9 septembre 2021 4 09 /09 /septembre /2021 16:19

 

REVUE ORIENTALES (O) | N°1 | Dossier & N° 10 | Célébrations | Dossier mineur | Articles & Témoignages

 

 

 

 

 

 Discussion avec Imèn Moussa

 

 

 

 

 

 

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Propos recueillis le 8 juin 2021 par

 

Hanen Marouani​​​​​​

 

 

Entrevue avec

 

Imèn Moussa

 

 

 

 

 

© Crédit photo : Portrait de la poétesse Imèn Moussa. 

 

 

Biographie d'Imèn MOUSSA 

 


 

Née en Tunisie et installée en France, Imèn MOUSSA est poétesse, docteure en littératures française et francophone, poétesse et enseignante de lettres modernes. Elle consacre ses recherches sur la situation des femmes dans le Maghreb contemporain. Passionnée par la photographie et toutes les formes d’art, elle lance en ligne KalliÓpê, une plateforme associative et solidaire destinée à promouvoir les productions artistiques des femmes. Imèn MOUSSA est aussi co-fondatrice des « Rencontres Sauvages de la Poésie » en Île de France et corédactrice en chef de la revue « Ana-Hiya : la femme maghrébine droit dans les yeux ». 

 

Bibliographie 

 

Recueil de poésies, Il fallait bien une racine ailleurs, éditions L’Harmattan, Paris, Juin 2020. 

Essai, Les représentations du féminin dans les œuvres de Maïssa BEY, Éditions Universitaires Européennes, 2019. 

Magazine Trait-d’Union « Mama Africa », Algérie, Avril 2021. 

Revue « WORLD & WORDS Magazine for migration literature », Spring issue 2020, Vienne, Autriche.  

Revue « WORLD & WORDS Magazine for migration literature », WINTER ISSUE / WINTER 2020.

Revue « World Poetry Movement : Poets of the World Against Injustice ». En collaboration avec Atol Behramogue-Pelin Batu and Tekin publishing house, Istanbul/Medellin, 2020. 

Site Internet, Blog, liens sites de ventes : 

https://www.instagram.com/tunisian_woman.aroundtheworld/?hl=fr

 

Discussion 

 

 

 

1 – Qui êtes-vous Imèn Moussa, une femme engagée par l’émotion ou la raison, une poètesse francophone, femme orientale de culture arabe et d’expression française, parisienne, étrangère ou résidente à Paris, femme à la quête identitaire ou à la conquête d’une citoyenneté du monde par et à travers les mots, une rêveuse ayant les pieds sur terre et l’ambition dans les gènes et l’air, autre ? 

 

 

IM – Née en Tunisie, en résidence à Paris, sillonnant régulièrement les routes, je porte un prénom, une nationalité et une culture qui concentrent, de par l’histoire de l’humanité, un tissage de tant d’autres cultures millénaires qui font que je ne peux définir mon identité que dans l’infiniment ouvert. En réalité, quand j’ai commencé à développer une conscience au monde, je me suis posé beaucoup de questions sur mon être. J’ai d’abord cherché à me définir pour savoir où me situer par rapport à l’Autre. Sauf que j’ai détesté cette machination sociale réductrice qui nous contraint chacun de son côté à rentrer dans une seule case et à se teinter d’une couleur immuable simplement pour être conforme aux usages. Je n’aime pas m’écraser ou me sentir à l’étroit. C’est pourquoi j’ai cessé de vouloir étiqueter ce que je suis. Avec le temps, j’ai accepté d’être bouleversée dans mes certitudes, j’ai commencé à tout explorer, tout prendre, tout entendre, tout envisager et à ouvrir le champ de mes possibles. Aujourd'hui je m’identifie à une mosaïque humaine qui ne cesse de s’enrichir au fur et à mesure de mes pas dans la vie. Enfin, je dirai que ma passion pour les langues, les mots, les arts, les êtres et les pays fait que je me construise en permanence tout en acceptant de me faire et me défaire pour construire à chaque instant mes autres territoires inconnus.

 

 

2 – À quel âge avez-vous écrit votre premier texte et pourquoi avez-vous choisi la poésie pour écrire, pour vous exprimer au quotidien et pour aussi être publiée dans ce genre particulièrement ?

 

 

IM – Mon rapport à l’écriture était et reste encore aujourd’hui difficile. Pétrie par la culture du silence et des tabous, j’ai commencé à écrire tard et dans la retenue. Mais, toute petite j’ai toujours eu un attrait particulier pour les mots. D’abord les mots dits, inventés et jamais notifiés. Il faut dire que j’ai grandi dans une grande maison traditionnelle à Menzel Jemil qui regroupe toute notre famille élargie. Chaque soir, pour nous bercer, ma grand-mère Fatma, qui ne savait ni lire ni écrire, réunissait autour d’elle tous ses petits enfants. Elle nous inventait des histoires de Ghoula ogresse, mais aussi les péripéties de son frère philosophe parti enseigner dans les coins les plus reculés de la Tunisie et qui s’est fait attaquer par les Djinns (Les Esprits).  Aussi, enfant j’imitais ma grand-mère et je me fabriquais des histoires silencieuses dans ma tête. Et c’est à l’adolescence  que j’ai découvert les livres puis l’écriture. J’ai commencé, seule dans mon coin, à griffonner des lignes autour de ce qui me bouleverse : mes émois amoureux, mes questions existentielles... Malheureusement, par peur ou par pudeur, je faisais disparaître ces feuilles à peine écrites. Pour moi, il était hors de question d’être lue et par là même, être mise à nu. Dans ce bouillonnement interne entre le désir de dire et l’autocensure, le genre poétique s’est imposé par lui-même sans que je sache réellement que j’entrais dans la poésie. Plus j’écrivais, plus je trouvais la poésie hospitalière. Ses formes "jouantes" m’ont offert un espace où tout était envisageable et ont accueilli ma crise du langage. C’est pourquoi, j’ai décidé d’entamer mon aventure éditoriale avec ce genre en particulier même si j’ai des textes, pas encore publiés, qui s’apparentent à l’écriture théâtrale et à celle de la nouvelle.

 

 

3 – Quelles étaient vos questions clés avant de vous lancer dans cette aventure d’écriture poétique ? Pourquoi maintenant ? Quel profil de femme étiez-vous avant l’écriture et avant d’avoir le “titre de poétesse” ? 

 

 

IM – Beaucoup de problématiques contemporaines me secouent et me poussent à écrire, parfois même dans l’urgence. Mais, dire concrètement que je suis poétesse nous ramène à cette histoire de case que j’évite. Je ne sais pas si je suis une poétesse. D’ailleurs, je ne sais pas qui décide que nous le devenons et à quel moment ce titre nous est attribué ! En réalité, je me contente d’écrire en réaction à ce qui m’interpelle et me traverse. J’ai d’abord écrit secrètement pour me dire et pour ne pas me plier à la tentation du silence, d’autant plus que j’étais une personne très réservée qui peine à formuler haut et fort ses pensées. Puis, j’ai appris l’altérité avec la poésie. Les mots destinés à me réparer ont trouvé écho chez d’autres personnes lorsque j’ai commencé timidement à les partager avec ceux qui me sont très proches. Ce sont eux qui m’ont encouragée à les publier. Puis, lorsque j’ai compris que non seulement les mots réparent mais ont surtout le pouvoir de changer l’état du monde, j’ai osé diffuser mes écrits à une plus grande échelle, sur la toile, dans des revues, recueil et capsules vidéos. D’ailleurs, plus je m’éloigne du lyrisme et du « moi », plus je retrouve l’urgence de faire circuler les mots. C’est aussi une manière de me sentir moins désorientée dans ce monde qui nous prend au dépourvu de jour en jour.

 

 

4 – Les femmes orientales pour ne pas dire seulement les femmes arabes puisque vous êtes voyageuse par l’âme, le cœur et le corps, et vous avez cette vision élargie et plus consciente et même concrète de ce terme ou de cet emploi d’une telle expression, qu’avaient-elles comme pouvoir et comme fort apport au langage poétique d’aujourd’hui d’après votre propre expérience, d’après vos fréquentations et d’après les pays orientaux, les saveurs, les odeurs et les couleurs touchées, senties et rencontrées qui ont pu vous inspirer ou réveiller en vous cette urgence d’écrire certainement ou probablement ?

 

IM – Nous avons tous été bercés par les contes de « Alf layla w layla » ou les « Mille et une nuits » et par tant d’autres récits qui nous racontent les contrées de l’Orient, ses sons, ses senteurs, ses couleurs et ses rythmes. L’Orientale, sublime, capiteuse, malicieuse et oisive a toujours été un « objet » de fantasme.

Mais, au-delà de l’émerveillement tissé par l’imaginaire des contes et des récits de voyage, une réalité douloureuse s’impose : celle des dogmes et des interdits. Oui, beaucoup ont tendance à oublier qu’encore aujourd'hui les femmes orientales n’ont pas l’existence facile. Šahrzād qui contait pour maintenir sa vie saine et sauve a laissé la place à mille et une autre Šahrzād des temps modernes qui luttent au quotidien pour la dignité, l’égalité, la liberté mais aussi la reconnaissance de leur être à part entière. C’est ce que j’ai pu observer et vivre lors de mes séjours en Iran, au Liban, en Turquie… L’extérieur est encore dangereux pour les femmes et certains espaces leurs sont interdits. Les règles ne sont pas les mêmes pour elles que celles octroyées aux hommes. Certains, semblables au roi fou et sanguinaire Šahryâr, œuvrent d'arrache-pied pour les maintenir dans l’ombre. C’est dans cette atmosphère discriminante que les femmes orientales, longtemps invisibilisées, écrivent.

Passeuses de mots sous la contrainte, elles parviennent à produire des textes avec des prouesses langagières retentissantes et des thématiques tout autant saisissantes. En effet, grand nombre d’entre elles arrivent à l’écriture après un long et épineux parcours. Elles font le choix des mots pour dire le beau mais aussi pour amorcer une conscience au monde qui les a longtemps maintenues dans l’empêchement. C’est là que réside la singularité de leurs productions littéraires. Les femmes orientales qui écrivent, se placent de manière volontaire ou involontaire dans l’engagement. Plus que d’autres, leurs écritures est un “moyen”, leur lieu de résistance et de revendications. Nombre d’entre elles produisent encore dans la crainte, l’"intranquillité" et au péril de sa vie. Mais lorsqu’on se range du côté des mots plus rien n’a d’importance que le fait de dire.

 

 

5 – Les luttes sociales et féministes sont au miroir des ressentis, des réflexions vis-à-vis certains sujets traités dans les écrits orientaux pour faire la différence par rapport au sens occidental. Une expression poétisée par une sensibilité spécifique et un timbre particulier que ce soit à travers les mots dits et choisis, les émotions et les énergies dégagées ou à travers les manifestes, les participations, les événements et les initiatives lancés et relancés au profit de la culture, de la communauté et de la sculpture de l’être et de l’esprit. Tout cela semble un motif voire un moteur essentiel pour une écriture différente et différenciée par rapport à l’histoire des idées en général et l’histoire de la poésie en particulier.  Partagez-vous cette attitude ?

 

 

IM – J’ai mentionné précédemment la discrimination sexuelle que subissent les femmes orientales dans leurs propres pays. Ceci n’exclut pas les femmes des autres régions du monde qui subissent elles aussi des discriminations à des degrés divers. La raison est que nous vivons encore dans des sociétés majoritairement et profondément patriarcales. Les sociétés de l’Orient le sont aussi. À cela s’ajoutent les bouleversements politiques dans certaines régions, les révoltes sociales et les aspirations nouvelles des jeunes générations qui parfois sont en opposition avec les attentes des aînés. C’est dans ce sens que les luttes sociales et féministes sont particulièrement présentes dans les écrits des femmes qui d’ailleurs ont été longtemps invisibilisées dans le champ littéraire tant en Orient qu’en Occident. C’est aussi pour cette raison que j’associe le choix de l’écriture à celui de l’engagement inévitable. Il est rare de trouver des textes de femmes qui ne recèlent pas de tensions et qui ne soient pas motivés par une volonté de dénonciation et de changement. Ce fût le cas pour celles qui dénoncent les pratiques de leur société essentialisante comme l’écrivaine syrienne Ghada Al-Samman, l’écrivaine algérienne Assia Djebar, l’écrivaine égyptienne Nawal El Saadawi et tant d’autres. C’est encore le cas pour celles qui écrivent aujourd’hui. Au-delà de la valeur esthétique transcendante de leurs textes, les œuvres de ces romancières, dramaturges et poétesses, appellent à un espace de liberté concrète et solide. Pour ma part, l’engagement s’impose par lui-même, car comme je le dis souvent je ne peux pas chanter dans ma poésie la beauté de ma Méditerranée sans pleurer les cadavres des Harragas (Les brûleurs des frontières). Le mot est avant tout pour moi un acte politique.

 

 

6 – Pour vous, donc, la poésie est un moyen de défense, d’engagement, d’évolution des sociétés. Manifeste-t-elle aussi un désir d’élévation ou de fuite d’un monde de plus en plus inhumain ou se limite-t-elle à l’expression de l’émotion et à la captivité de l’instantané et du beau pour voyager d’un état d’esprit à un autre ? 

 

 

IM – Les siècles, les civilisations et les sociétés nous ont montré que la poésie est un genre littéraire qui détient à la fois le pouvoir d’enflammer nos imaginaires et d’enflammer nos mondes. Je pense ici aux grandes poétesses et poètes engagés des temps passés et des temps présents qui comme Anna Greki, Tahar Djaout, Vénus Khoury-Ghata, Mahmoud Darwich, Anna Akhmatova, Anis Chouchène, Fadwa Touqan, Saadi Youssef, Andrée Chedid, Aimé Césaire... Et, c’est parce qu’elle nous permet de nous tourner vers l’essentiel, d’interroger le vrai et de nous émerveiller face au beau, que la poésie assure l’élévation et l’évolution des sociétés. De manière générale, l’écriture nous met face à notre fragilité en nous éclairant de l’intérieur pour traduire nos écorchures, nos doutes ou encore nos incertitudes… Mais, au même moment, elle fait venir à nous notre force insoupçonnée pour déconstruire et construire. Dans ce sens, je trouve que l’évolution et l’élévation sont deux versants qui se déclenchent, s’enchevêtrent et fusionnent fondamentalement lorsqu’on se met à écrire. De cette manière, en écrivant, la poésie nous répare et nous prépare pour l’aventure du jour d’après. 

 

 

7 En tant que femme orientale, cultivée, instruite (…) ; que signifient pour vous “le beau” et “l’instantané” ? 

 

 

IM – Définir le beau reviendrait à vouloir saisir l’essence du divin mais je m’aventurerai à dire que le beau est ce qui réveille la musicalité de l’âme pour la faire danser. Le beau dépend de notre processus de perception et peut se manifester sous diverses formes. Nous retrouvons par exemple le beau dans les ruines d’une maison abandonnée devant laquelle nous nous extasions parce qu’elle nous renvoie à un pan de notre histoire personnelle. Les retombées de cette expérience du beau, qui peut d’ailleurs être instantané, déclenchent nos souvenirs. Ces mêmes souvenirs représentent un premier mouvement vers la création artistique et mettent en route notre fabrique émotionnelle des images, des sonorités intérieures, des sensations, des idées… Enfin, je dirai que le beau peut être présent dans l’instantané. C’est pourquoi dans le mouvement de la création nous écrivons le beau pour le rendre éternel. Aussi, il faut développer notre intelligence perceptive et être à l’écoute des instants inattendus. Ils peuvent faire résonner en nous des beautés ensevelies par les tracas du quotidien pour les faire jaillir sous des formes artistiques absolument incroyables.

 

 

8 Quelles étaient vos intentions majeures lors de l’écriture de votre premier recueil « Il fallait bien une racine ailleurs » ? Pouvons-nous avoir une racine ailleurs quand tout est agité au fond de nous-mêmes, quand tout s’effrite et bouillonne ? 

Parlez-nous de la couverture qui est très ciblée, expressive et significative par rapport aux origines berbères et à l’identité maghrébine ? 

 

 

IM – La publication de mon premier recueil “Il fallait bien une racine ailleurs” aux Éditions L’Harmattan est le fruit de plusieurs années de pérégrinations intérieures et dans différentes régions du monde. Je me suis mise à rassembler mes textes depuis 2017 dans le but de les publier sans pour autant chercher à franchir concrètement le pas. Nous revenons ici à la mise à nu qui m’était effrayante. C’est lorsque j’ai commencé à faire de la place à des changements considérables dans ma vie personnelle et à m’en découdre avec mes cataclysmes émotionnels que j’ai décidé de publier enfin ce recueil. C’était une manière d’assumer ouvertement ma perception des choses ; d’être une femme hors de contrôle, sans appartenance, dissoute dans le tout et pourtant très attachée à ses valeurs. 

Il ne m’était pas facile de dire ouvertement dans mes textes mes rejets d’une certaine éducation figée, de pointer du doigt certains manquements, de revendiquer une liberté qui depuis des années m’était interdite ou encore de blâmer les travers des cultures auxquelles j’appartiens. Ce n’est pas non plus facile de se revendiquer d’ailleurs au risque de se faire rejeter par tous. Mais partager ma vision du monde à travers ce recueil m’a fait réaliser la chance de ne pas avoir des racines et d’en avoir partout. 

C’est dans ce sens que j’ai décidé de collaborer avec l’artiste plasticienne Dorra Mahjoubi qui a illustré la couverture de mon recueil avec son œuvre Rêve de liberté de la série Madame Salammbô. Ce tableau met en scène une femme maghrébine, tatouée au visage, arborant à sa droite un pas tissé de mots en arabe comme “rêve”, “voyage” et “liberté” puis à sa gauche des tracés de lignes qui représentent les continents du monde. Le choix de la couverture était un rappel à mes origines berbère, maghrébine, nomade que le titre reprend. C’est aussi une manière de dire aux lecteurs qu’il est possible d’habiter le monde et d’épouser toutes ses cultures, de se les faire siennes sans pour autant s’effriter se “perdre ou se dénaturer”.

 

 

9 Le titre relève d’un choix et d’un vécu personnel et d’après vos partages au quotidien sur les réseaux sociaux et vos vidéos de performances poétiques, le lecteur peut vous comprendre mieux. Serait-il possible de vous comprendre sans vous voir ou sans suivre vos vidéos, vos publications, vos prestations aujourd’hui ? Le digital et la poésie au sens large et technologique que je veux bien mettre en avant ? Pourriez-vous nous expliquer ce lien entre l'ailleurs, la racine et la femme tatouée. Pourquoi toute cette focalisation sur ces oppositions ou contradictions à travers le titre de votre livre ?

 

 

IM – Il est évident que les mots écrits font leur chemin à leur rythme. Parfois, étant donné les aléas de la publication, de la diffusion et du prix des livres, les textes ne parviennent qu’à une minorité intellectuelle favorisée, qui fait aussi l’effort de s’informer de l’actualité artistique et littéraire sur internet. Toutefois, si nous voulons que la poésie continue à éveiller les consciences, il faut trouver le moyen de la faire circuler. Dans ce sens, puisque les lecteurs ne vont pas vers la poésie, considérée parfois comme un “genre mineur” comparé au roman, la poésie ira jusqu’à eux. Pour celà, il faut doubler de créativité. Comme nous sommes le fruit de notre temps, et que notre époque contemporaine est indissociable au digital pourquoi ne pas l’exploiter d’autant plus que le digital est devenu nécessaire dans la pratique et la diffusion de l’art. La poésie a besoin de vivre, de palpiter, d’être dite pour pouvoir être entendue, partagée et résonner. Pour moi, il faut écrire, lire et donner à voir. Les capsules vidéos, l’adaptation des textes sous forme de clip-vidéo et sous une certaine mise en scène me semblent indispensables pour assurer la continuité du travail de l’écriture et pour susciter la curiosité de ceux qui affirment que la poésie est une pratique élitiste désuète.



 

11Selon vous, le Machrek et le Maghreb, quelle ressemblance et  quelle différence ; quelle convergence et quelle divergence dans la littérature, l’écriture et le courant de l’orientalisme en faisant référence à votre propre trajectoire ? 

 

IM – Il n’est pas aisé de répondre à une telle question qui peut être un sujet de recherches à part entière. Je dirai qu’il semble encore aujourd’hui difficile de se débarrasser des stéréotypes enracinés dans l’imaginaire occidental qui, dans le but d'asseoir sa suprématie politique, attache encore les littératures du Machrek et du Maghreb à une vision orientaliste profondément exotique. Cette vision ethnocentriste que le penseur Edward Said associe aux “stéréotypes raciaux, idéologiques et impérialistes” est d’autant plus ancrée dans les pensées lorsqu’une femme de ces deux régions écrivent. Sauf que les récits d’écrivaines contemporaines tunisiennes, libanaises, jordanienne et syriennes et tant d’autres se sont bel et bien éloignés de ces représentations réductrices. Leurs textes portent des aspirations similaires à ceux des écrivaines ou écrivains des USA, d’Italie ou de Russie autour des préoccupations écologiques, des féminicides et des crises sociales et politiques... Leur style d’écriture est tout autant distingué. 

D’autre part, ces deux régions à majorité arabo-berbère-musulmane ont été par les invasions et par la colonisation britannique et française modelées de façons différentes. Chaque pays qui forme ces régions possède ses propres caractéristiques et ses propres diversités culturelles. De ce fait, une écrivaine égyptienne peut porter les mêmes préoccupations qu’une écrivaine algérienne. Mais, prétendre que les écrivaines du Machrek et du Maghreb sont semblables dans leur imaginaire ou dans leur style d’écriture, parce qu’elles partagent une culture similaire, reviendrait à renier la spécificité de chacune.

 

 

12 Que peut apporter la poésie orientaliste et la femme orientale qui écrit qu’aucun autre art et qu’aucune autre femme peuvent apporter ?

 

 

IM – Les sensibilités et les inspirations diffèrent d’une personne à une autre et d’une région du monde à une autre. C’est pour cette raison que chaque personne de l’Asie, de l’Afrique ou des Amériques qui fait le choix d’écrire, peu importe le genre littéraire choisi, apportera un souffle mais aussi une empreinte inégalable. Nous sommes tous uniques dans notre être et ceci transparaît dans nos mots.

 

 

13 Où se trouvent l’ailleurs et la racine dans chacun de nous, dans la situation de la femme orientale d'aujourd'hui et l’impact d’autrefois sur ce quotidien, dans la transmission générationelle et humaine, dans ces mots écrits, pensés sans être lus ou vus, dans si génériques et spécifiques positions ou révolutions ? Et que représente pour chacune de nous « le reste à faire, le reste à dire et le reste à écrire » ? Et pourquoi cette expression et pourquoi cette obligation “Il fallait bien une racine ailleurs” ? 

 

 

IM – Les femmes ont toujours eu le rôle de médiatrice. Elles ont eu de tous les temps assuré la transmission. Par l’écriture, elles peuvent nous montrer que l’ailleurs et la racine sont en nous avant d'être autre part. Il faut d’abord savoir les unir en soi. Si nous ne parvenons pas à saisir et à percevoir ces deux parts en nous, rien ne nous sert d’aller les creuser autre part car nous risquons de nous diluer et nous perdre. C’est en saisissant ces deux parts que nous pourrons prétendre à la transmission, dans le mouvement. C’est peut être ça ce qui reste à faire, à dire et à écrire.

 

 

© Crédit photo : Image de couverture du recueil "Il Fallait Bien Une Racine Ailleurs" . 

 

 

 

14 – Pouvez-vous nous dire un vers, une phrase, une strophe, un titre de vos textes ou un petit morceau qui vous représente le plus ? 

 

IM – Oui, voici un extrait :

 

Là où je ne serai pas, tu seras,

Là où tu ne seras pas, je te viendrai,

Chaque fois que je t'écrirai des mots, tu enjamberas des continents,

Chaque fois que tu me toucheras, j'apprendrai une langue,

Chaque fois que nous rêverons ensemble, naîtra une danse,

J'habiterai ton écorce, tu sèmeras sur mon épaule les contrées de demain

Je voudrai de toi, tu voudras de moi

On se hissera au-dessus de nos différences,

Plus rien ne nous dépeuplera,

Nous serons une terre infrontiérisable…

 

(“Cap sur une terre intérieure”, extrait du recueil Il Fallait Bien Une Racine Ailleurs, L’harmattan, 2020).

 

15 – Après l’écriture de votre premier recueil, qu’est-ce qui a changé en vous ou dans votre parcours ou comment la poésie vous-a-t-elle reconstruite en tant orientale ? 

 

 

IM – Cette première publication m’a permis de prendre conscience que les mots d’une femme orientale, habitant le monde, pouvaient résonner chez des personnes issues d’univers culturels totalement différents. C’est effectivement ce que j’ai ressenti lorsque les lecteurs ont commencé à me contacter pour me dire que tel ou tel poème les touche parce que je suis parvenue “à trouver les mots justes pour traduire ce qu’ils ne parvenaient pas à nommer”. Ce genre de retour concernait particulièrement les textes en rapport avec les questions relatives au féminin ou encore ceux autour de la migration et de la discrimination. 

C’est d’autant plus surprenant lorsqu’une amie-lectrice d’origine française me confie avoir lu mon recueil à sa grand-mère agonisante tandis que celle-ci l’écoutait en souriant. La lecture s’est poursuivie chaque jour jusqu’au dernier départ de sa grand-mère. La lectrice me dit : “ ta poésie me touche et désormais elle fait partie de mon histoire familiale”. Puis, dans un désir de transmission, cette lectrice a brodé certains de mes vers sur des mouchoirs comme “Partout où le sourire est religion je planterai une maison”. J’ai alors senti combien  les différences s’effacent face aux mots, combien la poésie nous permet d’installer une fraternité au-delà de ce qui nous sépare en apparence et combien l'art est essentiel pour rendre visible ce lien. 

 

 

 

16 – La poésie et le confinement ; agir au lieu de subir ? L’option humaine et humanitaire par la poésie ? Aller vers l’autre et à l’autre même virtuellement !  Parlez-nous, s’il vous plaît, des rencontres poétiques et culturelles auxquelles vous avez participées lors de cette année particulière ?  Apports et impacts ?

 

 

IM – Il est vrai que nous avons vécu une période assez trouble où nous avons dû redoubler d'ingéniosité pour agir et ne pas succomber à la détresse de l'âme condamnée au confinement. J'ai participé à diverses manifestations culturelles comme celles organisées en France par la maison d’édition la « Kainfristanaise » pour célébrer pour célébrer le Printemps des Poètes en rapport avec la thématique du « Désir ». J'ai aussi eu divers échanges autour de la pratique de l'écriture lors de la rencontre virtuelle qui a eu lieu avec l'Alliance française de Bizerte en Tunisie "La femme Maghrébine Droit Dans Les Yeux" et la rencontre du 20 mars, pour célébrer la fête de l’Indépendance tunisienne, le Printemps des Poètes et la Journée internationale de la francophonie qui a été organisée par le Centre des études françaises et francophones de Duke University aux USA qui a mis à l'honneur la poésie tunisienne représentée par mon recueil « Il fallait bien une racine ailleurs » et le recueil « Tunisie Salée Sucrée » de la formidable poétesse Samar Miled avec qui j’ai eu le plaisir d’organiser « Lamma Poétique » une rencontre poétique à laquelle vous avez participé talentueuse poétesse Hanen Marouani. Nous avons ainsi lu et échangé autour de la migration et de l’action politique à travers nos travaux respectifs. À cet effet, je prépare le 15 juin une résidence d’écriture virtuelle de 5 jours avec le Bureau International Jeunesse en Belgique qui, dans un souci de ne pas empêcher la circulation des mots et des talents a maintenu les dates de ses résidences artistiques. 

Je trouve ces élans formidables car les mots, l’art, sont faits pour circuler surtout en temps de crise. L’ensemble de ces manifestations culturelles et ces échanges nous ont permis de transformer notre réel l’espace d’un instant. Nous avons réussi à désarmer la torpeur intellectuelle qui nous menaçait. Cette expérience d’être ensemble nous invite enfin à repenser notre rapport à l’autre, au monde que nous habitons tout en créant un nouveau tissu dynamique du vivant basé sur la libre circulation des pensées.

 

 

 

17 – Imèn Moussa, quelles sont les poétesses, artistes, écrivaines orientales que vous lisez ou suivez ? 

 

 

IM – Mon travail en tant que chercheuse me met souvent face aux textes littéraires d’autant plus que je me suis spécialisée dans l’écriture des femmes au Maghreb. Mon rapport au texte porte toujours un regard scientifique, neutre, structuré par des études théoriques et des concepts linguistiques... Mais, lorsque je parviens à dissocier la chercheuse, de la poétesse et de la lectrice j'aime aller à la découverte des textes très contemporains comme ceux des deux poétesses tunisiennes citées précédemment Hanene Marouani et Samar Miled que j'ai découvert avec beaucoup d'intérêt. Je suis également très touchée par les mots de la poétesse palestinienne Farah Chamma, de Maram al-Masri et de Souad Labbize. Beaucoup d’autres créatrices sont remarquables et se distinguent par une production littéraire admirable comme les romancières Wafa Ghorbel, Maïssa Bey et Inaam Kachachi. 

 

 

18 – Merci beaucoup d’avoir cité mon humble personne. Je ne peux passer à la question suivante comme si de rien était. Bon… Parlez-nous de votre projet “Les rencontres sauvages” : jeux, enjeux, dynamiques et rôles à faire réunir des jeunes du domaine culturel des quatre coins du monde ? 

 

IM – J’ai toujours défendu les notions de "partage" et de "lien" dans la poésie. Une valeur que j’ai retrouvée dans le travail de l’artiste plasticienne et poétesse Dorra Mahjoubi avec qui j’ai cofondé en juin 2020 “Les rencontres sauvages de la poésie”. D’autre part, ayant remarqué la présence d’une jeune diaspora du monde arabe passionnée par l’art et la poésie en Île de France, nous avons décidé sous la forme d’évènements ponctuels de célébrer la poésie francophone et arabophone. Les “Rencontres sauvages de la poésie” unissent nos voix autour d’une passion commune ; celle de dire l’âme. Nous avons délibérément fait le choix de refuser toute affiliation à des structures culturelles et toute aide financière qui peut à notre sens biaiser le caractère spontané de notre projet de départ. Les Rencontres Sauvages émanent surtout d’une volonté de faire le don des mots et d’accueillir ceux des autres dans la bienveillance, sans contrainte ni retenue.

 

 

 

19 – Vos voyages sont vos victoires ! Sont-ils le déclic qui vous a ramené à la rencontre de vous-même et à la rencontre de l’autre surtout que nous entendons souvent parler que sans la douleur, sans la perte et sans la souffrance, il n’y a pas de créativité ? Etes-vous d'accord ?

 

 

IM – Mes voyages ont d’abord été une voie émancipatoire qui m’a permis de dépasser mes propres limites et surtout les limites qui m’étaient imposées. De plus en plus de femmes d’Orient revêtent leur sac à dos et s’élancent vers l’inconnu. Cette pratique, réprouvée il y a quelques années, devient envisageable pour nous dans le sens où la liberté de mouvement est une véritable victoire pour les femmes qui ont pu l’obtenir. J’encourage toutes celles qui se passionnent pour l’ailleurs à se saisir de cette liberté sans avoir peur des réflexions déplacées à leur égard. Si j’encourage le nomadisme c’est parce qu’il ne faut pas oublier que nos ancêtres l’étaient. Grâce aux brassages culturels que leur nomadisme leur offraient, nos ancêtres faisaient preuve d’une plus grande tolérance. Leur vision du monde était à l’opposé du sectarisme qui est malheureusement en recrudescence dans nos sociétés contemporaines. 

D’autre part, voyager c’est accepter de faire place aux autres en soi. Faire le choix d’être régulièrement sur la route est aussi une manière d’habiter le monde en accueillant la transformation de soi. Chaque rencontre, chaque découverte, chaque expérience dans une terre et dans une culture inconnue, changent nos valeurs et notre manière d’être dans le sens positif du terme. C’est là que j’ai appris à laisser mes racines voguer et se multiplier. En effet, en allant vers l’autre, on installe une fraternité. Je tiens d’ailleurs à souligner que nous n’avons pas besoin d’aller au bout du monde pour mettre en pratique ces valeurs humaines de fraternité. Pour accéder à cette prise de conscience, il suffit d’accepter au quotidien de faire un pas de côté. Il faut accepter de déconstruire, de quitter le confort de nos certitudes ancrées parfois dans le dogmatisme pour comprendre que d’autres herbes différentes et tout aussi belles poussent ailleurs. C’est pourquoi, tandis que beaucoup placent la douleur ou la perte comme source de créativité, je place la “Rencontre” comme source de la mienne. J’ai découvert l’écriture avec l’expérience de la perte, mais l’écriture s’est logée en moi avec ma première expérience de la Rencontre.

 

 

20 – Avez-vous un projet en cours ? Si oui, pouvez-vous nous en toucher quelques mots et merci infiniment de ce long et riche échange !

 

 

IM – Je prépare la publication de ma thèse de doctorat autour de la création littéraire des femmes au Maghreb du 21ème siècle qui paraîtra aux éditions le manuscrit en 2022 à Paris. D'autre part, je travaille sur un recueil de nouvelles. Une capsule vidéo de mon poème "mariage pétrole" est aussi en préparation avec OZ production.

 

 

© HM, JUIN 2021.

 

 

***

 

Pour citer ce témoignage

 

Hanen Marouani, « Discussion avec Imèn Moussa », texte inédit, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 10 | Automne 2021 « Célébrations » & Revue Orientales, « Les figures des orientales en arts et poésie », n°1mis en ligne le 9 septembre 2021. Url : 

http://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientales/no1/no10/hm-imenmoussa

 

 

Mise en page par Aude Simon

 

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8 septembre 2021 3 08 /09 /septembre /2021 09:06

 

​​REVUE ORIENTALES (O) | N°1 | Dossier

 

 

 

 

 

 

 

 

 ​​​​Interview de

 

 

 

Samar Miled

 

 

 

 

 

 

​​

Propos recueillis par

 

Hanen Marouani

 

 

Entrevue avec

 

Samar Miled

 

 

 

 

 

 

© Crédit photo : Image de couverture du recueil de Samar Miled. 

 

 

 

Résumé 

 

​​​​​​ Samar Miled, fille de Kerkennah, certes, mais aussi fille de cette belle et riche Tunisie qu'elle chante, qu’elle écrit, qu’elle décrit et qu'elle respire. Son amour pour ce pays, pour ses vieilles ruelles et villes, pour ses petits bonheurs, pour ses traditions distinguées, ses parfums enfouis et mélangés, ses mots de terroir et tiroir et ses contrastes, l’a poussé toujours à parler de ce petit pays en évoquant ses irrésistibles modes de séduction, ses petits bonheurs, les histoires de sa grand-mère et ses saveurs qui habitent chaque pas, chaque étape de sa vie, chaque pensée et chaque âme entre et sur les murs.

 

​​​​​​ Et qui ne peut pas succomber au charme de la Méditerranée, de la Terre natale et de la Médina ? Ce n'est pas difficile de séduire les lecteurs avec ces clins d’œil, parce que l’Orient, le Maghreb et les traits berbères séduisent déjà encore et comme toujours. Ses plongées et expériences dans ce domaine, récemment ou même avant, avec des réserves, lui ont donné envie d'explorer de nouvelles pistes, de proposer de nouvelles idées, de penser autrement pour donner un nouveau souffle à la poésie d’aujourd’hui dans son pays ou ailleurs, de prendre des risques ou des contacts, d'exprimer son amour pour ce pays et pour le monde autrement par l’expression de sa totale solidarité au profit des droits de femmes dans son pays et dans le monde. 

 

​​​​​​ Ses prochains livres ou recueils qui vont suivre seront certainement différents mais toujours avec la même âme et émotion, le même humanisme et surtout avec une touche et un style, inspirés de l’Orient. Son premier livre, Tunisie Sucrée-Salée, constitue un hommage à la Tunisie post-révolutionnaire et à la réalité douce-amère.

 

 

Entretien

 

 

1– Qui êtes-vous Samar, une femme à âme orientale en quête des mots et des expressions françaises adéquats à ses humeurs, origines et émotions orientalistes,  une poètesse décalée et révoltée qui défend les femmes “sans-voix”, une passionnée des mots, une francophone avec l’esprit dans la lune de l’orient, ou autre ? 

 

 

SM Merci pour cette belle question, mais avant de rentrer dans les détails, j’ai envie d’interroger le terme “orientale” et ses déclinaisons. Il me semble qu’une mise au point s’impose avant de poursuivre notre conversation. J’ai presque envie de répondre à votre question par d’autres questions : y-a-t-il une âme orientale et qu’est-ce qu’une émotion orientaliste ? Parallèlement, y-a-t-il une âme occidentale et une émotion occidentale ? Les émotions sont-elles propres à “l’Orient”, et ce, par opposition à quel autre qualificatif ? On se pose rarement les mêmes questions pour décrire l’Autre, non-oriental. C’est donc cette généralisation qui me dérange, dans le sens où, en utilisant l’épithète “orientale” pour confirmer mon appartenance à toutes les femmes “orientales”, j’ai peur de tomber inconsciemment dans une généralisation qui effleure le stéréotypé, et efface par conséquent l’individu,  son âme  et ses émotions personnelles ainsi que ses facultés intellectuelles. Vous devez certainement reconnaître dans mes propos, mon orientation décoloniale qui m’oblige à m’arrêter sur certaines terminologies, et désobéir linguistiquement et épistémologiquement, avant de répondre à toute question liée à l’identité et à l’appartenance. Sur cette note, pour revenir à votre question, je dirais que je suis, exactement comme vous m’avez décrite : “décalée et révoltée”. Ma longue introduction ne fait que le confirmer. J’écris souvent pour déconstruire et critiquer, parce que je n’arrive pas à n’écrire que pour rêver. Le réel est beaucoup trop réel pour que mes vers s’éclipsent derrière les étoiles. Je fais donc du poétique baignant dans la politique. La poésie est l’espace de l’infini linguistique : elle permet aux mots de se multiplier pour s’aligner dans des combinaisons illimitées et inimitables. C’est de cette "dissémination" si chère à Derrida que je parle. Ces possibilités inépuisables offertes par la poésie me permettent de recueillir des témoignages et d’inventer des histoires, afin de multiplier les voix, et de faire parvenir tous les cris.  

 

 

2 – À quel âge avez-vous écrit votre premier texte et pourquoi avez-vous choisi la poésie pour vous exprimer en tant que jeune femme tunisienne et orientale et surtout de formation littéraire ? 

 

 

SM – J’ai écrit mon premier roman à l’âge de treize ans. C’était une imitation amusante et passionnée d’Harry Potter, mais en version féminine. C’est en écrivant les aventures de ma sorcière préférée que j'ai découvert ma passion pour l’écriture...et pour le féminisme. C’était une expérience unique, que je n’oublie pas. Je n’ai jamais cessé d’écrire depuis, mais la qualité de mes textes a évolué au gré de mes humeurs. C’est ce qui explique peut-être le choix de la poésie ? J’ai toujours écrit des textes courts et rythmés : l’expression d’une émotion passagère, d’un trouble bref mais intense, auquel même une infinité de larmes ou de rires n’aurait su rendre justice. Cette passion précoce pour l’écriture a facilité mon choix de poursuivre des études littéraires, qui m’ont permis par la suite d’enrichir mon vocabulaire, d’affiner mon style, et de confirmer mon besoin d’écrire pour me définir et mon envie de publier pour partager. 

 

 

3 – Voyager entre les goûts sucré et salé, l’orient et l’occident, l’arabe et le français, l’identité et le déracinement, l’avant et le maintenant, qu’est-ce que cela peut vous dire pour mieux nous le dire ?

 

SM J’aime beaucoup cette question, et en particulier votre manière de faire dialoguer les contraires. Cette association des contraires me définit assez bien. Avant de prendre la décision de traverser les frontières, je n’avais jamais quitté ma zone de confort et je ne remettais jamais rien en question. À force de vivre dans un seul endroit, d’ouvrir les yeux sur un seul paysage et tous les jours, sur les mêmes visages, on finit par voir sans regarder, par côtoyer sans aimer parfaitement. La stabilité m’était pratique, mais elle m’avait fait perdre le goût des « menus plaisirs du quotidien » (pour reprendre le titre d’un texte très peu connu de Charles Nicolle). Le voyage physique m’a permis de vivre l’expérience du manque et de l’éloignement. C’est comme ça que j’ai pris conscience de la beauté et de la bonté de mon pays : de ses goûts authentiques et des valeurs des miens. Le déracinement m’a permis de retrouver mon pays à travers les sentiments, exprimés en mots et en poésie. Le manque nourrit l’amour et le départ anticipe le besoin de rentrer.

 

 

4 – Peut-on aspirer à un avenir meilleur grâce à la poésie en associant “Orient “et “Occident” et s’agit-il d’une tâche plus ou moins accessible grâce aux efforts de la femme orientale ou maghrébine et arabe comme vous voulez être présentée car maintenant on voit beaucoup de jeunes femmes poétesses qui font revenir à la poésie sa flamme et son rôle réconciliateur (dans la scène politique), tel est le cas aux États-Unis où vous vivez actuellement ? 

 

SM – En allant aux États-Unis, j’ai fait l’expérience d’une distance physique mais surtout académique, qui m’a permis de redécouvrir les études francophones. En Tunisie, mes études littéraires étaient centrées sur la littérature franco-française, et les voix maghrébines (et surtout tunisiennes) n’étaient pas assez présentes. J’ai eu une excellente formation dans mon pays, c’était un réel plaisir de côtoyer les auteurs français à travers des siècles de langue et de littérature. Toutefois, je réalise aujourd’hui, que je les admirais sans pouvoir m’identifier à leur expérience et sans pouvoir me retrouver dans leur contexte. Je suis heureuse de constater aujourd’hui, que la littérature tunisienne d’expression française est en train de regagner du terrain et de s’épanouir en Tunisie. De plus en plus de communications portent sur des travaux francophones. Ce n’est peut-être pas un hasard que ce changement coïncide avec la Révolution. L’absence des voix tunisiennes de mon parcours universitaire s’explique peut-être par plus d’un siècle de colonialisme et de dictature. 


 

 

5 – Qu’est-ce que révèle le titre de votre recueil « Tunisie : Sucrée-Salée » par rapport à la vision orientaliste et à la figure de la femme orientale ? Pourquoi ce titre ?

 

SM On peut relever deux niveaux d'interprétation : « Tunisie : Sucrée-Salée » renvoie d’une part à ma gourmandise, et donc littéralement à nos plats/produits tunisiens, à mes “madeleines” à moi, pour reprendre la délicieuse image de Proust ; et il réfère d’autre part, d’une manière beaucoup plus métaphorique, à la réalité tunisienne que je retrouve à chaque voyage. Les paysages et les visages que je rencontre ont un goût sucré, mais la réalité politique postrévolutionnaire m’exaspère. Elle a le goût du sang et des larmes, et celui d’une Méditerranée qui trahit ses enfants, les engloutit et les expatrie. 


 

 

6 – Que met-il en lumière ou qu’interroge-t-il dans le contenu de votre recueil « Tunisie : Sucrée-Salée » ? Et pour argumenter votre réponse, pouvez-vous nous citer quelques vers de votre recueil qui peuvent ? 

 

SM – Mon recueil met en lumière la lumière du pays, le sourire de son soleil et la douceur de ses produits. Mais aussi, et je le dis à contre cœur, tout ce qui nous arrache le cœur, et nous coupe le souffle à force de nous étouffer, à savoir, le système politique et l’intolérance de certains individus qui font la guerre à la différence. J’écris donc pour certains et certaines, et malgré les autres ; et je tente toujours de convaincre mes lecteurs de ne jamais céder à la haine du pays et au désespoir, parce que la terre est comme cette famille qu’on n’a pas choisie mais qu’on aime à mourir : elle nous porte dans son ventre, nous nourrit, nous apprend ses traditions, nous caresse de son soleil, mais parfois, elle nous néglige et nous oublie : 

 

Mais mon ami, mon frère, que peux-tu bien faire ? Cette vieille dame est ta mère… Aime-la quand-même. Aime-la comme je l’aime ; et même quand elle n’est plus tendre, il faut l’aimer comme un fou, et toujours tendre l’autre joue. (Extrait du poème « Aimer d’amour ») Tunisie : Sucrée-Salée, Éditions Nous, Tunis 2021. 


 

 

7 – C’est toujours beau et lyrique de chanter l’amour, de l’écrire et de le décrire surtout sous ses plusieurs formes et diverses pratiques. Quelles étaient vos premières intentions et impressions majeures lors de son écriture surtout qu’on entend parler souvent que les femmes commencent à écrire trop tôt mais elle préfère ne pas le dire ou ne pas être dévoilées voire publiées ? Est-ce de la pudeur purement orientale ou c’est un choix proprement “Femme” ? S’agit-il d’une contrainte ou d’une maturité ? 

 

 

​​​​​SM J’ai fait une agrégation de français avant d’entamer mon doctorat, et ce genre d’études vous offre une relation privilégiée avec la littérature : on explore les textes littéraires et on en décèle parfois les secrets les plus subtils, toutefois, cohabiter avec les Grands auteurs peut s’avérer très intimidant quand l’envie nous prend de les imiter et de voler de nos propres ailes. J’ai attendu longtemps avant d’écrire librement, parce que dans mon rôle d’étudiante, j’avais surtout appris à être une “lectrice” assidue, et non une “écrivaine”. Aujourd’hui, après cette longue histoire d’amour avec les livres et les mots, j’arrive enfin à m’exprimer sans contraintes.  

 

 

 

8 – Que peut apporter la poésie qu’aucun autre art ou genre littéraire ne peut apporter pour la femme orientale qui a vécu et vit encore des circonstances difficiles dans le sens culturel et dans le domaine de la liberté de l'expression ?

 

SM La poésie apporte à chaque femme qui en a besoin du réconfort. Parcourir un poème dédié à une femme doit être un moment de paix et de solidarité. Quand j’ai écrit “Arbia”, j’ai dit à toutes les “mariées condamnées” qu’elles n’étaient pas seules et que je continuerai de crier au nom de celles qui n’ont plus de voix, jusqu’à en perdre ma propre voix. 

 

 

9 – Où se trouvent, selon vous, les goûts sucré et salé, dans votre pays, à l’étranger, dans le contact direct avec la société, dans ces mots si précis ou ambigus qui sont  l’« Orient », l’« Orientalisme », et l’« Orientale », ou dans le contraste que représente pour vous et pour chacun de nous « l'Occident » ? 

 

 

SM Tout ce qui est sucré nous monte à la tête à bout portant, le sucre nous donne comme une ivresse, et la Tunisie, et par Tunisie, j’entends la terre et la mer, est enivrante comme ses gâteaux au miel. Ses bougainvilliers, son jasmin, ses eaux émeraudes, l’air de la méditerranée, ses ruelles qui sentent le café, ses chats, ses soirées chantantes, ses appels à la prière, son humour que seuls ses enfants arrivent à comprendre, ses révoltes qui nous secouent, le chant du coq dans le quartier populaire: qui à force de chanter, nous réveille  et nous voilà qui ouvrons enfin les yeux sur cette lumière qui nous éclabousse et quelle lumière… Celle pour laquelle peut-être, l’Occident aurait créé “l’Orient”, l’aurait rêvé et fantasmé, et aurait un jour peut-être, décidé de se l’approprier.  

 

 

10 – TESTOUR est le premier titre de votre recueil. Pouvez-vous nous en dire plus sur l’Histoire de l’une des plus anciennes villes de la Tunisie et qui est à quelques kilomètres de la capitale ; ses symboliques de liaison entre les orientaux et les occidentaux ? 

 

SM C’est l’empreinte andalouse de cette ville si plaisante, qui la rend si irrésistible, et qui permettrait ce rapprochement symbolique entre les orientaux et les occidentaux. Mon recueil s’ouvre sur Testour, parce que c’est une ville qui m’a inspiré une tranquillité indispensable pour mes promenades poétiques. 

 

 

11 – Avec ou après la publication de votre premier recueil, qu’est-ce qui a changé en vous : votre sensibilité, votre regard projeté sur le monde, votre style d'écriture, vos intentions, vos réflexions ou vos mots ? 

 

SM Tunisie Sucrée-Salée m’a rendue plus sensible à ce qui m’entoure. J’observe tout avec des yeux gourmands et un cœur insatiable. Je suis attentive aux détails du quotidien auxquels je ne donnais pas d’importance auparavant. Autour de nous, tout est susceptible de nous faire sourire ou de nous attendrir, il suffit de tendre l’oreille ou de s’arrêter un moment pour voir. Mon recueil me donne aussi faim d'écrire : je veux dire plus, écrire différemment, changer de style ou le perfectionner. Tunisie Sucrée-Salée n’est pas une fin en soi, ce n’est que le début d’une belle traversée “solitaire” : mes mots, moi, et le silence. 

 

12 – La poésie semble ne plus être encore au goût sucré du jour en ce qui concerne le nombre de ses lecteurs. Un sondage effectué en décembre dernier sur Internet (Odexa pour le SNE) a démontré qu’elle était placée même avant dernière et le roman était en première position comme prévu déjà. Qu’est-ce que l’Orient vous inspire de meilleur et de merveilleux dans le passé que maintenant ? Que proposez-vous pour faire revenir ce goût délicieux aux lecteurs d’aujourd’hui ?

 

SM – Je veux écrire “à l’orientale” pour rendre à César ce qui est à César. Ecrire “à l’orientale” de mon point de vue “oriental”, me confère la possibilité de restituer à “cet Orient” ce qui lui est propre, d’une manière authentique et sincère. Lire de la poésie engagée, féministe et “orientale” devient un acte quasi révolutionnaire. Par ailleurs, la poésie nous permet de renouer avec notre sensibilité, avec ce qui nous touche et ce qui est humain en nous, elle nous éloigné le temps d’une lecture de la réalité matérielle qui nous opprime. Je rappelle aussi au lecteur, qu’un poème est une forme condensée du roman. On quitte chaque poème comme on quitte une centaine de pages. On vit la même séparation, le même plaisir avec la même intensité, mais plusieurs fois : c’est là toute la magie de la poésie. 

 

 

13 – Samar Miled, êtes-vous une orientaliste ou femme orientale dans le cours de votre vie ou dans votre pensée et style d'écriture ? Si oui, quelles sont les figures des artistes, écrivaines ou poétesses orientales ou orientalistes que vous lisez ou que vous voulez découvrir et qui ont influencé d’une manière ou d’une autre, explicitement ou implicitement votre  façon d’agir, d’être et de projection ? 

 

SM – Je suis Tunisienne, Africaine et Méditerranéenne. Je suis aussi Arabe et Musulmane. Et je suis enfin Francophone. Je suis peut-être orientale dans mon style d’écriture, parce que je mélange les goûts et les couleurs, les langues et les dialectes dans un tourbillon de mots chauds comme notre été et révoltés comme notre Printemps. Parmi les écrivains / poétesse / philosophes (Africaines et “Orientales”) que je prends beaucoup de plaisir à lire et à découvrir, je citerais : Léonora Miano, Awa Thiam, Emna Belhadj Yahia, Soumaya Mestiri, Assia Djebar, Fatima Mernissi, Nawal El Saadawi, Saba Mahmood et Lila Abu Lughod. 

 

 

 

14 – Pouvez-vous à la fin de cet entretien, s’il vous plaît, nous parler de vos prochains projets d’écriture ? 

 

 

SM – Je suis actuellement en train d’écrire une lettre à ma grand-mère, paix à son âme : il s’agit d’un hommage à tous les cheveux gris qu inous accompagnent sans trop se plaindre. C’est un texte très personnel, dans lequel la figure de la grand-mère me ramène à un passé familial affecté par la perte. C’est un texte particulièrement douloureux : sur la Femme, sur l’Écriture et sur le Deuil. Mais comme je veux vous quitter sur une touche “Sucrée”, j’ajouterais que c’est un texte émouvant certes, mais conduit et inspiré par mon amour inépuisable pour ma famille et pour la vie.

 

 

© Crédit photo : Image Portrait photographique de Samar Miled. 

 

 

Biographie de Samar MILED

 

 

Samar Miled est née en Tunisie en 1991, elle a fait ses études à l’École Normale Supérieure de Tunis et a obtenu son diplôme d’agrégation en langue, littérature et civilisation françaises en 2015. Elle a enseigné à Tunis et à Chicago, et elle poursuit actuellement un doctorat en études francophones postcoloniales à Duke University aux États-Unis. Son premier livre, Tunisie Sucrée-Salée, (Éditions Nous, Tunis, 2020) constitue un hommage à la Tunisie post-révolutionnaire et à la réalité douce-amère.

 

 

© HM, JUILLET 2021.

 

 

 

Pour citer cet entretien-témoignage inédit

 

Hanen Marouani, « Interview de Samar Miled », texte inédit, Revue Orientales, « Les figures des orientales en arts et poésie », n°1mis en ligne le 8 septembre 2021. Url : 

http://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientales/no1/hm-samarmiled

 

 

Mise en page par Aude Simon

Dernière mise à jour : 13 septembre 2021

(ajout de la photographie de Samar Miled)

 

© Tous droits réservés

 

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4 septembre 2021 6 04 /09 /septembre /2021 11:13

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​​​N°8 | Dossier majeur | Articles & témoignages / Entretien poétique, artistique & féministe 

 

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Conversation avec

 

 

Françoise Urban-Menninger

 

 

sur la vieillesse & la maladie en poésie

 

 

 

 

 

 

 

Françoise Urban-Menninger

 

Blog officiel : L'heure du poème

 

 

Peinture de

 

Hélène de Beauvoir

 

par le photographe

 

Claude Menninger

 

Propos recueillis par

 

Dina Sahyouni

 

Poéticienne, éditrice,

 

lyreuse & fondatrice de la SIÉFÉGP

 

 

 

 

​​​​​​© Crédit photo :  Claude Menninger, "Hélène de Beauvoir, Venise, 1960", cette photographie a été prise lors de la rétrospective des œuvres l'artiste Hélène de Beauvoir au Musée Würth à Erstein, photographie inédite fournie par Françoise Urban-Menninger. 

 

 

 


 

1 Qu'est-ce que la vieillesse, qu'est-ce que la maladie en poésie ?

 

Françoise Urban-Menninger –En ce qui me concerne la vieillesse, la maladie, les états d'âme, le spleen comme chez Baudelaire font partie intégrante de la vie. Tous ces paramètres jouent sur le fond de mon écriture et la mettent en jeu (je) car la poésie, comme je la définis souvent, est une forme de résistance dans un monde « où la fuite en avant est de mise ». Donc le fond a partie liée avec un cri qui surgit des profondeurs…

Par contre, la forme « s'assagit » sans aucun doute avec l'âge et la recherche de la sérénité qui consiste à entrer comme l'écrit Gaston Bachelard en « résonance » avec le cosmos. Rappelons-nous que nous sommes de passage sur cette terre et que comme le souligne le physicien Hubert Reeves nous sommes faits de la même structure que les étoiles mortes. Savoir que nous sommes de la « poussière d'étoiles » remet en quelque sorte les pendules à l'heure et réfrène nos ambitions dithyrambiques  à vouloir s'accaparer et exploiter les biens que nous offre  cette planète qui nous accueille depuis des millénaires.

 

 

 

 

2 L'être poète vieillit-il, tombe-t-il malade ? Comment sa poésie exprime cela ?

 

 

Françoise Urban-Menninger – Quand le poète vieillit, il retourne sur les chemins de son enfance comme l'écrit Gaston Bachelard car l'origine et la mort confinent. De ce fait, le poète emprunte les voies de la transcendance pour s'aventurer au-delà des mots et peut-être de lui-même. Bien évidemment la souffrance psychique ou physique ou les deux peuvent entraver cette transcendance… Comment appréhender l'âme du monde et sa musique quand le corps n'est plus que douleur ? Je pense que le caractère du poète, sa vision du monde, ses croyances, et surtout sa perception de la mort influent sur sa création.

Pour éclairer mon propos voici  ce qu'écrit le poète suédois Tomas Tranströmer « La souffrance et la joie pèsent tout à fait le même poids ».

 

 

 

 

3 Que fait la poésie aux maux et désarrois réels ou fictifs des poètes  ? 

 

 

Françoise Urban-Menninger – La poésie n'est pas une panacée pour guérir les maux du corps, par contre elle apaise les maux de l'âme en aidant les êtres comme l' écrivait et le mettait en pratique Montaigne qui tentait d' apprivoiser sa propre mort en y pensant un peu tous les jours tout en chevauchant dans la campagne.

Renouer chaque matin avec la lumière qui nous éclaire, dialoguer comme le fait Christian Bobin avec des tulipes dans un vase, voilà qui peut combler le manque, l'absence ou la déchirure. Renaître encore et toujours au monde, c'est célébrer le poème qui nous met au monde selon l'expression de Guillevic.

 

 

 

 

4 Vos œuvres sont imprégnées par une poésie lyrique liée à cette condition de l'être humain et surtout l'être poète créateur, immortel et mortel à la fois, voudriez-vous nous en parler un peu ?

 

 

Françoise Urban-Menninger – Que dire du lyrisme dans ma poésie sinon qu'il est ma respiration. Un rythme cosmique habite mes écrits, c'est une danse avec la musique des sphères, les cycles des saisons et la quête d'une harmonie existentielle.

Ma mère me disait qu'elle me laissait bébé dans mon landau sous un arbre parmi les fleurs du jardin et je gazouillais tout l'après-midi tendant mes bras vers les feuilles qui tremblaient dans la lumière, c'est sans doute la source de mes rêveries !

 

 

 

 

5 La poésie vieillit-elle ? Tombe-t-elle malade, meurt-elle ? Cette question renvoie au n°0 du périodique "Le Pan Poétique des Muses", qu'en pensez-vous ? Les femmes, poètes, éditrices, traductrices etc., peuvent-elles renouveler la poésie comme le disait Aragon ?

 

 

Françoise Urban-Menninger – La poésie ne meurt jamais ! La poésie authentique est intemporelle et universelle, elle est comprise de tous. Elle survit à tous les genres littéraires et les transcende car elle possède cette force visionnaire qui nous fait encore apprécier les poèmes d'Ovide et plus près de nous ceux de nos aïeules comme Anna de Noailles ou Marceline Desbordes-Valmore… La poésie est une compagne fidèle qui nous aide à vivre et à mourir, elle se renouvelle à travers nous car nous portons en nous les poètes disparus et leur prêtons nos voix pour prolonger la leur. Je pense notamment à Sylvia Plath  ou à Virginia Woolf dont les voix parlent parfois au fond de moi…

 

 

 

 

Pourquoi la vieillesse est-elle vécue comme une maladie sans remède chez Simone Beauvoir ?

 

 

Françoise Urban-Menninger – Sans doute parce qu'il n'y a pas de remède à la vieillesse et que certains refusent cette fin inéluctable inscrite dès la naissance ! Heidegger écrivait qu' « un homme qui naît est déjà assez vieux pour mourir » ! Les cures de jouvence, la chirurgie esthétique ne sont que des pis-allers ! Ce que décrit Simone de Beauvoir dans son livre « La vieillesse », ce sont des fins de vie indignes dans certaines maisons de retraite qui ne sont autres que des antichambres de la mort. La vieillesse à l'époque où elle rédigeait son livre était « un secret honteux », voire « un sujet interdit », plus encore « l'échec de notre civilisation ». Dans ma nouvelle « La résidence » pour laquelle j'ai été primée, j'évoque la déshérence de personnes âgées en perte de repères et d'identité dans le cas de la maladie d'Alzheimer car j'ai été confrontée à ce drame comme beaucoup d'entre nous qui avons des proches atteints par cette maladie. Bien évidemment, je m'interroge sur ma fin de vie, les soins palliatifs, voire l'euthanasie… 

Je ferai une parenthèse pour évoquer ici Hélène de Beauvoir que j'ai eu le bonheur de rencontrer à Goxwiller dans sa ferme. À 80 ans, Hélène m'accueillit un jour avec un marteau piqueur, souriante elle expérimentait la gravure sur du plexiglas ! En me montrant ses tableaux, elle m'avoua en pouffant de rire qu'elle cachait dans chaque toile un élément humoristique connu d'elle seule. Elle m'offrit ce jour-là une belle leçon de vie et un vrai pied-de-nez à la mort !

 

 

7 Y  a- t-il une spécificité de la poésie faite par une femme, valide ou en situation de handicap qui diffère de la poésie d'un homme, autrement dit, le vécu du genre joue-t-il dans la manière dont s'exprime une personne sur les maladies, vieillesse et fin de vie ?

 

 

Françoise Urban-Menninger – Une femme quel que soit son état physique ou mental quand elle écrit de la poésie a le pouvoir de se transcender dans ses écrits ! Encore une fois, écrire de la poésie, c'est chercher au fond de soi la lumière qui éclaire la vie. Les poètes femmes ou hommes comme les mystiques ont partie liée avec le sacré. Je citerai  ce vers de Gabriel Althen « Car chacun, vois-tu, habite son ogive.  Malgré l'ombre, une musique s'y concentre et des soleils s'entrecroisent ». 

 

 

 

8 Faudrait-il consacrer un nouveau volet pour explorer cette thématique du point de vue uniquement des femmes (valides ou en situation de handicap, hétérosexuelles ou non, discriminées ou pas…) ? 

 

 

Françoise Urban-Menninger – C'est une question intéressante et il serait bon de lancer un appel à textes sur cette thématique en l'ouvrant à des textes en proses, récits, témoignages et nouvelles…


 

 

 

9 Quel est votre poème préféré sur cette thématique ?

 

Personnellement, je préfère dépasser la douleur pour tenter d'apprivoiser comme Montaigne ma finitude et terminerai sur une note optimiste car c'est là mon tempérament en citant Goethe qui écrivait à 65 ans en apercevant un arc-en-ciel :

 

 « Ainsi vieillard alerte

Ne te laisse pas attrister,

Malgré tes cheveux blancs

Tu pourras encore aimer »

 

Et je lui répondrai par-delà les ans :

 

 « Avec ce qu'il nous reste

de corps et d'esprit

nous retournerons dans la forêt

des mots

chercher jusque sous nos racines

cette sève du poème

qui féconde nos rêves »

 

 

 

© DS., F. Urban-Menninger & C. Menninger

 

***

 

Pour citer cet entretien

 

Dina Sahyouni, « Conversation avec Françoise Urban-Menninger sur la vieillesse et la maladie en poésie  » texte inédit, illustré par une photographie inédite signée Claude Menninger d'une œuvre de l'artiste plasticienne Hélène de Beauvoir, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques :  N°8 | Été 2021 « Penser la maladie & la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, ​​​​mis en ligne le 4 septembre 2021. Url :

http://www.pandesmuses.fr/no8/ds-entrevue

 

 

 

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30 août 2021 1 30 /08 /août /2021 09:35

 

N° 10 | Célébrations | Entretiens poétiques, artistiques & féministes 

​​

 

 

 

 

 

 

Interview à propos de

 

 

 

« Vi♀lence(s) »

 

 

 

de Paule Andrau

 

 

 

 

Propos recueillis par

 

Françoise Urban-Menninger

 

Blog officiel : L'heure du poème

 

Photographie par

 

Gilles Nadeau

 

 

 

 

​​​​​​© Crédit photo : "Paule Andrau", Juin 2021, cette photographie inédite a été prise par Gilles Nadeau. 

 

 

À lire aussi :

 

 

LE PAN POÉTIQUE DES MUSES A RENCONTRÉ PAULE ANDRAU :

 

 

 

 

1 Comment l'humanité en est arrivée à ces « Violence(s) » faites aux femmes ? Si l'on en croit Olivia Gazalé dans son ouvrage « Le mythe de la virilité », c'est ce mythe qui est devenu le fondement de l'ordre social et par conséquent l'une des raisons essentielles des violences infligées aux femmes…

 

 

Paule Andrau – La violence semble liée intrinsèquement à l’humain : les récits des origines fondent la vie sur la violence – Caïn tue son frère Abel, Chronos dévore ses enfants, Romulus tue Rémus en fondant Rome. Vie et violence sont liées de façon immémoriale : notre langue, par son enracinement grec et latin, en témoigne : même racine grecque pour ο βιος (masculin) la vie, et η βια (féminin) la force ; le « biologique » est à la fois expression de la vie et témoignage d’une violence  – celle qui intervient dès la naissance avec cette « violence » qui nous est faite pour entrer dans le monde des vivants. En latin, même racine entre vis, la force, vita, la vie et… vir l’homme, le masculin : quand on sait que dans la genèse des langues anciennes, r et s sont interchangeables (phénomène de rhotacisme qui peut s’inverser), cela fait réfléchir.

Jeter un regard sur l’Histoire amène à percevoir que la femme est par nature l’objet et le lieu de la violence, qu’elle soit familiale, conjugale, sociale. Dans Masculin, Féminin. La pensée de la différence, Françoise Héritier, grande anthropologue, cherche à comprendre la hiérarchisation des sexes à partir des « systèmes de parenté » et elle souligne l’inégalité des relations intrafamiliales selon que l’individu est masculin ou féminin. Cette relégation des femmes au second plan constitue une « différence » qui organise le devenir des femmes. Olivia Gazalé choisit d’étudier « le mythe de la virilité »  et de le déconstruire, dans son essai éponyme et, face au pessimisme de Françoise Héritier qui considère que les sociétés s’érigent sur des invariants, elle souligne les avancées que la réflexion sur la place des femmes a connu depuis l’époque du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. 

Mon roman Vi♀lence(s) n’est ni une analyse ni une étude - les travaux précités se suffisent à eux-mêmes. Il restitue les paroles des femmes qui ont trouvé un écho en moi, bien avant le phénomène déclenché par #Metoo. En ce sens, il est un cri jeté à la face des silences qui engloutissent et effacent tant de destins féminins ignorés, il est une protestation contre l’indifférence, le mépris, l’ignorance. Mon roman tresse, en toile de fond, les paroles de trois femmes, 1, 2, 3, qui n’ont pas le même âge, le même statut social, le même vécu et qui pourtant, illustrent, en écho, la réalité des femmes : menstruations, sexualité, maternité, charge mentale, ménopause, incommunicabilité, vieillesse, solitude et abandon.  On comprend au cours de leurs énoncés parcellaires que le roman juxtapose et construit – mais on sent bien qu’ils pourraient être simultanés comme chez Michel Vinaver – qu’elles sont dans un lieu commun, pour des raisons différentes, un de ces couloirs d’hôpital, pas vraiment salle d’attente, où se trouvent répertoriés souffrants et accompagnants dans un ordre seul connu des administratifs ou des urgenciers. Leur plongée dans ce qu’elles ont été est une tentative dérisoire contre la défection de tout l’être que produit toujours la proximité de la mort – de soi ou de l’autre. Dans leur dérive viennent s’inscrire les paroles d’autres femmes, tout aussi niées que les leurs, celles qu’on voit passer sur les brancards, objet d’interrogations ou de commentaires et qui se trouvent là aussi dans une nouvelle forme de l’antichambre de l’enfer.

 


 

2 – Y aurait-il d'après vous un inconscient collectif qui s'est forgé au fil du temps concernant ces violences ?

 

 

Paule Andrau – Les femmes taisent leurs sentiments profonds parce que, même quand elles pourraient parler, elles s’autocensurent : elles ont été façonnées par des millénaires d’oppression tacite qui est le fruit des conventions. Pendant des générations, les femmes ont intégré à leur vie les diktats des pères et d’une éducation qu’on a commencé à remettre en cause, en Occident, dans la deuxième moitié du XXe siècle. Mais pour un grand nombre de femmes dans le monde, la violence qu’elles subissent est un fait de société incontestable : selon un rapport de l’ONU, 47% des femmes dans les pays non occidentaux n’ont pas la libre disposition de leur corps. Le dernier forum de « l’ONU femmes » a qualifié la violence qui leur est faite de « pandémie de l’ombre ». Ce terme rappelle à quel point, jusque dans la postulation de leur liberté, les femmes sont entravées par les modèles intimement inscrits en elles, dès l’enfance, par la société ; même si leur expérience personnelle est différente, les femmes se retrouvent sur des thématiques communes : leur rapport au corps, au sexe, au couple, à l’enfant, à la famille.

Mais quel que soit leur statut social, toutes les femmes, même si elles ne l’ont pas éprouvée dans leur être, connaissent ce qu’on appelle aujourd’hui la « culture du viol ». Aussi, dans la trame des paroles inaudibles que restitue mon roman Vi♀lence(s) s’insèrent les paroles des femmes dont le sort a fait la une des journaux, inscrites dans la mémoire collective des femmes. Si le romancier est comme le disait Marguerite Duras une « chambre d’échos », mon roman amplifie et renvoie à son lecteur la parole confisquée de celles qu’on ne peut effacer : la femme ménopausée au bord du délire, la paria indoue – historique – apôtre des désespérés, la mère meurtrière d’un fils drogué, la fille victime de l’inceste paternel, la brillante élève découvrant son excision, les trois assassinées après leur viol, la déportée devenue juste, la cancéreuse au bord de la mort, la mariée de force,  la mater dolorosa, la femme devenue lesbienne… Toutes inaudibles, anonymes, « héroïnes » malgré elles de faits divers violents, de faits de société passés sous silence. 

Pour Simone de Beauvoir – Le Deuxième sexe –, il n’existait pas de « condition féminine » – par référence à des catégories qui avaient cours à l’époque comme la « condition ouvrière », la « condition paysanne », le monde bourgeois, l’intelligentsia – parce que la femme était le prolongement d’un homme et partageait le statut de celui-ci. Mais les mouvements féministes successifs, l’activisme pragmatique de Gisèle Halimi créant Choisir la cause des femmes, ont fait émerger un « continent » jusque-là occulté. Les paroles des personnages de Vi♀lence(s)  construisent peu à peu la réalité d’une condition féminine qui est celle de l’« expérience du ventre ». Où qu’elles se situent dans la société et quelle que soit leur génération, les femmes ont éprouvé ou connaissent, par proximité – avec d’autres femmes –, par ouï-dire – à travers ce qu’elles lisent –, ce qui découle de leur statut de femme :  la sexualité avec l’indétermination qui commence enfin à être levée sur le consentement, le viol, l’inceste ; la différence entre érotisme et pornographie ; les règles, l’endométriose, la ménopause ; la grossesse,  la contraception et l’avortement ; la maternité choisie, le couple, la charge mentale, le divorce ; la question de « genre »… La réalité des femmes qui est si étroitement liée à leur condition biologique commence seulement à être questionnée, à être reconnue : la même solitude, le même malentendu – affectif, familial, social – malgré les fausses libertés et la plénitude de façade que tous les médias s’accordent à leur conférer. Contre un inconscient collectif victimaire et résigné, les femmes, depuis cinquante ans, ont construit une conscience,  elles deviennent membres du « peuple de la fente » : le vécu féminin est étroitement lié, chez elles, à l’intime.

 

 

 

3 – Quel est votre avis sur les religions, l'éducation, la littérature, les médias quant aux problématiques liées aux violences faites aux femmes ?

 

 

Paule Andrau – Pierre Bourdieu, dans son ouvrage La Domination masculine, établit que celle-ci est produite par « un travail incessant (donc historique) de reproduction auquel contribuent des agents singuliers (dont les hommes avec des armes comme la violence physique et la violence symbolique) et des institutions, familles, Église, État, Écoles ». Il souligne que ce processus pérennise des rapports et des structures de domination que les femmes intériorisent. 

Aussi, dans le roman Vi♀lence(s), cette mémoire collective des femmes s’exprime à travers les douze femmes désignées par des lettres : le roman s’ouvre sur l’expression de X. qui se sent investie d’une mission, celle de collecter et de rapporter  ce qu’elle imagine être le discours intérieur des femmes 1., 2., 3. ; ensuite onze autres femmes prennent la relève : elles consignent les interdits qu’elles ont transgressés et  les atteintes qu’elles ont subies. 

Tout dans la littérature et sur les écrans parle aux femmes : les adaptations cinématographiques ou télévisuelles charrient ces destins sacrifiés, celui de la Gervaise de L’Assommoir, de la Jeanne d'une Vie et tant d’autres – destins conçus par des hommes. Surtout l’actualité avec son lot quotidien de féminicides et d’agressions forge une conscience collective qui s’exprime aujourd’hui chez les femmes par les mouvements du refus et une littérature féministe de combat. 

Rapportées par les médias, racontées par des femmes à d’autres femmes, transportées par l’Histoire et la littérature, ces « récits » parcellaires construisent une conscience féminine polyphonique.

Depuis quarante ans des ouvrages ont brisé les interdits : en 1986, la voix d’Eva Thomas dévoile l’horreur de l’inceste dans Le Viol du silence, elle témoigne à visage découvert dans l'émission, Les Dossiers de l'écran, seule femme face à une dizaine de « spécialistes » de la question, tous masculins. Et en 1992, elle questionne, dans Le Sang des mots, une justice qui condamne pour diffamation les femmes abusées qui ont dénoncé leurs abuseurs. On ne peut pas dire qu’« on ne savait pas ». Dès  1993, Dorothée Dussy, anthropologue et chercheuse au CNRS, publie avec Le Berceau des dominations, Anthropologie de l’inceste, le début de ses travaux qui trouvent leur achèvement en 2013 : son ouvrage est réédité en avril 2021.

Aujourd’hui la parole et la pensée s’émancipent des vieux tabous et les femmes luttent partout pour la reconnaissance : au sein des médias – le témoignage d’une journaliste sportive, « Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste », l’affaire Weinstein –, au sein des entreprises, des administrations, cher les « puissants » – Enquête Epstein et Maxwell. 

 

 

 

© Crédit photo : Première de ouverture du livre, image fournie par les éditions Maurice Nadeau. 

 

 

 

 

4 La société devenant de plus en plus violente, les femmes en sont bien souvent les premières victimes, comment combattre ce fléau ?

 

 

Paule Andrau – Dans les sociétés occidentales comme dans les sociétés patriarcales, les femmes restent des sacrifiées, et ce roman, Vi♀lence(s), tente de saisir ces femmes « en éclats » à travers leurs paroles non dites, bruits intérieurs, silences par lesquels elles deviennent invisibles aux autres. 

La solution se trouve dans l’évolution de la loi. 

La loi de 1980 qui a criminalisé le viol en le rendant passible des Assises et en le définissant a été une avancée considérable, la loi Schiappa de 2018 sur les violences sexistes et sexuelles a permis de réfléchir sur l’âge du consentement et de réprimer les formes de harcèlement. Mais il reste encore à prendre en compte la parole des femmes dans les cas de violences conjugales ou sexuelles par une meilleure formation des services concernés et par des moyens. L’Espagne dans ce domaine, fait figure de précurseur : la loi de protection de 2004 et les moyens qui l’accompagnent – tribunaux spécialisés dans les violences faites aux femmes, moyens financiers investis chaque année pour des plateformes de suivi, des hébergements dédiés, des mesures d’accompagnement – ont été renforcés par un plan  « Pacte d’État » en 2017 – 700 millions d’euros par an. Le mouvement de défense des femmes dans la société civile espagnole a été si puissant que le procès en appel de violeurs en groupe – s’appelant  la « Meute » – a débouché sur une condamnation de ceux-ci à quinze ans de prison (2019). 

Il existe bien des « débuts » de solutions mais elles sont inégales en Europe.

 

 

 

5 – N'est-ce pas par les femmes elles-mêmes que l'on pourra endiguer la violence faite aux femmes ? Votre livre en est une avancée essentielle à l'instar du témoignage bouleversant de Marguerite Binoix « Battue » paru il y a quelques années…

 

 

Paule Andrau – Peut-être qu’il est difficile d’accepter les paroles des femmes qui se taisent sur elles-mêmes, qui inscrivent dans leur conscience blessée les injustices faites aux autres femmes, qui ajoutent à leur propre souffrance celles qu’étalent parfois complaisamment les faits divers, les émissions de toutes sortes. Ces femmes qui restent murées dans leurs silences sont partout, invisibles aux autres. Elles continuent à vivre leur vie quotidienne sans que personne ne perçoive leur “parole de dessous”. Elles n’ont pas de nom. Parfois un article de journal, une enquête médiatique met en évidence un cas monstrueux qu’on croit sporadique et exemplaire. Mais chaque femme vit une forme de violence. 

Les témoignages comme ceux d’Eva Thomas, de Marguerite Binoix, de Valérie Bacot – Tout le monde savait – sont essentiels comme leur diffusion et leur réception par la société civile : la parole des victimes, quand elle est entendue « remet le monde à l’endroit » dit Eva Thomas. Le roman Vi♀lence(s) tente de faire exister les voix des femmes tues, bâillonnées par la nécessité de maintenir la famille malgré les violences, la difficulté à vivre hors du conjoint quand elles ne travaillent pas, leur volonté parfois de s’aveugler sur leur réalité.

Pourtant des femmes s’engagent : outre celles que j’ai citées, une spécialiste comme Muriel Salmona, en créant l’association Mémoire traumatique et victimologie, offre aux femmes victimes et à leurs accompagnants informations et formation. Elle a fait émerger des concepts nouveaux propres aux situations d’emprise et de violence sexuelle : ses travaux  donnent des pistes pour reconnaître et protéger les victimes, lutter contre la culture du déni ; ses campagnes d’opinion Et pourtant c’était un viol (2014), Stop au déni (2015) – Les Sans-Voix – ont permis de mettre en évidence les effets physiques et psychologiques des violences faites dans l’enfance. Elle participe ainsi à faire évoluer les mentalités et à mobiliser les politiques – interventions devant le Sénat et l’Assemblée Nationale.

 

 

 

6 – N'hésitez pas à ajouter des réflexions à propos de votre ouvrage, l'idée même de sa conception, vos objectifs...

 

 

Paule Andrau – Mon roman, Vi♀lence(s), n’est ni une « autofiction » parmi d’autres, ni un « essai » ni un « témoignage ». Il est un hommage aux femmes : comme le ferait une “partition” musicale, il  orchestre des histoires morcelées qui émeuvent, indignent et révoltent, il cherche à ébranler la conscience sociale qui, de façon générale, nie et méconnaît la condition féminine. 

Il a longtemps mûri dans ma pensée, accumulant toutes ces blessures faites aux femmes dont elles ne parlent pas, ces « bris de femmes », comme des sédiments qui ont fini par venir au jour au fil d’un long processus : ces éléments qui semblaient disparates ont pris sens de leur confrontation même, en un kaléidoscope incomplet et mouvant, c’est devenu une création littéraire et artistique qui se revendique pour telle.

Camus fait dire à Caligula, son « héros de l’absurde », « Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux ». Il est temps de dire pour les femmes d’aujourd’hui et celles de demain : « Les femmes meurent et elles ne sont pas heureuses ». 




 

 

Biographie de la romancière :

 

Paule ANDRAU est agrégée de lettres classiques et professeure de chaire supérieure, elle a longtemps enseigné la littérature avant d'écrire «  le temps venu » et de prêter sa voix à toutes les femmes qui sont entrées dans sa vie « – femmes du réel, des livres, de l'Histoire, des faits-divers, des films, des rêves – et qui n'en sont jamais ressorties ».

 

 

 

©F. Urban-Menninger

 

 

***

 

 

Pour citer cet entretien féministe 

 

Françoise Urban-Menninger«  Interview à propos de "Vilence(s)" de Paule Andrau » texte inédit, photographie par Gilles Nadeau, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 10 | Automne 2021 « Célébrations », mis en ligne le 30 août 2021. Url :

http://www.pandesmuses.fr/no10/fum-entretien-pauleandrau

 

 

 

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15 août 2021 7 15 /08 /août /2021 14:31

​​​

​​​N°9 | Femmes, poésie & peinture | Réflexions féministes sur l'actualité 

 

 

 

 

 

 

 

 

Instagram & le téton 

 

 

qu'on ne saurait voir !

 

 

 

 

 

Françoise Urban-Menninger

 

Blog officiel : L'heure du poème

 

 

 

 

 

 

La censure abusive du corps féminin par Instagram a été mise en lumière par la féministe Barbara Butch en 2020 et le réseau social avait alors décidé de changer la donne.

 

C'est ainsi que les responsables de la plate-forme avaient décrété que « les images de poitrines destinées à promouvoir l'acceptation de soi » ne seraient plus systématiquement censurées. Autrement dit, il sera toujours quasiment impossible pour une femme de montrer ses tétons contrairement à un homme qui sera en droit de les exhiber !

 

La récente polémique concernant l'affiche du dernier film de Pedro Almodovar illustrant un mamelon féminin d'où perle une goutte de lait a été purement et simplement censurée…

 

En quoi cette évocation explicite de l'allaitement est-elle pornographique ?

Quels sont les esprits malades ou pervers chez Instagram qui décident de ce qu'il est bien ou mal de montrer du corps féminin ?

 

Ce pouvoir que certains exercent sur l'image et par l'image qui donne à voir ou pas le corps des femmes, n'est-il pas une autre façon de se l'approprier ?

 

 

 

Poir plus d'informations sur cette affaire de censure :

 

***

 

Pour citer ce poème 

 

Françoise Urban-Menninger, « Instagram et le téton qu'on ne saurait voir ! », poème inédit, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 9| Fin d'Été 2021 « Femmes, Poésie & Peinture », 2ème Volet sous la direction de Maggy de Coster, mis en ligne le 15 août 2021Url :

http://www.pandesmuses.fr/no9/fum-instagram-teton

 

 

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LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Numéro 9 Maternité en poésie Féminismes

Bienvenue !

 

L’association SIÉFÉGP publiera en juin 2026 son anthologie livresque composée de vos écrits poétiques sur le thème « Liberté » du festival Le Printemps des Poètes 2026.

SIÉFÉGP, LE 2 AVRIL 2026

 

APPEL PERMANENT À ARTICLES ENCYCLOPÉDIQUES POUR NOTRE ENCYCLOPÉDIE UNIVERSELLE ET NUMÉRIQUE (LANCÉE EN 2012) SUR LES POÉTESSES (FEMMES POÈTES, POÈTES, POÉTRIDES, ETC.) DE TOUTES LES PÉRIODES, ET DANS UNE OU PLUSIEURS LANGUES. CHAQUE ARTICLE DOIT PORTER SUR LA VIE, L'ŒUVRE ET LA POSTÉRITÉ DE LA CRÉATRICE CHOISIE.

SIÉFÉGP, 18 FÉVRIER 2025

Crédit photo : Visuel pour le 2 avril ou la la Journée mondiale de sensibilisation à l'autisme. Capture d’écran réalisée par LPpdm d'une image libre de droits diffusée sur un réseau social.​​​​​​​

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