai et pourrai m’accrocher au rideau du royaume que j’ai aperçu près de la lune. On m’a soufflé que ce serait possible. 

 

Je ne suis pas sûre de vouloir devenir plus grande, je serai plus lourde, pour voler et puis j’aurai sur le dos des pierres, près de la lune pelotonnée comme un chat, perchée sur le croissant, je pourrai penser à mon histoire, je garderai le fil. 

 

Personne ne devrait m’en déloger, n’est-ce pas ? 

 

Normalement si l’on atteint le bas du croissant, et qu’on s’assied de façon stable, il paraît qu’on intègre à jamais le paysage céleste, on fera partie des constellations, on portera un nom, un vrai nom qui dit qui je suis, que j’existe. 

 

Ce n’est pas important, je préfère m’en éloigner, du jardin.  

 

Je partirai voir la mer demain, si je ne peux atteindre cette lune toute pleine. 

 

 

5

 

 

L’oiseau s’est posé en haut des dunes, on ne comprend pas ce qu’il dit. On dirait qu’il guide, il tire derrière ses petites ailes de grands tourbillons d’air invisibles, il pousse le bec à l’avant comme porteur d’une bonne parole, il faut regarder derrière lui, loin derrière sur le sable. 

 

La petite fille chantonne en gravissant la pente ardue. 

 

Lorsque le ciel recouvre ainsi l’à-plat de la mer, et que les dunes brûlent le regard jusqu’aux marches du grand royaume, les oiseaux ne volètent plus ; et la petite fille devrait s’asseoir en haut des dunes à l’ombre unique du grand pin. 

 

Mais la petite fille marche, elle ne tient pas compte du ciel, elle ne tient pas compte du soleil, elle voit le grand pin et s’élance courageusement. 

 

L’enfant n’a pas peur, elle progresse vite, bientôt elle aura gagné le terreplein surplombant l’étendue de sable gris. 

 

Au loin se dit-elle, au loin les anges m’indiqueront le chemin de l’amour, j’aimerai le monde tel qu’il se présente à mes yeux, et j’aimerai les enfants, les femmes, les hommes. 

 

 

6

 

 

Le roi ne veut plus rester dans cette chambre reculée ; il voudrait parcourir le jardin et sentir les bourgeons bientôt mûrs. Il vêt sa cape d’intérieur doublée, qui le protégera de la rosée, et fait quelques pas vers la porte d’entrée. Il raversera de ce pas les longs couloirs puis le vestibule doré. Il franchira le seuil et se demandera soudain comment il a pu trouver la force. 

 

Comme au premier jour, lorsque si jeune il avait pris l’habitude de sortir dans ce jardin délicieux, contre l’avis de sa mère, il a ouvert la porte la faim au cœur. Il a passé le pas et pénétré le grand havre de douceur, de senteurs fraîches, il a reçu au visage l’appel plus corsé des pétales de jasmin et de bougainvilliers : le jardin se réveille. 

 

Il suivra le chemin étroit qui longe le lac et puis le petit bois, il s’adressera aux étourneaux, il guettera les mésanges, comme avant. 

 

Le roi quittera son palais dans l’instant, sans réfléchir, il lui manque la petite fille, pour rester assis là, il lui manque l’enfant à choyer, à protéger de sa couronne. Le monde alentour peut bien tenir tout seul debout, désormais, il ne peut plus rien pour le monde dehors, et dedans il n’y a plus personne. Pour la première fois c’est la solitude qui l’étreint, profonde et sèche. 

 

Pour la première fois, il ne peut plus rester là, à attendre, il doit se mettre en route, sans savoir le chemin, il ira vers la mer. 

 

Je ne peux rien pour vous autres, pense-t-il, je vais retrouver l’enfant de mon âme, je la verrai de loin, je le sais bien, et de loin je l’appellerai.  

 

Elle viendra en courant, me sautera au cou, et puis nous reprendrons le chemin, sa main dans la mienne.

***

 

Pour citer ces poèmes 

​​Christine Guinard, « Je n'aime plus l’océan », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Megalesia 2020|IV-ÉQUINOXE sous la direction de Barbara Polla, mis en ligne le 30 mars 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/meglesia20/equinoxe/guinard

 

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  • AUTOMNE 2025 | NO IV
    Le 3e Marché de la Poésie de Lille - organisé par le Centre littéraire Escales des lettres et l'association c/i/r/c/é ( Marché de la Poésie de Paris) - vous donne rendez-vous les 12, 13 et 1... VOUS AVEZ ENCORE LA POSSIBLITÉ DE NOUS ADRESSER PAR COURRIEL...
  • Carte de souhaits pour vous !
    Carte de vœux Les équipes des périodiques Le Pan Poétique des Muses, Semainier des Muses, Iris & Mêtis, Orientales, Marceline Desbordes-Valmore, etc. & de l'association SIÉFÉGP* vous souhaitent des Joyeuses fêtes de fin d’année 2025 ! Crédit photo : Image...
  • Le livre des transgressions
    N°I | HIVER 2026 | 1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossiers majeur & mineur | Articles & témoignages | Revue Poépolitique | Revue Matrimoine & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Dossier Le livre des transgressions Article & peinture par...
  • Soir de novembre aux Sables-d’Or
    N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossiers majeur & mineur | Florilèges | Astres & animaux / Nature en poésie Soir de novembre aux Sables-d’Or Poème & image par Carmen Pennarun © Crédit photo : Carmen Pennarun, une ancienne photographie d'une...
  • Prière
    N° I | HIVER 2026 |1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossiers majeur & mineur | Florilèges | Spiritualiés, croyances & mysticismes en poésie Prière Poème lyrique par Mariela Cordero Avocate, poète, écrivaine, traductrice, artiste visuelle,...
  • Fertile
    N° I | HIVER 2026 |1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossier mineur | Florilège | Spiritualiés, croyances & mysticismes en poésie | Revue Poépolitique & REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Créations poétiques Fertile Poème élégiaque & engagé...
  • Déchirez le voile
    N° I | HIVER 2026 |1ER VOLET « SORCIÈRES D’ANTAN & D’AUJOURD’HUI » | Dossier mineur | Florilège | Astres & Animaux / Nature en poésie Déchirez le voile Photographie & poème engagés par Berthilia Swann Poétesse & autrice engagée collage © Crédit photo...
  • Événement littéraire : Et les livres deviennent femmes !
    N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Critique & réception | Métiers du livre | Actions pour l’égalité des sexes Événement littéraire : Et les livres deviennent femmes ! Photographies & article inédits par Maggy de Coster Site personnel Le Manoir...
  • L'éblouissement, Ville et Les variations de mon propre feu
    REVUE ORIENTALES (O) | N° 5-1 | Créations poétiques L'éblouissement, Ville & Les variations de mon propre feu Poèmes lyriques par Mariela Cordero Avocate, poète, écrivaine, traductrice, artiste visuelle, conseillère éditoriale pour la Revue de Symbolologie...
  • انام بجانبي واترك نسختي علی الكرسي
    N° IV | AUTOMNE 2025 | LE MAL DE VIVRE... » | Dossiers majeur & mineur | Florilèges / Muses au masculin انام بجانبي واترك نسختي علی الكرسي Poème surréaliste par Mohamed Ben/ بن (عيسی) محمد Crédit photo : Zikpui, chaise traditionnelle, capture d’écran...