21 novembre 2017 2 21 /11 /novembre /2017 14:36

 

Premier colloque 2017-2018 | IV – Poésie hors ses frontières

 

 

 

Le conte interoral caribéen :

 

 

 

une visée humanisante

 

 

 

 

Emmanuel Toh Bi

Maître de conférences

Université de BOUAKÉ Côte d’Ivoire

Écrivain-poète, concepteur de l’IVOIRONIE

 

 

 

© Crédit photo : 1ère de couverture illustrée.

 

 

 

Hanétha VÉTÉ-CONGOLO, L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité, vers un traité d’esthétique caribéenne, Saint-Denis, Éditions Connaissances et Savoirs, 2016, 510 p., EAN 9782753903746

 

 

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Théorie et glose liminaires

 

 

Si l’Afrique veut exister dans le concert des sciences et des littératures, elle devra impérieusement initier la critique innovante de sa Parole intrinsèque, celle non encore affadie par les prétentions épineuses d’un savoir étranger. C’est ce que semble avoir compris si brillamment Hanétha Vété-Congolo en entreprenant la réalisation de L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité. Il s’agit d’Afrique, mais d’une Afrique hors Afrique : une Afrique caribéenne. Une telle initiative intellectuelle et universitaire est le refus d’un asservissement philosophique dont les postulats sont racialisés et qui prennent racine dans les méandres d’une histoire négatrice, semblant débiter des volutes d’imprécations sur le martyr-Afrique. La parole, c’est l’esprit, c’est l’âme. C’est la liberté de création, c’est la création elle-même. C’est l’existence inaliénablement souveraine, insoumissible.

 

On peut dompter le corps ou l’être-enveloppe à l’issue d’une victoire militaire, mais tant qu’on n’a pas dompté ce souffle spirituel, du reste, indomptable, qui est en l’être, on ne peut se targuer, du moins, pas très longtemps, d’avoir nié ou phagocyté indiscutablement une culture au profit d’une autre qu’on tiendrait pour absolue. Ainsi, dans le brouhaha de paroles émises dans le contexte de la plantation caribéenne, paroles deshumanisantes très promptes, très nombreuses et audibles, surtout, énoncées par le dominant, quelle Parole et quel choix de paroles pose donc le dominé ? Cette question est importante puisque le dominé, dans les travaux qui lui sont consacrés, est généralement décrit comme dépourvu de toute possibilité de réponse signifiante. Toutefois, dans l’ouvrage d’Hanétha Vété-Congolo, l’Africain qui, dans la plantation, est, en effet, ordinairement symbolisé par le travail simple du corps, est mis en lumière sous un autre jour, un jour qui rencontre souvent la résistance de beaucoup d’entre nous, refusant de remettre en cause le statu quo et l’angle limité concernant ladite représentation admise de l’Africain esclavagé.

 

Cette nouvelle lumière sous le jour duquel il est présenté signale le complexe travail de l’esprit pour l’éthique et l’esthétique. Voilà la perspective de réflexion d’Hanétha Vété-Congolo, que nous avons pu discerner au parcours de son Interoralité caribéenne. Ceci, mais aussi tant de nouvelles propositions, notamment, dans le domaine de la terminologie. Les manières de parler de l’Africain sont consacrées et l’auteur s’emploie aussi à les déconsacrer pour imposer des termes plus justes en tout cas, qui remettent les pendules à l’heure et portent profondément sur le sens. Le pouvoir du mot dans la vie humaine, le mot qui fait ou qui défait, qui organise et structure, qui soumet ou libère, est l’espace au sein duquel Hanétha Vété-Congolo mène sa réflexion. Elle en saisit toute l’importance et affirme que c’est cela, le mot, qui a été l’enjeu le plus élevé de l’histoire de la colonisation de la Caraïbe. Elle propose donc qu’on ne dise plus « esclave » mais « esclavagé » car, comme elle le démontre, l’intention du mot « esclave » est de construire les perceptions sur l’Africain et d’établir, de manière indélébile dans les esprits, une identité essentialisée de l’Africain. Ainsi, « esclave », de la perspective raciste veut dire que l’Africain est congénitalement fait pour le statut inférieur. Or, Hanétha Vété-Congolo nous dit que le terme « esclavagé », comme elle le conçoit, met plus l’accent, non pas sur l’Africain mais sur celui qui veut faire de l’Africain un être en dehors de l’humanité et imposer au monde entier ce paradigme de perception sur l’Africain.

 

Continuer à utiliser le mot esclave avance Hanétha Vété-Congolo, c’est permettre que cette vision de l’Africain se reproduise sans fin. Selon elle, il faut donc changer de sens et de terme. « Esclavagé » veut dire donc « qui a été réduit injustement par l’action d’une autre personne et sous la domination, à un statut social marginal ». Voilà qui fait réfléchir et qui va vers une démarche de transformation. Hanétha Vété-Congolo nous propose des corrections lesquelles, nous dit-elle, sont encore aujourd’hui indispensables tant nous continuons de fonctionner et de penser à partir de valeurs héritées de l’époque ou l’Africain, pour certains, ne valaient pas plus qu’une table ou une chaise. On n’a pas vraiment pensé et travaillé la question de l’apport philosophique de l’Africain dans la constitution de la Caraïbe. Partant, l’auteur, ajoute, apporte, corrige donc et elle remet en cause pour ouvrir vers d’autres pratiques, d’autres finalités, une plus grande justice.

 

 

À la recherche d’un souffle ontologique de la résistance

 

 

Il faut lire L’interoralité caribéenne pour voir comment l’œuvre est fournie et repose sur le détail et l’explication minutieuse, pas-à-pas qui happe le lecteur, s’impose à lui comme un indispensable outil de connaissance éclairante. Ainsi, par une riche démonstration qui se nourrit des apports de nombreux champs de recherche en sciences sociales et humaines allant de la philosophie, à la linguistique, aux sciences du langage, à l’histoire, la psychologie, la sociologie, l’anthropologie culturelle et bien d’autres encore, Hanétha Vété-Congolo démontre avoir retrouvé le souffle spirituel et philosophique indomptable de l’Africain dans le conte. Le conte relève de valeurs et d’une pratique littéraire insondablement ancestrale, du fait des millénaires négro-africains de sa parolisation. C’est qu’en bons négriers parfumés en monstres sanguins, on a déporté de la marchandise humaine sur mers effroyables de deuil, au déclin de cimetières aquatiques. C’est qu’en bons mercantilistes d’identité, on a déporté le Noir dans un univers plantationnaire sans cœur. Géographiquement et culturellement profondément déconnecté de la chaleur de son site originel des premiers jours de la création où il jouissait de sa pleine identité, d’une rayonnante liberté métaphysique et charnelle.

 

C’est aussi pourquoi, comme nous l’avons dit, Hanétha Vété-Congolo a sujet de dire « l’esclavagé » et non l’esclave. Nul ne naît esclave. C’est qu’en bons tortionnaires irrépentis de l’Histoire, on a parachuté, sous les fers, de belles créatures dans des plantations de chagrin où ils devaient désespérément endurer les affres édictées par des tortionnaires cardinaux en grâce épidermique. C’est qu’en voulant avaler, voire, ingurgiter tout le lucre de la terre, on a troqué le statut de l’espèce humaine contre celui d’une bête de somme. À juste titre, Comme bien d’autres avant et après lui, Bruno Blum, dans son ouvrage BOB MARLEY, le reggae et les rastas, au prétexte d’épiloguer sur le rastafarisme, remonte l’histoire de l’africanité et en conclut que l’esclavage avilit et rabaisse, non seulement, l’esclavagé, mais aussi, l’esclavagiste. En effet, il n’y a qu’une bête qui puisse avoir les ressources psychiques pour bestialiser une autre bête ; il n’y a que l’homme qui a perdu son humanité qui puisse réduire ou ravaler, à l’état de sous-homme, son semblable humain.

 

C’est malheureusement, pour l’Humanité, les conclusions qui se donnent à tirer, inhéremment à cette page nauséabonde du vécu de l’Homme. C’est que, parce qu’on s’est cru fort, on a voulu jauger sa force en effaçant, du moins, en tentant d’effacer son Autre. La force n’est pas essentiellement destinée à agresser mais, de préférence, à créer, à inventer, à travailler sainement, pour faire avancer les choses, pour un mieux-être du monde. C’est que, parce qu’on a voulu imposer l’idée d’une civilisation prétendument universelle, on a tenté de museler son Autre, de sorte à tenter d’en faire un animal domestique, un être virtuel de complicité servile.

 

 

Le conte caribéen, la force métaphysique d’une vision civilisationnelle

 

 

Toutefois, monstrueusement éloigné de ses bases patrimoniales, et quasi-déshumanisé, certes, on a oublié que l’esclavagé portait en lui son savoir et un signe suprêmes, le conte, trésor immatériel difficilement esclavageable, lui. C’est ce que démontre, avec beaucoup de brillance, Hanétha Vété-Congolo. Son texte, édifiamment massif, nous a édifié, massivement. Le conte caribéen, selon ses investigations, comporte le souffle, non seulement, distinctif, mais aussi, signifiant de l’ambiance, de la mentalité, du décor et de la cosmogonie négro-africaine. Cette intimité vitale africaine, le conte en est artistiquement et philosophiquement solidaire, au nom de l’illusion référentielle propre à toute création vraisemblable.

 

Décisivement, l’Africain de la plantation américaine, fait de ce genre oral un espace de méditation sur le sort de la communauté, un miroir de correction du visage éthique, et ce, dans le prolongement du mot de Stendhal au sujet du roman, sa contrepartie littéraire dans la civilisation moderne écrite (« Le roman est un miroir qui se promène le long d’une route »), une érudition universitaire, une sagesse de vie, une force philosophique à défier quelque contrariété réfractaire de l’existence. En réalité, le conte négro-africain est l’espace de la liberté d’expression mais aussi l’indicateur et le fait d’une résiliente métaphysique où se consignent l’Histoire, le présent et les aspirations de la communauté, où se dénoncent les injustices et inégalités raciales et sociales, où s’inscrit le pacte communautaire à l’enseigne du U’buntu chez les ethnies soxa et zulu d’Afrique du Sud. Une telle fortune littéraire, dotée d’une dialectique à soumettre le temps, a servi de catharsis psychanalytique à l’esclavagé négro-africain empêtré dans l’univers plantationnaire où les rapports avec l’esclavagiste blanc ne sont pas de l’ordre du ti kozé ou échange verbal plaisant, mais, malheureusement, d’une tonicité belliciste, haineuse et dégradante de la parole-feu, donc, sous la forme du koutdjèl ou dispute.

 

Ce n’est peut-être pas en vain que dans les contes créoles, on retrouve la typologie des personnages africains : celui que l’auteur nomme fouben, terme paronyme de « fourbe » mais renvoyant aussi au contournement audacieux et inattendu, littérarisation symbolique du lapin, animal de ruse ; l’Anansi, T-Malice ou Jicotea. À quelques variances phonétiques ou orthographiques près, on y retrouve les noms de personnages principaux des contes africains empruntés au monde animalier : « Anansi » viendrait de « Ananzè » chez les peuples Akans de Côte d’Ivoire et du Ghana, littérarisation symbolique de l’araignée, personnification de la victoire par l’intelligence du plus faible au détriment du plus fort incarnant, très souvent, l’axe de l’oppression. En Côte d’Ivoire, précisément, ce personnage de conte est appelé « Kacou Ananzè ». Comme signifié plus haut, « fouben » viendrait du français « fourbe », langue officiel de la plupart des anciennes colonies ayant impacté la Caraïbe. Le conte, sans aucun doute, est la contrepartie orale du roman, du fait que, selon un profil de langage prosaïque, il met en scène la vie quotidienne.

 

Tout se passe comme si, l’Africain, dans un état d’esprit de poétisation politique habile, transfère ses réalités propres au monde animalier sans que ce dernier ne perde, pourtant, les unités minimales de signification fonctionnelles. Le Négro-africain est poète et, de ce fait, il est porté vers la brisée des barrières entre les étants, à l’effet d’une fusion entre l’être, le phénomène et les choses. Car, la poésie, pendant qu’elle est créatrice, elle est aussi résistance, refus du néant et du massacre annoncé de l’Homme. Ainsi, le conte négro-africain n’est pas nécessairement de la poésie mais un état d’esprit de poésie et de philosophie. Sous une forme de représentation expressive, il souscrit à une sorte d’auto-détermination en vouant aux gémonies et dans une verve marxiste bien avant l’heure de celle-ci, l’action inhumaine de la classe bourgeoise, celle de l’oppresseur, à l’encontre de la classe prolétaire, celle de l’opprimé. On en comprendrait que la société négro-africaine de la plantation, en fragilisation physique manifeste et comme si elle se sentait en passe à venir d’effacement métaphysique, est/était communautariste : « Prolétaires de tous pays, unissez-vous. », a dit l’idéologue de la doctrine.

 

C’est tout le sens du moule de l’Oralité dans lequel Hanétha Vété-Congolo inclut le conte caribéen et dont elle est elle-même civilsationnellement originaire. Dans cette logique, le conte n’est que le support littéraire de l’Oralté qui, elle, désigne toute une vision du monde, un mode d’existence, l’esprit fondateur d’une civilisation communautariste qui intègre le destin particulier au sort collectif, mieux, au sort du collectif, fictionnellement cumulé dans la littérature du conte. On y élabore les projets de société de la communauté, on y exprime les défis à surmonter, les enjeux des combats à mener, l’éthique affranchissante de la vie, on y plébiscite les valeurs morales et intellectuelles, on y conspue le mal, l’ineptie et la sottise, on y célèbre la victoire du bien sur le mal consubstantielle à la célébration du héros, on y déplore le règne éphémère du Mal, et ce, par les rôles divergents d’animaux, de démiurges, d’Êtres surnaturels, provoquant une évasion qui remplit rhétoriquement la fonction de distanciation. Le sujet, ici, la conscience sociale, se démarquant de l’objet pour l’appréhender analytiquement.

 

Ce faisant, le conte est gage d’émancipation pour l’esclavagé dont le péril né des traitements de servitude, se trouve résorbé. C’est toute cette éruption d’enseignements que l’auteur de L’interoralité caribéenne distille à travers deux parties, méthodologiquement bien relevées. La première, « Propositions théorétiques et métaphysiques » est une spéculation critique et métaphysiciste, cohésive sur les concepts, pêle-mêle, de mot caribéen, d’esthétique et intellection, de religion chrétienne, de Négritude, de travail de l’Africain, d’interoralité, de mémoire, d’archéologie du conte caribéen, de conte africain et ses thèmes, d’image mentale, de style du conte. La deuxième partie, « Herméneutique du texte interoral », développe illustrativement et analytiquement les termes et les thèmes de comportement de l’action, de la transposition de l’Afrique, de merveilleux, de modèle africain incluant celui du Nègre caribéen, de typologie de personnages animaux, d’Europe afro-caribéanisée, de proscription, de la mission des dieux.

 

 

Une esthétique de distinction

 

 

Clairement, dans son analyse du conte caribéen, Hanétha dégage un style différent de celui des structuralistes russes comme on en voit chez Vladmir Propp et Denise Paulme. Tout simplement, transcendant la structure du conte, pure façade d’une diégèse savante, le chercheur martiniquais en élabore les codifications gestuelles et symboliques incluant la scénographie, l’histoire, la chanson, la danse… Cette chaleureuse chorégraphie contée à l’enseigne négro-africaine, est l’émanation du paradigme trinôme Conteur/Public/Conte, et édicte la conception que le Caribéen ou le Négro-africain a de l’Esthétique ou de la Beauté. Forcément, la vision négro-africaine de l’Esthétique, du fait qu’elle connecte plus ou moins la psychologie baroque, est solidaire de liberté.

 

Explicitement, l’Art est Désir. Et le Désir agite et bouleverse la Raison qui ne peut le contenir ; l’art, dans sa plénitude sémantique et philosophique, est débauche, c’est-à-dire, démesure, licence. Ainsi, l’épanchement presqu’excessif de ses désirs, le Négro-africain y trouve de la spiritualité constructive : l’Homme est tiré de la nature, et la nature retourne ou se réfugie en l’Homme. Donc, la débauche, esthétiquement expressive, est encline à épouser l’ambiance de l’Univers, à l’effet d’une interpénétration fusionnelle, apte à reconstituer le microcosme universel interchangeable à l’Unité de la Création. Ce n’est pas en vain que la créolisation a pour fondement l’Afrique. En d’autres termes, l’ouvrage montre que, tel un tour de force et comme une garantie d’un certain équilibre axiologique et ontologique pour l’être humain caribéen, l’Afrique a remporté l’enjeu des défis culturels, éthiques et philosophiques de la créolisation, phénomène de peuplement mélangé, sinon, coloré de la Caraïbe, espace continental d’Amérique formant un arc de cercle de 3600 Km, allant de l’archipel des Bahamas aux îles trinidadiennes. La transposition des contes africains ne relève pas d’un phénomène simple ou tout simplement spontané mais procède d’un appareillage, d’une procédure et d’une disposition métaphysique complexes éveillés par les enjeux vécus dont le principal est la mort de l’humanité.

 

Tout ce système de l’Africain est mis au service de ladite humanité en danger de mourir par les coups de boutoirs inhumains du racisme de la plantation. Vété-Congolo nous invite à considérer ce tour de force et à en voir toute l’importance, tout le sens. Du XVIème au XXIème siècle, la Caraïbe fut et est peuplée par des hispanophones, des néerlandophones et autres Européens, des locuteurs de langues indiennes, qui migrèrent en l’espace géographique laconiquement indiqué. Cependant, comme le signifie si bien l’auteur, à l’origine,« ce sont les Africains qui, numériquement plus nombreux et culturellement très actifs, ont africanisé l’espace, lui donnant ainsi son caractère distinctif. » Indubitablement, dans cette action culturelle, le conte, valeur identitaire négro-africaine hautement distinctive, revendique un rayon important. Avec beaucoup de maladresse peut-être, on dira, béatement, que l’esclavagé a triomphé. Cicéron avait bien perçu cette lubie de l’Histoire des contacts entre civilisations quand il affirmait : « Rôme s’est imposée à Athènes par la force mais Athènes a imposé sa civilisation à Rôme. » Autrement dit, la force physique, avec sa déclinaison flatteuse que représentent les armes, n’est jamais longtemps dominatrice.

 

C’est plutôt la culture qui a la force de dominer intellectuellement et, donc, d’avoir un effet de coercition sur l’Histoire. On en infère la notion de la dialectique du maître et de l’esclave, savamment développée dans phénoménologie de l’esprit d’un certain Hegel qui, malencontreusement, a des réflexes langagiers archaïques pour l’Afrique. En arguant son savant concept, Hegel s’imaginait-il un seul instant qu’il étalait ainsi prophétiquement le sort des rapports interraciaux ? L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité, opportunément, constitue tout un programme en participant brillamment à remettre à la surface de la conscience universelle la vérité hégélienne.

 

Sans nul doute, dans l’esprit de l’auteur, les contes caribéens sont le nouveau visage, mieux, la version sublimée des contes négro-africains proférés par les Africains déportés en Amérique. Bien évidemment, il est de mise les aléas de modifications, nés de la langue nouvelle, sans doute, du temps et des facteurs du nouvel environnement, peut-être, en tous cas, de fluctuations historico-sociologiques. Dans le conte caribéen, l’on peut distinguer, donc, un phénomène morphologique fort complexe par le biais de codes, symboles et images, mais aussi par la coprésence d’un ou de plusieurs contes, de segments différents d’un même conte type africain, ou de segments de contes types africains différents. En plus de ses particularités métaphysiques, voilà l’une des particularités physiques de l’interoralité du conte caribéen. Avec justesse, le folkloriste américain Charles Lincoln Edwards dans Bahamas songs andstories, le démontre et Hanétha Vété-Congolo de l’invoquer si lucidement. Une autre particularité à laquelle l’auteure accorde une importance également cruciale, se manifeste par la présence du conte européen à l’intérieur du système de contes caribéens.

 

Une présence européenne afro-caribéannisée sous le procès métaphysique de l’Africain. Ainsi, un conte caribéen peut aussi être formé de segments de contes africains et de segments de contes européens à la fois. La valeur esthétique de cette particularité du conte caribéen n’est pas négligeable. Le conte caribéen est un inter-conte. L’auteur nous montre qu’un conte caribéen déjà fait de plusieurs parties de contes africains peut aussi contenir des parties de contes européens. La créativité est à son comble dans une plantation qui veut l’interdire et c’est dans la signification de ce phénomène interdit mais bien produit, un ‘pied de nez’ comme le dit l’auteur, qu’il faut chercher sa valeur pour l’humanité. Le beau répond au laid et l’esthétique devient une réponse éthique inouïe à la volonté affichée et soutenue de ladite plantation à rendre l’Africain laid. L’auteur montre ainsi comment se présentent deux enjeux inter-liés pour l’espace des Caraïbes qu’on veut plonger dans des ténèbres mais qui résiste avec ce que l’humain a de plus humain : son éthique, son esthétique.


 

 

Un art de titre

 

 

 

C’est pourquoi, nous nous sentons impressionné par le titre de l’ouvrage, lequel titre nous semble briller d’une intelligibilité poético-philosophique : L’interoralité caribéenne : le mot conté de l’identité ; il y a ici que le néologisme interoralité attire l’attention. Ensuite, l’idée du conte y apparaît, non sous la forme d’un nom commun ou substantif mais, plutôt, sous la forme d’un participe passé hypostasié, ici, pris comme adjectif qualificatif. L’entité qu’il qualifie, c’est « le mot », plus petite unité distinctive d’une structure linguistique et synecdoque du récit ou de parole. Mais l’auteure conçoit aussi le mot comme symbole de signifiance démarquant les choses humaines les plus distinctives et inaliénables.

 

C’est la raison pour laquelle, elle prête autant attention aux phénomènes de prise de parole dans la plantation, lieu où la parole dominante est néantisante pour l’Africain. Le sens donc de la parole du conte caribéen s’adjoint à son esthétique pour contredire la parole dominante et ainsi, ce tout formule une éthique qu’à première vue, il n’avait pas été permis d’envisager tant le contexte en était à la déchéance de l’Homme. Le conte, donc, serait le point focal ou la manivelle ouvrière de l’identité victorieuse mais aussi du positionnement philosophique de l’Africain, martyr-légendaire de vicissitudes avilissantes de l’Histoire. Il s’inscrit, de cet art synthétique, que la formulation du titre relève d’une grande virtuosité linguistique. Ce n’est pas si étonnant, Hanétha Vété-Congolo est poète, et elle en est de confirmée.

 

Donc, l’esclavagé a aussi et en plus travaillé pour la Parole propre, la parole humaine, inclusive, expansive, la Parole éthique. Celui dit « esclavagé » a triomphé. Mais ! On ne commente pas une victoire ! On la fête : tambourinaires en verve rangée, mamelles étincelantes en procession festive, fusées de sonorités flûtistes couvrant l’atmosphère…Bêtes et volaille en immolation folâtre… Mets d’arôme monumental en taille religieuse… Pépins de fêtards guillerets par foules virtuoses… chorale de voix ravisseuses de ciel… Artistes paroliers-conteurs en perte d’haleine… Donc, l’Afrique a triomphé !

 

Lettre n°12 | Critique & réception | Revue cultuelle d'Orient et d'Afrique

 

 

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Pour citer cet article


Emmanuel Toh Bi, « Le conte interoral caribéen : une visée humanisante », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Premier colloque international & multilingue de la SIÉFÉGP sur « Ce que les femmes pensent de la poésie : les poéticiennes » & Lettre n°12, mis en ligne le 21 novembre 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/11/conte-caribeen.html

 

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2 décembre 2016 5 02 /12 /décembre /2016 16:48

 

Article du hors-série 2016

Parution imprimée le 30 décembre 2016

 

 

Les ingrédients du lyrisme

 

dans la poésie négritudienne

 

 

 

Emmanuel Toh Bi

Université de BOUAKÉ Côte d’Ivoire

 

 

 Introduction

 

La poésie n’a jamais cessé d’être autant une idéalisation du fait vécu qu’une idéalisation du fait linguistique. C’est que la célébration du langage, en tant qu’entité vivante, l’emporte sur celle de l’expérience existentielle dans le texte. À tout le moins, l’expérience indiquée ne peut y présenter un entrain idéalisé que lorsque le langage, souffle spirituel en l’artiste, expose, par le baromètre de la stylistique, des parures métaphysiques. C’est le propre du lyrisme qui envoûte le mot olympien du poète, qui en arrive, au bout d’un mécanisme alchimique, à proposer un monde imaginaire, contrepartie hautement intellectualisée de la réalité lucide.

Le lyrisme, théorie issue des sonorités de rêve de la lyre- de son littéralisme "lyre-isme", est la conséquence du poids des émotions intense du poète sur l’axe paradigmatique, celui de l’univers des mots, celui sur le terreau duquel tout locuteur sélectionne des mots pour les combiner en quelque syntaxe. En d’autres termes, le caractère émotionnel, onirique et non vraisemblable du langage poétique, au profil presque « handicapé », est le produit de la pesanteur de la vie psychique interne du poète sur la langue et sa structure simple.

Le fait est que la personnalité interne du poète ne nous semble pas être ex-nihilo, non plus en déconnexion avec ses schèmes culturels. Ses émotions internes, fussent d’ordre intellectuel, seraient le travail des impressions reçues par l’artiste dans le bain de son cadre socioculturel au cours de sa croissance, mieux, de son devenir. Il en hérite façons de penser, fantasmes, modes de perception, cosmogonies… Nous voulons arriver à la conclusion que le fait poétisé, ancrage des émotions du poète, est pour beaucoup dans le niveau du style ou de la qualité d’un texte poétique. Ici, tout se passerait comme si le fait poétisé lui-même se choisit un style et une rêverie chaleureuse.

On a beaucoup glosé sur la richesse entreprenante du style de la poésie de la négritude, sublime, du reste. Ce style, aux ruses d’envoûtement, nous paraît imputable au fait médiatisé par les poètes dudit mouvement, sinon, à la hauteur intello-spiritualiste de leur source d’inspiration. Tant et si bien que, entre le style, voire, la littérarité d’un poème, et le fait qu’il présente, semble exister un pont indéboulonnable, au sens de l’adéquate proportion ou du juste équilibre. Beaucoup d’observateurs, méprisant ou méconnaissant l’esthétique négro-africaine, ont, hâtivement peut-être, assimilé SENGHOR, CÉSAIRE et DAMAS, à des épigones de CLAUDEL, BAUDELAIRE ou SAINT-JOHN PERSE. Certes, nos orfèvres de l’écriture, lévites de la culture africaine, ont, de façon non négligeable, flirté avec la civilisation occidentale. Mais, leur art n’aurait pas fait écho dans tous les pôles du monde s’il n’était pas oxygéné du souffle de l’africanité ou de la négrité narrée. L’Afrique, terre de mystère, terre d’initiation et d’émotivité, est, certainement, un vivier potentiel de poésie dont ses fils, mentalement et sociologiquement conçus dans son moule, sont des acteurs. irréductibles. En plus de cette disposition naturelle ou génétique, l’âme du continent est tragiquement marquée par des faits majeurs dont la gravité les inscrirait dans l’imaginaire poétique. Par ce genre, donc, l’âme du continent, comme par psychanalyse, exposerait lyriquement des expériences historiques qui interpellent la conscience intime de la race humaine ; la poésie s’imposant à l’expression toutes les fois que l’esprit de l’homme pleure, déplore ou s’apitoie sur son sort, non de façon oiseuse, mais, plutôt, pour s’auto-appliquer une cure de délivrance spirituelle. En un mot, l’humanisme énigmatique du cœur nègre, du réel nègre, du vécu nègre, en a, sans doute, intimé au mot occidental, aux structures et syntaxes du savoir scolaire dont il constituerait un arrière-plan chaleureux. Dans ce sens, la spiritualité du tam-tam, la mythologie de la femme, la fortune de la nature, pourraient constituer des pistes à explorer, aux fins d’apprécier, à sa juste valeur, l’écriture surréelle négritudienne.

 

 

I - La spiritualité du tam-tam

 

 

 

Dénotativement, on va dire du tam-tam qu’il est un instrument de musique à percussion, constitué d’un fût recouvert d’une ou de plusieurs peau(x) tendue(s), frappée(s) à l’aide des doigts ou de baguettes prévues à cet effet. La vibration ainsi obtenue est amplifiée par le fût qui fait office de caisse de résonance, parfois modifiée par un timbre en acier ou en boyau naturel ou synthétique. En Afrique, le tam-tam remonte à plus de 6000 ans avant JÉSUS-CHRIST et est souvent utilisé comme moyen de communication entre tribus plus ou moins éloignées. Il est inaliénable pendant les moments de réjouissance ou pendant les rites initiatiques. Le tam-tam, c’est l’âme de l’Afrique, du fait qu’il concentre, de façon sonore, ses pulsions psychiques. Il y existe en autant de types qu’il y a de tribus, autant de rythmes que de villages, que d’états d’âmes. Tout compte fait, l’énigme qui est la sienne en fait un creuset de spiritualité pour les peuples d’Afrique qui y voient même un agent d’éducation sociale. Chez les Mossé de Pacéré Titinga, par exemple, c’est le tam-tam, support d’action artistique et savante du griot qui ouvre et clôt le rituel d’initiation à l’intégration sociale. C’est que, derrière l’acoustique bien rythmé de l’instrument décrit, se cachent des enseignements d’une telle hauteur intellectuelle et spirituelle que ne peuvent les capter que les initiés qui, eux, sont l’épine dorsale de la société. C’est toute la quintessence théorique de la Bendrologie (du mossé ben’dré : tam-tam-calebasse) de Pacéré Titinga. En un mot, le tam-tam, en Afrique traditionnelle, ne se résume pas à l’acoustique ; il est toute la sagesse humaine, toute la vision du monde d’une communauté, il est, globalement, la voix de son art en tant que reflet vraisemblable ou invraisemblable du souffle quotidien de l’Afrique. Selon Robert JOUANNY, « On méconnaîtrait la réalité africaine, et du même coup, le sens de la poésie senghorienne, si on limitait le rôle du tam-tam et de façon générale de tous les instruments de musique à une fonction d’accompagnement »1. En réalité, le tam-tam et ses paires sont pour l’homme africain, à la fois le moyen de « se retrouver dans le cosmos » et de communiquer avec un dialogue universel, par-delà l’espace et le temps :

 

«  Tam-tam au loin, rythme sans voix qui fait les nuits et les villages au loin

    Par-delà les forêts et les collines par-delà le sommeil des marigots

    (…) Que du tam-tam surgisse le soleil du monde nouveau »2.

 

La négritude, donc, mouvement culturel pour la valorisation de la culture noire, fut rythmée par le tam-tam si elle ne s’en pas servi comme plume de son écriture. Ces quelques titres et sous-titres des poèmes de Senghor peuvent en attester : « Pour un tama, tambour au son allègre », « L’Homme et la bête, pour trois tabalas ou tam-tams de guerre », « tam-tam d’amour, vif », « La mort de la princesse, pour un tam-tam funèbre », « pour orgue et tam-tam au loin ». À juste titre, SENGHOR s’est toujours plu à noter le caractère symphonique de la poésie négritudienne. En effet, les poètes de cette organisation de connaissance la vivent, à la manière de leur propre dualité, en associant une rhétorique très élaborée et un contact immédiat avec les choses. C’est opportunément que David DIOP définit la poésie comme « La fusion harmonieuse du sensible et de l’intelligible, la faculté de réaliser par le son et par le sens, par l’image et par le rythme, l’union intime du poète avec le monde qui l’entoure »3. Ainsi, par la poétique du tam-tam, certainement, la poésie négritudienne parvient à avoir un écho retentissant, de sorte à fusionner avec toutes les sphères nègres de la terre (« Par-delà les forêts et les collines par-delà le sommeil des marigots »), à l’effet de rendre culturellement méliorative la race noire à la face du monde : « Que du tam-tam surgisse le soleil du monde nouveau ».

Ce faisant, pour une poésie qui s’est assigné la vocation de faire entendre la voix de l’Afrique, le mystère du tam-tam, dans sa poétique, était incontournable. Car, chant profond, réel ou métaphysique, le tam-tam scande les moments de la vie, l’initiation ou la fête des Morts, les exploits des héros, les messages communautaires ou l’amour :

 

« Et de la terre sourd le rythme du tam-tam, sève et sueur, (…)

   Les tam-tams se réveillent, Princesse, les tam-tams nous

   réveillent. Les tam-tams nous ouvrent l’aorte.

   Les tam-tams roulent, les tam-tams roulent au gré du cœur. Mais les

   tam-tams galopent hô ! les tam-tams galopent » (Œuvre poétique, p. 148)

 

 

 

Le tam-tam, donc, quadrille l’âme de l’Africain, il ponctue son psychisme, conduit ses pensées, alimente son humeur et anime son cadre de vie. Il voit naître l’Africain, il supporte sa vie pleine d’humanisme émotionnel, tout comme il est le rituel de sa mort. Cette prépondérance du tam-tam, fleuron culturel de l’Afrique, conditionne la poétique de la poésie négritudienne, remet au goût du jour la fonction du poète négro-africain, en général, et celui négritudien, en particulier. En réalité, dans sa parole poétique, le poète n’invente pas l’Afrique ; il l’écoute, par le tam-tam, et il la dit, tout simplement. Chant initiatique, c’est le tam-tam qui bat le rythme du texte (écrit ou oral) du poète et dit les choses essentielles. Ici, le poète, plutôt que d’être créateur de parole, est témoin ou médiateur. D’ailleurs, la parole elle-même voit son rôle réduit, parce qu’elle n’est que médiation éphémère, bien moins apte à traduire le rythme et le pouls, la vie et la mémoire de l’Afrique que les instruments de musique :

 

« Oho ! Congo oho ! Pour rythmer ton nom grand

sur les eaux sur les fleuves sur toute mémoire

Que j’émeuve la voix des Kôras Koyaté ! L’encre

du scribe est sans mémoire. » (Œuvre poétique, p. 105)

 

Le poète ne serait donc qu’un intercesseur comparable aux masques dont il a l’air d’éternité. C’est pourquoi, SENGHOR est en droit, par la vertu sacrée du tambour, de saluer les masques qui le préservent des tentations et souillures de la vie :

 

« Vous gardez ce lieu forclos à tout rire de femme,

       à tout sourire qui se fane

       Vous distillez cet air d’éternité où je respire l’air de mes pères

        Masques aux visages sans masques » (Œuvre poétique, p. 25)

 

Ainsi, le tam-tam, en ayant permis au poète d’adhérer initiatiquement au rythme du monde, lui permet, non seulement, de disposer des arcanes du fonctionnement intellectuel du réel, mais aussi, d’intégrer le langage de chez lui et de disposer du témoignage des principes fondateurs de son peuple : « J’ai compris les signes de la tribu ».

Sur la base de cet acquis, on pourrait inférer que le rythme qui carillonne interminablement dans le psychisme du lecteur au contact des textes des négritudiens n’est que la contrepartie mentale de l’écho spirituel du tam-tam traditionnel. Le rythme, en tant que réitération ininterrompue d’une même inscription ou d’une même acoustique dans la production artistique de la négritude, crée une sorte d’animation psychique qui tire l’ensemble du texte de son silence léthargique. La poésie, chant des dieux adressé à l’humain, ne saurait interpeller ce dernier s’il n’est sonore, intellectuellement ou spirituellement s’entend. C’est pourquoi, d’après SENGHOR, « C’est dans le domaine du rythme que la contribution nègre a été la plus importante, la plus incontestée… le Nègre est un être rythmique. »4. Léon DAMAS, par exemple, chante sa nudité spirituelle après le dépouillement de l’exil, sur un rythme de tam-tam instinctivement retrouvé :

 

« Ils sont venus ce soir où le tam

   tam

    roulait

          de rythme

                en

                  rythme

la frénésie des yeux

 la frénésie des mains, la frénésie des pieds

de statues

Depuis

          Combien de MOI

          Combien de MOI, combien de MOI, MOI, MOI

          sont morts

          depuis ce soir où le

          tam

          tam

          roulait

                de rythme

                      en rythme

la frénésie des yeux

la frénésie des mains, la frénésie des pieds » (Pigments/Névralgie, p. 13)

 

Les battements du tam-tam sont ressentis ici à travers ce chaos disharmonique qu’affiche une sorte de graphie cassée ou brisée du texte sur la page, expression du dérèglement psychique du tambourineur, que témoigne si bien une scansion symétrique et asymétrique des syllabes, mots et expressions "tam", rythme", "rythme en rythme", "frénésie", "frénésie des yeux", "frénésie des mains", "frénésie des pieds", "combien de MOI", "MOI". D’abord, la dissection du mot "tam-tam" en ses deux syllabes identiques "tam" et "tam" successives sur deux vers consécutifs, a tendance à dévoiler le statut onomatopéique de la lexie soulignée, semblant imiter phoniquement le bruit que produit cet instrument de musique à percussion qui bourdonne dans la poésie nègre et lui fait entendre la voix des dieux de la civilisation noire.. Ensuite, La singulière graphie tam

 

tam

  roulait

        de rythme

              en

               rythme

 

semble déplorer le désastre consubstantiel à la profanation du tam-tam, symbole de la culture noire, dès la foulée du sol africain par le colon, l’homme blanc, l’esclavagiste, référent du pronom personnel sujet "Ils" dans "Ils sont venus ce soir" ; le contact de ces deux civilisations affichant un conflit d’intérêts, d’identités et d’idéologies. Bien entendu, la profanation du tam-tam est liée à sa dégénérescence. Enfin, le pronom personnel démonstratif "MOI" dans « Combien de MOI » est le signe de l’auto-identification du poète à tout Africain victime des méfaits de la colonisation et de l’esclavage. Ici, il y a qu’on note un calembour dans « Combien de MOI », offrant une confusion de sens avec "Combien de mois". Ce calembour, de façon décisive, n’est pas fortuit ; il traduirait la situation fatale de la pléthore d’Africains valides, morts ou déportés à la faveur des deux phénomènes historico-tragiques que sont la colonisation et l’esclavage qui ont fait accuser au continent un retard sur le temps : "Combien de MOI/MOIS sont morts depuis … " ; le mois (durée de 30 jours) étant, dans cette structure, l’incarnation du temps. En définitive, la superposition ou l’amoncèlement des préoccupations liées à la dégradation graduelle de la culture noire est habilement traduit par le poète par une espèce de forme-escalier que dévalent les versets ou mots-versets de l’extrait, témoin des risques d’une chute progressive de la culture nègre que pleure le tam-tam, son expression métaphorique. Dans cet autre passage de SENGHOR, on peut noter la force du processus rythmique, conférant au poème l’ambiance ou la chaleur toute spéciale des chorégraphies africaines que rythme la verve du tam-tam :

 

«  Les mains blanches qui tirèrent les coups de fusils qui croulèrent les

    Empires

Les mains blanches qui flagellèrent les esclaves qui vous flagellèrent

Les mains blanches poudreuses qui vous giflèrent les mains peintes

         Poudrées

 

Les mains sûres qui m’ont livré à la solitude et la haine… » 

(Œuvre poétique, p. 24)

 

Ici, les rimes internes qu’exhibe chacun des trois premiers vers inscrivent une symphonie gymnique : tirèrent/croulèrent, flagellèrent/flagellèrent, poudreuses/poudrées. L’homophonie produite par les mots légèrement différents morphologiquement et sémantiquement- poudreuses/poudrées ; giflèrent/giflé… soumet l’esprit à quelque mouvement. Ce dernier passage de SENGHOR nous montre un rythme qui reproduit les formes de la danse africaine issue de la répétition des sons tambourinés semblables en syllabes alternées :

 

« Écoutons son chant, écoutons son chant, écoutons battre notre sang

 Sombre

    écoutons

 Battre le pouls profond de l’Afrique dans la brume des villages perdus

Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale

Voici que s’assoupissent les éclats de rire, que les conteurs eux-mêmes

Dodelinent de la tête comme l’enfant sur le dos de sa mère

Voici que les pieds des danseurs s’alourdissent, que s’alourdit la langue

des chœurs alternés. » (Œuvre poétique, p. 16)

 

Les sons transparaissant dialectiquement et de façon éparse, dans les mots suivants peuvent illustrer l’idée émise : chant/sang, brume/lune, s’assoupissent/s’alourdissent, danseurs/conteurs, mer/mère… CÉSAIRE, lui, bat le sacré tambour africain avec les mots, baguettes initiatiques favorisant la production d’un plaisir sonore par leur contact heurté au tambour africain, instrument aux acoustiques très didactiques et affranchissantes. En réalité, le tambour que l’initié CÉSAIRE5 bat avec les mots fait entendre le son des mots et plonge le lecteur averti dans la sphère des mystères où se cachent les secrets et le sésame d’un monde lassant :

 

«  Le mot est père des saints

    Le mot est mère des saints

    avec le mot couresse on peut traverser un fleuve

    peuplé de caïmans

   il m’arrive de dessiner un mot sur le sol

   avec un mot frais on peut traverser le désert d’une journée

   il y a des mots bâton-de-mage pour écouter les squales

   il y a des mots Shango

   il m’arrive de nager de ruse sur le dos d’un mot dauphin. »

 

 

« Le mot oiseau-tonnerre

   Le mot dragon-du-lac

   Le mot strix … » (Sentiment et ressentiment des mots)

 

En effet, le mot poétique est un mot qui, se heurtant à la structure linguistique, heurte, synchroniquement, l’esprit du lecteur/auditeur en y laissant un écho se répercutant en une kyrielle de significations le rendant ainsi fertile et créateur. La finalité de ce rituel formateur au discipolat lexicologique initié par CÉSAIRE, c’est de conjurer les monstres de l’existence, à l’effet de conférer au poète et au peuple l’oxygène dont les miasmes quotidiens le privent :

 

« aurore

   ozone

   Zone orogène »

 

Par le tam-tam, donc, l’Afrique est le continent des mots, des mots d’initiation.

 

II – La mythologie de la femme

 

La femme contribue essentiellement à tapisser l’imaginaire de la poésie négritudienne où elle n’est plus que matière à mythologie. La voix de SENGHOR en est ouvertement la chancellerie communicative : « Mon empire est celui d’amour. J’ai faiblesse pour toi femme. »6 Ce propos donne à se demander ce que revêt véritablement la femme dans la poésie négro-africaine identifiée. Ce faisant, les prédicats de la femme que nous élisons pour tenter d’asseoir la mythologie annoncée sont : Connaissance du monde et initiation à la littérature, objet esthétique et sensuel, idolâtrée vouée à une divinité.

Soit ce poème « Femme noire » qui nous servira d’appui à l’examen de la qualité reconnue à la femme en tant que connaissance du monde et initiation à la littéraire, et, peut-être, à celui de tout ce chapitre :

 

Femme nue, femme noire

Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté

J’ai grandi à ton ombre. La douceur de tes mains bandait mes yeux.

Et voilà qu’au cœur de l’Été et du Midi, je te découvre,

Terre promise du haut d’un haut col calciné

Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle.

 

Femme nue, femme obscure

Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir,

    bouche qui fais lyrique ma bouche

Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est

Tam-tam sculpté tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur

  Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée.

 

Femme nue, femme obscure

Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des

princes du Mali

gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau

délices des yeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire

À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

 

Femme nue, femme noire

Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel

Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

 

De toute la production négritudienne, ce texte est, sans doute, celui qui idéalise la femme noire, au sens où il la fait passer du domaine de l’humain à l’univers des mythes, avec le champ lexical qui lui est corollaire : imaginaire, intrigue transcendant l’entendement humain, sacré, démiurgie, espace hors du commun, passé immémorial. Probablement, l’étude de ce chapitre nous donnera l’occasion d’illustrer ces constituants lexicaux du mythe qui est censé identifier la femme africaine qui, de toute évidence, fait ombrage à l’inspiration des poètes négritudiens, lyrique, du reste.

Pour l’Africain, la femme est connaissance du monde et initiation à la littérature : « J’ai grandi à ton ombre ». Par ce propos laconique et apparemment sans motivation, le poète réalise comme une confession qui tient sa valeur philosophique de la gratitude qui la lie. C’est que le poète est comme en train d’avouer que sa personnalité (croissance corporelle, croissance intellectuelle et notoriété sociale) est le résultat du travail à lui exercé par sa mère dont il est le cachet de l’influx personnel : « J’ai grandi à ton ombre » En effet, dans l’entretien de son rejeton, la femme-mère use de virtuosité naturelle pour les soins et le plaisir de l’enfant : « La douceur de tes mains bandait mes yeux », « bouche qui fais lyrique ma bouche », en plus de constituer pour lui , par sa proximité providentielle, une assurance morale et psychologique : « À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux ». En tant que microcosme, la femme-mère est auprès de l’enfant la systématisation de l’univers ; à travers sa mère, l’enfant lit l’univers et apprend à le connaître. C’est Gnilane Bakhoum, la mère de SENGHOR, qui, dissimulant avec peine son origine peule et sa condition roturière, forma son futur poète de fils. Détentrice de la tradition matrilinéaire sérère, elle a pouvoir de jugement et rappelle à son fils l’honneur de sa race : « Dis-moi donc l’orgueil de mes pères »

Le maître initiateur du jeune Senghor fut Whaly Bakhoum, son oncle maternel, donc, projection symbolique de Gnilane. Il communiqua à l’enfant une éducation, sous la forme d’instructions reçues de sa sœur, au nom d’une base socio-traditionnelle sérère, avec, certainement, quelque influence de l’origine traditionnelle peule. Si bien que Toko Waly, c’est le surnom de l’oncle, ne faisait qu’amplifier les prémices de l’éducation communiquée par Gnilane, la mère, à son enfant. En écoutant les enseignements de l’oncle, c’est plutôt la voix de sa démiurge de mère qu’il entendait : "Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée.", tel un dévot percevant, avec transport de l’être, les révélations de son dieu. Logiquement, la balade du maître initiateur et de son néophyte se situait dans le regard bienveillant et consenti de la femme-mère qui, comme dotée d’aptitudes surhumaines, ne flanche pas de vigilance, ne sommeillant jamais, presque, pour ce qui est de la formation intellectuelle de son fils. En effet, dans la compagnie de Toko Whaly, SENGHOR vécut une expérience inoubliable, il vivait en toute liberté, de façon insouciante, dans un vrai Éden, parcourant la brousse, courant derrière les antilopes, traversant les marigots, nageant, sans peur, dans les fleuves infestés de caïmans, écoutant les récits de bergers baignés de magie et qui mettaient en scène « des morts, des animaux, des arbres et des cailloux » (Liberté I), dans un décor somptueux, rehaussé par la présence de rônier et de kaïcédrats : « Et voilà qu’au cœur de l’Été et du Midi, je te découvre Terre promise du haut d’un haut col calciné ». En gros, dans cet antre maternel, SENGHOR fut initié aux réalités paysannes, aux secrets de la brousse, du monde des étoiles et des esprits. Et c’est encore une femme, Marône, poétesse de son village, qui l’initie aux arcanes de la poésie chantée (« bouche qui fais lyrique ma bouche »), ce qui l’amène à écouter les griots, ces troubadours qui transmettent les traditions ancestrales, remontant le plus souvent aux origines mythiques du monde : « Gazelle aux attaches célestes, tes perles sont étoile sur la nuit de ta peau ». Bien évidemment, le profil de la femme à être un angle propice d’acquisition de connaissances n’échappe pas à la verve du poète : "Délices des yeux de l’esprit". Tout cela fait que l’antre de la femme noire s’incarne dans l’imaginaire du poète comme une terre de pèlerinage ou d’un point d’asile pour fortification du corps, de l’âme et de l’esprit : « J’ai grandi à ton ombre ».

La femme est, en outre, objet esthétique et sensuel. Quand elle n’est pas mère, elle est amante ou simple convoitise charnelle, stimulant le désir. En la matière, cet autre poème négritudien, de David DIOP, cette fois, nous semble référentiel quand il s’agit de magnifier les contours corporels érotiques de la femme africaine, RAMA KAM.

 

 

RAMA KAM

 

Chant pour une négresse

 

Me plait ton regard de fauve

Et ta bouche à la saveur de mangue

    Rama Kam

Ton corps est le piment noir

Qui fait chanter le désir

     Rama Kam

Quand tu passes

La plus belle est jalouse

Du rythme chaleureux de ta hanche

    Rama Kam

Quand tu danses

Le tam-tam Rama Kam

Le tam-tam tendu comme un sexe de victoire

Halète sous les doigts bondissants du griot

Et quand tu aimes

Quand tu aimes Rama Kam

C’est la tornade qui tremble

Dans ta chair de nuit d’éclairs

Et me laisse plein du souffre de toi

                   O Rama Kam !

 

 

Les deux textes de SENGHOR et de DIOP, sont, à la simple lecture, assez éloquents quant à ce pan de l’argumentation. Toutefois, en se gardant de se répandre dans les arcanes du jargon stylistique, éveilleur de sensation intellectuelle, le champ lexical suivant, constitué de mots et dexpressions, florilège des deux poèmes, peut conforter l’esprit : ''chair de nuit d’éclairs'', "sombres extases du vin noir", "les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire", "piment noir qui fait chanter le désir", "rythme chaleureux de ta hanche", "sexe de victoire", "ton regard de fauve", "femme nue", "ta forme qui est beauté", "me foudroie en plein cœur", "ta bouche à la saveur de mangue". Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce tableau offre le paroxysme de la séduction de la femme, surréelle, au demeurant, comme on en voit dans les mythologies du monde. Et la poésie, en tant que texte spécifique qui sollicite les sens, est, tout simplement, par apparentement lexicologique, peut-être, mais, surtout, par réalisme disciplinaire, sensuel. Si le poète est subjugué par cette beauté surréelle au point d’en être obsédé, il n’en fait pas un philtre d’ébriété pour se détourner de sa passion sacerdotale, la défense de la terre natale. Au contraire, la virilité que la femme noire lui arrache est un prétexte allégorique pour exprimer son attachement à la terre-mère ou au patrimoine ancestrale. La preuve en est qu’à l’heure de la vocation, quand le dilemme semble poindre, il n’hésite pas à sacrifier cet amour forcené. C’est dans la voix de Chaca que l’on retrouve cette vérité :

 

« Je ne l’aurais pas tuée si moins aimée.

   Il fallait échapper au doute

   À l’ivresse du lait de sa bouche, au tam-tam lancinant de la nuit de mon sang

  À mes entrailles de laves ferventes, aux mines d’uranium de mon cœur dans les

                                                                                  abîmes de ma Négritude

À mon amour à Nolivé

Pour l’amour de mon peuple noir. » (Œuvre poétique, pp. 125-126)

 

Ainsi, à la voix blanche qui lui inflige d’avoir trahi la conscience morale, Chaca, visage et voix symboliques du poète de la Négritude, lui oppose la science et l’efficacité. Et c’est au nom de ce même sacerdoce d’attachement à la terre natale que, par le subterfuge de la magnificence de la femme noire, le poète exalte la nature locale : « Fruit mûr à la chair ferme", "Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est", "seins de rizière mûre"…

D’autre part, le chant adressé à la femme, au nom de ses qualités idéalisées, semble se convertir en un rite cultuel, comme à une divinité. On y perçoit l’intervention du tam-tam ancestral, dans le texte de DIOP, avec ses trois battements syllabiques dans le nom RA-MA- KAM.

 

« Quand tu danses

Le tam-tam Rama Kam

Le tam-tam tendu comme un sexe de victoire

Halète sous les doigts bondissants du griot »

 

Donc, les battements trisyllabiques, consubstantiels à la réitération ininterrompue de l’acoustique Rama Kam, est le signe que la dulcinée célébrée possède le texte, et, par ricochet, l’âme du poète, totalement livrée à son dieu, reconnu par l’un de ses attributs qui n’est autre que le pouvoir sur le temps atmosphérique :

 

« C’est la tornade qui tremble

Dans ta chair de nuit d’éclairs » ;

 

Chez SENGHOR, on apprendra que la femme aimée est, elle-même, le tamtam, divinité ancestrale incorruptible :

 

« Tamtam sculpté tendu qui grondes sous les doigts du vainqueur

Femme nue, femme noire

Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel

Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie »

 

Si tant est que la sensualité est, pour l’Africain, une façon d’être et de participer au monde, cette sensualité à pour limon, la femme, point focal de la communion avec les divinités ancestrales.

 

III La fortune de la nature

 

Si la femme noire est belle, déesse et symbole d’attachement à la terre natale, c’est que la nature qui l’abrite l’est richement : « Ma Négresse blonde d’huile de palme. » L’élément de la nature emprunté pour imager la femme noire n’est pas d’occident, mais, plutôt, locale : l huile de palme, dotée de vertu tant cosmétique que comestible. Dans certaines traditions négro-africaines, l’huile de palme mêlée à du beurre de karité, sert à exercer un massage aux seins des nourrices ou de femmes sortant à peine de l’allaitement, aux fins de les tonifier et les rendre agréables à l’aspect. En tant qu’entité comestible, l huile de palme, substance offerte par la nature d’Afrique, est un aliment prisé dans cette aire culturelle. L’huile de palme, couleur-sang, le sang, substance vitale, est le véhicule de l’âme. Cette nourriture naturelle, artisanale, non industrielle, élève l’âme de l’Africain et lui fait initier une extraversion envers le pôle civilisationnel contraire : "Négresse blonde", complémentarité nécessaire pour une fraternité universelle.

À tout le moins, l’environnement naturel joue un rôle prépondérant dans l’imaginaire des poètes négritudiens. Selon Robert JOUANNY, SENGHOR, par exemple, bien que son œuvre lui ait été inspirée par un seul canton quelques kilomètres entre Dyilôr et la mer , il parvient, par un jeu d’allusions, de réminiscences, de métaphores, à donner l’impression d’un monde aussi richement dessiné ou peint que le matériau en est modeste. Pour sa part, Gusine OSMAN donne une idée de cette paradoxale contradiction entre l’apparente richesse et la pauvreté symbolique de la flore et de la faune7. Selon lui, au niveau de la flore, 59 espèces ou dénominations génériques mettent en place un décor exubérant, tropical ou européen, alors qu’en fait, chacun de ces termes ne fait que de rares ou uniques apparitions ; les cinq termes les plus fréquents sont : fleurs (62 occurrences), forêt (28), brousse (25), palmier (23). Au niveau de la faune, 101 espèces ou dénominations génériques suggèrent un grouillement animal mais, ici, encore, la diversité est fugitive et la place de choix réservée est à des termes dotés d’une valeur symbolique : lion (35 occurrences), serpent (21), oiseau (20), troupeau (13), cheval (12). Bref, avec une évocation bien sobre de l’environnement naturel, le poète négritudien parvient à créer une espèce de congestion artistique d’un monde riche en ingrédient naturels, au point d’inspirer le rêve. Le commentaire qu’on peut en faire pourrait relever d’une assurance simplement disciplinaire ; la poésie, en tant qu’art de création, parvient, par l’intuition d’une économie de nomination, à inspirer une euphorie abondante et forcenée. Ici, la virtuosité de l’orfèvre des mots est telle que, à l’aide d’un matériau lexical assez frugal et réduit, il « met en place » un monde imaginaire, virtuel, qui séduit l’esprit et l’attire à une ascendance verticale. C’est plus ou moins le profil religieux du poète qu’il tente de communiquer à son public. Cette aptitude consistant à créer de l’excessivement grand à partir de l’excessivement petit inscrit la dialectique du matériel et de l’esprit : La pauvreté sous le rapport de l’un n’implique pas tout de suite la pauvreté sous le rapport de l’autre. Par la même occasion, la pauvreté de l’esprit entraîne, indubitablement, la pauvreté du matériel même si ce dernier peut donner souvent l’impression d’être visuellement abondant. Or, l’esprit, quand il est riche, crée du matériel, le faisant apparaître du néant. Les poètes négritudiens, donc, à l’image de SENGHOR, créent, pour l’Afrique, un décor naturel d’exubérance invraisemblable à partir d’un échantillonnage, donc, d’outils de quantité modeste. Tous les mots du dictionnaire ne pouvant s’avérer suffisants pour exprimer ce que suggère à l’âme l’énigme de la flore et de la faune d’Afrique. À partir de cette disposition, les Négritudiens voudraient enseigner aux africains la leçon de se battre avec hargne pour réaliser une grande Afrique à partir du peu qu’elle leur propose. Le constat est identique quand il s’agit de la gamme de couleurs du paysage africain. On l’imaginerait infinie. Mais, à l’expression, elle est limitée dans la poésie de nos auteurs. Atin KOUASSI8, pour les chants d’ombre, donne des résultats significatifs : Pour 10 termes de couleurs spécifiques, représentant 80 occurrences, on relève 29 occurrences de noir, 21 de blanc, et 10 de rouge. Pour 14 termes de « matières colorées », sur 74 occurrences, on relève 28 occurrences du ton « sang », 17 du ton « blanc » (neige, lait) et 13 du ton « or ». Pour les termes évoquant plus ou moins une couleur, on note une opposition fondamentale entre lumière (soleil, étoile, feu : 99 occurrences sur 199) et ombre (nuit, ombre, crépuscule : 64 occurrences), alors que les termes indiquant uniquement une couleur se limitent à 12 occurrences. En gros, sous l’appréciation des couleurs du paysage, on peut dire que la nature d’Afrique est complaisamment exotique, riche de la diversité des faveurs et atouts qui la composent, encore qu’ici, SENGHOR respecte la structure sémantique négro-africaine relative aux termes des couleurs.

Autre aspect fondamental de la nature en Afrique, la nuit. La nuit, en Afrique noire, c’est l’heure du retour des champs. C’est l’heure où les femmes font des foyers de feu pour apprêter le repas. C’est l’heure des repas collectifs, occasion propice pour partager et échanger de la fraternité pendant que les cris des enfants, acariâtres ou guillerets, meublent l’atmosphère. C’est le temps des visites et des conciliabules où on se réconforte, se raconte la journée et formule des projets. C’est en ce moment-là que les jeunes filles plantureuses, après avoir dûment rempli les tâches domestiques, se retrouvent pour chanter au rythme de la bénédiction lunaire. C’est l’occasion des rencontres romantiques et d’exécution intense de la libido. C’est aussi un moment d’instructions, de célébration de la connaissance qu’assure habilement la narration des contes, mythes, légendes et énigmes, donc, instant suprême de captation du souffle de la muse par les créateurs-artistes de tous modes. En un mot, la nuit, en Afrique noire, est un moment de prédilection, moment qui fait renaître l’âme nègre. La nuit, espace temporel des mystères, moment de fécondation poétique où les génies tutélaires rendent visite aux humains, foisonne diversement dans les écrits des poètes négritudiens, sommairement, dans le sens lyrique évoqué :

 

«  timonier de la nuit peuplée de soleils et d’arcs-en-ciel

    Timonier de la mer et de la mort

    Liberté ô ma grande bringue les jambes poisseuses du sang neuf » (CÉSAIRE)

 

« avant la nuit, une pensée de toi pour moi, avant que je ne tombe

   Dans le filet blanc de mes angoisses, et la promenade aux

   frontières » (SENGHOR)

 

« à l’orée du Bois

 sous lequel nous surprit

 la nuit d’avant ma fugue afro-amérindienne

 je t’avouerai sans fards

 tout ce dont en silence

 tu m’incrimines » (DAMAS)

 

«  Contre notre amour qui ne voulait rien d’autre

    que d’être beau comme un croissant de lune au beau mitan du

    ciel à minuit » (DAMAS)

 

 

Ainsi, la nuit devient l’angle de toutes sortes de poétisations, les unes aussi tonifiantes que les autres, au gré des aspirations et inspirations diverses des poètes. Le tout est d’arriver à tisser solidement l’âme noire, à l’effet de drainer méliorativement vers elle l’attention des autres nations auxquelles elle donnerait la vision du monde africaine des choses. La nuit, couleur de la peau du Nègre, est, dans la poésie négritudienne, une heure d’intimité réelle, se transmute en lumière intellectuelle et spirituelle :

 

« Nuit d’Afrique ma nuit noire, mystique et claire

Noire et brillante

Tu reposes accordée à la terre, tu es la Terre et les collines harmonieuses. »

(Œuvre poétique, p. 39)

 

La nuit, moment essentiel où on entend s’édicter les révélations institutionnelles de l’existence par les divinités («ma nuit noire, mystique et claire, noire et brillante"), est idolâtrée par l’Africain. En effet, la nuit est l’instant où on écoute les pouls de la poésie en tant que vérité primordiale. À ce niveau, se présume, de façon inaliénable, la connexion entre mythe et poésie. Selon Bernard HOLAS, « Le mythe est l’une des expressions les plus authentiques, les plus puissantes du génie créateur humain qui baigne dans une atmosphère primordiale : il est lui-même la poésie à l’état brut, donc la plus pure que l’on puisse imaginer. »9 Fanoudh Siéfer de couper cours : « Mythe et poésie ont des connexions très étroites et quelquefois se confondent. »10 Dans ce sens, la poésie s’appréhende comme le langage initiatique de la création, l’heure où l’univers sortait du néant et que ses composantes se mettaient en place. Par ricochet, la poésie passe pour l’expression singulière de la nature brute par elle-même, se parant d’attributs humains, au sens de l’anthropomorphisation. La logique révélée établit une fusion entre poésie et nature. Au nom du sème de l’authenticité, la nature présente l’effluve spirituel et scientifique du visage premier de la Création, avec ses vérités originelles et son ingénuité séductrice, non encore agies par les artifices corrompus de l’humain, et inspirant un souffle divin à l’esprit. Opportunément, la poésie prend souvent l’allure de la mise en branle du souffle divin en l’Homme, aux fins de rechercher ces vérités originelles pouvant oxygéner l’Existant. Et l’Afrique, en tant que berceau de l’Humanité, mieux, en tant qu’abri des premières vies et des premiers savoirs humains, est le symbole de l’authenticité ou de la nature brute, déflorée par d’autres civilisations dites modernes qui s’y sont abreuvées et qu’elle a d’ailleurs générées. À ce pan de l’analyse, nous embouchons la même trompette que Cheick Anta DIOP pour qui, si on convient que l’Afrique est le berceau de l’Humanité, toutes les techniques, connaissances et trouvailles, qui se sont développées depuis lors, sont d’origine africaine. Il y a, donc, chez l’Africain ce culte de la nature environnante à laquelle il s’assimile, se confond et se fond même, s’il ne se déporte pas en elle :

 

 

« Je m’imagine que tu es là.

Il y a le soleil

Et cet oiseau perdu au chant si étrange.

On dirait une après-midi d’été,

Claire. Je me sens devenir sotte, très sotte.

J’ai grand désir d’être couchée dans les foins,

Avec des taches de soleil sur ma peau nue,

Des ailes de papillons en larges pétales

Et toutes sortes de petites bêtes de la terre

Autour de moi. » (Œuvre poétique, p. 224)

 

 

Dans cet extrait, la confusion entre l’être et la nature, la fusion de la nature à l’être, paraît expressive : "tu es là", "il y a le soleil", "après-midi d’été" "je me sens devenir sotte", " couchée dans les foins", "avec des taches de soleil sur ma peau nue", "Des ailes de papillons en larges pétales", "toutes sortes de petites bêtes autour de moi". Ici, l’expression, sobre, un peu phrastique, certes, mais est comme interchangeable à une tendance au ramassis empirique de toutes les composantes de la nature que le poète voudrait faire parler à sa place, au nom d’une identité commune et fusionnelle ; les impressions, sentiments et émotions intenses n’étant pas aisément médiatisables quand il s’agit de donner libre cours au bonheur initiatique des sens. Dès cet instant, le poète, celui négro-africain et négritudien, notamment, devient un microcosme de la nature, au nom de l’interférence symbolique entre l’être, le phénomène et les choses.

 

D’autre part, le statut particulier que revêt la nature d’Afrique pour ses poètes, donne l’occasion d’explorer une réflexion quant au polythéisme reconnu à plusieurs peuples négro-africains. Nous voulons inférer, ici, que le polythéisme africain est un visage sublimé du Panthéisme de Spinoza, sinon, vis-versa. C’est que l’Africain, du fait de son naturel à se confondre à la nature, est tenté, par une sorte d’empirisme majestueux, de faire parler ses composantes auxquelles il confie sn sort, presque, leur supposant un pouvoir spécifique. C’est ainsi qu’on a le dieu du soleil, le dieu de la forêt, le dieu de la terre, le dieu de la fécondité, le dieu de la foudre, le dieu de l’eau, le dieu du sexe, le dieu du feu, le dieu de l’air… Cette kyrielle de dieux, garants des différents compartiments de la vie, crée un monde de poésie ; la poésie étant le champ d’expression des dieux, à l’effet de toucher les sensibilités et d’’éveiller les consciences, pour l’enjeu d’en appeler à une perfection mentale et matérielle de l’existence. On lit encore CÉSAIRE :

 

 

«  le mot est père des saints

 

 

Le mot est mère des saints

avec le mot couresse on peut traverser un fleuve peuplé de caïmans

il m’arrive de dessiner un mot sur le sol

avec un mot frais on peut traverser le désert d’une journée

il y a des mots bâton-de-nage pour écarter les squales

il y a des mots Shango » (op. cit.)

 

En effet, le terme "Shango" relève de la mythologie vaudou où il désigne le dieu de la guerre, représenté armé d’une hache double. Le Négritudien invoque, ici, le dieu de la guerre pour, certainement, soutenir et fortifier le combat culturel de son mouvement. Décisivement, le panthéisme spinozien est un visage maquillé du polythéisme africain ; le panthéisme étant ce concept philosophique d’un dieu matérialiste constitué de toutes les composantes de l’Univers.

 

Conclusion

 

On se serait attendu à ce qu’une réflexion sur les ingrédients du lyrisme expose les canons structurels de la poésie rythme, symbole, image cristallisateurs de tout l’outillage conceptuel de la stylistique, pour ce qui est de la pénétration du dynamisme herméneutique d’un texte poétique. Que non pas. On a plutôt ouvert une lucarne sur le contenu notionnel des activités de poétisations, qui a tissé l’imaginaire de nos poètes tout au long de leur contact avec l’Afrique, raison, sujet ou objet de leurs écritures. L’axiome, dans cette analyse, étant que l’éveil intellectuel qu’inspirent le style ou les formes linguistiques d’un poème est tributaire de son contexte culturel et des agrégats psychiques de l’artiste. Tout a fonctionné comme si un terreau culturel riche en imaginaires, en rêveries, en enseignements initiatiques et en émotivités, arrache logiquement des mots, des structures ou combinaisons verbales, en tout cas, un langage sublime, poétiquement élevé. En d’autres termes, lorsqu’une entité géographique et culturelle est matière à poétisation, le niveau stylistique du texte qu’elle produit est proportionnel à la teneur intellectuelle que le substrat culturel a intimée à la perception du poète. Bien évidemment, le degré de sa sensibilité, son rapport avec la lexicologie, le niveau de son ouverture sur l’Univers, assurent le parachèvement de la poétisation orchestrée par l’artiste. Ce faisant, la primauté accordée au fait linguistique au détriment du fait relaté, inhérente à l’orthodoxie disciplinaire, n’est en rien entamée. Nous avons seulement voulu ne pas sous-estimer la place du Naturel d’inspiration dans la création du langage textuel, ainsi que les répercussions mentales qui en résultent chez le public-récepteur. L’Afrique, matière des Négritudiens, est dotée d’un Naturel particulier ; le tam-tam, instrument de plaisir sonore, de paroles et, surtout, symbole de sagesse ou d’ambiance ancestrale, d’une part, et, de l’autre, la femme, être de mythologie, par sa beauté sensuelle, son activisme et sa démiurgie cultuelle, se combinent tous deux pour inscrire, en conjonction avec une nature pittoresque, la flamme de la divinité transcendantale, source de langages saisissants.

La Négritude, militantisme poétique au service du Nègre, s’est intéressée à sa nature, à ses conditions de vie, à son histoire, à sa sociologie, à ses valeurs, et ce, avec exaltation et intensité dans le langage, de façon telle à élire un discours, soit de reconstruction du continent, soit de réinvention de son sort. Avouons que, de ce groupe de connaissance, Léopold Sédar SENGHOR fut le plus invoqué dans l’analyse. Plusieurs raisons y végètent ; il est le plus fécond tant artistiquement qu’exégétiquement sur la Négritude, il est le seul Africain civil du groupe, né en Afrique et ayant longtemps séjourné en Afrique, l’ayant même servi politiquement au plus au niveau pendant deux décennies, donc, connaissant mieux l’ontologie de l’Afrique et de l’homme africain.

En réalité, le lyrisme, notion textuelle, certes, est partie intégrante de l’entrain de l’Africain qui, très souvent, se met en marge du « Normal » pour exister à sa façon, selon l’élan du cœur et du corps. C’est sa manière à l’homme africain d’humaniser l’existence. Le lyrisme est l’identité première de la poésie, texte d’éveil des sentiments, de rêves et d’élévation de l’être. En définitive, il peut être reconnu à la Négritude, mouvement de lettres au chevet de l’Afrique, d’avoir exhibé cette marque du genre poétique comme étant l’apanage de l’homme noir.

 

Bibliographie

BA, Souley, HÉNANE, Renée et KESTLOOT, Lilyan, Introduction à Moi, laminaire d’Aimé Césaire, édition critique, L’HARMATTAN, Paris, 2012.

CORNEVIN, Marianne, Histoire de l’Afrique contemporaine, Payot, Paris, 1972.

DIOP, Cheick Anta, « Nations nègres et culture », Présence africaine, Paris, 1979.

DODO, Jean, Sacré dieux d’Afrique, NEA, Abidjan, 1978.

FOFANA, Souleymane, Mythes et combat des femmes africaines, L’HARMATTAN, Paris, 2009.

JOUANNY, Robert, Les voies du lyrisme dans les poèmes de Léopold Sédar Senghor, Librairie Honoré Champion, Éditeur 7, Paris, 1986.

LAGNEAU, Lilyan, « La Négritude de Léolopld Sédar Senghor », Présence africaine, no 39, pp. 166-161, 1961.

PAVEAU, Marie-Anne et SARFATI, Georges Elia, Les grandes théories de la linguistique, Armand Colin, Paris, 2003.

SENGHOR, Léopold Sédar, Liberté 3, Négritude et civilisation de l’Universel, Seuil, Paris, 1977.

TILLOT, René, Le rythme dans la poésie de Léopold Sédar Senghor, NEA, DAKAR-ABIDJAN, 1979.

 

Notes

 

1 Robert Jouanny, Les voies du lyrisme dans la poésie de Léopold Sédar Senghor, Librairie Honoré Champion, Éditeur 7, quai Malaquais, Paris, 1986, p. 47.

 

2 LSS, « chaca », « Ethiopiques », in Œuvre poétique, Seuil, Paris, 1990, p. 136.

 

3 David Diop, « Contribution à la poésie nationale », texte annexe à Coups de pilon, Présence africaine, Paris, 1973, p. 69.

4 LSS, Liberté I, Négritude et humanisme, Seuil, Paris, 1964, p. 37

 

5 Moi, laminaire cité dans Introduction à Moi, laminaire, ouvrage collectif, édition critique, L’HARMATTAN, 2012, pp. 20-21.

 

6 LSS, Chants d’ombre, p. 105.

 

7 Gusine Gwadat Osmane cité par Robert Jouanny op.cit, pp. 82-83.

 

8 Atin Kouassi cité par Robert Jouanny, op.cit, p. 83.

 

9 Bernard Holas, Mythologies africaines, Agence ivoirienne, Hachette, Abidjan, 1978, p. 19.

 

10 Fanoudh Siéfer, Le mythe du nègre et de l’Afrique noire dans la littérature française, NEA, Abidjan-Lomé, 1980, p. 117.

 

***

Pour citer cet article

 

Emmanuel Toh Bi, « Les ingrédients du lyrisme dans la poésie négritudienne », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°9 (publication partielle de nos derniers numéros imprimés de 2016) [En ligne], mis en ligne le 2  décembre 2016.

Url : http://www.pandesmuses.fr/negritudienne.html

 

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24 novembre 2016 4 24 /11 /novembre /2016 14:35

 

Article du numéro spécial 2015-2016

Parution imprimée le 31 décembre 2016

Dossier "Les hommes en poésie"

 

 

Le fils-de-la-femme-mâle

 

de Maurice Bandaman, à la recherche des traces

 

d’une poésie de l’imaginaire narratif

 

 

 

Emmanuel Toh Bi

Université de BOUAKÉ Côte d’Ivoire

 

 

 

Introduction

 

Le fils de-la-femme-male-mâle1, de toute évidence, est une écriture romanesque instable, débauchant le profil sacerdotal du genre. C’est, peut-être, à dessein que le texte de Maurice BANDAMAN porte, en page de garde, l’insigne "conte romanesque", label générique suintant l’originalité. En effet, le texte nommé comporte une diégèse, avec personnages, espaces et temps, un point initial et une clôture narrative. En plus, l’énonciation en est conforme à la structure profonde de la phrase grammaticale (sujet-verbe-complément), feignant un prosaïsme consubstantiel à la communicativité vraisemblable. Toutefois, en s’immergeant dans l’univers de Le fils-de-la-femme-mâle, on s’aperçoit, progressivement, d’un texte littéraire dont la particularité n’a d’égale que la souveraineté de l’invraisemblance. L’imaginaire y est vertigineux, gardant, sans démordre, son souffle continu ; l’incantatoire, doublet du rituel, y est manifeste, l’épique et le légendaire se le disputent pour produire le tissu du merveilleux, l’univers mythique, connecté au fantastique, meuble l’ambiance de la surréalité, nature et surnature se superposent, le temps de l’invraisemblance défie le temps de la lucidité et s’y confond, le monde des vivants et le monde des morts entretiennent une perméabilité communicante, les épreuves initiatiques insupportables s’invitent « impunément » dans l’espace du monde sensible ordinaire, la gravitation des espaces par les personnages s’inscrit dans une labilité déconcertante, le décor mirifique exubérant fait ombrage au sobre décor du quotidien, des durées de vie à faire dérailler l’entendement, des aptitudes humaines non mathématisables...

 

Décisivement, la littérature n’est pas une parole scientifique, certes. Sa vocation ne réside pas dans les concepts de causalité, de déterminisme, de vérification, de méthodologie qui consisterait à retracer la vérité historique ou sociale. C’est peut-être avec logique qu’elle ne se conçoit pas ou qu’elle ne s’élabore pas dans les grands laboratoires de sciences exactes. Si tel était le cas, l’on se rapprocherait quelque peu d’un certain naturalisme comme tentaient de le faire Émile ZOLA et Claude BERNARD, au nom du concept du roman expérimental. Certes, la littérature n’est pas une prédication fondée sur des faits réels d’enseigne existentialiste, accomplis par un peuple qui ferait le bilan d’une vie récente en vue d’envisager l’avenir. À la vérité, ce qui justifie cet état d’esprit de la littérature, c’est son statut de fiction, c’est-à-dire, statut d’œuvre de l’esprit, non constituée du vrai mais, plutôt, du semblable au vrai. Même le roman naturaliste ou expérimental, dont Germinal peut être une figure représentative, n’y échappe pas. En d’autres termes, la littérature est interchangeable au vraisemblable, une illusion, certes, mais une illusion référentielle. Bref, la littérature n’est pas le calque ou la reproduction mécanique de la réalité vécue mais, plutôt, en donne l’impression. Le roman et le théâtre en sont, notamment, la contrepartie dans la création littéraire. Dans le cas précis de Le fils de-la-femme-mâle, on a quitté le domaine du vraisemblable, qui serait plus ou moins appréhensible et utile à l’entendement humain, pour sombrer dans la sphère de l’invraisemblable. Même si le vraisemblable n’est pas totalement absent dans le texte de l’écrivain ivoirien, il est, à tout le moins, larbin ou surplombé par l’invraisemblable qui irradie majestueusement son œuvre. S’il peut paraître aventureux d’inférer que l’invraisemblance n’est pas beaucoup prisée en littérature, en général, du moins, sous le rapport du reflet de l’engagement, c’est peut-être, dans ce sens, la vraisemblance qui a fait la grandeur des peuples de tradition littéraire. Pour sa part, Le fils de-la-femme mâle, notoirement investi par l’invraisemblance, et en vertu d’une certaine animation textuelle, a tendance à basculer dans un autre genre littéraire : la poésie. Cette invraisemblance, donc, même si elle est véhiculée dans du narratif, au regard de l’énonciation et des techniques narratologiques, semble faire le joint avec la poésie, la plus « oiseuse » présumée des créations littéraires.

 

Tout comme Le fils de la femme mâle, la poésie est sublimation du fait linguistique et idéalisation du fait vécu. Mieux, le fait linguistique idéalise le fait vécu, c’est-à-dire que le premier arrache le second à la lucidité existentielle pour le convertir en une forme d’irréalité. La poésie est une incursion dans l’onirique, du fait d’un angle de vision du mot qui, subissant la pesanteur de l’émotion et des rêveries de l’artiste-locuteur, s’auréole de relent métaphysique, établissant un réseau de correspondances avec la verticalité. Ce faisant, le sémantisme du mot, se subvertissant à une espèce d’ambiance carnavalesque, procède à un « maquillage corrupteur » de démultiplication de sens, nouveaux, du reste. Le corollaire de cet état de fait lexicologique, c’est la défiance de l’évidence, la déstabilisation de l’ordre des choses, la remise en cause du fondement de l’existence telle qu’enregistrée dans le psychisme humain ou dans la conscience rationnelle. Tout comme la poésie, Le fils de-la-femme-mâle déstabilise l’ordre des choses et détruit le fondement de l’existence, mettant ainsi en déroute la conscience rationnelle. Le mot poétique, donc, s’auto-sacrifiant sémantiquement, se déconnecte de la matérialité corruptrice et inscrit un monde abstrait, un monde virtuel, celui de la suggestion des sens infinis et enseignements symboliques sans borne. Cet élitisme littéraire qui est synonyme d’élection de symboles, d’images et de rythmes, n’est que le résultat de la subversion sémantique du mot, épicentre et manivelle actionneuse des canons structurels cités.

 

Le nœud de la question, c’est que, Le fils- de-la-femme-mâle, sous sa facette de récit ("conte romanesque") , est narrativement ancré, au point de friser, par endroits, le substantialisme lucide par une diégèse narratologiquement débitée. Clairement, si sous la dénomination de l’animation créée par l’invraisemblance extrême, le texte de Maurice BANDAMAN peut, dans une certaine mesure, s’identifier à une poésie, il faut bien que, par abstraction, cette originalité littéraire digético-narratologique puisse afficher des symboles, images et rythmes, identifiants stylistiques majeurs de la poésie. Et ce, non par un traitement particulier réservé au mot, mais, de préférence, par le récit lui-même en tant que substance littéraire communicative de l’ambiance du quotidien vécu. En un mot, il serait bien curieux de savoir comment, sans trahir le sens de base des mots de sorte à traduire un fait relaté, le récit lui-même peut être, à la fois, symbole, image et rythme.

 

 

I – L’art du référentiel, une didactique féconde et créatrice

     

    Un chasseur nommé Awlimba part un jour en forêt pour accomplir la tâche de subsistance quotidienne. L’expédition se transforme en des fresques merveilleuses qui, entre autres, lui font changer de cadre d’existence (le souterrain), lui firent expérimenter des épreuves, scènes et personnages tout aussi mythologiques qu’ahurissants. Au bout d’une initiation achevée, il rentre de la chasse, donc, revient dans son monde usuel des vivants, le monde de la normalité, avec un butin des moins ordinaires, un enfant mystérieux, à l’issue d’une partie de chasse qui dura trois heures, selon le monde du commun des mortels, équivalant à vingt et un mois, selon l’estimation ou le train temporel du monde initiatique. Un accouplement singulier eut lieu entre Awlimba et sa femme N’juaba déjà enceinte depuis sept mois, mu par le projet inédit de communiquer aux entrailles de N’juaba, l’enfant mystérieux entré comme par enchantement, quelque temps plus tôt, dans l’urètre du chasseur. Après vingt et un mois de grossesse, l’enfant, doté des deux sexes, sortit du ventre de sa mère pendant qu’ Awlimba mourait.

    Cet enfant d’une race rare, décida d’aller à la quête de la connaissance et de la vertu pour édifier et servir le monde. Le texte se termine sur la radieuse vision d’une société équilibrée, juste, heureuse et harmonieuse, sous la houlette du roi Awlimba Tankan.

     

    Le fils –de- la- femme- mâle est un texte qui brille, non nécessairement par l’art du mot, mais, essentiellement, par l’art du référent, comme c’est le cas des littératures initiatico-ancestrales négro-africaines. Et le propre de tout texte de profil initiatique, c’est d’être didactiquement fécond, c’est-à-dire, infiniment riche en enseignements et, donc, propice à l’épanouissement de l’esprit. Ici, ce n’est pas le mot qui s’illumine de symbolisme, mais, c’est, au contraire, le référent qui, dans une structure linguistique commode, pourtant, se mue en référent symbolique, produisant inépuisablement plusieurs autres petits référents, donnant ainsi à des interprétations sans fin et hissant l’esprit humain à un haut étage de compréhension abyssale des choses. Pour y parvenir, ce référent d’entrain prosaïque, teinté d’initiatique et fusionné au sacré, se démarque de l’ordinaire et ouvre la vanne à l’imaginaire. En guise d’illustration, nous recourons aux pans du texte suivants : la description de l’itinéraire de chasse d’Awlimba au début du récit, le processus de mutation de la vieille femme repoussante en jeune fille romantique puis en vieillard, la scène de l’accouplement entre Awlimba et sa femme N’ juaba jusqu’à l’accouchement au terme d’une grossesse étrange, et le témoignage de l’enterrement d’Awlimba.

    Un jour, contre les appréhensions pas très rassurantes de son épouse enceinte, Awimba s’entête à aller à la chasse. Cette occasion, superlativée des quotidiens monotones flétrissant l’intellect, fut l’instant initiatique se sa rencontre, mieux, de sa fusion au monde des mystères. Voici comment le relate le narrateur :

     

    « La nuit était calme. Awlimba traversa le cimetière, eut des frissons, prit un sentier, s’enfonça dans le plus profond de la gigantesque et monstrueuse forêt, marcha, marcha, marcha. La brousse devenait de plus en plus silencieuse ; on aurait même dit que le vent s’était tu et que les arbres s’enfonçaient dans le sol. Soudain, un grand souffle. Un souffle venant du plus profond de la terre. Puis tout se mit à frémir, à glousser. Une grande lumière fendit la nuit et la terre ouvrit son ventre. C’est donc dans le ventre de la terre qu’Awlimba marchait son fusil sur l’épaule, inconscient du changement d’univers. Le ventre de la terre était large, profond, spiralé, stratifié. Awlimba traversa une première strate de sept niveaux dont les trois premiers étaient blancs et les quatre autres nacrés. Puis vint une deuxième strate également de sept niveaux, de même couleur que les premiers. Enfin, une troisième strate de sept niveaux, aux couleurs de l’arc-en-ciel. Quand Awlimba eut traversé le vingt et unième niveau, le ventre de la terre se referma sur lui, il se retrouva sur une berge que baignait un fleuve écumeux, tumultueux, coléreux. Un soleil gros comme la terre flottait à quelque distance au-dessus du fleuve et si l’on avait voulu la mesurer, il aurait suffi de hisser sept hommes, les pieds des uns au-dessus de la tête des autres, pour caresser, de la main, le ventre et le visage de ce soleil. » (voir pp. 17-18)

     

    Tout ce phénomène effarant se déroule en un moment symbolique du jour : "la nuit", laconiquement lâchée dans la phrase brève « La nuit était calme. » La nuit, en Afrique noire, est l’instant de la méditation et de la lumière intellectuelle. C’est l’instant où les esprits du monde invisible font incursion dans le village pour flirter avec les réalités, et seuls les initiés ressentent ou captent leur présence. La nuit, en Afrique noire, est le moment privilégié de l’affranchissent des néophytes, consistant à les faire passer de l’état de cécité spirituelle à celui de dialectique intellectuelle, en vue de leur pleine participation à la vie sociale. En effet, l’intérêt de l’intégration de la société à servir semble être la vocation, ainsi que le soutient N.MILLER, de tout rite initiatique2. La nuit, donc, ce moment de distinction à relent de déconnexion matérialiste, n’a pas échappé à la verve artistique du poète SENGHOR, chantre de la Négritude et lévite avéré de la culture noire : « Nuit d’Afrique ma nuit noire, mystique et claire, noire et brillante. » (Ethiopiques, p. 142). C’est tout naturellement, peut-être, que Awlimba, de la caste des chasseurs, caste des initiés, choisit cet instant hautement mystique et métaphysique pour expérimenter les mystères de l’existence, comme peut en témoigner le florilège de phrases issu du passage rapporté : "…s’enfonça dans le plus profond de la gigantesque et monstrueuse forêt", "les arbres s’enfonçaient dans le sol", "Une grande lumière fendit la nuit et la terre ouvrit son ventre", "C’est dans le ventre de la terre qu’Awlimba marchait, son fusil sur l’épaule, inconscient du changement d’univers", "…il aurait suffi de hisser sept hommes, les pieds des uns au-dessus de la tête des autres, pour caresser, de la main, le ventre et le visage de ce soleil". Ainsi, nous sommes en présence d’un monde qui s’effondre, celui de la mystique du rêve, où le Néophyte Awlimba change inconsciemment d’univers. C’est seulement sous le postulat de l’onirisme qu’on peut admettre qu’un individu et ses paramètres environnants s’engouffrent profondément dans le sol sans que ce dernier ne se sente interpellé outre mesure. L’atmosphère décrite constitue tout un souffle, celui du mot poétique qui, mutilant son sémantisme propre, fait s’ébranler les fondements du monde scientifique changeant impunément, ou avec désinvolture, de cadre structurel ou de contexte linguistique. Ce profil du mot poétique amène le Professeur Bernard ZADI Zaourou à le qualifier de mot en aventure, du fait qu’il déserte son isotopie initiale jusqu’à se retrouver dans une isotopie étrangère où il provoque un inconfort et est lui-même victime d’inconfort sémantique. C’est la rançon de l’irradiation intellectuelle et spirituelle cachée aux non-initiés qui, eux, y voient une nuit, symbole de non visibilité, instant choisi par Awlimba pour s’engager sur le chemin de l’initiation. D’ailleurs, le mot poétique, du fait des frictions et malaises d’indispositions sensationnelle et idéelle qu’engendre son irruption dans le décor littéraire nouveau, étend une sorte de voile nocturne dans l’esprit du sujet non averti. Ici, par la didactique du texte de BANDAMAN, la mise en scène, copie du substantiel expérimental, se met au service de l’abstrait, pour instruire cumulativement sur l’exégèse et l’art de la poésie.

     

    La féerie qu’inscrit le nouveau monde d’Awlimba inspire, à l’esprit humain, émerveillement, relaxation, évasion ou récréation, parfois, peur, toute une ambiance d’apocalypse, suggérant la poétique du 7eme art, où l’image, le son et le mouvement, ont valeur de dogme religieux ; on y trouve de l’émotion d’envergure cathartique ("Awlimba eut des frissons"), du son et de la vibration("Un souffle venant du plus profond de la terre, puis tout se mit à frémir, à glousser"), de la couleur et de la lumière ( "Une grande lumière fendit la nuit", "une troisième strate de sept niveaux aux couleurs de l’arc-en-ciel", "un soleil gros comme la terre flottait à quelque distance au-dessus du fleuve"), du mouvement ("les arbres s’enfonçaient dans le sol", "Awlimba traversa", "…sur une berge que baignait un fleuve écumeux, tumultueux, coléreux", "le ventre de la terre se referma"), des personnages et des langages ("Awlimba : quel est ce monde étrange dans lequel je me trouve ?", " sept hommes", "la vieille femme", "pour caresser de la main le ventre et le visage de ce soleil"), un temps("la nuit"), un espace ("le souterrain") et toute une organisation par stratification, témoin d’un scénario bien ficelé. Même Jules VERNE, le scientiste fictionniste de l’écriture, n’aurait pas fait mieux, fussent-ce avec son Voyage au centre de la terre, Ses Mille lieues en-dessous de la mer et De la terre à la lune. En réalité, Maurice BANDAMAN, tout comme Jules VERNE, nous propose de la science-fiction, à l’effet de délasser l’entendement rouillé par la morosité du quotidien. C’est, entre autres, la vocation de l’écriture poétique, écriture de cure spirituelle. En gros, quelle notion abstraite aux traits de vertu morale ou intellectuelle s’anime ainsi ? Certainement, Le culte de l’esprit humain aspirant aux techniques de méditation profonde, en vue d’échapper à la grossièreté corruptrice des apparences premières ou à la superficialité intellectuelle monotone. La poésie, sacerdoce du mot, est un discours non ordinaire et invraisemblable, offrant un répertoire de significations profondes, transcendant les sens premiers et entretenant l’esprit.

     

    Intéressons-nous maintenant à cette autre séquence du récit ; un acte sexuel conjugal qui, par accoutumance, aurait dû s’inscrire dans le sceau de la banalité ordinaire, devient objet d’émeute, au point de tirer tout le village de sa quiétude douillette. Conséquemment, les riverains pensent à une bastonnade, autrement, à une attaque meurtrière, du genre de l’actualité que nous donnent à vivre les diverses formes d’extrémisme de nos jours. Et ce n’est que l’esquisse musclée d’un présumé secourisme qui dévoile le fait, non divers, d’un acte sexuel hors du commun. Cette scènes de pudeur qui aurait dû embarrasser les consciences pudibondes, suscite plutôt un empressement de solidarité au chevet de N’juaba, la suppliciée. Apprécions cette sélection de phrases qui relatent le calvaire : "L’accouplement ne fut pas aussi aisé que Awlimba l’espérait car son sexe vibrait dans celui de sa femme", "une douleur, aiguë comme une pointe qui traverse un corps parcourut son membre et, quand il éjacula, il embrasa la matrice de sa femme qui hurla, éveillant toute la maison", "Qu’as-tu fait entrer en moi ? Pleurait-elle", "Et elle se contorsionnait, noyée par la douleur, roulait sur les côtés, se débattait tel un animal égorgé, était en transe", "Oh ! je vais mourir ! Quelle douleur ! un incendie brûle en moi !", "La douleur continuait d’embraser les entrailles de N’juaba. Elle gémissait, faisait claquer les dents, frappait ses pieds et ses bras contre le mur", "Qu’est-ce qu’il a introduit en moi ? Qu’est ce qu’il a introduit en moi ? Qu’est ce qu’il a introduit en moi ? répétait-elle", "Quoi qu’on fît pour apaiser la douleur, N’juaba souffrit et hurla pendant sept jours et sept nuits"( pp. 29-31.) L’on se croirait, ici, à une scène de bastonnade d’un récidiviste promis à la peine capitale. La tradition hébraïque, à travers l’exégèse biblique, nous fait part du récit de tels calvaires, à l’exemple patent de la passion ou de la crucifixion du Christ. Trouver de la douleur dans une arène qui, initialement, se prédispose au sacerdoce missionnaire. C’est l’enseignement que nous donne à assimiler le texte poétique, texte missionnaire, de vision abyssale et lointaine, qui, dans le plaisir de l’esthétisme des mots, se heurte à la persécution, au mépris et à l’agressivité des non initiés. La création poétique a souvent déploré ce désastre social dont le genre est l’objet3. Bien à propos, l’acte sexuel décrit est le premier que connut le couple après l’initiation du mâle Awlimba, c’est-à-dire, le premier contact intime quand il est revenu du pays des mystères. Consubstantiellement, Paul VALERY soutient que la poésie est une danse des mots sur place. Il s’agit d’une complaisance lexicologique insouciante, plaisante et jouissive, née du magnétisme entre les mots, dans le pacte significatif de l’interdépendance structurelle, au nom de l’intuition créatrice du poète. De l’entendement des profanes, ce projet linguistique d’initiation est un choc, un blasphème, un anticonformisme, un scandale public, périclitant dans le parjure. L’attitude des curieux et parents d’Awlimba, menaçants, presque, déchaînés et acharnés aux portes du couple en exécution, en dit long sur la question :

     

    « La cour d’Akandan, le père d’Awlimba s’emplit de curieux que les pleurs de N’juaba avaient attirés malgré la nuit noire

    Les interrogations et les commentaires fusaient pendant que, dans sa chambre, le couple

    tentait de garder son aventure secrète. Mais les coups assenés à la porte par Akandan et

    Assoman et les pleurs de N’juaba obligèrent Awlimba à l’ouvrir. Akandan saisit son fils,

    le gifla.» (p. 30)

     

    On assiste, là, à toute une ambiance de scandalisassions de gens outrés par l’inacceptable. La poésie est cette "aventure secrète" pas vraiment acceptée par le grand public qui le boude, au demeurant. La poésie est cette "aventure secrète", ce langage chatoyant et berçant, initiatiquement conçu et dont les techniques de décodage repoussent et provoquent exaspération courroucée chez les non initiés, en raison d’une impéritie pertinente à pénétrer les mystères du texte. Il s’avère que le poète jouit d’un art qui tombe dans le psychisme du profane comme une grotte de pierre enflammée : " Quand il éjacula, il embrasa la matrice de sa femme qui hurla". L’apocalypse de la douleur ici ressentie est celle de toutes les sociétés initiatiques négro-africaines et, peut-être, du monde, où le bonheur, sous sa facette d’élévation, d’affranchissement, d’illumination et d’accomplissement, porte le casque du malheur, sous sa déclinaison d’épreuves torturantes. Et, dans ce cycle d’épreuves, la parole, notamment, la parole sublime et irradiante, revêt une importance de premier plan. Dans la société moré, c’est, essentiellement, ce qui lie le Ben’Naaba, le maître initiateur, à ses disciples. Par allégorie, au plan artistique, donc, « L’Homme et la bête », texte d’ouverture d’Ethiopiques de SENGHOR , peut illustrer la vérité établie :

     

     

    LHOMME ET LA BÊTE

    (pour trois tabalas ou tam-tam de guerre)

     

    Je nomme Soir Ö Soir ambigu, feuille mobile je te nomme

    Et c’est l’heure des peurs primaires, surgies des entrailles d’ancêtres.

    Arrière inanes faces de ténèbres à souffle et mufle maléfiques !

    Arrière par la palme et l’eau, par le Diseur-des-choses-très-cachées !

    Mais informe la Bête dans la bouse féconde qui nourrit tsétsé stegomyas

    Crapauds et trigonocéphales, araignées à poisson caïman à poignards.

     

    Quel choc soudain sans éclat de silex ! Quel choc et pas une étincelle de passion.

    Les pieds de l’Homme lourd patinent dans la ruse, où s’enfonce sa force jusques à mi-

    jambes.

    Les feuilles les lient les plantes mauvaises. Plane sa pensée dans la brume.

    Silence de combat sans éclats de silex, au rythme du tam-tam tendu de sa poitrine

    Au seul rythme du tam-tam que syncope la Grande –Rayée à senestre.

    Sorcier qui dira la victoire !

     

    Des griffes paraphent d’éclairs son dos de nuages houleux

    La tornade rase ses reins et couche les graminées de son sexe

    Les kaïcédrats sont émus dans leurs racines douloureuses

    Mais l’Homme enfonce son épieu de foudre dans les entrailles de lune dorées très tard.

    Le front d’or dompte les nuages, où tournoient des aigles glacés,

    Ö pensée qui lui ceint le front ! La tête du serpent est son œil cardinal.

     

    La lutte est longue trop ! dans l’ombre, longue des trois époques de nuit millésime.

    Force de l’Homme lourd les pieds dans le potopoto fécond

    Force de l’Homme les roseaux qui embrassent son effort.

    Sa chaleur la chaleur des entrailles primaires, force de l’Homme dans l’ivresse

    Le vin chaud du sang de la Bête, et la mousse pétille dans son cœur

    Hê ! vive la bière de mil à l’unité !

     

    Un long cri de comète traverse la nuit, une large clameur rythmée d’une voix juste.

    Et l’Homme terrasse la Bête de la glossolalie du chant dansé.

    Il la terrasse dans un vaste éclat de rire, dans une danse rutilant dansée

    Sous l’arc-en-ciel des sept voyelles. Salut Soleil-levant Lion au- regard-qui-tue

    Donc salut Dompteur de la brousse, Toi Mbarodi ! seigneur des forces imbéciles.

     

    Le lac fleurit de nénuphars, aurore du rire divin4.

     

     

    Ce texte présente un combat des plus palpitants entre un être humain et une bête, non identifiée, sous le rapport de son espèce. Cette imprécision théorique fait de l’entité désignée la conceptualisation des difficultés et adversité de tous genres, rencontrés dans la vie ; la majuscule de la première lettre du mot "Bête", qui, dans toutes ses occurrences, ne se trouve pas en début de phrase, y végète. Cet antagonisme, initiatique, du reste, se présente comme le passage obligé pour l’accomplissement de l’individu. Du vers1 au vers 15, on note le vent en poupe de la Bête, ascendante sur l’Homme. Et du vers 15 au vers 31, c’est l’opération de la dialectique, ponctuée par la victoire de l’Homme. Apprécions les champs sémantico-lexicaux suivants : – Le combat : "choc", " éclat de silex", "Des griffent paraphent d’éclairs", "enfonce son épieu", "la tornade rase ses reins", "poignard", "sorcier qui dira la victoire", "enfonce sa force jusqu’à mi-jambe", "force", "terrasse"… – La cérémonie d’initiation : "pour trois tabalas ou tam-tams de guerre", "rythme du tam-tam", "un long cri", "chant dansé", "danse rutilant dansée", "diseur-des choses-cachées"… – La parole poétique : "Diseurs-des-choses-cachées", "rythme de tam-tam", "clameur rythmée", "un long cri", "sept voyelles", "glossolalie du chant dansé", "étincelle de passion"… À la lecture de ces trois tableaux, le moins qu’on puisse dire, c’est que le texte traiterait d’un combat dans lequel la parole, précisément, la parole initiatique, aurait valeur cardinale. Un constat important, c’est que les deux derniers champs sémantico-lexicaux (la cérémonie d’initiation et la parole poétique) ont un bon nombre de constituants symétriques. L’interprétation peut en être sans ambages ; la cérémonie d’initiation dont il est question, ici, serait la cérémonie d’initiation à la parole poétique elle-même. C’est grâce à cette parole dont l’Homme est intelligiblement doté qu’il est parvenu à triompher de la Bête. À travers les scènes de psychodrame véhiculées dans Le-fils-de-la-femme-mâle, donc, on discernerait que la poésie est cette parole mystérieuse, souvent choquante, jouissive pourtant, qui délivre et aide à la délivrance ; l’enfant mystérieux fantastiquement né des entrailles de N’juaba apportera le sésame de la paix et de la prospérité sociale.

    En outre, le processus de mutation de la vieille femme repoussante en jeune fille romantique puis en vieillard, en apporte à l’exégèse poétique. En effet, un homme parti à la chasse, se retrouve dans un monde étrange où il rencontre, comme par enchantement au bord d’un fleuve, une vieille femme pouilleuse aux contours dégueulasses et navrants, dont la langue trainait jusqu’au sol. Elle lui demande de lui lécher une plaie d’une audience très peu courante, condition pour qu’elle en soit guérie. Quand il finit de s’exécuter, non sans avoir lutté contre lui-même, elle lui intime l’injonction du même exercice sur sa chevelure en guenilles malodorantes. Quand il réussit le test, la vieille femme propose à son néophyte de fermer les yeux puis de les rouvrir par la suite. À la place de cette créature affreuse, il en voit une autre, une jeune fille lumineuse et attirante, contrastant spectaculairement avec la première. Quand après plusieurs péripéties, elle lui livre le secret de l’initiation, elle disparaît et fait place à un vieillard dont il est dit que "la barbe pouvait s’enrouler sept fois autour du monde». Il avait pour tâche de faire traverser le fleuve à Awlimba, dans l’optique de son retour dans le monde normal. Seul un texte échappant au degré zéro de l’écriture, celui de la communication vraisemblable, sensée et conformiste, et occupant un rayon de la poésie, peut prédisposer le lecteur/auditeur à accepter l’équation "vieille femme= jeune fille=vieillard" ou Laideur=Beauté=Sagesse". On objecte, de ces équations singulières, les enseignements qui sont ceux de l’art poétique :

    • Trahir le sens de base des mots, de sorte à n’en tirer que des connotations, significations ou symboles ;

    • Détruire ou déstabiliser l’ordre des évidences, de sorte à rendre perméables les champs lexicaux non fermés, de façon étanche, les uns à l’égard des autres ;

    • Créer des passions folles et sensations fortes, de sorte à se sentir arracher à l’horizontalité pour migrer vers la verticalité.

     

    Ferdinand de SAUSSURE a peut-être sujet de dire que le signe linguistique unit, non une chose et un nom, mais un nom et une image acoustique. Et Aristote de renchérir que « Le mot chien ne mord pas. »5 C’est de ce postulat portant sur l’arbitraire du signe linguistique que nait l’imaginaire de la création poétique ; un mot pouvant, en poésie, désigner une réalité autre que celle qu’on lui reconnaît conventionnellement, de sorte à dégager des unités de signification non ordinairement reconnues à sa réalité initiale ou naturelle, sinon, à son référent conventionnel . C’est l’une des manifestations du creuset de bouleversements inaliénables à l’institution d’une esthétique poétique. En d’autres termes, le nom, en tant que signe linguistique reclus à l’abstraction et à l’arbitraire, peut désigner n’importe quelle réalité, c’est-à-dire qu’il n’est pas mécaniquement ou carcérale-ment captif de la réalité à laquelle la mentalité humaine l’affecte. Et c’est en s’appuyant sur ce point ou, mieux, sur ce pacte initial de la conception théorique de l’acte de nomination que l’imaginaire prend son envol.

    Et que dire de la séquence de l’enterrement d’Awlimba ? Un mort qui, dans le cercueil, est maître de ses porteurs et du cortège funèbre, disparaissant et apparaissant, à sa guise, agitant et apaisant ses porteurs. En Afrique noire, le mort, non seulement, n’est pas mort, donc, fait partie du décor ambiant des vivants, mais, est un vivant de niveau supérieur et qualitatif. En effet, le mot poétique est un mot supérieur. Quand il meurt, par son auto-sacrifice sémantique, il renaît splendidement dans le monde des significations et des mystères où il gagne en animation vitale, gravite, de façon virtuose, l’espace des morts(le monde supérieur de la poésie) et l’espace des vivants, surclassé par le premier dont il est l’exécutant servile, selon ses intérêts intellectuels ponctuels.

    Le schéma suivant peut bien synthétiser tout ce parcours de symbolisation.

     

     

    Selon toute vraisemblance, le mot à l’état naturel, est pauvre. L’état naturel du mot est celui de la locution usuelle, celui où le mot est rivé aux normes ou aux pesanteurs axiomatiques de la langue ordinaire, celle de la communication sociale, se faisant l’écho des besoins que commandent la rationalité et les nécessités existentielles. Pour échapper à cette léthargie linguistico-culturelle et spirituelle, le mot, outil d’œuvre du poète, se sent attiré par le monde de l’initiation auquel est psychiquement lié l’artiste du verbe, être à l’esprit sensible et métaphysiquement lié. L’initiation du mot est interchangeable au conflit ou au malaise structurel vécu dans le contexte linguistique nouveau. Du creuset de l’épreuve, il sort enrichi, métamorphosé, muni de sens nouveaux indénombrables, fertilisant ainsi l’esprit humain. C’est le sort d’Awlimba Tankan, roi prospère, sage et charismatique, retour incarné, produit ou aboutissement personnifié de l’ascendant Awlimba qui, de son état d’existence pauvre et monotone, a vécu, dans l’espérance de voir se bonifier sa situation sociale et intellectuelle, les horreurs et tourments de l’initiation, à la faveur d’une partie de chasse insolite.

     

     

    II – Les images du récit

     

    L’image est un canon structurel essentiel dans l’art d’encodage de l’inspiration poétique. Elle systématise, non, l’être, mais, le reflet de l’être. Elle indique, non, le phénomène, mais, l’aperçu du phénomène, dans l’ordre d’une schématisation sobre et abstraite.  Ainsi, de cette esquisse de configuration, se dégagent trois enseignements sur l’image : le non substantialisme ou abstraction, le facteur économique, la supposition ou le virtuel. En gros, dans la pratique de l’image en tant qu’élan naturel d’un vécu psychosocial, le réel s’offre, non dans sa nudité tangible et exhaustive, mais, plutôt, dans un microcosme didactique et purement intelligible. Ici, le réel se révèle dans un angle processuel quelque peu déformé, et c’est d’ailleurs ce qui en fait un jeu d’esprit prisé des créateurs dans divers domaines d’activité dont le cinéma, la photographie, la peinture, l’art plastique… Nous en proposons, dans cette analyse, l’expérience linguistique. Et c’est le genre poétique qui, du fait qu’il célèbre le langage de création, en est l’archétype. Dans cette discipline de connaissance scientifico-artistique, c’est le mot, outil de création du poète, qui est le réceptacle des dispositions identitaires de l’initiation de l’image comme édictées plus haut. Dans le cadre, donc, de l’image poétique, le mot est creuset d’assimilation ou de transfert sémantique, rançon inaliénable pour la consécration de l’abstraction, de l’économie et de la conjecture, liées au mode d’expression.

     

    Le fait est que le contre-pied semble en être pris dans le cas précis de l’image du récit. sans nier, bien entendu, les fondamentaux de l’acte stylistique développé. La vérité, c’est que, l’esprit du Négro-africain, très peu porté vers les notions abstraites taxées d’accuser une vacuité au plan utilitaire expérimental, s’édifie mieux par les figurations scéniques, connecté qu’il est à la vraisemblance du quotidien contextuel. Dans Le fils -de-la-femme-mâle, cela se perçoit, entre autres, par la traduction littérale de certaines particularités stylistiques tirées du Baoulé, langue d’origine culturelle de l’auteur et de son texte. De façon illustrative, dès l’annonce de la mort d’Awlimba, les amis, parents, connaissances et autres compatissants, se retrouvèrent à la cour du deuil, la nuit. Voici comment le narrateur décrit cette espèce de chorale de pleurs généralisés : "Les pleurs couvrirent la nuit" (p.41). Ainsi, ce propos laconiquement lâché donnerait l’impression , sinon, inspirerait la scène selon laquelle les pleurs qui ne sont que des cris d’abattement psychologique, constituent une sorte de voile animé d’une vie particulière et qui se mouvrait, au point d’envelopper, d’emmailloter ou de draper la nuit qui, elle, est pourtant une entité non tangible, non palpable, parce que non matériellement constituée. Ainsi, la nuit, étrangement devenue corporelle ou matérielle, ici, bénéficierait d’une protection ou d’une couverture, comme des mains bienfaitrices le feraient d’un être corporellement désemparé ou dénudé. La nuit, espace temporel de la soirée qui abrite ce triste événement, en plus de l’incertitude qui lui est inhérente, serait cet être de fiction rendu nu par un sort tragique qui le marque : la mort. Sans pudeur, donc, la mort spolie la nuit de l’une de ses références initiatiques : Awlimba, fils d’Akandan. En outre, il y aurait dans la phrase "Les pleurs couvrirent la nuit", l’idée d’une fortification des états d’âme fragilisés en cet instant de fatalité ; le ton vibratoire des pleurs coordonnés faisant foi, soit d’une étoffe qui, sous le rapport atmosphérique, serait d’une chaleur réconfortante, soulageant un corps engourdi par la fraîcheur. Même si, ici, le réchauffement présenté est d’ordre moral, psychologique, mieux, psychique. En somme, la phrase "Les pleurs couvrirent la nuit", au plan de l’énonciation, donne au narrateur de faire l’économie de la description d’abondants pleurs, certainement, aux allures mouvementées et dramatiques comme il est d’usage en pareil événement dans les contrées traditionnelles négro-africaines. Le narrateur, donc, en faisant cas, tacitement peut-être, de cette vision du monde des Akan, groupe ethnique auquel appartiennent les Baoulé de Côte d’Ivoire, étale des trouvailles stylistiques originales. Par exemple, à la page 43, on découvre un personnage du verbe, Nanan Yablé, bien à propos qualifié par le narrateur de « poète au verbe de feu, dont la magie oratoire enduit de miel le cœur des morts et les décide toujours à partir à Blôlô-la cité des morts. » On eut recours à ce dernier pour persuader l’âme d’ Awlimba à quitter le village. Et comme le dit si bien le narrateur, « les Akans le savent. Ils savent qu’un homme tué dans la force de l’âge ne quitte pas aussi facilement sa cour pour aller derrière les maisons , dans sa tombe. » Ainsi, dans le récit de ses incantations, on peut lire des images toutes aussi intrigantes qu’émotives. Awlimba Tankan, l’ascendant, y est ainsi présenté :

     

    «  Toi Nanan N’san au nom d’homme qui est Awlimba

    Toi qui éteignis le jour pour précipiter la nuit

    Quand tu avais soif de conquêtes amoureuses

    Ou étais brûlé par l’envie de te rendre à la chasse

    Toi qui avalais la nuit quand elle était trop longue

    et crachais le jour pour te rendre dans les champs » (p. 45)

     

    Dans cette stance, des expressions purement idiomatiques et tirées de nos langues africaines interpelleraient tout entendement formaté aux langues occidentales et la civilisation que ces dernières représentent. En effet, les phrases ou membres de phrases "Toi qui éteignis le jour pour précipiter la nuit" , "Toi qui avalais la nuit…", "et crachais le jour"…, dévoilent la démiurgie d’un être aux pouvoirs mystiques particuliers et qui, à volonté, en imposerait au temps, s’il n’en est pas maître ; sans scrupule, il déciderait, cet être, de l’occurrence des différentes phases de la journée (« la nuit », « le jour ») au mépris de la durée naturelle prévue pour chaque phase et dont les concepts scientifiques d’équinoxe et de solstice, donneraient une impression de modification. Cette posture d’autorité inestimable et sans borne renvoie à des propos bien typifiés qu’on lit ordinairement d’enseigne universelle, presque, dans le livre de la Genèse issu de la tradition hébraïque : « Que la lumière soit ! Et la lumière fut », « Qu’il y ait des luminaires dans l’étendue du ciel, pour séparer le jour d’avec la nuit »… De toute évidence, la poésie est créatrice d’images, et le poète, maître des choses et des phénomènes, est initiateur de monde, par le pouvoir de la parole révélée, transcendentalement inspirée. Dans cette verbalisation de la puissance, l’expression phrastique de Nanon Yablé "Toi qui éteignis le jour pour précipiter la nuit" figurerait que le jour, phase de la journée bénéficiant de l’éclat d’un grand luminaire, le soleil, ne serait semblable qu’à une petite flamme, celle d’une bougie, par exemple, qu’on se plairait à éteindre par le biais d’un petit souffle émis de la bouche. En tentant de recouvrer la lucidité, on réalise que le « poète au verbe de feu » nous fait lire ou entendre une incongruité référentielle, de l’ordre du totalement inadmissible. D’objectivité, le jour est une durée de plusieurs heures, s’étendant de l’aurore au crépuscule, soit douze heures. Que cette longue durée de lumière solaire soit interrompue ou supprimée, presque, par la vertu désinvolte d’un petit souffle, inspire un chaos psychique. Patrick BACRY formule un commentaire sensé sur ce genre de procédé stylistique : « Or, tout écart par rapport à la norme attire l’attention(de l’interlocuteur, du lecteur), et a pour but d’être frappant-but souvent poursuivi dans la conversation courante comme dans le cadre littéraire, … D’ailleurs, le côté frappant peut n’être lui-même qu’au service d’une autre recherche, humoristique, par exemple, ou bien encore purement esthétique. »6 Ainsi, le but de toute littérature, poétique essentiellement, qu’elle soit écrite ou orale, est de produire un effet saisissant, effet saisissant sans lequel l’inscription d’une esthétique ne serait qu’un dessein utopique. Opportunément, André BRETON, chef de fil des surréalistes, s’écrie en ces termes, à la fin de son œuvre Nadja : « La beauté sera convulsive ou elle ne sera pas. »7 À la différence que, dans le propos de Nanan Yablé, l’image qui s’assimile au procédé stylistique ici, est assuré, non par le mot, mais se confond à une esthétique créée par un fragment de récit en tant qu’art littéraire de la description d’un contexte de vie ou de civilisation, avec son corollaire structurel ou syntaxique de SUJET+VERBE+COMPLÉMENT. C’est que, dans la mentalité négro-africaine, le jour serait comparable à un éclat ou à une luminosité, comme la flamme d’une bougie, selon la didactique choisie ; la flamme de la bougie (le comparant) et la lumière solaire(le comparé) ayant en commun la claire visibilité et la relative chaleur. L’éclat indiqué ne serait que tributaire d’un être invisible, plénipotentiaire, et qui, s’il veut le supprimer, n’y appliquerait qu’un petit souffle. Corrélativement, le temps du jour qui s’assombrit en prélude à un orage, est comparable à ce souffle mineur reçu par la flamme de la bougie qui, pour cela, serait en voie de s’éteindre. De façon idoine, s’éjectent les expressions suivantes, extraites de la même stance : "précipiter la nuit", "avalais la nuit", "crachais le jour" ; "avalais la nuit" au sens où la nuit serait perçue comme intrusion matérielle obscure, donnant à une vision trouble, et qui aurait indûment assailli une lumière candide. L’avaler, donc, par alchimie, c’est faire apparaître le jour, le libérer, dans un certain sens ; "cracher le jour" au sens où l’apparition de la lumière du jour serait assimilable à l’aboutissement d’un processus consistant à faire passer un spectacle, la vie et ses composantes animées, de l’enfermement du néant à l’ouverture de l’existence, s’offrant ainsi subitement mais distinctement au sens de la vue. En clair, la convulsion, le bouleversement ou l’effet saisissant, rançon de beauté littéraire, est, ici, d’ordre, non lexico-esthétique, mais, plutôt, référentiel.

     

    L’onomastique, dans Le fils-de-la-femme-mâle , est une autre poche de manifestation de l’image du récit, conformément à la théorisation que nous tentons de lui associer. En effet, l’onomastique s’y appréhende comme un riche ancrage de la catégorie de l’image analysée. On pourrait la concevoir, tout simplement, comme la logique des noms propres, logique culturellement motivée. Contrairement à la civilisation occidentale où le nom est un signe statique, abstrait et inerte, de l’ordre exclusivement d’une étiquette de marque d’identification, dans la civilisation africaine, de préférence, le nom est tout un foyer culturel, un repère évocatoire sociologiquement et historiquement motivé, quand il n’indique pas une ambiance du décor naturel. On passe, donc, du statisme au mouvement, de l’abstrait au concret animé, par ricochet, du mot au récit. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’en Afrique noire, le nom offre l’occasion d’une littérature de scène. Il s’agit d’une littérature empreinte d’émotivité et qui charrie les relents et stigmates de la poésie en tant qu’art du langage émotionnel. Le fait est que le nom négro-africain étend ses tentacules jusqu’aux frontières du spirituel au point de déterminer le sort de l’individu qui le porte. L’anthropologue et structuraliste français Claude LEVI STRAUSS, le note, de façon avisée, dans son ouvrage Mythologiques II : « Dans la mentalité négro-africaine, le nom est une métaphore de la personne. »8 Il faut en entendre que le nom négro-africain, non seulement, est pénétré d’enseignements et d’un vécu de tous ordres, mais, en plus, que son contenu sémantique est en relation avec l’aura ou le profil de son porteur. En d’autres termes, la signification du nom négro-africain détermine l’existence de la personne à qui il est attribué. Et la poésie, élan de création de paroles d’émotions allant au-delà des apparences premières, est spirituellement liée et s’harmonise avec quelque notion imbibée de spiritualité. L’onomastique, dans Le fils-de-la-femme-mâle, s’observe sous deux aspects : les mots uniques, d’une part, et les syntagmes constitués par les traits d’union, de l’autre.

     

    Awlimba et Bla Yassoua, personnages essentiels du texte, seront la matière des mots uniques. Awlimba relève du Baoulé ; il signifie, selon que l’auteur le dit en note, " Qui a un cœur de roc et ne recule devant rien." La hargne, le courage et l’opiniâtreté, sont les attributs des citoyens de la caste des chasseurs qui ont coutume d’affronter les bêtes féroces et autres hostilités intempestives de la brousse. C’est sans surprise, donc, que Awlimba, réagissant aux appréhensions de sa femme, affirme avec beaucoup de contenance au sujet d’une panthère qu’il a, à la faveur d’une partie de chasse, neutralisée : " …je l’ai abattue… Et je n’avais pour unique arme qu’une flèche. Avec mon fusil sur mon épaule, aucun animal ne peut se dresser sur mon chemin." (p. 17). La poésie, langage d’exception, se plaît à exprimer ce genre d’exploits, prouesses ou merveilles, devenus banals, pourtant, du fait de la quotidienneté de l’évocation du nom du personnage dans son cercle de vie. C’est est peut-être le signe que la poésie, langage d’élitisme et de navigation aérienne, certes, est incrustée dans la vie de tous les jours. Dans le vocable "Qui a un cœur de roc", se trouve un terme métaphorique, "roc'', relevant de la terre ou, mieux, du minéral, et se substituant au cœur, organe humain vital. Le personnage Awlimba, donc, conformément à son état d’esprit, ses attitudes et agissements, véhicule le sémantisme de l’intrépidité, de l’irrésistibilité, de l’inaltérabilité, de la rudesse ou de la dureté. Lesquels attributs, le hissant au rang d’un être surnaturel, ont permis à Awlimba d’abattre la panthère et d’affronter, à une autre occasion, les mystères de l’initiation. À juste titre, la poésie, aptitude linguistique voguant dans l’onirisme, apparait comme une mythologie. Le mécanisme intellectuel inhérent à la création artistique dans l’acte de nomination, que nous venons d’exposer, est valable pour les personnages dont les noms suivent : Monsieur N’kpétré, « Je tranche les têtes », l’un des multiples courtisans ou soupirants de la belle Atomoli qui fut, plus tard et de façon brève, la dulcinée d’Awlimba Tankan, l’enfant mystérieux. N’kpétré est magistrat et il est dit de lui que ses lèvres sont impitoyables quand il s’agit de prononcer des condamnations à mort. Au nombre des soupirants d’Atomoli, on compte un médecin, le Docteur Awhié, « la mort ». Il semble que des individus aient été ramenés de la mort à la vie par ses soins. (P. 112).

    Enfin, l’on note les syntagmes ou mots composés par la vertu du trait d’union qui réduit tout un syntagme entier en mots uniques. Au plan référentiel, donc, l’être humain, systématisant tout un univers d’émotivité, devient, conformément à l’essence de la poésie, un microcosme vivant, la représentation d’un monde suggéré ou virtuel. Lisons les noms suivants :

     

    "La danse des hommes- pour- qui- la- mort- est- un- frère" (p. 59) ;

    Azamlangangan-le-génie-dont-les-pieds-touchent-le-fond-des-mers-et-la-tête-

    caresse-le-nombril-du-ciel" (p. 97) ;

    "Le- poète- qui- nage- dans- la- conscience- du- peuple" (p.101) ;

    "Le poète qui vit dans le ventre du peuple" (p. 101).

    "Le fils-de-la-femme- né-de-deux-femmes" (p. 184).

    "des- boit-soif"(p. 72).

    "le-chemin-d’où-l’on-ne-revient-jamais" (p. 109).

     

    Il y a, ici, comme une tentative de faire de l’être le reflet animé d’une biodiversité. Le volet économique de l’expression inhérent au mécanisme de l’image peut donner l’impression d’y disparaître, mais il est bel et bien présent, au regard de l’intensité de la situation dramatique, synthétisée.

     

    Résolument, l’image du récit est basiquement une image de construction linguistique, comme on en voit dans les schémas stylistiques de nos expressions ordinaires et bien renforcés par le langage poétique. Sous ce rapport, elle observe les indices qui balisent l’image : sobriété ou économie de l’élocution, transfert ou assimilation du mot à un sens « exotique », abstraction liée à l’imaginaire parfois épique… Seulement, l’image du récit a ceci de particulier que les dispositions énoncées de l’image sont élaborées, non par la virtuosité esthétique du mot, mais, essentiellement, par l’art du récit lui-même avec ses identifiants de vraisemblance dans l’expression, structurellement ressenti dans l’unité syntaxique SUJET+VERBE+COMPLÉMENT, soutenue par la présence des données sémiotique de la narratologie que sont, entre autres, espace, temps, intrigue, situation initiale et dénouement…qui sont, dans le cadre-ci, empreintes de mythologies ou d’imaginaires. Consubstantiellement, l’indice majeur de l’image du récit, c’est la formulation d’une vision du monde.

     

     

     

    III - La rythmique de l’initiation

     

    La rythmique ou logique du rythme assure la vertu de l’animation du texte, en plus d’être interpellatrice et productrice de sens, du fait d’une répétition presqu’agressive et ânonnante, arrachant l’esprit à l’objectivité de la communication ordinaire et utilitaire. Dans les cercles initiatiques, la rythmique, indépendamment même de sa contribution à l’encodage poétique, est d’une qualité pédagogique indéniable. Dans le cadre du langage poétique, il y a que l’envoûtement de l’émotivité, intellectuelle s’entend, se surimpose au présupposé pédagogique notionnel, non négligé, toutefois. Si, dans la conception occidentale, la rythmique se conçoit par l’entremise de phonèmes, soit de rimes, soit syntaxiques, par l’entremise des syllabes et des mots, l’imaginaire narratif négro-africain, en revanche, nous propose une rythmique narrativement liée et ancrée dans l’initiatique. Le sacré qui, évidemment, est corollaire à l’initiatique, est le propre de ce rythme qui, entre autres, rappelle à notre psychisme les préceptes inviolables de la morale naturelle ou de la vie sociale enseignés au néophyte dans l’instant d’une initiation où la parole bien entraînée joue un rôle majeur. Dans ce sens, nous aborderons la rythmo-pédagogie, la rythmique de l’endurance psychique, la rythmique de l’incantation et, enfin, la rythmique à parenté structuraliste.

    L’on doit à Wêrê Wêrê Liking, dans Une vision de Kaïdara9, l’initiation du concept de rythmo-pédagogie, propre à la parole africaine. La rythmo-pédagogie consiste à s’attarder sur des formules à contenu éthique qui, tacitement peut-être, structurent le texte de quelque façon. C’est, précisément, des genres de refrains ou de formules sentencieuses ou mystérieuses que l’auteur retranscrit fidèlement, du fait qu’elles sont des rhétoriques patrimoniales, sinon, des rhétoriques de la conscience collective ou universelle. Ces propos, donc, laconiques, très souvent, contiennent des principes fondamentaux de la vision traditionnelle du monde. Dans Le Fils-de-la femme mâle, c’est par exemple ce que l’on rencontre à la page 42 dans le discours d’Awlimba s’adressant fatalement à son mystérieux de fils : « Tu nais et moi je meurs.» Au plan de la cadence musicale, cela donnerait 1 2 / 1 2/ 1 2/. Cette structure à relent chiasmatique, au nom du croisement sémantique entre la ligne des sujets et celle des verbes, chaque ligne étant antithétique en elle-même, relate la récurrente vérité naturelle qui rythme l’existence et qui est rappelée ici à l’entendement du lecteur /auditeur ; pendant que des êtres humains naissent, d’autres êtres humains meurent. En d’autres termes, pendant que des êtres humains arrivent au monde, d’autres en partent. Dans le cas précis du texte de BANDAMAN, la réalité édictée est revêtue d’un sentiment tragique. C’est qu’après une pénible grossesse portée par sa femme N’djuaba, grossesse de durée non scientifique, Awlimba meurt concomitamment à la naissance de son fils mythologique. Le propos énoncé, donc, marque la fin d’une séquence et le début d’une autre. Ces formules sentencieuses telles que présentées, prennent souvent l’allure des dictons traditionnels constituant un pouls considérable du récit. On les retrouve dans la voix de N’san, interlocuteur d’Akandan scellant une draconienne accusation à l’endroit d’Afonsou, sur la place publique du village qui grouillait de monde : « Quand un lépreux se décide à livrer une bataille contre un bien portant, convaincs-toi qu’il a la main sur une pierre »P62. En effet, le récit de Maurice BANDAMAN, est marqué, en ses temps forts, de paroles similaires : « Quand un homme aime une femme, il la croit faite à son image ; mais trois fois sur quatre, il se trompe. L’œil qui aime est le plus souvent aveugle » (p. 110), « Il est dans la nature des femmes de courir, leur cache-sexe déjà ôté, leurs cuisses entrouvertes, vers des hommes dont le nom couvre le vent. » (p.123), « Toute beauté féminine est pour tout homme un dilemme. La prendre ou ne pas la prendre. Toute beauté féminine est faite pour être prise et être mangée par l’homme. Et l’homme le sait, la femme aussi le sait. En eux coule cette complicité qui est souvent conflit et guerre, conflit et guerre vains, puisque l’homme, toujours, prend et croque la femme belle. » (pp. 125-126). Le moins qu’on puisse dire, c’est que, dans ces passages qui assurent à la rythmo-pédagogie sa quintessence, la sagesse traditionnelle, la vérité naturelle vertueuse ou vicieuse, la morale sociale ou universelle, conjoignent ou se frottent, pour soumettre l’esprit du lecteur/auditeur ou rendre docile, vraisemblablement, le néophyte à former. En effet, le maître initiateur y a recours pour prendre de la hauteur intellectuelle et fixer l’attention du disciple. Ainsi, les formules de la rythmo-pédagogie, investissant les pulsions psychiques existentielles et cimentant l’entendement, créent un déclic intellectuel, de par leur rencontre dans le texte. En un mot, il s’agit d’un rythme qui anime le cours de l’existence, tout comme la respiration et le balancement des bras rythment la vie biologique. À ce propos, RILKE aurait sujet de dire de dire que la respiration a été le berceau du rythme10. L’enjeu de la rythmo-pédagogie, tel que le vocable l’indique, est purement pédagogique : user du rythme en guise de technique de fixation d’un enseignement dans la mémoire, une sorte de mnémotechnique, pourrait-on dire.

    Une autre catégorie de la rythmique de l’initiation, est celle que nous tentons d’initier et que nous permettrions de désigner par l’expression « rythmique de l’endurance psychique », très particulière, celle-là. La rythmique de l’endurance psychique est l’élan d’une absurdité chronique qui s’étend sur de longues pages, tenant ainsi en haleine le lecteur/auditeur dont l’intellect se trouve suspendu à la soif de découvrir l’issue d’une scène qui échappe aux postulats des sciences sociales, des sciences de la nature, de la chimie, de la physique et des mathématiques. Deux pans du récit illustreront cette théorie : la durée de la grossesse de N’djuaba, d’une part, et, de l’autre, la narration de l’attitude du fils-né qui remet en cause les principes, habitudes et savoirs de l’existence terrestre.

    Le récit de la durée de la grossesse de N’djuaba (vingt et un mois) s’étend de la page 29 à la page42, soit sur treize pages ; on passe des traitements traditionnels formalisés par les soins naturels et les consultations mystico-magiques, à la virée vaine chez le chirurgien en clinique, jusqu’à ce que, sur les injonctions d’Afonsou et d’Akandan, le père de l’initié, Awlimba livre le secret de l’origine occulte de cette grossesse. On peut retrouver dans les propos des patriarches initiés l’étonnement qu’inspire l’étrangéité de la grossesse de N’djuaba : « De mémoire d’hommes, disaient-ils unanimes, nous n’avons jamais vu une grossesse qui a tant duré. » (p. 132). En tout, vingt et un mois. On dut, après l’aveu d’Awlimba, avoir recours à un spécial rituel exorciste sous la houlette du féticheur Adjonou. Il en ressort, après moult embarras en confrérie, que Awlimba et sa femme soient tués pour éviter que cet enfant étrange ne naisse et ne soit une malédiction pour le village. Se désolidarisant, Afonsou conspire plutôt la mort de N’djuaba par une vipère commanditée qui atteignit, malheureusement, Awlimba qui mourut à l’instant où N’djaba se sentait en train d’être délivrée de cet enfant très peu naturel qu’elle portait depuis vingt et un mois, dans une atmosphère tragique, de stupeur magico-sacrée. Sans aucun doute, ce long schéma d’absurdité difficile épuise l’esprit et essouffle le psychisme. Ensuite, quand l’enfant a trois ans, consubstantiellement à la fin de la réclusion de sa mère, il découvre le ciel, la lumière, le soleil. Avec opiniâtreté déconcertante, il demande à sa mère une échelle pour cueillir le soleil qu’il perçoit comme un beau ballon. La nuit, quand la lune et les étoiles se fixent dans le ciel, il manifeste le désir de déguster les étoiles qu’il assimile à des bonbons succulents. À trois ans, il insiste à être scolarisé et, pire, cinq mois après le début des cours, contre les lois et règlements du ministère de l’éducation nationale. Son insistance dramatique lui ouvre les portes de l’école où, dès le premier jour, il remet en cause les conventions des lettres, chiffres et calculs. Et quand, ahuri et excédé, le maître le chasse de la classe, sa mère, à la maison, le bastonne pour lui intimer l’ordre de retourner à l’école. Pour répondre à sa mère, il brûle ses cahiers, livres et tenues. Aussi étrange que cela puisse paraître, il choisit pour maîtres des animaux. Tout ce schéma d’absurdités conglomérées se déroule, mieux, s’enchaîne à un tel rythme, à une telle célérité de succession que le psychisme du lecteur/auditeur s’en trouverait saturé. C’est le principe fondamental de la rythmique d’endurance psychique.

    Pour sa part, la rythmique de l’incantation est inhérente à une phrase ou à un groupe de phrases se répétant dans la profération ou, mieux, dans le débitement d’une incantation en tant que récit cultuel destiné à se mettre en phase avec le monde invisible par l’invocation quelque peu littéraire des esprits fervents ou d’une divinité quelconque. Très souvent, comme c’est le cas en Afrique traditionnelle, les institutions surnaturelles ou spirituelles invoquées, sont interchangeables à des ancêtres illustres ou patriarches fondateurs, passés outre-tombe et béatifiés, du reste. La page 34 nous en offre un exemple :

     

    « – Nanan Atobla Kwagne !

    Toi qui créas cette confrérie

    Prends cette eau et lave-toi !

    Il plongea encore la main dans le canari, puisa une autre quantité d’eau

    chaude, la déversa sur le sol :

    Nanan Kodogoli Kwao !

    Toi qui le premier acceptas de sacrifier ta mère

    Et de boire dans son crâne

    Prends cette eau et lave-toi !

    Nanan Safé Konnan !

    Toi qui, d’une gorgée, but toutes les épidémies qui frappèrent le village

    et mourus pour sauver la postérité,

    prends cette eau et lave-toi ! »

     

    Ce sont là les propos rituels prononcés par le maître initiateur Afonsou lors de l’initiation du « frère Assamoi » pour intégrer la société secrète du village, en remplacement d’Okoundou. On prend acte de deux passages illustrant, ici, la rythmique de l’incantation ; l’un est variable : « Toi qui créas… » et l’autre est stable, fixe et constant : « Prends cette eau et lave-toi.» Ces deux passages rythmiques ont en commun d’être marqués par la fonction conative du langage consacrant l’adresse à une autorité invisible, mystiquement invitée à changer favorablement le cours des choses. Pour le cas échéant, il est question de faire passer Assamoi, d’un degré intellectualo-spiritualiste, a priori inférieur, à un autre, supérieur. Cette fonction conative, très rythmique, du reste, est signe de fusion, voire, de communion avec Nanan Atobla Kwagne, point focal de l’apostrophe et ancêtre de renom incarné en divinité. Ce faisant, la dévotion qu’assure, avec insistance, la fonction conative « Prends cette eau et lave-toi » est une pertinente invitation à l’endroit d’une divinité tant protectrice qu’agissante. Contrairement aux précédentes catégories de la rythmique de l’initiation, la rythmique de l’incantation est visiblement plus proche de la compréhension ouverte du rythme avec sa notion fondamentale qu’est la répétition, symétriquement ou asymétriquement scandée, provoquant dans le texte une cadence musicale ou une sorte de carillonnement psychologique, mieux, psychique. C’est, donc, une rythmique intime et intégrée au texte qu’elle anime manifestement. La rythmique de l’incantation est très proche du rythme profond de Jean CAUVIN ; la première est cultuelle ou sacrée quand la seconde, elle, est profane.

    Enfin, la rythmique à parenté structuraliste est une rythmique qui fait le joint avec l’intertextualité, étant d’ordre comparatiste, donc. Elle consacre l’unité structurale des textes initiatiques négro-africains se rejoignant en certaines de leurs séquences similaires qui, éveillant l’entendement du lecteur/auditeur, font que ce dernier se sent interpellé à une espèce du déjà vu. Il s’agit, donc, d’une rythmique que ne percevrait que l’homme de culture, visage décliné de l’initié, qui se fait un large écho de la presque quasi-totalité des textes initiatiques négro-africains. Le structuralisme, ainsi que l’établit Claude LEVI STRAUSS, a l’art savant de dégager, d’une série de récits appartenant à une affinité quelconque, des formes de base et des principes de composition communs. Dans ce sens, la disposition intellectuelle dévoilée unifie les textes-cible en une parenté littéraire commune. C’est qu’avec Kaïdara, Soundjata et La légende d’Abla Pokou, Le fils-de-la-femme-mâle conserve des connexions parfois étroites.

    Kaïdara et Le fils-de-la-femme-mâle entretiennent des traits en commun. Dans les deux textes, on observe une linéarité reposant sur une situation initiale marqué par un manque, lequel manque finit par être comblé en fin de récit ou dénouement. Dans le creuset des épreuves initiatiques, Hammadi et Awlimba, les deux néophytes, font l’expérience d’un passeur de fleuve, sauf que chez BANDAMAN, c’est la pirogue elle-même qui fait office de passeur et s’anthropomorphise : « Monte ! lui dit la pirogue. De l’autre côté du fleuve vivent des animaux beaux et gras… » (p. 18). À la fin de l’initiation, c’est un vieillard qui remplit cette fonction : « Je suis chargé de vous faire traverser le fleuve. » (P. 26). Ensuite, attire particulièrement l’attention dans Kaïdara ce vieil homme pouilleux mi-homme, mi-serpent auquel est confronté Hammadi sur le chemin du voyage initiatique, correspondant chez BANDAMAN à la vieille femme d’aspect exécrable et hallucinant, portant une plaie pestilentielle qu’elle demande au jeune et beau chasseur Awlimba de laper, en guise d’une cure qui inspire, à la créature en guenilles, jouissance intense. Chez BANDAMAN, cette vieille femme se mue en jeune fille attirante qui, à son tour, se mue en vieillard. Hampâté Bâ avait, avant lui, entrepris presque le même processus de mutation symbolique du coq en bélier, taureau puis incendie. Ne passent pas non plus inaperçus ces propos exclamatifs au front de la révélation d’un signe ou d’une épreuve à décrypter : « Ohé, Fils des frères aînés de ma mère ! »11 dans le texte d’Hampâté Bâ, et dans Le fils-de-la-femme-mâle, « Eêêêêh !Beau chasseur du pays des vivants, viens par ici »P18. En gros, de Kaïdara à Le fils-de-la femme-mâle, le parcours initiatique est le même : la quête difficile mais passionnée du savoir, qui se solde par l’acquisition de la royauté non demandée. De part et d’autre, Hammadi et Awlimba Tankan, en sont les héros. Et chaque phase d’apprentissage est ponctuée par une réaction verbale sensée du néophyte, marquant une irradiation de la connaissance et confirmant le processus d’accomplissement évolutif du néophyte ; dans Kaïdara : « Une immense lumière jaillit et Hammadi s’écria » ; dans Le fils-de-la-femme-mâle : « Ö Maître qui m’as consacré ton temps durant une année ; sache que le jour où je serai grand, je ferai dresser une stèle sur laquelle je graverai ton nom et immortaliserai… »

    Dans cette ferveur structuraliste, La légende d’Abla Pokou semble être sollicitée. Un seul et déterminant point nous en convainc : l’offrande, par la femme leader, d’un nouveau-né sorti de ses entrailles, au génie de l’eau pour obtenir la délivrance du peuple menacé de mort par le péril du naufrage : « Bla YASSOUA brandit le nouveau-né, le montra au ciel et le lança entre les mains de Mami Watta qui disparut sous l’océan. Et les vagues se turent, et pour la première fois, peut-être même pour la seule fois au monde, tous les océans de la planète cessèrent de gémir et leur surface devint aussi calme et aussi douce que le visage d’une femme qui fait l’amour. »( pp. 147-148).

    Soundjata ou l’épopée mandingue n’est pas en reste, dans cette atmosphère initiatique intertextuelle. On le voit par les dithyrambes du griot le jour de l’accomplissement tardif d’un geste, d’un signe psycho ou sensorimoteur du personnage qu’on peut appeler « le fils de la promesse. » Chez Tamsir Niane, c’est Balla Fasséké, de la caste des griots, qui s’épanche lyriquement le jour de la marche inespérée de Sogolon Djata, fils de Sogolon Kédjou :

     

    « Dans un grand effort, il se détendit et d’un coup il fut sur ses deux jambes, mais la

    grande barre de fer était tordue et avait pris la forme d’un arc. Alors Balla Fasséké cria

    l’hymne à l’arc de sa voix puissante :

    « Prends ton arc, Simbon,

    Prends ton arc et allons-y.

    Prends ton arc Sogolon Djata.

    Place, place, faites de la place,

    Le lion a marché,

    Antilopes, cachez-vous,

    Écartez-vous de son chemin.»12

     

    Chez BANDAMAN, c’est Kotokoli le poète qui porte le masque du griot le jour où le fils de Bla Yassoua , l’épouse de l’enfant mystérieux, a parlé :

     

    « L’étoile plantée dans le ciel par deux générations d’Awlimba

    Aujourd’hui, la bouche du nouveau jour a retenti

    Les pays de la forêt et de la savane vont entendre

    La voix qu’ils ont toujours attendue

    … » (p. 164).

     

    En définitive, ces quelques rapprochements, parfois intrigants, entre les textes initiatiques négro-africains, comme présentés ici à la faveur de l’étude de la rythmique à parenté structuraliste, ne devraient pas être perçus en termes d’influence d’un auteur sur un autre. En réalité, les séquences similaires ébauchées constituent résolument le profil de l’initiation en Afrique traditionnelle, obéissant à une rythmique structuraliste immuable et reflétant la psychologie rigoureuse d’une civilisation initiatique unifiée.

     

     

     

    Conclusion

     

    Le fils-de-la-femme-mâle est, certes, un récit mais un récit qui, du fait de la pression de l’imaginaire et de l’ambiance linguistique du sacré, finit par perdre de son fonctionnalisme linguistique vraisemblable pour occuper un rayon de la poésie. D’emblée, le label générique « conte romanesque » inscrit en page de garde, semble en être la confession. En réalité, le label générique évoqué a l’air d’avertir le lecteur d’un texte au prosaïsme apparent.

    La poésie est langage ; un langage qui, au décodage, propose des significations ou sens pluriellement supplémentaires, faisant subir à l’intelligence des déclinaisons sans fin. Le terreau fertile à un tel exercice heuristique, c’est une caractérisation linguistique, sinon, un discours littéraire profondément marqué de subjectivité et d’émotivité, et où voguent, à volonté, subversion, onirisme et initiation. Si la poésie ordinaire a toujours suggéré l’état d’esprit sus-décrit par un travail d’orfèvre sur le mot, maillon de base des structures linguistiques de distinction artistico-intuitives, l’imaginaire narratif, type particulier de poésie proposé par la parole poétique africaine, lui, suggère, certes, le même état d’esprit sus-décrit, mais, cette fois, par le jeu de scène interne au récit en tant que calque littéraire de la vie réelle. Si, donc, le récit tente de retranscrire l’animation de la vie réelle avec personnages, temps, espace, intrigue et parole intelligible ou lucide, l’imaginaire narratif, pour sa part, trahit le jeu interne au récit par une invraisemblance des plus débridées. La poésie est invraisemblance ; invraisemblance de l’expression ou invraisemblance du fait relaté, et, très souvent, invraisemblance des deux à la fois. L’imaginaire narratif, génie parolier de l’âme négro-africaine, opte, au nom de sa spécificité, pour l’invraisemblance du fait relaté. Ici, le langage ou, tout simplement, l’expression, ne souffre pas d’une invraisemblance outre mesure. Par cette invraisemblance restrictive au fait relaté, donc, l’imaginaire narratif réussit à se confondre à un discours littéraire qui parvient à déconnecter l’esprit humain de la matérialité ordinaire et à le loger dans la sphère des mystères initiatiques, celle des sens infinis. Au constat, dans Le fils-de-la-femme-mâle, vraisemblance et invraisemblance se frottent. Objectivement, la vraisemblance y sert de marchepied à l’invraisemblance qui, aérienne, recouvre le clair de l’intrigue. C’est pourquoi, tout comme la poésie ordinaire, l’imaginaire narratif produit, lui aussi, les canons structurels classiques de la poésie que sont le rythme, le symbole et l’image, contrepartie stylistique de l’émotivité ou de la métaphysique du discours, et ce, au service d’un continent qui est celui de l’initiation et qui devra son processus de maturation à l’initiation. Et Maurice BANDAMAN, par l’ingéniosité littéraire de Le Fils-de-la-femme-mâle, y contribue de façon très militante.

     

    Bibliographie

     

    BACRY (Patrick), Les figures de style, Belin, Paris, 1992.

    BANDAMAN (Maurice), Le fils-de-la-femme-mâle, Frat mat éditions, Abidjan, 2013.

    BARTHES (Roland), KAYSER.W.C et hamon. PH, Poétique du récit, Seuil, Paris, 1977.

    BENOIST (Luc), Signes, symboles et mythes, PUF, Paris, 1975.

    DELAS (Daniel), Guide méthodique pour la poésie, NATHAN, Paris, 1990.

    GREIMAS (Algirdas Julien), Essai de sémiotique poétique, Larousse, Paris, 1972.

    LEVI STRAUSS (Claude), Mythologiques II, Du miel aux cendres, PLON, Paris, 1966.

    LIKING (Wêrê Wêrê), Une vision de Kaïdara, NEA, Abidjan, 1984.

    NIANE (Tamsir Djibril), Soundjata ou l’épopée mandingue, Présence africaine, Paris, 1960.

    PAVEAU (Marie-Anne) et SAFARTI (Georges Elia), Les grandes théories de la linguistique, Armand Colin/VUEF, Paris, 2003.

    PROPP (Vladmir), Morphologie du conte, Seuil, Paris, 1970.

    ZADI (Zaourou Bernard), La parole poétique africaine, Strasbourg, 1981.

    Notes

     

    1  Maurice Bandaman, Le fils de la femme mâle, Frat mat éditions, Abidjan, 2013.

    2  N. Miller, The child in Primitive society, Brentano’s, New York, 1928.

    3  TOH BI Emmanuel,  Sueur de lune, Éd. L’HARMATTAN, Paris, 2009.

    4  LSS Senghor,  Ethiopiques in Œuvre poétique, Seuil, Paris, 1990, pp. 103-105.

    5  Aristote cité par Luc Benoist, Signes, symboles et mythes, Ed PUF, Paris, 1975, p. 95.

    6 Patrick Bacry,  Les figures de style, Éditions Belin, Paris, 1992, p. 25.

    7 Ibidem.

    8 Claude Levi Strauss, Mythologiques II, Du miel au cendres, PLON, Paris, 1966, p. 294.

    9  Wêrê Wêrê Liking, Une vision de Kaîdara, NEA, Abidjan, 1984.

    10 Rilke cité par Luc Benoist, Signes, symboles et mythes, op. cit, p. 12.

    11 Amadou Hampâté Bâ : Kaïdara, NEI-EDICEF, 1994, p. 18.

    12 Djibril Tamsir Niane, Soundjata ou l’épopée mandingue, Présence africaine, Paris, 1960, pp. 46-47.

     

    ***

    Biographie

    Emmanuel Toh Bi est poéticien et poète, maître de conférences à l’Université de BOUAKE-Côte d’Ivoire. Cette expérience cumulée d’artiste et d’exégète d’un même domaine de connaissance, lui est très enrichissante. Auteur de plusieurs œuvres poétiques publiées à L’HARMATTAN dont Parulies rebelles, Djèlénin-nin pour toi mon Afrique, Sueur de lune, Aurore d’Afrique à Sanoudja, Pages en feu,  Emmanuel Toh Bi enseigne, avec beaucoup de passion, la poésie négro-africaine à l’Université de BOUAKE-Côte d’Ivoire. Il fait partie des poètes les plus en vue actuellement dans le paysage littéraire ivoirien, après la génération d’un certain Bernard ZADI ZAOUROU. Il également l’auteur de plusieurs articles lus et cités dans les Universités d’Afrique. Emmanuel Toh Bi est né le 5 mai 1972 à DABOU, dans le Sud de la Côte d’Ivoire, à 30 Kilomètres d’ABIDJAN.

     

     

    Pour citer cet article

      

    Emmanuel Toh Bi, « Le fils-de-La-femme-mâle de Maurice Bandaman, à la recherche des traces d’une poésie de l’imaginaire narratif », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°9 (publication partielle de nos derniers numéros imprimés de 2016) [En ligne], mis en ligne le 24 novembre 2016. Url : http://www.pandesmuses.fr/fils.html

     

    © Tous droits réservés

     

     

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    Dernière mise à jour : 1er décembre 2016 (ajout de la biographie)

    1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

     

    Article


    Poétique et poétisation de la femme noire

     

     

    par la négritude et la post-négritude

     

    Tié Emmanuel Toh Bi

    Texte reproduit avec l'aimable autorisation

    des Éditions L’Harmattan, de la Revue Africaine (n°5) et de l'auteur

     

     

     

    Résumé

     

    La négritude, mouvement historique de poésie et de littérature consacré à la promotion des valeurs culturelles noires, s’est intéressée à la femme noire, perçue comme un motif de fierté identitaire. Même si une certaine opinion a tendance à la plaindre, la femme noire, selon la poésie négritudienne, est belle, militante et universaliste.

     

    Mots-clés : Négritude, poésie, femme noire, richesse, identité.


     

     

    Abstract


    ‘’Négritude‘’ahistorical movement of poetry and literature devoted to promote Negro’s cultural values, has dealt about black woman, seen as a proud identity motive. Even if some people tend to feel pity for her, theblack woman is, according to attractive, militant and Universalist “negritude”.

     

    Key words : “Negritude”, poetry, black woman, richness, identity.

     

    Introduction


       La problématique identitaire posée par la Négritude a voulu se bâtir autour de la destinée du noir, de sa mise en question existentielle au sein de l’humanité. Ce faisant, elle entendait sublimer, dans un élan d’introspection, ses valeurs propres, de sorte à afficher au regard de l’autre, une image qui soit, non de risée, mais plutôt de dignité. Entre autres motifs de fierté, la femme noire est apparue, aux yeux des Négritudiens, comme un fleuron culturel certain impulsant, de façon féconde, l’introspection poétique.

    Léopold Sédar Senghor est le visage central de cette étude puisqu’il est le poète qui a accordé à la femme une place prépondérante dans sa production poétique. Il le confesse d’ailleurs en ces termes : « Mon empire est celui d’Amour, et j’ai faiblesse pour toi femme »1. Ce propos de Senghor est le stigmate des rapports idéologiques que la Négritude entretient avec la femme.

    La femme, être fragile pourtant, apparaît comme un levier économique et social de première importance dans une Afrique en bute à toutes les difficultés. Si bien que, s’offrant en sacrifice pour sa société, la femme noire en arrive à avoir peu d’égard pour son aspect corporel et vestimentaire qui, traduisant les limites criantes de son train de vie, lui attire la compassion des yeux modernes, bercés par le vent d’Occident. Cette compassion fait office de préjugés ou de mépris, contre lequel la poésie, activité linguistique de transfiguration, fût-elle négritudienne, s’érige pour magnifier la femme noire.


        Le mot « Négritude » est passé dans le langage courant et quiconque l’emploie sait qu’il se réfère à des noms dorénavant connus : Senghor, Césaire, Damas, auxquels on peut associer David Diop et bien d’autres auteurs. Par ailleurs, c’est Senghor et Diop qui nous serviront essentiellement de support d’analyse. Nous appelons ici post-négritudiens, les poètes qui ont émergé après l’époque de la Négritude et qui, ayant embrassé étroitement l’oralité dans l’écriture poétique, subissaient l’influence des premiers, sinon, prolongeaient leurs œuvres. La critique n’est pas encore stable à leur encontre ; d’aucuns les appellent "Négritudiens à thèmes" ; d’autres les désignent "poètes oralistes" quand une certaine opinion les nomme servilement, par analogie ou par chronologie, "poètes de la deuxième génération". A priori, il s’agit d’une génération qui renferme, et des poètes oralistes, concernant ceux qui intègrent, dans la poésie, la civilisation communautariste de l’Africain, mêlant son art, sa littérature, ses divertissements, son organisation sociale, ses croyances, et des poètes qui abordent des thématiques lyriques, intimistes ou libres. En attendant que l’exégèse canonise systématiquement ce mouvement, nous identifions ces acteurs par le concept de "post-négritudiens". Ce sont, entre autres, et pour le choix de l’étude, Eno Belinga, Bohui Dali, auxquels nous pourrons adjoindre d’autres, plus jeunes.

    La grandeur de la femme noire, donc, se démarquerait du parangon occidental de l’émancipation féminine. Elle est de prédilection : Une puissance physique, au sens de la force de séduction reconnue à sa beauté. Une puissance militante, au sens de son rôle évident dans le tissu social africain. Un visage de l’universel, au sens senghorien du terme, comme aboutissement de tous les particularismes culturels.


     

    I - Puissance physique


    Le vocable "puissance physique" trouve son fondement dans le fait qu’en poésie négritudienne, la beauté de la femme noire est poétisée de façontelle à éveiller des sentiments d’amour auxquels la soumettentses admirateurs. Dans cette poésie, la beauté est un thème central. Chez Senghor, par exemple, la beauté et la bonté sont liées et forment une seule et même réalité. Du reste, dans bien des langues africaines, le même mot est utilisé pour désigner aussi bien la bonté que la beauté. Il y a ici l’idée sous-jacente selon laquelle les qualités de cœur métamorphosent le corps. Autrement dit, les valeurs positives à l’intérieur de l’homme rejaillissent sur son aspect extérieur. Dans Ethiopiques2, la voix blanche dit à Chaka :


    I

    « [...]

    …Chaka, c’est bien à toi de me parler de Nolivé, de ta bonne et belle fiancée

    Tu l’as tuée la Bonne-et-belle, pour échapper à ta conscience. (p.119)

    II

    Chaka

    Voici la Nuit qui vient, ma bonne-et-belle- Nuit… » (p.126)


    Même si la beauté est d’abord intérieure et se confond avec la beauté extérieure, c’est cette dernière qui est souvent décrite. Elle est alors l’épiphanie des formes harmonieuses. Elle est l’équilibre parfait des formes visibles. Senghor a toujours été pour les formes athlétiques qui sont élastiques pour ne pas dire souples, c'est-à-dire se pliant en mille et une flexibilités. C’est cette souplesse féminine toute de douceur qui envoûte le poète.

    La beauté se dévoile dans toute sa splendeur dans :


    « Que m’accompagnent kôras et balafon »

    IV

     [...]

    Ô Beauté classique qui n’est point angle, mais ligne élastique élégante élancée !

    Ô visage classique ! Depuis le front bombé sous la forêt de senteurs et les yeux larges obliques jusqu’à la baie gracieuse du menton et

    L’élan fougueux des collines jumelles ! O courbes de douceur visage mélodique !

    (cf. Chants d’ombre, p.37)


    L’adjectif « mélodique » appliqué au visage permet de prolonger l’analyse au niveau de la création poétique elle-même. Ce qui est dit implicitement, c’est que la belle création poétique est mélodique. C’est tout naturellement que le poète parle de chant en ce qui concerne la poésie. La création de Senghor est souvent une symphonie où le jeu euphonique n’est pas absent et où les répétitions ne sont pas gratuites. La beauté est à ce stade rythme et vie. Au-delà même de Senghor, c’est toute la poésie négritudienne qui entretient des relations avec le mouvement, d’où cette esthétique du rythme qui est comme une religion chez ces poètes. On en trouve des vestiges chez David Diop3 :


    Rama Kam

    Quand tu passes

    la plus belle est jalouse   

    du rythme chaleureux de ta hanche.

    Rama kan

    Quand tu danses

    Le tam-tam Rama kam

    Le tam-tam tendu comme un sexe de victoire

    Halète sous les doigts bondissants du griot…


    Ici, le retour symétrique ou asymétrique de « Rama Kam »,«  Quand tu… », «  Le tam-tam » consolide le rythme qui est facteur de dynamique ou de mouvement dans la poésie négritudienne. Par ailleurs, nous savons que Senghor a donné un statut nouveau à la couleur noire par le jeu même des oxymorons. Cela trouve son charme dans la qualification de la femme noire.

    « Ma négresse blonde d’huile de palme à la taille de plume » (cEthiopiques, p.121)

    Chaka

    II

    [...]

    Chaka

    Tam-tam, rythme l’heure ineffable, chante la Nuit et chante Nolivé

    ……

    Ô ma nuit ! Ô ma Blonde ! Ma lumineuse sur les collines.

    Mon humide au lit de rubis, ma Noire au secret de diamant.

    Chair noire de lumière, corps transparent comme au matin du jour premier

    (Ethiopiques, p.131)


    La nuit subit en fait deux métamorphoses. Elle s’identifie, d’une part, à la femme aimée, à savoir Nolivé, et, d’autre part, à la lumière. Elle devient propice à tous les chants poétiques. D’où le ton lyrique avec lequel le poète parle de la nuit. À l’intérieur du texte poétique en son ensemble, la nuit est au cœur de la thématique du clair-obscur dans les notations de couleurs évoqués précédemment et dont voici encore un exemple :

    Méditerranée

    « […]

    L’Afrique vivait là, au-delà de l’œil profane du jour, sous son visage noir étoilé »4.

    Derrière tout ce travail de l’écriture se tissant, se fabriquant de métamorphose en métamorphose, il faut voir une volonté de valorisation de la couleur noire. Et la nuit occupe une place de choix dans la découverte de soi :

     

    Que m’accompagnent Kôras et balafong

    IX

     [...]

    Nuit qui fond toutes mes contradictions, toutes contradictions dans l’unité première de la négritude…

    (Chants d’ombre, p.37)


    À travers la nuit, le poète sublime les tiraillements, les contradictions, les angoisses, les entraves de toutes sortes, et même la mort. Elle est liée au primitivisme véritable, c'est-à-dire à l’ère pendant laquelle rien n’était encore avachi ni dégradé par quoi que ce soit. La nuit devient la réalité par excellence, celle sur laquelle le poète peut s’appuyer continuellement. C’est le seul ancrage qui vaille face à un monde dont les repères s’effondrent. La nuit est le seul vrai refuge. L’hypotexte de tous les poèmes cités précédemment est le suivant :


    Je suis noire, mais je suis belle,…

    Nigrasumsedformosa 

     (La Bible, Cantique des Cantiques, 1-5)

     

    Le poète reprend du reste la même formule en la transformant :

     

    Pour une jeune fille au talon rose

    Écoute le message, mon amie sombre du talon rose 

    (Hosties noires, "Chant de printemps", p.85)


    L’oxymoron manifeste une certaine vitalité par rapport aux notations de couleur ; il sature les textes de Senghor au point de devenir un mode de création poétique. L’aura prospère qui entoure le physique de la femme noire dans la poésie de Senghor est rendue aisée par une fusion, une assimilation, sinon, une identification du poète à la nature, la nature qui est source de vie, la nature qui est vie.

    Et de tout le panorama berçant qu’étale cette "vie", le poète se confond, se fond même à un de ses éléments représentatifs, qui semble en être le substrat : le végétal. Lequel végétatif est justement le lieu idoine du jaillissement de l’image senghorienne. Le poète est en contact avec la réalité végétale. Il voit l’intimité des bosquets (cf.  Chants d’ombre, p.10), les baobabs d’angoisse (ibid , p.13), la savane aux horizons purs (  ibid   , p.16), des forêts d’embûches vierges (ibid    , p.18). Que dire de l’ivresse de la moisson mûre ( ibid  ., p.41), des roses noires qui fleurissaient sur les bords du Draa ( ibid.    , p.243), et des Arbres de feuilles d’or, leurs fleurs de flamboyants ( ibid., p.176). Ainsi, les occurrences sont nombreuses où le poète fait découvrir les éléments de la nature. On voit défiler sous nos yeux : bois, bosquets, fruits fabuleux, fleurs, fruits blancs, fruits mûrs à la chair ferme, etc.


    Dans ce sens, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’en empruntant à la végétation des images pour représenter la femme noire, Senghor semble faire de cette dernière un microcosme prégnant de l’univers. Toutes ces qualités physiques mentionnées à son actif s’accompagnent d’un corollaire presqu’évident : celui de déchaîner les passions fortes, d’éveiller les désirs sexuels « Me plait ton regard de fauve / Et ta bouche à la saveur de mangue", "Ton corps est le piment noir qui fait chanter le désir", "Quand tu danses / Le tam-tam Rama Kam / Le tam-tam tendu comme un sexe de victoire / Halète sous les doigts bondissants du griot ».(cf. « Rama Kam »in Coups de pilon, p. 27).


    Ces quelques extraits du poème « Rama Kam » de David Diop, témoignent de la puissance de séduction dont est dotée la femme noire. Et c’est l’hantise qu’elle revêt dans l’esprit du poète qui se répercute, sur le plan stylistique, par la répétition de « Rama Kam »   dans le texte où le nom évoqué fait office d’apostrophe. On se croirait à la célébration d’une divinité. Et Senghor de renchérir : « Et ta beauté me foudroie en plein cœur comme l’éclair d’un aigle » (Femme noire). À ce sujet, il conviendrait de souligner que la particularité de la beauté de la femme noire, c’est justement sa couleur noire. Si bien qu’elle est plus belle quand elle est nue ; Senghor le dévoile dans son poème "Femme noire", au premier vers "Femme nue, femme noire"(« Femme noire » in Chants d’Ombre) que reprend Samuel Martin Eno Belinga dans la dédicace à La Prophétie de Joal :


    À notre Dame de la Négritude

    Femme nue, Femme noire

    Mère éternelle

    Révélée par le prophète de Joal.5


    Ainsi, du fait de la prestance liée à sa personnalité, la femme noire appelle des adorations à elle dédiées. Elle devient le point focal de la communion avec les ancêtres, c’est-à-dire, les divinités africaines :

     

    Mânes Ô Mânes de mes pères

    Contemplez son front casqué et la candeur de sa

    bouche parée de colombes sans tâches

    comparez sa beauté à celle de vos filles

    ses paupières comme le crépuscule rapide et ses yeux

    vastes qui s’emplissent de nuit.

    Oui, c’est bien l’aïeule noire, la claire aux yeux violets sous mes paupières de nuit 

    (cf. Chants d’ombre, pp.38-40).


    La beauté de la femme se mue en gage de spiritualité, d’où cette attitude du poète-dévot à l’égard de son dieu :


    Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel

    Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendre pour nourrir les racines de la vie

    (ibid. , p.17).


    Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté

    ibid. , p.16).


    Nous le disons en début de partie, chez Senghor, la beauté et la bonté s’allient, par connexion culturelle africaine. En poésie négritudienne et post-négritudienne, la femme noire n’est donc pas que belle ; elle est aussi bonne etutile à la société.

     

    II - Puissance militante

     

    La puissance militante de la femme noire s’appréhende en quatre de ses qualités essentielles : elle est procréatrice, nourrice, éducatrice et amazone. Ces qualités, elle les manifeste, dans une harmonie, en tant qu’épouse, mère et grand-mère. Dans cette poésie africaine d’expression française, la frontière entre la nourrice et la procréatrice estpresqueimperceptible dans les vers qui suivent :


    Les doigts serviles et jamais relâchés

    De nos fertiles pondeuses et fécondes parturientes

    Ont posé dans ma bouche la manne prospère  6


    La synecdoque "doigts serviles" et la métaphore "fertiles pondeuses", désignant méliorativement la femme noire, poétisent l’art héroïque avec lequel elle combine prodigieusement les deux fonctions précitées. Ainsi, pour procréer et nourrir, les sacrifices consentis sont sans nombre, au-delà de l’entendement, comme le montre cet extrait poétique :


    Foyer qui se maintenait sur le pont d’une brindille

    Comme un funambule mal assuré

    En contrepartie de mille dîmes mille rançons….

    Gymnastiques endurantes

    Courbettes dramatiques

    Mouvements simiesques

    Va-et-vient virtuose

    Bonne artiste de spectacle !

    Ma mère confectionnait le pot-au-feu

    D’une prestance à convoquer le passant de la rue extrême

    (cf.

     

    Il s’avère que, par les vertus qui lui échoient, la femme noire, devenant un être de quiétude, d’assurance et de bonheur, s’auréole de spiritualité et, de ce fait, arrache spontanément à Senghor cette prédication, plus qu’historique, biblique. "Terre promise" (Femme noire). Quand elle est présente, les mœurs s’en trouvent adoucies et la lourdeur de la vie, amortie, tandis que les besoins du corps sont satisfaits : "la douceur de tes mains bandait mes yeux" (Femme noire), "bouche qui fait lyrique ma bouche" (Femme noire).

    En plus de donner la vie et d’entretenir vaillamment sa race, la femme noire l’éduque et l’instruit. En effet, c’est par elle que le nourrisson découvre l’univers et rentre en contact avec le monde extérieur. À ses côtés, il apprend à connaître la vie, à la comprendre, à l’aimer et à la ressentir. Corrélativement, la personnalité actuelle du poète est l’aboutissement de tout l’humanisme assimilé dans l’étreinte de la femme mère : "J’ai grandi à ton ombre’’ (Femme noire).


    De surcroît, prenant parti de la proximité de son bourgeon, la femme noire s’incarne en archive, aux fins de lui inculquer, aussi informellement soit-il, les valeurs ancestrales, en servant de pont communicatif entre le passé et le présent. Cette vérité, David Diop la poétise ainsi :

     

    Afrique mon Afrique

    Afrique des fiers guerriers des savanes ancestrales

    Afrique que chante ma grand-mère

    Au bord de son fleuve lointain

    Je ne t’ai jamais connue

    (Coups de Pilon, p23).


    La transition est toute donnée pour montrer le rôle de la femme noire dans le vaste mouvement de la négritude. C’est Eno Belinga qui en fait l’écho poétique dans la dédicace à La Prophétie de Joal :

     

    À notre Dame de la Négritude

    Femme nue, Femme noire

    Mère éternelle

    Révélée par le prophète de Joal 


    Le concept de la Négritude qui se résume au terme de la lutte pour la revalorisation de la culture nègre est incarné en une femme noire, dite "mère éternelle"en ce sens que la lutte se doit d’être continuelle, sans relâche ; le souci de la pérennité de sa race et de sa culture étant un sacerdoce instinctif, attaché à l’espèce de la mère noire. Aussi,La Prophétie de Joal invite-t-elle, à juste titre, les Africains des temps modernes, en général, et leurs dirigeants, en particulier, à puiser, dans la profonde tradition africaine, des rudiments favorables à consolider l’armature du système politique moderne en vue de la rendre apte à résister au temps. C’est en cela que le titre "La Prophétie de Joal" est bien poétique, de par le choix, la sémantique et la structuration des mots qui le constituent.


    Au demeurant, l’œuvre que désigne cette formule est inspirée d’un genre littéraire oral d’Afrique Centrale : le mvet. Le mvet est un art profondément enraciné dans le passé et essentiellement tourné vers l’avenir, c’est-à-dire, vers le progrès et la modernité, rejoignant sous cet angle la prophétie. Le titre"La Prophétie de Joal" équivaudrait donc au" mvet des valeurs culturelles de l’Afrique"ou au" panégyrique ou célébration de la culture africaine". Le mvet, somme toute, est une épopée, et Joal de Léopold Sédar Senghor, devient,de ce fait,le site géographique de la culture nègre. Ce titre, donc,annonce un récit laudateur des hauts faits de la culture nègre.

    Opportunément, La Prophétie de Joalest la représentation-type du brassage des mythes moderne et traditionnel à l’heure où l’Afrique, pour assurer son équilibre, a besoin d’édifier une civilisation nouvelle, authentique, du fait qu’elle brasserait oralité et modernité, et briserait le cloisonnement des civilisations, afin de "s’inventer un destin nouveau avec les valeurs reçues"7. En cette tâche, le poète reconnaît à la femme noire un rôle prépondérant, d’où cette allégorie évocatrice, déjà citée, qui ouvre le texte :


    À notre Dame de la Négritude

    Femme nue, Femme noire

    Mère éternelle

    Révélée par le prophète de Joal 


    Tout se passe comme si la culture africaine systématisée par Joal est élevée au rang d’unedivinité, comme l’attestent les substantifs "mère éternelle" et "Prophétie" ; l’éternité étant l’attribut des dieux quand le mot "prophétie", de son étymologie grecque "Pro phetos", signifie : "de la part de Dieu", "de la part des dieux". Et la femme noire, en raison de sa spiritualité établie plus haut, semble être la mieux indiquée pour porter la sensibilisation. Eno Belinga s’en fait artistiquement l’écho :


    Les enfants et les enfants des enfants de Joal

    Seront tourmentés, ils seront hantés dans leurs songes

    Le sommeil ressuscitera la voix de la prophétesse disant :

    La Prophétie de Joal

    Est une, ne se démontre point

    Comme chant de Kora musique pour

    Le cœur ne se démontre point

    Montagne d’Ifé terre promise cité d’élection

    De notre dame femme nue aux attaches célestes

    Comment es-tu devenue ville sacrilège une prostituée ?

    La Prophétie de Joal

    Est une, ne se démontre point

    Comme chant de kora musique pour

    Le cœur ne se démontre point

      (cf. La prophétie de Joal, p.35)

     

    Dans cet extrait, le passage qui fait office de refrain comporte en son sein des bribes relatives à une rupture de construction grammaticale. D’abord, l’on est surpris de la construction "La Prophétie est une","Prophétie" est un substantif et "est", un verbe d’état. Dès cet instant, l’on s’attend à une qualification de l’entité "Prophétie", dont un adjectif qualificatif assurerait les frais. Mais, après le verbe d’état "est", vient, non un adjectif qualificatif, mais, plutôt, l’article indéfini "une". Après "une", vient une virgule après laquelle l’on peut lire "ne se démontre point". Il y a là un verbe pronominal à la forme négative, semblant ne pas avoir de sujet. Cette impression crée une surcharge ou une incohérence.

    Enfin, nous avons "Kora musique" où l’on peut constater « injustement » la succession de deux substantifs, non reliés par un éventuel trait d’union, comme si le second substantif "musique" jouait le rôle d’un adjectif qualificatif. A cela, s’ajoute la rythmicité qu’apporte la répétition de la particule de négation "point". Ainsi, ce refrain, s’il est en lui-même émotif, il crée davantage l’émotion, du fait de sa réitération dans le texte.

    En réalité, ce refrain joue un véritable rôle de séquentialisation des différents temps dans le septième chant du poème. Il signifie, ainsi que le véhicule la prophétesse, que les valeurs culturelles noires doivent être sujet de connaissance intuitive pour tout Africain qui est censé les vivre. Car, à ignorer leur culture, les Africains en arrivent à déraper dans leur comportement quotidien ("discorde", "sodomie"…). C’est pourquoi, tel un pleur, le refrain souligné est rendu nécessaire, d’autant plus qu’il traduit la situation prévalente, stigmatisant ainsi les ennemis de la culture nègre. Il revient treize fois dans le septième chant. C’est la voix de la prophétesse qui hante ce chant et y crée une rythmisation.

    Enfin, en addition à ses qualités de procréatrice, de nourrice et d’éducatrice, la femme noire est, au rang de son militantisme, une amazone.


    À l’instar de ces personnages féminins de la mythologie grecque, bien réputés au combat, le paysage socio-historico-politique de la race noire affiche des noms de référence en matière de lutte sociale et politique. Entre autres, les reines Abra Pokou, Maïé, Anna N’Zingha…, se sentant comme investies d’une mission transcendantale, se prêtent bout-en-train des luttes qui impliquent le destin de leurs communautés, au point de présenter un statut de personnages offerts en sacrifice, tragiques, voire, expiatoires. C’est Bohui Dali qui, à leur mémoire, traduit laconiquement le fardeau du deuil ressenti :


    ZEKIA le désir me monte

    de te dire l’oraison funèbre

    des Amazones 8.

     

    ZEKIA est la transfiguration de Maïé, personnage- Reine d’un mythe bété traitant du conflit des sexes, au temps où hommes et femmes vivaient en deux communautés séparées. Après l’agression ou le bafouement de son territoire par les hommes, Maïé, outrée, organisa les femmes, les initia à la sorcellerie et à la guerre, pour laver l’affront :


    « […]

    Maïéto pour ZEKIA

    Pour te vénérer ma guerrière »

    « ZEKIA

    Et les femmes de ta race danseront

    Le Maïéto pour toi ZEKIA

    Car tu finiras grosse de ta colère

    Grosse de la vie que tu n’as pas pu vivre » 

    (cf. Maïéto pour ZEKIA, p.26)


    Dans Maïéto pour ZEKIA, Maïé est le visage de la faible Afrique agressée mais qui refuse de se conformer à l’infamie de la fatalité.

    Anna N’Zingha fut la reine de l’ancien N’dongo, actuel Angola, ex-province du Congo. Les rayons de sa puissance s’étendaient sur tout le royaume du Congo de 1622 à 1663. Elle veillait à la cohésion et à la prospérité de son royaume. Elle veillait aussi à le défendre contre quelque invasion, notamment occidentale. C’est à juste titre que dans la poésie négro-africaine, elle est faite mère de tous les enfants d’Afrique :


    La semence honteuse des venus-des-cieux a souillé ta spiritualité…

    Freetown-N’Djamena-Mogadiscio-Abidjan-Kigali-

    Monrovia – Kampala – Soweto-Bujumbura-Léopoldville-Brazzaville-Djibouti-Bangui-Conakry-Khartoum…

    Les scènes des cérémonies pathétiques du tragos…

    Anna a lavé sa robe dans le sang.

    À sa conscience, la satisfaction chagrine de ton bourreau 9.


    Cet air tragique de Djèlénin-nin fait penser à un autre, du même registre, qui prendrait les allures d’un hypotexte dont les versets bibliques suivants assurent les frais :


    Ainsi parle l’Éternel :

    On entend des cris à Rama,

    Des lamentations, des larmes amères

    Rachel pleure ses enfants

    Elle refuse d’être consolée sur ses enfants

    Car, ils ne sont plus10.


    En somme, la femme noire brille par la vertu de deux traits culturels notables : sa puissance physique et sa puissance militante lui font incarner une personnalité macrocosmique.


    III- Le visage de l’universel


    Par sa beauté et son militantisme, la femme noire opère une ouverture sur le monde, surmontant, selon la création des poètes noirs, les liens serviles de narcissisme raciste. C’est là son langage de l’universalité.

    Le langage "universel" peut être défini comme un état de communion des particularismes ethnosociologiqueset culturels dans lequel l’homme est saisi en relation nécessaire avec sa société et, au-delà, avec toute la société humaine. Ce serait, en d’autres termes, une configuration des différences (d’état et de nature) et des divergences relatives aux codes existentiels, que les peuples et civilisations auront reversées durant le cours de l’histoire à l’ordre humain. Telle qu’elle est apparue chez Senghor, elle s’inscrivait dans une perspective téléologique comme l’aboutissement de tout le combat identitaire nègre qui érigeait toute la poétique négritudienne, en manifeste de la poésie négro-africaine à venir. Cette dernière s’exprime aujourd’hui dans deux tendances principales, la première part du principe de la variation thématique en ce qu’elle rompt pour une fois la redondance négritudienne marquée, on le sait, par l’obsession raciale et identitaire. La seconde, fille de la première, affiche son autonomie par le recours aux genres de la tradition orale que sont les mythes, les légendes, les proverbes, les devises…

    Bref, la femme noire apparaît comme la vitrine culturelle d’adoucissement des mœurs et de citoyenneté ; il s’agit, ici, non d’une citoyenneté de balkans, mais plutôt, d’une citoyenneté ouverte et intégrée aux autres citoyennetés. Senghor le démontre par une écriture des contraires : "Ma Négresse blonde d’huile de palme", "Ô ma nuit ! Ô ma Blonde !", "ma noire au secret de diamant", "chair noire de lumière"(voir Ethiopiques, p. 131).


    Ainsi, c’est l’oxymoron qui assure les frais de cette écriture des contraires, une sorte d’antithèse dans laquelle on rapproche deux mots contradictoires, l’un apparaissant exclure l’autre. Cette figure de style permet de lier des réalités supposées incompatibles, des termes opposés ; elle éveille la surprise et déstabilise les clichés. Le physique de la femme noire inspire à Senghor d’affronter et de dépasser les antagonismes.

    L’idée de l’universalité de la femme noire fait écho chez Souleymane Koly, père du Kotéba moderne, qui, dans Canicule11, organise ses poèmes autour de deux thèmes majeurs qui sont : la Beauté et l’Affirmation. L’un impliquant l’autre, ils expriment autant l’orgueil que la communion. Cette expression est poétiquement – mais passivement- consommée par l’acteur du drama poétique qui, comme un coq de basse cour, ne vaut désormais que dansant dans les sillons de sa bien-aimée pour répondre au magnétisme des corps :


    Murmure chaste entre deux cœurs aux poitrines révoltées

    Trompe de Ouassoulou

    Cornes levées vers le ciel

    Appel rauque à la cale qui s’éloigne aux loges

    « Pleine de la sueur noire du monde »


    Certes, de la symbolique ineffable qui se dégage de cet extrait, Koly semble ne point donner la parole à la femme, là où, visiblement, elle apparaîtrait comme le moteur organique du drame. En réalité, derrière la façade du rythme empreint d’angoisse et de joie d’amoureux, la présence de la femme est chaleureusement décrite. De l’abîme, elle surgit et est objet de convoitise, mais surtout silhouette mythique où règnent la beauté, la pureté et la grâce qui sont autant de traits qui nous rapprochent de la conception senghorienne de la femme comme visage primordial de l’universel. À ce sujet, le verbe de Koly, comme ci-après énoncé, lyrique à souhait, nous en entretient :


     

    Au commencement de mon rêve

    Je te vois

    Emergence-belle

    Dernière née d’un monde torturé

    Comme une voix douce murmurée

    Par-dessus le spectacle des ventres ballon-nés vers le ciel

    ………………………………

    Tu courbes une ombre Noire

    Sur les nombrils accroupis

    Dans la terre rouillée des pestiférés du monde

    J’ose affirmer un regard

    Par-delà l’éblouissement du jour

    À la rencontre de ton sourire d’Amazone

    Sculptée fière

    Au faîte de nos falaises rouges

    Astres inimitables

    Auprès du soleil éteint

    (cf. Canicule, pp.15-16)


    Comme toutes les femmes-symboles, la femme noire exprime au plan mythique cette essence ontologique dont la découverte active l’imaginaire poétique. Elle est l’auréole de la nouvelle affirmation nègre parce qu’elle est présentée comme une femme de rupture (émergence/belle). Par ce principe, elle devient le siège du contraste dans l’oxymore « soleil éteint » où elle est définitivement intégrée à cette dimension astrale : « astre inimitable ». Les prédicats métaphoriques « soleil éteint » et « astre inimitable » hissent la femme noire au service de l’univers, et non plus de sa seule communauté, pour lui donner un visage réellement universel. En d’autres termes, cet hymne à l’afrocentrisme dont la femme est le point focal est une invitation constante de l’autre à soi pour une reconnaissance de la différence et, en un autre sens, un appel à l’ouverture. C’est toute la signification de la civilisation de l’universel. Opportunément, nous parlions, au chapitre précédent, de l’humanisme assimilé dans l’étreinte de la femme mère. En réalité, il est question d’un humanisme qui amène l’enfant à aimer l’espèce humaine, à lui être ouvert, de sorte à s’enrichir de ses différences pour converger vers l’universel : "gazelle aux attaches célestes"(Femme noire). L’universalité dont la femme noire est l’ancrage est celle de la poésie, en général, et de celle négritudienne, en particulier : "bouche qui fait lyrique ma bouche" (Femme noire). Dans cette logique, la femme noire, mère ou amante, s’incarne en inspiratrice de la poésie nègre.

    Conclusion

    Dans la poésie négritudienne et post-négritudienne, donc, la richesse de la femme noire fait surgir fantasmes et réminiscences littéraires qu’il serait vain de chercher à fixer, car, ici, la conception de l’amour, dont la femme est l’épicentre, est profondément africaine, du fait que les poètes lui associent constamment des images de fertilité, de maternité, d’hospitalité, d’amour physique et de virilité ; toute chose qui converge vers son universalité.

    La sensualité est, pour l’Africain, une manière d’être et de participer au monde, une des manifestations de sa spiritualité. Aussi, l’image de la femme ne se limite-t-elle jamais à celle d’un objet esthétique ou sensuel : sa beauté physique, qui ne peut être une fin en soi, traduit sa beauté spirituelle. De plus, son engagement l’inscrivant au rythme cyclique du cosmos (mort/renaissance), son association avec la Terre-mère et avec l’Eau, l’érige en porteuse de vie et arrache à Dominique Zahan les mots suivants :


    « …

    Comme l’eau qui épouse la forme de n’importe quel récipient, la femme n’a pas une seule « forme » ; elle défie l’obstacle, […], elle est le « vide » qu’on ne peut s’approprier qu’en le remplissant »12.


    Pour la femme de la négritude, ainsi que l’affiche l’art senghorien qui en est la vitrine, les poètes négro-africains éprouvent une évidente délectation. Ils en viennent à recréer son corps par les jeux de mots qui l’associent au rythme même de la vie et l’universalisent. Ses fonctions de procréatrice, de nourrice, d’éducatrice, d’Amazone, lui conférant un rôle constant d’initiatrice et de médiatrice, y participent.

    En définitive, rendue abstraite ou spirituelle, voire, divine, on ne saurait se fier aux farces trompeuses de ses contours apparents pour la gratifier de compassion. On l’idolâtre tout simplement. On en dénote sa contribution massive à la bibliographie de la poésie africaine ; l’Afrique étant la terre des mythes et des spiritualités oùla poésie s’érige en un art abstrait, intuitivement entretenu par des rapports cultuels avec le mot.

     

     

     

     

    Bibliographie

     

    Corpus


    DALI, Bohui Joachim, Maïéto pour ZEKIA, Abijan, éd. CEDA, 1988.

    DIOP, David, Coups de pilon, Paris, éd. Présences Africaines, 1973.

    KOLY, Souleymane, Canicule, Abidjan, éd. CEDA, 1988.

    SENGHOR, Léopold Sédar, Chants d’ombre, Paris, éd. Seuil, 1945; Ethiopiques, Paris, éd. Seuil, 1956; Hosties Noires, Paris, éd. Seuil, 1948.

    TOH BI, Tié Emmanuel, Parulies Rebelles, Paris, éd. L’Harmattan, 2007; Djèlénin-nin pour toi mon Afrique, Paris, éd. L’Harmattan, 2007.

     

    Ouvrages théoriques

     

    ADOTEVI, Stanislas, Négritude et Négrologues, Paris, éd. UGE, 1972.

    GNALEGA, René, La cohérence de l’œuvre de Léopold Sedar Senghor, Abidjan éd. NEI, 2001.

    HOUSSER, Michel, Pour une poétique de la Négritude, Tome I, Paris, éd. Sidex, 1988.

    SENGHOR, Léopold Sédar Liberté I, Négritude et Humanisme, Paris, Éd. Seuil, 1964; Liberté 4, le dialogue des cultures, Paris, Éd. Seuil, 1993.

    TILLOT, Renée, Le rythme dans la poésie de Léopold Sédar Senghor, Abidjan, éd. NEA, 1979.

    TOWA, Marcien, Léopold Senghor: Négritude ou servitude?, Yaoundé, éd. CLE, 1971.

    ZAHAN, Dominique, Religion, Spiritualité et pensée africaine, Paris, éd. Payot, 1970.


     

    Notes


    1 Léopold Sédar Senghor, Chants d’ombre, éd. Seuil, 1945, p. 105

    2 Léopold Sédar Senghor : Ethiopiques, éd. Seuil, Paris, 1956

    3 David Diop : Coups de pilon, éd. Présence Africaine, Paris, 1973, p. 27

    4 Léopold Sédar Senghor : Hosties noires, éd. Seuil, Paris, 1948, p. 63

    5 Eno Belinga : La prophétie de Joal, éd. Clé, Yaoundé, 1975, p. 5

    6 TOH Bi Tié Emmanuel : Parulies rebelles, éd. L’Harmattan, Paris, 2007, p. 13

    7 El Hadj Hamadou Ahidjo, 1er Président du Cameroun, au 10ème anniversaire de l’indépendance de son pays.

    8 Bohui Dali Joachim : Maïéto pour ZEKIA, éd. CEDA, Abidjan, 1988, p. 26.

    9 TOH Bi Tié Emmanuel : Djèlénin-nin pour toi mon Afrique, éd. L’Harmattan, Paris, 2007, p. 22

    10 La Bible, Jérémie 31 : 15

    11 Souleymane Koly : Canicule, éd.CEDA, Abidjan 1988, p. 6

    12 Dominique Zahan : Religion Spiritualité et pensées africaines, éd. Payot 1970, p. 149

       

     


     

     

    Url. http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=article&no=24914

    Url.http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=numero&no_dossier=5&no_revue=131

     


    Pour citer ce texte

     

    Tié Emmanuel Toh Bi, « Poétique et poétisation de la femme noire par la négritude et la post-négritude » (article reproduit avec l'aimable autorisation des Éditions L’Harmattan, de la Revue Africaine (n°5) et de l'auteur), Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin 2013.  Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-poetique-et-poetisation-de-la-femme-noire-par-la-negritude-117660430.html/Url. http://0z.fr/dOffD

      

     

    Auteur(e)


    Tié Emmanuel Toh Bi

    Maître de conférences à l'Université de Bouake (Côte d’Ivoire)

     

    23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 05:30

     

     

    Texte inédit

     

     

     


     

    Elles font danser les mots !


     

    Poétique de la danse, danse de la poésie

     

     

     

     

     

     

     

     

    Angèle Bassolé-Ouédraogo

     

     

     

     

     

     

     

    Nietzsche a bien compris le rapport intrinsèque entre la poésie et la danse, deux arts sans lien apparent mais qui, en réalité s’interpénètrent, se comparent, s’allient.

    Le poète fait danser les mots sous sa plume par les rythmes et les sonorités quand le danseur écrit de la poésie avec ses pas dans des élans fulgurants, aériens.

    Les pieds fermement ancrés sur terre, poètes, danseuses et danseurs ont la tête dans le ciel dans un va et vient perpétuel du bas vers le haut avec le défi permanent de maintenir un certain équilibre entre les rêves et les réalités.


    Le poète est un danseur suspendu au ciel qui essaie en écrivant de redescendre sur terre.

    Le danseur du bout de ses pieds tente de s’élever vers le ciel pour décrocher ce qui donnera sens à ses pas.

    Le poète, la danseuse ou le danseur bâtissent des ponts faits de mots, de mouvements et de pas pour dire l’indicible, appréhender l’insaisissable, qui, tel un fluide échappe à la maîtrise afin de rendre visible ce qui est invisible au profane des deux arts.

     

    Le spectateur, la spectatrice qui essaient de déchiffrer les mouvements du corps sur le sol et les mots sur la page ont besoin d’un langage clair, accessible pour pénétrer l’espace de la danse et du chant poétique.

     

     

     

    Comme eux, elles dansent et font danser les mots

     

     


    Si dans l’univers de l’art moderne occidental, les femmes ont toujours été vues uniquement comme des muses inspirant au danseur ou au poète son art, il en est à présent autrement du contexte africain où depuis leur prise d’écriture, les Africaines sont devenues Actrices et non plus Spectatrices de leurs destinées. Ayant compris que « la vie n’est pas un spectacle et qu’un homme qui crie n’est pas un ours qui danse » (pour reprendre les mots de l’inaltérable Césairei), celles qui ont pris la plume comme on prendrait les armes et qui ont investi l’espace international de la poésie (Tanella Boni, Véronique Tadjoii) et de la danse avec détermination (Germaine Acognyiii,Wèrèwèré Likingiv, Irène Tassembédov, Dobé Gnahorévi) refusent dorénavant le rôle d’éternelles égéries que les poètes hommes de la Négritude leur avaient collé, dans leurs fantasmes de la femme idéale confondue avec l’Afrique.

     

    Elles dansent et font danser les mots dans un lien naturel de l’un à l’autre car la poésie, la danse et la musique ne font qu’un art.

    C’est en effet le même mot qui est utilisé dans la plupart des langues africaines pour dire Poésie et musique. Et on n’appréhende pas dans cet univers la poésie sans la danse.


    Léopold Sédar Senghorvii qui indique dans ses textes des instruments de musique (tambour, cora, guitare) pour accompagner sa poésie (Chants d’ombre, Élégies majeuresviii) ne pense pas autrement. La pionnière de l’écriture féminine africaine, la poète sénégalaise Annette Mbaye d’Ernevilleixfait de même dans Poèmes africains.

    Poésie et Danse s’imbriquent car l’art dans ce contexte africain est appréhendé comme un art total, complet. Et cela vaut autant pour l’art moderne que traditionnel. Les masques qui dansent ne font pas qu’exécuter des pas au gré des rythmes envoutants des tambours ; il y a dans ces danses de la poésie, de la musique, de l’initiation, de la transmission et de la spiritualité. Le masque et celui ou celle qui le porte forment un tout indissociable. L’identité personnelle de l’individu sous le masque disparait pour laisser place aux valeurs de la communauté que ce masque véhicule.


    Les déplacements scéniques des masques et leur occupation de l’espace sont tout un art poétique vivant et vibrant. C’est une poésie qui s’écrit avec leur corps comme plume, encrier et espace. C’est tout un langage social qui s’exprime ainsi. C’est un art de vivre, une thérapie sociale.

     

    On danse et on chante pour exorciser les mauvais sorts, pour purifier l’espace, accompagner les défunts à leur dernière demeure, pour honorer les divinités et pas seulement dans le but de s’éclater. On danse pour célébrer la joie et la vie mais aussi pour souligner la tristesse, le manque. Et dans ce domaine, il n’y a pas de discrimination liée au sexe. Femmes comme hommes, fillettes et garçons, jeunes et vieux se retrouvent sur le même espace, communient à la même source, se parlent à travers leurs pas de danse. L’égalité est donc présente dans ce contexte.

    Poser la question de la survie de la poésie moderne en suggérant que c’est par la danse qu’elle sera sauvée n’a pas lieu d’être en Afrique car la poésie dans son quotidien est une danse perpétuelle de mots et la danse, une ode poétique au corps. C’est un tout qui se donne à voir et à sentir et ne saurait être séparé.

     

    L’art en Afrique qui est perçu comme fonctionnel et pas uniquement ludique (car on n’écrit pas seulement pour soi et on ne danse pas pour soi) porte en lui une forte dose de sociabilité dans laquelle réside déjà son salut. Il n’est donc plus nécessaire de passer par la danse comme médiatrice du salut de la poésie car la danse est enceinte de la poésie et accouche sur scène des sonorités, rythmes, accents, tonalités et images que porte la poésie.

    Mais il faut distinguer les danses ludiques, populaires des danses sacrées. On danse pour célébrer les différentes étapes de la vie (naissances, mariages, baptêmes, funérailles). Ces danses sont publiques et se font en groupes. C’est une expression de la vie. Elles se diversifient selon la région, le groupe ethnique et le pays.

    La danse comme la poésie quittent l’espace privé de création pour être offertes à l’ensemble de la communauté dans un acte de communication et de communion collectives. C’est un art partagé comme l’a si bien perçu Maurice Béjart : Danser c’est avant tout communiquer, s’unir, rejoindre, parler à l’autre dans les profondeurs de son être. La danse est union, union de l’homme avec l’homme, de l’homme avec le cosmos, de l’homme avec Dieu. 

    Le poète comme le danseur (ou la danseuse) ne sont pas que des électrons libres dans l’air pratiquant seuls à part leur art mais bien des produits issus de cette communion dont ils rétribuent les fruits à travers les spectacles. C’est pourquoi les spectatrices et les spectateurs peuvent investir la scène et faire corps avec les artistes. Il y a beaucoup d’improvisation dans cette catégorie de danse car le danseur s’exprime par ce qu’il entend et ressent des sonorités des tambours, flutes et koras avec lesquels il entre en relation quand il est sur scène. Cela ne signifie pourtant pas désordre car dans ce processus d’improvisation, le danseur fait travailler non seulement son corps mais aussi son esprit créatif.

    Il n’y a pas ou très peu de place à l’improvisation dans la danse africaine moderne des ballets et autres figures classiques où la chorégraphie montée doit rester dans le droit fil du spectacle proposé à cause du temps chronométré des représentations. Dans les danses populaires des cérémonies en ville ou au village, les danseurs ne sont pas soumis à cette pression. Ils s’expriment avec toute la liberté créatrice possible jusqu'à épuisement des uns et des autres et de la foule.

     

     

    Danse et Poésie : une histoire de résistance et de liberté



    La danse et la poésie pour exister ont besoin de se déployer dans un espace de liberté totale. Leurs acteurs et actrices, s’ils sont privés de cette liberté, vont tenter de la faire advenir à travers leurs pas et leurs mots dans des figures que seuls des initié(e)s pourront percevoir. Ainsi, la danse devient une métaphore poétique qui s’écrit sous les yeux des censeurs dans les cieux où la démocratie peine à s’épanouir. Au temps de l’Apartheid en Afrique du Sud, les chants et les danses furent des armes redoutables que craignaient les dirigeants racistes. Des pas de danse et des chants contre des balles réelles. Qui dit mieux ?

    Le 6 novembre 1964, Vuyisili Mini, activiste politique, acteur talentueux, poète, danseur et chanteur, auteur de nombreux chants de libération en Afrique du Sud chante sur la route de sa potence avec deux autres condamnés à mort. Son chant : « Attention, Verwoerd, l’homme noir s’en vient » est repris par tous les autres détenus et devient le chant de ralliement des militants contre l’Apartheid. Vuyisili Mini est mort mais ses chants subsistent dans la mémoire collective Sud-africaine tout comme la poésie de Benjamin Moloïse, lui aussi pendu le 18 octobre 1985. Les chants des résistants suffisaient à faire reculer les policiers car c’était un cri fort de ralliement, un appel à la solidarité, un mode de communication et un moyen de lutte. Ils exprimaient la dissidence, la résistance et le courage.

    Leurs chants sonnaient aux oreilles de leurs oppresseurs comme autant de véritables déclarations de guerres réprimées dans le sang.

    La danse des bottes de gomme (Gumboots dancing) initiée par les mineurs noirs Sud-africains pour communiquer entre eux a connu par après un succès international immense.

    Paul Simon a écrit un chant titré « Gumboots» dans son album Graceland tandis que David Bruce a composé en 2008 À Clarinet quintet avec le même titre de « Gumboots », tous inspirés de la création des mineurs d’Afrique du Sud.

    Enchaînés à leur poste de travail, interdits de parole, ces mineurs ont développé un mode de communication en frappant le sol plein d’eau et de boue avec leurs bottes et leurs chaînes. La chorégraphie des bottes leur permettait ainsi de faire passer des messages tout en étant une savante orchestration d’harmonies.

    En ce sens, la poésie et la danse contribuèrent à la libération de l’Afrique du Sudx. On se souvient encore et toujours des célèbres pas de danse de Nelson Mandela le jour de sa libération historique.

     

    Les jeunes artistes ivoiriens qui inventent des modèles de danse pour oublier la grisaille quotidienne, la crise sociale, scolaire, politique et économique des années 1990, puis la guerre du début des années 2000 s’inscrivent dans la même veine.

    Ils ont trouvé dans cet art la voie utile pour exprimer leurs revendications. Le Zouglou naît ainsi sur les campus d’Abidjan*** et, est rapidement exporté vers les pays voisins et au-delà. Son succès populaire inattendu au-delà de la Côte d’Ivoire s’explique par le fait que la jeunesse ivoirienne et africaine s’est entièrement retrouvée dans ces pas de danse qui disent leur profond désarroi avec humour et ironie. Plus que des discours, ce mode de communication s’est imposé comme une philosophie de la survie par l’auto-dérision et a démontré son efficacité sociale.


    Le groupe Magic System l’a popularisé au-delà des frontières ivoiriennes et en a fait sa carte de visite avec un succès populaire en Europe qui se poursuit.

    Une belle diversité caractérise la danse africaine traditionnelle ou moderne selon les groupes linguistiques, géographiques, culturels, selon les pays d’origine.

    La danse n’est pas que mime, représentation ou figuration. C’est un art de vivre, une philosophie, une prière. On pense, on écrit, on vit en dansant.

     

     

     

     

    En terminant, il est utile de donner la parole aux praticiens de la poésie et de la danse africaine. Léopold Sédar Senghor dit : En Afrique, c’est la danse qui est au commencement de toutes choses. Si le verbe l’a suivi, ce n’est pas le verbe parler, mais le verbe chanter, rythmer. Danser, chanter, porter des masques constituent l’art total, un rituel pour entrer en relation avec l’indicible et créer le visible.  Ainsi, Poésie et Danse n’ont pas pour unique but d’imiter ou de figurer mais bien de penser, décrire, d’être en somme :

     

    Loin d’être une distraction, la danse est une prière. Loin d’être des expressions purement instinctives ou spontanées, de ces bamboulas dont la littérature coloniale donnait à rêver à ses lecteurs, les danses, les cérémonies n’ont certainement pas pour fin l’on ne sait quel défoulement collectif qu’on leur a, étourdiment prêté : elles sont tout au contraire, rigoureusement réglées selon des codes, qui pour être différents de ceux auxquels sont soumises les chorégraphies occidentales, n’en sont moins précis et impératifs, et elles sont institutionnalisées, ne se produisant qu’à certaines occasions, et à certaines époques, avec des objectifs bien déterminésxi.


    Ces arts s’inscrivent dans une quête sociale profonde d’identité pour un continent qui a perdu ses repères mais ce n’est pas forcément une quête du retour aux sources comme le précise bien Germaine Acogny :


    Le mouvement artistique dans lequel j’inscris mon propre travail, s’il prend racine dans nos traditions populaires, n’est pas un retour aux sources. Il est au contraire un chemin tout différent résolument citadin et moderne, reflétant le contexte dans lequel vit l’Afrique d’aujourd’hui. Nous ne voulons pas inféoder, assujettir la danse nègre. Nous désirons seulement qu’elle s’impose par son caractère propre dans la civilisation moderne et qu’elle prenne la place qui lui revient de droitxii.

     

    Celles qui font danser les mots du continent sur les scènes internationales expriment l’âme profonde de l’Afrique et font découvrir sa grande richesse culturelle diversifiée. Cette Afrique qui vit et survit à tous les malheurs reste debout, forte et combative parce que portée par des femmes, créatrices et procréatrices d’une vie qui ne s’éteint pas malgré l’adversité, celle de l’art. La femme est l’avenir du monde a dit Aragon. Les femmes d’Afrique sont sans doute aucun l’avenir du continent.

    Danser, écrire, penser sont des arcs desquels s’échappent et se répandent des sonorités musicales invitant toujours au dialogue et à la paix entre les cultures du monde. La poésie ne doit pas périr, car alors, où serait l’espoir du monde ? se demandait Senghor.

    La vie et la vitalité que transmettent la danse et la poésie ne doivent pas non plus périr et ce sera grâce aux artistes : « Dès sa naissance, l’homme s’exprime avec son corps. La danse pour moi est un prolongement naturel des gestes de la viexiii»

     

     

    Notes

     

    i Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, éd. Présence Africaine, 1956.

    ii Tanella Boni (www.tanallaboni.net) et Véronique Tadjo (www.veroniquetadjo.com/) sont des poètes, romancières, écrivaines jeunesse ivoiriennes qui ont publié plusieurs ouvrages et renforcé la vitalité de l’écriture des femmes d’Afrique.

    iii Germaine Acogny, sénégalaise née au Bénin a été la première Africaine du continent à ouvrir une école de danse à Dakar en 1968. Ancienne élève de Maurice Béjart, elle a dirigé Mudra Afrique, première école panafricaine de danse fondée par le président Senghor et Béjart. Depuis 2004, elle a fondé L’École des Sables, centre international de danse traditionnelle et contemporaine d’Afrique à Dakar.

    iv Wèrèwèrè Liking, fondatrice du village Ki-yi à Abidjan à la fois troupe théâtrale, de danse moderne et traditionnelle et ensemble musical utilise l’art du rituel africain dans ses créations : (www.villagekiyi.org/).

    v Irène Tassembédo, chorégraphe burkinabè dirige Édit (É cole de Danse Irène Tassembédo www.irenetassembedo.com/) à Ouaga.

    vi Dogbé, ivoirienne issue de la troupe du village Ki-yi évolue maintenant en solo comme danseuse, chanteuse et percussionniste sur les scènes de l’Europe, d’Afrique et de l’Amérique du Nord.

    vii Académicien, poète et premier président du Sénégal indépendant, Senghor est l’un des pères fondateurs avec Césaire et Damas du Mouvement de la Négritude.

    viii Léopold Sédar Senghor, Chants d’ombre, Élégies majeures dans Œuvre poétique, Paris, éd. Seuil, 2008.

    ix C’est elle qui signe le premier acte de naissance de la littérature féminine africaine en publiant à Paris, en 1965, son recueil, Poèmes africains.

    x Voir le livre et le documentaire de la Canadienne Lucie Pagé, Chants de libération d’Afrique du Sud.

    xi J. Laude in Germaine Acogny, Danse africaine, 1980.

    xii Germaine Acogny, ibidem.

    xiii Germaine Acogny, op.cit.

     

    Vidéo choisie par l'universitaire

     

    *** Le zouglou nait ainsi sur les campus d'Abidjan (url. http://www.youtube.com/watch?v=tOOo7GmMT0U)

     

     

     

     

    Pour citer cet article


     

     

    Angèle Bassolé,  « Elles font danser les mots ! Poétique de la danse, danse de la poésie », in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques :  « Poésie, Danse & Genre » [En ligne], n°1|Printemps 2012, mis en ligne en Mai  2012.

    URL. http://www.pandesmuses.fr/article-elles-font-danser-les-mots-104314038.html   ou URL. http://0z.fr/Dekm3

     

     

     

    Pour visiter les pages/sites de l'auteur(e) ou qui en parlent


     

    http://www.aefo.on.ca/Docs/Bassole_Ouedraogo_Angele.pdf

     

    http://youtu.be/DKecAvr722I

     

    http://aflit.arts.uwa.edu.au/BassoleO.html

     

    D'Orphée à Prométhée : La poésie africaine au féminin. En hommage aux pionnières de l'écriture féminine africaine 1967-1997

     

    http://en.wikipedia.org/wiki/Ang%C3%A8le_Bassol%C3%A9-Ou%C3%A9draogo

     

    http://pan.blogs.nouvelobs.com/archive/2012/03/17/yennenga-recueil-de-poesie-africaine.html

     

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Ang%C3%A8le_Bassol%C3%A9-Ou%C3%A9draogo

     

     

    Avertissement


    Les documents présents au-dessous sont protégés tous droits réservés aux éditions L'Interligne et à la revue Amina, vous pouvez les télécharger à condition de citer les références exactes.


     

    Communique Yennenga[1] Communique Yennenga[1]


    Article de la revue AMINA, n°454, 2008 du livre Les porteuses d'Afrique (Angèle Bassolé-Ouédraogo Article de la revue AMINA, n°454, 2008 du livre Les Porteuses d'Afrique (Angèle Bassolé-Ouédraogo

     


     

    Auteur(e)

     

     

    Angèle Bassolé-Ouédraogo


    Née en 1967 à Abidjan en Côte d'Ivoire, Angèle Bassolé est chercheure associée à l'Institut d'études des femmes de l'Université d'Ottawa. Elle est aussi écrivaine et éditrice.


    Journaliste de formation et de profession, critique littéraire, elle est détentrice d’un Doctorat en Lettres françaises. Spécialiste de poésie (sociocritique) et des études de femmes (EFH : Égalité femmes/hommes), sa thèse a porté sur la poésie des femmes d’Afrique francophone.

     

    En 2004, elle remportait le Prix Trillium de poésie pour son recueil Avec tes mots. Son 5erecueil, Yennenga est sorti en librairie au mois de février 2012. Elle anime une chronique socio-politique et culturelle dans le bi-hebdomadaire L’Événementipublié au Burkina Faso.

     

     

    Note


    i L’Événement, bi-hebdomadaire d’informations publié au Burkina Faso est spécialisé dans le journalisme d’enquête (url. www.evenement-bf.net). 

     

     

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