28 mars 2024 4 28 /03 /mars /2024 15:20

Événements poétiques | Festival International Megalesia 2024 « Amies » & « Elles » | Entretiens poétiques, artistiques, (éco)féministes & ORIENTALES (O​​) | N° 3 | Entretiens

 

 

 

 

 

 

 

 

 Une tunisienne lauréate pour la deuxième fois

 

du prix Dina Sahyouni. Imèn Moussa, chercheuse

 

qui interroge la fiction des femmes au Maghreb

 

 

 

 

 

 

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Propos recueillis en mars & biobibliographie par

 

Hanen Marouani​​​​​​

 

 

Entrevue avec

 

Imèn Moussa

 

 

 

 

© Crédit photo : Portrait photographique récent d'Imèn Moussa de l’autrice Imèn Moussa, 2024.

 

 


Biobibliographie d’Imèn MOUSSA

 

Docteure en littératures française et comparée, est une figure éminente de la scène littéraire contemporaine. Cofondatrice des Rencontres Sauvages de la Poésie en Île-de-France et membre active de l'association Atlas pour la promotion de la traduction au Collège International des Traducteurs Littéraires à Arles, elle s'investit pleinement dans la diffusion et la valorisation de la littérature.

 

En tant que directrice de la rédaction pour Trait-d'Union Magazine Algérie, elle explore avec passion l'écriture des femmes dans le Maghreb contemporain, offrant ainsi une voix aux narratrices souvent marginalisées. Ses textes et ses voyages autour du monde témoignent de son engagement pour une Humanité sans frontières, une vision qu'elle exprime également à travers ses collaborations en tant qu'autrice et photographe dans plusieurs revues artistiques et ouvrages collectifs à travers l'Afrique, l'Europe, l'Amérique du Nord et l'Amérique latine.

 

Sur scène, Imèn Moussa se révèle comme une interprète de poésie talentueuse au sein de la troupe VIVANTS, soutenue par le Bureau International Jeunesse de Bruxelles, avec des performances remarquées lors du Sommet de la Francophonie à Djerba, à la Maison Poème et au Grand Hospice à Bruxelles. Aux côtés du musicien Yasser Jradi, elle assure la tournée de « Florilège de la poésie tunisienne francophone » en novembre 2022 pour le Sommet de la Francophonie, un projet porté par l’Institut Français de Tunis, l’Alliance Française de Bizerte, l’Alliance Française de Djerba et la Maison de France à Sfax.

 

En septembre 2023, Imèn Moussa est honorée en tant que lauréate de la première bourse de création sonore décernée par l’association La Plume de Paon pour son projet de livre audio intitulé « Raconte à Baya », une contribution précieuse à la littérature jeunesse. Ce projet, soutenu par la Région Grand Est, la DRAC Grand Est et la Ville de Strasbourg, illustre son engagement en faveur de l'accessibilité et de la diversité dans la création littéraire.

 

Reconnue pour son œuvre poétique remarquable, Imèn Moussa se voit décerner le 8 mars 2023, à Grenoble, le prix littéraire Dina Sahyouni de la Société Internationale d'Études des Femmes & d'Études de Genre en Poésie (SIÉFÉGP).

2023

— Essai, Genre et émancipation des femmes dans le Maghreb contemporain, Le Manuscrit, Mars, Paris.

— Livre audio, Raconte à Baya, (projet en cours, soutenu par la Région Grand Est, la DRAC Grand Est et la Ville de Strasbourg).

— Publication de textes « Par-delà les frontières, Croire au monde », dans la revue poétique Lettres d’Hivernage N°2, Éditions La Kainfristanaise

— Publication de photographies « De la Havane à Ajaccio », dans La comédie des Phares, ouvrage collectif, Editions des Embruns, Septembre, Saint-Thégonnec (Finistère).

 

2022

— Article « C’est à cause du sexe votre honneur : des corps mis à l’écart et des peaux sous silence dans la fiction maghrébine contemporaine des femmes », collection IMPRÉVUE publication du Centre d'études sociocritiques, Université Paul-Valéry, Montpellier3.

— Article « Parlons d’aujourd’hui : portraits d’auteures du Maghreb », revue Souffles sahariens : cultures et identités en mouvements, Nouaukchott, Mauritanie.

— Publication de textes « Des poètes et des lieux », dans la revue poétique Lettres d’Hivernage N°1, Editions La Kainfristanaise

— Publication dossier photographique « Une fenêtre sur toi », Revue L’Imagineur, N°7, France, Mars. 

— Publication de poésie dans l’anthologie poétique, Cri de femme, Grito De Mujer, avec Le Mouvement International des Femmes Poètes, République Dominicaine, Février. 

— Publication de poésie, Revue Cavale : Arts et littératures en mouvement, N°15, Silence, Sher-brook, Canada. 

— Publication dans le recueil collectif, Vivants, édition Graphius avec Le Bureau International Jeunesse, Bruxelles. 

 

2021

— Article, « Elles écrivent : une traversée littéraire », Trait-d’Union Magazine N°3, juillet, Algérie. 

— Article « Sont-elles dangereuses ? » dans Trait-d’Union magazine N°3, Algérie, juillet 2021.  

— Article « Du Harem au bar : renouvellement des espaces romanesques et intranquillité des femmes dans le roman de Sonia Chamkhi » dans Trait-d’Union magazine, Algérie, Mars.  

— Publication de photographies « De Bizerte à Negombo », dans Histoire de pêche, ouvrage collectif, Editions des Embruns, Saint-Thégonnec (Finistère).

— Publication dans le N°1 Revue Orientales pour Le Pan poétique des muses (dossier photographie-poésie). 

 

2020

— Recueil de poésies, Il fallait bien une racine ailleurs, éditions l’Harmattan, Paris, Juin 2020.

— Contribution textes de poésie, revue « Débridé », juin 2021, Paris, France.  

— Contribution poésie, revue « WORLD & WORDS Magazine for migration literature », Spring issue 2020, Vienne, Autriche.  

— Contribution textes de poésie, magazine « World Poetry Movment : Poets of the World Against Injustice ». En collaboration avec Atol Behramogue-Pelin Batu and Tekin publishing house, Istanbul/Medellin, 2020. 

 

2019

— Essai, Les représentations du féminin dans les œuvres de Maïssa BEY, Éditions Universitaires Européennes, 2019. 

 

 

Entrevue


 

« Genre et émancipation des femmes dans la fiction maghrébine contemporaine » est un ouvrage qui nous plonge au cœur de l'histoire passée et présente des expériences littéraires des femmes marocaines, algériennes et tunisiennes, mettant en lumière leur rôle crucial dans l'évolution de leurs sociétés à travers leur écriture. En déconstruisant le stéréotype de la « femme arabe soumise », il offre une exploration profonde des grandes étapes historiques des mouvements féministes du Maghreb. De plus, il soulève les questionnements actuels liés à l'émergence de l'Islam rigoriste dans le corps politique et la menace qui pèse sur les droits des femmes, en particulier après le Printemps Arabe, le voilement généralisé, et l'essor croissant des actrices et autrices. Cette analyse éclairante contribue à l'originalité de cet ouvrage. Il est donc avec grand honneur que nous annonçons la réception du Prix Littéraire Dina Sahyouni 2024 pour la deuxième fois par Imèn Moussa, cette fois-ci pour son essai intitulé « Genre et émancipation des femmes dans la fiction maghrébine contemporaine » , une reconnaissance bien méritée de son engagement et de son travail exceptionnel.

 

 

© Crédit photo : Imèn Moussa tenant l'ouvrage primé
« Genre et émancipation des femmes dans la fiction maghrébine contemporaine » (Éditions Manuscrit, Paris, 2023).

 

 

 

À l’occasion de l’annonce des résultats de ce prix suite aux votes du jury, et en cette journée si significative qu’est la Journée Internationale des droits des Femmes, Le Pan Poétique des Muses a eu l’initiative d’interviewer la lauréate, Imèn Moussa. 

 

Nous avons voulu lui donner l’opportunité de partager avec nous ses réflexions et ses émotions, tout particulièrement après avoir reçu cette nouvelle honorifique. 

 


 

Quelles sont les principales conclusions ou observations formulées par Imèn Moussa dans son essai « Genre et émancipation des femmes dans la fiction maghrébine contemporaine » qui lui a valu le Prix Dina Sahyouni en 2024 ?

 

IM. –  Dans « Genre et émancipation des femmes dans la fiction maghrébine contemporaine », je me suis d’abord attachée à offrir un panorama des positionnements des femmes dans trois sociétés du Maghreb à partir de la littérature romanesque francophone en Algérie, au Maroc et en Tunisie. Ces trois pays sont régis par un système politique et social différent. Pourtant, à travers l’étude comparative des textes littéraires, j’ai constaté que les six autrices ayant fait l’objet de cette étude, parlent, toutes, des pratiques juridiques et culturelles discriminantes car elles puisent leur légitimité dans des traditions fondées sur la différenciation des genres. J’ai pu observer que même si les lois de ces pays évoluent en faveur des droits des femmes, la réalité sociale est bien différente puisque les femmes sont, pour la plupart, maintenues en arrière-plan, tandis que les hommes détiennent le plus souvent des privilèges sociaux, économiques, politiques ou encore sexuels. Des observations ressortent comme des problématiques communes aux six romans étudiés :  l’analphabétisme chez les adolescentes mises à l’écart dans les zones rurales, la misère de santé reproductive, le poids du divorce sur les femmes, le contrôle du corps, les violences urbaines contre les femmes, l’exploitation des travailleuses, etc. Ainsi, particulièrement ancrée dans une réalité sociale déterminée, la fiction maghrébine contemporaine met en lien ces problématiques avec la vision inférieure et inégalitaire de la femme qui se voit constamment rattachée à son identité biologique-corporelle décrite comme moins solide que celle de l’homme.

 

© Crédit photo : Imèn Moussa avec l'un des responsables culturels du centre culturel marocain à Nouakchott tenant les deux livres primés : « Il fallait bien une racine ailleurs » Prix Dina Sahyouni 2023 (Poésie) et « Genre et émancipation des femmes dans la fiction maghrébine contemporaine » Prix Dina Sahyouni 2024 (Essai).

 

 

Comment vous abordez la question de l'émancipation des femmes dans la fiction maghrébine contemporaine, et quels sont ses principaux arguments ou théories avancés dans son essai ?

 

IM. – En observant ce qui se passe dans ma société et dans les pays autour, j’ai d’abord construit mon hypothèse de départ sur l’éventuel « effritement » du pouvoir masculin. Un terme qu’emploie l’historienne Sophie Bessis, qui s’interroge dans son essai Les Arabes, les femmes, la liberté, sur une possible « fin de l’ordre ancien » qui permettrait, en ce XXIème siècle, de penser des rapports plus égalitaires entre le féminin et le masculin. En effet, depuis les soulèvements du Printemps Arabe et les remaniements observés dans certains pays de cette région du monde, le Maghreb redevient un territoire géopolitique animé par des défis et des luttes permanentes. En lien avec ceux-ci, la question féminine refait surface et redevient aujourd’hui plus que jamais, un enjeu politique et social important. C’est dans cette optique que mon travail prend son sens premier littéraire car il me semblait indispensable d’aborder, par la création, la question de la voix/voie des femmes en ce XXIème siècle. À une époque où les violences faites aux femmes sont quotidiennement dénoncées et où la séculaire rivalité entre le féminin et le masculin divise encore les opinions, les oppose voire prophétise un possible retour en arrière. De plus, parce que femme tunisienne francophone, il m’a semblé intéressant d’interroger, par l’étude des textes, le devenir fortement contrasté de cet « être » femme dans des pays où la pensée religieuse demeure encore très forte et souvent autoritaire. Il faut dire que dans un système social à domination masculine, les révolutions arabes en Égypte, Tunisie, Libye et au Yémen, les changements politiques au Maroc et le Hirak en Algérie ont lancé sur les devants de la scène des millions de femmes revendiquant la liberté, l’égalité et la démocratie. Ces mêmes révolutions ont permis de démocratiser le débat sur les droits des femmes, débat qui était jusqu’alors réservé à une élite intellectuelle. Dans ce sens, en pourfendant les clichés véhiculés sur la femme « orientale », j’avais pour ambition de saisir les enjeux majeurs autour de la question féminine dans un Maghreb en transition. Pour cela, parce que paradoxalement elles sont unanimement considérées comme levier et frein de l’évolution, j’ai interrogé les différentes trajectoires des femmes à travers la littérature.

 

 

© Crédit photo : Imèn Moussa avec Sylvie Brodziak (la préfacière de l'essai primé) lors des rencontres avec les étudiants.es et doctorants.es de CY Cergy Paris Université. 

© Crédit photo : Imèn Moussa lors de sa rencontre avec les étudiants.es de la Sorbonne Nouvelle à Paris.

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Quelles sont les œuvres littéraires maghrébines contemporaines examinées dans votre essai, et en quoi contribuent-elles à la réflexion sur le genre et l'émancipation des femmes ?

 

IM. – Quand j’ai décidé d’axer mon essai sur la littérature contemporaine du Maghreb, mon but était d’apporter un regard neuf à la question de l’émancipation des femmes dans cette région du monde. Dans ce sens, j’ai défini un corpus de six romans, tous postérieurs aux années 2000, d’autrices connues et moins connues, mais aussi issues de niveaux sociaux et intellectuels différents. Pour la Tunisie, j’ai opté pour Emna Belhaj Yahia avec Jeux de rubans (Elyzad, 2011) et Sonia Chamkhi avec Leïla ou la femme de l’aube (Elyzad, 2008). Pour l’Algérie, j’ai choisi Maïssa Bey avec son roman Hizya (L’aube, 2015) et Je dois tout à ton oubli (Grasset, 2008) de Malika Mokeddem. Enfin, pour le Maroc, j’ai opté pour le roman de Halima Hamdane Laissez-moi parler (Le Grand Souffle, 2006) et celui de Bahaa Trabelsi, Slim, les femmes, la mort… (EDDIF, 2004). Les textes choisis me semblaient, à mon sens, pertinents pour ouvrir le débat sur la place de la femme maghrébine dans sa société contemporaine en transition. D’ailleurs, ce sont les nouvelles représentations du personnage féminin qui me semblent être une contribution nouvelle à la réflexion sur les questions du genre. En effet, les six autrices mettent en scène de nouveaux modèles de personnage simples, aux itinéraires ordinaires, mais qui sont porteurs de nouvelles aspirations. Ce sont des femmes et des jeunes filles qui appartiennent à des classes moyennes, instruites, engagées politiquement et actives dans leur société. La plupart, présente de nouvelles formes de conduites qui rompent avec la soumission. Elles dépassent les poncifs de la littérature maghrébine d’expression française, dominée par les images stéréotypées des femmes dociles.  

 

 

© Crédit photo : De gauche à droite ; Mohamed Mbougar Sarr, Nicolas Fargues, Mohamed Lamine Camara, Bios Diallo, Imèn Moussa, Najem Wali à Nouakchott en Mauritanie.

 

 

Pouvez-vous expliquer en quoi l'approche critique d'Imèn Moussa dans son essai diffère-t-elle des travaux précédents sur le même sujet ?

 

IM. – Mon travail fait suite à un certain nombre d’articles, de thèse et d’essai dans le domaine littéraire comme ceux de Christiane Chaulet-Achour dont Écritures algériennes : la règle du genre, Noûn, algériennes dans l'écriture, de Marta Segarra, Leur pesant de poudre : romancières francophones du Maghreb, de Charles Bonn Lectures nouvelles du roman algérien : essai d'autobiographie intellectuelle, Jean Déjeux La littérature féminine de langue française au Maghreb, Tahar Bekri De la littérature tunisienne et maghrébine et autres textes : essais, Rabia Redouane Femmes arabes et écritures francophones. Machrek-Maghreb et Christine Detrez Femmes du Maghreb, une écriture à soi, pour n’en citer que ceux-là. J’ai en effet fait appel à plusieurs disciplines de sciences sociales pour illustrer ma grille de lecture par des exemples pris dans les textes qui sont devenus documents. Aussi, à travers une démarche interprétative et comparatiste des textes littéraires approchés comme étant des documents, j’ai tenté de lire la complexité du processus d’évolution dans le contexte du Maghreb actuel. Le but était de voir comment se manifestent la singularité et les limites du processus de l’émancipation féminine pour réfléchir sur la situation de celles qui sont tantôt vulnérables et fatalistes, tantôt rebelles et combattantes. Une position qui alimente incontestablement leur intranquillité. 

 

© Crédit photo : De gauche à droite ; Monique Ilboudo, Imèn Moussa, Bios Diallo, Nicolas Fargues, Mohamed Mbougar Sarr, Najem Wali, Mohamed Lamine Camara, Beyrouk à Nouakchott en Mauritanie.

 

 

Quelles méthodologies ou cadres théoriques Imèn Moussa utilise-t-elle pour analyser la représentation des femmes dans la fiction maghrébine contemporaine, et en quoi sont-ils pertinents et innovants ?

 

 

IM.– Je ne sais pas si ma démarche est pertinente ou innovante. Je laisse les lecteurs et les chercheurs en décider. J’ai simplement mis au centre de mon travail les questions théoriques suivantes : le roman est-il le témoignage d’un retournement de situation qui décrit-annonce l’affaiblissement des idéologies patriarcales ? En quoi la littérature est révélatrice du changement des mentalités et de l’organisation sociale ? Pour apporter des réponses à mes questions, j’ai interrogé de nouveaux modèles féminins en tant qu’actants dans une histoire en construction et non son objet. J’ai étudié la fabrique de ces personnages décrits comme émancipés afin de voir dans quelle dynamique les autrices construisent un renouvellement des perspectives du genre à travers le choix de protagonistes qui, par leurs discours et leurs manières d’agir, ébranlent les stéréotypes. 

 

© Crédit photo : Rencontre d'Imèn Moussa avec les étudiants.es de l'université Nouakchott en Mauritanie.

 

Quelles sont les réactions ou les discussions suscitées par l'essai d'Imèn Moussa dans le domaine académique ou littéraire, et quel impact pourrait-il avoir sur les débats futurs concernant le genre et l'émancipation des femmes ?

 

IM.–- Cette question m’a rappelé plusieurs commentaires étranges que j’ai lu sur les réseaux sociaux quand la sortie de mon livre a été annoncée. Des commentaires comme « Ah encore un livre sur l’émancipation des femmes, ne sont-elles pas assez émancipées ? », « Oui, mais les femmes au Maghreb sont toutes libres, pourquoi encore parler de ce sujet ? » ou encore « Un livre sur le genre, encore une machination de l’Occident ». Evidemment, les auteurs de ces phrases étaient des hommes. Mais, au-delà du monde virtuel, j’ai été agréablement surprise par les débats et les interrogations que mon travail a suscité notamment lors des rencontres avec les étudiants.es de CY Cergy Paris Université, ceux de Sorbonne Nouvelle, les étudiants.es de l’université de Nouakchott mais aussi les lycéens.ennes du Lycée français Théodore Monod de Nouakchott en Mauritanie etc. Auprès d’eux, j’ai beaucoup appris sur mon propre livre. En effet, certaines thématiques abordées dans mon travail telles que les luttes contemporaines des femmes, la place positive de l’homme dans l’émancipation de ces dernières, les violences urbaines, le corps dissident, l’immigration des femmes, la religion imbriquée dans la politique, le droit à la différence… ont amené des échanges houleux autour de l’« être femme ». Tandis que d’autres découvraient les sujets abordés et les autrices que j’ai exposées, d’autres se reconnaissaient dans les univers que j’ai analysés. Plusieurs étaient déstabilisés par mon analyse de la place de la tradition et de la religion dans la société actuelle. Ils ont exprimé leur opposition. Mais, je dis toujours que c’est là l’un des objectifs d’un essai ; pour ou contre, l’essentiel et d’inviter le lecteur à lire encore et à aller chercher des réponses. Enfin, je n’oublierai jamais les larmes de cette étudiante algérienne qui est venue me voir à la fin d’une conférence pour me dire « les sujets de votre livre parlent de mon parcours ». En l’occurrence, ce flottement ou cette cohabitation entre des réactions contraires (colère, incompréhension et identification…) sont l’impact que je cherche pour ouvrir une brèche de réflexion en plus. Construire et déconstruire. 

 

© Crédit photo : Imèn Moussa avec les étudiants.es de l’université de Nouakchott en Mauritanie.

 

Quelles sont les prochaines étapes ou les projets futurs d'Imèn Moussa, maintenant qu'elle a reçu le Prix Dina Sahyouni pour la deuxième fois, et comment envisage-t-elle de poursuivre son engagement intellectuel et académique dans ce domaine ?

 

IM.–- Je tiens d’abord à remercier Sylvie Brodziak qui a préfacé cet essai et qui a surtout encadré chaque étape dans le processus de recherche et d’écriture de ce travail. Je remercie aussi mon éditrice Domitille Carlier pour ses relectures et pour sa patience. Recevoir le prix Dina Sahyouni pour la deuxième fois consécutive m’honore beaucoup parce que c’est un livre qui a été porté par tant des femmes. Je tiens à remercier les membres du jury d’avoir lu et apprécié mon essai. Je remercie également la Société Internationale d'Études des Femmes & d'Études de Genre en Poésie (SIÉFÉGP) pour sa confiance et le travail remarquable qu’elle fait autour de la création des femmes de toutes les nationalités. Une telle reconnaissance ouvre encore plus grandes les portes du partage entre les rives et les langues. Ce prix est un souffle qui m’aidera à porter mon livre en étant mieux accompagnée. C’est ce sens du partage qui m’encourage à poursuivre ce désir de recherches et d’écriture en poussant sans cesse l’esprit vers le renouvellement. Pourtant, je dois vous avouer qu’à chaque fois que mes travaux sont récompensés et à chaque fois que je les vois traverser des frontières et être diffusés partout, ça me fait peur parce que je réalise que c’est une grande responsabilité d’écrire ou de dire à haute voix. Mais, c’est une belle peur parce qu’elle me pousse à me réinventer. 

 

 

© Crédit photo : Portrait photographique récent l’autrice Imèn Moussa en Afrique.

 

 

Comment Imèn Moussa parvient-elle à naviguer entre la poésie et la critique littéraire, et en quoi ces deux aspects de son travail se nourrissent mutuellement

 

IM.– Disons que j’apprends doucement à, comme vous le dites si bien, naviguer entre ces deux univers. Mon embarcation est la même, les mots. La boussole est la même : la réflexion et la découverte par le biais du mot. Le voyage est une ambition de comprendre la complexité du monde dans son effervescence. Dans cette quête de la compréhension de la vie, la poésie apporte la part du rêve dans un mouvement de création et surtout de jeu. Elle me rassure et me libère. Quant à la recherche littéraire, elle se manifeste forcément dans une certaine technicité dans l’écriture structurée qui nécessite de la rigueur et dans l’analyse pour pouvoir disséquer un sujet déterminé, avec des outils spécifiques, afin de répondre à des questions précises. Elle m’apprend et me renforce. Les deux se réunissent autour de la sensibilité et de l’observation. Les deux me permettent d’écrire avec, pour ou contre quelque chose. Les deux sont pour moi une tentative de changer, à mon échelle, ce qui me semble ne pas aller. C’est pourquoi, l’énergie de ces deux univers se nourrissent et se complètent pour me nourrir et amener cette rencontre avec soi et avec l’autre. En réalité, j’admire la polyvalence dans la création. Je n’aime pas les limites que l’esprit souhaite parfois nous imposer. C’est pourquoi je m’aventure aussi à faire de la scène grâce à la poésie, j’aime me produire en tant que voix off dans ce que j’appelle « la vidéo-poème » et j’aime m’improviser conteuse ou encore directrice de la rédaction pour une revue. C’est ça la création, plusieurs graines qu’on sème et on verra bien ce que ça donne ! C’est là la beauté de la traversée, se découvrir à chaque fois et se réinventer par ce qui nous passionne. Par le goût des mots. 

 

 

 

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Pour citer cet entretien illustré & inédit

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Hanen Marouani (texte & biobibliographie)« Une tunisienne lauréate pour la deuxième fois du prix Dina Sahyouni. Imèn Moussa, chercheuse qui interroge la fiction des femmes au Maghreb », images fournies par l'essayiste​​​Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | Festival International Megalesia 2024 « Amies », « Elles » & Revue Orientales, « Conteuses orientales & orientalistes », n°3, volume 1mis en ligne le 28 mars 2024. URL :

http://www.pandesmuses.fr/megalesia24/orientalesno3/hm-laureate

 

 

 

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Interview avec la poétesse

 

 

syrienne Maïss Alrim KARFOUL

 

 

 

 

 

 

 

Propos recueillis en février 2024 par

 

 

Hanen Marouani

 

 

Entrevue avec​​​​​​

 

Maïss Alrim Karfoul

 

Poétesse, écrivaine & traductrice

 

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© Crédit photo : Maïss Alrim KARFOUL lisant.

 

 

Biographie

 

Née en 1985 à Tartous en Syrie, Maïss Alrim KARFOUL est une poétesse et traductrice syrienne résidant en France depuis 2011 et à Toulouse depuis 2013. Elle a obtenu un Master en droit de l'université de Toulouse 1 Capitole fin 2014, et y a entamé une thèse. En 2018, elle a publié un recueil en arabe intitulé « Quand on a aidé la guerre pour qu'elle traverse » aux éditions Attakwin, Damas. Son implication dans la poésie en France a débuté en 2016 avec l'aide de Serge Pey, poète et ami, dans le cadre d'ateliers d'écriture à la Cave Poésie de Toulouse.

 

© Crédit photo : Maïss Alrim KARFOUL, portrait photographique.

 

 

Bibliographie  

 

Recueils

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée de l'œuvre ci-dessous de Maïss Alrim KARFOUL.

 

لاتموت و لاتطير. مذكرات شاعرة تدرس الحقوق

Éd. Al-Mutawassit, Milan 2023.

 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée du recueil « Vague Mont ciseaux » de Maïss Alrim KARFOUL.

 

« Vague Mont ciseaux », recueil bilingue arabo-français, Éd. Plaine, Page, Toulon, 2019.

 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée du recueil « Quand on aidé la guerre pour qu'elle traverse » par Maïss Alrim KARFOUL.

 

« Quand on aidé la guerre pour qu'elle traverse », Éd. Al-Takween, Damas, 2017.

 

Festivals

 

« Tournez la plage », La Ciotat, 2023.

« Sources poétiques, festival de poésie en Lozère », 2022.

« Les EauDitives », Toulon, 2019.

« Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée », Sète, 2019.

 

Site Internet, Blogs, Réseaux sociaux :

Facebook : Maiss alrim Karfoul

 

 

Entrevue 

 

 

Maïss Alrim KARFOUL : « Je pense que ma première inspiration poétique était liée à ces moments captivants où j'ai pu ressentir une sorte d'« orgasme poétique » devant certains passages de films. »

 

 

 

© Crédit photo : Maïss Alrim KARFOUL en photographe.

 

 

 

(H.M) — Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre parcours en tant qu’écrivaine et poétesse ? Comment avez-vous découvert votre passion pour l’écriture ?


 

(M.K) — Mon parcours en tant qu'écrivaine et poétesse trouve ses racines dans mon enfance, où j'ai toujours eu une perspective unique et un regard introspectif sur le monde qui m'entourait. Cette sensibilité précoce m'a naturellement dirigée vers l'écriture, où j'ai trouvé un moyen d'exprimer mes visions décalées et ma prise de distance par rapport à la réalité.

Ma découverte de ma passion pour l'écriture s'est manifestée à travers une sensibilité envers la langue et l'expression dès mon jeune âge. Je me questionne sur le langage lui-même, s'il porte les cicatrices de l'histoire humaine ou si ce sont nos propres blessures qui imprègnent notre utilisation du langage pour communiquer nos émotions et nos questionnements.

Pour moi, l'écriture poétique et littéraire offre un miroir réfléchissant qui permet de prendre du recul par rapport à la réalité. L'écrivain, tel un sculpteur, façonne la matière de la tristesse et des émotions collectives, nourries par les peurs et les attentes de la société.

J'ai exploré en profondeur le thème de l'attrait pour l'écriture, cherchant à comprendre les motivations qui poussent quelqu'un à devenir écrivain. Pour moi, ce passage à l'écriture s'est produit lorsque j'ai accepté de partager, à travers la publication, ce miroir poétique que j'avais toujours porté en moi, reflétant l'inconscient linguistique et poétique du monde qui m'entoure.


 

(H.M) — Quelles sont vos principales sources d’inspiration littéraire ? Y a-t-il des écrivains ou des poètes qui ont particulièrement influencé votre travail ?


 

(M.K) — Mon inspiration littéraire évolue de manière aléatoire, sans suivre de règles définies. Parfois, je me trouve plongée dans une phase poétique sans nécessairement traduire ces sentiments en mots écrits. Il est crucial de reconnaître cette réalité et de respirer les molécules de poésie qui flottent dans l'air, cette conscience soudaine de la beauté poétique qui nous entoure, une étrangeté qui chatouille notre esprit et nous incite à nous exprimer à travers le langage.

 

Je m'efforce souvent de transposer mes expériences vécues en poésie, façonnant ma vie en robes de vers, cousant ensemble des mots inspirés de mes observations sur la douleur et la joie dans le monde. La valeur littéraire reste ma boussole de vie, guidant mes pas à travers les méandres de la création.

Pour moi, les noms des auteurs s'effacent devant la beauté du tissu créé par leurs textes. J'entretiens une relation personnelle avec les histoires des écrivains, plongeant dans leurs biographies comme des symboles denses d'expériences humaines, littéraires et psychologiques, sources d'inspiration significatives. Les échanges entre écrivains et artistes en général sont pour moi une source d'inspiration immense, permettant d'explorer des mondes cachés derrière les mots et les langages, ouvrant des fenêtres vers des univers riches en visions, attentes et souvenirs.

 

La poésie libre résonne particulièrement en moi, établissant une connexion avec l'âme de l'écrivain même sans échange verbal.

 

J'apprécie les écrits où l'écrivain partage ses pas avec fragilité ou confiance, capturant la nudité de certains passages pour révéler la brillance de la lune au fond du ciel, cette lueur poétique qui illumine chaque phrase.

En résumé, j'ai une affection particulière pour les écrits des poètes tels qu'Abbas BAYDON, Bassam HAJJAR, Mohammed BENMILOUD, Widad NABI, Nisrin KHOURY, et bien d'autres, qui enrichissent mon univers littéraire de leurs mots et de leurs émotions.

 

 

© Crédit photo : Maïss Alrim KARFOUL, autoportrait photographique.

 

 

 

(H.M) — Comment votre identité syrienne influence-t-elle votre écriture ? Pouvez-vous nous parler de la manière dont cette influence se manifeste dans vos œuvres ?


 

(M.K) — L'influence de mon origine syrienne sur mon écriture est profonde et complexe. En tant qu'écrivaine voyageuse, je cherche à capturer les images et les émotions enracinées dans ma mémoire, tissant un récit qui reflète les déchirures et les espoirs d'une Syrie déchirée par la guerre. Vivre en exil, tout en étant témoin de la souffrance continue de mon pays à travers les médias sociaux, crée un sentiment de déchirement et de nostalgie. Mon écriture devient ainsi une tentative de réconcilier les différentes facettes de mon identité, entre le souvenir des lieux perdus, le déracinement face à la détérioration de ma terre natale, et le besoin constant de connexion avec mes compatriotes. 

 

À travers mes mots, je cherche à exprimer les blessures personnelles et collectives causées par la guerre et la révolution, tout en essayant de trouver un refuge dans la langue et le lien social.


 

(H.M) — Pouvez-vous partager une expérience ou un moment spécifique qui a marqué vos débuts littéraires ? Quelle a été la leçon la plus importante que vous en avez tirée ? 


 

(M.K) — Mon apprentissage est un flux continu, souvent subtil et parfois imperceptible. Chaque fois que ma plume s'arrête, c'est parce que j'ai buté sur un défi intérieur qui m'a forcée à apprendre quelque chose de nouveau. Ces obstacles peuvent sembler insurmontables sur le moment, mais je sais que je les aurai surmontés dès que mes mots recommenceront à couler. Peut-être que c'est dans l'oubli que les expériences se métamorphosent en leçons ou en défis. La poésie, lorsqu'elle s'anime en nous, donne naissance à des créations étrangement matures, dépassant les attentes habituelles d'un nouveau-né. 

 

C’est cette alchimie de leçons, d’oubli et d’expériences qui alimente notre créativité. J’ai appris à ne pas me laisser submerger par le stress de l’écriture ou par l’apparente absence d’inspiration. Ce qui compte le plus, c’est ce que je considère comme un « laboratoire poétique » en moi, toujours assoiffée de nouvelles visions et d’expériences, puisées simplement dans la vie elle-même. 

 

J'ai également découvert l'importance de vivre des expériences en dehors de la sphère poétique pour nourrir mon inspiration. Rencontrer des personnes aux horizons différents, explorer les récits des autres pour y dénicher une parcelle de poésie cachée ; autant de pratiques qui enrichissent mon univers créatif. Comme beaucoup au commencement, je me suis aventurée innocemment dans ce domaine. Je n'aurais jamais imaginé devenir poète ; tout ce que je désirais, c'était exprimer ces mots qui m'émerveillaient par leur étrangeté.


 

(H.M) — Durant ces dernières années, vous avez participé à de nombreux festivals en France. Pourriez-vous nous raconter quelques-unes de vos expériences les plus mémorables ou des moments marquants lors de ces événements ?

 

(M.K) — Ce qui m'a le plus touchée, ce sont les réactions des gens face à mes poèmes : leurs larmes, leur affection. Ce qui me touche particulièrement, c'est lorsque quelqu'un réagit à un poème sans que cela soit conditionné par ma nationalité syrienne, mais plutôt lorsqu'il parvient à saisir l'aspect humain derrière le texte, au-delà de l'identité de son auteure. À travers ces échanges, je découvre l'image d'inviter ma voisine à partager un café et à discuter de nos expériences communes. Pour moi, la poésie réside dans le fait de célébrer ce qui nous unit, de refléter des images familières aux gens et de partager celles qui proviennent d'autres pays et cultures.


 

 

(H.M) — Comment percevez-vous le paysage littéraire en France en ce qui concerne la promotion de la diversité culturelle et de la littérature arabophone ? Avez-vous rencontré des défis particuliers en tant qu’auteure syrienne en France ?

 

(M.K) — Personnellement, mon parcours pour être lue en France n'a pas été précipité. Initialement, il répondait davantage à un besoin social. Mon objectif était d'entrer en contact avec la communauté poétique de ma ville et de mon entourage, de rencontrer d'autres poètes et de ressentir un sentiment d'appartenance à un milieu où je pourrais parler librement de la vulnérabilité humaine, une vulnérabilité qui peut se transformer en poésie.

 

Ainsi, j'ai progressivement commencé à fréquenter un atelier de poésie à la Cave Poésie de Toulouse. Cela m'a rassurée de constater que je n'étais pas seule. Je suis différente mais pas isolée, et ma différence pourrait apporter une richesse à ce groupe. Je précise cette différence car, à l'origine, je ne suis pas francophone, je n'ai pas étudié la littérature, et je ne connais pas les références littéraires de ce pays qui m'a accueillie en 2011 pour des études en droit. De plus, je découvrais tout juste les références littéraires arabes. Ainsi, sur le plan poétique, j'ai mûri au croisement de diverses circonstances, y compris la situation très critique en Syrie. J'ai également constamment interrogé mon identité poétique.

 

 

 

© Crédit photo : Maïss Alrim KARFOUL lisant à la Cave Poésie de Toulouse son livre.

 

 

Lorsque l'opportunité s'est présentée d'être publiée en France, c'était le résultat de ce cheminement identitaire et poétique. J'avais été publiée en Syrie à peine deux ans auparavant, et ma démarche poétique est fondée sur ces deux identités, deux présences, voire absences ! Comparée à d'autres écrivains déjà reconnus dans le monde arabe et ayant déjà une notoriété dans leur littérature, mon parcours a été un pas ici et un autre là-bas, un peu précaire.


 

(H.M) —- Pouvez-vous nous parler de vos derniers projets littéraires ? Avez-vous un nouveau livre ou recueil de poésie à venir ?

 

(M.K) — J'ai plusieurs projets en tête, mais je prends le temps nécessaire pour les concrétiser. Peut-être suis-je un peu trop perfectionniste ? Cependant, je crois fermement que même les projets que l'on garde dans l'ombre, ceux que l'on met de côté et qui ne voient pas le jour, enrichissent notre esprit. Ils servent à la fois de remparts solides qui nous protègent, nous permettant de nous immerger dans la chaleur de la création littéraire, et de terres fertiles où nous pouvons semer nos graines de folie, de questionnements et de doutes, pour voir émerger de façon aléatoire mais magique de petites pousses surprenantes.

 

Il est important, à un certain moment, de se questionner sur la raison pour laquelle nous nous lançons dans un projet. Cependant, je reconnais que je me pose cette question un peu trop fréquemment. Je réalise également que tracer son chemin artistique ou littéraire sans tenir compte du contexte sociétal est un défi. En même temps, les conditions humaines, politiques, etc., auxquelles notre société est confrontée rendent la création un peu complexe, à la croisée des chemins entre notre moi individuel et notre moi collectif. Je n'ai pas encore défini la forme de projet qui me correspondrait et qui me soulagerait en tant qu'individu traversant différentes cultures, oscillant entre la nostalgie de mes origines et le désir d'appropriation de l'art et de la culture offerts à l'humanité.


 

(H.M) — L’identité et la diaspora représentent des thèmes récurrents dans la littérature migrante. Comment ces sujets se manifestent-ils dans vos écrits ?

 

(M.K) — Dans mes expériences de vie entre ici et là-bas, j'ai l'impression de porter en moi deux identités distinctes. Historiquement, la littérature migrante était souvent associée à l'expérience personnelle de l'écrivain, à ses sentiments d'exil. Même dans la poésie arabe, on retrouve ce qu'on pourrait qualifier de "littérature de l'exil", un concept auquel je repense souvent, notamment en raison de son étude approfondie durant mes années scolaires. Jamais je n'aurais imaginé me retrouver dans cette situation, partagée entre l'écriture de cet endroit où je suis actuellement, alors que le pays que j'ai quitté continue d'être secoué par des bouleversements.

Nous apprenons à nous sentir insignifiants en voyant nos compatriotes souffrir là-bas, tout en cherchant à nous intégrer dans ces vagues migrantes qui cherchent à tracer leur chemin dans l'exil. Avec l'avènement des réseaux sociaux, cette démarche n'est plus la même : nous n'avons plus besoin de nous rendre physiquement à la mer pour imaginer l'au-delà, car il est présent en permanence, avec toutes ses émotions et ses tumultes qui continuent d'émerger.


 

(H.M) — Comment décririez-vous votre style littéraire et les thèmes qui sont récurrents dans vos œuvres ? Y a-t-il une idée ou un concept particulier qui vous passionne et que vous explorez souvent dans votre écriture ? 

 

(M.K) — Il est difficile de se décrire soi-même par des mots, ou de décrire son style. Je peux avouer que j'essaie d'écrire de manière spontanée. J'ai l'impression qu'il y a une chambre noire où se rencontrent les idées, les questions, les images, les souvenirs des goûts, pour se frotter et en sortir une pierre solide qui m'invite à l'expression écrite. Quand j'ai ce pressentiment-là, je peux dire que je suis curieuse de voir quel type de feu en sortira, ou pas. Quelle image prendra cette inconscience à l'intérieur de cette chambre noire qui se remplit derrière mon dos, sans que je ne puisse en prendre conscience. C'est ma façon de décrire la vie, de prendre du recul, de critiquer par des images et des interrogations. Je pose beaucoup de questions dans mon écriture, des questions sans réponse, et ce que je trouve magique, c'est que je suis uniquement satisfaite de les poser, de les exposer, de les sortir, de les découvrir, d'en faire des hypothèses…


 

(H.M) — Les écrivains ont souvent des rituels ou des habitudes qui les aident à écrire. Y a-t-il quelque chose que vous faites systématiquement avant ou pendant le processus d’écriture pour vous inspirer ou stimuler votre créativité ?


 

(M.K) — Non, pas particulièrement. Par rapport à la rédaction de ma thèse, qui pourrait ressembler d'une certaine manière à l'écriture romanesque, l'écriture de la poésie me demande simplement de me rendre disponible psychologiquement. Je m'isole quand j'ai ce pressentiment précipité d'aller vers ce monde noir, je me rends disponible à la magie. Je m'isole en me dirigeant vers un monde qui est souvent là. Je pense qu'on n'arrête pas d'écrire quand on est écrivain, on emmagasine et on intègre les expériences, nourrissant ainsi ce monde autre. On s'en nourrit lorsque l'on ressent le besoin de dire quelque chose, d'adresser la parole à quelqu'un, d'essayer de dévoiler le visage de ce « quelqu'un » à qui l'on a envie de parler et de transmettre des messages.


 

(H.M) —  Outre l’écriture, y a-t-il d’autres formes d’expression artistique qui vous inspirent ou auxquelles vous participez ?

 

(M.K) — Je pratique la danse, et j'apprécie toutes ses formes. De plus, j'ai un amour pour le cinéma. Je pense que ma première inspiration poétique était liée à ces moments captivants où j'ai pu ressentir une sorte d'« orgasme poétique » devant certains passages de films.


 

(H.M) — Quels conseils donneriez-vous aux jeunes écrivains et poètes qui aspirent à poursuivre une carrière littéraire en France, en particulier ceux issus de la diaspora ?

 

(M.K) — Je leur conseillerais d'être authentiques et de se poser la question fondamentale du pourquoi écrire ? À qui s'adresse leur création ? Quel message souhaitent-ils transmettre ? Cependant, je ne me sens pas forcément légitime pour donner des conseils. Ce que je considère comme des conseils à me donner à moi-même, je les adresse davantage comme des invitations à partager pour susciter la discussion et la communication.


 

(H.M) — Les lecteurs sont souvent curieux de connaître les livres préférés des écrivains. Pourriez-vous nous recommander quelques-uns de vos livres ou poèmes favoris qui ont influencé votre travail ou qui ont une signification particulière pour vous ? 

 

(M.K) — J'ai été profondément inspirée par des romans tels que "Maya", "Le Dieu des Petites Choses" et "Mille et Une Nuits". Ces œuvres ont été une source d'inspiration majeure qui m'a guidée vers le domaine de la poésie. Par la suite, j'ai commencé à percevoir le monde avec l'œil sensible des poètes, portant en moi un lien fort avec l'imagination et le voyage possible construit par un texte solide et beau. Les histoires et les personnages qui y flottent créent un univers parallèle pour moi.


 

 

 

© Crédit photo : Maïss Alrim KARFOUL, portrait photographique habillée en blanc.

 

 

 

(H.M) — En tant qu’écrivaine et poétesse, quelles sont vos aspirations futures ? Y a-t-il un projet littéraire ou une réalisation que vous rêvez d’accomplir à l’avenir ? 

 

(M.K) — J'aspire à continuer d'être une source créative d'idées nouvelles, nourrie par de nouvelles relations, découvertes et expériences. J'espère ne jamais cesser de vivre ma vie comme un long poème, avec ses éclairs fugaces et ses constantes révélations. Mon rêve est de pouvoir lire et ressentir ces signes pour les traduire en livres ; des écrits intimes et des échanges avec les autres, ou simplement les laisser dormir en moi pour illuminer cette étrange lumière de la poésie.

 

 

 

(H.M) — Enfin, comment percevez-vous le rôle de la littérature et de la poésie dans la société actuelle ? Quel impact pensez-vous qu’elle puisse avoir sur les lecteurs et la société en général ?

 

(M.K) — Je ne crois pas que la poésie puisse changer le monde à elle seule. Elle est lente, tandis que le monde évolue rapidement dans ses changements et ses transformations. Cependant, malgré cette disparité, la poésie demeure un refuge pour ceux qui cherchent la quiétude, la contemplation et la beauté. Cette beauté émerge de la douceur apportée aux choses dures et de la capacité à rendre complexe ce qui semble simple et mécanique. Ainsi, la poésie a le pouvoir tantôt de choquer, tantôt d'apaiser les âmes fatiguées.

 

 

© Crédit photo : Maïss Alrim KARFOUL (lecture en arabe) en compagnie du poète André ROBERT (lecture en français).

 

 

 

© Propos recueillis en février 2024 par Hanen MAROUANI

 

 

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Pour citer cet entretien féministe, illustré & inédit

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Hanen Marouani (propos recueillis), « Interview avec la poétesse syrienne Maïss Alrim KARFOUL », illustré par des photographies fournies  par l'autrice Maïss Alrim KARFOULLe Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° I | HIVER 2024 | « Seules, seulettes : des poésies de nos solitudes », 1er Volet & Revue Orientales, « Conteuses orientales & orientalistes », n°3, volume 1, mis en ligne le 26 février 2024. URL :

http://www.pandesmuses.fr/orientalesno3/noi/hm-maissalrimkarfoul

 

 

 

 

 

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Entretien avec Nora Atalla

 

 

(poétesse & romancière)

 

 

 

 

 

 

 

Propos recueillis en décembre 2023 par

 

Hanen Marouani

 

 

Photographies fournies & extraits poétiques par

Entrevue avec​​​​​​

 

Nora Atalla

 

Poétesse, nouvelliste & romancière

 

 

 

 

© Crédit photo : Nora Atalla lors de l'attribution du « Prix Excellence Arts et Culture », lauréate du « Prix Artiste de l'année dans la Capitale-Nationale » octroyé par le Conseil des Arts & des Lettres du Québec & du « Prix de L'Institut Canadien de Québec ». Elle est entourée des représentants des deux institutions octroyant les distinctions citées.

 

 

 

ENTRETIEN*

 

 

(H.M) — Nora Atalla, vous avez souvent évoqué le thème de la double/multiple appartenance culturelle dans votre travail. Pourriez-vous expliquer comment cette dualité a une influence particulière sur votre parcours en tant que femme et votre identité en tant qu’écrivaine ?

 

(Nora Atalla ou N.A) — J’ai quitté mon lieu de naissance, tandis que j’étais enfant, et j’ai plutôt l’impression que je suis de partout et de nulle part, mais si je dois désigner une culture à laquelle je suis très attachée, ce serait la culture québécoise dans laquelle je me suis épanouie. Il est vrai que j’évoque souvent mes origines quand on me demande d’où je viens, parce que les gens s’y intéressent, mais lorsque la pulsion d’écrire survient en moi, je parle plutôt de nos déracinements, de nos exils, et des injustices dont j’ai été témoin. Il n’y a aucun doute chez moi qu’on écrit avec ce qu’on est, ça ne peut être autrement; nous sommes tous différents, ce qui est fort heureux, sinon, nous écririons la même histoire. 

Comment mes multiples origines influencent-elles mon parcours en tant que femme et mon identité en tant qu’écrivaine ? 

Mon passé, mon vécu transparaîtront toujours dans mon écriture, que je le veuille ou non. De quelle façon? Je l’ignore. S’il y a manifestation, elle est inconsciente, sauf dans des cas précis, où j’ai voulu mettre en lumière les injustices de certains pays qui encagent les femmes et les enfants dans les traditions et le pouvoir abusifs. Comme dans mon recueil, Hommes de sable, qui parle de l’Égypte. En tant que femme… je n’en ai aucune idée. Grandir au Québec — loin du pays de dictature où je suis née et où les femmes ont peu à dire —, m’a donné accès à une liberté rarement accessible dans plusieurs pays d’Afrique.

 

 

(H.M) — La langue est un outil puissant pour l’expression de l’identité ? Comment votre utilisation du français dans vos écrits influence-t-elle votre relation aux cultures gréco-libanaise et égyptienne et à la culture franco-géorgienne ?

 

(N.A) — Après le français, je peux dire que je maîtrise, dans l’ordre, très bien l’anglais, assez bien l’espagnol pour avoir vécu deux ans au Honduras; et un peu l’arabe égyptien, que je ne sais ni lire ni écrire. 

Mes parents voulaient que leurs enfants aient une culture féconde et disaient que connaître plusieurs langues était une richesse. Au préscolaire, j’allais avec ma sœur dans une école allemande qui nous enseignait quatre langues, puis au début du primaire, dans une école française, Notre-Dame de la Délivrande à Héliopolis. Le français est ma langue maternelle, et je lui voue une véritable passion; le français exprime mon identité. Si j’avais grandi entourée des cultures gréco-libanaise ou franco-géorgienne que j’ai héritées de mes parents, elles auraient sûrement influencé ma façon de parler, ma façon d’écrire, jusqu’à ma démarche et ma posture, mais elles ne faisaient pas partie de ma vie; j’avais un peu plus de huit ans quand nous avons quitté l’Égypte.

 

 

(H.M) — Votre poésie explore des thèmes universels tout en étant profondément intime. Comment parvenez-vous à trouver cet équilibre entre l’universel et le personnel ?

 

(N.A) — Quand vient l’inspiration qui me pousse à écrire, c’est ma vision du monde qui prend le dessus. L’intime vient de la mémoire, du passage de l’enfance à l’âge adulte. Il n’y a ni trucs ni astuces. Les images surgissent du passé, souvent de pays de dictature, où j’ai vécu — Égypte, Honduras, République démocratique du Congo (Zaïre), Cameroun, Maroc — ou que j’ai traversés, surtout des pays d’Afrique et d’Amérique latine, une trentaine que je ne peux énumérer, et s’emmêlent au présent. Il n’y a pas de calcul, l’inspiration arrive seule, sans crier gare ; elle ne se justifie pas, ne s’explique pas.

 

 

(H.M) — La poésie est souvent considérée comme un moyen d’explorer des émotions et des idées complexes. Comment choisissez-vous les thèmes et les sujets de vos écrits poétiques pour façonner votre œuvre d’une manière unique et inestimable ?

 

(N.A) — Les thèmes qui me préoccupent sont la vie et la mort, et à travers eux les émotions foisonnent, tout comme les idées complexes sur lesquelles j’ai envie d’apporter un éclairage. À l’intérieur de ces deux thèmes, il existe plusieurs sous-thèmes : le temps, la mémoire et l’enfance; la vieillesse et l’isolement ; le déracinement, l’exil et l’intégration ; l’amour et la haine ; la pauvreté, les injustices et la guerre ; la sujétion des femmes et des enfants; la violation des droits et libertés. Ces sous-thèmes s’imbriquent et forment un tout que je n’arriverais pas à écarter quand même bien je le voudrais.

 

 

(H.M) — Y a-t-il des expériences de double ou de multiple appartenance qui vous ont particulièrement inspirée dans ce processus créatif ?

 

(N.A) — Dans La couleur du sang (roman), mon personnage principal, Hubert Martens, se sent coupé en deux, entre le pays qui l’a vu naître et celui où il a grandi. Cela signifie-t-il que ça traduit chez moi une double ou multiple appartenance? C’est sans doute inconscient… De prime abord, j’avais juste envie d’écrire à propos du Zaïre où j’avais beaucoup aimé vivre, tout en détestant la pauvreté des Zaïrois et les injustices qu’ils subissaient. Dans Une escale à Kingsey Falls (roman), de nombreux personnages sont issus de l’étranger, parce que plusieurs de toutes origines venaient travailler à Cascades et vivre dans ce village où j’habitais. Et dans Traverses (contes et nouvelles), plusieurs viennent aussi d’ailleurs. 

J’écris rarement à mon sujet, mais de toute évidence certains de mes livres comportent des personnages et des pensées qui me ressemblent. Du même tenant, « je » est un autre a écrit Rimbaud dans une lettre à Paul Demeny.

 

 

(H.M) — Pouvez-vous partager une anecdote ou un moment clé où vous avez ressenti que la poésie avait un impact particulièrement fort sur votre public et votre entourage, en particulier en ce qui concerne la double appartenance ?

 

(N.A) — Il m’est souvent arrivé de recevoir un courriel de lecteurs qui ont été particulièrement touchés par un recueil, indiquant même les strophes qui les ont marqués. De même, de vive voix dans un salon du livre ou au cours d’un lancement. Après une lecture publique, une conférence sur mon parcours et ma démarche d’écriture, ou encore, un atelier de poésie que j’ai animé, les gens viennent fréquemment vers moi pour discuter et manifester leur émotion sur tel ou tel aspect du recueil. C’est difficile d’être plus précise en plus de 20 ans d’écriture et de si nombreuses rencontres.

 

(H.M) — Quels conseils donneriez-vous aux écrivains et poètes qui souhaitent explorer les thèmes de l’identité et de l’écriture en français ?

 

(N.A) — Il est préférable de se fonder sur ce que l’on connaît, sur les expériences qu’on a vécues, les émotions que l’on a soi-même ressenties devant une situation donnée. Certes, on peut toujours imaginer ce qu’on pourrait ressentir après la perte d’un être cher, par exemple, ou alors se mettre dans la peau d’un personnage en exil ou d’une famille de migrants transbahutés, tentant de survivre pour arriver à une hypothétique destination; cela en faisant des recherches et récoltant des témoignages. J’ai publié mon recueil de poèmes Bagnards sans visage (Écrits des Forges) parce que je voulais dénoncer le bagne et l’horreur des conditions de détention que l’on ait été criminel récidiviste ou prisonnier politique largué dans un panier de crabes. Mais je me demande si j’aurais réussi à traduire cette horreur si je n’avais pas passé un mois en Guyane française.

 

 

(H.M) — La littérature en général et la poésie en particulier peuvent servir de pont entre différentes cultures et langues. Comment voyez-vous le rôle de la culture en tant que moyen de favoriser la compréhension entre les cultures d’après le dernier projet que vous avez pu mener entre le Canada et le Kenya ?

 

(N.A) —Absolument, la littérature est en soi un pont d’un continent à l’autre et la culture, l’élément constitutif de l’identité. Sans culture, il n’y aurait pas d’humanité. Quand la littérature réunit toutes origines, à travers des festivals de poésie, par exemple, nous parlons tous une même langue : la poésie. De Québec à Taïwan, du Chili à la Roumanie, du Cameroun au Mexique, du Maroc au Kenya, du Canada au Liban, qu’il s’agisse de français, d’anglais, d’espagnol, ou autre, des poètes issus de la planète témoignent à travers la poésie.

 

J’ai lancé en 2009 mon projet « Les livres voyageurs ». Cette idée m’était venue, tandis que j'envisageais un voyage en Égypte, ma mission étant non seulement de faire rayonner nos écrivains et poètes hors de nos frontières, mais aussi de donner accès à notre littérature dans des pays où nos livres se rendent peu ou pas du tout. Depuis, quand une occasion de voyager se présente à moi, je lance un appel à contribution auprès des éditeurs et de la collectivité écrivaine québécoise et canadienne francophone. Ainsi, au cours de mes voyages dans tous ces pays, au fil des années, j’ai transporté dans mes valises et en conteneur près de 1075 ouvrages, anthologies et revues de poésie (réunissant environ 1500 auteurs); ils sont désormais sur plusieurs rayons de bibliothèques publiques et universitaires au Moyen-Orient, en Afrique, en Europe et en Amérique latine.

 

(H. M) — Vous avez collaboré avec d’autres écrivains et artistes de différents continents. Pouvez-vous nous parler de ces collaborations et de ce qu’elles ont apporté à votre travail et à votre personne ?

 

(N.A) — Grâce aux multiples rencontres que j’ai eu le bonheur de faire sont nées de nombreuses collaborations qui ont mené à ma participation à des festivals internationaux et à des résidences d’artistes où j’ai pu promouvoir mon travail, mais aussi faire de la médiation culturelle, comme animer des ateliers de poésie auprès de divers publics dans des écoles, lycées, bibliothèques et centres communautaires. Mes interventions ont contribué au rayonnement de mon écriture et de mes œuvres dans plusieurs parties du monde et m’ont apporté un éclairage sur la diversité culturelle et sociale qui est intrinsèque à ma démarche d’écriture; elles contribuent à nourrir mon imaginaire et mon écriture et me permettent de continuer d’exploiter des thèmes qui me tiennent à cœur. Le fait que je sois quadrilingue facilite la communication et me permet de créer des liens avec les poètes internationaux.

 

 

© Crédit photo : Nora Atalla lors de l'attribution du « Prix Excellence Arts et Culture », lauréate du « Prix Artiste de l'année dans la Capitale-Nationale » octroyé par le Conseil des Arts & des Lettres du Québec & du « Prix de L'Institut Canadien de Québec ». L'autrice est photographiée avec un représentant de l'une des deux institutions octroyant les distinctions citées.

 

 

 

(H. M) — Les voyages et les résidences d’écriture sont les ailes de l’âme d’une poétesse, lui permettant de s’évader de son quotidien pour explorer de nouveaux horizons, de nouvelles cultures et de nouvelles perspectives. Comment est-ce que les résidences d’écriture ont influencé votre processus créatif en tant que poétesse et comment cela a-t-il enrichi votre travail ?

 

(N.A) — Il est vrai que partir en résidence à l’étranger occasionne des rencontres pouvant mener à des collaborations, comme la traduction d’un de mes recueils, mais la résidence me permet surtout de m’isoler pour réaliser un projet d’écriture, quand le temps me manque tandis que je reste chez moi, croulant sous le travail et les obligations quotidiennes. Un voyage littéraire, quant à lui, apporte l’inspiration, un vent de fraîcheur et l’oxygène qui alimentent l’écriture. Par exemple, j’ai pu finaliser mon recueil Morts, debout! pendant ma résidence à Chapala (Mexique, 2019), qui a paru en 2020 aux Écrits des Forges.

 

 

(H. M) — Quels projets et événements futurs pouvez-vous nous révéler que les amateurs et les passionnés de poésie devraient attendre avec impatience ?

 

(N.A) — Je travaille à plusieurs projets d’écriture, mais comme vous devez vous en douter, il m’est difficile de me prononcer. Ce que je peux toutefois révéler, c’est que je suis lauréate d’une résidence du Conseil des arts et des lettres du Québec à Paris, en avril, mai et juin 2024, au cours de laquelle je me consacrerai à un recueil en gestation. 

 

 

(H. M) —  Je vous souhaite beaucoup de succès dans vos futurs projets et j’attends avec impatience de découvrir votre travail à venir.

 

(N.A) — Je vous remercie d’avoir pensé à moi pour cette entrevue !

 

 

Extraits poétiques choisis par Nora Atalla

 

Suite poétique : Le miroir renversé

 

Extraits parus dans Exit, revue de poésie no 94 Édition gaz moutarde, Montréal et réédités ici avec l'aimable autorisation de la poétesse et de la maison d'édition.

 

 

Le miroir renversé

 

dans les os

comme le froid fracasse les surfaces

les vrilles cisaillent les visages


 

sur la peau

comme glissent les couleuvres


 

le visque colle aux figures

rougeurs rampantes sur les artères

garance


 

*****


 

le soir faille à calmer la douleur

il attend que vienne la mort

sa sournoiserie millénaire


 

il attend la sérénité des bouddhas

de tant de misères oublieux


 

mais les os et la peau s’emmêlent à la poussière

que la mémoire rejette


 

insensible     la glace déforme les silhouettes


 

***

 


 

vitres concassées

dans les crânes s’enfoncent

la foule hébétée exorbite ses yeux

devant le sang qui n’a de cesse


 

on suit les coulisses que laisse le sort

mauvais et vile     tyrannise


 

nombreux     les auvents camouflent les vautours


 

*****


 

le nitre coule sur les joues de papier

la foudre pourfend les carapaces

que rien ne cicatrise


 

la foule s’écrase sous le poids de l’odieux


 

demain lui promet un azur de béton


 

***


 

les éléments entravent les déplacements

la commune mesure justifie

la multiplication des sévices


 

rester facilite la torture

un rasoir guette la distraction


 

*****


 

comment établir les liens

entre les consciences

réduire l’élasticité des raisonnements


 

le rasoir a plus que trois lames


 

*****


 

les chairs se fendent

un instant     au bout du désir

les poitrines se gonflent

les paupières battent

au gong du matin


 

tout est à prendre avant la venue des cyclopes

tout à saisir avec la fougue des vierges


 

les fronts s’unissent au moment du sacrifice


 

***


 

une opacité de griffons

quand la vie s’encrasse

de démons de fantômes


 

quelque part

pointu     s’immisce l’acier

dehors clous et croix pleuvent sur les têtes


 

le jour cherche à poindre


 

*****


 

en quelque ailleurs

la coquille craque

de vive force les écailles enlacent l’œil

incisent sa fine pellicule


 

une opacité de velours

à fuir les bossus les tordus

la canicule     les langues d’acide


 

le jour est loin de naître


 

***


 

bouche contractée

un lion rugissant dans le sein


 

entre les hélices du temps

tempêtes


 

mais la première naissance

écarte la noirceur

la respiration reflète l’enfance


 

un souffle


 

***

 

 

© Hanen Marouani.

 

 

* Cette entrevue a été réalisée en novembre 2023 et entièrement finalisée et recue par notre rédaction en janvier 2024.

 

 

© Crédit photo : Yann GachetPortrait photographique de Nora Atalla (poétesse & romancière) dans la Villa Bloc, 27 avril 2023.

 

 

FICHE INFORMATION

 

Photo: EN PIÈCE JOINTE

Profession ou activités : Poète, romancière, nouvelliste

Site Internet, Blog, liens sites de ventes

https://www.litterature.org/recherche/ecrivains/atalla-nora-1227/date/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nora_Atalla

https://www.ecritsdesforges.com/2023/05/31/atalla-nora/

https://lesvoixdelapoesie.ca/lire/poetes/nora-atalla

https://cultureeducation.mcc.gouv.qc.ca/repertoire/29589

https://www.prologue.ca/recherche-avancee-livres.html?Recherche=nora+atalla&Critere=Auteur

https://leseditionsgid.com/auteur/atalla-nora

 

 

BIOGRAPHIE

 

Native du Caire, d’origine gréco-libanaise et franco-géorgienne, Nora Atalla vit au Québec depuis l’enfance. Passionnée de voyages, elle a arpenté de nombreux pays cherchant à comprendre le monde et les êtres, s’inspirant de tous ses dépaysements. Ses voyages et son œuvre poétique sont deux thèmes indissociables. Elle s’intéresse à la condition humaine; sa quête se situe dans les abîmes et la lumière, les ouragans et la fragilité des êtres, la fougue et la tendresse, le chaos et l’espérance. C’est le cœur de son travail.

Auteure de neuf recueils de poèmes, d’un recueil de contes et nouvelles et de deux romans, en 2023, elle a été finaliste du Prix Charles-Biddle et lauréate du Prix du CALQ Artiste de l’année dans la Capitale-Nationale et du Prix d’Excellence de l’Institut Canadien de Québec; ainsi que lauréate du Prix international de poésie Annette-Mbaye-d'Erneville 2022 du Festival international de littérature de Dakar pour La révolte des pierres, également finaliste du Prix francophone international 2023 du Festival de poésie de Montréal; elle a reçu plusieurs autres prix et reconnaissances. Ses textes ont paru dans plus d’une cinquantaine d’anthologies et revues littéraires au Québec et à l’étranger, et ont été traduits en plusieurs langues. 

Très engagée dans le milieu littéraire, porte-parole de poètes et d’écrivains québécois partout où elle se rend, Nora Atalla a lancé en 2009 son projet « Les livres voyageurs », transportant dans ses valises près de 1075 ouvrages, anthologies et revues de poésie (environ 1500 auteurs) pour les faire rayonner hors des frontières du Québec. Ces livres sont aujourd’hui sur plusieurs rayons de bibliothèques publiques et universitaires au Moyen-Orient et en Afrique, Europe et Amérique latine.

Fondatrice en 2009 de la Nuit de la poésie à Québec, qu’elle anime chaque année depuis, boursière et membre de jurys et comités consultatifs au Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) et au Conseil des arts du Canada (CAC), elle a été membre du comité d’évaluation du Prix du Gouverneur général en 2019 (poésie). Elle anime des ateliers auprès de jeunes et adultes de toutes origines; elle fait du mentorat auprès des écrivains en émergence. Elle a été poète en résidence au Mexique (CAC) en 2019 et en 2022 au Centre des Récollets à Paris (CALQ). Invitée d’honneur en 2022 par la Maison des étudiants canadiens à Paris, elle a été reçue à nouveau en 2023. Toujours en 2023, elle a remporté la résidence de création croisée en Nouvelle-Aquitaine, de l’Institut Canadien de Québec et de l’Agence culturelle de la Région Nouvelle-Aquitaine à Poitiers et Bordeaux et participé au Marché de la poésie de la place Saint-Sulpice à Paris. Et c’est à nouveau à Paris qu’elle sera en résidence (CALQ) en avril, mai et juin 2024.

Nora Atalla s’emploie à promouvoir la littérature au Québec et à l’étranger. Elle est vice-présidente-Québec du Centre québécois du P.E.N. international, un organisme qui se porte à la défense des écrivains persécutés de par le monde. 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Poésie

 

La révolte des pierres, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2022

Morts, debout! Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2020

Bagnards sans visage, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2018

Les ouragans intérieurs, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2014

Hommes de sable, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2013

La gestation de la peur, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2011

Lumière noire, Éditions Cornac, Québec, 2010

Les raidillons de la mémoire, Éditions du Sablier, Québec, 2009

Divagations bohémiennes, Chloé des Lys, Barry (Belgique), 2008

 

Romans

Une escale à Kingsey Falls, Les Éditions GID, Québec, 2008

La couleur du sang, Les Éditions GID, Québec, 2007

 

Contes et nouvelles

Traverses, avec Alix Renaud, Les Éditions GID, Québec, 2010

 

Anthologie et collectifs (poésie et art-poésie)

Mosaïque québécoise, Femmes des Forges, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2022 sous la direction de Nora Atalla et Claudine Bertrand

 

 

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Pour citer cet entretien illustré & inédit

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Hanen Marouani (texte), « Entretien avec Nora Atalla (poétesse et romancière) », suivi d'extraits poétiques et illustré par trois photographies fournies  par l'autrice Nora AtallaLe Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° I | HIVER 2024 | « Seules, seulettes : des poésies de nos solitudes », 1er Volet & Revue Orientales, « Conteuses orientales & orientalistes », n°3, volume 1, mis en ligne le 23 Janvier 2024. URL :

http://www.pandesmuses.fr/orientalesno3/noi/hm-entrevueavecnoraatalla

 

 

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Dernière modification le 27 janvier 2024 : rectification des légendes des photographies selon les recommandations de l'autrice.

 

 

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Entretien avec Déborah Blanc

 

 

(écrivaine & poétesse)

 

 

 

 

 

 

 

Propos recueillis en décembre 2023 par

 

Hanen Marouani

 

 

Entrevue avec &

photographies fournies par

 

 

Déborah Blanc

 

Poétesse & écrivaine

 

 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée de « Danse avec la nuit » par Déborah Blanc.

 

 

 

Déborah BLANC : « Je suis inconditionnellement amoureuse de la poésie. C’est d’ailleurs le genre littéraire où je peux véritablement me libérer, me livrer et mettre à jour ma grande sensibilité. »

 

 

© Crédit photo : Portrait photographique de Déborah Blanc (écrivaine & poétesse) entourée de ses œuvres lors d'une séance de dédicaces.

 

 

BIOGRAPHIE 

 

 

Déborah Blanc est née en Occitanie en 1970. Elle a étudié les langues à l’université de Toulouse avant de préparer le concours de professeure d’anglais du second degré. Elle enseigne dans un collège dans les Pyrénées et parallèlement à son activité, écrit des romans, des nouvelles et de la poésie. En 2014, pour sa première participation à un concours, elle a gagné le second prix de poésie de la ville de Lyon dans la section néo-classique. La résilience été l’espérance sont toujours les fils conducteurs de ses écrits. Elle cherche à susciter des émotions et à amener le lecteur à s’interroger sur des thèmes forts. Elle aime également le faire s’évader dans des univers variés. 


 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

2020 — La Révélation du Tsunami, récit autobiographique ; indisponible. Bientôt en réédition.

2021 — Le Monde selon Tam-Tam, Fable contemporaine (indisponible, très bientôt en réédition aux éditions Encre de Lune).

2021 — Danse avec La Nuit, 1ère édition, éditions Encre de Lune / 2ème Édition 2023 BoD.

2022 — NECTAR, recueil de poésie, Amazon.

2022 — Les Contes de l’étrange, recueil de Nouvelles Fantastiques, Amazon.

2022 — Rédemption, roman psychologique régional, éditions Encre de Lune.

2023 — Le Clan de la Lune, tome I, éditions Encre de Lune.

Deux participations à des ouvrages collectifs au profit d’associations caritatives.

2022 — Happy or Bloody Valentine, éditions Encre de Lune.

2022 Animals, éditions Encre de Lune.

 

 

ENTRETIEN*

 

 

H.M — Bonjour Déborah Blanc, pourriez-vous nous parler de votre expérience en tant qu'autrice évoluant dans un contexte où la langue de votre profession est l'anglais, alors que vous écrivez principalement en français ?

 

D.B — J’ai toujours été intéressée par les langues vivantes. Je suis très à l’aise. Le français a toujours été une source de curiosité, de nourriture et de facilité. Je n’ai pas choisi de devenir professeur de français parce que je voulais également maîtriser une autre langue et j’étais très attirée par l’anglais. De plus, cela m’apportait une sorte « d’exotisme » car les deux langues ne fonctionnent absolument pas sur le même modèle même si elles ont des racines latines communes. Pour moi, l’anglais reste une langue orale que j’enseigne à des collégiens. Je perçois le français comme une langue écrite avant tout. En tous cas c’est ce qui m’intéresse.

 

 

H.M — Comment naviguerez-vous entre ces deux langues, et quelles sont les particularités que vous appréciez dans chacune lors de votre processus d'écriture ?

 

D.B — Il m’est arrivé d’écrire des textes ou poèmes en anglais. La douceur des sons et les rythmes anglo-saxons s’y prêtent bien. En général, je les lis à haute voix pour justement m’imprégner de cette sensation de douceur. D’ailleurs, j’aime beaucoup les poètes anglais comme Keats. Néanmoins, je ne m’estime pas suffisamment bilingue pour choisir l’anglais comme langue d’écriture de romans. Je suis une technicienne de cette langue mais je ne suis pas anglaise donc je ne peux pas accéder à toutes les subtilités car je réfléchis et je pense « à la française ». De plus, j’aime trop nos grands auteurs classiques (Victor Hugo, Chateaubriand, Zola etc. C’est donc dans ma langue maternelle que je suis le plus à l’aise pour exprimer les émotions et pour les descriptions également.

 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée de « Animals » par Déborah Blanc.

 

 

H.M – Votre engagement envers la cause animale est évident dans vos écrits. Comment cette passion influence-t-elle votre choix de sujets et la manière dont vous abordez les thèmes dans vos livres ?

 

D.B —  Tous mes livres ne parlent pas de cause animale. C’est un sujet qui me préoccupe car il est en adéquation avec mes choix et mes engagements concrets au quotidien. Chaque fois que cela est possible et que cela est pertinent, je glisse une allusion, une remarque, une petite lumière pour éveiller les consciences. Si « Le Monde selon Tam-Tam » est totalement dédié à la cause animale, dans mes autres ouvrages, je la suggère. J’en saupoudre certains passages, j’insère des réflexions sur l’impact de l’homme sur la nature et ses habitants.

 

H.M — Entre poésie et roman, avez-vous une préférence marquée ? Comment ces deux formes littéraires se complètent-elles dans votre parcours d'écriture ?

 

D.B — Je suis inconditionnellement amoureuse de la poésie. C’est d’ailleurs le genre littéraire où je peux véritablement me libérer, me livrer et mettre à jour ma grande sensibilité. C’est aussi là que je peux m’engager pour des thèmes forts comme la condition des femmes, l’enfance, l’écologie, la guerre, l’amour.  Cela se ressent dans tous mes romans. Les retours de lecteurs font souvent référence à ma « plume poétique » car même en prose, il y a toujours une coloration poétique et métaphorique. 

 

H.M — Pouvez-vous partager le moment clé ou le déclic qui vous a poussée à franchir le pas et à vous lancer dans l'écriture, ainsi que les défis que vous avez rencontrés lors du processus d'édition de vos premiers ouvrages ?

 

D.B — J’ai toujours écrit, depuis toute petite. Une fois adulte, malgré l’envie de me jeter à l’eau et de terminer un manuscrit pour le soumettre à un éditeur, je n’ai pas eu le courage. Je crois que je n’avais pas assez confiance en moi. Je n’avais pas non plus la maturité nécessaire. C’est lorsque j’ai été atteinte d’un cancer rare qui a abouti sur un handicap physique que l’envie d’écrire est devenue un besoin. Et ce besoin m’a poussée à oser. Le processus d’édition est souvent douloureux. Je ne suis pas commerciale. Le marketing ne m’intéresse pas et pourtant il est primordial pour avoir de la visibilité. J’ai tenté l’auto-édition mais je n’ai pas trouvé les outils et les leviers nécessaires pour que cela porte. L’océan de la littérature est immense. Ma petite barque est restée invisible. Mais je ne me suis pas découragée. Je suis ensuite tombée sur une petite maison d’édition bienveillante mais qui n’a pas le poids nécessaire pour porter les ouvrages de ses auteurs.

 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée de « Le Clan de la Lune », tome I, par Déborah Blanc.

 

 

H.M — Comment la culture française influence-t-elle votre style d'écriture, en particulier dans des thèmes tels que la poésie et la narration romanesque ?

 

D.B — La culture française m’influence principalement dans mes écrits poétiques. J’ai grandi à l’ombre des grands romantiques que sont Victor Hugo et Rimbaud. Cette façon unique de parler de l’âme humaine, des tourments du cœur, de la nature m’a toujours profondément émue et émerveillée.  Pour la narration romanesque, je citerai encore une fois Victor Hugo qui a une extraordinaire manière de décrire ses personnages, de façon ciselée, presque chirurgicale, tout en y mêlant une intention poétique évidente. Mais je suis aussi influencée par des auteurs étrangers comme le japonais Haruki Murakami qui a été une révélation.

 

H.M — Pourriez-vous partager votre perspective sur l'importance de la littérature dans la sensibilisation aux questions sociales, notamment celles liées à la cause animale ?

 

D.B — Les mots ont un pouvoir presqu’aussi puissant que les images. Mêler des questions sociales à une histoire c’est les rendre accessibles et concrètes parce qu’on les intègre dans un espace-temps, au milieu d’une narration où l’on s’attache aux personnages. Alors forcément on est plus à l’écoute, plus sensible parce que l’histoire met en lumière une notion qui pourrait paraître lointaine. Les émotions que l’auteur crée chez le lecteur vont l’amener à s’interroger, à réfléchir et peut-être à se soucier davantage de la cause présentée dans le roman.

 

 

H.M — Comment vos expériences personnelles, qu'elles soient liées à la vie quotidienne ou à des événements marquants, se démarquent-elles dans votre écriture, et de quelle manière ces éléments personnels influencent-ils la création de vos personnages et de vos histoires ?

 

D.B — Tout auteur met de lui-même quand il écrit. Dans certains personnages il y a une part de moi-même, de ma personnalité, de mes goûts, de mes centres d’intérêt. Pour d’autres, je m’inspire de gens que je connais. Parfois je peux me servir d’une situation réelle vécue ou dont j’ai été juste témoin. Le plus souvent, l’histoire sort de ma tête sans lien avec la réalité mais il y aura néanmoins toujours quelque chose connecté à mes expériences ou à des événements particuliers. Je crois que notre chemin de vie impacte forcément notre écriture. Je pense aussi que notre personnalité transparait également dans nos récits romanesques ou poétiques.​​​​

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée de « Nectar » par Déborah Blanc.

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H.M — En tant qu'auteure, comment abordez-vous la création de personnages et leur développement, en tenant compte de votre sensibilité envers les animaux et de votre attachement à la nature ?

 

D.B — Mes personnages principaux sont tous bienveillants. Non seulement ils aiment les animaux et la nature mais ils les respectent. C’est peut-être parce qu’un personnage principal est un peu l’enfant de l’auteur. Il doit forcément lui ressembler. Personnellement, je dois m’identifier à lui pour le faire vivre et avancer dans l’histoire. Cela n’est pas le cas des personnages secondaires qui peuvent très bien ne pas s’embarrasser de ces problèmes. J’aime libérer ma plume en développant des personnages totalement à l’opposé de ce que je suis mais je n’arrive pas à mettre sous les projecteurs un héros qui n’a pas la même sensibilité que moi vis-à-vis de la nature et des animaux.

 

H.M — Quels conseils donneriez-vous aux écrivains qui cherchent à explorer des thèmes engagés dans leur travail, tout en respectant la beauté de la langue ?

 

D.B — Quelle que soit la cause défendue, il ne faut pas tomber dans le vulgaire ou le galvaudé. Je pense qu’il ne faut pas forcer le trait au risque de perdre ses lecteurs. Le plaisir d’écrire ne doit pas être supplanté par la nécessité de dénoncer. Pour moi, les mots, leur musicalité, leur agencement, leur poids prévalent sur le thème engagé. Si les mots sont bien choisis, si l’auteur laisse toute latitude à sa plume et à sa créativité, alors il est possible de défendre ce qui nous tient à cœur sans sacrifier la forme au fond.

 

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© Crédit photo : Première de couverture illustrée de « Les Contes de l'étrange.jpg » par Déborah Blanc.

 

 

H.M — Pourriez-vous nous parler de votre expérience avec les éditeurs et de l'exigence particulière qu'implique le processus éditorial lorsqu'on écrit dans une langue qui n'est pas celle de notre profession ?

 

D.B — Comme je l’ai déjà expliqué, je pense maîtriser parfaitement la langue française, sa syntaxe, son orthographe. Du coup, dans le processus éditorial, le correcteur n’a aucun travail à faire. Je suis très exigeante avec moi-même et je traque la moindre erreur en relisant mon manuscrit de nombreuses fois. Bien-sûr au bout d’un moment on connaît tellement son propre texte que l’on peut laisser passer des verrues littéraires. En résumé, je parle bien mieux et j’écris bien mieux le français que l’anglais. L’amour que j’ai toujours eu pour ma langue maternelle, sa culture et ses grands écrivains légitime mes ouvrages.

 

 

H.M —  En parlant de vos livres, comment espérez-vous que vos lecteurs réagissent ou ce qu'ils retiennent de vos écrits, notamment en relation avec les thèmes que vous abordez ?

 

D.B — Mes livres sont très différents les uns des autres car j’aime explorer de nouveaux genres littéraires et je ne me cantonne pas à l’un d’entre eux. Ainsi j’ai écrit un roman jeunesse, un roman psychologique et régional, un roman d’aventures paranormal, un conte philosophique moderne mettant en scène un chat, un recueil de poésies engagées et un recueil de Nouvelles fantastiques. Le récit autobiographique sur ma maladie et mon handicap va être réédité prochainement. Dans tout ceci, il y a des fils conducteurs communs : faire réfléchir, susciter de l’émotion, faire voyager et rêver.

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée de « Rédemption » par Déborah Blanc.

 

 

H.M — En cette période festive, comment suggérerez-vous aux lecteurs de découvrir et partager vos œuvres littéraires, tout en les invitant à plonger dans des univers chaleureux et inspirants, propices à la magie des fêtes de Noël ?

 

D.B — Tous mes ouvrages ont une veine poétique et sensible. J’aime le fantastique et on y trouve aussi beaucoup d’éléments qui correspondent bien à la magie de noël. Par exemple, mon roman jeunesse « Le Clan de la Lune » emmène les ados dans les régions sauvages au milieu d’une meute de loups pas comme les autres où une louve chamane, guidée par la déesse Lune, guide son peuple. Mon roman psychologique régional « Rédemption » est une ode à la vie et à l’amour. Ce message positif et inspirant est tout à fait adapté à cette saison lumineuse de Noël.

 

 

© Hanen Marouani.

 

*Cette entrevue reçue en décembre dernier aurait pu paraître dans le premier volet des « Poétiques automnales », malheureusement, la rédaction de cette revue n'a pas eu la possibilité de la publier avant aujourd'hui (à cause d'un problème technique d'affichage — du texte et des images — et présente ses sincères excuses aux autrices/auteures pour cet incident)

 

 

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Pour citer cet écoentretien illustré & inédit

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Hanen Marouani, « Entretien avec Déborah Blanc (écrivaine et poétesse) », photographies fournies  par l'autrice Déborah BlancLe Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° I | HIVER 2024 | « Seules, seulettes : des poésies de nos solitudes », 1er Volet, mis en ligne le 18 Janvier 2024. URL :

http://www.pandesmuses.fr/noi/hmarouani-entretien-deborahblanc

 

 

 

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Fatma Gadhoumi : une artiste tunisienne brille

 

à l’exposition parisienne « La Miniature Persane

 

au Jardin du Luxembourg »

 

 

 

 

 

Texte issu de l'entretien de l'été 2023 par

 

Hanen Marouani

 

Photos de l'artiste & de certaines de ses œuvres exposées

 

Fatma Gadhoumi

 

Site perso : www.fatmina.com

 

 

 

Contexte

La rencontre avec l’artiste tunisienne Fatma Gadhoumi s'est déroulée à Paris le 4 septembre 2023. Cet article est une synthèse de l'échange avec l'artiste consolidée par six photographies de l’exposition parisienne intitulée « La Miniature Persane au Jardin du Luxembourg ».



 

Synthèse de la rencontre artistique du 4 septembre 2023

 

Paris, le 4 septembre 2023 – L’exposition Miniature Persane au Jardin du Luxembourg a récemment mis en lumière l’artiste tunisienne talentueuse, Fatma Gadhoumi. Du 28 août au 4 septembre 2023, les visiteurs ont eu l’opportunité de découvrir une collection fascinante de miniatures persanes, dont le travail remarquable de Fatma Gadhoumi était en vedette. Son parcours polyvalent, mêlant ingénierie et art, a fait d’elle une artiste à part entière. 

 

 

L’artiste qui fusionne la science et l’art : 

 

© Crédit photo : Portrait photographique de Fatma réalisé durant l’exposition parisienne « La Miniature Persane au Jardin du Luxembourg » (Paris, Août-Septembre 2023).
 

 

Née en Tunisie, Fatma Gadhoumi a toujours été fascinée par l’intersection de la science et de l’art. Son parcours singulier, combinant l’ingénierie et l’art, a captivé l’attention des visiteurs et ajouté une dimension unique à cette exposition célébrant l’art persan et rendant hommage à son maître Abbas Moayeri. 

 

Fatma est devenue une brave ingénieure, mais sa passion pour l’art a toujours été présente. Son désir de fusionner ces deux mondes l’a conduite à Paris, où elle a poursuivi ses études en ingénierie tout en fréquentant assidûment les ateliers d’art. 

 

Le voyage artistique de Fatma Gadhoumi :

 

 

© Crédit photo : Fatma Gadhoumi, œuvre no 1 de l’exposition parisienne « La Miniature Persane au Jardin du Luxembourg » (Paris, Août-Septembre 2023).

 

 

Fatma a trouvé l’inspiration dans les miniatures persanes, un art délicat qui remonte à des siècles en Iran. Elle a consacré des années à étudier cette forme d’art complexe et à perfectionner ses compétences. Ses œuvres se distinguent par leur minutieuse attention aux détails et leur utilisation innovante de la couleur et de la lumière. L’exposition au Jardin du Luxembourg a présenté une série de miniatures persanes uniques créées par Fatma Gadhoumi. Ses tableaux captivent les spectateurs avec leurs couleurs vives, leurs motifs complexes et leur riche symbolisme. Chaque œuvre raconte une histoire, offrant un aperçu de la culture persane tout en reflétant la vision artistique unique de Fatma. 

L’art au service de la compréhension culturelle 

 

Pour Fatma Gadhoumi, l’art est bien plus qu’une passion personnelle. Elle le considère comme un moyen de rapprocher les cultures et de promouvoir la compréhension entre les peuples. Ses œuvres explorent la beauté et la diversité de la culture persane, invitant les spectateurs à voyager à travers l’histoire et la tradition de cette région riche.

 

© Crédit photo : Image des œuvres exposées lors de l’exposition parisienne « La Miniature Persane au Jardin du Luxembourg » (Paris, Août-Septembre 2023).

 

 

Lors de l’inauguration de l’exposition, Fatma Gadhoumi a déclaré : « Mon objectif est de créer des ponts entre le passé et le présent, entre l’Orient et l’Occident. L’art persan est d’une richesse inestimable, et je veux le présenter au monde d’une manière nouvelle, excitante et plus lumineuse. »

L’exposition Miniature Persane au Jardin du Luxembourg a été une occasion exceptionnelle pour notre artiste de partager sa vision artistique avec un public international. Ses miniatures ont été saluées par les visiteurs et les critiques d’art pour leur originalité et leur profondeur émotionnelle. L’artiste tunisienne a présenté une belle série de miniatures persanes revisitées avec des palettes de couleurs audacieuses et lumineuses et des formes contemporaines. Cette série a été acclamée pour sa capacité à transcender les frontières entre tradition et modernité. 


 

Hommage à l’artiste iranien Abbas Moyeri par ses disciples :

 

 

© Crédit photo :  Membres de l'équipe de l’exposition parisienne « La Miniature Persane au Jardin du Luxembourg », (Paris, Août-Septembre 2023) avec des artistes dont Fatma Gadhoumi en blanc.

 

 

Un moment particulièrement émouvant lors de l’exposition a été l’hommage rendu à Fatma Gadhoumi par ses disciples, membres de l’association Héritage Art &Culture. Ces disciples dévoués et reconnaissants, ont exposé leurs propres miniatures persanes, inspirées par l’enseignement et la passion de leur professeur. Cet hommage à l’artiste iranien a été un témoignage poignant de son impact sur l’art de Fatma. 

 

 

Un avenir prometteur :

 

 

© Crédit photo : Fatma Gadhoumi, œuvre no 2 de l’exposition parisienne « La Miniature Persane au Jardin du Luxembourg » (Paris, Août-Septembre 2023).

 

 

Alors que l’exposition touche à sa fin, Fatma Gadhoumi continue de travailler sur de nouvelles œuvres qui combinent son amour de l’ingénierie et de l’art. Elle espère élargir son public et participer à d’autres expositions internationales pour partager sa passion et sa vision artistique du monde. 

Parmi les pièces les plus remarquables de Fatma Gadhoumi figurait « une œuvre qui fusionnait des miniatures persanes classiques avec des éléments interactifs. Faisant ainsi revivre les miniatures ancestrales à travers une expérience moderne et immersive. 

Fatma Gadhoumi est un exemple inspirant de la manière dont la créativité peut s’épanouir au croisement de la science et de l’art. Son parcours unique et ses œuvres extraordinaires illustrent l’importance de l’expression artistique dans notre monde diversifié et complexe. Nous avons hâte de voir ce que l’avenir réserve à cette artiste polyvalente et talentueuse. 

 

© Crédit photo : L’affiche officielle de l’exposition parisienne intitulée « La Miniature Persane au Jardin du Luxembourg » (Paris, Août-Septembre 2023).

 

 

L’exposition Miniature Persane au Jardin du Luxembourg a été une célébration de la beauté, de l’histoire et de la créativité, et Fatma Gadhoumi y a apporté une contribution précieuse qui restera dans les mémoires de tous ceux qui l’ont visitée.

 

© Hanen Marouani, Paris, 2023.


À lire également :

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Pour citer cet article illustré & inédit

 

Hanen Marouani (texte & photographies fournies), « Fatma Gadhoumi : une artiste tunisienne brille à l’exposition parisienne “La Miniature Persane au Jardin du Luxembourg” », Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 15 | AUTOMNE 2023 « Poétiques automnales » & Revue Orientales, « Conteuses orientales & orientalistes », n°3, volume 1, mis en ligne le 2 novembre 2023. URL. http://www.pandesmuses.fr/orientalesno3/no15/hm-gadhoumi-artistetunisienne

 

 

 

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