Dans ce recueil de poésie écrit à fleur d’âme et de peau, Paloma Hermina Hidalgo ouvre le bal qui fait danser la chair des mots dans le corps irradiant du texte qui n’est autre que celui de la narratrice. La photo, somptueuse, digne d’un opéra baroque, signée par Quentin Caffier, donne le ton à cet ouvrage dont la plume semble avoir été trempée dans le vitriol.
On ne sort pas indemne des jupes d’une mère incestueuse et démiurge qui fait voler tous les tabous en sacrifiant l’innocence de son enfant sur l’autel de la perversité. « La dureté de ton cœur, Maman, infecte ma chair. », écrit l’autrice qui vénère toujours et encore sa mère qu’elle interpelle avec un M majuscule et qu’elle invoque ainsi « Dès le berceau, Maman, notre amour hors de mesure n’a-t-il pas présidé à ma folie ? »
Paloma Hermina Hidalgo parle du plus loin et du plus haut de sa mémoire, sur le trône de feu orgiaque et orgasmique qu’elle transcende par une écriture où elle triture les mots à l’instar de sa chair tourmentée par sa génitrice. « Je te chéris, Maman. Et ta vulve de conte . De sorte qu’attachée à ta vanille et au culte de ta gousse, je garde malgré tout mon honneur. » La poésie est cette langue bifide qui dit tout à la fois l’inouïe et cette beauté vénéneuse qui infuse dans le texte tel un poison qui renvoie au mal absolu.
Poésie de la déchirure et de la démesure, on retrouve comme dans Matériau Maman,
le pire dans cette féerie où la perte, comme dans tous les contes de fées, atteint des paroxysmes qui ébranlent l’entendement.
Crédit photo : Portrait de l’autrice Paloma Hermina Hidalgo, capture d’écran de l'image libre de droits du site Wikipédia.
Sculptrice de poupées entre ses doigts maléfiques, la mère est cet ange déchu à la fois craint et adoré qui commet ce que la psychanalyste Alice Miller qualifie d’« abus narcissique ». Et pourtant, ce sont des ténèbres que naît la lumière dans cet ouvrage horrifique, c’est la magnificence d’un envoûtement sans philtre qui emporte le lecteur dans les abords de cet ailleurs qui n’est autre que celui de la perte…
Nul doute que Paloma Hermina Hidalgo aura transmutée sa chair violentée dans un poème où, dans le même fourreau, la douleur exquise côtoie l’indicible déréliction d’une identité profanée où l’on appréhende ce que Joyce Mc Dougall nomme « Un sexe pour deux ». « L’Une avec l’Une/ Et l’Une de l’Une / Et l’Une dans l’Une », résume la narratrice.
Seule l’écriture permet d’exorciser et de dénouer cette dyade mère-fille dont la trame bâtie sur la « navrance du désir » a partie liée avec la perte de soi dans l’autre, voire la perte dans cette petite mort qui précède la disparition dans le non-être. Mais telle une Orphée au féminin, Paloma Hermina Hidalgo nous est revenue des enfers pour renaître au monde avec cette faculté d’émerveillement que l’on entrevoit entre les lignes de son livre car c’est un diamant noir qu’elle nous octroie dans un écrin de lumière.
Françoise Urban-Menninger (texte & photographie), « Féerie, ma perte, recueil de poèmes de Paloma Hermina Hidalgo, paru aux Éditions de Corlevour »,Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : ÉTÉ 2025 | NO III NUMÉRO SPÉCIAL « CRÉATRICES », 1er Volet, mis en ligne le 16 juillet 2025. URL :
Crédit photo : Mary Cassatt (1844-1926), « La tasse de thé », 1880, peinture tombée dans la domaine public, capture d'écran de l’image libre de droits du site Wikidata. Illustration choisie par l’autrice.
Dans le vase bleu roi, trois tulipes d’un rouge pourpré, courbent leur tête bombée aux pétales dilatés vers le filet de lumière qui filtre parcimonieusement entre les persiennes.
Le silence habite la pièce et l’habille de volutes invisibles qui serpentent d’objet en objet, de la bergère au bibelot raffiné, à la photographie jaunie et surannée où posent deux jeunes mariés du siècle dernier, du napperon en dentelles crochetée à l’œuf d’oie peint, ramené d’un lointain voyage dans une île grecque.
Tous ces objets ont leur place attribuée et s’y tiennent, confinés et immobiles dans une conversation silencieuse quotidienne, gracieuse et volubile, perçue d’eux seuls dans l’intimité des murs qui les abritent.
Parfois dans ma solitude, je deviens l’un de ces objets. Je me fonds dans le décor et suis tour à tour, ce coussin de soie parme, ce rideau d’organdi ajouré ou cette poupée en celluloïd au sourire figé. Je n’ai plus de corps, je m’évapore, me dissous dans les airs, légère, aérienne et n’ai pas plus de consistance que la transparence de ma pensée.
Mon âme, seule, vagabonde à la rencontre de toutes ces âmes qui émanent de chacun des objets qui occupent le salon. Une vraie fête commence alors, faite de conciliabules, de rires étouffés, de confidences ineffables et froufroutantes… Et quand je prends mon thé dans ma tasse en porcelaine fine, liserée d’or, des esprits tout exprès sortis des murs, des tentures et des tableaux, viennent me rejoindre sur le canapé fleuri où déjà deux oiseaux des îles piaillent et babillent en dérobant, de leur bec doré, grand comme un dé à coudre, les quelques miettes qui tombent de ma tranche de cake.
Tout le salon s’anime d’une vie sémillante et ravie d’émerger d’un trop long sommeil. De lointains parents, des amis disparus, aux traits que je croyais avoir oubliés, avancent leur visage de revenant et me font signe dans le feuillage de lierre qui déborde les murs de ma maison pour s’inviter dans mon salon. Des voix, au timbre indéfinissable et pourtant familier, m’enveloppent de leur tessiture et me parlent jusque dans la soirée où la demi-pénombre m’impose d’allumer les lampes du séjour.
Alors autour de moi, tout n’est plus que débandade, tout se défait et s’anéantit. Une agitation de lendemain de fête, amère et frustrante, succède à mon trop court moment de plénitude où le temps avait arrêté son cours.
Toues les âmes, bien trop sages, rejoignent leurs secrètes alcôves, pendant que moi, reprise dans le filet des habitudes, je renoue avec les apprêts de mon être civilisé et policé. Je regagne mon corps, reprends mon masque de mascarade, réajuste mon sourire de comédie devant le miroir qui ne me renvoie que l’apparence de mon vrai moi.
Mon âme, elle, danse encore sur le bord de ma tasse de thé où les deux oiseaux n’ont pas fini de picorer l’ennui qui les dévore en silence.
Françoise Urban-Menninger, «L’âme des choses » avec une peinture par Mary Cassatt (1844-1926), Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : ÉTÉ 2025 | NO III NUMÉRO SPÉCIAL « CRÉATRICES », 1er Volet, mis en ligne le 11 juin 2025. URL :
À lire aussi le texte élégiaque en hommage au poète Albert Strickler :
Françoise Urban-Menninger, « Albert Strickler, poète de la grâce et de la lumière », illustration photographique par Claude Menninger, URL. https://www.pandesmuses.fr/noi2025/fum-graceetlumiere
Pour citer ces images & poème élégiaque inédits en hommage au poète Albert Strickler
Françoise Urban-Menninger, « Le cœur étincelant d’un joyaux », illustration photographique par Claude Menninger, Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER-PRINTEMPS 2025 | NO I « Inspiratrices réelles & fictives », 1er Volet, mis en ligne le 12 mai 2025. URL :
Dans chacun des ses recueils de poèmes ou journaux, on pourrait mettre en exergue ce vers d’Albert Strickler « Je traverse le temps dans l’écume de la lumière », cette lumière le poète la puise dans sa proximité avec les auteurs et autrices qu’il évoque telles « ces deux folles de Marina et d’Emily », il nomme ainsi affectueusement Emily Dickinson et Marina Tsvetaeva ou encore Nicolas Dieterlé, Reiner Kunze, René Char et bien d’autres qui reprennent vie entre les lignes de ses ouvrages.
Mais c’est dans l’écrin du Tourneciel sur les hauteurs de Sélestat que l’auteur tutoie le ciel en écoutant, comme il nous le confie, des sonates de Bach ou en feuilletant les carnets d’Haldas dans une fête toujours renouvelée. On gardera comme un trésor cette magnifique métaphore filée qui renvoie à la feuille blanche « la neige des cygnes qui fond au fil de l’eau » tirée de son journal « Au-dessus du brouillard ».
L’esprit d’Albert Strickler m’accompagne quand je découvre un poète dont je suis sûre que ses écrits lui auraient plus, c’est ainsi qu’en lisant la traduction inédite d’un livre d’Elisabeth von Arnim, j’ai écrit un poème qui les réunit dans la lumière.
Cette quête de la lumière culmine dans son recueil « Et toucher doigt nu la pulpe de la lumière », la feuille de gingko biloba qui illustre la couverture de ce livre et que l’on doit à Olivier Klenklen, est particulièrement éclairante dans ce cheminement où le poète évoque les figures d’Odile, la patronne de l’Alsace ou Sainte Lucie…. Il nous écrit « Mais tu quitteras la terre / comme tu es venu au monde/ affamé de lumière » et c’est bien cette lumière qui nous réunit, elle fusionne avec la grâce dans « Le diamant et le duvet » où le poète nous invite à appréhender dans un flocon de neige « le sceau de la merveille », voire « la rivière de diamants de la neige ».
Et quand il fond son âme dans un flocon, il s’écrie « j’habite une verrerie d’art », cette symbiose avec les éléments naturels Gaston Bachelard l’a célébrée dans son livre « L’intuition de l’instant » où le poète au bord du monde appréhende « l’harmonie préétablie dans les choses quand la force du temps se condense dans l’instant ».
C’est cette faculté d’émerveillement qui donne toute sa puissance à cette poésie intemporelle. Dans ses journaux, nous percevons cette même musique qui nous invite à accompagner le poète dans un voyage intérieur qu’il renouvelle tous les jours.
Mais cette tâche, dont il dit lui-même qu’il ne saurait s’en défaire, le fait parfois douter, dans le même temps, « Pourquoi écrire ? », se demande-t-il.
On songe à Sylvia Plath et à bien d’autres poètes authentiques dont le doute fait partie intégrante du travail d’écriture, de la quête et de la transcendance de soi. Sylvia Plath écrivait qu’elle voyait l’infini dans un grain de sable, on a envie de rapprocher cette définition de la poésie de celle d’Albert Strickler qui nous offre dans l’écrin de ses recueils ses «riens somptueux » qui orchestrent la beauté et la musique du monde.
À lire aussi le poème élégiaque en hommage au poète Albert Strickler :
Françoise Urban-Menninger, « Le cœur étincelant d’un joyaux », illustration photographique par Claude Menninger, URL. https://www.pandesmuses.fr/noi2025/fum-coeuretincelant
Pour citer ces images & texte élégiaque inédits en hommage au poète Albert Strickler
Françoise Urban-Menninger, « Albert Strickler, poète de la grâce et de la lumière », illustration photographique par Claude Menninger, Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER-PRINTEMPS 2025 | NO I « Inspiratrices réelles & fictives », 1er Volet, mis en ligne le 12 mai 2025. URL :
Chronique du livre en anglais de Pamela Shields, Max Ernst and The Génie of Amboise. Amazon éditions, 2024 (voir aussi URL. www.pamela-shields.com).
« Il n’est probablement pas et ne sera jamais aussi célèbre que ses contemporains, Picasso ou Dali. Ceux-ci étaient bien décidés à ne jamais être oubliés. Ernst l’espérait. Dali et Picasso devinrent des parodies d’eux-mêmes. Ernst jamais. » (203)
Le ton est donné, puissant et juste. Cet artiste allemand amoureux de Paris, marié en troisièmes noces à Peggy Guggenheim, parti vivre avec une autre épouse américaine en ermite dans le désert de l’Arizona, est un homme universel.
Marié en quatrièmes noces à Dorothea Tanning, il a choisi la Touraine, à l’âge de 64 ans, et érigé son chef-d’œuvre La Fontaine au Génie dans la ville d’Amboise. Après avoir été considéré comme ennemi de la France en tant qu’Allemand, c’est en citoyen français décoré de la Légion d’honneur qu’il meurt en 1975. Il a déshérité son fils Jimmy Ernst au profit de son épouse Dorothea Tanning, une peintre d’exception. Il a toujours aimé des femmes d’exception. Pendant sa passion avec Leonora Carrington, alors qu’ils avaient loué une maison à Saint-Martin d’Ardèche, il fut déporté dans un camp en 1939. Sans nouvelles de lui, Leonora passa en Espagne, fut internée à Madrid et réussit à s’enfuir au Mexique. La première épouse de l’inventeur de La Fontaine au Génie, Lou (Dr Louise Straus) a été assassinée à Auschwitz. Très cultivée, Lou a traduit en allemand le poème de W. B. Yeats, The Choice, qu’elle lisait à leur fils Jimmy :
L’intelligence humaine est obligée de choisir
Entre la perfection de la vie ou celle du travail.
Qui était Max Ernst ?
La poétesse surréaliste Valentine Penrose le « méprise ». En 1928, lors de vacances avec son mari Roland Penrose, Max et sa seconde épouse Marie-Berthe Aurenche, Valentine a déclaré que Max avait « un caractère cruel et sadique, qu’il aimait blesser la douce, naïve et gentille Marie-Berthe » qu’il traitait « honteusement ». Valentine Penrose l’a jugé comme « un opportuniste qui cultivait des amitié avec des gens aisés et les exploitait dans son seul intérêt » (p. 152-53). Comment pouvait-elle juger ? Les Penrose étaient des amis de Gala et Paul Éluard. Valentine, extrêmement belle, dont les poèmes étaient admirés par Éluard, est une des rares femmes qui n’ait pas succombé au charme de Max, précise Pamela Shields. L’art expose à la jalousie forcément méchante, et il y a le revers de la médaille (voir photomatons avec Marie).
La façon exceptionnelle dont Pamela Shields présente la démarche spirituelle de cet Allemand transfuge et apatride expose en toute intelligence la multiplicité du personnage. D’origine modeste, il a connu à travers les femmes quelques-unes des plus fascinantes cultures de son temps (juive, française, anglaise, américaine), que son talent a unifiées par une ineffable quête intérieure. Voir cet artiste allemand tel un papillon qui se métamorphose jusqu’à l’imago (la mort) est hâtif, comme un amphibien est contestable et comme un ermite-sirène au pelage d’ours est le portrait de Leonora Carrington (voir photo).
Ses mœurs auraient pu l’égarer. En fait, elles sont foncièrement liées à l’œuvre (cf. sur la Toile Europe après la pluie, Aquis Submersus, en particulier). L’ensemble est un mystère que Pamela Shields intériorise avec humour pour la seule quête qui vaille, la quête de la liberté dans l’art. La célèbre « affaire » du ménage à trois de Gala, Paul Éluard et Max Ernst, en 1919, montre que cela « défie toute classification » (p. 208), même celle de « surréaliste » qu’il utilisait.
Les formules de l’essayiste anglaise reflètent la pensée de Max Ernst. Elles sont convaincantes sans être conventionnelles. Pamela Shields démontre comment Max Ernst applique à sa peinture qualifiée « onirique » voire « métaphysique », les théories freudiennes du rêve. L’amour intense que Paul Éluard voua à Max servit beaucoup à cet Allemand raffiné, révolté, qui venait d’abandonner sa femme et son fils parce qu’il n’était pas fait pour une vie routinière. L’amour inconditionnel que lui porta son fils suffit à remplir un livre. Jimmy Ernst a sauvé la vie de son père, exilé de sa patrie au titre d’« artiste dégénéré ».
Pamela Shields considère que Dorothea était plus talentueuse que Max Ernst. Que dire de Leonora Carrington, dite « surréalisante », « female iconoclaste » ? Son portait de Max avec une chimère de Licorne couronne cette passion amoureuse et dit la Solitude. Pamela Shields devrait lui consacrer une biographie, ainsi qu’aux autres « affins » amoureux du génial Max Ernst... La passion charnelle de l’autrice de La Maison de la Peur (préface et illustrations de Max Ernst, 1938) et Le Cornet acoustique (1974) a fini avec un mariage arrangé pour quitter l’Europe en guerre. Leonora a connu Frida Kahlo à Mexico. Ses sculptures nourrissent une « sorcellerie ironique » (Carlos Fuentes). Elle fut une mère exemplaire.
Louise, dite Lou, mérite une biographie. La première ! Elle a aimé Max Ernst à l’époque dadaïste. Pourquoi a-t-elle a refusé de rejoindre leur fils Jimmy en Amérique ? Elle a fait partie du dernier convoi pour Auschwitz.
Max, qui n’est pas un opportuniste, a eu une profonde relation avec Michel Debré, quand il a été maire d’Amboise. C’est grâce à Amboise et à Dorothea que Max a pu se consacrer à La Fontaine au Génie d’Amboise. Le lieu n’est pas neutre… les grenouilles et les tortues encore moins. Et ces langues d’étrangers, tous ces « drôles », fous sans l’être. Cette sculpture monumentale porte au sommet un Grand Génie, une figure d’oiseau penaud, ou un crapaud, que l’on retrouve en totem (voir photos), rappelant les petites figures en plomb exhumées du lit de la Seine et copiées par Alberto Giacometti1. Le contraste entre ces figures tordues et la barque de la Déesse Séquana (la Seine) fait écho à la dualité de l’homme blessé et de la Beauté. La connaissance « invisible à première vue » : « augenblick » (all.) contient « l’œil » — et la pierre —, l’Inconnu est actualisé, c’est l’instant du jaillissement, la genèse (sur la Toile, « im ersten Augenblick » est traduit par « tout d’abord »)…
J’ai assisté à l’inauguration de ce monument avec mon grand-père. Ce Grand Génie entourée de tortues et de grenouilles a été incompris. L’œuvre a provoqué un véritable tollé dans Amboise. Ainsi que la Légion d’honneur décernée à un artiste2.
« Génie » signifie la connaissance heureuse. C’est un des mots qui exprime l’indissoluble dualité d’Éros et de Thanatos. La synthèse des deux sens du mot « génie » est donnée dans cette pensée du grand poète Gérard de Nerval sur le philosophe italien Giambattista Vico,
« Vico, qui prétend que les divinités s’incarnent sous la forme des grands génies, des bons rois, des bienfaiteurs du monde ; de là la nécessité d’honorer les morts illustres, et sans doute un peu les vivants. »
Je reprends mon Mythe d’Isis (2024, p. 82), car dans les Illuminés, Gérard de Nerval a pré-intitulé « La Doctrine des Génies » le chapitre « Du mysticisme révolutionnaire ». Quiconque s’intéresse à la Révolution française fait face à cette notion de « génie », et à celle de « fontaine de régénération ».
« Par génie nous entendrons tout à la fois mouvement, origine et terme, couronnement et vérité [...] » écrit Jean-Pierre Richard dans Études sur le Romantisme (p. 17 à 18).
Un artiste aussi cultivé que Max Ernst, entouré de « génies féminins », n’a pu ignorer « la Doctrine des Génies ». Encore moins la « fontaine de régénération » érigée sur les ruines de la prison de la Bastille en 1789, qui avait des attributs de la Déesse Isis.
Quelle est « la Doctrine des Génies » ? Plutarque, dans Isis et Osiris, rappelle que des principes cosmogoniques incarnés par les divinités égyptiennes ont été considérés comme des « génies », c’est-à-dire des intermédiaires à caractère humain ou non entre les dieux et les humains.
Plutarque reprend la définition du principe divin attribuée à Pythagore :
« Dieu est une âme répandue dans tous les êtres de la Nature et dont les âmes humaines sont tirées. (note p. 87) ».
Cette grande âme est la base d’une gradation entre les règnes divins et humains. Elle est hiérarchisée en trois hypostases, ouvertes sur le cosmos : les dieux, les êtres humains et les « Génies », « ceux qui ressemblaient à Pythagore »…
Nous retrouvons chez Apulée une tripartition entre « Les dieux visibles » (I-II,116-121, p. 19-22), à savoir les planètes, « Les dieux invisibles » (II-III, 121-124, p. 22-23), les douze dieux romains, et le « Rôle des démons » (VI,132-134, p. 26-27), ces derniers, comme les Génies, étant des « puissances divines intermédiaires ». (« Du dieu de Socrate » — « De Deo Socratis » — dans Opuscules Philosophiques et Fragments, Les Belles Lettres, 1973).
Les livres d’Hermès Trismégiste, Poimandrès. Traités II-XVII du Corpus Hermeticum. Asclepius. Fragments extraits de Stobée (Les Belles Lettres, 1954-1960) reprennent cette doctrine des Génies pour les divinités égyptiennes, et à la fin du XIXe siècle, Le Rameau d’Or de Sir James Frazer (Laffont, 1983), livre à la portée de tout artiste préoccupé par les symboles.
Les Génies sont les plus proches possible de l’être humain, mais appartiennent à l’essence divine. Ils unissent deux catégories opposées par convention. Humains et dieux se fondent non pour abolir leur nature unique, mais pour former une identité tierce, habitée par la loi de la fécondité universelle. Cette pensée animiste irrigue la création artistique de Max Ernst, qui fut en symbiose avec ses « génies féminins ».
Si la notion d’échange prend une telle importance, c’est parce que cette pensée néo-pythagoricienne est fondée sur l’évhémérisme et la doctrine de réincarnation.
Les âmes pures de certains humains animaient les Génies, qui sont :
« un de ces êtres exceptionnels qui vivaient en contact direct avec la divinité. Quant aux âmes complètement purifiées, elles étaient affranchies du cercle des naissances » (Plutarque, p. 88)
La fontaine d’Amboise renvoie à la métempsychose, la doctrine de migration des âmes, et à la Fontaine de Régénération (cf. le chapitre éponyme du Mythe d’Isis).
Profitons de la perche tendue par Pamela Shields pour citer la dispute sur les génies reproduite dans de célèbres récits mystiques. Le premier est Le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secrètes (1670). La « scission » entre l’auteur, l’abbé de Villars et le père Bougeant est ainsi décrite :
« Le dernier niait vivement la transformation des dieux antiques en génies élémentaires, et prétendait que n’ayant pu être détruits, en qualité de purs esprits, ils avaient été destinés à fournir des âmes aux animaux, lesquelles se renouvelaient, en passant d’un corps à l’autre selon les affinités ». (II,1120)
« La Doctrine des Génies » pose un strict continuum avec la personne humaine ou divine initiale.
Laquelle à Amboise ? Louise de Savoie ? Et tant d’autres, que l’essai Out of the Shadows. The Ladies of Royal Château Amboise (Les femmes du château d’Amboise sortent de l’ombre), de Pamela Shields (2022) présente de façon « géniale », et pour la première fois…
La doctrine de la métempsycose est aussi troublante que La Fontaine au Génie, tortues, grenouille et Assistants. Alors revient l’accusation d’hérésie, qui a tourmenté la passion idéale cultivée pour la « Nature naturante » des Alchimistes. Il y a juste un siècle, l’hérésie a mué en art « dégénéré ».
Max et Dorothea ont travaillé avec le seul sculpteur et peintre d’Amboise, Al Sarcy, un nom d’artiste choisi pour faire oriental (l’Orient symbolique et non réel). Ce sculpteur a laissé une œuvre sculpturale monumentale à la Maison des Pages alors propriété du poète Tristan Lamoureux (nom de plume de Jacques Mareuse). Le sens ésotérique, et les vastes proportions de ce chef d’œuvre sculptural dépassent les compétences d’Al Sarcy. L’influence de ce couple d’artistes allemand et américaine est incontestable. Elle mériterait une étude, si tout n’était pas piétiné par des rivalités. Pamela Shields déplore que les librairies amboisiennes n’aient pas un seul livre présentant Max Ernst et Dorothea Tanning. Un galeriste d’Amboise qui possède une œuvre de Max Ernst ne connaissait pas la fontaine, aussi invisible que scandaleuse. Heureusement, de nombreux musées protègent leurs œuvres (voir la maison Max Ernst & Dorothea Tanning, 37420 Huismes, tél : 06 89 93 52 23). Pamela Shields rappelle le soutien que ces deux personnalités reçurent du maire de Huismes, très honoré qu’elles aient choisi ce village pour créer et se reposer. Dorothea ne s’est jamais remariée, disant : Max était « la seule personne dont j’avais besoin. » (p. 227).
Pamela Shields projette en pleine lumière le rôle transformatif de cet artiste apatride. Comme Pamela Shields et Mark Playle, Max Ernst et Dorothea Tanning ont pensé trouver dans le « jardin de la France » un paradis pour leur retraite. Et la renaissance, un plaisir toujours renouvelé comme l’eau d’une fontaine. Max Ernst fut amoureux d’étrangères aussi talentueuses que lui. Il a encouragé leur création, réussissant autant une œuvre artistique « palingénésique » que sa vie sentimentale où Éros et Thanatos sont éternels. « Le diable porte pierre ».
Pamela Shields estime que le Surréalisme est aussi important que l’art de la Renaissance. Elle fait preuve d’un jugement sérieux, fondé sur de réelles connaissances : Max Ernst a été surréaliste avant la parution du Manifeste du Surréalisme d’André Breton, en 1924 !
1. Voir article Euronews.com du 14 mars 2024. Ces figurines sont conservées au Musée Carnavalet et dans la crypte de Notre-Dame. Certaines pièces furent dans les collections privées d’André Breton et Giacometti.
2. Marcel Aubaud a présidé l’Amicale des Anciens Combattants de la Grande Guerre de 1914-18. Chevalier de la Légion d’honneur, après Max Ernst, il a reçu la Médaille de la Ville d’Amboise. Comme André Breton, mais pas pour les mêmes motifs, il refusait que la Légion d’honneur soit attribuée à un artiste. Voir ses mémoires, Un imprimeur dans la tourmente, La Maison des Pages éditions, 2025.
3. Voir Julia Kristeva, Prélude à une éthique du féminin, livre et entretien à la librairie Mollat sur youtube (déc. 2024).
Camillæ ou Camille Aubaude (texte & images), « Qui est Max Ernst ? », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER-PRINTEMPS 2025 | NO I « Inspiratrices réelles & fictives », 1er Volet, mis en ligne le 12 avril 2025. URL :
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SIÉFÉGP, 18 FÉVRIER 2025
Crédit photo : Visuel pour le 2 avril ou la la Journée mondiale de sensibilisation à l'autisme. Capture d’écran réalisée par LPpdm d'une image libre de droits diffusée sur un réseau social.
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N° III ÉTÉ 2026 | NUMÉRO SPÉCIAL « MÉTAPOÉSIE AU FÉMININ », 1ER VOLET | Critique & réception Irène Shraer, « Vertige du réel », nouvelles aux éditions Unicité, 2026, 141 p. 14€ Article par Maggy de Coster Site personnel Le Manoir Des Poètes
Il s’agit...
Événements poétiques | NO II Hors-Série | Festival International Megalesia 2026 « POÉTIQUE PRINTANIÈRE » | Distinctions 2026 | Prix poétiques attribués par la SIÉFÉGP le 1er Mai | Revue Matrimoine 2026 | Le Prix International Poésie de l'Académie Claudine...
Événements poétiques | NO II Hors-Série | Festival International Megalesia 2026 « POÉTIQUE PRINTANIÈRE » | Distinctions 2026 | Prix poétiques attribués par la SIÉFÉGP le 1er Mai | Revue Matrimoine 2026 | Le Prix International de Poésie Féministe de l'Académie...