19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 16:16


 

N °7 | Avant-propos & Éditorial


 


 

Gazouillis ou être artiste

 

&

 

Poétiser le monde

 

 

Dina Sahyouni

 

 

Gazouillis ou être artiste

 

Il y a toujours des gens qui voient les poètes comme des rêveurs*, utopistes et irréalistes teintés de nonchalance et d’insouciance. En somme, des Icare qui brûlent leurs ailes en voulant voler plus haut au plus près du soleil. D’autres pensent que pour faire de la poésie, il faut être riche et/ou oisif. Malheureusement, les préjugés sur les poètes et sur leurs types foisonnent et causent des torts à leurs poésies depuis (au moins) Platon... Et pourtant, les poètes sont tout simplement des artistes comme les autres.

Les poètes sont parfois des intellectuels et des politiques habiles. Par ailleurs, la poésie est souvent leur unique richesse. La poésie est un art accessible aux petits comme aux adultes, aux riches comme aux pauvres, à tout le monde même si tout le monde ne peut pas être poète. Le seul instrument nécessaire pour faire de la poésie est soi-même. En faire et la partager est l’une des plus belles de nos qualités humaines : celle d’être dans la joie de créer et de transmettre. Oui, la poésie est souvent notre unique richesse. Soyons alors riches d’être des trouvères même en temps de guerres et de misères. Gazouillons haut et fort, remplissons l’air des murmures et des silences in-soupçonnables même si gazouiller est devenu un art oublié.

Partager de la poésie est toujours une joie, bonne Lecture !

 

 

* Le neutre français est employé dans le billet pour ne pas alourdir les phrases en m’adressant à l’ensemble des poètes au-delà de leur genre social. Toutefois, je suis consciente que son usage n’est pas du tout neutre et je vous prie de bien vouloir m’en excuser.

 

***

 

Poétiser le monde

 

Des artistes peintres font de la poésie comme elles font de la peinture. Pour elles, l’art est l’art, mais la manière de le matérialiser en œuvres diffère. Et pourtant, ces artistes demeurent historiquement dans l’ombre des artistes hommes. Si l’histoire est souvent genrée et confère aux femmes, comme à beaucoup d’autres minorités, des places secondaires et des rôles minoritaires, il incombe donc aux femmes et hommes de questionner l’histoire et de rétablir au fil du temps la réalité patente sur les présences puissantes de femmes artistes dans tous les domaines de l’expression artistique. Être une artiste mineure ne revoie pas foncièrement à avoir un rôle mineur mais permet surtout de se référer à une histoire (artistique) genrée fabricatrice d’inégalités.

 

La poésie est un acte libérateur et une expression de notre créativité. Comme la peinture, elle poétise le monde à travers le symbolique. La poétisation du réel est ainsi un acte d’humanité. Ce volet intitulé « Femmes, peinture & poésie » sous la direction de Maggy de Coster inaugure notre série d’ouvrages portant sur les rapports entre la poésie, la peinture et le genre. Il permet également d’esquisser quelques réflexions sur la notion de l’artiste sans omettre de faire surgir des questions sur la manière dont les femmes poétisent le monde. Poétiser, c’est apprendre à être créatif, à représenter, à fabriquer du symbolique. Poétiser, c’est aussi faire advenir l’humain et les expressions de son humanité. La peinture et la poésie sont étroitement liées au féminin, aux femmes et à l’apparition de l’Homme. L’histoire de l’Homme et celle de l’art confirment cela. Ce qui lie la femme peintre à la femme poète, c’est aussi la domination linguistique, historique et symbolique du modèle du créateur/créatif représenté au masculin. « Le peintre » et « le poète », sont d’abord des hommes inspirés par les Muses. Les figures antiques de l’artiste Pygmalion et du poète Orphée sont dominantes malgré la présence des figures féminines puissantes.

Les figures mythiques des Muses sont supplantées par celles dApollon et de Bacchus. Toutefois, les allégories de la peinture et de la poésie révèlent souvent la place primordiale des femmes dans ces premiers arts dès leur apparition. Par ailleurs, l’un des objectifs de cet ouvrage est de démontrer que les femmes sont des inspiratrices mais aussi des créatrices créatives inspirées par les hommes, les femmes, la nature, etc. (voir par exemple les textes de Maggy de Coster sur les inspiratrices peintres, sur l’apport des femmes à la peinture haïtienne, les poèmes de Ghyslaine Leloup et Sarah Mostrel). En outre, les termes « poésie » et « peinture » sont féminin en français et témoignent entre autres de l’importance du féminin dans les arts et les lettres.

Les modèles masculins ont en effet marqué l’Histoire de l’art comme celle de la littérature. Ainsi, être peintre, comme être poète, renvoie souvent à un homme (le neutre renferme le masculin et l’homme) et exceptionnellement à une femme. On dit d’ailleurs que le masculin représente le genre neutre et universel dans la langue française. On dit aussi que le masculin l’emporte sur le féminin. Ce travestissement langagier, au singulier et au pluriel, des termes « poète/[poëte] », « peintre », « sculpteur », « auteur »... au masculin est l’apanage d’un choix genré qui a privilégié un sexe sur l’autre au lieu de chercher à mettre en place un genre neutre ou épicène pour nommer une personne et/ou de parler de son métier.

Ce travestissement langagier de la personne créatrice-créative en créateur-créatif est présent dans plusieurs langues et cultures, il génère aussi de nombreuses inégalités, voire des formes de rejets et de mise à l’écart qui touchent les femmes et les minorités. Or, le handicap comme le sexe, l’ethnie, l’âge, le milieu social et la sexualité continuent à fabriquer des formes de rejets et de minimisation de la créativité d’autrui. Le poème intitulé « Le travail du peintre » de Paul Tojean met à nu ce travestissement culturel et témoigne de la difficulté ontologique de penser l’artiste sans évoquer son genre social. De même, pour Maggy de Coster lorsqu’elle emploie le terme « peintre » en épicène (voir in situ p. 67). Toutefois, « Le » peintre est généralement représenté en homme. Cette histoire genrée est pourtant la nôtre et elle est universelle. Nous devons donc tenter de la comprendre pour nous en défaire. La philosophe Judith Butler préconise de défaire le genre dans son ouvrage éponyme pour comprendre l’inégalité et ses enjeux. La complexité de cette histoire genrée ne doit pas nous effrayer, mais plutôt cela devrait nous pousser à travailler ensemble pour démêler ses fils au gré des jours.

De Lala à la légende de la fille du potier qui a inventé la peinture en passant par les ouvrages des siècles passés et par ceux de ces dernières années sur les femmes et le genre, on découvre que les femmes en peinture souffrent de presque les mêmes maux qui frappent les femmes en poésie. D’emblée, les termes connotés, « peintresse », « paintresse », « poétesse », « poétride » démontrent la difficulté de nommer non seulement la créativité des femmes sans les affilier (ou les comparer) bonnement aux hommes mais aussi de leur reconnaître le statut d’artiste à part entière. Ce volet tente d’en rendre compte et cherche à dépasser les préjugés sexistes sur la créativité des femmes à travers des contributions liminaires, variées et joliment illustrées. Les substantifs féminins poète, autrice, autoresse, peintresse, paintresse, poétesse, poétride existent historiquement mais ont été négligés et rejetés maintes fois. En fait, ces féminins présents dans les écrits de l’Ancien Régime mais n’ont pas été retenus ni par l’usage, ni par l’Académie française comme termes appropriés puis peu à peu ils ont été rejetés au profit de « femme auteur », « femme poète », « femme peintre » (etc.) et le terme épicène « artiste » dès le XVIIIe siècle1. Un retour historique sur ces notions devrait être réalisé par ce périodique afin d’éclairer un pan de l’histoire des femmes. Le substantif « artiste » et la formule « artiste peintre » semblent constituer un remède parmi d’autres pour atténuer le sexisme d’une histoire culturelle genrée. De plus, selon les points de vue de Hugo Paul Thieme sur la poésie (voir chap. III « Arts poétiques ») et l’abbé de Fontenai et sur l’« artiste », nous avons pu étendre ce terme aux poètes. Cependant l’essentiel pour les femmes et les minorités est de continuer à poétiser différemment le monde pour explorer les beautés de notre humanité !

Bibliographie sélective sur les artistes

  • FIDÈRE Octave, Les Femmes artistes à l’Académie royale de peinture et de sculpture, Paris, Charavay frères, 1885.
  • FONTENAI (de BONAFONS) Louis-Abel, Dictionnaire des Artistes, ou Notice Historique Raisonnée des Architectes, Peintres, Graveurs, Sculpteurs, Musiciens, Acteurs et Danseurs ; Imprimeurs, Horlogers & Méchaniciens, Paris, Chez Vincent, Imprimeur-Libraire, rue des Mathurins, Hôtel de Clugny, H, M. DCC. LXXVI/1776, 2 tomes.
  •   MATHEY François, Six femmes peintres : Berthe Morisot, Eva Gonzalès, Séraphine de Senlis, Suzanne Valadon, Maria Blanchard, Marie Laurencin, Paris, Éditions du Chêne, 1951.
  • NOËL Denise, « Les femmes peintres dans la seconde moitié du XIXe siècle », revue Clio – Histoires, femmes et société, Toulouse, Université du Mirail, no 19, 2004, p. 85-103.
  • THIEME Hugo Paul, Essai sur l’histoire du vers français, Préface de M. Gustave LANSON, Paris, Librairie ancienne, Honoré-Champion, 1916.
  • VERGINE Léa, LAutre Moitié de l’avant-garde : 1910-1940 : femmes peintres et femmes sculpteurs dans les mouvements d’avant-garde historiques, Paris, Des Femmes, 1982.
  • Le site du National Museum of Women in the Arts (NMWA).

Note

  • On trouve l’emploi au féminin du terme « poète » (anciennement « poëte ») chez l’abbé Claude Buffier, voir aussi la page du mot « poète » sur le site du CNRTL, section étymologie, http://www.cnrtl.fr/etymologie/po%C3%A8te, voir aussi la « Guerre des mots » de la Société Internationale pour l’Étude des Femmes de lAncien Régime (sigle SIÉFAR), http://siefar.org/la-guerre-des-mots-dictionnaire/les-mots-de-a-a-z-lettre-p/#Peintresse, Louis-Abel Fontenai (de Bonafons), Dictionnaire des Artistes, ou Notice Historique Raisonnée des Architectes, Peintres, Graveurs, Sculpteurs, Musiciens, Acteurs et Danseurs ; Imprimeurs, Horlogers & Méchaniciens, Paris, Chez Vincent, Imprimeur-Libraire, M. DCC. LXXVI/1776, 2 tomes.

 

***

 

Pour citer ces textes

 

Dina Sahyouni, « Gazouillis ou être artiste » & « Poétiser le monde », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°7 | Automne 2017 « Femmes, poésie & peinture » sous la direction de Maggy de Coster, mis en ligne le 19 décembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/12/poetiser-le-monde

 

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Le Pan Poétique des Muses - dans Numéro 7 Dina Sahyouni
23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 11:28

 

N°6 | S'indigner, soutenir, hommages, lettres ouvertes

 

 

 

 

Hommage aux agents de police

 

 

 

Dina Sahyouni

 

 

 

 

© Crédit photo : image du "Compte Twitter de la Police nationale" prise par LPpdm

 

 

 

 

 

Ces êtres voués à l'invisibilité

que l'on oublie depuis l'éternité

nous protègent en toute humilité

mon hommage à leur amabilité

ne rend compte que de la réalité

 

 

Si les mots ternis par le temps

se parent désormais de sens virevoltants,

sautillent de joie aux quatre coins de la page

et s'inclinent respectueusement tel le page

c'est pour rajouter à ce pâle témoignage

un aimable Grand merci !


 

 

Poème de circonstance, inédit du 18 mai 2017

 

 

***

 

Pour citer ce poème

 


Dina Sahyouni, « Hommage aux agents de police », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, Lettre n°11,  mis en ligne le 23 mai 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/hommage-police.html

 

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Page mise à jour le 5 juillet 2017 à la demande de D. Sahyouni

Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm Dina Sahyouni
18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 08:03

 

Poème inédit pour "Les voix de la paix et de la tolérance" 

 

 

Le cœur vaillant du vivant

 

Dina Sahyouni

 

© Crédit photo : Dina Sahyouni travaillant, hiver 2017. Image recadrée sans l'écran de l'ordinateur.

 

 

Plus qu'un égard,

plus qu'un sourire,

plus qu'un discours,

plus qu'un poème,

plus qu'une blessure,

plus qu'une femme ou qu'un homme que l'on aime

plus qu'un paradis promis aux cœurs bénis

plus qu'un cœur qui bat

et qu'un corps qui se bat

tu es l'autre qui me donne des ailes

quand les ombres me fixent sur la terre

tu es le chemin long, pénible de l'humanité vers sa propre destinée

 

 

Plus qu'un regard,

plus qu'une femme,

plus qu'un homme,

plus que le handicap,

plus qu'un animal,

plus qu'un végétal,

plus qu'une machine,

plus qu'un livre,

plus qu'un minéral,

plus qu'une mort,

plus qu'une vie,

plus qu'un regard qui me guérit,

plus que la différence

qui déchire ou sape la vie

tu es la mort de la haine

la tolérance des esprits

ma nourriture céleste

mon refuge d'être terrestre

d'être autiste –

tu es le Récit de mes récits

le pli de mon âme,

la seule valeur sûre qui me reste

reste autre, reste,

Silence ! Silence !

la différence est distance

n'est plus une souffrance

elle est tolérance, renaissance

 

Silence ! Silence !

la différence est distance

n'est que l'écart de nos points de vue

Non à la famine ! Non aux guerres !

reste autre, reste

nos différences sont des grains de beauté

éparpillés sur le visage de l'humanité

reste autre, reste,

autre si différent de moi

reste ici, reste

dans le cœur vaillant du vivant.

 

13 avril 2017 à 11h35

 

 

 

Poésie engagée

 

 

***

 

Pour citer ce poème

 

Dina Sahyouni, « Le cœur vaillant du vivant », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événement poétique 2017 : ''Les voix de la paix et de la tolérance", mis en ligne le 18 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/coeur-vaillant.html

 

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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 13:56

 

Avant-première

 

Les éditions Pan des muses vous annoncent

la parution de leur périodique
 

 

 

© Crédit photo : D. Sahyouni, couverture d'Iris & Mêtis, 2016

© Crédit photo : D. Sahyouni, couverture d'Iris & Mêtis, 2016

Deuxième périodique paritaire en poésie

 

Parution le 19 septembre 2016

                  

***

Pour citer ce texte

LPpdm « Portrait de Frédérique Guétat-Liviani »Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°8 [En ligne], mis en ligne le 13 septembre 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/2016/09/iris.html

 

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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 14:54

              

Critique

 

De l'épître à l'ontologie du bleu ou « perdre pied »

et « Drôle de pratique que l'écriture »

dans Vingt-cinq os plus l'astragale de Barbara Polla

 

 

 

Dina Sahyouni

Directrice de la publication de la revue LPpdm

Présidente de la SIÉFÉGP

Blog officiel : http://pan.blogs.nouvelobs.com/

 

 

 

 

 « Perdre pied,  je le fais constamment. » (Barbara Polla, Vingt-cinq os plus l'astragale, éd. Art & Fiction, 2016, p. 77) «  L'hétéroclite, bricolage nécessaire à la représentation du féminin ? La femme créatrice se reconnaît-elle dans cette figure composite cachant dans le moindre de ses mouvements, dans ses poses dans son port dans toutes ses attitudes l'artifice qui préside à sa naissance ? – Michèle Ramond encore. Never drink from the glass of a limping man. » (ibid., p. 90), « Dormir ensemble est la pire des séparations » le parfum d'Ourgada. Odeur de jacques. Ou de casablanca. » (ibid, p. 93), « Un deuil en forme de coup de pied. Je porterai le deuil en bleu. […] et peut-être vais-je peindre en bleu turquoise mes pieds à moi. » (ibid., p. 105), « L'absence définitive est le seul vrai chagrin d'amour. Celui que Barbe Bleue cherche désespérément à éviter, sans issue.) (ibid., p. 106),  « Que la nuit vous soit douce, à vous lecteurs ; si vous êtes arrivés jusqu'ici, avec moi, au bord de cette rivière, merci. » (ibid., p. 108), « Merci à vous aussi compagnons de mes nuits » (ibid., p. 109)

 


 

Le journal intime Vingt-cinq os plus l'astragale signé Barbara Polla paru en avril dernier aux éditions Art & Fiction illustre merveilleusement bien la création littéraire contemporaine des femmes qui reconfigure les genres et les formes littéraires connus. L'élan créatif extrêmement promoteur des écritures contemporaines des auteures confirme aussi leur force indéniable de penser l'indicible lorsqu'il s'agit d'esquisser une étude psychique et sociale des positions éthiques propres à nos sociétés contemporaines où les expressions de l'individualité et de l'altérité dans l'écriture de soi déploient toutes leurs dimensions philosophiques, éthiques, culturelles et politiques.

 

Dire le soi, l'autre, la vie, l'écriture, la peinture, le bleu, le handicap, la maladie incurable, le corps aimé, le corps souffrant, la mort et le suicide deviennent des terrains glissants et intouchables si l'on n'accepte pas de « perdre pied » à l'instar des artisans artistes de la vie tels la diariste et certains de ses protagonistes (Jacques et Louise) dans ce récit, non pas auto-fictif de soi mais de la vie. Ce journal bref et dense concentre et réinvente certains aspects de plusieurs formes et genres littéraires parmi lesquels figurent le journal intime, le témoignage, l'autofiction, les mémoires, les pensées, le récit, l'aveu, l'essai et plusieurs genres lyriques... Par exemple, l'aveu moderne comporte en général au moins un récit d'une confession qui s'apparente à une forme de faute morale dont on veut se défaire comme c'est le cas de la fameuse scène de l'aveu dans La Princesse de Clèves de Mme Lafayette ou dans certains passages des Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Or dans cet ouvrage de Barbara Polla, l'aveu se transforme en une déclaration d'amour adressée aux protagonistes du journal, aux lecteurs, aux ancêtres admirés, à la mort, à la vie, au corps souffrant, au suicidé, aux arts, aux villes Paris, Venise (et leurs fantômes) et surtout à autrui puisqu'il n'est que l'expression de la vie. L'aveu n'est plus une manifestation du remords issu d'un lourd secret mais un hymne à la vie (cf. Voir par exemple certaines citations présentes ci-dessus).

 

Barbara Polla nous offre une œuvre « hétéroclite », composée de dix chapitres, nourrie de ses amours, de ses expériences, de ses choix culturels et éthiques puis narrée en poésie vécue. Si cet ouvrage comporte, comme beaucoup d'autres productions livresques, quelques imperfections et des idées qui pourraient choquer quelques individus, nous avons choisi de n'écrire que sur ses aspects forts.

Dans cette épître, dans ce bref essai empirique, qui traite entre autres des thématiques philosophiques liées au vécu, à l'expérience artistique, à la philosophie des arts ou à la création et aux relations qu'entretiennent les arts entre eux, nous explorons, dans cet article, deux percepts-concepts divergents (en apparence) qui représentent à la fois le fil conducteur et le nœud narratif de l'œuvre. Ils sont exprimés par la diariste sous plusieurs formes parmi lesquelles nous citons : l'aparté, l'adresse au public, l'adynaton, le dialogue, l'anaphore, l'épiphanie, l'épître, le blason, le collage, le deixis, le descort, l'aphorisme, l'hommage, le témoignage, la citation, l'écholalie, la répétition, l'énumération, l'écriture artiste, l'analepse, la synesthésie et la litanie.

 

Oui, la litanie de l'être en « vague à l'âme », hanté par ses absents-présents, seul sur son radeau voguant en plein océan et tentant de « SURvivre » (ibid., p. 32) : une litanie ontologique du bleu, et ce bleu de Barbara Polla est celui de l'encre, celui de la peinture, celui de l'écriture, celui de la mort, celui du ciel, celui du sang, celui de la mer, celui de la matrice, celui de l'âme, celui du corps et celui de la vie.

 

Le premier percept-concept est donc la formule de « Perdre pied ». Cette expression figée est assez récurrente, banale dans le langage quotidien et dans les productions culturelles, prend une autre dimension chez Barbara Polla. Elle devient un principe esthétique puis vital de « la créativité » (dans la création littéraire et artistique) (ibid., p. 75). Le « perdre pied » artistique de Jacques n'est pas juste une esthétique de la créativité poétique et de l'authenticité artistique de son auteur mais une des philosophies de l'art, de l'écriture et de la vie (ibid., pp.75-76). L'écriture (picturale) est le terrain de ce « perdre pied ». Elle est aussi est un acte de vie, voire l'expression même de la vitalité de la vie traduite par ses forces créatrices indomptables en nous.  Ce « perdre pied » est ainsi foncièrement lié aux autres formules récurrentes du livre :  « Drôle de pratique que l'écriture  » et le « parfum d'Ourgada » (odeur de Jacques)... Ce « perdre pied » (ou se lâcher prise, ne plus rien contrôler, laisser l'inspiration parler en soi, guider nos pas) va à l'encontre des idéologies dominantes de nos sociétés contemporaines où règnent le calcul, la compétition, la performativité et le self control. Par ailleurs, ne pas perdre pied c'est prendre le risque de se suicider ou de mourir sans être physiquement mort (ibid. pp. 57-65). Dans une missive au suicidé Stig Dagerman (ibid. pp. 57-65) et dans ses dialogues avec ses absents-présents, tous ces êtres vivants et morts qui nourrissent son être de leurs créativités et esthétiques, la diariste célèbre la vie et détaille des arguments philosophiques, éthiques et esthétiques en faveur de la vie. Le vocabulaire scientifique de son métier de médecin rejoint celui de la galeriste d'art afin de donner sens aux expériences philosophiquement empiriques de la vie. Et quand elle frôle la mort, il ne lui reste que l'amour de la vie comme ultime commencement.

 

Or, être à l'instar des poètes, un(e) funambule (cf. Jean-Michel Maulpoix, "Le danseur de corde. Portrait du poète en funambule" et  Françoise Urban-Menninger, "Éternelle Funambule" ) est une des manifestations du percept-concept « Perdre pied » de Barbara Polla. Perdre pied est aussi se transformer en poète peintre/peintre poète amoureux de l'altérité comme l'exprime tour à tour le protagoniste Jacques (dans ses discours rapportés) et la narratrice (ex. : « L'esthétique comme seconde par rapport à la poétique. Comme dans Une halte dans le désert de Brodsky. Mais ici l'esthétique et la politique liées, l'ennemi extérieur alliés pour toujours, le cheval et son cavalier. » (Barbara Polla, Vingt-cinq os plus l'astragale, op.cit. p. 43, voir aussi, p. 82 pp. 104-105).

 

Quant au deuxième percept-concept « Drôle de pratique que l'écriture », formule hantée par l'ironie, Barbara Polla construit une matérialité corporelle propre à la langue, à l'écriture, à la peinture, à la vie, à la mort et au bleu au travers de sa litanie répétitive, inlassablement affirmée et méthodiquement argumentée tout au long du livre.

 

« Drôle de pratique que l'écriture. Oui je l'ai dit déjà. Les mots se dérobent sous mes pas. Je voudrais inventer une nouvelle langue, une nouvelle langue à la fois lunaire et martienne, une langue dans laquelle je puisse te dire, à toi cet inconnu, l'effroi de t'aimer. Une langue dans laquelle je puisse te dire, Jacques, que quand je pose légèrement ma main sur ton ventre hypersensible et prêt à explorer, il me semble entendre moi aussi avec la pulpe de mes doigts le grésillement des cellules cancéreuses qui se divisent, je sens la tumeur et les fèces mélangées dans ton ventre. » (ibid., p. 89)

 

En effet, l'écriture, qui est un média naturel employé par l'homme pour transmettre, célébrer, communiquer et s'individualiser, représente à la fois un des actes fonctionnels les plus artificiels et les plus ancrés dans l'évolution culturelle des humains. À l'instar de la peinture (une sorte de pictogrammes), l'écriture signe le passage de la technique fonctionnelle propre à la survie aux techniques de la représentation artificielle et symbolique du monde.

 

Or, si l'écriture est "bleue" (voir p. 10), comme le constate Barbara Polla, elle est aussi  « le bleu de l'âme » et « le poème bleu » (cf. Françoise Urban-Menninger), les « jambes bleues » (qui montent vers le ciel) chez Jacques (qui veut peintre comme l'on écrit), « la mer »  dans Une histoire de bleu de Jean-Michel Maulpoix et « Bleue » dans Lettres à Bleue d'Aurélie-Ondine-Menninger, par conséquent, l'écriture est la matrice bleue, la mu(s)e de la vie... Chez les humains, le bleu est ontologiquement le symbole de la mort et de la vie puisqu'il nous rappelle simultanément la couleur du ciel mais aussi la couleur des corps morts et celle des veines et des artères... "Écrire" renvoie donc à "vivre", à une pratique presque archaïque de célébration de la vie à l'instar de la peinture. Le bleu est la mue de la vie.

 

Les points communs de ces deux percepts-concepts chez Barbara Polla, ce sont ainsi le bleu, les pieds et la litanie anaphorique. Cette trinité de points communs est innée chez les poètes, les musiciens, les peintres et les artisans artistes de la vie. Les "pieds bleus" de Jacques peints par Barbara Polla comme les notes bleues, "les pieds détachés" d'Éric Dubois, les "souliers blessés" d'Arthur Rimbaud (cités par l'auteure) et les pieds "bleus", de la métrique poétique des êtres funambules sont le métronome intérieur, le cœur... de l'humanité.. Si les "pieds bleus" en musique sont des notes bleues exprimant entre autres la tristesse et le silence, les "pieds bleus" en poésie représentent souvent le lyrisme, voire le métronome, le battement du cœur ou la mesure de tout rythme en poésie...

 

« Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Alors, perdre pied. Bain de sang et bain scatologique. Tu rêves encore ? La boue est bleue. Il faut constamment accepter de perdre pied pour préserver le territoire de la créativité. […] Moi, j'ai peint tes pieds en bleu. » (Barbara Polla, Vingt-cinq os plus l'astragale, op.cit., p. 75)

 

Ce qui distingue également cet essai classé journal intime des autres, ce sont les traits suivants : sa densité, sa philosophie empirique et la pluralité des sens de ses énoncés. Et si « philosopher, c'est apprendre à mourir » selon Montaigne, Barbara Polla nous apprend dans Vingt-cinq os plus l'astragale à vivre, à se transmuer en se délestant de tout sauf de l'amour de la vie.

***

Voir aussi : « Barbara Polla, Vingt-cinq os plus l'astragale aux éditions Art & fiction, 2016 »

 

Pour citer ce texte

Dina Sahyouni, «  De l'épître à l'ontologie du bleu ou "perdre pied" et "Drôle de pratique que l'écriture" dans Vingt-cinq os plus l'astragale de Barbara Polla »Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°8 [En ligne], mis en ligne le 12 juillet 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/2016/07/astragale-Barbara-Polla.html

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