21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 15:48

 

Critique & réception

 

Le paradis des livres :

 

ReLIRE FeniXX la SOFIA & l’ ÉDEN

 

 

 

Camille Aubaude

Rédactrice de la revue LPpdm, membre de la SIEFEGP

responsable de la rubrique en ligne Chroniques de Camille Aubaude

Sites officiels : http://www.camilleaubaude.com/

& www.lamaisondespages.com/

Blog officiel : https://camilleaubaude.wordpress.com/

 

 

 

L’être humain qui ne dort ni ne rêve meurt.

Que faire d’une vie sans idéal ?

La Bibliothèque nationale de France (BNF) est dépositaire des rêves des auteurs publiés. Leurs livres dorment dans les tours en forme de livres ouverts du nouveau quartier de Bercy. Ils dorment comme une belle femme dans un bois grâce au dépôt légal instauré en 1974. Un système voulu au départ comme une protection des auteurs vient d’être inversé pour devenir une commercialisation.

Après un demi-siècle, le dispositif s’écroule. La plupart des auteurs n’ayant pas le génie du cabotinage, leur livre est rangé sur le rayonnage de l’oubli. La Maison des Livres explose sous la pression de ses trop nombreux locataires.

Auteurs écoutez bien : 15 à 20 000 livres sont numérisés chaque année. Les exploitants ont fait voter la loi du 1er mars 2012, affichant un « projet patrimonial d’envergure ». La face visible de l’opération est constituée par le site ReLIRE (notez les majuscules) et la société FeniXX (notez l’orthographe moderne) qui gère l’exploitation technique et commerciale. Ils ont en outre pensé à la protection des intérêts des auteurs en créant la SOFIA, Société Française des Intérêts des Auteurs de l’Écrit (199bis bd Saint Germain, 75345 Paris Cédex 07) pour reverser les droits d’auteur. La sage décision commerciale mène à l’ÉDEN livres, une plateforme de diffusion, le rêve pour les auteurs.

Pour les morts, pas de problème, le nouveau dispositif protège si bien l’exploitation que la moindre notice est protégée par le copyright ÉLECTRE.

Quant à ceux qui ne sont pas encore morts, il n’est pas possible de tous les informer de la reprise de leur travail, qui renaît de ses cendres, défendu par ÉLECTRE.

Soulevant le rideau de fumée, j’ai cherché à savoir qui a fabriqué la copie de mon Mythe d’Isis, format dit opt-out, avec les notes et les passages qu’il faut recopier à la main. Est-ce mon propre document qui appartient à ReLIRE ? Réponse : « Les détails nous tuent ! »

Les prédateurs nous rassurent. On peut lire : « Nos ebooks, d’une qualité de numérisation optimale, sont accessibles à tous et interopérables, sans DRM. En attendant notre catalogue en ligne, retrouvez nos ebooks dans notre large réseau de librairies en ligne. »

Selon la technique de Maître Renard, ils nous appâtent en s’occupant de nous : « Vos livres ne sont plus diffusés, on va les sortir de l’oubli ». Ils flattent l’auteur : « Votre livre est partout ».

J’ai répondu qu’il y avait deux livres, Le Mythe d’Isis et Le Voyage en Égypte de Gérard de Nerval, ce qui a déconcerté mon protecteur. L’éditeur de 1997 a jugé « plus vendeur »  un volume à moins de cent francs, Le Voyage en Égypte. Il a été volé par un fan à la Bibliothèque Publique d’Information (BPI) de Beaubourg, tandis que le volume à cent cinquante francs censé se vendre moins a dépassé les mille trois cents euros, peu avant que l’exploitant technique et commercial, qui est aussi protecteur, prenne un des exemplaires remis gratuitement à la BNF pour le vendre à 7,99€ dans « plus de 160 librairies en ligne ».  Le protecteur fuit devant les arguments de l’auteur, négligeant la vérité du détail au profit de la stylisation massive.

« Le catalogue FeniXX comprend des milliers d'ouvrages numériques destinés à un très large public ». Estampé « ReLIRE », avec une notice copyright ÉLECTRE, pour protéger le travail de celui qui a passé moins d’une heure à écrire la notice pour la librairie en ligne, mon Mythe d’Isis reste un livre spécialisé. Douze ans d’études portées à leur plus haut degré, invention d’un nouveau mythe littéraire, et que le contenu ne doit pas déranger les lois mortifères du marché, je comprends pourquoi mon premier article de recherche littéraire s’intitulait « L’exaltation après l’effondrement » : la cause de la dépression déclenche l’émerveillement, après des situations d’endurance extrême.

Un mot sur la « malédiction de l’idéal d’Isis ». Vilains, législateurs, marchands font tout ce qu'ils peuvent pour sabrer les auteurs. L’auteur a l’obligation de vivre dans un rêve car la société ne prend pas en charge les victimes de sévices. Octroyer aux victimes un statut est une ambition presque folle. Il reste la création littéraire, facile d’accès. Elle pallie autant aux amnésies qu’aux inaltérables reviviscences des traumatismes. Nous sommes loin d’un système favorisant la réappropriation de soi pour sortir de l’humiliation. Ce type de vécu correspond à la volonté des tortionnaires, que je me suis employée à détourner en écrivant Voyage en Orient, Impression inimaginable et La Malcontente, à l’heure où la légende d’Isis bat de l’aile. Elle ne peut s’incarner. J’ai fait éclater les cadres de l’œuvre littéraire en élaborant la « transpoésie » pour désavouer le système qui a pour but de réduire les personnes maltraitées à néant, bien que ce soit celles qui ont le plus besoin de réparation.

Le monde livresque virtuel est en expansion accélérée, tel le monde réel. La folie des grandeurs l’étouffe. Le public est « large » : voilà pourquoi les librairies en ligne relayées par la plateforme ÉDEN ont cassé le prix mirobolant du livre « rare » en mettant leur document virtuel à 7,99€... L’autrice a tenté de réagir en créant un site où l’on peut se procurer ce Mythe d’Isis, ce « livre monument », disait Geneviève Laporte. Aucun client.

© Photos fournies par Camille Aubaude*

Le plus grand paradoxe du système marchand se résume en cette phrase : « Où trouver nos livres » ? Les livres du dépôt légal, dont la contrefaçon numérique devenue légale est vendue au paradis (ÉDEN).

Contemplons, restons en dehors ! Fuir, c’est vivre. ReVIVRE est le système d’édition qui s’emploie à faire échouer ce qu’une femme échafaude contre le déni des violences.

Est-ce utile de réagir ? Un poète ne peut se transformer en marchand.

Chut, ne pas troubler le rituel ! Il incite les rêveurs à être auteurs.

 

* Pour agrandir les photos, clic droit de la souris puis choisir "Afficher l'image"

***

 

Pour citer ce texte

  

Camille Aubaude, « Le paradis des livres : ReLIRE FeniXX la SOFIA & l’ ÉDEN », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°9 (publication partielle de nos derniers numéros imprimés de 2016) [En ligne], mis en ligne le 21 novembre 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/livres.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm Numéros
21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 12:37

 

Annonce de parution

 

Barbara Polla (dir.)

 

Éloge de l’Érection

 

œuvre collective suivie de

 

Lycaon ou l'apologie du désir

 

texte inédit de Dimítris Dimitriádis

 

aux éditions Le Bord de l'eau, coll. La Muette, 2016

 

© Crédit photo : 1ère & 4ème de couverture de l'éditeur

 

Présentation de la maison d'édition 

 

Livre collectif par Paul Ardenne, Vincent Cespedes, Dimítris Dimitriádis, Maria Efstathiadi, Rodolphe Imhoof, Maro Michalakakos, Elisa Nicolopoulou, Dimitri Paleokrassas, Elli Paxinou, Barbara Polla & Denys Zacharopoulos.

Les textes de l'Éloge de l'érection sont suivis par le texte inédit  Lycaon ou l'apologie du désir de Dimítris Dimitriádis avec pour toile de fonds la création contemporaine. Cet ouvrage porte sur « les liens entre l'érection et la vision du monde. L'érection est comprise ici comme une manifestation première du désir, de la joie, de la fertilité ; comme un événement sacré, une conquête et une fierté, y compris d'un pays tout entier ». Cette œuvre s'inspire du texte prémonitoire de Dimitris Dimitriadis « Je meurs comme un pays » (1978) dans lequel l'auteur y dépeint un pays où les femmes ne conçoivent plus d'enfants, où les soldats déposent les armes et désertent, un pays en involution dans lequel même la langue se meurt ». À partir de ce texte, les auteurs envisagent l'érection comme une antithèse à la mort. Dans Lycaon, une apologie du désir,  l'homme, voué à l'alternance insurmontable de la potentia et de l'impotentia, de la position debout et de la position couchée, [...].. L'architecture aura été, de tout temps, l'une des grandes consolatrices de la détumescence et de la mort. L'architecture est une incarnation de la puissance, de la dignité, des visions qu'une ville, voire un pays, ont d'eux-mêmes. [...].  Toute création se réalise comme substitut de jouissances autres, l'érection chez l'homme, d'autres jouissances chez les femmes. Les artistes femmes parlent d'ailleurs elles aussi d'orgasmes créatifs, d'accouchements  et parfois d'éjaculations.

(présentation reproduite partiellement du site de l'éditeur)

***

Fiche technique

Titre :  Éloge de l’Érection

Éditrice scientifique : Barbara Polla

Collectif : Paul Ardenne, Vincent Cespedes, Dimítris Dimitriádis, Maria Efstathiadi, Rodolphe Imhoof, Maro Michalakakos, Elisa Nicolopoulou, Dimitri Paleokrassas

Co-auteur : Dimítris Dimitriádis

Illustration :  Shaun GLADWELL, SEVERED HEADS (A CAELO USQUE AD CENTRUM),  photo de Dean  Tirkot, 2015

Éditions : Éditions Le Bord de l'eau

Collection : La Muette

Langue : Français

Date de parution : 21 novembre 2016

Nombre de pages : 160 p.

Dimensions : 17 x 23 cm

Format :  broché

ISBN-10 : 2356874860 / ISBN-13 : 978-2356874863

Prix éditeur : 20 €

Page du livre sur le site de la maison d'édition : http://lamuette.be/fr/books/loge-de-lrection/397/

 

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Réception dans les médias :

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Invitation à lire : je recommande avec joie cet essai créatif au lectorat averti et soucieux de comprendre l'une des origines de l'art en général et de la création en particulier. Cet ouvrage collectif donne aussi à voir une verticalité heureuse là où le fameux récit mythique de la « Tour de Babel » dénonce les méfaits du vertical et tente de nous en dissuader...  Dans une période charnière pour la Grèce comme pour d'autres pays et pour des individus désorientés par le pouvoir omniprésent de l'argent, le pouvoir de jouir de sa puissance de créer demeure une valeur sûre qui nous ouvre un espace de pure liberté créative et initiatique aux arts de la vie.

Dina Sahyouni pour LPpdm

Ce livre a été archivé dans le catalogue de la Bibliothèque Cybèle de la SIÉFÉGP.

 

***

Pour citer ce texte

  

LPpdm, « Barbara Polla (dir.), Éloge de l’Érection œuvre collective suivie de Lycaon ou l'apologie du désir, texte inédit de Dimítris Dimitriádis aux éditions Le Bord de l'eau, coll. La Muette, 2016 », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°9 (publication partielle de nos derniers numéros imprimés de 2016) [En ligne], mis en ligne le 21 novembre 2016. Url :

http://www.pandesmuses.fr/2016/11/barbara-polla.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm Numéros
14 novembre 2016 1 14 /11 /novembre /2016 11:43

 

Critique & réception

 

 

Lettres à Anne (1962-1995), éd. Gallimard, 2016

 

 

 

Camille Aubaude

Rédactrice de la revue LPpdm, membre de la SIEFEGP

responsable de la rubrique en ligne Chroniques de Camille Aubaude

Sites officiels : http://www.camilleaubaude.com/

& www.lamaisondespages.com/

Blog officiel : https://camilleaubaude.wordpress.com/

 

Quel est l’intérêt véritable des études de genre liées aux fortes mutations technologiques ? Leurs conséquences humaines et artistiques ne sont pas quantifiables ; soit nous gardons l’esprit des êtres de l’Antiquité, soit le monde se renouvèle*, sans racines, au prix d’un lavage de cerveau permanent.

Le grand changement semblait installé jusqu’au soir où j’ai entendu sur une radio d’État la voix d’une femme : Anne Pingeot. Elle offrait sa voix « nue » pour parler de ses rapports intimes avec l’ancien président de la République française, François Mitterrand, fort courtisé et fort plaisanté durant son double septennat, et que l’on surnommait familièrement « Tonton ».

Entre Anne et Tonton s’est élaborée une correspondance « privée » que l’édition française juge opportun de rendre publique, sans crainte du double emploi, car paraît en même temps un livre à couverture cartonnée présenté comme le « journal » de l’homme d’État. Personne ne parle des remaniements, personne ne dit pourquoi ni comment les lettres de la femme ont disparu, selon la pratique des Lettres à Sophie Volland et tant d’autres. Le lecteur en mal de croyance supposé adhérer à la « tonton-manie » ne décèlera pas les stratégies commerciales pour préparer un « énorme succès ».

La courtisanerie des éditeurs se calfeutre d’analyse littéraire négligeant les apports de la théorie des genres. Ils ont mis en place un apparat critique pour glorifier la prose mitterrandienne, en reprenant vaillamment les invariants du genre. Ils « dévoilent », selon un rite galvaudé. Les médias ont rarement aussi bien pratiqué l’exercice. On lit, on écoute. L’ultime buzz est la voix  d’Anne (je reprends le titre du livre) dans la conversation de la série « à voix nue ». Une conversation qui n’en est pas une, à cause du manque de culture, puis d’un rapport entre un homme qui interroge et une femme digne des speakerines glamour des années 1950, des visages que l’on regarde et que l’on n’écoute pas. Avant, les hommes se raillaient de la parole de la femme amoureuse...

Ladite situation d’édition contient tant de modèles caducs sur les privilèges masculins qu’elle donne l’opportunité de (re)lire Luxun : « Il est permis à l’homme mâle de faire usage de sa femme à son gré, chaque fois que cela lui convient, mais elle, de son côté, est tenue d’observer rigoureusement les règles de la vertu » (« L’évolution de l’homme mâle, dans La Vie et la Mort injustes des femmes). Luxun a sapé les bases de la Chine féodale machiste en réclamant la libération des femmes. La France est donc en retard. L’écoute des propos d’Anne, femme publique, rappelle le personnage de Mme Angot des comédies poissardes prisées par l’aristocratie, dont il est judicieux de citer le refrain :


 

Barras est roi, Lange est sa reine

C’n’était pas la peine (bis)

Non pas la peine, assurément

De changer de gouvernement !


 

L’amour secret de Mitterrand remet en mémoire les femmes humiliées, cloîtrées, sacrifiées à des hommes de pouvoir qui pensent que le pouvoir attire les femmes. Non, seulement des Mme Angot, intrigantes, prétentieuses. Son rire me navre. Une image s’impose : la poule qui trouve que le renard est un héros. Su Tong, dans Épouses et concubines met en scène les dites mentalités, circonstanciées et aujourd’hui considérées abjectes, mais pour cela, il aura fallu tant de victimes, Tant de Philomèles en ce monde où l’homme voulu souverain ne cherchera pas à créer une confiance.

Le rire d’Anne retentit à chaque question que pose l’homme, happé par cette ex amoureuse. C’est exaspérant, le rire d’une femme qui creuse l’intimité. En public, répétés à satiété, ces rires-là font nunuche. L’être féminin n’a pas à être démystifié.

Au point de vue de la satiété, la contradiction entre « correspondance confidentielle » et « cible grand public » nous gave plus qu’elle ne nous appâte. Tel Neptune, l’amante féroce, jalouse et exclusive se dessine : « Moi qui garde tout » !

Le public écoute l’information de la soirée. La fille née de cet amour adultère devait avoir un prénom spécifique, afin de ne pas rappeler à la mère une des maîtresses du grand séducteur. Mazarine, le nom pour revenir vers le livre. Quand l’autorité suprême donne naissance, c’est encore la surenchère du grand homme !

La « voix nue » est tellement encombrée de clichés qu’elle fait « grue ». Avec un zeste d’humour, disons que l’oiseau symbole de la sagesse de la Chine ancienne est un avatar de la femme dominée consentante. Dans cette conversation où tout est convenu, on se demande comment des femmes ont pu s’effacer à ce point, en pensant qu’ainsi traitées, leur orgueil triompherait. Tout revient à l’orgueil, aux feux de la vanité, à la prétention. Sans vraie pensée.

Est-il possible que l’on en soit encore là ? À l’heure des études de genre et des fortes mutations technologiques, le sacrifice de la femme pour l’homme de pouvoir fascine, qu’elle soit grue ou parvenue.

Il manquait la Bible ! Anne en parle, pour résumer ainsi son amour : « Moi qui allais toujours à la messe, j’ai perdu la foi ».

Pas d’autodérision. Comme les ambitieux auxquels il incombe de vivre une aventure extravagante, Anne trouve la pitoyable bigamie « extraordinaire », « extraordinaire ».

Les hommes d’État ont souvent une face minable, constat qui devrait les pousser à trouver un autre modèle que celui de « la servante et la maîtresse » pour apaiser leur soif d’amour. L’une castrée, car le mâle crispé pense que c’est elle ou lui (Benazir Bhutto a été tuée par son mari, l’actuel président du Pakistan) ; l’autre cachée, puisque le désir sexuel est honteux. Dans les deux cas, des usines à souffrances qui exploitent les femmes incultes. L’homme infligeant ces vaines douleurs se veulent « écrivains ». Ils fabriquent l’exclusion de la femme créatrice, entretenant à outrance le modèle de domination.

À ne pas s’écarter des modèles, on brûle d’un « cancer avec métastases » : « Et là j’ai vu ce que c’était le courage… »

Tout est au premier degré, mais on réduit la distance avec le public pour fabriquer un « document d’histoire » ! Coteries, courtisanerie.

 

« C’est pas moi qu’ai pris la photo sur le lit de mort, pourtant j’aime tellement prendre des photos. »

L’Histoire ne suffit pas. Anne s’émeut au moment de lire les poèmes de Mitterrand. On entend un long froissement : Anne a sorti un poème. Moment hyper intense. Figuration de poète, amours secrètes, Président de la République... 

Elle lit. Est-il possible de lire ainsi la poésie, aussi dévitalisée soit-elle ?

La critique, gendarme de notre expression, considère ces banalités « écrites au plus juste »… « L’amour fidèle » est aussi l’un des thèmes du lancement de ce livre. Amusant, non ?

L’Anne qui lit laisse exploser son émotion, puis donne à cette « poésie » la componction d’une dévotion : dans « la passion de chaque étreinte », par exemple. On donne l’heure d’écriture de la lettre où « ils se sont déclaré leur amour ».

Chroniquer l’oralité, et non l’épistolaire, fait signe : la voix de cette femme est présence, alors qu’elle n’est pas figurée dans cette correspondance qui fut pourtant croisée. À l’oral, le tandem « homme de pouvoir vs maîtresse cachée » révèle ses chimères, rejetons difformes d’une société irresponsable.

Les « pardonne-moi mon Anne » sont si bien lus que l’on entend « âne ». « Pardonne-moi mon âne », la voix répète ces mots comme un refrain, ânonnant des images emphatiques ; inutile d’en citer d’autres, alors qu’il y a de grands poètes télépathes de notre monde méconnus de la critique. Quand on est pris en main par les marchands, il manque l’intuition du génie.

Le livre va-t-il faire fureur, comme tant d’autres issus d’arrangements entre éditeurs pour un succès de librairie, alors que les librairies ferment ? Tonton-écrivain-poète-épistolier contrarié a eu la plus haute fonction sociale en perpétuant les drames des gynécées. Le gynécée est une affaire de régime féodal et d’obscurantisme. Byron en a dépeint les atouts pour les femmes d’un harem albanais, dans Childe Harold, pensant que c’était la meilleure situation pour la femme se devant à la joie d’être mère. Dans un monde opaque, un monde de brutes, où s’épuise la douleur des femmes.

Si le grand changement tient toujours, à l’heure où le respect de la fonction présidentielle touche le fond du fond, pourquoi publier des lettres intimement liées à l’asservissement de la femme ? Les hommes peuvent se défouler quand ils veulent, cela fonctionne, mais n’a-t-on pas au XXIème siècle un public majoritairement féministe ? À ce public-là de donner aux femmes — sans être l’absente, l’autre, le produit consommable, sans être l’égérie ou la muse —, vertu universelle.

 

* S'écrit aussi "se renouvelle", cf. CNRTL : http://www.cnrtl.fr/morphologie/renouveler

***

 

Pour citer ce texte

  

Camille Aubaude, « Lettres à Anne (1962-1995), éd. Gallimard, 2016 », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°9 (publication partielle de nos derniers numéros imprimés de 2016) [En ligne], mis en ligne le 14 novembre 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/lettres.html

 

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Texte mis à jour le 20 novembre 2016

Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm Numéros
24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 11:00

 

 

Publication successive du 13 au 24 octobre 2016

 

 

Lettre spéciale édition 2016

 

 

© Crédit photo : Portrait photographique de Camille Aubaude, 1985.

ISSN = 2116-1046

Revue féministe,  internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques

diffusée en version électronique (apériodique)

et en version imprimée (4 numéros par an)

Le Pan poétique des muses (Imprimé) ISSN 2492-0487

Logodupan

© www.pandesmuses.fr  

Comité de rédaction : Khris Anthelme, Camille Aubaude, Cyril Bontron, Laure Delaunay, Eric Guillot, Mario Portillo Pérez, Dina Sahyouni, Nelly Taza & Françoise Urban-Menninger. Réalisation technique : Anna Perenna, Cyril Bontron. Contacts : contact@pandesmuses.fr & contact.revue@pandesmuses.fr

 

Revue des éditrices & éditeurs de poésie

 

Association Les Poètes de l'Amitié

    LPpdm

     

    Événements & manifestations avec des membres de notre équipe

    Notre choix d'actualité poétique et artistique en ligne

    Le n° 282 du mensuel "Libelle" d'octobre 2016 (prix 2€) aux éditions de l'association Libelle, www.libelle-mp.fr. Directeur de publication et rédacteur en chef : Michel Prades, illustratrice : Michèle Cirès-Brigand. Poètes publiés dans ce numéro : Sindie Barns, Guillaume Dreidemie, Jacques Grieu, David Nahmias, Isabelle Nautre, Chaterine Noblet, Valya Page, Étienne Parize, Jean Pattier-Artaud, Rojer Ar Penneg, Christophe Petit, Tuyet Pham, Irène Philippin & Michel Prades. Adresse postale : 14, rue du Retrait. 75020 Paris.

    Source de l'information : Françoise UrBan-Menninger "Table ronde : édition et droit d'auteur à l'heure numérique"

    Pour en débattre nous serons en compagnie de Stéphanie Carre (Centre d’études internationales de la propriété intellectuelle (Ceipi), Pascal Reynaud (avocat), Laurent Hentz (Numipage – Création de livre numérique), et Jan Krewer du Conseil National du Numérique (CNNum). Date :  le 4 novembre 2016, entrée libre à 17h 30

     

    Poésie chantée ou lyrique :

    La nouvelle chanson de Serge Lama intitulée "Les Muses" (voir url : http://www.rtl.fr/culture/musique/serge-lama-devoile-son-nouveau-titre-les-muses-7784965446) relève d'une verve baudelairienne. Ses Muses rappellent infiniment celles des Fleurs du mal

    La nouvelle chanson "Madame tout le monde" de Patricia Kaas reflète un engagement féministe de la part de l'artiste célébrant la liberté sociale acquise par la femme de peuple en France.  

     

      Œuvres reçues par LPpdm et classées dans

      Le Catalogue de la Bibliothèque Cybèle de la SIÉFÉGP

       

      Périodiques

      • Revue trimestrielle de création littéraire et artistique Florilège 163 éditée et diffusée par l'association Les Poètes de l'Amitié, directeur de la publication le poète Stephen Blanchard, prix 10€

      • Mensuel de poésie Libelle (numéros de juin, juillet, août et septembre) édité et diffusé par l'association Libelle, directeur de la publication et rédacteur en chef le poète Michel Prades, prix : 2 €

      •  Le n° 282 du mensuel Libelle d'octobre 2016 (prix 2€) aux éditions de l'association Libelle, www.libelle-mp.fr
         

      Livres

      Avertissement : Le Pan poétique des muses s'est métamorphosée en périodique imprimé de 4 numéros par an, continue aussi à publier a-périodiquement sa version (différente) en ligne. La Lettre du Ppdm prend désormais un rôle important dans nos publications en ligne, n'hésitez plus donc à y contribuer. Vos contributions peuvent être choisies pour figurer dans nos numéros imprimés. Notre site héberge également et pour une durée indéterminée l'association SIEFEGP et ses publications. Belles rencontres poétiques au fil de nos pages !

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      Lettre n°8

       

       

                                    Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm
                                    24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 09:00

                                    Extrait de l'ouvrage

                                     

                                     

                                    Sevrage I « Récit de rêve »

                                     

                                     

                                    Camille Aubaude

                                     

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                                    Blog officiel : https://camilleaubaude.wordpress.com/

                                     

                                     

                                     

                                     

                                    Avant-première de sa publication aux éditions Pan des muses en 2017

                                     

                                    © Crédit photo : Portrait photographique de Camille Aubaude, 1985.

                                     

                                     

                                    En hommage au blason

                                    humoristique

                                    de François Meyronnis



                                     

                                    Un paysage se déroule sous mes yeux, le type de paysage que l’on conçoit pour un tableau de l’ère paléolithique sans jamais les avoir vus.

                                    Je regagne une caverne au sommet d’une montagne. Une esplanade s’étend à l’entrée de la caverne. La vue de cette ouverture me glace : remplie d’ombres, serait-ce l’entrée d’un tombeau ? Soyons vigilante ! la pensée ayant besoin d’écrins solitaires, ce peut être la grotte d’un prophète aux murs peints où flottent des rubans de lumière, des écharpes de signes faites pour la joie. Quelles pauvres âmes ont médité en vain dans ces ténèbres ? Si c’était un entrepôt ? L’usage de la caverne est à jamais perdu.

                                    Le terrain plat est de forme circulaire. Des plantes vertes dispersées me rappellent un jardin en terrasse au-dessus de caves tourangelles, si différents des beaux jardins fleuris qui embaumaient près des remparts d’Alep. Là-bas, la végétation est ardente, comme suspendue, les plantes s’entrelacent comme les figures d’un rêve.

                                    Un homme blond m’accompagne. Il se tient debout à l’extrémité du terre-plein, fantasque et nerveux. Face à l’entrée de la caverne surgit un aigle. L’oiseau est aussi grand que l’homme. Sa forme change : aigle ou vautour ? La forme est imprécise, mais j’ai conscience qu’il s’agit d’un aigle au bec puissant fait pour emporter une proie dans le ciel. J’évalue d’un coup d’œil l’étroit terre-plein, délimité par un cercle de pierre. Je prévoie le combat entre l’homme et l’oiseau, des statues vivantes. Ils s’observent, se défient, se jaugent. L’affrontement va éclater. Je n’ai plus qu’à pleurer. Je me tais. L’attente est longue. Les formes restent en suspens. Je cherche à voir l’autre paysage en contrebas. J’entrevois un sentier qui descend jusqu’à une plage de sable blond. L’océan étend ses ailes sur l’horizon.

                                    Je reporte mes yeux vers l’aigle. Il a grandi et rien n’a changé. Il se tient derrière une pierre qui délimite le terrain, juste à l’entrée du pénible sentier qui va vers la mer. C’est une figure héraldique. Les couleurs de ses plumes étincellent. Les palpitations de son cœur sont visibles. Les pulsations du souffle sont aussi celles de sa puissance. Elles vont le faire éclater. J’ai l’impression qu’un bruit énorme est retenu dans la caverne.

                                    L’homme s’est placé entre l’oiseau et moi. Je pourrais entendre une plume voler. L’image du vautour se superpose à celle de l’aigle. L’oiseau se dresse devant l’entrée de la caverne avec l’intention de nous déchirer, l’homme et moi. Notre double présence brouille sa vue. Soudain, l’homme attaque l’aigle. Il lui brise une aile. L’oiseau hurle, le cri d’une âme humaine enfermée. Je tourne le dos pour ne pas voir la scène mais je sais, hélas, que l’homme a terrassé l’oiseau. Il lui arrache l’aile gauche. J’entends les os craquer. Ce bruit insupportable me consume et me fait honte. Je ressens la douleur de l’aigle. Comment l’arracher à ce supplice ? Il ne meurt pas. Il ne peut pas mourir. Au lieu de fuir pour se protéger, il subit des tortures interminables. Dépecé, déchiqueté, il vit encore, sa poitrine palpite, il ne peut s’arrêter de vivre. C’est la métamorphose de ses désirs. Le geste du tueur se convertit en peinture pariétale.

                                     

                                    Le grand corps d’une antilope mis en pièces me revient en mémoire, alors que je dois écrire le rêve de l’aigle et ne suis pas arrivée au tiers du récit. La splendide antilope a été dépecée en viande de boucherie. Son corps obstrue la cour d’une maison voisine de celle où j’écrivais en Tunisie, à Sidi Bou Saïd, dans ces pays où le mot « gazelle » désigne la jeune femme. La tête mordorée et noire de l’animal est ce qui restait de beau, les yeux clos. À peine ai-je revu cette scène qui m’a bouleversée qu’un autre animal surgit des rochers. Un chien, un loup, un ours ? Tout devient pesant. L’aigle qui résiste à la mort se fait lourd. Il ne cède pas sa place à l’autre bête. Les formes sont diffuses, obéissant aux lois de la perpétuation de la vie.

                                    Le supplice de l’oiseau, dut-il se réintégrer dans le corps d’un chien ou d’un autre animal, est irregardable. Je ne peux risquer un regard vers l’emplacement du combat. Je me tourne vers la direction opposée, je veux fuir, je dois me sauver, mais l’entrée de la caverne m’attire. Une porte en bois ajourée, très haute, protège un empilement de sacs en plastique. Il y a une grande cavité sombre. Mon fil conducteur n’est pas la vision de l’aurore mais la pensée mue par le hasard inapaisé. Je pense aux quatre cents moules témoignant d’une industrie néolithique retrouvés dans une cave près de la Maison des Pages d’Amboise.

                                    Je parviens à quitter l’esplanade. J’emprunte un chemin plat. Il bifurque de la voie principale descendant vers la plage. À gauche, une grande maison rose paraît construite avec la pierre de Pétra, la cité des Nabatéens visitée un lointain Noël de 1992. L’édifice contient les vestiges d’une habitation troglodytique. Majestueux, il subjugue par sa taille, bien que les murs soient dégradés. Je distingue des coulées verdâtres émanant des cavernes. Ses lignes mornes m’enlèvent la force d’aller plus loin. Je contemple cette construction à l’allure antique, aux couleurs éteintes, privée d’embellissements architecturaux. La façade pourrait s’ouvrir sur la mer, voire un fleuve, une vallée nébuleuse peuplée de formes qui virevoltent sans pouvoir s’accrocher aux murs. La façade n’est pas aussi terne que le reste de l’édifice. Une véranda protège l’entrée de ce palais qui languit entre ciel et mer. Théo, un ami, guette à l’intérieur. Il me regarde fixement. Je suis séparée de lui par un abyme. Théo ne semble pas s’apercevoir de ma présence. Il s’éloigne sans un mot. Sur son visage, sa douleur.

                                    Les enfants de Théo traversent des salles. Comment situer ces salles ? Elles prennent leur essor à droite de l’édifice, le long du chemin. Elles défilent lentement. Ne cherchons pas à comprendre. L’une est pleine de vêtements. Deux salles sont coupées transversalement. Une autre déborde de chaussures. Je longe les murs en essayant d’avancer toujours à la même allure constante, mais je sens que cela ne sert à rien. Il en est ainsi. La promenade est cérémonieuse. Je piétine au bord d’un gouffre d’amour inconsolable qui suit les lois du grand univers dont chaque génération se souvient.

                                    Deux adolescents en haillons se meuvent devant la maison. Ils arrachent une chaussure d’un tas qui remplit la pièce. La chaussure est usée, mais les jeunes jubilent de l’avoir prise.

                                    Le chemin conduit vers le bas. Il s’élargit comme pour rejoindre le ciel, blanc avant l’orage. Le chemin se transforme en une voie romaine faite de larges dalles agréables sous les pieds.

                                    Au détour d’un virage, je suis frappée par la vue d’une, deux puis trois maisons de bois. Elles répandent un charme mystérieux. Construites sur pilotis, elles sont baignées de vagues où se reflète le ciel devenu gris. Elles sont à mi-hauteur de la montagne. S’agit-il d’un lieu d’élévation spirituelle ? S’échappant des maisons de bois, la route serpente au dessus du royaume de la mer.

                                    Par quel miracle ces maisons entourées d’eau sont-elles encore debout ?

                                    Convertis en cavernes, les rez-de-chaussée sont léchés par des vaguelettes au-dessus de grottes marines. À l’instar du palais délabré, les maisons solitaires, belles et solennelles ne sont pas éclairées par la présence de créatures vivantes. L’eau ne les féconde pas. Elle les détruit. Aussi étrange que cela paraisse, je sens qu’elles meurent comme est mort l’Aigle, sans mourir. C’est une sorte de jeu.

                                    La route quitte ces vestiges. Elle rejoint une ville animée. Je marche dans une rue où toutes sortes de gens se livrent à des activités qui font vibrer les flots de la mer et bouillonner l’écume. Où suis-je ? Est-ce un marché médiéval, baroque, chamarré ou bien la fin d’un bal, un carnaval où les visages sont révélés ? La multitude offre des rencontres imprévues dans le tumulte d’une cour des miracles. L’on interroge en vain les livres, qui mènent dans des sentiers aussi vieux que les songes. À ma gauche, le mur d’une église romane est surmonté d’un dôme joufflu. La foule entoure cet édifice qui, dépouillé de ses adorateurs a gardé un air austère : la seule construction imposante à ne pas être recouverte par la foule désordonnée, la masse des êtres en fête, trop nombreux. Leurs corps se défont, se dédoublent et les bruits sont absorbés par les murs.

                                    Je reconnais la rue. Elle prolonge une voie pavée de dalles blanches, une route où j’ai jadis pris mon envol. Je suis condamnée à prendre une route dans un sens et pas dans l’autre, c’est un trait de mon esprit. Je boucle la boucle. Je sens que je peux continuer sur ma lancée : désirer désirer. Quel bonheur ! je retrouve mon désir entrelacé au tien, toi que j’ai toujours serré dans mes bras. Mon chemin est tracé.

                                    Au milieu de la foule, je décide de remonter la route qui va me conduire aux maisons immergées, au palais débordant d’objets inutiles, à la caverne de l’Aigle qui surplombe la mer. Le Livre me révèlera l’usage de ces souvenirs. Hélas ! je piétine. Dans la cour où la volupté règne, des visages grotesques me font grincer des dents. Les gestes des gens sont excessifs. Ils avertissent que de basses passions les dévorent. Ils vivent éparpillés, et trahissent jusqu’aux réjouissances et débauches qu’ils vivent à satiété.

                                    La route se divise — l’oxymore, le « duo », seccare, sexe. Je ne sais plus quel itinéraire je dois suivre. Comment me repérer dans ces rues étroites, où les bateleurs jouxtent les brocanteurs et des revendeurs occasionnels, médiocres passe-temps qui relient au cimetière sans que la vie soit accomplie ! Les détails dont devrait bénéficier ma mémoire vacillent et s’effacent. J’ai perdu ma terre natale, et je me mêle aux ombres. Il va faire nuit. Pour être heureuse, je dois quitter ce monde aux formes chancelantes, aux séductions faciles et progresser sur la voie dallée de blanc.

                                    La ville me retient. J’aperçois une jeune femme au maquillage outré, aux cheveux châtains coupés courts. Elle tient un stand de brocante. Pour ne pas garder silence dans le bruit continuel de la fête, je lui demande : « Indiquez-moi le chemin ! Vous connaissez le chemin sacré d’une ville calme ? » Elle ne répond pas. Son regard inflexible me rappelle June Miller, icône des humeurs changeantes d’Anaïs Nin dans La Maison de l’Inceste. Je sais qu’elle anticipe ma disparition. Si je réussis à exécuter mon projet de m’éloigner du fourmillement de la ville aux repaires de brigands, je rejoins ceux qui dansent à la clarté de la lune, les fantômes. La brocanteuse me donne envie de fuir et pourtant, je reste près d’elle. Je lui confie mes pressentiments. Elle prend le numéro de téléphone de ma sœur pour l’avertir si, par hasard, je disparaissais là haut, dans les cavernes de la montagne.

                                    J’ouvre un livre posé sur une table. Dans ce grand cahier où je dessinais, autrefois, je vois des visages qui s’animent, ressuscitent, resplendissants et charmants. Des têtes parfaites se promènent devant des arbres et des habitations troglodytiques. Oh ! elles me donnent de l’espoir : born again. Ces visages sont faits d’encres chinoises contemporaines des « Pierres de Rêve » des Anciens Chinois. La poésie des ancêtres dissipe les douleurs. Elle se perçoit grâce au goût des connaisseurs.

                                    Qu’est devenu le livre en forme de pétales ? L’aurais-je reposé sur le stand de la brocanteuse ? Le livre qui faisait partie de moi a disparu, fleur, flocons, argile et cendres.

                                    L’heure est venue de rejoindre la route blanche. Mon pas me porte au pied de la Montagne dont je n’atteindrai pas la cime. J’hésite une dernière fois à me mêler aux stands de la cour des miracles. Dans cet espace circonscrit et, à sa façon, enflé, démesuré, qui peut goûter aux plaisirs d’un rôle dans la société, où la loi d’entre-dévoration rend les êtres dupes de leurs ambitions ? Presque tous les cherchent, les honneurs, les médailles. Tels Prométhée, ils vivent un supplice éternel.

                                    Une femme blonde aux cheveux bouclés surveille un escabeau à trois niveaux, chargé d’objets anciens sans valeur. Il y a des verres. J’essaie de monter ces trois marches qui présentent la marchandise à vendre. Rien à faire ! Les verres chancellent et menacent de se briser dans un fracas que j’anticipe, mais qui n’adviendra pas. Encore un obstacle ! Les verres s’entrechoquent mais ne se brisent pas. L’escabeau bancal m’évite de m’enliser dans un sol mouvant.

                                    La brocanteuse m’observe de biais. A-t-elle compris mes désirs ? Un miroir me montre mes traits creusés par mes rêveries. La femme envie mon dynamisme, comme j’admirais la puissance de l’aigle. Bien que les marches où reposent les verres soient petites, l’escabeau bloque le passage. J’essaie de voir là où l’acharnement sculpte la gloire ancestrale des pierres de rêve. Je ressens les obstacles des séductions perfides qui gâchent mon plaisir. Des visions évanouies, il restera celle de la maison entre deux eaux. Sans les agressions, elles prendraient leur envol, comme l’aigle hors de la caverne.

                                     

                                     

                                    Voir aussi le billet suivant :

                                     

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                                    Pour citer ce texte

                                    Camille Aubaude, « Sevrage I "Récit de rêve" », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre spéciale édition 2016 [En ligne], mis en ligne le 24 octobre 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/sevrage1.html

                                     

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                                    L’association SIÉFÉGP publiera en juin 2026 son anthologie livresque composée de vos écrits poétiques sur le thème « Liberté » du festival Le Printemps des Poètes 2026.

                                    SIÉFÉGP, LE 2 AVRIL 2026

                                     

                                    APPEL PERMANENT À ARTICLES ENCYCLOPÉDIQUES POUR NOTRE ENCYCLOPÉDIE UNIVERSELLE ET NUMÉRIQUE (LANCÉE EN 2012) SUR LES POÉTESSES (FEMMES POÈTES, POÈTES, POÉTRIDES, ETC.) DE TOUTES LES PÉRIODES, ET DANS UNE OU PLUSIEURS LANGUES. CHAQUE ARTICLE DOIT PORTER SUR LA VIE, L'ŒUVRE ET LA POSTÉRITÉ DE LA CRÉATRICE CHOISIE.

                                    SIÉFÉGP, 18 FÉVRIER 2025

                                    Crédit photo : Visuel pour le 2 avril ou la la Journée mondiale de sensibilisation à l'autisme. Capture d’écran réalisée par LPpdm d'une image libre de droits diffusée sur un réseau social.​​​​​​​

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                                    Info du 29 mars 2022.

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