19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 16:16


 

N °7 | Avant-propos & Éditorial


 


 

Gazouillis ou être artiste

 

&

 

Poétiser le monde

 

 

Dina Sahyouni

 

 

Gazouillis ou être artiste

 

Il y a toujours des gens qui voient les poètes comme des rêveurs*, utopistes et irréalistes teintés de nonchalance et d’insouciance. En somme, des Icare qui brûlent leurs ailes en voulant voler plus haut au plus près du soleil. D’autres pensent que pour faire de la poésie, il faut être riche et/ou oisif. Malheureusement, les préjugés sur les poètes et sur leurs types foisonnent et causent des torts à leurs poésies depuis (au moins) Platon... Et pourtant, les poètes sont tout simplement des artistes comme les autres.

Les poètes sont parfois des intellectuels et des politiques habiles. Par ailleurs, la poésie est souvent leur unique richesse. La poésie est un art accessible aux petits comme aux adultes, aux riches comme aux pauvres, à tout le monde même si tout le monde ne peut pas être poète. Le seul instrument nécessaire pour faire de la poésie est soi-même. En faire et la partager est l’une des plus belles de nos qualités humaines : celle d’être dans la joie de créer et de transmettre. Oui, la poésie est souvent notre unique richesse. Soyons alors riches d’être des trouvères même en temps de guerres et de misères. Gazouillons haut et fort, remplissons l’air des murmures et des silences in-soupçonnables même si gazouiller est devenu un art oublié.

Partager de la poésie est toujours une joie, bonne Lecture !

 

 

* Le neutre français est employé dans le billet pour ne pas alourdir les phrases en m’adressant à l’ensemble des poètes au-delà de leur genre social. Toutefois, je suis consciente que son usage n’est pas du tout neutre et je vous prie de bien vouloir m’en excuser.

 

***

 

Poétiser le monde

 

Des artistes peintres font de la poésie comme elles font de la peinture. Pour elles, l’art est l’art, mais la manière de le matérialiser en œuvres diffère. Et pourtant, ces artistes demeurent historiquement dans l’ombre des artistes hommes. Si l’histoire est souvent genrée et confère aux femmes, comme à beaucoup d’autres minorités, des places secondaires et des rôles minoritaires, il incombe donc aux femmes et hommes de questionner l’histoire et de rétablir au fil du temps la réalité patente sur les présences puissantes de femmes artistes dans tous les domaines de l’expression artistique. Être une artiste mineure ne revoie pas foncièrement à avoir un rôle mineur mais permet surtout de se référer à une histoire (artistique) genrée fabricatrice d’inégalités.

 

La poésie est un acte libérateur et une expression de notre créativité. Comme la peinture, elle poétise le monde à travers le symbolique. La poétisation du réel est ainsi un acte d’humanité. Ce volet intitulé « Femmes, peinture & poésie » sous la direction de Maggy de Coster inaugure notre série d’ouvrages portant sur les rapports entre la poésie, la peinture et le genre. Il permet également d’esquisser quelques réflexions sur la notion de l’artiste sans omettre de faire surgir des questions sur la manière dont les femmes poétisent le monde. Poétiser, c’est apprendre à être créatif, à représenter, à fabriquer du symbolique. Poétiser, c’est aussi faire advenir l’humain et les expressions de son humanité. La peinture et la poésie sont étroitement liées au féminin, aux femmes et à l’apparition de l’Homme. L’histoire de l’Homme et celle de l’art confirment cela. Ce qui lie la femme peintre à la femme poète, c’est aussi la domination linguistique, historique et symbolique du modèle du créateur/créatif représenté au masculin. « Le peintre » et « le poète », sont d’abord des hommes inspirés par les Muses. Les figures antiques de l’artiste Pygmalion et du poète Orphée sont dominantes malgré la présence des figures féminines puissantes.

Les figures mythiques des Muses sont supplantées par celles dApollon et de Bacchus. Toutefois, les allégories de la peinture et de la poésie révèlent souvent la place primordiale des femmes dans ces premiers arts dès leur apparition. Par ailleurs, l’un des objectifs de cet ouvrage est de démontrer que les femmes sont des inspiratrices mais aussi des créatrices créatives inspirées par les hommes, les femmes, la nature, etc. (voir par exemple les textes de Maggy de Coster sur les inspiratrices peintres, sur l’apport des femmes à la peinture haïtienne, les poèmes de Ghyslaine Leloup et Sarah Mostrel). En outre, les termes « poésie » et « peinture » sont féminin en français et témoignent entre autres de l’importance du féminin dans les arts et les lettres.

Les modèles masculins ont en effet marqué l’Histoire de l’art comme celle de la littérature. Ainsi, être peintre, comme être poète, renvoie souvent à un homme (le neutre renferme le masculin et l’homme) et exceptionnellement à une femme. On dit d’ailleurs que le masculin représente le genre neutre et universel dans la langue française. On dit aussi que le masculin l’emporte sur le féminin. Ce travestissement langagier, au singulier et au pluriel, des termes « poète/[poëte] », « peintre », « sculpteur », « auteur »... au masculin est l’apanage d’un choix genré qui a privilégié un sexe sur l’autre au lieu de chercher à mettre en place un genre neutre ou épicène pour nommer une personne et/ou de parler de son métier.

Ce travestissement langagier de la personne créatrice-créative en créateur-créatif est présent dans plusieurs langues et cultures, il génère aussi de nombreuses inégalités, voire des formes de rejets et de mise à l’écart qui touchent les femmes et les minorités. Or, le handicap comme le sexe, l’ethnie, l’âge, le milieu social et la sexualité continuent à fabriquer des formes de rejets et de minimisation de la créativité d’autrui. Le poème intitulé « Le travail du peintre » de Paul Tojean met à nu ce travestissement culturel et témoigne de la difficulté ontologique de penser l’artiste sans évoquer son genre social. De même, pour Maggy de Coster lorsqu’elle emploie le terme « peintre » en épicène (voir in situ p. 67). Toutefois, « Le » peintre est généralement représenté en homme. Cette histoire genrée est pourtant la nôtre et elle est universelle. Nous devons donc tenter de la comprendre pour nous en défaire. La philosophe Judith Butler préconise de défaire le genre dans son ouvrage éponyme pour comprendre l’inégalité et ses enjeux. La complexité de cette histoire genrée ne doit pas nous effrayer, mais plutôt cela devrait nous pousser à travailler ensemble pour démêler ses fils au gré des jours.

De Lala à la légende de la fille du potier qui a inventé la peinture en passant par les ouvrages des siècles passés et par ceux de ces dernières années sur les femmes et le genre, on découvre que les femmes en peinture souffrent de presque les mêmes maux qui frappent les femmes en poésie. D’emblée, les termes connotés, « peintresse », « paintresse », « poétesse », « poétride » démontrent la difficulté de nommer non seulement la créativité des femmes sans les affilier (ou les comparer) bonnement aux hommes mais aussi de leur reconnaître le statut d’artiste à part entière. Ce volet tente d’en rendre compte et cherche à dépasser les préjugés sexistes sur la créativité des femmes à travers des contributions liminaires, variées et joliment illustrées. Les substantifs féminins poète, autrice, autoresse, peintresse, paintresse, poétesse, poétride existent historiquement mais ont été négligés et rejetés maintes fois. En fait, ces féminins présents dans les écrits de l’Ancien Régime mais n’ont pas été retenus ni par l’usage, ni par l’Académie française comme termes appropriés puis peu à peu ils ont été rejetés au profit de « femme auteur », « femme poète », « femme peintre » (etc.) et le terme épicène « artiste » dès le XVIIIe siècle1. Un retour historique sur ces notions devrait être réalisé par ce périodique afin d’éclairer un pan de l’histoire des femmes. Le substantif « artiste » et la formule « artiste peintre » semblent constituer un remède parmi d’autres pour atténuer le sexisme d’une histoire culturelle genrée. De plus, selon les points de vue de Hugo Paul Thieme sur la poésie (voir chap. III « Arts poétiques ») et l’abbé de Fontenai et sur l’« artiste », nous avons pu étendre ce terme aux poètes. Cependant l’essentiel pour les femmes et les minorités est de continuer à poétiser différemment le monde pour explorer les beautés de notre humanité !

Bibliographie sélective sur les artistes

  • FIDÈRE Octave, Les Femmes artistes à l’Académie royale de peinture et de sculpture, Paris, Charavay frères, 1885.
  • FONTENAI (de BONAFONS) Louis-Abel, Dictionnaire des Artistes, ou Notice Historique Raisonnée des Architectes, Peintres, Graveurs, Sculpteurs, Musiciens, Acteurs et Danseurs ; Imprimeurs, Horlogers & Méchaniciens, Paris, Chez Vincent, Imprimeur-Libraire, rue des Mathurins, Hôtel de Clugny, H, M. DCC. LXXVI/1776, 2 tomes.
  •   MATHEY François, Six femmes peintres : Berthe Morisot, Eva Gonzalès, Séraphine de Senlis, Suzanne Valadon, Maria Blanchard, Marie Laurencin, Paris, Éditions du Chêne, 1951.
  • NOËL Denise, « Les femmes peintres dans la seconde moitié du XIXe siècle », revue Clio – Histoires, femmes et société, Toulouse, Université du Mirail, no 19, 2004, p. 85-103.
  • THIEME Hugo Paul, Essai sur l’histoire du vers français, Préface de M. Gustave LANSON, Paris, Librairie ancienne, Honoré-Champion, 1916.
  • VERGINE Léa, LAutre Moitié de l’avant-garde : 1910-1940 : femmes peintres et femmes sculpteurs dans les mouvements d’avant-garde historiques, Paris, Des Femmes, 1982.
  • Le site du National Museum of Women in the Arts (NMWA).

Note

  • On trouve l’emploi au féminin du terme « poète » (anciennement « poëte ») chez l’abbé Claude Buffier, voir aussi la page du mot « poète » sur le site du CNRTL, section étymologie, http://www.cnrtl.fr/etymologie/po%C3%A8te, voir aussi la « Guerre des mots » de la Société Internationale pour l’Étude des Femmes de lAncien Régime (sigle SIÉFAR), http://siefar.org/la-guerre-des-mots-dictionnaire/les-mots-de-a-a-z-lettre-p/#Peintresse, Louis-Abel Fontenai (de Bonafons), Dictionnaire des Artistes, ou Notice Historique Raisonnée des Architectes, Peintres, Graveurs, Sculpteurs, Musiciens, Acteurs et Danseurs ; Imprimeurs, Horlogers & Méchaniciens, Paris, Chez Vincent, Imprimeur-Libraire, M. DCC. LXXVI/1776, 2 tomes.

 

***

 

Pour citer ces textes

 

Dina Sahyouni, « Gazouillis ou être artiste » & « Poétiser le monde », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°7 | Automne 2017 « Femmes, poésie & peinture » sous la direction de Maggy de Coster, mis en ligne le 19 décembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/12/poetiser-le-monde

 

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Le Pan Poétique des Muses - dans Numéro 7 Dina Sahyouni
19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 16:15

 

N °7 | Dossier majeur | Textes poétiques

 

 

 

Un endroit où aller

 

 

 

Natacha Guiller

 

 

© Crédit de photo : Natacha GUILLER, Vision I, dessin, octobre 2016.

 

 

Ce numéro contient les deux premiers épisodes du récit poétique « Un endroit où aller ». Les autres épisodes bénéficieront dune publication dans le deuxième volet de la thématique « Femmes, peinture & poésie ».

 

Froid août side, et après

 

I – Pas de deux – Échappée


 

Je déglutis, et sens la tubulure qui me gratte serpentueusement la gorge. Après avoir refermé ma chambre numérotée, je croise, en traversant l’infini couloir, ce regard orange, mêlé d’inquiétude et d’excitation. Ces yeux profonds empreints d’un tourment irrationnel, et ce « je sais où tu vas, mais fais bien attention. Ici c’est une bulle, dehors l’explosion des grenades… »

Dès lors que que je bascule dans l’autre partie du Monde, la « vraie » vie, mes chaussettes s’enlisent dans le bitume du trottoir défraîchi. Survient alors à mon esprit la séance spirit de la veille, la pause rêve-éveillé post-médication. Avec mes collègues de couloir, j’entreprends des entretiens sans sens, associations libres d’idées, alors que les stupéfiants prennent peu à peu le contrôle de nos esprits détraqués. Au dehors, la ville, l’agitation. Je traverse furtivement des trottoirs encombrés de gens inattentifs à ma fugue en femme majeure. Je danse accrochée au tube qui en moi virevolte, les yeux grands ouverts à l’effroi du vide dans le déplacement.


 

II – La Fête de la Lune

 

HOLZWEGE

 

Les semelles couinent, assoiffées, déshydratées par le macadam. Je file, me faufile et furette, cavale d’un pas entendu, qui fait frémir ma silhouette crêpe. Warrior.

Outside, les regards anxieux, intrigués. Qui voyage seul ? Personne. J’erre en bordures de terrasses blindées, où des gens, jamais en moins de deux, bavardent et ricanent au son des sirènes ambulantes. Paris capitale de la ferveur, Cap instance d’être seule. Je marche confirmée, guys together around me. Les plantes mécaniques en mouvement continu, je ne peux calmer la course, jusqu’à perdre mes membres, dans l’embrun pollué de la ville. Je ne sais courir, mais les jambes coupées, j’en viens presque à m’envoler, l’illuminée body light… L’œil grand ouvert sur le Monde a refermé ses paupiettes. Je dors à la ferme. On étable mon corps parmi les bêtes. À penser. À table. Cellule de gavage, de bourrage et de crise, de crâne vide et de ventre chou, repu, froid. Chambre froide où le squelette alité repasse ses couches de matière.

Prendre le pli, alors que l’expert même, origamiste, ne peut choisir la tournure de ses chairs; déloger le gras, caser ici ou là, ici-bas en jachère. Reconstitution de restaurateur amateur. Bye bail la charte Patrimoine épigénétique. La silhouette m’effare. Fondre en larmes et réaliser que l’émotion existe encore.

C’yeux, je suis capable de pleurer

 

***

 

Pour citer ce roman-feuilleton poétique

 

Natacha Guiller (texte et illustration), « Un endroit où aller », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°7 | Automne 2017 « Femmes, poésie & peinture » sous la direction de Maggy de Coster, mis en ligne le 19 décembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/12/aller.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans Numéro 7
8 décembre 2017 5 08 /12 /décembre /2017 12:09

 

Lettre n°12 | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes, hommages

 

 

 

 

Triste mois de décembre

 

 

 

Dina Sahyouni

 

 

 

Crédit photo : Domenico Morelli  (1826–1901), L'ange de la mort, 1897, huile 108 × 160 cm, National Museum of Fine Arts in Buenos Aires image trouvée sur Commons

 

 

Ce poème-hommage a été improvisé le 6 décembre 2017 à 15 h 40 en mémoire de Jean d'Ormesson, Johnny Hallyday décédés respectivement les 5 et 6 décembre.

 

 

Triste mois de décembre, il nous enlève de bons amis

et les promène aux vrais paradis

tristes jours « les 5 et 6 » où la mort sévit nuit et jour

parmi la gent masculine de ce beau pays

disons "adieux" sans rien dire, Iris transportera le message

aux partants, Alléluia, les cieux sourient déjà

tristes rires de cet automne traînant sa robe de chambre

en vieillard moribond contemplant sa mort aubaine

douces lumières des paradis humains de la terre

ce Noël n'arrive qu'en peine, peinées déjà

les Moires coupent des fils, frileuses déjà

les naissances se doublent de partances

disons "adieux", jamais « Adieu », nous nous reverrons un jour

mères*, pères, sœurs, frères, fils, filles, épouses, etc.

sans oublier les beaux esprits qui nous attendent dans l'au-delà,

une éternité est bien courte là-bas, mais si longue ici-bas.*

 

 

* En mémoire de ma mère morte le 19 décembre...

 

***

Pour citer ce poème

 

Dina Sahyouni, « Triste mois de décembre », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°12, mis en ligne le 8 décembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/12/tristedecembre.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm
1 décembre 2017 5 01 /12 /décembre /2017 14:24

 

Lettre n°12 | Calendrier poétique | Événements poétiques

 

 

 

Chemins de mains

 

 

 

Mariem Garali Hadoussa

 

Artiste peintre poète

Présidente de lassociation "Voix de femme nabeul"

 

 

 

 

Prends ma main,

Prends mon sein.

Prends mon doigt,

Prends mon sein.

Main dans la main, 

nous grandissons !

Doigt au creux de ta main,

Plis au creux de ma main.

Fils de vie tissés

aux larmes de mes nuits !

Sois mon âme, sois ma vie.

Nuits d’insomnies,

au bout de mes seins !

Prend ma main, prends mon cœur !

Et la petite graine devenue fleur

Aux seins dressés,

Aux fines mains.

Il prend son cœur,

il prend sa main

Et je quitte son chemin !
 

Poésie engagée

 

***

Pour citer ce poème

 

Mariem Garali Hadoussa, « Chemins de mains », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre 12 & « Le calendrier 2018 des poèmes pour lutter contre les violences faites aux femmes, enfants & minorités », mis en ligne le 1er décembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/calendrier2018/1mains.html

 

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1 décembre 2017 5 01 /12 /décembre /2017 10:47

 

Lettre n° 12 | Articles & témoignages | Revue culturelle d'Europe

 

 

 

 

 

 

 

Les deux dinosaures

 

 

&

 

 

l’indomptable égérie

 

 

 

 

 

Mustapha Saha

 

Sociologue, poète, artiste peintre

 

 

© Crédit photo : Djemila Khelfa avec Edgar Morin et Alain Touraine

à l'occasion d'un hommage à Jean Baudrillard, photographie fournie par Mustapha Saha

 

 

 

Une photographie peut dire plus qu’une thèse emphatique. Quand deux dinosaures de l’intellection contemporaine, Edgar Morin et Alain Touraine, encadrent Djemila Khelfa, leur muse providentielle, figure inébranlable de la contre-culture, la saugrenuité séductive s’inscrit, avec bonheur, dans l’apagogie détonante de Jean Baudrillard, incurable trouble-fête soixante-huitard, analyste inclassable de la dérive consumériste, de la manipulation mercantile des signes, de l’aliénation symbolique, débusqueur fracassant des insignifiances sous fausses cohérences, traqueur agaçant des réalités illusoires, des virtualités collusoires, des certitudes provisoires. Deux penseurs du chaos dans le chaos de la pensée trouvent leur égérie dans l’esthétique transgression de la platitude ambiante. L’icône des marginalités insolentes, démystificatrice des officines institutionnelles, inspire paradoxalement les audaces théoriques d’universitaires établis.

 

L’infernale chérubine de la Bande des Halles, prêtresse incorruptible de salutaires extravagances, illumine l’autorité mandarinale d’étincelles fascinatoires. Djemila Khelfa, indémodable prophétesse des années punk, discrète pythonisse des temps numériques, liquidatrice des références reconnaissables, métamorphose son corps et son être en œuvre artistique. Tantôt sirène imprévisible se coulant dans la simulation comme poisson dans l’eau, tantôt tigresse lacéreuse des coursives, coup de pied dans la fourmilière en guise d’attitude. Le magazine Façade fructifie sa silhouette atypique. Andy Wahrol la consacre « parfaitement graphique ». La parodie se grime de tenue provocatrice. Les enfants terribles de la haute couture, Thierry Mugler, Adeline André, Olivier Guillemin, en première ligne, se précipitent. Puisque la tyrannie médiatique lamine le vivant dans ses représentations fallacieuses, la caricature se tourne et se retourne comme un gant de velours. Il ne reste pour être visible que le jeu des apparences.

Dada revient par la fenêtre. Esthétique minimale et goguenardise sismale. Les cinéastes underground tournent leurs films sur macadam étoilé de lueurs obscures, dans les entrailles parisiennes et les ruelles serpentines, les cours nébuleuses et les garçonnières clandestines. Le décor ironique orchestre le challenge frénétique. L’image se fragmente dans la pénombre. Pierre et Gilles mythifient les grimaces. L’authenticité se dissout dans la chimère affective. La gloire s’acquiert et se perd sur un coup de dé. La séduction se fonde sur le principe d’incertitude. L’amour n’est qu’un code informatique. Le charme robotique de la technocratie régnante se décale dans le fantasme numérique. Le marketing culturel soigne les vitrines. En ces temps où la nullité se proclame et se revendique comme label de postmodernisme, Djemila Kelfa, posture imperturbablement féline, imperméable aux fluctuations fashioniques, garde intacts son profil incomparable, sans griffe identifiable, et son impact énigmatique.

 

Drôle de compagnie. Deux monstres canonisés de la sociologie flanqués d’une contestataire génétique. La pensée bloquée prend la tangente. Jean Baudrillard jaillit de son sarcophage. Le philosophe maudit quitte définitivement les sentiers battus de la validation académique, de l’homologation scientifique, renoue avec notre utopisme nanterrois hors militantisme stérilisateur, pour se lancer à corps perdu dans la photographie. « L’écriture de la lumière » capte au vol le monde rhizomique en perpétuelle transfiguration kaléidoscopique.

Le poète incompris se convertit en chasseur d’images sans lâcher sa plume, entame ses périples fous aux quatre coins de la planète, découvre dans les étendues américaines, où « les ordures mêmes sont propres, le trafic lubrifié, la circulation pacifiée », des déserts vidés de désir, des conforts écurés d’espérance, des prospérités gavés d’ignorance. Gigantesque parc d’attractions où l’architecture reproduit à grande échelle le décorum hollywoodien, où les faux-semblants se déclinent en couleurs primaires sur panneaux publicitaires, où l’image sociale se réduit au gros cigare des commanditaires. Le simulacre dans toute sa splendeur. L’humain chosifié par sa totémisation des objets de consommation. La société atomisée par l’omnipuissante technostructure.

Les apparitions foudroyantes de Djemila Khelfa retentissent comme des diffractions visuelles en résonance avec les axiomatiques badrillardiennes. Plusieurs plasticiens soulignent, dans leurs épures rouges et noires, la part d’ombre stylée sur fond translucide, l’ambivalence déroutante sous lumières lactescentes, les cambrures suggestives sur lignes fuyantes. La fin des illusions, symptomatique de la désintégration des valeurs dites universelles, des schèmes occidentaux en décrépitude, se formule comme une illusion de la fin, une explication apocalyptique des crises en chaîne, un tri-millénarisme cataclysmique. Le présent s’efface au fur et à mesure qu’il advient dans ses accroches sémiotiques. Les signes explosent en feu d’artifice abolissant instantanément leurs propres traces. Il ne s’agit même plus d’éternel retour nietzschéen. La réversibilité, ultime tentative de s’accrocher à une raison d’exister, bute sur la disparition des origines. La preuve s’annihile dans l’épreuve de l’égarement. Les événements se centrifugent, se vaporisent et se volatilisent.

Le passé se démantèle faute de se projeter dans un devenir. L’horizon se dissipe dans la transfinitude. La mémoire artificielle engloutit toutes les mémoires mémorisables. L’histoire tourne en roue libre. Les intellectuels, outillés de postulats obsolètes, constatent, impuissants, les circonvolutions sans fin. Les technocrates, incapables de remettre les compteurs à zéro, comptabilisent les déficits. L’angoisse communicative puise son sens dans le non-sens. Le stress se cultive comme une distinction sociale. Les secousses continuelles n’épargnent aucune assise, aucune fondation, aucune substruction. Il n’est d’autre partage que le sentiment de déracinement. Toute chose s’aseptise jusqu’à l’anéantissement. Tout s’accélère, tout se désagrège dans la précipitation générale. Le vertige du vide, jeu de miroir des fuites en avant, produit et reproduit le vide la pensée. Le « no future » du mouvement punk s’intériorise collectivement au moment où il cesse d’être un cri de révolte générationnel.

Djemilove pratique instinctivement la sentence baudrillardienne : « le réel n’est plus possible ». Edgar Morin constate, dans ce sillage, « la faible réalité de la réalité ». Les concepts libérateurs du totalitarisme rationnel ne nichent-ils pas dans les traverses créatives ? « Le transfert poétique de situation », cher à Jean Baudrillard, opère par synchronicité magique. L’espace et le temps fusionnent dans la saisine alchimique du moment. Le dialogue avec l’inoxydable impertinence baigne la photographie d’une ombre interpellative. La bête de scène, bouche voluptueuse, prunelles langoureuses, anticipe la pose, se transpose dans l’immortalisation de l’instant. Les deux patriarches, surpris par l’objectif, semblent émerger d’une plongée méditative. L’improbable amitié se réalise dans les fugacités convergentes.*

© MS

 

 

* Ce texte est sélectionné pour paraître dans un de nos numéros imprimés de 2018 | Dossier mineur | Muses contemporaines et/ou mondaines

 

 

Pour citer ce texte


Mustapha Saha, « Les deux dinosaures et l’indomptable égérie », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°12, mis en ligne le 1er décembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/12/indomptable-egerie.html

 

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