24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 14:53

 

Poème-illustration ou carte postale pour

la Journée internationale de la femme

 

 

L'Allongée

 

 

Huguette Bertrand

 

 

Allongée entre les paumes du quotidien

une femme de connivence avec le bonheur

s'abandonne dans un fou rire

 

elle pose délicate

moulée dans ses parures

visitée par les saisons

inscrite au calendrier

des jours revus et corrigés

par le mouvement perpétuel

du rythme des mots

que demain apaisera

à minuit moins une

 

quand un grand vent souffla

sur la peau de l'automne

elle prit la fuite

emporta une chemise au hasard

en parlant de rentrer dans un portrait de famille

sans ambiance

puis revint ranger sa randonnée

là où elle l'avait laissée

juste sous le ciel étoilé de son lit

 

elle rêvait tout simplement

Poème écrit le 21 mars 2016

© Crédit photo : "Allongée" par Huguette Bertrand, illustration "Femme allongée dans un intérieur" de Berthe Morisot (1841-1895)

© Crédit photo : "Allongée" par Huguette Bertrand, illustration "Femme allongée dans un intérieur" de Berthe Morisot (1841-1895)

Page officielle : https://www.facebook.com/huguette.bertrand.9

Son site officiel : http://www.espacepoetique.com

Site web : http://www.espacepoetique.com/poete/poete.html

 

 

Pour citer ce poème

Huguette Bertrand, « L'Allongée », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°7 [En ligne], mis en ligne le 24 mars 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/2016/03/Allongée.html

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24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 12:29

 

Nouvelle pour La journée internationale de la femme

La baronne de la rue

 

 

 

Valéry Meynadier

 

Illustration de Dominique Bertrand

La baronne de la rue

 © Crédit photo :  Sans titre par l'artiste Dominique Bertrand, 2016

 

Sur ma tombe, je le veux ce mouchoir. La croix si vous voulez, à vot’bon cœur messieurs dames, mais ce mouchoir je le veux, je l’exige. & si je n’ai pas de tombe… alors dans la bouche, il vient avec moi. Là-dedans, il y a des larmes d’amour. Les seules jamais versées.

Pas rose la vie d’une pute. Oui pardon je suis j’étais, de cette profession ténébreuse. La nuit se fait autour de nous quand l’orgasme au rendez-vous. Déjà un pied dans la tombe.

Suffit de pas grand chose, une bonne petite misère, des frères, des sœurs & la notion de sacrifice qui plane l’air de rien, sans mot, innomé qui tombera sur la plus belle d’entre nous.

J’étais belle, le printemps à côté, les neiges éternelles, le corniaud qui sort de la matrice ; y en a un je me souviens il était venu me voir, juste pour fêter l’avènement, tout juste papa d’une heure & le vlà la queue percussive dans mon ciel vaginal. & je suis douée d’un silence de rossignol quand il vient juste de se taire, qu’on entend encore la vibration.

Le silence on l’a ou on l’a pas, c’est un client qui m’a dit ça un jour. Lui, il me demandait de chantonner pour le mettre au garde-à-vous. & après bah la routine.

Je suis de Nice. Faut bien être de quelque part. J’aurais aimé naître dans le ciel, je veux dire dans un avion, apatride.

Une pute c’est un peu ça.

Dans ses yeux à lui, je me sentais devenir pays. Dans mes yeux d’aucuns pays, j’étais sa terre.

Nice, une ville carte postale toute blanche, peut être pour ça que mes parents m’ont appelé Blanche. Y a des villes, faudrait les rayer de la carte. Cette Promenade des Anglais qui longe la Baie des Anges & toujours fleurie avec ça été comme hiver. Ça me rappelle la tombe de ma grand-mère, des chrysanthèmes à perpétuité.

Je travaillais à l’Alhambra, un hôtel qui se la jouait oriental, flanqué de deux minarets sur son toit terrasse, tu pénétrais la bâtisse, t’étais déjà ailleurs, pourtant toujours à Nice, dans le quartier de Cimiez. On m’appelait la baronne de la rue.

Au deuxième étage, ma chambre avec vue sur palmiers géants, palmiers nains tout ébouriffés. Ça sentait bon l’eucalyptus. Il montait sur cet arbre pour me rejoindre. Un petit saut sur le balconnet, il était là. Il planquait son bicloo plat comme une limande entre deux Mercedes & se faufilait ni vu ni connu par un trou qu’il avait fait à coups de cisailles dans le grillage. Je mettais un mouchoir flocon de neige sur le balconnet, signe que l’heure était venue.

 

Vingt ans de moins que moi. Le premier homme de ma vie. Mon fantôme du futur. Après lui pas d’après. Pourquoi cela a si mal tourné ?

 

Il apparaissait dans l’encadrure de la fenêtre sur le fil de fer de la balustrade, il se détachait du fond de l’air, se déchirait de l’air pour venir jusqu’à moi, en moi. Brise folle & me brisait, me laissait en totale méconnaissance de mon être pour ne laisser qu’un désir primitif d’être auprès de lui. Sans rien d’autre que ce désir dans un silence accompli. Après il partait, sa voix allait habiter d’autres espaces tandis que son silence m’appartenait.

Combien de fois, avant qu’il ne soit là j’ai enceint avec tendresse la rampe du balconnet, je craignais qu’il ne tombe à la renverse. Il ne s’agissait que d’une fraction d’instant mais… rien ne devait lui arriver.

Coucher avec toi c’était… mon visage se répandait, descendait en profondeur & jouissait à l’unisson de nos sexes enfin heureux. Je veux dire, nos sexes toujours cachés devenaient visages de l’humanité en proue dans le temps & qu’ils enfantaient d’autres visages sur mon visage renaissant.


 

Après dans le miroir, je n’étais plus la même. Jamais la même. Jamais plus la même & il repartait sur ses jambes, les jambes de ma vie. Quand je le chevauchais, je devenais centauresse. Il n’avait pas qu’un pénis entre les jambes, il avait des mots durs comme la pierre pour me construire un barrage, une maison & une alliance & … attention, le bonheur, ça rend jaloux. Surtout le bonheur d’une pute.

De moins en moins, j’étais la baronne de la rue, je « désevenais » je veux dire. Dans le hall de l’Alhambra quand j’allais chercher le client, mon image ne collait plus à la foule de miroirs. Quelque chose qu’ils ne parvenaient plus à saisir, un sourire, une buée…  

J’avais une pute-amie, une marquise, une vraie, elle me disait : fais attention Blanche, quand on vient de là, on a pas le droit de partir, ça va mal finir…

Je lui rétorquais : Je veux faire une grève de la fin avec lui, jamais de fin…

 

En vérité, la fin n’est jamais venue. Mon mouchoir de neige fondue noire est toujours là. Il reviendra, il le verra. C’est la mort qui s’est mis en travers de nous. Ni la sienne, ni la mienne mais celle d’un gueux. Même si la mort de ce gueux n’a gêné personne, la justice s’en est mêlée.

C’était il y a longtemps, à la suite d’une fornication en règle avec le gueux, j’ai eu le droit à un tabassage en règle. Ce n’était pas la première fois. Seulement Patrick était là dans ma vie & quand il a vu mon visage démonté… il m’a harcelé une semaine durant. J’ai tenté de protéger l’aut’gueux, un bon client tout de même. À bout de silence j’ai fini par cracher le nom du pharmacien, c’était lui le gueux. Mon Patrick avait des biceps à faire saliver les taureaux. Il l’a laissé dans la rue rampant comme un asticot bien vivant.

Seulement, deux jours plus tard, ce sale asticot bien vivant était poignardé dans le dos & devenait bien mort. Il baissait le rideau de fer de sa pharmacie. Lâchement dans le dos plusieurs fois. Pas de témoin. Pas le genre de Patrick mais coupable désigné. Il était avec moi quand c’est arrivé.

Je n’ai eu cesse de le répéter : À 20 heures, je vous dis … avec moi.

La parole d’une pute n’a aucune valeur. Il a été contraint de fuir & vite.  


 

Je pensais continuer la besogne, seulement j’ai été débaptisée & rebaptisée : la baronne de la poisse. Le pharmacien avait une certaine notoriété.

& puis je ne pouvais pas rester enterrée vive dans une carte postale avec plus personne pour écrire dessus. J’ai été envoyé à Paname. Un peu de Paris me ferait du bien…

Dans la poche la rue Saint-Denis où la rumeur court toujours que les putes sont là depuis plus de mille ans. J’avais mille ans. Juste à côté la Sainte Eustache, grande dame de pierre où les prières s’accrochaient & s’envolaient sans jamais t’exaucer. M’exaucera un jour. Il ne pouvait pas ne pas revenir.

À Paris, j’ai perdu le cœur & quand il ne reste que le vagin, ça pulse pas. J’avais envie de revenir. Comment ? Jusqu’à ce que je reçoive une lettre rue Blondel, tout près de la Saint Denis, je créchais là dans un hôtel saligaud. D’un ancien client, Guillaume, Guigui je l’appelais à l’époque, raide dingue de moi, il me proposait un petit studio dans l’est de Nice, en échange de… c’était pas inscrit noir sur blanc mais bon, j’ai assez turluté dans ma vie, j’ai appris à lire entre les lignes.

L’âge de la retraite étant dépassé, j’ai pas demandé mon reste, j’ai répondu : j’arrive Guigui.

Au début, on s’est promenés bras dessus dessous sur la Promenade des Anglais puis on a arrêté, c’était pas le bon bras, pas un gramme de biceps sous la chemise & autre chose d’indéfinissable.

J’étais pas à l’aise en face de lui, ses yeux toujours amourachés me restaient sur le cœur. Tiens donc j’avais un cœur de nouveau & qui me disait quelque chose. Pas pu rester au service du Guigui.

J’ai repris du collier dans le quartier de la gare. Trois mois j’ai tenu. Une pute ça devrait pas vieillir. Suis allée pleurer dans le bureau de la mairie, un ancien client, j’ai osé. Il avait le bras long, la pitié a fait le reste. Il a mis mon dossier sur le haut de la pile & la ville m’a relogée dans un HLM au bord du Paillon. Nice est traversée par deux fleuves : le Var & le Paillon. On était bien mon mouchoir & moi, près de l’eau le temps passe plus vite.


 

Une nuit, j’ai fait un rêve : je voyais le Guigui avec un couteau, il frappait frappait. Au petit matin, je me suis dis que ce rêve je l’aurais toute ma vie sur le cœur, il fallait que je le raconte à Guigui. Je suis allée l’attendre à la sortie de l’Uzine, dans le port, il était chef cuisinier. Ce qu’il était heureux de me voir ! On s’est retrouvés à marcher le long des bateaux. Quand je lui ai raconté le couteau & lui qui frappait, j’ai vu le masque du temps. C’était il y a trente ans & ce n’était pas un rêve, juste un souvenir où je n’étais pas & qui appartenait à Guillaume. Il m’a dit : pardonne-moi.


 

Je suis tombée à la renverse, pas que, dans la picole aussi, j’y étais déjà un peu mais là, chute libre. Très bas, très bas. J’ai été expulsé de mon HLM.

Ça ne m’empêche pas de rêver. Pas plus tard qu’hier, j’ai vu Patrick avec l’éduc-spé du coin. Pas possible que Patrick vienne jusqu’ici, trente ans plus loin. Je vivote dans une baraque dans un terrain vague qui clôture la ville. Une fenêtre sans vitre. Cassée la vitre avant même que je m’installe. Y a du plastique à la place & ça me va parce que sur le plastique, j’ai scotché mon mouchoir & devant le perron, j’ai étalé quelques coussins en soie devenus cradoques à force du temps.


 

Il fait froid, le mistral se lève, je me chauffe un café. J’habite aux quatre courants d’air & lalali lalère, j’habite lala li lala. Je rattrape un coussin qui s’envole quand brusquement ma carte du ciel s’enflamme, je veux dire que sur le mur devant le butagaz, j’ai punaisé une carte du ciel & une flamme échappée, haute déjà,  que faire, j’imite le vent, je souffle si fort de mon seuil, je suis loin du butagaz que la flamme s’éteint ! S’il se pouvait je regarde mon souffle. D’où il sort celui-là ? Tandis que lentement, minusculement la combustion continuait, grignotait de noir les constellations : Petit cheval, Flèche, Lynx… Longtemps, j’ai regardé le ciel des hommes disparaître sous mes yeux. Le gueux, Guigui, tous les autres, Patrick. Tremblante. Puis j’ai jeté le café & j’ai pris un grand verre d’eau fraîche, pour la première fois depuis longtemps, je me suis sentie désaltérée. Pardon accordé. Je venais de pardonner à Guillaume. Ce souffle jeté à la face du feu avait éteint en moi la haine ignoble & triste que je ressentais pour ce pauvre assassin. Tuer par amour. Quelle absurdité. & ce rêve ! Pourquoi ce rêve ? Pourquoi savoir ? Presque, à cet instant j’en ai voulu davantage à ce rêve qu’à Guillaume. J’ai pardonné aussi à mon rêve. C’est vrai, pourquoi savoir quand ça ne sert plus à rien ? Le gueux était mort. Patrick loin. C’était l’affaire de Guillaume, pas la mienne !

C’est fini, respire Baronne !

Ce rêve est-il allé voir Patrick ?

Bien sûr que j’ai eu de quoi boire, boire à rendre l’âme, mais c’est fini, fini.

Quelqu’un vient.

J’entends des pas dans la boue, c’est la gueule cabossée d’hier qui parlait avec l'éduc-spé, il prend mon mouchoir, le porte à sa bouche.



***

 

Notices biographiques

Médiatrice artistique, poète, romancière et nouvelliste, Valéry Meynadier a publié Ma mère toute bue, roman, éd. Chèvre feuille étoilée, 2007 et Centaure, roman, éd. Chèvre feuille étoilée, 2010. Elle a collaboré à des livres d'artistes : Présent Défendu et Entre ou l’arbre chez le psy. De nombreuses nouvelles ont été publiées dans des revues littéraires. Page officielle, url :  https://www.facebook.com/valery.meynadier

Voir aussi, url :  http://www.lr2l.fr/acteur/meynadier-valery-montpellier.html

 

Dominique Bertrand : artiste et poète (biographie à venir)

 

Pour citer ce texte

Valéry Meynadier, « La baronne de la rue », illustration de Dominique Bertrand «  Sans titre », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°7 [En ligne], mis en ligne le 24 mars 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/2016/03/baronne.html

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Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm
24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 12:19

 

Annonces diverses

 

 

 

 

 

 

 

Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm
23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 14:33

 

Critique & réception

 

Eugène Green

 

L’inconstance des démons

 

aux éditions Robert Laffont, 2015

 

Camille Aubaude

Rédactrice de la revue LPpdm, membre de la SIEFEGP

responsable de la rubrique en ligne Chroniques de Camille Aubaude

 

ISBN : 2-221-15965-9.  Paru le  20 Août 2015. Format : 135 x 215 mm. Nombre de pages : 234 p.

Prix : 18,00 €. Lire les premières pages

Page du livre chez l'éditeur :

http://www.laffont.fr/site/l_inconstance_des_demons_&100&9782221159651.html

 

***

 

L’inconstance des démons (Robert Laffont, 2015) est le dernier roman d’un écrivain, cinéaste, érudit parfaitement atypique, Eugène Green. Son regard sur l’univers se partage entre les images et les mots de sa création. Son éclairage est différent. L’inconstance des démons est une merveille d’écriture, à une époque qui crée si peu de livres affranchis de la culture majoritaire, des livres essentiels pour le respect et le renouvellement des règles esthétiques et de l’imaginaire.

 


 

Preuve s’il en était besoin que L’inconstance des démons est essentiel : il hante à sa façon l’imaginaire par une pensée fondée sur le langage. Une pensée soutenue par le cœur, plus des pleurs, et des crises de mélancolie, indispensables pour comprendre cette essence. Celle que, par exemple, les paroles léguées par Les tables tournantes de Jersey ne font qu’appréhender à demi. Victor Hugo tenait ces « révélations » pour la « base d’une religion nouvelle », mieux encore, « à l’époque où mes ouvrages posthumes paraîtront », pensait-il avec un sérieux qui l’éloigne de nous.

 

Amour véritable, deuil, perte, haute magie, folie, karma, métempsycose suggérée, crimes les plus atroces, qu’est-ce qui est le plus important dans l’étrange vie de Nikolau ? Les niveaux de ce récit ne doivent être hiérarchisés. Ce n’est pas une pensée, c’est là. L’effet personnage est admirable, les dialogues, les descriptions, irréprochables. La profondeur, perceptible dès le début, fait entrer la magie. D’emblée, une profondeur envoûtante. Plus haut que le sacré, nous sommes dans l’Inconnu. On arpente le Mystère à l’état réel. Il est capté et délivré. J’aurais pu être déçue par les techniques trop visibles du roman policier qui mènent à des scènes hyper violentes qu’en général je rejette. Là, l’interrogation métaphysique qui soutient l’auteur — et son personnage —, annihile la violence extrême. C’est une représentation maîtrisée de la violence sociale, dans les rites et les procès. La conscience du mystère est prégnante dans ce qui ressortit à l’art d’écrire, la sapience.

 

Ce roman épuise l’action et le désir. Sa trame narrative est si manifeste que l’on peut regretter qu’elle ne serve pas une cause. D’où ma déception que le titre ne soit pas de l’auteur ! Alors que L’inconstance des démons est un titre qui ne fixe rien, on découvre qu’il est fixé dans un livre du passé. Est-ce que les démons de nos âmes peuvent s’accommoder d’un lieu fixe ?

L’errance est-elle démoniaque ? Il serait facile de voir dans ce mouvement un des apanages de la nourriture spirituelle de toute âme placée en des situations extrêmes, consciemment crées ou prises dans la répétition de souffrances générationnelles. Ce roman d’inspiration religieuse et esthétique génère cet univers shakespearien : « Voici le moment où les hurlements des loups éveillent les dragons qui traînent la nuit tragique et mélancolique, caressant de leurs ailes indolentes, molles et flasques, les sépulcres des hommes, et exhalant de leurs gueules brumeuses dans l’air  l’affreuse contagion des ténèbres » (Henry VI).

De cette vaste vie qui ne peut se dérouler sans la littérature surgissent les ténèbres du passé peuplées d’ombres divines. De leur nuit considérable jaillit la clarté.

 

 

Pour citer ce texte

Camille Aubaude, « Eugène Green, L’inconstance des démons aux éditions Robert Laffont, 2015 »Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°7 [En ligne], mis en ligne le 23 mars 2016.

Url http://www.pandesmuses.fr/2016/03/inconstance-des-demons.html

 

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Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm
23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 13:34

 

Rubrique Poésie & Théâtre

Texte aussi pour le Printemps des poètes

 

 

Un jour de printemps, je me suis sentie poète

 

 

Laure Delaunay 

Rédactrice de la revue LPpdm et responsable des rubriques

"Poésie & Théâtre" & "Poésie italienne"

 

Je veux parler d’une pièce de théâtre et de sa mise en scène, italienne, que j’ai découvertes par hasard sur internet, selon la loi désormais bien connue de la sérendipité, un matin, le 21 mars dernier, jour traditionnel du printemps, cette année avancée d’un jour pour la première fois depuis 120 ans, jour aussi de la naissance d’Alda Merini, poète très chère à mon cœur et dont j’avais déjà parlé ici en 2013, lors du Printemps des Poètes organisé à Paris 3 en 2013. Et je veux parler de la brève mais capitale expérience que j’ai faite en la regardant, sur internet.

Il s’agit de Minnie la Candida, un texte de Massimo Bontempelli du début du siècle dernier qui raconte les aventures d’une jeune héroïne qui doutant d’elle-même doute du monde. Cette pièce interroge profondément notre rapport au réel. Parfois, en effet, nous sommes comme perdus, envahis de pensées et de peurs qui nous empêchent de voir, avec des yeux vrais, avec des yeux sereins la réalité du monde qui nous entoure. Nous nous réfugions aussi dans nos rêves tant le monde nous semble inhospitalier. C’est ce que fait Minnie dans cette pièce, décidant que les poissons en plastique de l’aquarium décoratif d’un restaurant ont plus de réalité que les vrais poissons.

 

Je connaissais depuis longtemps ce texte et m’étais parfaitement identifiée à cette Minnie candide, me sentant très concernée par les questions qu’elle pouvait se poser. Ce matin, je me demande donc : « est-ce que ce texte a récemment été mis en scène ? ». Je tape dans Google les quelques mots de ma recherche et découvre, oui, une mise en scène récente de la communauté Trans du Lido*. Je n’ai pas approfondi ma recherche, je ne sais pas exactement de quelle partie d’Italie émane cette création. Adorant Venise, je rêve qu’il s’agisse du Lido de Venise. Mais peut-être, après tout, y a-t-il mille autres « Lido » en Italie ? Ayant découvert ce texte dans un contexte très académique durant mon parcours à la Sorbonne, je m’attendais à trouver une interprétation plutôt classique, épurée, délicate. Ma stupeur est donc grande de voir qu’elle émane du monde le plus fantaisiste qui soit… bien loin de toutes les blancheurs que l’on prête habituellement à la candeur, un monde ultra coloré, celui de l’arc en ciel. Je regarde. Et découvre que cette interprétation est à la fois épurée et délicate et classique, c’est-à-dire marquée par la simplicité.

 

J’en ai été bouleversée, bouleversée de voir devant moi des femmes, oui, des femmes, parlant d’elles-mêmes, des femmes dans des corps d’homme trafiqués mais encore un peu marqués par leur sexe de naissance. Bouleversée est le mot. Car moi qui identifiais la condition de trans à celle d’une grande souffrance, j’ai découvert au contraire la plus profonde joie de vivre. Ces femmes faisaient devant moi l’expérience que je fais sans cesse lorsque je joue au théâtre (je suis comédienne amateure, le théâtre est un art qui donne sens à ma vie) : celle de l’appréhension, par la fiction, d’une réalité nouvelle. Celle d’un apprentissage, par le théâtre, du bien-être et de la liberté. Et en les regardant, là, sur internet, ce monde bien souvent fictionnel, j’ai moi aussi, par la fiction, retrouvé un peu de bien-être et de liberté. Le droit d’être poète dans ce monde fou, le droit d’être candide.

 

J’ai compris aussi que le monde est si triste parfois, la haine des uns et des autres si tenace, qu’il est légitime de se réfugier dans nos rêves, cela nous soigne, à condition qu’il s’agisse de rêves actifs. La résistance qui s’organise contre le terrorisme est le signe de cela. Elle a réveillé les idéalismes : nous produisons des dessins, nous allons boire en terrasse, face à la dureté, nous opposons nos désirs et nos rêves lumineux. Voilà ce que faisaient exactement ces femmes. Face à la dureté, que, j’imagine bien, elles subissent tous les jours, elles opposaient leurs désirs et leurs rêves lumineux.

 

La suite ? Je ne sais pas. Mais je sais que ce que ces femmes m’ont appris, en parlant ainsi d’elles-mêmes, en évoquant ainsi l’émotion qu’elles éprouvent au théâtre, le sentiment aussi assumé d’une étrangeté peut-être, d’une étrangeté qui leur est renvoyée plus qu’elle n’est ressentie, c’est que le sexe n’est certainement pas une donnée physique mais bien une donnée psychique et cette certitude, pour moi, désormais, sera indéracinable. Être une femme, être un homme est un choix. Un choix à renouveler toujours. En les regardant, je me suis moi aussi sentie femme tout comme elles. Qu’elles en soient remerciées. Elles m’ont appris à me réconcilier avec moi-même.

En les regardant aussi, j’ai compris que j’allais désormais continuer moi aussi à opposer à la dureté du monde mes désirs et mes rêves lumineux.

Je n’ai pas participé au Printemps des poètes cette année. Cette expérience, cela dit, est mon printemps à moi. Mon printemps de poésie.*

 

 

* Pour les italophones, cette pièce est visible en tapant « Minnie la Candida, capitolo 1, 2, 3 » sur Google.

 

 Voir aussi : www.lauredelaunay.com.

 

Pour citer ce texte

Laure Delaunay,  « Un jour de printemps, je me suis sentie poète », Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°7 [En ligne], mis en ligne le 23 mars 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/2016/03/printemps.html

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