10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 13:00
   

Poème reproduit


  Tes longues jambes dorées 


 

 

Anne-Marie Reine Le Pape 


 

Pour ma culture et mon humour

tu m'as épousé.

Pour tes longues jambes dorées

je t'ai adorée

pour ton sens de l'humour et ta gaieté

je t'ai épousée.

Dans ta pharmacie

nues sont tes longues jambes dorées.

Sur le danger je t'ai alertée

les microbes de tes clients

vont s'y accrocher

et nous attaquer.

Plus persuasif je me suis montré

un pantalon j'ai exigé.

Jamais tu n'en avais porté ?

Tes jambes sont ton bien-être et ta fierté ?

Pourquoi trembler, mon amour

où est resté ton sens de l'humour ?

Pour ta fête un pantalon je t'ai offert

à ta boutique en pantalon tu partais

mais, en jupe je t'y surprenais.

Les contrôles je multipliais

les allers et venues de tes clients

je vérifiais

sur une chaise je m'asseyais

toute embarrassée tu devenais.

Où est restée ta gaieté ?

Quand je rentrais tu dormais

sur les cachets tu forçais

à ta pharmacie ils abondaient.

Pour ta compagnie, je te secouais

de pire en pire tu abusais.

Pour ta compagnie

jusqu'à la douche je te traînais

même l'eau froide n'y parvenait

c'est le froid des carreaux qui te réveillait.

Seul je me retrouve.

Interdit de te visiter

en cure de sommeil tu es placée.

Nous sommes pourtant mariés

 

À quand tes longues jambes dorées ?

Seul je me retrouve.

Seules tes potions tu connais

la philosophie tu ne sais.

Cultivé je suis et je réfléchis :

« L'homme n'est pas un animal solitaire »

Mais je suis seul

si je ne suis pas un animal

suis-je un homme ?

 

 

*Poème reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteure


                                                 

Pour citer ce poème 


Anne-Marie Reine Le Pape, « Tes longues jambes dorées »,  (poème extrait du recueil Je veux juste être tranquille), in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : « Le printemps féminin de la poésie », Hors-Série n°1 [En ligne], sous la direction de C. Aubaude, L. Delaunay, M. Gossart, D. Sahyouni & F. Urban-Menninger, mis en ligne le 10 mai 2013.

Url. http://www.pandesmuses.fr/article-tes-longues-jambes-dorees-116293598.html/Url.http://0z.fr/lsVKh

 

Auteur/Autrice

 

Anne-Marie Reine Le Pape


L'auteure française Anne-Marie Reine LE PAPE, née en 1961, est avocate à Paris (France) depuis l'année 1985 et défend des femmes battues. À partir d'histoires réelles, mélangées et retouchées pour préserver les anonymats, elle a publié en 2012 en ebook sur le site Amazon un recueil de 25 poèmes sur la violence conjugale.

Le poème N° 22  « Tes longues jambes dorées »vient apporter sa contribution au Printemps féminin de la poésie 2013 sur les trois thèmes : la voix, le cri, la Journée internationale des femmes. En effet, comme souvent dans la violence conjugale, on entend :

  • un faible cri de la femme, victime, qui tente une révolte laquelle s'étiole en même temps que sa santé,

  • la seule voix de l'homme qui finit par se retrouver seul et, alors,déconfit, revient sur le déroulé de la vie du couple, depuis la rencontre jusqu'à la séparation.
    Comme peu souvent, il s'interroge sur son comportement, ce qui laisse un espoir.

Ce poème rappelle que la violence conjugale existe dans tous les milieux, ici en milieu aisé, montre l'emprise de l'homme violent sur sa femme, l'isolement de la femme victime de violences tant psychologiques que physiques, et l'impact de la violence sur la santé des victimes.


 

 

10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 13:00

 

 

Poèmes

        


 

Le Jasmin, Les arbres du palais royal,

 

 

Les jeunes filles, Il fait lourd Paris pue

 

&

 

Ma petite maman

 

 

Isabelle Voisin

 

 

Le Jasmin

 

Le jasmin parfumé
exhale son odeur
tel ton parfum musqué


 

Les arbres du palais royal

 

Les arbres du palais royal déploient leurs ailes papillons

crevant le ciel azur

d'éclats de roses et de violettes

  

 

 

 

Les jeunes filles

 

 
Les jeunes filles

à l'approche de l'été

fleurissent sur le pavé parisien

Corolles multicolores

frémissant au gré de la brise

éclats de peau

en guise de pistils


  
Il fait lourd Paris pue


 

je suis dans ce troquet pérave

du 19e arrondissement

juste le temps qu' un ivrogne m'aborde

avant la fermeture

il est 17h30 lundi de Pentecôte

et je n'ai rien à dire...

Si ce n'est sur ta tombe

cette conversation à trois

mon père toi et moi

toi    

surtout

qui restes silencieuse

bercée par le chant des oiseaux

noyée

sous le parfum des fleurs

 

 

Ma petite maman

 

 

Ma petite maman

Mamita

Toute seule sous la pierre

Peut-être ne fais-tu que dormir là-dessous ?

Tu vas te réveiller et nous sortirons ensemble

De ce cimetière ensoleillé aux fleurs multicolores

Si vaste et si calme

Ravies toutes deux

Par cette estivale journée de printemps

   

 

Ces cinq textes sont extraits de la section intitulée «     Printemps » du recueil en quête d'éditeur/éditrice, intitulé Les Saisons et Les Deuils.

 

Pour citer ces poèmes

Isabelle Voisin, « Le Jasmin », « Les arbres du palais royal », « Les jeunes filles » , « Il fait lourd Paris pue » & « Ma petite maman » (extraits de la section intitulée  « Printemps » du manuscrit Les Saisons et Les Deuils), in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : « Le printemps féminin de la poésie », Hors-Série n°1 [En ligne], sous la direction de C. Aubaude, L. Delaunay, M. Gossart, D. Sahyouni & F. Urban-Menninger, mis en ligne le 10 mai 2013. Url.http://www.pandesmuses.fr/article-le-jasmin-les-arbres-du-palais-royal-les-jeunes-filles-116293577.html/Url.http://0z.fr/UrXav

 

Auteur/Autrice


Isabelle Voisin, née en 1963. Vit et travaille à Paris où elle exerce le métier de professeur de lettres modernes. Elle participe en 1998 au Catalogue du mois off de la photographie à Paris. Publie entre 1998 et 2002 dans les revues de poésie Décharge et Comme ça et Autrement. Isabelle Voisin réalise une série de poèmes pour Les Ambassadeurs, recueil de photographies de Martial Verdier, actuellement en ligne sur le site de la revue TK-21, sous la rubrique “Livres en écriture” : http://www.tk-21.com/. Elle publie en mai 2012 une série de poèmes consacrés à la danse dans le numéro 1 de la revue Le Pan poétique des muses (http://www.pandesmuses.fr/). Deux poèmes à paraître dans la revue Décharge courant 2013. 

 

10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 13:00

 

Compte-rendu de lecture

 

Devenir poétesse à la Belle Epoque de Patricia Izquierdo


(éd. l’Harmattan, collection « Espaces littéraires », Paris, 2010)

 

  Camille Aubaude

Texte reproduit avec l'aimable autorisation de l'autrice

 

http://www.prologue.ca/DATA/LIVRE/grande/H10845~v~Devenir_poetesse_A_la_belle_epoque_-_etude_litteraire_histo.jpg
Crédit photo : Couverture illustrée de l'éditeur


Devenir poétesse à la Belle Epoque de Patricia Izquierdo interroge un phénomène littéraire exceptionnel, bien qu’occulté par le mouvement surréaliste qui lui a succédé : l’éclosion de talents poétiques féminins à l’aube du XXe siècle, « l’invasion » ont écrit les critiques, car on n’avait jamais vu autant de femmes écrire de la poésie, à une époque où ce genre connaissait un essor considérable. Etayé par l’excellente thèse de Patricia Izquierdo sur Les conditions et les modalités de l’essor de la poésie féminine d’expression française (1900-1914)1, cet essai littéraire, historique et sociologique retient quatorze poétesses des années 1900, et offre une lecture significative de soixante-cinq recueils publiés entre 1900 et la Première Guerre Mondiale, il y a juste un siècle. Un des prolongements de la redécouverte de ces poétesses est la création par Patricia Izquierdo de l’association des Amis de Lucie Delarue-Mardrus2, qui a mis en place le premier colloque international, « Art, genre, société », à Paris, afin d’appliquer la notion de genre dans la critique littéraire3.


La démarche novatrice adoptée par Patricia Izquierdo met à jour les liens complexes que les autrices entretiennent avec les genres littéraires, et leur façon de se situer face aux clichés du discours critique masculin : « d’abord « la littérature féminine est Mimesis, non Poiesis »4, avec la valeur de « sincérité » qui lui est attachée, ensuite, le mouvement d’émancipation des femmes justifierait l’appropriation du genre poétique par les femmes, et, ultime cliché, « la femme de lettres est « murée en elle » », et qui plus est, « condamnée à la prolixité ». Ces thématiques totalement piégées par des présupposés idéologiques reliant la Femme à la Nature sont brillamment réfutées par Patricia Izquierdo au profit de l’étude des mécanismes de création et de diffusion de ces œuvres de femmes.

Le titre mystérieux rend à la fois hommage à Beauvoir et sous-entend un apprentissage pour la femme qui se consacre à l’art poétique5. C’est une quête de l’individualité de chaque poétesse que cette étude richement illustrée et argumentée donne à voir. Anna de Noailles, « la comtesse socialiste » qui connut la célébrité dès la parution de son premier recueil, Le Cœur innombrable, en 1901, et fut saluée par Apollinaire comme un « authentique poète », est mise en relation avec ses contemporaines, telles que Lucie Delarue-Mardrus, dont les multiples talents la rendirent aussi très célèbre de son vivant et Judith Gautier, dont on découvre la philosophie, « un art de penser et de vivre »6 judicieusement associés aux pensées de Nathalie Barney. Gérard d’Houville, la fille de José Maria de Hérédia, symboliste très exigeante, Marguerite Burnat-Provins, Suissesse d’adoption, à la fois poète en prose et peintre, trouvent leur place aux côtés de Renée Vivien, dont la poésie fait justement autorité en matière de génie féminin. L’expression de Charles Maurras, « le romantisme féminin », ne suffit plus à rendre compte de ces destins et courages exceptionnels. Elle apparaît aussi simplificatrice qu’elle rendait démodées ces œuvres poétiques réussies de diverses manières.


Nous ne devons pas oublier les autres poétesses, moins connues, Marie Dauguet, Amélie Murat, Cécile Périn, Hélène Picard, Cécile Sauvage, Marie Krysinska, Polonaise et juive qui contribua à la reconnaissance de la poésie en vers libre, mais n’est pas encore appréciée à sa vraie valeur. Jean Dominique, la Belge symboliste, ciselait ses poèmes comme des mélodies douces. En étudiant le phénomène « insidieux et efficace » qui décourage les femmes à investir les domaines intellectuels et critiques, Patricia Izquierdo réhabilite « la poétesse » et retrace ses avatars ou ses anamorphoses dans des œuvres qui n’appelleront jamais une interprétation univoque.


La recherche stylistique parfois acharnée de ces femmes ambitieuses et pugnaces explique leur épanouissement exceptionnel dans un Art où elles incarnaient l’Autre7. La redécouverte des œuvres passe par leur lecture. La thèse de Patricia Izquierdo présentait une anthologie dans le deuxième tome, dont une lecture vient d’être donnée dans une grande librairie parisienne8 dans l’attente de sa publication. Le talent, l’audace et les destins exceptionnels de ces véritables « femmes de lettres », nous invitent à lire Actes et Entr’actes de Natalie Barney, Par l’amour de Marie Dauguet, Les Fresques d’Hélène Picard, et encore Le Livre pour toi de Marguerite Burnat-Provins, Par vent et maréesde Lucie Delarue-Mardrus, les dix recueils de Renée Vivien récemment réédités9, ainsi que Les Innocentes ou la sagesse des femmes d’Anna de Noailles10, grâce aux efforts du Cercle Anna de Noailles, fondé par Alexandre d’Oriano, à Paris, en 2008. L’étude de Patricia Izquierdo sur le contexte socioculturel d’œuvres poétiques féminines, qui retrace aussi des parcours individuels d’une richesse et d’une diversité extrêmes, est appelée à trouver sa juste place auprès de ces écrits en voie d’être réédités.

 


 

Notes

 

1 Soutenue à Bordeaux en 2004, sous la direction de Mireille Dottin-Orsini, spécialiste de « la femme fatale » au tournant du vingtième siècle.

2 Créée à Nancy, en sept 2007. Voir le site http://www.amisldm.org

3 En janvier 2010, au Reid hall, Columbia university of Paris et Barnard collège.

4 Devenir poétesse à la Belle Epoque de Patricia Izquierdo, op. cit., page 68.

5 Voir Camille Aubaude, « Nommer un métier : la poétesse », dans Voi(es)x de l’Autre : poètes femmes XIXe-XXIe siècles, Presses universitaires Blaise Pascal, publications du CELIS, coll. Littératures, Clermont-Ferrand, 2010, actes du colloque international qui s’est tenu à la MSH de Clermont-Ferrand en novembre 2007 et qui soulevait la question du rapport entre la poésie écrite par des femmes et la notion d’altérité.

6 Patricia Izquierdo, op. cit., page 103.

7 Dans le prolongement du colloque international « Voi(es)x de l’Autre », le séminaire « Poésie au féminin », qui débutera en novembre 2010 sous la responsabilité de Patricia Godi, se déroulera en alternance avec le séminaire « Voix poétique et mythes féminins » (responsable : Pascale Auraix-Jonchière).

8 Librairie Wallonie-Bruxelles (librairiewb.com), le 7 avril 2010, par Delphine André, dans le cadre de « La maison des pages », enregistrement disponible sur les sitescamilleaubaude.com et amisldm.org.

9 Dont trois posthumes, par ErosOnyx éd., Paris, 2009.

10 Nouvelles, éd. Buchet Chastel, Paris, 2009, Préface de Marie-Joséphine Strich. Avant-propos de Josyane Savigneau.



Pour citer ce texte

Camille Aubaude, «  Devenir poétesse à la Belle Epoque de Patricia Izquierdo (éd. l’Harmattan, collection "Espaces littéraires", Paris, 2010) » (compte-rendu de lecture), in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : « Le printemps féminin de la poésie », Hors-Série n°1 [En ligne], sous la direction de C. Aubaude, L. Delaunay, M. Gossart, D. Sahyouni & F. Urban-Menninger, mis en ligne le 10 mai 2013.

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-devenir-poetesse-a-la-belle-epoque-de-patricia-izquierdo-116293495.html/Url.http://0z.fr/WpU_l

 

Auteur/Autrice

 

Camille Aubaude, née à Paris, est la poétesse française contemporaine la plus invitée et la plus traduite à l’étranger. Son doctorat sur Gérard de Nerval, Le Mythe d’Isis, a posé les bases de ce mythe littéraire. Il a été écrit en même temps qu’un essai d’histoire littéraire innovant un enjeu majeur de la critique moderne: Lire les femmes de lettres (1993). Dans les années 2000, le recueil Poèmes d'Amboise, relié au récit poétique, La Maison des Pages, et à La Sphynge, ont rencontré une audience internationale. Camille Aubaude est connue pour son utilisation des formes poétiques rares, les ballades, les rondeaux, les épyllions, des miniatures épiques. Un des thèmes récurrents de son œuvre est la femme mythique. « Les beaux textes sont une bénédiction. Ceux de Camille Aubaude nous prennent à chaque fois. Lumière, douceur, vérité, plaisir renouvelé, enchantement d’une langue superbe, puissamment subtile, tissée des pieds à la tête par la beauté. »
 Marie-Hélène BREILLAT.Elle soutient un nouveau concept de "photopoèmes" (cf. http://vimeo.com/57707083 Voyage pittoresque par Thibaut Vergoz).

Ce concept est protégé par l'INPI + © "La Maison des Pages éd.", tous droits réservés. 

 

10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 13:00

 

 

Article 

Alda Merini,


hommage à une poète récemment disparue 


Laure Delaunay


 

 

Je suis née à Milan le 21 mars 1931, chez moi, via Mangone, à Porta Genova. 1

 

Je suis née un 21 au printemps

Mais je ne savais pas que naître folle

Ouvrir ses morceaux

Pouvait déchaîner des tempêtes. 2

 

 

J’ai choisi pour lancer cet hommage volontairement deux citations bien différentes. La première est extraite du long témoignage qu’Alda Merini (1931-2009) livra peu avant de mourir à la journaliste Cristiana Ceci et où elle raconte tout simplement sa vie. La seconde est composée de quelques vers issus d’un texte plus classiquement poétique.

Pourquoi confronter ainsi deux versions du même récit – celui de la naissance ? Sans doute parce que la poésie est autant dans les textes que dans la vie. Et qu’écrire, c’est toujours plus ou moins régler quelques comptes avec elle. Faire quelque chose du trop qui en émerge. Peut-être aussi pour dire que la poésie, pour autant qu’elle se nourrisse de beautés, d’ornements, de douceurs diverses et variées, a bien peu à voir avec la coquetterie. Qu’elle est au contraire – et Alda Merini ne m’aurait sans doute pas reniée, elle qui a fini sa vie dans un état tout à fait misérable – un effort constant de dépouillement. Le dire- et le redire s’il le faut – m’a semblé important aujourd’hui, dans cette rencontre qui se veut féminine.

 

Alda Merini est donc née le jour du printemps, en 1931, dans une famille modeste, à Milan. Elle a commencé à écrire à 15 ans, encouragée par un homme, Giacinto Spagnoletti et puis par quelques autres poètes de renom : Salvatore Quasimodo, Eugenio Montale, Giorgio Manganelli.

En 1947, elle subit une première hospitalisation pour « maladie mentale ». Elle préférait appeler cela « le ombre della mente » (« les ombres de l’esprit ») contre lesquelles elle a lutté toute sa vie : plusieurs hospitalisations de plus ou moins longue durée, à intervalles plus ou moins réguliers.

Elle s’est malgré cela mariée (et même deux fois) et a eu quatre filles qui s’occupent maintenant de son héritage.

Enfin, le dernier fait marquant de sa vie est qu’elle en a vécu les dix dernières années et par choix dans des conditions d’indigence matérielle.

Elle est morte il y a un peu plus de quatre ans, le 1er novembre 2009, à Milan.

 

D’elle, nous reste le petit récit de cette drôle de vie que je viens de vous livrer, quelques photos (parfois malheureusement celles spectaculaires des dernières années) mais surtout ses textes, ses livres nombreux qui, espérons-le, continuent et continueront à parler pour elle.

J’en ai ici apporté quelques-uns, ceux qui au hasard de ma vie à moi me sont tombés sous la main. Aucune prétention donc à l’exhaustivité… Je ne veux pas vous « présenter » Alda Merini comme on le fait souvent, je veux lui rendre hommage. Et pour ce faire, évidemment, rien de mieux que de la lire et de vous la faire entendre, au gré de ces quelques pages qui sont tombées de son grand arbre jusqu’à moi.

 

Extrait de Delirio amoroso (« Délire amoureux »)


Si l’art est une substance dure, parcours-la en silence. Tu ne trouveras aucun homme au bout à t’attendre. Ni tu ne trouveras l’olivier de ta meilleure paix. Si l’art est profond comme ta mère, écoute-le en silence : c’est là que nous mourrons.

 

C’est ma religion pérenne qui m’oblige à vivre, pas la Poésie : cette jeune fille respectueuse a désormais disparu dans les secrets de ma mémoire. Quand la mémoire a-t-elle des secrets ? Quand elle se « perd ».

Je vis dans la lumière de l’Âme. Je n’ai plus de secrets. 3

 

Dans les toutes premières pages de ce livre, publié en 1989 pour la première fois en Italie, une sorte de petit art poétique semble se dessiner. Un art poétique qui reprend un thème dont nous avons déjà parlé : celui du dépouillement. Il est ici radical puisque sont suggérées plusieurs pertes : la « paix », la « mémoire » et la « Poésie » même.

La vie s’y affirme donc comme délire pur, abandon du sens au profit d’une expérience pleinement spirituelle dont l’écriture devient le témoignage.

Mais si la « Poésie » est rejetée, du moins celle qui appelle une majuscule, c’est sûrement pour la faire renaître un peu différemment. Et pour la mettre à nu, pour en dévoiler la sidérante simplicité. Cette « substance dure », terrible, ingrate fait un peu penser au Baudelaire de La Beauté. Mais point de tragédie ou de drame ici puisqu’existe le « silence » qui réconforte et même une réalité plutôt joyeuse : la « lumière de l’Âme ».

Une réconciliation est donc possible, peut-être même inventée ici, au creux de ce livre.

   

Extrait de L’altra verità, diario di una diversa (« L’autre vérité, journal d’une femme différente »)4


 

Ce deuxième texte, légèrement antérieur (publié en 1986), s’inscrit dans la même veine d’une analyse/méditation sur l’expérience de l’asile psychiatrique et autour de la notion de folie.

Il s’agit cette fois d’un récit qui mêle réalité et fiction pour essayer de dire quelque chose de ce qu’est l’internement, un évènement qui se présente ici comme subi, non choisi et en lui-même aliénant. Y sont évoquées avec une grande honnêteté les « ombres de l’esprit ». Le texte lui-même d’ailleurs semble petit à petit gagné par cette ombre, par un obscurcissement progressif, de l’évocation joyeuse de l’enfance à la douloureuse découverte du labyrinthe.

Mais il dit aussi avec force à la fois l’incompréhension à laquelle se heurte la poète dans la vie quotidienne, celle du monde, et la catastrophe que peuvent être la sortie du monde (c’est bien cela l’internement) et l’entrée en folie avec laquelle elle coïncide.


Quand j’ai été hospitalisée pour la première fois dans un asile, je n’étais pas beaucoup plus qu’une enfant, j’avais bien sûr deux filles et une certaine expérience derrière moi, mais mon âme était restée simple, propre, attendant toujours que quelque chose de beau se dessine sur mon horizon ; par ailleurs, j’étais poète et je partageais mon temps entre les soins procurés à mes petites filles et les leçons que je donnais à quelques élèves, j’en avais même beaucoup qui venaient à mon école et enjouaient ma maison de leur présence et de leurs cris joyeux. En somme, j’étais une épouse et une mère heureuse, bien que parfois je donnais des signes de fatigue et que mon esprit s’embrumait. J’essayais de parler de ces choses à mon mari mais il semblait ne pas les comprendre et ainsi mon épuisement s’aggrava, et, lorsque ma mère mourut, à laquelle je tenais plus que tout, les choses allèrent de mal en pis si bien qu’un jour, exaspérée par l’immensité du travail et une pauvreté continuelle et puis, qui sait, en proie aux fleuves du mal, je fis un esclandre et mon mari ne trouva rien de mieux que d’appeler une ambulance, ne prévoyant certes pas que l’on m’aurait emmenée à l’hôpital. Mais les lois étaient alors précises et il était établi, encore en 1965, que la femme était soumise à l’homme et que l’homme pouvait prendre des décisions concernant son avenir.

Je fus donc internée à mon insu. Moi, j’ignorais jusqu’à l’existence des hôpitaux psychiatriques puisque je n’en avais jamais vu, mais lorsque je m’y suis retrouvée, là au milieu, je crois qu’à ce moment précis je suis devenue folle au sens où je me suis rendue compte d’être entrée dans un labyrinthe dont j’allais avoir beaucoup de mal sortir.

   

Extrait de La pazza della porta accanto (« La folle de la porte d’à côté »)5


Le titre de ce livre revient encore une fois sur le thème obsédant de la folie mais il n’en est pas question dans le texte que j’ai choisi. C’est presque pire, cela dit, puisqu’il s’agit de mort... De la mort d’un ami plus précisément. Il est extrait d’une section intitulée « La douleur », dernière section de ce livre qui en comporte quatre alternant, dans un jeu de balancier, des colorations heureuses et d’autres plus attristées. On retrouve donc encore un clair-obscur décidément typique de l’écriture d’Alda Merini.

Je me rends compte avec un certain étonnement que je n’ai choisi presque que des textes qui parlent de souffrance… Là n’était pas le but en vérité… Mais il ne faut pas avoir peur, je crois, de cette réalité qui fait aussi tout à fait partie de l’œuvre car en creux, même dans la souffrance, et c’est ce qui m’intéresse plus particulièrement dans ce texte, se dessine une très profonde et même une sublime tendresse. Une tendresse qui va jusqu’à l’invective :


Écris-moi, je te l’ai dit tant de fois, écris-moi une très longue lettre qui ne parle que de silence. L’autre jour, j’ai écrit pour toi vingt-sept pages qui parlent de je ne sais où. Au nom de la mort, j’aurais voulu mettre un manteau d’hiver et descendre à ton enterrement. Descendre dans la vallée du désir, où s’éteignent tous les hauts le cœur d’amour.

Cette mort est mon terrible vomi contre une société terrible qui ne s’occupe que de festins.

Quand j’ai su que tu étais mort, j’ai couru faire les courses avec les bons des fous. Je t’ai préparé un plat chaud et un lit de lauriers.

Il n’y avait pas un seul ami à la fête des morts.

 

Extraits de Mistica d’amore (« Mystique d’amour »)6

 

Une certaine souffrance donc, des expériences des limites (limites de la force de l’esprit, limites de la capacité à dire) mais aussi, dans la plus pure tradition italienne, un immense chant d’amour, une ode au cœur.

C’est sur ce visage-là que je tiens bien sûr à conclure autour de deux extraits de Mystique d’amour, un recueil de plusieurs textes tardifs, composés entre 2000 et 2007, qui apparaît presque comme une liturgie personnelle. Alda Merini était en effet très croyante. Ce dernier livre vient comme conclure une réflexion murie tout au long de la vie et qui aboutit dans ces pages à un long chant autour des figures centrales et fondamentales du christianisme.


Francesco, Canto di una creatura (« François, Chant d’une créature ») est la dernière section de ce livre dédiée à la figure de François d’Assise. C’est lui qui y assume la parole poétique.

Presqu’au terme du chant, est évoquée la beauté aveuglante de la foi :


Ô mon Dieu, comme je suis devenu aveugle

Après tant de regards d’amour :

Je ne vois plus rien,

Ou bien je vois trop

Ou bien je suis si aveuglé de soleil

Que je ne peux pas ne pas étendre un tapis

Pour cette avalanche rutilante de foi.


Et un peu en amont, revient aussi le thème du dépouillement comme source poétique, source d’une poésie renouvelée et toute entière affirmée dans la formule finale qui semble oxymorique mais qui est en réalité un véritable condensé de toute l’œuvre, un modèle donc de cohérence :


Ainsi je me suis débarrassé

De tous les draps,

De toutes les fêtes,

Des banquets,

Des hurlements,

Des racontars,

Des violences.

Je me suis retrouvé seul

Devant un nid d’oiseaux

Pauvres, seuls, transis de froid

Qui étaient les anges de ma pauvre éloquence.

 

Alda Merini* a beaucoup écrit. Certains de ses textes sont traduits en français mais pas tous, loin de là. Elle est très connue en Italie, très aimée, a reçu plusieurs prix prestigieux et l’on parle d’elle comme de l’une des plus grandes poètes du XXème siècle. Quelques travaux en France commencent à la faire connaître. Et il serait heureux que cela continue car son œuvre, malgré le tableau peut-être un peu triste et inquiétant que j’en ai fait, est un formidable foyer, un puits fécond, plein de vitalité, de forces dont il est utile et plaisant de se nourrir. Un condensé aussi de l’expérience particulière que fut sa vie et qu’il nous appartient à nous lecteurs de déployer.

 

*Site officiel dédié ses œuvres : url. http://www.aldamerini.it/, voir aussi l'art. « Alda Merini » dans l'Encyclopédie Universalis, url.  http://www.universalis.fr/encyclopedie/alda-merini/

  

Notes


1 Ouverture de l’interview donnée à Cristiana Ceci à l’automne 2004.

 

2 In « La folle de la porte d’à côté », ces quelques vers sont le préliminaire

 

associé à la troisième section, « La famille ».

 

3 La traduction est de Patricia Dao dans l’édition bilingue du texte, Oxybia

 

Éditions, collection « Debout poète, debout », 2011

 

4 Texte édité en italien par BUR Rizzoli, Milan, 2012.

 

5 Texte édité en italien par Bompiani, Milan, 2011.

 

6 Texte édité en italien par Sperling Paperback en octobre 2012.

 

 

                                                

Pour citer ce texte

 

Laure Delaunay, « Alda Merini, hommage à une poète récemment disparue », in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : « Le printemps féminin de la poésie », Hors-Série n°1 [En ligne], sous la direction de C. Aubaude, L. Delaunay, M. Gossart, D. Sahyouni & F. Urban-Menninger, mis en ligne le 10 mai 2013. Url. http://www.pandesmuses.fr/article-alda-merini-hommage-a-une-poete-recemment-disparue-116293481.html/Url.http://0z.fr/eFzbP

 

 

Auteur/Autrice

Laure Delaunay 

 

Le Pan poétique des muses - dans Hors-Séries du Ppdm
10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 13:00

 

 

Poèmes

        


 Le bracelet & Le diamant

  



Laure Delaunay

 

 

 

  

Deux poèmes extraits des Bijoux ciselés, fantaisie joaillière, un petit ensemble de poèmes en prose et en vers :

 

 

Le bracelet


Se dépouiller de tout.

Dépouillez-vous.

Restez nus et le bras enlacé

Dans la magie du cercle.

 

Ne laissez pas les autres

Vous convaincre.

Restez nus, restez seuls

Mais le bras enlacé.

 

Ne criez plus, dites.

Mangez le temps

Et soyez purs.

 

Observez le vide

Qui sépare

Le bras du bracelet.

 

Soyez nus, enlacés, dans la magie du cercle.

 

 

Le diamant



Un incendie d’écumes durcies fait de lui le roi des couronnes. Pointé, agressif, offrant ses miroirs aux yeux fascinés et ses angles acérés aux doigts interdits, le diamant est presque beau comme un Dieu et son cœur infini.

Il n’orne pas, il trône et c’est sacrilège de dire qu’il est « joli », cela non seulement le vexerait mais lui ferait aussi sans doute perdre toute contenance. Ses surfaces se terniraient, ses arrêtes se fronceraient et sa colère serait terrible et un peu sainte. Il ne supporterait pas non plus que l’on joue avec lui, même s’il avait le beau rôle. Il appelle plus que le respect, mieux que l’admiration, il appelle une adoration exemplaire.

Peut-être cependant oublions-nous que parfois cette matière exceptionnelle se présente sous forme d’éclats ? Peut-être oublions-nous que parfois des fragments de ce séducteur implacable se contentent de réhausser une demoiselle un peu timide ? Peut-être le considérons-nous comme un grand solitaire alors que dans certains débordements de luxe, il se démultiplie en foule ?

 

Peut-être avons-nous trop isolé ce Dieu des feux glacés et faudrait-il le rendre à sa mine première, à son frère le verre, aux mains qu’il a écorché pour naître, aux vies qu’il a perdues, aux hommes qu’il a rendu fous, aux femmes qu’il a fini par aigrir ? Et lui demander aussi de devenir tout juste un roi de conte. Cela adoucirait sa superbe et c’est toujours plaisant de sentir que les grandes raideurs peuvent aussi fléchir.

 

Pour citer ces poèmes


Laure Delaunay, « Le bracelet » & « Le diamant », in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : «  Le printemps féminin de la poésie », Hors-Série n°1 [En ligne], sous la direction de C. Aubaude, L. Delaunay, M. Gossart, D. Sahyouni & F. Urban-Menninger, mis en ligne le 10 mai 2013.  

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-le-bracelet-le-diamant-116293449.html/Url.http://0z.fr/T1dR3

 

 

Auteur/Autrice

 

Laure Delaunay

 

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