21 novembre 2017 2 21 /11 /novembre /2017 14:36

 

Premier colloque 2017-2018 | IV – Poésie hors ses frontières

 

 

 

Le conte interoral caribéen :

 

 

 

une visée humanisante

 

 

 

 

Emmanuel Toh Bi

Maître de conférences

Université de BOUAKÉ Côte d’Ivoire

Écrivain-poète, concepteur de l’IVOIRONIE

 

 

 

© Crédit photo : 1ère de couverture illustrée.

 

 

 

Hanétha VÉTÉ-CONGOLO, L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité, vers un traité d’esthétique caribéenne, Saint-Denis, Éditions Connaissances et Savoirs, 2016, 510 p., EAN 9782753903746

 

 

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Théorie et glose liminaires

 

 

Si l’Afrique veut exister dans le concert des sciences et des littératures, elle devra impérieusement initier la critique innovante de sa Parole intrinsèque, celle non encore affadie par les prétentions épineuses d’un savoir étranger. C’est ce que semble avoir compris si brillamment Hanétha Vété-Congolo en entreprenant la réalisation de L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité. Il s’agit d’Afrique, mais d’une Afrique hors Afrique : une Afrique caribéenne. Une telle initiative intellectuelle et universitaire est le refus d’un asservissement philosophique dont les postulats sont racialisés et qui prennent racine dans les méandres d’une histoire négatrice, semblant débiter des volutes d’imprécations sur le martyr-Afrique. La parole, c’est l’esprit, c’est l’âme. C’est la liberté de création, c’est la création elle-même. C’est l’existence inaliénablement souveraine, insoumissible.

 

On peut dompter le corps ou l’être-enveloppe à l’issue d’une victoire militaire, mais tant qu’on n’a pas dompté ce souffle spirituel, du reste, indomptable, qui est en l’être, on ne peut se targuer, du moins, pas très longtemps, d’avoir nié ou phagocyté indiscutablement une culture au profit d’une autre qu’on tiendrait pour absolue. Ainsi, dans le brouhaha de paroles émises dans le contexte de la plantation caribéenne, paroles deshumanisantes très promptes, très nombreuses et audibles, surtout, énoncées par le dominant, quelle Parole et quel choix de paroles pose donc le dominé ? Cette question est importante puisque le dominé, dans les travaux qui lui sont consacrés, est généralement décrit comme dépourvu de toute possibilité de réponse signifiante. Toutefois, dans l’ouvrage d’Hanétha Vété-Congolo, l’Africain qui, dans la plantation, est, en effet, ordinairement symbolisé par le travail simple du corps, est mis en lumière sous un autre jour, un jour qui rencontre souvent la résistance de beaucoup d’entre nous, refusant de remettre en cause le statu quo et l’angle limité concernant ladite représentation admise de l’Africain esclavagé.

 

Cette nouvelle lumière sous le jour duquel il est présenté signale le complexe travail de l’esprit pour l’éthique et l’esthétique. Voilà la perspective de réflexion d’Hanétha Vété-Congolo, que nous avons pu discerner au parcours de son Interoralité caribéenne. Ceci, mais aussi tant de nouvelles propositions, notamment, dans le domaine de la terminologie. Les manières de parler de l’Africain sont consacrées et l’auteur s’emploie aussi à les déconsacrer pour imposer des termes plus justes en tout cas, qui remettent les pendules à l’heure et portent profondément sur le sens. Le pouvoir du mot dans la vie humaine, le mot qui fait ou qui défait, qui organise et structure, qui soumet ou libère, est l’espace au sein duquel Hanétha Vété-Congolo mène sa réflexion. Elle en saisit toute l’importance et affirme que c’est cela, le mot, qui a été l’enjeu le plus élevé de l’histoire de la colonisation de la Caraïbe. Elle propose donc qu’on ne dise plus « esclave » mais « esclavagé » car, comme elle le démontre, l’intention du mot « esclave » est de construire les perceptions sur l’Africain et d’établir, de manière indélébile dans les esprits, une identité essentialisée de l’Africain. Ainsi, « esclave », de la perspective raciste veut dire que l’Africain est congénitalement fait pour le statut inférieur. Or, Hanétha Vété-Congolo nous dit que le terme « esclavagé », comme elle le conçoit, met plus l’accent, non pas sur l’Africain mais sur celui qui veut faire de l’Africain un être en dehors de l’humanité et imposer au monde entier ce paradigme de perception sur l’Africain.

 

Continuer à utiliser le mot esclave avance Hanétha Vété-Congolo, c’est permettre que cette vision de l’Africain se reproduise sans fin. Selon elle, il faut donc changer de sens et de terme. « Esclavagé » veut dire donc « qui a été réduit injustement par l’action d’une autre personne et sous la domination, à un statut social marginal ». Voilà qui fait réfléchir et qui va vers une démarche de transformation. Hanétha Vété-Congolo nous propose des corrections lesquelles, nous dit-elle, sont encore aujourd’hui indispensables tant nous continuons de fonctionner et de penser à partir de valeurs héritées de l’époque ou l’Africain, pour certains, ne valaient pas plus qu’une table ou une chaise. On n’a pas vraiment pensé et travaillé la question de l’apport philosophique de l’Africain dans la constitution de la Caraïbe. Partant, l’auteur, ajoute, apporte, corrige donc et elle remet en cause pour ouvrir vers d’autres pratiques, d’autres finalités, une plus grande justice.

 

 

À la recherche d’un souffle ontologique de la résistance

 

 

Il faut lire L’interoralité caribéenne pour voir comment l’œuvre est fournie et repose sur le détail et l’explication minutieuse, pas-à-pas qui happe le lecteur, s’impose à lui comme un indispensable outil de connaissance éclairante. Ainsi, par une riche démonstration qui se nourrit des apports de nombreux champs de recherche en sciences sociales et humaines allant de la philosophie, à la linguistique, aux sciences du langage, à l’histoire, la psychologie, la sociologie, l’anthropologie culturelle et bien d’autres encore, Hanétha Vété-Congolo démontre avoir retrouvé le souffle spirituel et philosophique indomptable de l’Africain dans le conte. Le conte relève de valeurs et d’une pratique littéraire insondablement ancestrale, du fait des millénaires négro-africains de sa parolisation. C’est qu’en bons négriers parfumés en monstres sanguins, on a déporté de la marchandise humaine sur mers effroyables de deuil, au déclin de cimetières aquatiques. C’est qu’en bons mercantilistes d’identité, on a déporté le Noir dans un univers plantationnaire sans cœur. Géographiquement et culturellement profondément déconnecté de la chaleur de son site originel des premiers jours de la création où il jouissait de sa pleine identité, d’une rayonnante liberté métaphysique et charnelle.

 

C’est aussi pourquoi, comme nous l’avons dit, Hanétha Vété-Congolo a sujet de dire « l’esclavagé » et non l’esclave. Nul ne naît esclave. C’est qu’en bons tortionnaires irrépentis de l’Histoire, on a parachuté, sous les fers, de belles créatures dans des plantations de chagrin où ils devaient désespérément endurer les affres édictées par des tortionnaires cardinaux en grâce épidermique. C’est qu’en voulant avaler, voire, ingurgiter tout le lucre de la terre, on a troqué le statut de l’espèce humaine contre celui d’une bête de somme. À juste titre, Comme bien d’autres avant et après lui, Bruno Blum, dans son ouvrage BOB MARLEY, le reggae et les rastas, au prétexte d’épiloguer sur le rastafarisme, remonte l’histoire de l’africanité et en conclut que l’esclavage avilit et rabaisse, non seulement, l’esclavagé, mais aussi, l’esclavagiste. En effet, il n’y a qu’une bête qui puisse avoir les ressources psychiques pour bestialiser une autre bête ; il n’y a que l’homme qui a perdu son humanité qui puisse réduire ou ravaler, à l’état de sous-homme, son semblable humain.

 

C’est malheureusement, pour l’Humanité, les conclusions qui se donnent à tirer, inhéremment à cette page nauséabonde du vécu de l’Homme. C’est que, parce qu’on s’est cru fort, on a voulu jauger sa force en effaçant, du moins, en tentant d’effacer son Autre. La force n’est pas essentiellement destinée à agresser mais, de préférence, à créer, à inventer, à travailler sainement, pour faire avancer les choses, pour un mieux-être du monde. C’est que, parce qu’on a voulu imposer l’idée d’une civilisation prétendument universelle, on a tenté de museler son Autre, de sorte à tenter d’en faire un animal domestique, un être virtuel de complicité servile.

 

 

Le conte caribéen, la force métaphysique d’une vision civilisationnelle

 

 

Toutefois, monstrueusement éloigné de ses bases patrimoniales, et quasi-déshumanisé, certes, on a oublié que l’esclavagé portait en lui son savoir et un signe suprêmes, le conte, trésor immatériel difficilement esclavageable, lui. C’est ce que démontre, avec beaucoup de brillance, Hanétha Vété-Congolo. Son texte, édifiamment massif, nous a édifié, massivement. Le conte caribéen, selon ses investigations, comporte le souffle, non seulement, distinctif, mais aussi, signifiant de l’ambiance, de la mentalité, du décor et de la cosmogonie négro-africaine. Cette intimité vitale africaine, le conte en est artistiquement et philosophiquement solidaire, au nom de l’illusion référentielle propre à toute création vraisemblable.

 

Décisivement, l’Africain de la plantation américaine, fait de ce genre oral un espace de méditation sur le sort de la communauté, un miroir de correction du visage éthique, et ce, dans le prolongement du mot de Stendhal au sujet du roman, sa contrepartie littéraire dans la civilisation moderne écrite (« Le roman est un miroir qui se promène le long d’une route »), une érudition universitaire, une sagesse de vie, une force philosophique à défier quelque contrariété réfractaire de l’existence. En réalité, le conte négro-africain est l’espace de la liberté d’expression mais aussi l’indicateur et le fait d’une résiliente métaphysique où se consignent l’Histoire, le présent et les aspirations de la communauté, où se dénoncent les injustices et inégalités raciales et sociales, où s’inscrit le pacte communautaire à l’enseigne du U’buntu chez les ethnies soxa et zulu d’Afrique du Sud. Une telle fortune littéraire, dotée d’une dialectique à soumettre le temps, a servi de catharsis psychanalytique à l’esclavagé négro-africain empêtré dans l’univers plantationnaire où les rapports avec l’esclavagiste blanc ne sont pas de l’ordre du ti kozé ou échange verbal plaisant, mais, malheureusement, d’une tonicité belliciste, haineuse et dégradante de la parole-feu, donc, sous la forme du koutdjèl ou dispute.

 

Ce n’est peut-être pas en vain que dans les contes créoles, on retrouve la typologie des personnages africains : celui que l’auteur nomme fouben, terme paronyme de « fourbe » mais renvoyant aussi au contournement audacieux et inattendu, littérarisation symbolique du lapin, animal de ruse ; l’Anansi, T-Malice ou Jicotea. À quelques variances phonétiques ou orthographiques près, on y retrouve les noms de personnages principaux des contes africains empruntés au monde animalier : « Anansi » viendrait de « Ananzè » chez les peuples Akans de Côte d’Ivoire et du Ghana, littérarisation symbolique de l’araignée, personnification de la victoire par l’intelligence du plus faible au détriment du plus fort incarnant, très souvent, l’axe de l’oppression. En Côte d’Ivoire, précisément, ce personnage de conte est appelé « Kacou Ananzè ». Comme signifié plus haut, « fouben » viendrait du français « fourbe », langue officiel de la plupart des anciennes colonies ayant impacté la Caraïbe. Le conte, sans aucun doute, est la contrepartie orale du roman, du fait que, selon un profil de langage prosaïque, il met en scène la vie quotidienne.

 

Tout se passe comme si, l’Africain, dans un état d’esprit de poétisation politique habile, transfère ses réalités propres au monde animalier sans que ce dernier ne perde, pourtant, les unités minimales de signification fonctionnelles. Le Négro-africain est poète et, de ce fait, il est porté vers la brisée des barrières entre les étants, à l’effet d’une fusion entre l’être, le phénomène et les choses. Car, la poésie, pendant qu’elle est créatrice, elle est aussi résistance, refus du néant et du massacre annoncé de l’Homme. Ainsi, le conte négro-africain n’est pas nécessairement de la poésie mais un état d’esprit de poésie et de philosophie. Sous une forme de représentation expressive, il souscrit à une sorte d’auto-détermination en vouant aux gémonies et dans une verve marxiste bien avant l’heure de celle-ci, l’action inhumaine de la classe bourgeoise, celle de l’oppresseur, à l’encontre de la classe prolétaire, celle de l’opprimé. On en comprendrait que la société négro-africaine de la plantation, en fragilisation physique manifeste et comme si elle se sentait en passe à venir d’effacement métaphysique, est/était communautariste : « Prolétaires de tous pays, unissez-vous. », a dit l’idéologue de la doctrine.

 

C’est tout le sens du moule de l’Oralité dans lequel Hanétha Vété-Congolo inclut le conte caribéen et dont elle est elle-même civilsationnellement originaire. Dans cette logique, le conte n’est que le support littéraire de l’Oralté qui, elle, désigne toute une vision du monde, un mode d’existence, l’esprit fondateur d’une civilisation communautariste qui intègre le destin particulier au sort collectif, mieux, au sort du collectif, fictionnellement cumulé dans la littérature du conte. On y élabore les projets de société de la communauté, on y exprime les défis à surmonter, les enjeux des combats à mener, l’éthique affranchissante de la vie, on y plébiscite les valeurs morales et intellectuelles, on y conspue le mal, l’ineptie et la sottise, on y célèbre la victoire du bien sur le mal consubstantielle à la célébration du héros, on y déplore le règne éphémère du Mal, et ce, par les rôles divergents d’animaux, de démiurges, d’Êtres surnaturels, provoquant une évasion qui remplit rhétoriquement la fonction de distanciation. Le sujet, ici, la conscience sociale, se démarquant de l’objet pour l’appréhender analytiquement.

 

Ce faisant, le conte est gage d’émancipation pour l’esclavagé dont le péril né des traitements de servitude, se trouve résorbé. C’est toute cette éruption d’enseignements que l’auteur de L’interoralité caribéenne distille à travers deux parties, méthodologiquement bien relevées. La première, « Propositions théorétiques et métaphysiques » est une spéculation critique et métaphysiciste, cohésive sur les concepts, pêle-mêle, de mot caribéen, d’esthétique et intellection, de religion chrétienne, de Négritude, de travail de l’Africain, d’interoralité, de mémoire, d’archéologie du conte caribéen, de conte africain et ses thèmes, d’image mentale, de style du conte. La deuxième partie, « Herméneutique du texte interoral », développe illustrativement et analytiquement les termes et les thèmes de comportement de l’action, de la transposition de l’Afrique, de merveilleux, de modèle africain incluant celui du Nègre caribéen, de typologie de personnages animaux, d’Europe afro-caribéanisée, de proscription, de la mission des dieux.

 

 

Une esthétique de distinction

 

 

Clairement, dans son analyse du conte caribéen, Hanétha dégage un style différent de celui des structuralistes russes comme on en voit chez Vladmir Propp et Denise Paulme. Tout simplement, transcendant la structure du conte, pure façade d’une diégèse savante, le chercheur martiniquais en élabore les codifications gestuelles et symboliques incluant la scénographie, l’histoire, la chanson, la danse… Cette chaleureuse chorégraphie contée à l’enseigne négro-africaine, est l’émanation du paradigme trinôme Conteur/Public/Conte, et édicte la conception que le Caribéen ou le Négro-africain a de l’Esthétique ou de la Beauté. Forcément, la vision négro-africaine de l’Esthétique, du fait qu’elle connecte plus ou moins la psychologie baroque, est solidaire de liberté.

 

Explicitement, l’Art est Désir. Et le Désir agite et bouleverse la Raison qui ne peut le contenir ; l’art, dans sa plénitude sémantique et philosophique, est débauche, c’est-à-dire, démesure, licence. Ainsi, l’épanchement presqu’excessif de ses désirs, le Négro-africain y trouve de la spiritualité constructive : l’Homme est tiré de la nature, et la nature retourne ou se réfugie en l’Homme. Donc, la débauche, esthétiquement expressive, est encline à épouser l’ambiance de l’Univers, à l’effet d’une interpénétration fusionnelle, apte à reconstituer le microcosme universel interchangeable à l’Unité de la Création. Ce n’est pas en vain que la créolisation a pour fondement l’Afrique. En d’autres termes, l’ouvrage montre que, tel un tour de force et comme une garantie d’un certain équilibre axiologique et ontologique pour l’être humain caribéen, l’Afrique a remporté l’enjeu des défis culturels, éthiques et philosophiques de la créolisation, phénomène de peuplement mélangé, sinon, coloré de la Caraïbe, espace continental d’Amérique formant un arc de cercle de 3600 Km, allant de l’archipel des Bahamas aux îles trinidadiennes. La transposition des contes africains ne relève pas d’un phénomène simple ou tout simplement spontané mais procède d’un appareillage, d’une procédure et d’une disposition métaphysique complexes éveillés par les enjeux vécus dont le principal est la mort de l’humanité.

 

Tout ce système de l’Africain est mis au service de ladite humanité en danger de mourir par les coups de boutoirs inhumains du racisme de la plantation. Vété-Congolo nous invite à considérer ce tour de force et à en voir toute l’importance, tout le sens. Du XVIème au XXIème siècle, la Caraïbe fut et est peuplée par des hispanophones, des néerlandophones et autres Européens, des locuteurs de langues indiennes, qui migrèrent en l’espace géographique laconiquement indiqué. Cependant, comme le signifie si bien l’auteur, à l’origine,« ce sont les Africains qui, numériquement plus nombreux et culturellement très actifs, ont africanisé l’espace, lui donnant ainsi son caractère distinctif. » Indubitablement, dans cette action culturelle, le conte, valeur identitaire négro-africaine hautement distinctive, revendique un rayon important. Avec beaucoup de maladresse peut-être, on dira, béatement, que l’esclavagé a triomphé. Cicéron avait bien perçu cette lubie de l’Histoire des contacts entre civilisations quand il affirmait : « Rôme s’est imposée à Athènes par la force mais Athènes a imposé sa civilisation à Rôme. » Autrement dit, la force physique, avec sa déclinaison flatteuse que représentent les armes, n’est jamais longtemps dominatrice.

 

C’est plutôt la culture qui a la force de dominer intellectuellement et, donc, d’avoir un effet de coercition sur l’Histoire. On en infère la notion de la dialectique du maître et de l’esclave, savamment développée dans phénoménologie de l’esprit d’un certain Hegel qui, malencontreusement, a des réflexes langagiers archaïques pour l’Afrique. En arguant son savant concept, Hegel s’imaginait-il un seul instant qu’il étalait ainsi prophétiquement le sort des rapports interraciaux ? L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité, opportunément, constitue tout un programme en participant brillamment à remettre à la surface de la conscience universelle la vérité hégélienne.

 

Sans nul doute, dans l’esprit de l’auteur, les contes caribéens sont le nouveau visage, mieux, la version sublimée des contes négro-africains proférés par les Africains déportés en Amérique. Bien évidemment, il est de mise les aléas de modifications, nés de la langue nouvelle, sans doute, du temps et des facteurs du nouvel environnement, peut-être, en tous cas, de fluctuations historico-sociologiques. Dans le conte caribéen, l’on peut distinguer, donc, un phénomène morphologique fort complexe par le biais de codes, symboles et images, mais aussi par la coprésence d’un ou de plusieurs contes, de segments différents d’un même conte type africain, ou de segments de contes types africains différents. En plus de ses particularités métaphysiques, voilà l’une des particularités physiques de l’interoralité du conte caribéen. Avec justesse, le folkloriste américain Charles Lincoln Edwards dans Bahamas songs andstories, le démontre et Hanétha Vété-Congolo de l’invoquer si lucidement. Une autre particularité à laquelle l’auteure accorde une importance également cruciale, se manifeste par la présence du conte européen à l’intérieur du système de contes caribéens.

 

Une présence européenne afro-caribéannisée sous le procès métaphysique de l’Africain. Ainsi, un conte caribéen peut aussi être formé de segments de contes africains et de segments de contes européens à la fois. La valeur esthétique de cette particularité du conte caribéen n’est pas négligeable. Le conte caribéen est un inter-conte. L’auteur nous montre qu’un conte caribéen déjà fait de plusieurs parties de contes africains peut aussi contenir des parties de contes européens. La créativité est à son comble dans une plantation qui veut l’interdire et c’est dans la signification de ce phénomène interdit mais bien produit, un ‘pied de nez’ comme le dit l’auteur, qu’il faut chercher sa valeur pour l’humanité. Le beau répond au laid et l’esthétique devient une réponse éthique inouïe à la volonté affichée et soutenue de ladite plantation à rendre l’Africain laid. L’auteur montre ainsi comment se présentent deux enjeux inter-liés pour l’espace des Caraïbes qu’on veut plonger dans des ténèbres mais qui résiste avec ce que l’humain a de plus humain : son éthique, son esthétique.


 

 

Un art de titre

 

 

 

C’est pourquoi, nous nous sentons impressionné par le titre de l’ouvrage, lequel titre nous semble briller d’une intelligibilité poético-philosophique : L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité ; il y a ici que le néologisme interoralité attire l’attention. Ensuite, l’idée du conte y apparaît, non sous la forme d’un nom commun ou substantif mais, plutôt, sous la forme d’un participe passé hypostasié, ici, pris comme adjectif qualificatif. L’entité qu’il qualifie, c’est « le mot », plus petite unité distinctive d’une structure linguistique et synecdoque du récit ou de parole. Mais l’auteure conçoit aussi le mot comme symbole de signifiance démarquant les choses humaines les plus distinctives et inaliénables.

 

C’est la raison pour laquelle, elle prête autant attention aux phénomènes de prise de parole dans la plantation, lieu où la parole dominante est néantisante pour l’Africain. Le sens donc de la parole du conte caribéen s’adjoint à son esthétique pour contredire la parole dominante et ainsi, ce tout formule une éthique qu’à première vue, il n’avait pas été permis d’envisager tant le contexte en était à la déchéance de l’Homme. Le conte, donc, serait le point focal ou la manivelle ouvrière de l’identité victorieuse mais aussi du positionnement philosophique de l’Africain, martyr-légendaire de vicissitudes avilissantes de l’Histoire. Il s’inscrit, de cet art synthétique, que la formulation du titre relève d’une grande virtuosité linguistique. Ce n’est pas si étonnant, Hanétha Vété-Congolo est poète, et elle en est de confirmée.

 

Donc, l’esclavagé a aussi et en plus travaillé pour la Parole propre, la parole humaine, inclusive, expansive, la Parole éthique. Celui dit « esclavagé » a triomphé. Mais ! On ne commente pas une victoire ! On la fête : tambourinaires en verve rangée, mamelles étincelantes en procession festive, fusées de sonorités flûtistes couvrant l’atmosphère…Bêtes et volaille en immolation folâtre… Mets d’arôme monumental en taille religieuse… Pépins de fêtards guillerets par foules virtuoses… chorale de voix ravisseuses de ciel… Artistes paroliers-conteurs en perte d’haleine… Donc, l’Afrique a triomphé !

 

Lettre n°12 | Critique & réception | Revue cultuelle d'Orient et d'Afrique

 

 

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Pour citer cet article


Emmanuel Toh Bi, « Le conte interoral caribéen : une visée humanisante », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Premier colloque international & multilingue de la SIÉFÉGP sur « Ce que les femmes pensent de la poésie : les poéticiennes » & Lettre n°12, mis en ligne le 21 novembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/11/conte-caribeen.html

 

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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 14:54

              

Critique

 

De l'épître à l'ontologie du bleu ou « perdre pied »

et « Drôle de pratique que l'écriture »

dans Vingt-cinq os plus l'astragale de Barbara Polla

 

 

 

Dina Sahyouni

Directrice de la publication de la revue LPpdm

Présidente de la SIÉFÉGP

Blog officiel : http://pan.blogs.nouvelobs.com/

 

 

 

 

 « Perdre pied,  je le fais constamment. » (Barbara Polla, Vingt-cinq os plus l'astragale, éd. Art & Fiction, 2016, p. 77) «  L'hétéroclite, bricolage nécessaire à la représentation du féminin ? La femme créatrice se reconnaît-elle dans cette figure composite cachant dans le moindre de ses mouvements, dans ses poses dans son port dans toutes ses attitudes l'artifice qui préside à sa naissance ? – Michèle Ramond encore. Never drink from the glass of a limping man. » (ibid., p. 90), « Dormir ensemble est la pire des séparations » le parfum d'Ourgada. Odeur de jacques. Ou de casablanca. » (ibid, p. 93), « Un deuil en forme de coup de pied. Je porterai le deuil en bleu. […] et peut-être vais-je peindre en bleu turquoise mes pieds à moi. » (ibid., p. 105), « L'absence définitive est le seul vrai chagrin d'amour. Celui que Barbe Bleue cherche désespérément à éviter, sans issue.) (ibid., p. 106),  « Que la nuit vous soit douce, à vous lecteurs ; si vous êtes arrivés jusqu'ici, avec moi, au bord de cette rivière, merci. » (ibid., p. 108), « Merci à vous aussi compagnons de mes nuits » (ibid., p. 109)

 


 

Le journal intime Vingt-cinq os plus l'astragale signé Barbara Polla paru en avril dernier aux éditions Art & Fiction illustre merveilleusement bien la création littéraire contemporaine des femmes qui reconfigure les genres et les formes littéraires connus. L'élan créatif extrêmement promoteur des écritures contemporaines des auteures confirme aussi leur force indéniable de penser l'indicible lorsqu'il s'agit d'esquisser une étude psychique et sociale des positions éthiques propres à nos sociétés contemporaines où les expressions de l'individualité et de l'altérité dans l'écriture de soi déploient toutes leurs dimensions philosophiques, éthiques, culturelles et politiques.

 

Dire le soi, l'autre, la vie, l'écriture, la peinture, le bleu, le handicap, la maladie incurable, le corps aimé, le corps souffrant, la mort et le suicide deviennent des terrains glissants et intouchables si l'on n'accepte pas de « perdre pied » à l'instar des artisans artistes de la vie tels la diariste et certains de ses protagonistes (Jacques et Louise) dans ce récit, non pas auto-fictif de soi mais de la vie. Ce journal bref et dense concentre et réinvente certains aspects de plusieurs formes et genres littéraires parmi lesquels figurent le journal intime, le témoignage, l'autofiction, les mémoires, les pensées, le récit, l'aveu, l'essai et plusieurs genres lyriques... Par exemple, l'aveu moderne comporte en général au moins un récit d'une confession qui s'apparente à une forme de faute morale dont on veut se défaire comme c'est le cas de la fameuse scène de l'aveu dans La Princesse de Clèves de Mme Lafayette ou dans certains passages des Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Or dans cet ouvrage de Barbara Polla, l'aveu se transforme en une déclaration d'amour adressée aux protagonistes du journal, aux lecteurs, aux ancêtres admirés, à la mort, à la vie, au corps souffrant, au suicidé, aux arts, aux villes Paris, Venise (et leurs fantômes) et surtout à autrui puisqu'il n'est que l'expression de la vie. L'aveu n'est plus une manifestation du remords issu d'un lourd secret mais un hymne à la vie (cf. Voir par exemple certaines citations présentes ci-dessus).

 

Barbara Polla nous offre une œuvre « hétéroclite », composée de dix chapitres, nourrie de ses amours, de ses expériences, de ses choix culturels et éthiques puis narrée en poésie vécue. Si cet ouvrage comporte, comme beaucoup d'autres productions livresques, quelques imperfections et des idées qui pourraient choquer quelques individus, nous avons choisi de n'écrire que sur ses aspects forts.

Dans cette épître, dans ce bref essai empirique, qui traite entre autres des thématiques philosophiques liées au vécu, à l'expérience artistique, à la philosophie des arts ou à la création et aux relations qu'entretiennent les arts entre eux, nous explorons, dans cet article, deux percepts-concepts divergents (en apparence) qui représentent à la fois le fil conducteur et le nœud narratif de l'œuvre. Ils sont exprimés par la diariste sous plusieurs formes parmi lesquelles nous citons : l'aparté, l'adresse au public, l'adynaton, le dialogue, l'anaphore, l'épiphanie, l'épître, le blason, le collage, le deixis, le descort, l'aphorisme, l'hommage, le témoignage, la citation, l'écholalie, la répétition, l'énumération, l'écriture artiste, l'analepse, la synesthésie et la litanie.

 

Oui, la litanie de l'être en « vague à l'âme », hanté par ses absents-présents, seul sur son radeau voguant en plein océan et tentant de « SURvivre » (ibid., p. 32) : une litanie ontologique du bleu, et ce bleu de Barbara Polla est celui de l'encre, celui de la peinture, celui de l'écriture, celui de la mort, celui du ciel, celui du sang, celui de la mer, celui de la matrice, celui de l'âme, celui du corps et celui de la vie.

 

Le premier percept-concept est donc la formule de « Perdre pied ». Cette expression figée est assez récurrente, banale dans le langage quotidien et dans les productions culturelles, prend une autre dimension chez Barbara Polla. Elle devient un principe esthétique puis vital de « la créativité » (dans la création littéraire et artistique) (ibid., p. 75). Le « perdre pied » artistique de Jacques n'est pas juste une esthétique de la créativité poétique et de l'authenticité artistique de son auteur mais une des philosophies de l'art, de l'écriture et de la vie (ibid., pp.75-76). L'écriture (picturale) est le terrain de ce « perdre pied ». Elle est aussi est un acte de vie, voire l'expression même de la vitalité de la vie traduite par ses forces créatrices indomptables en nous.  Ce « perdre pied » est ainsi foncièrement lié aux autres formules récurrentes du livre :  « Drôle de pratique que l'écriture  » et le « parfum d'Ourgada » (odeur de Jacques)... Ce « perdre pied » (ou se lâcher prise, ne plus rien contrôler, laisser l'inspiration parler en soi, guider nos pas) va à l'encontre des idéologies dominantes de nos sociétés contemporaines où règnent le calcul, la compétition, la performativité et le self control. Par ailleurs, ne pas perdre pied c'est prendre le risque de se suicider ou de mourir sans être physiquement mort (ibid. pp. 57-65). Dans une missive au suicidé Stig Dagerman (ibid. pp. 57-65) et dans ses dialogues avec ses absents-présents, tous ces êtres vivants et morts qui nourrissent son être de leurs créativités et esthétiques, la diariste célèbre la vie et détaille des arguments philosophiques, éthiques et esthétiques en faveur de la vie. Le vocabulaire scientifique de son métier de médecin rejoint celui de la galeriste d'art afin de donner sens aux expériences philosophiquement empiriques de la vie. Et quand elle frôle la mort, il ne lui reste que l'amour de la vie comme ultime commencement.

 

Or, être à l'instar des poètes, un(e) funambule (cf. Jean-Michel Maulpoix, "Le danseur de corde. Portrait du poète en funambule" et  Françoise Urban-Menninger, "Éternelle Funambule" ) est une des manifestations du percept-concept « Perdre pied » de Barbara Polla. Perdre pied est aussi se transformer en poète peintre/peintre poète amoureux de l'altérité comme l'exprime tour à tour le protagoniste Jacques (dans ses discours rapportés) et la narratrice (ex. : « L'esthétique comme seconde par rapport à la poétique. Comme dans Une halte dans le désert de Brodsky. Mais ici l'esthétique et la politique liées, l'ennemi extérieur alliés pour toujours, le cheval et son cavalier. » (Barbara Polla, Vingt-cinq os plus l'astragale, op.cit. p. 43, voir aussi, p. 82 pp. 104-105).

 

Quant au deuxième percept-concept « Drôle de pratique que l'écriture », formule hantée par l'ironie, Barbara Polla construit une matérialité corporelle propre à la langue, à l'écriture, à la peinture, à la vie, à la mort et au bleu au travers de sa litanie répétitive, inlassablement affirmée et méthodiquement argumentée tout au long du livre.

 

« Drôle de pratique que l'écriture. Oui je l'ai dit déjà. Les mots se dérobent sous mes pas. Je voudrais inventer une nouvelle langue, une nouvelle langue à la fois lunaire et martienne, une langue dans laquelle je puisse te dire, à toi cet inconnu, l'effroi de t'aimer. Une langue dans laquelle je puisse te dire, Jacques, que quand je pose légèrement ma main sur ton ventre hypersensible et prêt à explorer, il me semble entendre moi aussi avec la pulpe de mes doigts le grésillement des cellules cancéreuses qui se divisent, je sens la tumeur et les fèces mélangées dans ton ventre. » (ibid., p. 89)

 

En effet, l'écriture, qui est un média naturel employé par l'homme pour transmettre, célébrer, communiquer et s'individualiser, représente à la fois un des actes fonctionnels les plus artificiels et les plus ancrés dans l'évolution culturelle des humains. À l'instar de la peinture (une sorte de pictogrammes), l'écriture signe le passage de la technique fonctionnelle propre à la survie aux techniques de la représentation artificielle et symbolique du monde.

 

Or, si l'écriture est "bleue" (voir p. 10), comme le constate Barbara Polla, elle est aussi  « le bleu de l'âme » et « le poème bleu » (cf. Françoise Urban-Menninger), les « jambes bleues » (qui montent vers le ciel) chez Jacques (qui veut peintre comme l'on écrit), « la mer »  dans Une histoire de bleu de Jean-Michel Maulpoix et « Bleue » dans Lettres à Bleue d'Aurélie-Ondine-Menninger, par conséquent, l'écriture est la matrice bleue, la mu(s)e de la vie... Chez les humains, le bleu est ontologiquement le symbole de la mort et de la vie puisqu'il nous rappelle simultanément la couleur du ciel mais aussi la couleur des corps morts et celle des veines et des artères... "Écrire" renvoie donc à "vivre", à une pratique presque archaïque de célébration de la vie à l'instar de la peinture. Le bleu est la mue de la vie.

 

Les points communs de ces deux percepts-concepts chez Barbara Polla, ce sont ainsi le bleu, les pieds et la litanie anaphorique. Cette trinité de points communs est innée chez les poètes, les musiciens, les peintres et les artisans artistes de la vie. Les "pieds bleus" de Jacques peints par Barbara Polla comme les notes bleues, "les pieds détachés" d'Éric Dubois, les "souliers blessés" d'Arthur Rimbaud (cités par l'auteure) et les pieds "bleus", de la métrique poétique des êtres funambules sont le métronome intérieur, le cœur... de l'humanité.. Si les "pieds bleus" en musique sont des notes bleues exprimant entre autres la tristesse et le silence, les "pieds bleus" en poésie représentent souvent le lyrisme, voire le métronome, le battement du cœur ou la mesure de tout rythme en poésie...

 

« Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Alors, perdre pied. Bain de sang et bain scatologique. Tu rêves encore ? La boue est bleue. Il faut constamment accepter de perdre pied pour préserver le territoire de la créativité. […] Moi, j'ai peint tes pieds en bleu. » (Barbara Polla, Vingt-cinq os plus l'astragale, op.cit., p. 75)

 

Ce qui distingue également cet essai classé journal intime des autres, ce sont les traits suivants : sa densité, sa philosophie empirique et la pluralité des sens de ses énoncés. Et si « philosopher, c'est apprendre à mourir » selon Montaigne, Barbara Polla nous apprend dans Vingt-cinq os plus l'astragale à vivre, à se transmuer en se délestant de tout sauf de l'amour de la vie.

***

Voir aussi : « Barbara Polla, Vingt-cinq os plus l'astragale aux éditions Art & fiction, 2016 »

 

Pour citer ce texte

Dina Sahyouni, «  De l'épître à l'ontologie du bleu ou "perdre pied" et "Drôle de pratique que l'écriture" dans Vingt-cinq os plus l'astragale de Barbara Polla »Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°8 [En ligne], mis en ligne le 12 juillet 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/2016/07/astragale-Barbara-Polla.html

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