24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 09:00

Extrait de l'ouvrage

 

 

Sevrage I « Récit de rêve »

 

 

Camille Aubaude

 

Sites officiels : http://www.camilleaubaude.com/

& www.lamaisondespages.com/

Blog officiel : https://camilleaubaude.wordpress.com/

 

 

 

 

Avant-première de sa publication aux éditions Pan des muses en 2017

 

© Crédit photo : Portrait photographique de Camille Aubaude, 1985.

 

 

En hommage au blason

humoristique

de François Meyronnis



 

Un paysage se déroule sous mes yeux, le type de paysage que l’on conçoit pour un tableau de l’ère paléolithique sans jamais les avoir vus.

Je regagne une caverne au sommet d’une montagne. Une esplanade s’étend à l’entrée de la caverne. La vue de cette ouverture me glace : remplie d’ombres, serait-ce l’entrée d’un tombeau ? Soyons vigilante ! la pensée ayant besoin d’écrins solitaires, ce peut être la grotte d’un prophète aux murs peints où flottent des rubans de lumière, des écharpes de signes faites pour la joie. Quelles pauvres âmes ont médité en vain dans ces ténèbres ? Si c’était un entrepôt ? L’usage de la caverne est à jamais perdu.

Le terrain plat est de forme circulaire. Des plantes vertes dispersées me rappellent un jardin en terrasse au-dessus de caves tourangelles, si différents des beaux jardins fleuris qui embaumaient près des remparts d’Alep. Là-bas, la végétation est ardente, comme suspendue, les plantes s’entrelacent comme les figures d’un rêve.

Un homme blond m’accompagne. Il se tient debout à l’extrémité du terre-plein, fantasque et nerveux. Face à l’entrée de la caverne surgit un aigle. L’oiseau est aussi grand que l’homme. Sa forme change : aigle ou vautour ? La forme est imprécise, mais j’ai conscience qu’il s’agit d’un aigle au bec puissant fait pour emporter une proie dans le ciel. J’évalue d’un coup d’œil l’étroit terre-plein, délimité par un cercle de pierre. Je prévoie le combat entre l’homme et l’oiseau, des statues vivantes. Ils s’observent, se défient, se jaugent. L’affrontement va éclater. Je n’ai plus qu’à pleurer. Je me tais. L’attente est longue. Les formes restent en suspens. Je cherche à voir l’autre paysage en contrebas. J’entrevois un sentier qui descend jusqu’à une plage de sable blond. L’océan étend ses ailes sur l’horizon.

Je reporte mes yeux vers l’aigle. Il a grandi et rien n’a changé. Il se tient derrière une pierre qui délimite le terrain, juste à l’entrée du pénible sentier qui va vers la mer. C’est une figure héraldique. Les couleurs de ses plumes étincellent. Les palpitations de son cœur sont visibles. Les pulsations du souffle sont aussi celles de sa puissance. Elles vont le faire éclater. J’ai l’impression qu’un bruit énorme est retenu dans la caverne.

L’homme s’est placé entre l’oiseau et moi. Je pourrais entendre une plume voler. L’image du vautour se superpose à celle de l’aigle. L’oiseau se dresse devant l’entrée de la caverne avec l’intention de nous déchirer, l’homme et moi. Notre double présence brouille sa vue. Soudain, l’homme attaque l’aigle. Il lui brise une aile. L’oiseau hurle, le cri d’une âme humaine enfermée. Je tourne le dos pour ne pas voir la scène mais je sais, hélas, que l’homme a terrassé l’oiseau. Il lui arrache l’aile gauche. J’entends les os craquer. Ce bruit insupportable me consume et me fait honte. Je ressens la douleur de l’aigle. Comment l’arracher à ce supplice ? Il ne meurt pas. Il ne peut pas mourir. Au lieu de fuir pour se protéger, il subit des tortures interminables. Dépecé, déchiqueté, il vit encore, sa poitrine palpite, il ne peut s’arrêter de vivre. C’est la métamorphose de ses désirs. Le geste du tueur se convertit en peinture pariétale.

 

Le grand corps d’une antilope mis en pièces me revient en mémoire, alors que je dois écrire le rêve de l’aigle et ne suis pas arrivée au tiers du récit. La splendide antilope a été dépecée en viande de boucherie. Son corps obstrue la cour d’une maison voisine de celle où j’écrivais en Tunisie, à Sidi Bou Saïd, dans ces pays où le mot « gazelle » désigne la jeune femme. La tête mordorée et noire de l’animal est ce qui restait de beau, les yeux clos. À peine ai-je revu cette scène qui m’a bouleversée qu’un autre animal surgit des rochers. Un chien, un loup, un ours ? Tout devient pesant. L’aigle qui résiste à la mort se fait lourd. Il ne cède pas sa place à l’autre bête. Les formes sont diffuses, obéissant aux lois de la perpétuation de la vie.

Le supplice de l’oiseau, dut-il se réintégrer dans le corps d’un chien ou d’un autre animal, est irregardable. Je ne peux risquer un regard vers l’emplacement du combat. Je me tourne vers la direction opposée, je veux fuir, je dois me sauver, mais l’entrée de la caverne m’attire. Une porte en bois ajourée, très haute, protège un empilement de sacs en plastique. Il y a une grande cavité sombre. Mon fil conducteur n’est pas la vision de l’aurore mais la pensée mue par le hasard inapaisé. Je pense aux quatre cents moules témoignant d’une industrie néolithique retrouvés dans une cave près de la Maison des Pages d’Amboise.

Je parviens à quitter l’esplanade. J’emprunte un chemin plat. Il bifurque de la voie principale descendant vers la plage. À gauche, une grande maison rose paraît construite avec la pierre de Pétra, la cité des Nabatéens visitée un lointain Noël de 1992. L’édifice contient les vestiges d’une habitation troglodytique. Majestueux, il subjugue par sa taille, bien que les murs soient dégradés. Je distingue des coulées verdâtres émanant des cavernes. Ses lignes mornes m’enlèvent la force d’aller plus loin. Je contemple cette construction à l’allure antique, aux couleurs éteintes, privée d’embellissements architecturaux. La façade pourrait s’ouvrir sur la mer, voire un fleuve, une vallée nébuleuse peuplée de formes qui virevoltent sans pouvoir s’accrocher aux murs. La façade n’est pas aussi terne que le reste de l’édifice. Une véranda protège l’entrée de ce palais qui languit entre ciel et mer. Théo, un ami, guette à l’intérieur. Il me regarde fixement. Je suis séparée de lui par un abyme. Théo ne semble pas s’apercevoir de ma présence. Il s’éloigne sans un mot. Sur son visage, sa douleur.

Les enfants de Théo traversent des salles. Comment situer ces salles ? Elles prennent leur essor à droite de l’édifice, le long du chemin. Elles défilent lentement. Ne cherchons pas à comprendre. L’une est pleine de vêtements. Deux salles sont coupées transversalement. Une autre déborde de chaussures. Je longe les murs en essayant d’avancer toujours à la même allure constante, mais je sens que cela ne sert à rien. Il en est ainsi. La promenade est cérémonieuse. Je piétine au bord d’un gouffre d’amour inconsolable qui suit les lois du grand univers dont chaque génération se souvient.

Deux adolescents en haillons se meuvent devant la maison. Ils arrachent une chaussure d’un tas qui remplit la pièce. La chaussure est usée, mais les jeunes jubilent de l’avoir prise.

Le chemin conduit vers le bas. Il s’élargit comme pour rejoindre le ciel, blanc avant l’orage. Le chemin se transforme en une voie romaine faite de larges dalles agréables sous les pieds.

Au détour d’un virage, je suis frappée par la vue d’une, deux puis trois maisons de bois. Elles répandent un charme mystérieux. Construites sur pilotis, elles sont baignées de vagues où se reflète le ciel devenu gris. Elles sont à mi-hauteur de la montagne. S’agit-il d’un lieu d’élévation spirituelle ? S’échappant des maisons de bois, la route serpente au dessus du royaume de la mer.

Par quel miracle ces maisons entourées d’eau sont-elles encore debout ?

Convertis en cavernes, les rez-de-chaussée sont léchés par des vaguelettes au-dessus de grottes marines. À l’instar du palais délabré, les maisons solitaires, belles et solennelles ne sont pas éclairées par la présence de créatures vivantes. L’eau ne les féconde pas. Elle les détruit. Aussi étrange que cela paraisse, je sens qu’elles meurent comme est mort l’Aigle, sans mourir. C’est une sorte de jeu.

La route quitte ces vestiges. Elle rejoint une ville animée. Je marche dans une rue où toutes sortes de gens se livrent à des activités qui font vibrer les flots de la mer et bouillonner l’écume. Où suis-je ? Est-ce un marché médiéval, baroque, chamarré ou bien la fin d’un bal, un carnaval où les visages sont révélés ? La multitude offre des rencontres imprévues dans le tumulte d’une cour des miracles. L’on interroge en vain les livres, qui mènent dans des sentiers aussi vieux que les songes. À ma gauche, le mur d’une église romane est surmonté d’un dôme joufflu. La foule entoure cet édifice qui, dépouillé de ses adorateurs a gardé un air austère : la seule construction imposante à ne pas être recouverte par la foule désordonnée, la masse des êtres en fête, trop nombreux. Leurs corps se défont, se dédoublent et les bruits sont absorbés par les murs.

Je reconnais la rue. Elle prolonge une voie pavée de dalles blanches, une route où j’ai jadis pris mon envol. Je suis condamnée à prendre une route dans un sens et pas dans l’autre, c’est un trait de mon esprit. Je boucle la boucle. Je sens que je peux continuer sur ma lancée : désirer désirer. Quel bonheur ! je retrouve mon désir entrelacé au tien, toi que j’ai toujours serré dans mes bras. Mon chemin est tracé.

Au milieu de la foule, je décide de remonter la route qui va me conduire aux maisons immergées, au palais débordant d’objets inutiles, à la caverne de l’Aigle qui surplombe la mer. Le Livre me révèlera l’usage de ces souvenirs. Hélas ! je piétine. Dans la cour où la volupté règne, des visages grotesques me font grincer des dents. Les gestes des gens sont excessifs. Ils avertissent que de basses passions les dévorent. Ils vivent éparpillés, et trahissent jusqu’aux réjouissances et débauches qu’ils vivent à satiété.

La route se divise — l’oxymore, le « duo », seccare, sexe. Je ne sais plus quel itinéraire je dois suivre. Comment me repérer dans ces rues étroites, où les bateleurs jouxtent les brocanteurs et des revendeurs occasionnels, médiocres passe-temps qui relient au cimetière sans que la vie soit accomplie ! Les détails dont devrait bénéficier ma mémoire vacillent et s’effacent. J’ai perdu ma terre natale, et je me mêle aux ombres. Il va faire nuit. Pour être heureuse, je dois quitter ce monde aux formes chancelantes, aux séductions faciles et progresser sur la voie dallée de blanc.

La ville me retient. J’aperçois une jeune femme au maquillage outré, aux cheveux châtains coupés courts. Elle tient un stand de brocante. Pour ne pas garder silence dans le bruit continuel de la fête, je lui demande : « Indiquez-moi le chemin ! Vous connaissez le chemin sacré d’une ville calme ? » Elle ne répond pas. Son regard inflexible me rappelle June Miller, icône des humeurs changeantes d’Anaïs Nin dans La Maison de l’Inceste. Je sais qu’elle anticipe ma disparition. Si je réussis à exécuter mon projet de m’éloigner du fourmillement de la ville aux repaires de brigands, je rejoins ceux qui dansent à la clarté de la lune, les fantômes. La brocanteuse me donne envie de fuir et pourtant, je reste près d’elle. Je lui confie mes pressentiments. Elle prend le numéro de téléphone de ma sœur pour l’avertir si, par hasard, je disparaissais là haut, dans les cavernes de la montagne.

J’ouvre un livre posé sur une table. Dans ce grand cahier où je dessinais, autrefois, je vois des visages qui s’animent, ressuscitent, resplendissants et charmants. Des têtes parfaites se promènent devant des arbres et des habitations troglodytiques. Oh ! elles me donnent de l’espoir : born again. Ces visages sont faits d’encres chinoises contemporaines des « Pierres de Rêve » des Anciens Chinois. La poésie des ancêtres dissipe les douleurs. Elle se perçoit grâce au goût des connaisseurs.

Qu’est devenu le livre en forme de pétales ? L’aurais-je reposé sur le stand de la brocanteuse ? Le livre qui faisait partie de moi a disparu, fleur, flocons, argile et cendres.

L’heure est venue de rejoindre la route blanche. Mon pas me porte au pied de la Montagne dont je n’atteindrai pas la cime. J’hésite une dernière fois à me mêler aux stands de la cour des miracles. Dans cet espace circonscrit et, à sa façon, enflé, démesuré, qui peut goûter aux plaisirs d’un rôle dans la société, où la loi d’entre-dévoration rend les êtres dupes de leurs ambitions ? Presque tous les cherchent, les honneurs, les médailles. Tels Prométhée, ils vivent un supplice éternel.

Une femme blonde aux cheveux bouclés surveille un escabeau à trois niveaux, chargé d’objets anciens sans valeur. Il y a des verres. J’essaie de monter ces trois marches qui présentent la marchandise à vendre. Rien à faire ! Les verres chancellent et menacent de se briser dans un fracas que j’anticipe, mais qui n’adviendra pas. Encore un obstacle ! Les verres s’entrechoquent mais ne se brisent pas. L’escabeau bancal m’évite de m’enliser dans un sol mouvant.

La brocanteuse m’observe de biais. A-t-elle compris mes désirs ? Un miroir me montre mes traits creusés par mes rêveries. La femme envie mon dynamisme, comme j’admirais la puissance de l’aigle. Bien que les marches où reposent les verres soient petites, l’escabeau bloque le passage. J’essaie de voir là où l’acharnement sculpte la gloire ancestrale des pierres de rêve. Je ressens les obstacles des séductions perfides qui gâchent mon plaisir. Des visions évanouies, il restera celle de la maison entre deux eaux. Sans les agressions, elles prendraient leur envol, comme l’aigle hors de la caverne.

 

 

Voir aussi le billet suivant :

 

***

Pour citer ce texte

Camille Aubaude, « Sevrage I "Récit de rêve" », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre spéciale édition 2016 [En ligne], mis en ligne le 24 octobre 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/sevrage1.html

 

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