29 mai 2022 7 29 /05 /mai /2022 16:49

REVUE ORIENTALES (O) | N° 2-1 | Entretiens & N°11 | Parfums, Poésie & Genre | Handicaps & diversité inclusive | Entretiens artistiques, poétiques & féministes

 


 

 

 

 

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Entretien avec Asma Bayar 

 

 

 

 

 

 

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Propos recueillis par

 

Hanen Marouani

 

 

 

Entrevue réalisée en mars 2022 avec

 

 

Asma Bayar

Ou Asma Bayar

 

 

 

 

 

© Crédit photo :  Portrait photographique de la poétesse Asma Bayar.

 

 

 

Portrait de Asma BAYAR

 

Fiche d'information

 

Profession : Médecin dentiste

Présence sur les réseaux sociaux : https://www.facebook.com/assouma.bayar          https://www.linkedin.com/in/asma-bayar-776369132/

https://www.instagram.com/asma__bayar/    https://www.instagram.com/asma_poesie/

 

Biographie

 

Asma BAYAR, née à Tunis en 1991, grandit dans la banlieue Sud à Radès. Après avoir obtenu son doctorat en médecine dentaire à Monastir, elle part à Milan, pour poursuivre ses études. Pendant les longs mois de confinement en 2020, elle se consacre à ses rêves d’enfant, la danse orientale en intégrant la « Escandar Dance Academy » à Milan, mais surtout la poésie libre qui a toujours été son genre de prédilection. En mai 2021, elle publie son premier recueil de poésie « Carnet de Mémoire Viscérale » à compte d’auteur.

 

Bibliographie : 

 

Revue « Ana Hiya » par « Trait-d’Union Magazine » Algérie, Mars 2022 (en ligne :  https://fr.calameo.com/read/0061546611f7445dd6296

 

Carnet de Mémoire Viscérale, Tunis 2021 (en vente via ces liens : https://bookspace.tn/fr/poesie-et-theatre/827-carnet-de-m%C3%A9moire-visc%C3%A9rale-asma-bayar.html, https://bookspace.tn/fr/poesie-et-theatre/827-carnet-de-m%C3%A9moire-visc%C3%A9rale-asma-bayar.html)

 

 

Interview avec la poétesse tunisienne francophone Asma BAYAR

 

 


 

H.M – Carnet de mémoire viscérale, est le titre de votre premier recueil de poésie. Asma Bayar, pourquoi la poésie et pourquoi ce titre ? 

 

 

A.B – Mon rapport à la poésie s'est forgé très tôt, depuis l’enfance. Vous vous rappelez des cahiers de récitation qu'on avait à l'école ? On nous disait de dessiner à côté des poèmes à apprendre. Je pense que c'était l'un des rares moments où on nous permettait d'être créatifs dans un système scolaire peu stimulant et très rigide. Le fait de me perdre dans les mots des poètes pour imaginer un dessin haut en couleurs et de mes propres mains m'enchantait. Avec l'adolescence ce petit espace de création a laissé place au journal intime un objet référentiel, et parfois même un refuge. Entre mes années du lycée et à la faculté, j'ai entretenu un rapport assez fragmenté avec l'écriture, qui n'a repris son cours de façon régulière qu'en 2019. Suite à de longues années de combat avec la maladie mentale (l'anxiété), je suis retournée à cette source avec une méthode développée par Dr. Nicole Le Pera : le but étant la pratique de la pleine conscience, faire l'exercice de soi et établir de nouvelles habitudes quotidiennes pour parvenir à ses objectifs. Ce qui a commencé par un exercice d'ancrage s'est petit à petit transformé en instants de transe, de communion avec l'univers. Le ton poétique s'est imposé sans pour autant en avoir fait un choix conscient. Je pense que c'est grâce à la liberté que la poésie offre, en plus la musicalité. J'ai grandi dans des endroits où il y avait un soundtrack pour tout. Avec les collections des fiches des paroles à chansons du magazine Star Club. La musique et le lyrisme étaient et sont encore une constante, un besoin presque primitif pour moi (c'est une manière de pallier à ma voix étant loin d'être agréable, je ne sais pas chanter).

Le titre n'est au final qu'une suite logique à tout cela. "Carnet de Mémoire" c'est parce que les textes ne sont autres que des extraits de mes journaux, post méditatifs et pendant les crises d'angoisse. "Viscérale" pour l'aspect cathartique et thérapeutique, le fait de guérir de tout ce que j'ai psycho-somatisé le long des années. Ce sont des retrouvailles et un retravail de mon vécu. 



 

 

H.M – De la médecine dentaire à l’écriture poétique : c’est l’histoire de ce qui guérit après avoir été blessé ? La science et la littérature sont-elles une bonne combinaison ? 

 

 

A.B – Sans aucun doute, oui. Je considère la médecine dentaire en soi un art, bien que la manière avec laquelle on l’enseigne à la faculté, l'ait dénaturée de cet aspect. Dans mon cas, la littérature a été un remède à une blessure : l'agonie vécue lors des années universitaires. Le plaisir de la pratique de la médecine dentaire, je l'ai connu plus tard à la rencontre des patients.

Par ailleurs, je ne sais pas si c'est une déformation professionnelle, mais cela tourne toujours autour du diagnostic, que ce soit dans mes lectures ou dans mes écrits. La poésie est une sorte de création investigative, une « dissection » de mes états d’âme. Et très souvent mon lexique s’imprègne de termes odontologiques. 

 

" Je suis en colère, de tous les caprices non faits

J’ai des canines aux coins du cœur

[Abstrait,

Qui arrachent à mon être la joie et la tiédeur

Des entités pointues, des épines en sutures

Des tendons en acier et la tension aux voussures"

 

Et si on veut finalement invoquer Freud, entre poésie et médecine dentaire : on est toujours dans une dimension de l'oralité. Une oralité manuelle (écrite) et une manualité orale.


 

 

H.M –  La couleur rouge des cheveux et l’insistance de la mettre en valeur comme choix de couverture sont deux éléments déviants. Vous n’avez pas gardé ce rouge en vrai. Quelle explication, pouvez-vous nous donner sur ce passage du quotidien et de la vie intime à la scène poétique et publique ?

 

A.B – Après avoir porté cette couleur pendant plus de quatre ans je me rends compte que c'était une affirmation de mon côté bohème, une prise de position. Quand la majorité des petites filles rêvaient d'être et se déguisaient en princesses, pour moi ça a toujours été les sorcières et les gitanes. Ces icônes féministes alternatives me fascinent et elles sont récurrentes dans mes poésies. Je suis hantée par la voix des vieilles dames qui criaient "Daggueza bi Sebha" « Voyantes à chapelet », leurs cheveux au henné, leurs robes et foulards fleuris aux mille couleurs et aux mille motifs, quand elles passaient les après-midi estives, à l'heure du thé, dans les ruelles du quartier.

Le rouge c'est aussi l'aspect rebelle, flamboyant, rappelant le feu libérateur. Le choix de mettre mes cheveux en couverture c'est pour affirmer cette identité, féministe, guerrière et sulfureuse et en quelque sorte pour marquer une époque personnelle. La mémoire capillaire est aussi une mémoire lyrique, non seulement dans la culture Maghrébine et Arabe mais également un peu partout dans le monde. Je considère aussi viscérale ma crinière que ma rate. 


 

H.M – Et quel est le secret de cette rose bleue qui est souvent de retour ? 

 

A.B – Cela a commencé par un surnom, dû à mon hypersensibilité. Je ne sais plus qui m'avait dit que j'étais "très fleur bleue" au lycée. Cela a retenti en moi. J'ai fait des recherches sur le symbolisme de cette expression et depuis j’ai développé cette fascination pour les fleurs et les roses bleues. Et puis, il y a quelques années quand j'ai commencé la pratique de la méditation, en apprenant à situer mes chakras : il s'est avéré que le 5ème chakra est celui de la gorge. Son nom est "Vishuddha" qui veut dire centre de purification en sanscrit, il est associé à la couleur bleue et son symbole ressemble à une fleur à 16 pétales (qui renvoient aux 16 voyelles de cette même langue). 

Pour revenir à l'oralité (écrite), l’équilibre de ce centre énergétique comprend la purification à travers le son, l’expression de soi, cela symbolise une sorte d’éclosion.

Ce message est très aligné et adhérent avec celui que porte ma poésie.

C'est aussi un clin d'œil en guise de gratitude à mon mari, qui m'a offert la rose bleue pour le 8 mars 2021, et a pris la photo avec mes cheveux pour la couverture de mon recueil, dans le parc en bas de chez nous.


 

 

 

© Crédit photo : Première de couverture du premier recueil de poésie de la poétesse Asma Bayar.

 

 

 

H.M – La sensibilité embrasse vos mots et vos mots s’embrasent entre eux. On est dans une double « détente névrosée » qui nous implique dans un voyage « vertigineux et doux ». S’agit-il du « courage d’affronter les spasmes de [votre] être» ou autre ? 

 

A.B – Oui tout à fait. Je pense que la névrose est essentielle. Je parle de spasmes parce que je vis dans une oscillation permanente, entre plusieurs rives : géographiques, professionnelles, artistiques. En tant que femme, faisant partie d'une société frénétiquement exigeante, je me pose une question : Comment ne pas tomber dans le piège du clivage ?

D’où est née en moi cette envie de synthèse.  « Se surmonter soi-même », comme le dit Nietzsche : "Il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante." d’une part. De l’autre, c’est la vision bouddhiste du non soi. Toutes ces illusions qui constituent le « moi ». Je pense qu'à un certain moment de la vie, il faut commencer à se déprogrammer en cassant les barrières des identités toutes faites, des raccourcis sociaux, de ce qu'on croit nous définir. La race, la religion, la famille, le nom, les titres académiques, la langue, le pays, nos propres corps. Ces spasmes parfois anxieux, j'ai appris à les vivre comme un appel : à regarder mon être de près. Il m'a fallu entamer ce voyage intérieur pour faire de mon hypersensibilité un don et non une damnation.


 

H.M – Qu’est ce qui inspire Asma Bayar au-delà du cercle connu ?

 

A.B – Tout être ou toute présence qui se veut authentique, toute chose qui émane d’un lâcher- prise, d’une générosité et d’une sincérité profonde, en général. Pour ce qui est du cas particulier, il y a eu deux évènements qui ont eu un impact majeur. 

Tout d’abord, le mouvement artistique post révolutionnaire en Tunisie. Le phénomène « Nouba » en particulier. Je parle de ce phénomène, car pour moi cela ne s’est pas arrêté à la série de Abdel Hamid Bouchnak. C’était une expérience immersive. J’ai suivi de près toutes les interviews des artistes ayant contribué à ce chef-d’œuvre, notamment celles faites par Malek el Ouni. En tant que jeune Tunisienne, j’avais besoin de représentation, de voir un rêve se concrétiser devant mes yeux, de voir que c’était possible d’y parvenir. J’avais besoin d’y croire. Le fait de découvrir tous ces talents, tous leurs parcours, chacun dans son unicité, m’a grandement ouvert les yeux, et je leur en suis éternellement reconnaissante pour cette bouffée d’air frais qu’ils nous ont apportée (au delà de la réconciliation identitaire).

Le deuxième évènement a été le concert et la rencontre de Tamino à Milan. Faire l’expérience en live des embrasures orientales de ses mélodies et les ondulations lyriques qui s’épousent et fusionnent parfaitement avec des influences musicales (communes) dans une fluidité et une sincérité interprétatives hors du commun, a été un éveil pour moi.



 

H.M – « Les non-dits n’ont de valeur qu’en poésie ou dans les actes poétiques. Autrement, ils sont la corrosion de l’âme. » La transmission des mystères au féminin et de leur for intérieur est-il le moteur de votre écriture ?

 

A.B – Dans la dimension poétique, ce qu’on ne dit pas peut jouer en notre faveur.

Ce qui n’est pas le cas dans la vie réelle, tout ce qu’on refoule nous nuit, dans les relations, dans le corps d’où la psycho-somatisation. À mon avis, le féminin (et le masculin d'ailleurs) sont des énergies qui existent à l'intérieur de chacun de nous et qui vont au-delà de l'anatomie. Donc cet élan féminin, fécondé par le vécu est un moyen de raccord, une sorte de véhicule. Le moteur de mon écriture étant la névrose et sa guérison, je pense avoir essayé d’élucider cette dualité avec un dosage fluctuant entre le non-dit et le dit (Je dis « je pense » car j’écris par jets de transe et la partie consciente n’est intervenue que lors de l’édition du manuscrit). Le mystère dont vous parlez, pourrait être le résultat de cet univers intérieur que j’essaie de cultiver. J’aime les œuvres qui laissent libre cours à l’interprétation, de manière à ce que chacun puisse se les approprier. Comme j’écris pour trouver mon chemin, j’aimerais bien que les lecteurs s’y retrouvent. La poésie n’a jamais été faite d’évidences. On aime s'y perdre.


 

H.M – Il y a des réalités évidentes qui demeurent néanmoins cachées. Ce sont les yeux qui refusent de les voir ou plutôt ils font exprès de céder le passage à l’âme poétique et à ses secrets ? 

 

A.B – La perspective ainsi que l'expérience sensorielle de nos yeux sont conditionnées par la vie intérieure. Très souvent ce que l’on voit / perçoit dans le monde ou dans les autres est une projection, une continuité de notre être.

Dans une société où la majorité d’entre nous transitent entre des « non-lieux », la philosophie du quotidien tourne autour du consommable. On perd cette notion d’authenticité et d’unicité au détriment d’une impersonnalité et une aliénation générale. Nous vivons dans une aire de « surmodernité » où tout est quantifiable en devise, en followers, en vues ou en likes. 

La dénaturation graduelle est le résultat du spécisme, car l’homme moderne se met au centre de l’univers. La notion de symbiose avec l’environnement s’en trouve détériorée. C’est cette symbiose même qui est à l’essence de l’âme poétique, la concrétisation d'un certain alignement entre la vie intérieure et la vie extérieure.

Je pense qu’il est primordial de cultiver une certaine conscience de soi, de préserver notre innocence et notre capacité à nous émerveiller de tout et de rien. C’est de cette manière que l’œil poétique, troisième œil ou Ajna en sanscrit nous permettra de voir l’essentiel caché. 


 

H.M – Vivre un désastre personnel et le danger quasi omniprésent s’opposent à la poésie, à l’amitié et à l’amour qui rendent le voyage dans la mémoire moins pénible. Les sources d’inspiration sont multiples et variées dans votre œuvre et c’est encore inachevé. Quelles sont vos autres alchimies poétiques ?

 

A.B – Vous avez l’essence de mon deuxième recueil dans cette question. 

Mes désastres personnels, m’ont permis de me reconstruire, au-delà de la douleur, des bouts que j’y ai laissés, de ce qui allait périr. Une amputation cosmique telle que j’aime à reformuler, peut être porteuse d’un grand bien.

Pour ce qui est du danger omniprésent, j’ai appris avec le temps de le voir comme un appel à épandre, à élargir ma définition de la sécurité, pour au final la retrouver en moi.

Certes l'état d'alerte permanent et la stagnation dans un mode de survie risque de corrompre notre vision et notre ouverture (le fait de se rendre disponible à l'instant présent) on a toujours le choix de se réinventer, changer de perspective, explorer une nouvelle manière de vivre les choses. C’est dans ce sens-là que la poésie, m’a sauvée, ayant embelli amour et amitié et refait ma « mémoire ». C’est de cette manière que se composent mes alchimies lyriques. J’écris quand je me sens en danger, j’écris pour me dé- et reconstruire, j’écris dans mes intervalles d’euphorie et d’équanimité.


 

H.M – L’écriture poétique et féminine est au service des sujets chaleureux et dansants, comment avez-vous vécu cet accouchement poétique en étant une femme dans sa bulle comme elle veut la société et comme il veut « lui » ?  

 

A.B – L’édition, plus que l’écriture (étant plus une transe), a en effet eu un aspect gestationnel. Publier mon premier recueil représente un acte de renaissance, je me suis remise moi-même au monde. Aussi viscéral qu’il soit, j’y ai mis tout mon être. C’est aussi une mise à nu. Il m’a fallu beaucoup de courage pour me défaire de certains regards, appréhensions et préjugés afin de révéler au grand jour une partie de mon intimité. Pour le côté pratique, la partie la plus pénible reste le fait de retaper mes textes sur ordinateur. J’ai beaucoup de mal avec cet aspect, car je revis tout avec la même intensité. C’était aussi une aventure, n’ayant aucun repère ni précédent dans la scène littéraire, j’ai beaucoup tâtonné et trébuché pour arriver à la bonne formule. J’ai eu de la chance d’avoir les personnes justes à m’accompagner dans ce voyage, et je leur en suis reconnaissante. 


 

H.M – Nous venons de célébrer la Journée Internationale Des droits des Femmes le 8 Mars 2022, quel poème choisissez-vous pour nos lecteurs ? 


 

Mon essence

 

Son parfum la précède, l’automne oriental

Ensoleillé d’Afrique

Le dessin de ses épaules rapprochées par le poids

De ses seins,

De sa féminité bipolaire et mal vécue

Compense les ondulations

De ses hanches

Confusionnellement limitées, observées séparément

Et poétiquement

Contrastées de sa taille

 

Elle porte ses cheveux comme un nuage bucolique

Un nimbe à la senteur d’étoiles

Autour du chaos qu’elle incarne

 

Déesse qui fait précéder une ombre translucide

Ne la représentant en rien

Car au fond elle est limpide


 

Sa proximité rassure

Et dénature

Les entités humaines affolées

Affamées


 

À chaque pas elle se traverse, et glisse en elle-même

Dans une danse à décharges spirituelles

Où elle s’arrache à ses querelles

Laisse périr des bouts de chair

Fragrants de vie comme une vipère


 

Elle envie aux papillons grâce et douleur

Elle, la fragilité et la splendeur.



 

H.M – Vous étiez à Milan pendant les longs mois de la pandémie. Tout le monde connaît bien ses impacts sur l’humanité mais aussi sur la créativité poétique. Aujourd’hui, peut-on dire que la pandémie a rendu à la poésie ses lettres de noblesse et que la poésie a vraiment sauvé notre liberté ?  


 

A.B – Oui tout à fait. D'ailleurs c'est le sujet du texte en « prélude » dans le recueil. J'étais non seulement à Milan, confinée entre quatre murs, mais aussi en deuil. Mon grand-père maternel nous avait à peine quittés pour un monde meilleur. 

C’était un exercice de résilience, une sorte de sélection spirituelle. C’est assez cathartique, de se retrouver dans une ville aussi grande, vivace et frénétique que Milan devenue figée, et être livré en même temps à une nouvelle notion du temps et de l’espace. Je pense que la dimension du silence, de la solitude, a pu révéler ce qui a fait échos en nous. Le vécu prend une forme plus concrète dans ces conditions. 

La poésie (parallèlement à la médiation) m'a appris en cette période-là à me poser, à redéfinir l'essentiel, à redéfinir la beauté et surtout à cultiver une amitié avec mes tréfonds (pas sans la névrose, évidemment). Cela m’a permis d’explorer une nouvelle forme de liberté. Et ayant ce rêve, le heurt à la catastrophe mondiale m’a ôté le droit à toutes les excuses pour échapper à sa concrétisation.



 

H.M – L’absence d’une réaction directe dans la vie accentue-t-elle la sensibilité poétique ? 

 

A.B – L'absence de réaction à mon avis, et je ne suis pas spécialiste en la matière, développe des mécanismes de défense. En ce qui concerne l’accentuation de sensibilité poétique, je pense que cela incombe plutôt à l'introspection, à l'empathie et à la compassion, qui rentrent dans le spectre de l’intelligence émotionnelle.



 

H.M – L’écriture érotique sans peur, sans danger et sans complexe entretient-elle le suspense dans le genre poétique ou c’est l’une de vos folles actions face au regard réducteur de l’autre ? 

 

A.B – C'est plus une dynamique et une énergie interne qu’un élément d'entretien.

Je me suis donnée cet espace. J'ai eu l'envie de casser ses barrières pour aller au-delà, voir où ma plume me mène. Sans peur je n'en suis pas aussi sûre. Sans danger et complexe, oui car c'est une vérité irréfutable qui appelle à être vécue, une partie de moi qui en a marre d'être cachée, ou que ma sexualité en tant que femme soit réduite à un tabou.

D'une part dans certains textes, c'est une manière de me réapproprier mon corps, un corps qui a été sexualisé bien trop tôt. J'ai toujours été très grande de taille, j'ai été sexualisée bien avant d'avoir conscience de mon anatomie. Écrire pour effacer, les résidus des regards, des jugements, des dépassements que tout corps de femme connaît malheureusement encore de nos jours. 

D'une autre part dans d'autres poèmes, c'est une expérimentation. J'ai essayé de redéfinir l'érotisme au-delà du corps : l’entretien d’une subtilité allusive, presque ludique, tel le jeu de séduction dans la culture Arabe. Me vient en tête à présent la chanson de Sabeh Fakhri à propos de la belle dans son voile noir à l’aube « koul lil malihati fil khimar il aswadi » et la réplique phare du film Bzeness de Kechiche « C'est le voile invisible qui m'intrigue. »



 

H. M – La danse orientale a été considérée comme symbole de sensualité, de déhanchés langoureux, de ventre qui se balance. La poésie d'Asma Bayar illustre bel et bien cette vision du mouvement associé au plaisir des sens et à la mise en valeur du corps. Comment vous êtes-vous lancée dans cette "passion" ou quelle définition voulez-vous donner au corps féminin au-delà d'un atout de séduction ? Les mots ou les maux de Schéhérazade qui vous touchent le plus ?

 

A.B – Quand je pense au nombre de poèmes que j’ai écrit dans des intervalles de danse, et combien de fois j’ai ondulé pendant l’écriture. Ce sont deux formes d’expression essentielles et indissociables. La danse orientale comme on la connaît aujourd'hui est un art, un hymne à la libération du corps et un héritage hybride et multiculturel. Mis à part le folklore, on ne peut pas attribuer la danse orientale à une époque où a un pays d'origine. C'est un ensemble fluide et hétérogène d’influences perses, arabes, turques, contaminé de valse, danse classique, flamenco, carioca. Un art qui encore une fois, étant au cœur du tabou du corps féminin et masculin par la suggestivité des mouvements, se voit réduit la plupart du temps à un amusement ou un envoûtement visuel, entre des tables et des verres dans les restaurants. On a oublié la théâtralité de Tahia Carioca, Samia Gamal, Soheir Zeki… Et j'en passe, qui sont des icônes féministes. J’entamerais sur les Schéhérazades des temps modernes qui vivent en Italie, comme moi. Elles sont sujettes, pour la plupart à une marginalisation car l’image véhiculée par les médias à propos des femmes Arabes et Musulmanes, ne reflète en rien leur réalité. Les gens sont frustrés lorsqu’ils n’arrivent pas à mettre une étiquette sur toi. J'ai envie d’être, grâce à mon art et à ma profession, une antithèse à la fausseté d’une multitude d’amalgames sociaux. 



 

H.M – On sent parfois cette difficulté à chercher le ou les mot(s) justes qui pourraient refléter votre vision du monde. Vous donnez l’impression parfois que vous vivez de l’intérieur la souffrance de la quête des mots justes et parfois le détachement complet de l’exercice stylistique.  Vous mélangez les langues, les contextes, les longueurs, les thèmes, les tournures de votre âme et de votre esprit et que peut-on dire encore ? 


 

A.B – J'aime beaucoup la manière avec laquelle cette question est formulée. Vous avez presque donné la réponse. Ma difficulté émane du fait que ce n'est parfois pas évident de transcrire l'expérience méditative. J'essaie de transmettre sur papier la fulgurance de mes émois de la manière la plus fidèle. En plus du fait de parler quatre langues par jour, trouver la juste nuance pour un mot dans une langue et pas dans l'autre est assez difficile, et j’avoue d’être un peu maniaque sur le sujet, j'ai le souci du dosage et de la chromatisation des mots, et très souvent je m’y perds moi-même. Cette quête est une obsession existentielle quotidienne et chaque poème est une tentative d'y répondre.

Pour ce qui est du style, à posteriori je peux percevoir que c'est réactionnel toute l'indiscipline qui n'a pas eu lieu dans ma vie, se manifeste inconsciemment dans ma poésie à travers le détachement stylistique. Ce métissage est le reflet en continuité de mes références très hybrides : linguistiquement, dans la forme et dans les sonorités. Quand on grandit entre le rap, hip-hop et r'n'b des années 90, la pop des années 2000, Om Kalthoum, Hedi Jouini et Sabeh Fakhri, le Jazz et la musique classique, cela se traduit dans nos écrits.



 

H.M – Asma Bayar, quels sont vos futurs projets et que pouvez-vous nous dire à la fin ? Et merci de ce bel échange. 

 

A.B – C’est moi qui vous remercie pour la fluidité de cette interview, j’y ai pris beaucoup de plaisir. En ce qui concerne mes projets : je suis en train de travailler sur mon deuxième recueil « Essais de guérison introspective » qui est la suite de « Carnet de Mémoire Viscérale », et la traduction de ce dernier en Italien. Pour ce qui est de la danse, le spectacle de notre « Escandar Danse Academy » est sur le point de voir le jour à Milan. Comme mot de la fin, j’inviterais tous nos lecteurs et lectrices à oser : 

 

Osez faire des rêves fous et les réaliser, 

Osez vous défaire de tout ce qui ne sert pas votre âme et votre authenticité, 

Osez dire non aux étiquettes et aux limitations mentales, 

Osez la méditation, la douceur, la compassion, l’empathie et l’amour, 

Osez l’art, la poésie, la danse, à votre guise.

 

 

© Hanen Marouani et Asma Bayar.

 

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Pour citer ces photographies & entretien inédits

 

 

Hanen Marouani, « Entretien avec Asma Bayar  », Revue Orientales, « Les voyageuses & leurs voyages réels & fictifs », n°2 & Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°11 | ÉTÉ 2022 | « Parfums & Genre »mis en ligne le 29 mai 2022. Url : 

http://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientales/no2/lppdm/no11/hm-asmabayar

 

 

 

Mise en page par Aude

 

 

© Tous droits réservés

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26 mai 2022 4 26 /05 /mai /2022 18:24


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​​​​​​Au fond d’un jardin,

 

 

 

Des voix du passé

 

&

 

 

tu as perdu et l’amont et l’heure 

 


 

 

 

 

 

Cécile Oumhani

 

Site Internet :https://cecileoumhani.wordpress.com

 

Ces trois extraits sont reproduits avec l'aimable autorisation de la poète & des éditions citées ci-dessous

 

 

 

Crédit photo : "Pelargonium zonale (Geraniaceae), Commons, domaine public.

 

 

 

Au fond d’un jardin

 

 

 

Portes entrebâillées vers l’obscur

ton pas s’accorde avec l’écho

vers les pièces familières

d’une maison inconnue


 

entrevue puis revue


 

là-bas au fond d’un jardin

lumière d’un été sans fin

qui disparaît puis revient

quand tu ne l’attends plus


 

tu te hâtes vers la table

de peur qu’elle ne s’évanouisse

avant que tu n’aies eu le temps


 

ou bien la scène s’offre-t-elle

à ta seule vue


 

encore et encore


 

l’espace

d’une question sans réponse



 

quelles voix murmurent

à ton oreille endormie

des mots qui s’égarent

tu ne les comprends pas

ils s’échappent vers les ombres

tapies loin dans ces replis

où s’attardent des souvenirs

qui ne sont plus les tiens


 

mais déjà tu aperçois la rive

et tu te retournes en vain


 

Cécile Oumhani, Mémoires inconnues, éditions La Tête à l’Envers, 58330-Crux la Ville, 2019.



 

 

 

Des voix du passé

 

 


 

nous marchons dans l’obscurité

sans relâche elle défait le passé

comme avec les pages d’un livre usé


 

de grands arbres chuchotent

au fond du jardin

nous effleurons du bout des doigts

des écorces parfumées et d’épais feuillages

en quête de poèmes

épelés dans un alphabet perdu


 

des voix d’adultes résonnaient tard dans la nuit

nous berçaient vers un sommeil confiant

nous ne comprenions pas toujours


 

les mots portés par la brise

depuis une véranda vide

comment les oublier

alors que le présent s’éloigne


 

une promesse à tenir

et une énigme à résoudre

 

 

Cécile Oumhani Mémoires inconnues, éditions La Tête à l’Envers, 58330-Crux la Ville, 2019





Poème sans titre

 

 

tu as perdu et l’amont et l’heure

ne reste qu’un trait d’encre

à ton commencement

et peut-être la force d’un élan

ou fut-il aveuglement

ce désir fou d’épeler

à la muraille des jours

un rêve d’être et de vie

qui ne seraient qu’à toi

tu t’obstines à suivre

au fond du soir

la ronde des satellites

des fragments de planètes

et de simples mots

tracés au crayon

sur des bouts de papier


 

silhouette sombre

elle s’en va vers la plaine incendiée

multiple de l’inconnu

 

 

Extrait de Marcher loin sous les nuages, éditions APIC, Alger, 2018


 

© Cécile Oumhani

 

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***

 

Pour citer ces trois extraits poétiques 

 

 

Cécile Oumhani, « Au fond d’un jardin », « Des voix du passé » & « tu as perdu et l’amont et l’heure », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 « Les merveilleux féeriques féministe & au féminin », mis en ligne le 26 mai 2022. Url :

http://www.pandesmuses.fr/megalesia22/co-aufonddunjardin

 

 

 

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26 mai 2022 4 26 /05 /mai /2022 09:45

Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 | II. Le merveilleux féerique féministe | Florilège | Astres & animaux 

 

 

 

 

 

 

 

 

Îles écartelées

 

 

 

 

​​​​

 

Sandrine Daraut

 

 

 

 

Crédit photo : Macroglossum stellatarum", Commons, domaine public.

 

 

 

Îles écartelées 

En mode port défendu

Le jardin d'Éden



 

Il s'est voilé

La belle affaire

De lasse guerre

Genre dévoilé



 

Se déguiser ?

Non… Juste trouver sa légitime place

Sans peur de perdre la face

L’Amour partagé


 

En mode virale

En mode banale

Jusqu’aux regards approbateurs



 

Dans la rue

Tu te dévoiles convaincue

Encore un rêve… Plus un regard inquisiteur

 

© Sandrine Daraut

 

 

***

 

Pour citer ce poème féministe inédit

 

Sandrine Daraut, « Îles écartelées », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 « Les merveilleux féeriques féministe & au féminin », mis en ligne le 26 mai 2022. Url :

http://www.pandesmuses.fr/megalesia22/sd-ilesecartelees

 

 

 

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25 mai 2022 3 25 /05 /mai /2022 16:34


REVUE ORIENTALES (O) | N° 2-1 | Entretiens & Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 | Entretiens artistiques, poétiques & féministes


 

 

 

 

​​​​​

 

 

 

Portrait de Sélima Atallah

 

 

 

 

 

 

​​

Propos recueillis par

 

Hanen Marouani

 

 

 

Entrevue réalisée en mars 2022 avec

 

 

Sélima Atallah

Ou Sélima Atallah

 

Site Internet : www.selimaatallah.wordpress.com

 

 

© Crédit photo :  Photographie de Sélima Atallah, no 1.

 

 

Fiche d'information :

 

Profession : poète performeure, chercheure

Site Internet, Blog, liens sites de ventes : www.selimaatallah.wordpress.com 

instagram : @selima.a.poesie

Soundcloud

 

 

© Crédit photo :  Photographie de Sélima Atallah, no 2.

 

 

 

Biographie

 

 

Sélima ATALLAH est poète performeure et chercheure. Elle a grandi à Tunis et habite à Paris depuis une dizaine d’années. D’une curiosité sans limite, ses errances universitaires l’ont menée de la médecine à la création littéraire en passant par la psychologie et l’anglais. Elle travaille actuellement à un projet de recherche-création liant le corps, les lieux et les langues par la performance poétique. Sa poésie intime et engagée est attentive au rythme et à l’oralité. Convaincue que la poésie a sa place partout, Sélima ATALLAH porte ses textes lors de scènes de slam, de théâtre ou de littérature mais également en compagnie de DJ ou lors d’expositions d’art contemporain. 

 

Bibliographie

 

– “Bodies Decay in the light of Day”

– dans Manhattan Magazine, 2022

– “Crevette” dans Le Ventre et l’oreille, 2022

– “Ommi sissi” dans Il était tant de fois, Al Manar, 2021

– “Trou” dans Point de chute n°2, 2021

– “Ma Bouffe est verte comme une orange” dans Contre5ens, 2021

– “Najoua” dans Deuxième Page, 2020

À paraître 

– Au Pieu

– Monticules

– Entre deux rives en 2022

– “Samsara” dans le Krachoir en 2022

 

 

SÉLIMA ATALLAH : UNE JEUNE DOUÉE DE LA POÉSIE AUDIOVISUELLE

 


 

 

 

Entretien

 

 

 

H.M – Sélima ATALLAH, vous préférez être qualifiée de poétesse ou de slameuse


 

S.A – Je préfère poète. Entendons-nous bien, je suis absolument pour la féminisation des noms mais je n’aime pas la sonorité caressante du suffixe “esse” de poétesse. Quant au slam, c’est un type de poésie, avec ses propres règles d’écriture mais surtout d’oralisation. Une partie des textes que j’écris et que je performe appartient au slam mais souvent mon travail est plus proche de la poésie sonore, ou de la poésie action et je préfère donc le terme “poète” qui rend mieux compte de la diversité de ma pratique.



 

H.M – Parlez-nous de vous et de votre expérience ou de votre aventure poétique(s) ? Comment vous êtes arrivée à ce domaine ou comment ce domaine est arrivé à vous ? 


 

S.A – J’ai toujours été attirée par la poésie. C’est un héritage familial car mon arrière-grand-père, Chedly Atallah, était poète et j’ai toujours admiré ses recueils qui traînaient dans le salon de mes grand-parents. Enfant, j’aimais déclamer des vers de ma composition dans des jeux, ce n’était pas très fameux mais j’ai toujours aimé avoir des mots en bouche et j’ai donc commencé à écrire assez jeune mais de manière très sporadique et diluée dans le temps. Je me destinais à devenir médecin, un autre héritage familial, et je n’assumais pas du tout ce désir de poésie et la place qu’elle finirait par prendre dans ma vie. Je suis revenue à la poésie après avoir abandonné la médecine, durant mes études de psychologie dans une période où j’étais en quête de sens et où apprendre et réciter des poèmes de Baudelaire était la manière la plus efficace que j’avais trouvée de pallier l’angoisse. En m’y remettant, j’ai retrouvé le plaisir que j’éprouvais lors des récitations d’école et je me suis demandé pourquoi j’avais jamais arrêté de dire des poèmes. Progressivement, je les ai dits sur scène au Club des poètes tout en me mettant à écrire de plus en plus de textes que j’ai fini par réciter sur des scènes de slam. J’ai aussi découvert des poète.sses plus ou moins contemporain.es que j’admire comme Rim Battal, Gherassim Luca, Audre Lorde ou Charles Pennequin qui ont été de grandes sources d’inspiration. Une fois que la machine était lancée, c’était impossible pour moi d’arrêter car sans la poésie je ne sais pas comment je supporterai la vie. 



 

H.M – L’écriture poétique est-il un cas disciplinaire, un vrai film d’erreurs ou une faille psychologique persistante qui s’inscrit dans l’urgence de l’exprimer et peu importe comment ? 


 

S.A – Pour moi, la poésie est nécessaire, je n’écris pas car j’en ai envie mais car je ne sais pas faire autrement. Un motif qui revient souvent dans mes textes est le désir d’équilibre, d’une vie plus tranquille, rangée. Je suis souvent critique du “métro-boulot-dodo” et à la fois, j’aurais vraiment aimé pouvoir m’en contenter. La discipline n’est pas mon fort, je démarre autant de projets que j’en abandonne, et j’éprouve sans cesse un désir insatisfait face à toutes les habitudes que je ne parviens pas à tenir plus de quelques jours. L’écriture poétique intervient ainsi comme une manière de conjurer une angoisse qui m’accompagne presque tout le temps et me permet d’éclaircir l’imbroglio de pensées qui m’habite. Alors oui, j’écris souvent par salves, en tout cas dans un premier temps, dans une forme d’urgence logorrhéique incontrôlable. Retravailler les textes est plus tranquille, quoique purement jouissif. Je le fais de manière obsessionnelle pendant des heures, voire des jours que je vois à peine passer et où je me mets en retard pour d’autres choses car je ressens une forme d’impériosité créatrice que je ne peux pas arrêter. C’est là que la discipline intervient, celle de ne pas me laisser prendre au jeu de formules élégantes mais inutiles afin d’exprimer par le modelage de la matière-texte l’organicité de l’idée qui a présidé à l’écriture sans les fioritures inutiles d’une supposée belle langue. 



 

H.M – Combien d’ateliers d’écriture il faut suivre pour devenir… écrivain-e ou poète ? 

 

S.A – Je pense que beaucoup de personnes deviennent poète.sses sans suivre d’ateliers d’écriture, en lisant et en imitant par eux-mêmes le travail de personnes admirées. Néanmoins, comme je le disais, je ne sais pas vraiment me discipliner, alors j’ai beaucoup appris grâce aux ateliers d’écriture qui offrent un cadre avec des deadlines claires et puis évidemment l’expertise d’écrivain.es et leurs sensibilités qui sont d’extraordinaires inspirations. J’ai eu la chance d’en suivre beaucoup, avec Marc-Alexandre Oho Bambe, Frédéric Forte, Anne Sanogo, Cécile Mainardi, Marie de Quatrebarbes, Aurélie Loiseleur ou encore Laure Limongi, notamment grâce au master de création littéraire que j’ai suivi et où nous avions des masterclass d’écrivain.es, des ateliers de style... Ce sont des moments que j’adore en partie car on travaille d’une manière qui nous est étrangère avec des contraintes qu’on ne se serait jamais fixées nous-mêmes, et puis j’aime beaucoup voir comment chacun.e se saisit de la même consigne pour produire des textes radicalement différents. C’est pour ça que je pense qu’il ne faut pas arrêter d’en suivre : chaque écrivain.e a eu ses propres influences, ses propres manies, et on n’est jamais à l’abri de découvrir un texte, une méthode, une approche qui pourrait influencer durablement notre écriture. Écrire est un processus sans recette claire et les ateliers viennent le nourrir quel que soit le niveau d’expertise. 



 

 

© Crédit photo :  Photographie de Sélima Atallah, no 3.

 

 

H.M – Cette révélation presque quotidienne ou cette découverte de soi à travers et à partir des mots ont-elles réussi à guérir vos blessures et à calmer la fougue de vos ambitions ? 


 

S.A – En ce qui concerne la fougue, elle semble se nourrir de ce que j’écris car j’ai l’impression qu’elle devient de plus en plus forte, bien que je parvienne peut-être un peu mieux à la domestiquer, à l’incarner dans l’écriture et aussi, beaucoup dans la scène. Performer mes textes m’est essentiel et je pense que c’est un espace où être au contact de sa folie, de son feu et de ses blessures est bienvenu. Plutôt que de les laisser vous écraser, c’est un lieu où on les sublime, où la folie crée au lieu de détruire. Certaines plaies sont certainement moins à vif, mais mes failles sont la matière-même de mon écriture, et bien que je me connaisse peut-être un peu mieux grâce à mon écriture et mes performances je pense aussi qu’une grande partie de ce que je crée me dépasse et je ne comprendrai jamais parfaitement ce qui m’habite, bien qu’un des rêves de mon adolescence ait été de tout savoir de mes parts d’ombres et de lumières, mais je pense que c’est une utopie inatteignable. Je pense qu’on écrit surtout ce qu’on ne comprend pas et qu’on ne comprendra jamais de soi et du monde. 



 

H.M – La poésie audiovisuelle est votre genre de prédilection : le podcast, le soundcloud, les réseaux sociaux et c’est vous la douée de la poésie audiovisuelle. Vous préférez écrire vos poèmes ou les enregistrez directement avec votre voix ? 


 

S.A – Merci ! Je pense que des projets comme Pan 21 par exemple le font de manière bien plus ambitieuse que moi, et j’aimerais pousser cette pratique encore plus ! J’écris toujours mes poèmes en amont de leur enregistrement bien qu’il m’arrive de me laisser aller à des moments d’improvisation dont je ressens la pertinence. C’est vrai que l’oralité est essentielle à ma poésie, quand j’écris je lis mes poèmes à voix haute et c’est la qualité du rythme qui fait que je cesse d’écrire. Il me paraît donc naturel d’en rendre compte. Quant à la dimension visuelle, c’est une continuité de mon désir de rendre compte de mon univers et je profite des outils qui nous sont offerts pour y introduire de la poésie. Je ne veux pas d’une poésie cloîtrée dans sa tour d’ivoire, je la veux exigeante mais accessible au plus grand nombre et les réseaux sociaux sont donc un terrain nécessaire. Mais je ne m’y sens pas à l’aise en tant que seul lieu d’expression car on finit très vite par se laisser prendre par ses exigences algorithmiques et la création en souffre. Néanmoins, la projection est aussi quelque chose que j’expérimente aussi sur scène pour rendre compte du numérique qui est là partout autour de nous. 


 

H.M –  L’alerte blanche de vos cheveux est-elle la couleur de l’enfance ou de l’essence ? Ou plus c’est audacieux, mieux quand il s’agit d’être atypique ? 


 

S.A – J’aime beaucoup l’idée d’appeler ça “alerte blanche”. Ne faisant jamais les choses à moitié, j’ai voulu du contraste pour ma première teinture. Ça m’a obsédé à un moment, alors je l’ai fait, je ne sais pas trop pourquoi, probablement pour signaler de prime abord une forme d’étrangeté et préparer mon interlocuteur à ne pas me ranger dans une case trop lisse. Je ne sais pas trop en vérité, je laisse la porte ouverte à toutes les interprétations !


 

H.M – Quelle est votre idée phare pour définir votre propre vision poétique ? 

 

S.A – Tout le monde peut aspirer à quelque chose de plus si tant est qu’il s’y autorise, mais c’est un chemin difficile, une lutte perpétuelle contre les normes et contre soi-même. Ma poésie lutte pour défendre l’idée que l’injustice du monde, écrasante, ne doit pas nous faire renoncer à notre quête d’absolu. Il naît du rythme le plus pur que chacun.e porte en soi et c’est lui que j’imprime à mes textes. 



 

H.M – On entend dire souvent que la jeunesse est un continent qui ne cesse de s’éloigner de la vie politique et pourtant ce n’est pas du tout votre cas ?


 

S.A – Je pense qu’au contraire, l’état du monde et les injustices qu’il porte n’ont jamais autant concerné les jeunes. Leurs moyens de lutter ne sont peut-être pas les outils politiques traditionnels qui ont montré leurs faillites, qui déçoivent, dégoûtent et écrasent, mais les jeunes s’engagent par leurs vies alternatives, par leurs manifestations, par leurs initiatives de plus en plus éthiques et engagées pour créer un autre monde que le champ de ruine qui nous est offert. Je pense que l’urgence climatique et humanitaire à laquelle nous faisons face nous pénètre toustes, la jeunesse, désillusionnée, n’a d’autre choix que la révolte.  



 

H.M – Votre voix, votre énergie, votre corps et votre mémoire poétiques sont-ils plus vibrants sur les Terres de la Méditerranée ?


 

S.A – La mer Méditerranée me semble de plus en plus être la matrice de mes expériences. Avec le covid, j’ai eu moins l’occasion de la voir, et puis la pollution qui devient tangible avec des jours où le plastique est partout au milieu des algues l’a rendue plus précieuse, plus intime, comme les traversées malheureuses qui l’habitent tous les jours. Ce qui la menace me menace. Mon corps est réellement vivant à son contact et c’est lui qui crée mes mots et qui diffuse ma voix. Elle fait certainement résonner mon travail. 



 

H.M – ʺEt toujours nos corps ne nous appartiennent pasʺ, vous confirmez que vous êtes en état d’errance et de quête identitaire. C’est pour cette raison que vous écrivez ? 


 

S.A – Oui, certainement, l’écriture me permet de créer un lieu où je suis à ma place, là où ma francophonie pose problème dans la Tunisie qui m’a vue naître et où ma nationalité non-européenne limite la liberté de mon corps dans les espaces où je me sens plus adaptée. Alors, j’habite ma poésie et mes performances en créant un espace où je me sens libre au-delà des limites que le monde hypernormatif, bardé de frontières et de contrôles impose à mon corps et à beaucoup de corps minorisés. 



 

H.M – Sans peur et sans complexe, pour Sélima ATALLAH le danger viendra d’où ? 


 

S.A – Le danger vient de la division, du fait de ne pas se voir dans le visage de l’autre qui devient un moyen à chasser ou à exploiter plutôt qu’un être humain à accueillir dans la complexité de ses désirs. 



 

H.M – Quels sont les futurs projets de Sélima ATALLAH et vraiment ravie de vous avoir parmi nous ? 


 

S.A – Plusieurs recueils sont à paraître et je travaille à un projet de performance poétique rendant compte de l’errance d’un corps entre les lieux et les langues. Peut-être une traversée de la méditerranée, sûrement d’autres choses que je ne prépare pas encore et qui s’imposeront à moi au gré des rencontres et des circonstances. 

 

 

 

© Hanen Marouani, Sélima Atallah

 

______

 

 

Pour citer ces photographies & entretien inédits 

 

Hanen Marouani, « Portrait de Sélima Atallah  », Revue Orientales, « Les voyageuses & leurs voyages réels & fictifs », n°2, volume 1 & Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 « Les merveilleux féeriques féministe & au féminin », mis en ligne le 25 mai 2022. Url : 

http://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientales/no2/megalesia22/hm-selimaatallah

 

 

 

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REVUE ORIENTALES ET LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Megalesia Amour en poésie Muses et féminins en poésie O-no2 Poésie audiovisuelle
24 mai 2022 2 24 /05 /mai /2022 15:40

 

Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 | I. Le merveilleux féerique au féminin | Florilège | Astres & animaux 

 

 

 

 

 

 

Le bruit sourd de la Terre

 

 

 

 

​​​​

 

Martine L. Jacquot

 

 

 

Crédit photo : Fairy King and Queen 1910", Commons, domaine public. 

 

 

Des mots pour ne pas oublier 

inscrits sur une roche plate du torrent 

comme le font les Juifs en guise de fleurs

*

L'aurore ornée de rosée 

explose dans l'arôme du café 

Il est déjà midi

*

L’horizon s’enrobe dans un voilage bleuté

Des cascades invisibles se suspendent au ciel limpide

Ce n’était qu’une question d’instants

*

La lune sèche guette les perséides

comme une voile droite tendue dans la nuit

Le chien d’août résonne sur le fil du temps

*

Des brassées d’air se mélangent sous la voûte nocturne

dans un bruit feutré avant-coureur d’ouragan

La saison rêve encore d’aubes paisibles

*

Échevellement de la forêt dans un bruissement croissant

Les heures tardives soufflent sur la terre

Les roses se referment l’instant que passe la folie 

 *

Lumière oblique à travers les feuillages

Polyrythmie des grillons dans l’air stagnant

On dirait un soir de fête

*

Perdure le murmure continu

que seule la froidure viendra éteindre

Ce nid vide aura perdu ses repères

*

Dans le mauve de l’instant

tous les rideaux veulent se lever

La terre offre le sable de ses chemins

*

Opacité de l’air

Les trajets se confondent 

autour de la maison immobile

*

Crinière au vent entre le vert et le bleu

Des fils arachnéens luisent dans le contre-jour

Il est des lieux où le sol nous aime

*

Dans la maison soudain silencieuse

des jouets abandonnés

et des photos d’hier nous regardent pleurer

*

Rubans de brume couchés sur la rivière

au creux des méandres boisés

Tendresse du petit matin

*

Les arbres se noient dans le lac d’automne

calque à peine troublé d’une ride

Le monde est d’ambre et de givre

*

Les animaux gardent le fort

comme si la solitude n’existait pas

Au loin souffle la folie des hommes

*

Les continents ouverts comme une paume 

somnolent dans leur immensité vertigineuse

L’appel au voyage désire sonner à nouveau


 

 

© Martine L. Jacquot

 

 

 

***

 

Pour citer cet écopoème inédit

 

Martine L. Jacquot, « Le bruit sourd de la Terre », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 « Les merveilleux féeriques féministe & au féminin », mis en ligne le 24 mai 2022. Url :

http://www.pandesmuses.fr/megalesia22/mlj-lebruitsourd

 

 

 

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Bienvenue !

 

 

APPEL À POÈMES SUR LE THÈME « LIBERTÉ » (PROPOSÉ PAR LE PRINTEMPS DES POÈTES) DU 30 NOVEMBRE AU 31 JANVIER 2026.

L’association SIÉFÉGP vous propose de publier une sélection de vos écrits poétiques sur le thème « Liberté » proposé par le festival Le Printemps des Poètes. Pour ce faire, veuillez vérifier que vos poèmes (de 1 à 4) et/ou illustrations (de 1 à 4) respectent la ligne éditoriale de cette revue avant de nous adresser vos participations au plus tard le 31 janvier 2025 pour une publication livresque durant le printemps 2026 dans le cadre du festival Le Printemps des Poètes.

SIÉFÉGP, 27 novembre 2025

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