19 septembre 2023 2 19 /09 /septembre /2023 13:25

N°14 | Les conteuses en poésie | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages

 

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La France invente l’ostracisation culturelle

 

 

 

 

 

 

 

 

Mustapha Saha

 

Sociologue, poète & artiste

 

 

 

 

Crédit photo : Eugène Delacroix, "Portrait de femme au turban bleu”, peinture tombée dans le domaine public, capture d'écran d'une image libre de droits.

 

 

 

Paris. Lundi, 18 septembre 2023. 

 

 

Août  2023. Les étudiants maliens, burkinabais et nigériens ont reçu, le 30 août 2023, une notification du ministère français des Affaires étrangères annulant leur séjour en France. Messages individuels par courriel : « J’ai le regret de vous informer que nous annulons notre soutien pour votre séjour en France, toutes les prestations de Campus France sont annulées, billets d’avion, allocations et assurance santé. La France a suspendu son aide au développement à destination du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Cette décision concerne également les bourses de mobilité du gouvernement français, dont vous êtes bénéficiaire ». Se pratique ouvertement  l’ostracisation culturelle. Les intellectuels, les artistes, les étudiants, situation inédite, sont les victimes collatérales des conflits diplomatiques.

Une directive du ministère français de la Culture, relayée par les directions régionales de la culture, le mardi 12 septembre 2023, ordonne de « suspendre sans délai, et sans aucune exception, tous les projets de coopération menés  avec des institutions ou des ressortissants du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Tous les soutiens financiers doivent également être suspendus, y compris via des structures françaises, comme des associations par exemple. De la même manière, aucune invitation de tout ressortissant de ces pays ne doit être lancée. À compter de ce jour, la France ne délivre plus de visas pour les ressortissants de ces trois pays sans aucune exception ». Retour en force du refoulé colonial. 

 

 

Paris. Mercredi, 13 septembre 2023. Le Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles publie un communiqué de presse où il relève le ton menaçant du message gouvernemental. Le gouvernement français procède par injonction,  sommation, intimidation. « Nous recevons une instruction du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Un message au ton comminatoire. Ce message est totalement inédit par sa forme et sa tonalité, révélateur de ce que nous dénoncions déjà dans le travail collectif en faveur d’un plan sur la danse. Nous écrivions notamment devoir « veiller à ce que la construction d’une politique culturelle française à l’internationale, qu’il s’agisse de danse ou de tout autre art, soit revisitée à l’aune des artistes et de leurs démarches. Les logiques de rayonnement culturel au service d’enjeux diplomatiques aux antipodes des questions artistiques doivent être remises en cause ». Cette interdiction totale concernant trois pays traversés par des crises en effet très graves n’a évidemment aucun sens d’un point de vue artistique et constitue une erreur majeure d’un point de vue politique. C’est tout le contraire qu’il convient de faire. Cette politique de l’interdiction de la circulation des artistes et de leurs œuvres n’a jamais prévalu dans aucune autre crise internationale, des plus récentes aux plus anciennes ».

La France foule aux pieds les conventions internationales qu’elle a signées, notamment la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles signée à Paris le 20 octobre 2005 par la Conférence générale de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture qui proclame la diversité culturelle comme un patrimoine commun de l’humanité qui doit être célébré préservé dans la pleine réalisation des droits humains et des libertés fondamentales. La Convention reconnaît l’importance des savoirs traditionnels,  en particulier des systèmes de connaissance des peuples autochtones, comme sources de richesse immatérielle et matérielle, et leur contribution positive au développement durable. La diversité culturelle se nourrit d’échanges constants et se renforce par la libre circulation des idées. Les expressions culturelles ne s’épanouissent que dans la liberté de pensée, d’expression, d’information. Il est également utile de rappeler la Déclaration universelle sur la diversité culturelle du 2 novembre 2001 qui donne à ces principes un caractère inaliénable.

Insoutenable condition des francophones refoulés de la culture française. Le discours officiel use et abuse de la notion douteuse de décivilisation. La présence française dans ses anciennes colonies est considérée  comme un rempart indispensable contre les tentations de régression, d’arriération. Qu’on se souvienne du discours impudemment prononcé le 26 juillet 2007 en terre africaine par un président  français nostalgique des temps bénis de la colonisation.

​​​​​« L’Afrique a sa part de responsabilité. La colonisation n’est pas responsable des guerres intestines, des génocides, des dictatures, des fanatismes, des corruptions, des prévarications.  Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Jamais il ne s’élance vers l’avenir. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme africain reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout est écrit d’avance. Il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès ». Même discours du président actuel sur les banlieues : « J’ai parlé de décivilisation. Il faut donc s’atteler à reciviliser ». L’occidentalisme appelle barbarie tout ce qui échappe à son paradigme. Le technocratisme appelle désormais décivilisation tout ce qui s’oppose à ses modélisations. Dans tous les cas, le capitalisme ne peut exister que par sa fonction colonisatrice. Le néolibéralisme se replie sur la vieille rhétorique dévalorisatrice de l’insoumise altérité. La décivilisation se décline comme un constat de déclin, de décadence, exigeant un rétablissement de l’ordre, une policiarisation de la société.

La notion de décivilisation, forgée par l’anthropologue Robert Jaulin (1928-1996) dans son ouvrage La Décivilisation, politique et pratique de l’ethnocide, édition Complexe, 1974, revêt une signification antinomique de sa récupération politique. La décivilisation est définie à l’origine comme un génocide, une destruction méthodique d’une culture préexistante par la colonisation.

L’ethnocide fait écho au génocide et homicide. Le terme ethnocide est suggéré, en Mai 68, à Robert Jaulin par l’ethno-historien et géographe Jean Malaurie, explorateur de l’Arctique. Robert Jaulin fait d’abord usage de l’expression génocide culturel pour désigner la liquidation des cultures amérindiennes.

L’Occident colonisateur pense, depuis la Restauration, la civilisation au singulier, comme un modèle exclusif dont il détient le monopole, un moule unique dans lequel l’humanité dans son entier doit se couler. La décivilisation présuppose une idéologie de conquête. L’Occident est coupable, depuis l’envahissement des Amériques et d’autres contrées en Asie, en Océanie, en Afrique, de dévastations massives. D’où un paradoxe flagrant. Comment peut-on se prétendre une civilisation quand on détruit méthodiquement d’autres cultures, d’autres civilisations ?

La décivilisation, conçue par Robert Jaulin, permet de penser les effets délétères, pernicieux, de la domination occidentale. La décivilisation idéologisée par l’extrême droite, désorganisatrice de la quotidienneté des autres,  justifie les discriminations, les persécutions à l’encontre des cultures diversitaires. « Entendons  par là, aussi bien la destruction du type d'organisation des relations de résidence, que la destruction du type d'organisation des relations de consommation et de production. Lorsque nous ne sommes plus libres de dormir dans une grande maison collective, toute confortable, faite de feuilles, et que, au nom du progrès, il nous faut vivre dans une petite maison solitaire, faite de ciment, il y a destruction de toute la structure sociale associée à cette maison collective. On détruit une culture en s'attaquant à sa vie quotidienne, ce lieu de toute culture, autrement dit  à la communauté  génératrice de vie quotidienne » (Robert Jaulin). La décivilisation est, par conséquent, l’occidentalisation du monde, la standardisation des comportements, l’uniformisation des modes de vie. La décivilisation est un crime occidental contre les sociétés non-occidentales.

L’anthropologue Pierre Clastres (1934-1977), auteur du livre La Société contre l‘Etat, éditions de Minuit, 1974, se pose la question : Pourquoi l’ethnocentrisme occidental est-il devenu ethnocidaire ? Les cultures ethnocidaires sont des sociétés étatiques. La machine étatique est intrinsèquement expansionniste et ethnocidaire, y compris endogènement. Les différences disparaissent devant la puissance étatique. Les cultures traditionnelles sont traquées. Le français s’impose dans toutes les provinces comme langue maternelle. Les vies villageoises sont ravalées au rang de folklores à usage touristique. S’anéantissent les terroirs, les localités aux multiples visages. (Voir Eugen Weber (1925-2017), La Fin des terroirs, la modernisation de la France rurale 1870-1914, traduction française éditions Fayard, 1983). L’espace capitaliste occidental, son régime de production économique, est un espace illimité, sans lieux, un espace infini de la fuite en avant permanente. Le capitalisme est la puissance décivilisatrice par excellence. La décivilisation est un long processus de dissolution des sociétés traditionnelles. Pour le sociologue Norbert Elias (1897-1990), la civilisation occidentale, c’est la transformation du guerrier intrépide en  courtisan raffiné (Norbert Elias, La Civilisation des moeurs et La dynamique de l’Occident, traductions françaises éditions Flammarion, 1973 et 1875).

Aberrante actualité. Le président français comprend-il la portée historique, anthropologique, sociologique, philosophique du mot décivilisation qu’il emploie à l’emporte pièce ? Probablement pas. Il l’utilise, de toute évidence, dans l’acception  primaire, rudimentaire, prosaïque de perte de civilisation pour cibler les sauvages, les barbares,  les incivilisés. L’ancien ministre socialiste de l’Intérieur avait exhumé le vieux vocable sauvageon. La gouvernance française à la dérive se projette dans l’histoire à rebours. « Entre colonisateur et colonisé, il n’y a de place que pour l’intimidation, la répression, le mépris, la morgue, la suffisance, la muflerie. J’entends la tempête. On me parle de progrès, de niveaux de vie élevés. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, de terres confisquées, de magnificences artistiques anéanties » (Aimé Césaire, « Discours sur le colonialisme », éditions Réclame, 1950, réédition Présence Africaine, 1955). Foin des dénominations dulcifiantes comme néocolonialisme. Le colonialisme, affublé des habits neufs du mondialisme, n’a jamais cessé. Les africains sont toujours disqualifiés  comme populations attardées. Les immigrés, parqués dans des cités d’exclusion, se traitent comme des colonisés de l’intérieur. Le langage colonial se déculpabilise, s’actualise, se banalise. La décivilisation devient synonyme d’ensauvagement. Des pans entiers de la population subissent quotidiennement les violences symboliques, les intimidations discursives, les dramatisations médiatiques. Les villes s’assourdissent, jour et nuit,  de sirènes hurlantes. Les peurs s’entretiennent comme des soupapes préventives. La société française sombre dans la psychose collective.

 

© Mustapha Saha

 

Bio express. Mustapha Saha,  sociologue, écrivain, artiste peintre,  cofondateur du Mouvement du 22 Mars et figure nanterroise de Mai 68.  Sociologue-conseiller au Palais de l’Elysée pendant la présidence de François Hollande. Livres récents : Haïm Zafrani Penseur de la diversité (éditions Hémisphères/éditions Maisonneuve & Larose, Paris), « Le Calligraphe des sables » (éditions Orion, Casablanca).

 

 

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Pour citer ce texte inédit

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Mustapha Saha, « La France invente L’ostracisation culturelle », Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 14 | ÉTÉ  2023 « Les conteuses en poésie », volume 1, mis en ligne le 19 septembre 2023. URL :

http://www.pandesmuses.fr/no14/ms-ostracisationculturelle

 

 

 

 

Mise en page par David

 

 

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LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Numéro 14 S'indigner - soutenir - etc. O-no3
8 septembre 2023 5 08 /09 /septembre /2023 15:36

N°14 | Les conteuses en poésie | Entretiens poétiques, artistiques & féministes & REVUE ORIENTALES (O) | N° 3 | Entretiens

 

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Hala MOHAMMAD : « Avant d’être cinéaste,

 

 

je suis d’abord une poète. »

 

 

 

 

 

 

Propos recueillis par

 

Hanen Marouani

 

 

Entrevue avec

 

Hala Mohammad

 

 

 

​​​​​​© Crédit photo : Portrait photographique de la poète Hala MOHAMMAD.

Biographie

 

Hala MOHAMMAD

Poète syrienne

 

Est née à Lattaquié, sur la côte syrienne. Après avoir effectué des études de cinéma en France, elle a travaillé dans le milieu du cinéma syrien. Elle a réalisé plusieurs courts métrages, des documentaires sur le thème de la littérature en prison et a été assistante réalisatrice sur deux longs métrages, et costumière sur différents longs métrages, tous tournés en Syrie, tandis que ses recueils paraissaient au Liban. Connue dans le monde littéraire arabe, elle contribue régulièrement à divers journaux et a été traduite dans de nombreuses langues (anglais, français, allemand, suédois ou encore turc).

Elle a publié huit recueils de poésie en arabe. Le premier L’âme n’a pas de mémoire a été publié à Damas en 1993 par le Département de publication dirigé à l’époque par le philosophe syrien Antoun Al Makdidi. Le deuxième Sur ce Blanc Fade a été publié à Amman en 1998 par l’Institut arabe de publications. Elle a publié quatre recueils à Beyrouth aux éditions Riad El- Ryyes Books dont le recueil Ce peu de vie en 2001.

À la fin de 2011, menacée d’arrestation par le régime syrien de dictature, elle a pris la route de l’exil comme des millions de syriennes et de syriens. Elle vit aujourd’hui en France, où elle a publié deux recueils Prête-moi une fenêtre (2018) qui paraîtra aussi au Danemark le 27 octobre 2023 aux éditions Screaming Books Foundation et Les hirondelles se sont envolées avant nous (2021) en français aux éditions Bruno Doucey, les deux livres sont déjà parus en arabe aux éditions Alutawassit-Milano.

Entre 2005 et 2006, elle a réalisé plusieurs documentaires sur le thème de la littérature des prisons, des films qui dénoncent l’emprisonnement des artistes et des intellectuels pendant la période de la présidence d’El-Assad père. Parmi lesquels Lorsque le Quassion est fatigué sur le poète syrien Mohammed Al Maghouth, Voyage dans la mémoire et Pour un morceau de gâteau.

À son arrivée en France, elle a cocréé l’association NORIAS d’échanges interculturels et a dirigé le ciné-club syrien à Paris pendant quatre ans d’avril 2014 à mai 2016. Ensuite, du début 2014 à la fin de 2015, elle a eu carte blanche pour animer des soirées poétiques à l’Institut des Cultures d’Islam ICI à Paris. Elle est actuellement dès l’année 2023 parmi l’équipe des poètes présentateurs et animateurs du festival de Sète – France.

 

​​​​​​© Crédit photo : Couvertures des recueils de poésies les plus récents de la poète Hala MOHAMMAD « Prête-moi une fenêtre » & « Les hirondelles se sont envolées avant nous ».

 

Bibliographie

Poésie 

L’âme n’a pas de mémoire 

Sur ce Blanc Fade 

Ce peu de vie 

Cette peur 

Comme si je frappais à ma porte 

Le papillon a dit 

Prête -moi une fenêtre

Les hirondelles se sont envolées avant nous.

Filmographie

Voyage dans le mémoire

Lorsque le Quassion est fatigué

Pour un morceau de gâteau 

Nous en avons autant !

Un film a été fait sur Hala Mohammad en 2012 pour the Arab Spring poets. Un Opéra a été mis en scène par la réalisatrice Allemande d’Opéra Verena Stopper sur le l4ème exil de l’Égypte de Händel, dans lequel le récit d’un exil moderne, celui des syriens en 2011, a été évoqué à travers la poésie de Hala Mohammad.

Entrevue

« Hala MOHAMMAD : « Avant d’être ci​néaste, je suis d’abord une poète. »

Hanen MAROUANI – Pourriez-vous nous partager votre parcours en tant que poète ? Évoquez comment vous avez écrit votre tout premier poème, s’il vous plaît.

Hala MOHAMMAD – Mon premier poème est une ode à la beauté des herbes et aux brises légères d’air, des éléments naturels qui avaient le pouvoir de réveiller en moi des émotions profondes, tout comme la nature elle-même qui semble exprimer, à son tour, ses propres sentiments. J’ai toujours vu les émotions comme les fragrances de l’âme, parfois empreintes de joie, parfois chargées de douleur.

C’est dans ces moments de silence, entre la joie et la tristesse, entre les mots et les respirations, que j’ai découvert ma voie vers la poésie. Mon lien avec les autres est indissociable de mon parcours poétique. C’est la connexion entre le « moi » et les autres qui m’a poussée à explorer les rives de la poésie tout en étant profondément influencée par le rôle significatif des chansons dans la vie quotidienne, particulièrement en Orient et en Syrie. Toute cette atmosphère a vraiment influencé et a façonné mon amour pour les mots. Ce qui a vraiment nourri et alimenté mon imagination, ce sont les nuances qui composent une chanson et les infimes écarts entre la voix et sa réception, entre la voix de ma mère qui semblait s’étendre jusqu’à toucher la lune et l’horizon, créant ainsi un lien profond entre l’art de la musique et ma propre créativité poétique. C’est cet émerveillement pour la magie de la musique et de la voix qui m’a inspirée et qui a fait naître en moi l’irrésistible désir d’écrire de la poésie.

 

Hala Mohammad, qu’est-ce qui vous inspire le plus dans votre travail créatif ?

H.M – Mon parcours poétique tire son inspiration de sources diverses, chacune jouant un rôle essentiel dans ma passion pour l’art de la poésie. La nature, avec ses splendeurs et ses mystères, a été l’une de mes premières muses. J’ai ressenti une connexion profonde avec elle, une harmonie entre mes émotions intérieures et les phénomènes naturels qui m’entouraient. La voix de ma mère, empreinte de mélodies arabes envoûtantes, a également été une source d’inspiration inestimable. Ces chansons arabes ont bercé mon enfance et ont tissé un lien indéfectible entre la musique, la langue et mes émotions.

Puis, il y a cette fascination pour la notion de distance, une magie qui opère entre le « moi » et les autres. Cette distance, qu’elle soit physique ou émotionnelle, m’intrigue profondément et m’attire vers le monde de la poésie.

Mon père, maître de la langue arabe, a fait de l’amour pour la poésie une part essentielle de notre quotidien familial. Ses enseignements et son influence ont marqué mon parcours, m’imprégnant d’un amour durable pour les mots et pour les vers.

Mon enfance a été marquée par des moments empreints de courage, de beauté, de nostalgie et d’attente. Ces expériences ont laissé une empreinte indélébile dans ma mémoire, formant une partie précieuse de ma sensibilité artistique. La mémoire collective qui imprègne notre être, a indéniablement contribué à faire émerger une sensibilité distincte dans mes écrits et mes réalisations cinématographiques.

 

Avez-vous envisagé d’intégrer votre poésie dans la création de vos films documentaires ?

H.M – Non. À mon avis, le retour le plus gratifiant que je puisse recevoir est lorsque l’un de mes films est qualifié de cinéma poétique ou de poésie cinématographique.

 

De votre premier film à votre dernier poème, vous avez constamment mis en lumière les relations complexes entre la liberté et la condition féminine, entre le passé et l’avenir, entre l’exil et la patrie. Pourquoi cette récurrence de thèmes ?

H.M – J’éprouve une profonde affection pour autrui, la liberté et la beauté, car ils enrichissent notre humanité d’une beauté à la fois intérieure, symbolique et énigmatique. Cette beauté, parfois difficile à définir ou à saisir, pourrait bien être le reflet de la justice. La liberté est comparable à une respiration essentielle qui éclaire nos vies. Elle nous permet de regarder l’autre à travers notre propre prisme, de percevoir le monde de notre propre regard.

La justice, bien qu’universelle, possède une dimension féminine, ancrée profondément dans l’histoire en tant qu’élément étroitement lié à l’amour. Cette caractéristique transcende les genres pour devenir un attribut intéressant à la femme.

J’ai vu le jour et vécu dans la splendide Syrie. Cependant, les cinquante années de dictature qui ont régné, ont étouffé la diversité des genres, opprimé la liberté et érodé l’égalité, afin de préserver un pouvoir unique et immuable. Cette dictature s’est allée aux extrémistes pour museler toute forme de liberté. C’est pourquoi, pour moi, la féminité symbolise la main de la justice, toujours tendue pour instaurer l’égalité et restaurer la liberté. Je suis fière de mon peuple qui a pris en main son histoire et qui a osé dire « non » à la dictature. La liberté a toujours été une nécessité, une urgence et jamais un luxe. Sinon, l’oxygène serait un luxe, tout comme la lune…et l’amour.

 

Quelle a été la motivation derrière votre transition vers la poésie après une carrière prolifique dans le cinéma ?

H.M – Avant d’être cinéaste, je suis d’abord une poète. J’ai entrepris des études en cinéma à Paris 8 en France, dans l’espoir de découvrir la poésie que les mots seuls ne parvenaient pas à exprimer. À mes yeux, toute forme d’art porte en elle une dimension poétique.

 

Avez-vous intentionnellement cherché à refléter une similitude entre votre approche cinématographique de la souffrance liée aux frontières et votre écriture sur ce même thème ?

H.M Oui, je demeure la même personne, utilisant ma voix pour narrer mon propre récit. Ces moyens d’expression, je les ai hérités de ma langue et de ma culture arabes, avec leur richesse et leurs vastes horizons imaginaires. Les frontières que je questionne ne se limitent pas à la vie et la mort, mais englobent notre existence, coincée entre les rives de ces deux réalités, qui parfois restreignent notre créativité et notre imagination.

Cependant, la frontière qui m’importe le plus est de nature politique. Elle incarne l’injustice, l’inhumanité, les conflits, la haine, le racisme, ainsi que toutes les souffrances endurées par l’humanité à cause des dictatures et du système libéral sauvage qui accentue la pauvreté et creuse le fossé social. Cette frontière est le résultat de la culture de barbarie et du règne de la famille Assad, qui s’est maintenue au pouvoir pendant plus de 50 ans avec le soutien des forces internationales. À mes yeux, il s’agit d’une des frontières les plus cruelles qui soit.

Pourtant, je crois que les distances ne sont pas seulement des obstacles, mais aussi des sources de désir qui nous poussent à aller à la rencontre des autres, à plonger au plus profond de nous-mêmes, et ce, grâce à la magie de la poésie.

 

Pouvez-vous nous partagez vos poèmes préférés parmi ceux qui ont été traduits de l’arabe vers le français dans vos recueils édités par Bruno Doucey, à savoir, « Les hirondelles se sont envolées avant nous » et « Prête-moi une fenêtre » ? Pourquoi ces poèmes en particulier ont-ils une signification spéciale pour vous ?

H.M – Je crois profondément que la signification de chaque poème est unique pour chaque lecteur, car elle est influencée par leurs expériences personnelles, leurs émotions et leurs perspectives uniques. Dans mes recueils, je m’efforce de créer une toile d’émotions et d’imaginaire qui permet à chaque lecteur de trouver sa propre vérité et sa propre compréhension. Ainsi, mes poèmes forment un ensemble cohérent, mais chaque lecture offre une exploration nouvelle et enrichissante, révélant des détails et des émotions qui touchent le cœur de chacun de manière unique.

 

Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a motivé à choisir Bruno Doucey, l’éditeur français, pour la publication de vos poèmes ?

H.M – En tant que poète, c’est un véritable bonheur que de voir des œuvres publiées par la maison d’édition Bruno Doucey. Cette maison d’édition, au fil du temps, ne se contente pas d’être une simple adresse publique, elle devient une adresse personnelle, un lieu où l’âme poétique peut s’exprimer en toute liberté. Ma rencontre avec mon éditeur s’est produite lors du Marché de la Poésie en 2015, puis au magnifique festival de poésie de Sète en 2016, sous la direction éclairée de Maithé Vallés-Bled.

L’une de mes poésies, extraite du recueil publié en arabe intitulé « Le papillon a dit » en 2013, a été sélectionnée pour figurer dans l’anthologie du festival de Sète. Cette anthologie a été publiée par la personne qui allait devenir, par la suite, mon éditeur attitré. En 2018, mon tout premier recueil, « Prête-moi une fenêtre », a vu le jour, suivi en 2021 par « Les hirondelles se sont envolées avant nous ». Au fil de ces années, une amitié s’est tissée entre moi et Bruno Doucey, ainsi qu’avec toute l’équipe de cette maison d’édition.

 

Pouvez-vous partager avec nous votre expérience de collaboration avec le traducteur de vos deux recueils ?

H.M – J’ai résolument choisi Antoine Jockey, un traducteur émérite, pour donner vie à mes poèmes en français. Sa réputation est solidement établie, ayant déjà brillamment traduit maints poètes arabes que j’admire profondément. Ce qui m’enthousiasme tout particulièrement dans sa démarche, c’est la façon dont il édifie le poème dans la langue de Molière. Il réalise une véritable réécriture qui préserve, voire embrasse, le rythme profond de l’original, ou du moins s’en rapproche sensiblement.

Cette expérience m’a permis de prendre pleinement conscience de l’importance cruciale de la traduction dans nos vies. Le métier de traducteur est véritablement noble, car il construit des passerelles entre les cultures et les langues, contribuant ainsi à un enrichissement mutuel inestimable. 

 

Avez-vous eu l’occasion de collaborer avec des auteurs d’autres nationalités pour co-écrire des poèmes ou des textes ?

H.M – Non.

Quels effets ou impressions aimeriez-vous susciter chez vos lecteurs grâce à votre style d’écriture ?

H.M Bien sûr, je désire ardemment que ma poésie suscite de l'amour ou qu'elle permette au lecteur de saisir pleinement la nature de la poésie. Les rencontres poétiques jouent un rôle vital dans le tissage de liens et la facilitation de la communication entre diverses cultures. Elles revêtent une importance cruciale en tant qu'initiative. Le poète les recherche pour éclaircir ses doutes, valider ou réfuter ses hypothèses, ainsi que pour confirmer ou réfuter ses vérités.

 

Pourquoi pensez-vous qu’il soit particulièrement important de vivre de manière poétique, surtout dans le contexte actuel ?

H.M – La poésie représente l’essence de la vie elle-même. Face à la violence, aux conflits et à la montée de la barbarie, la poésie persiste comme l’âme immuable de notre existence quotidienne à travers les âges. Elle incarne une force à la fois juste et douce, peut-être même la déesse intemporelle de tous les temps. 

 

En quelques mots, quelle est la signification de la Syrie pour vous ? 

H.M La Syrie, c’est mon pays plongé dans une tragédie, victime d’une trahison internationale en faveur de la dictature. C’est la terre des poètes, des maisons chaleureuses et familiales, baignée de soleil, le berceau de la culture et de la lune. C’est l’olivier, symbole de paix et d’abondance. La Syrie incarne l’union entre le soleil et la lune, le lieu où l’amour de ma mère a pris racine. Elle symbolise le courage d’un peuple désarmé et l’art de vivre dans l’adversité. 

 

Et la France ?

H.M – La France incarne une terre riche en civilisation, culture et histoire, tout en étant une terre accueillante. C’est le pays qui allie harmonieusement les lumières et les ombres, créant ainsi une palette de nuances inégalée. Pour moi, c’est le berceau du sourire et des éclats de rire de ma petite fille, une terre où la vie s’épanouit pleinement.

 

À la fin, que diriez-vous à ceux qui souhaitent se lancer dans l’écriture des textes poétiques ?

H.M – La poésie mérite de s’engager dans cette aventure et de s’épanouir au sein de ce rêve. Elle est omniprésente, à portée de tous, accessible comme contempler la lune à travers sa fenêtre. Elle évoque à la fois la douleur et la félicité, une alchimie où ces deux sentiments se mêlent harmonieusement. C’est cette magie qui insuffle le courage de dépasser les frontières, de repousser les limites, et d’explorer des horizons inconnus. 

 

© Ces propos ont été recueillis par Hanen Marouani en septembre 2023.

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Pour citer cet entretien illustré & inédit

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​Hanen Marouani, « Hala MOHAMMAD : “Avant d’être cinéaste, je suis d’abord une poète.” », Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 14 | ÉTÉ  2023 « Les conteuses en poésie », volume 1 & Revue Orientales, « Les conteuses orientales & orientalistes », n°3, volume 1, mis en ligne le 8 septembre 2023. URL : 

http://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientales/no3/no14/hmarouani-entrevueavechalamohammad

 

 

 

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Interview de la rentrée poétique avec

 

 

Rachida BELKACEM

 

 

 

 

 

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Propos recueillis en août 2023 par

 

Hanen Marouani

 

 

 

Entrevue avec

 

 

Rachida Belkacem

 

 

 

 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée par la peintresse Ilham Laraki Omari du recueil de poésies de Rachida Belkacem « Phronésis ».

 

 

RENTRÉE POÉTIQUE

 

 

​​​​​​Rachida BELKACEM : « La poésie m’a permis de partager ma vulnérabilité et mes questionnements afin de transmettre cela comme une force et une puissance. »

 

 

 

© Crédit photo :  Portrait photographique de Rachida BELKACEM.

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BIOBIBLIOGRAPHIE

 

 

Rachida BELKACEM est née en Hauts-de France, résidente en Île-de-France, diplômée en santé au travail à l’université Paris-Est Créteil, investie depuis quelques années dans le monde de la culture en France et au Maroc. Ancienne chroniqueuse radio, a été décorée des Hauts insignes de Divine Académie à Paris en 2018 et en 2021 du titre de Grand ambassadeur de la culture et des arts pour son investissement dans le domaine de la culture internationale. En 2020, elle est membre de jury du prix littéraire « D’ailleurs et d’ici, à sa création par Marc Cheb Sun. Elle publie son roman « La révolte des secrets » en janvier 2020 et collabore à l’ouvrage « Maroc de quoi avons-nous peur » sous la direction Abdelhak Najib et Noureddine Bousefiha aux Éditions Orion. Également, elle est choisie et figure dans le livre d’art « Le temps des femmes libres » par Abdelhak Najib pour figurer auprès de 150 femmes engagées et inspirantes au Maroc et dans la diaspora. De plus, en 2021, elle publie en France un recueil de poésie « Phronésis » disponible sur le site Mindset, Amazon, Fnac et toutes les librairies en France depuis juillet 2021(illustrations par l’artiste peintre Ilham Laraki Omari). En janvier 2022, elle a participé à un événement international de la littérature: un festival de lettres où la vie rencontre la littérature : « Panorama International Literature Festival 2022 » et a représenté la France. Elle participe également à l’événement Paris-France, placée sous le thème « Maroc, terre de cultures et des arts » à la Fondation Maison du Maroc-FMDM en qualité d’auteure et conférencière en mars 2023. En outre, elle a participé à plusieurs séances de dédicaces avec lectures et intervient à de nombreuses conférences en France et à l’étranger. D’autres collaborations inattendues sont en cours comme avec Francesco Zarzana réalisateur italien pour l’écriture d’un court-métrage sur les femmes et le silence. Et actuellement, elle est Présidente du Prix littéraire René Depestre en 2023, une manière de rendre hommage à l'immense écrivain dont l'œuvre reste une source de lumière et d'engagements par les Éditions Milot et l'association ADVENTUS NOVA. 

 

 

 

© Crédit photo : Première de couverture illustrée du roman de Rachida Belkacem « La révolte des secrets ».

 

 

 

Entrevue

 

 

H.M – Au début de notre échange, pourriez-vous nous parler de votre parcours en tant que poétesse franco-marocaine ? Pourquoi avez-choisi la poésie comme genre et les regrets et les secrets d'une déception amoureuse comme thématique majeure de votre recueil « PHRONÉSIS » ?

 

R.B – Tout d’abord merci pour l’invitation. Dans mon parcours les éléments qui ont défini ma vie se sont déroulés principalement dans mon enfance, mon attrait pour la lecture par exemple. Les livres sont toujours à mes côtés depuis toute petite. La poésie m’a permis de partager ma vulnérabilité et mes questionnements afin de transmettre cela comme une force et une puissance. Les thématiques que j’aborde ne parlent jamais de déception amoureuse mais de sujets en relation directe avec le réel des femmes et des hommes parlant de quotidien dans une société où se jouent des enjeux essentiels. Il s’agit aussi d’écrits comme des mantras lumineux permettant une autre vision de notre réalité : apporter un autre regard sur l’existence et ses épreuves. Dans un parcours de vie nous sommes tous confrontés à la maladie, au handicap et à la perte. Alors que peut faire la poésie face à ces événements ? De mon point de vue la poésie donne un sens aux émotions qui nous traversent afin de s’approcher d’un espace de vie plus grand que nous. C’est toujours à travers la littérature au sens noble que l’être humain chemine.

Des écrits sont comme des pauses qui nous éclairent sur la relation de l’être humain face à lui-même.

 

 

H.M – Comment commenteriez-vous le choix du titre « PHRONÉSIS » et comment décririez-vous votre style d'écriture et la façon dont il sert à exprimer ces émotions jugées souvent par complexes ?

 

R.B – Dès le départ, j’ai eu envie d’un titre incluant prudence et sagesse comme un recueil porteur d’espoir et de chaleur humaine. La poésie nous permet une liberté d’écriture, on y retrouve une forme d’authenticité à la fois profonde et légère.

 

 

H.M – Quelles sont les expériences personnelles ou les influences qui ont façonné votre intérêt pour ces thèmes ?

 

R.B – Mon parcours professionnel essentiellement où j’ai le privilège lors de mes consultations en santé au travail d’accompagner l’être humain dans son intimité afin de l’aider à traverser une épreuve.

 

 

H.M – Votre recueil offre un espace pour la catharsis et la guérison émotionnelle. Est-ce un aspect que vous cherchez en constance ou bien il s'impose de la manière la plus spontanée et naturelle dans votre ouvrage ?

 

R.B – Étrangement, je n’ai remarqué que tardivement que le fil conducteur de mes écrits était le dépassement de soi afin d’arriver à un apaisement émotionnel : accueillir ses émotions est à mon sens le premier pas vers la guérison.

 

 

© Crédits photos : Les affiches officielles du Prix littéraire René Depestre 2023, présidé par Rachida Belkacem.

 

 

 

H.M – Dans votre travail de création, comment naviguez-vous entre la nécessité de raconter des histoires personnelles véridiques et les obsessions d'un Nouveau Monde qui vous habitent ?

 

 

R.B – Il s’agit surtout de placer l’amour sous toutes ses formes au centre de nos vies comme une énergie permettant le mouvement et la connaissance de soi. Celle-ci nous engage toujours au dépassement et à nous connecter à notre pensée comme un allié à sa propre liberté.

 

 

H.M – Comment la dualité de vos origines franco-marocaine influence-t-elle votre poésie et vos perspectives dans la vie ?

 

R.B – Il n’y a point de dualité, à mon sens rien n’est plus riche que la complémentarité permettant de donner une amplitude plus grande à ma personnalité : être franco-marocaine est un privilège que je savoure à chaque instant.

 

 

H.M – Le rôle de la poésie dans la société peut être multiple et varié. Comment percevez-vous votre rôle en tant que poétesse engagée ?

 

R.B – La poésie me permet une interaction directe avec l’humain en m’ouvrant d’autres champs d’explorations pour apprendre à construire autrement et permettre, je l’espère, une amorce à une pensée différente pouvant impacter certaines perceptions et actions des lecteurs. J’ai pensé à utiliser d’autres supports comme le podcast que j’ai expérimenté avec l’incontournable Virginie Lamien ou les Lives Instagram avec des femmes puissantes comme Julie Dénès et Patricia Blondiaux. D’ailleurs ma maison d’éditions a permis cela par l’enregistrement de mon livre en audio dans un studio parisien (ADDICTIVE studio).

 

 

H.M – Il nous serait très utile que vous nous expliquiez le processus de création d'un poème ou d'un recueil ?

 

R.B – La création reste toujours un mystère, bien évidemment il y a quelques outils méthodologiques… Cependant la poésie ou le récit poétique a cette force de créer du lien et de conserver une forme de liberté précieuse.

 

 

H.M – Votre poésie est souvent appréciée pour sa capacité à créer une connexion émotionnelle avec les lecteurs. Comment parvenez-vous à susciter de telles réactions à travers vos mots et comment gérez-vous la réception de votre poésie par le public ?

 

R.B – Mes écrits parlent de l’intime de manière simple, elle trouve rapidement son public car elle fait écho au quotidien de tout un chacun.

 

H.M – La souffrance des femmes et les déceptions amoureuses sont des sujets qui touchent un large public. Comment espérez-vous que vos poèmes puissent aider les lecteurs à comprendre et à réagir à ces réalités ?

 

R.B – Je reste sensible et vigilante à la souffrance des femmes afin de les accompagner et de les soutenir sur des événements parfois tragiques avec des mots qui, je l’espère, donnent une perspective d’espoir. Le discours sur les femmes reste aujourd’hui un territoire avec des enjeux majeurs. Pour ma part mon intention est plus l’échange direct dans l’intime que sur un terrain socio-politique.

 

 

H.M – Quelle est votre réaction face aux différentes interprétations de vos poèmes par les lecteurs ?

 

R.B – Je suis toujours agréablement surprise sur les retours car mon recueil a voyagé et a été lu dans des lieux insolites comme une église, je trouve cela touchant de voir la manière dont le lecteur s’approprie les mots.

 

 

H.M– Parlez-nous aussi de vos futurs projets. Comment envisagez-vous l'évolution de votre travail littéraire à l'avenir ?Avez-vous l'intention de continuer à explorer ces thèmes féministes ou avez-vous d'autres sujets que vous aimeriez explorer ?

 

R.B – Je reste sur des thématiques humanistes et évidemment avec un attrait pour la femme et son lien au monde. Il n’y a aucune revendication dans mes écrits en revanche une envie de créer des ponts et d’ouvrir des fenêtres. J’ai le privilège d’être la Présidente du Prix René Depestre en 2023, une initiative portée par l’association ADVENTUS NOVA en partenariat avec les Éditions Milot-Paris, une manière de rendre hommage à ce grand écrivain dont l’œuvre reste une source de lumière et d’engagements. C’est un engagement avec une dimension internationale qui m’honore.

 

 

© Crédit photo : Le visuel officiel du Salon du Livre de Soissons les 7 & 8 octobre 2023.

 

 

H.M – En tant que poétesse, l'importance du réseau et de la visibilité peut jouer un rôle significatif dans la promotion du texte ou de la personne ? Pouvez-vous nous parler de votre expérience et de comment ces éléments ont pu influencer votre parcours poétique ?

 

R.B – La visibilité est une notion à réfléchir mais en ce qui me concerne, elle est en opposition avec le fait d’écrire qui reste un acte solitaire. J’essaie de m’affranchir de cela car j’aurais l’impression que cela dénature mon lien avec l’écriture.

 

 

H.M – Pour conclure, quel conseil donneriez-vous aux jeunes poètes qui aspirent à aborder des sujets aussi personnels, profonds, délicats et touchants dans leur propre écriture ?

 

R.B – Oser toujours et encore car la notion de partage reste centrale dans l’écriture.

 

 

© ​Hanen Marouani & Rachida Belkacem

 

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Pour citer cet entretien illustré & inédit

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​Hanen Marouani, « Interview de la rentrée poétique avec Rachida BELKACEM », Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 14 | ÉTÉ  2023 « Les conteuses en poésie », volume 1 & Revue Orientales, « Les conteuses orientales & orientalistes », n°3, volume 1, mis en ligne le 6 septembre 2023. URL : 

http://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientales/no3/no14/hmarouani-entrevuederachidabelkacem

 

 

 

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28 août 2023 1 28 /08 /août /2023 10:00

N°14 | Les conteuses en poésie | Critique & réception / Astres & animaux | Revue culturelle d'Orient & d'Afrique & REVUE ORIENTALES (O​​) | N° 3 | Dossier | Critiques poétiques & artistiques

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Un vent mémoriel conté

 

 

 

 

 

 

 

Claire Tastet

 

Professeure agrégée de Lettres Modernes

 

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Crédit photo : Rajasekharan, Running horse, peinture à l'huile, capture d'écran d'image de Commons par LPpdm.

 

 

 

Des chevaux et du vent est un beau roman paru aux éditions Picquier en 2023. Écrit en 2015 par Akiko Kawasaki, il a été traduit en français par Patrick Honnoré et Yukari Maeda. L'autrice y raconte le lien qui unit une famille (sur six générations) aux chevaux de l'île d'Hokkaidô, le Hokkaido washu.

 

À travers l'histoire de cette famille, qui s’étend de l’ère Meiji à nos jours, c'est l'histoire de l'élevage puis du réensauvagement des ces chevaux qui nous est ici contée.  De l'aïeul mystérieusement né du sang d'un cheval, de ses enfants devenus éleveurs aux générations suivantes s'étant détournées du métier, pour enfin aboutir à une jeune étudiante à la recherche du dernier cheval endémique de l'île d'Hanajima : tout semble former un cycle qui amène les lecteur·rices à penser le lien qui nous unit au vivant.  


 

Que devons-nous aux animaux ?  Tout ou presque. Comment rembourser cette dette à l’origine même de la famille dont il est question ?  Tel est le refrain que l'aïeul éleveur  apprend à sa petite fille : « Nous devons notre vie aux chevaux.  Il faut bien la rembourser, cette dette… Il faut bien la rembourser… »

 

C’était comme une incantation, que Kazuko prit pour elle tout en enfilant une double paire de gants de laine et en doublant également ses chaussettes. Puis, elle se précipita hors de la maison, passa à l’écurie prendre une lampe et une corde, et s’engagea dans le chemin qui menait au pâturage. » (p. 116)

 

Cette transmission du grand-père à l’enfant est à prendre au pied de la lettre : sa mère ensevelie sous la neige avec son cheval lors d’une tempête dut la vie à Ao qui la réchauffa de son corps et la nourrit grâce à sa chair, tailladée dans le vif, après que celle-ci ait donné ses propres cheveux à brouter au cheval : « Miné sentit un air froid sur sa nuque. Il n’y avait aucun vent à l’intérieur de la congère, mais la perte de ses cheveux longs et abondants lui faisait ressentir l’air froid avec plus d’acuité. 

Elle se serra contre le cheval, au creux de son épaule et de son ventre. […] Ils se nourrissaient l’un de l’autre, maintenant, l’humaine et le cheval, et ils iraient ainsi vers la mort sans que personne n’en sache rien. » (p.63)

 Et si le réensauvagement accidentel des chevaux bloqués sur l'île d'Hanajima, vécue comme une catastrophe économique pour la famille, qui se trouve démunie, était justement le moyen de rembourser la dette ? Fusion, coopération dans la domination, séparation, coexistence : telle semble être l'évolution qui nous est racontée.  

 

La romancière mélange avec brio les registres dans cette grande saga familiale. En effet, on suit l’évolution de la société japonaise aux prises avec les conditions climatiques, économiques et environnementales dans une démarche réaliste qui se nourrit d’un fort substrat historique.  On apprend ainsi comment dans certaines îles, le maintien des races équines fut un acte politique, un acte de résistance à la planification, l’État ayant décidé de croiser les races à des fins productivistes : « Certaines exceptions se sont également produites à Hokkaidô.  Les chevaux vivaient en semi-liberté dans la nature et n’étaient utilisés que de façon saisonnière.  Aussi ne suffisait-il pas que l’ordre soit promulgué de rassembler et de castrer tous les étalons pour que les citoyens obéissent bien sagement. » (p.134). De même, c’est avec un grand réalisme que le travail ancestral de ces petits chevaux destinés à tirer les filets à algues laminaires est décrit. Et c’est encore avec le même souci du vrai que la romancière, dans la dernière partie du roman, s’attache à montrer l’énergie de la jeune scientifique Hikari qui tente de convaincre son université de la laisser aller étudier le dernier cheval de l’île de Hanajima. 

 

Toutefois, ce réalisme ne chasse pas le conte, bien au contraire.  Il s’unit à lui, fusionne dans une temporalité qui échappe à la linéarité. L'écriture souvent subtile est très belle dans les descriptions de la forêt, par exemple lorsqu’une enfant part chercher un cheval égaré, en pleine nuit de tempête, véritable trajet initiatique dans lequel souffle l'écho des contes mais d’où le réalisme n’est pas chassé. Les registres se mêlent car ils ne s’excluent pas, le récit est pluriel. Ainsi en est-il de la rencontre de la petite fille, Kazuko, et d’un grand-duc qui l’effraie tout d’abord dans cette forêt plongée dans la nuit : «Perché sur une branche, les ailes repliées, il faisait probablement plus de la moitié de la taille de Kazuko.  Et s’il déployait ses ailes, son envergure était plus grande que ses deux bras ouverts en croix. A la lumière de la lampe, ses plumes claires et foncées formaient d’étranges motifs.  Il fixait Kazuko de ses yeux dorés, nullement impressionné.  Il ne montrait aucune curiosité ni aucune agressivité.

 

Le grand-duc de Blakiston habite les forêts de cette région depuis plus longtemps que les humains.  Leur nombre est très faible par rapport à la superficie qu’ils contrôlent.  Ils nichent sans rien demander à personne, et comme ils sont essentiellement piscivores, ils ne sont pas vraiment en concurrence avec les humains. […]

Néanmoins, il semblait que le grand-duc avait approché Kazuko avec une intention précise.  Et soudain, elle comprit ce que le grand-duc lui voulait. Elle le comprit spontanément.  Car ses yeux, qui ne montraient aucune animosité mais aucune bienveillance non plus, semblaient dire quelque chose sans parler.

Pars. Pars d’ici. Cet endroit n’est pas fait pour les êtres vivants tels que toi.  C’était à la fois un avertissement et une démonstration. » (p.122-123)

 

Narration de la conteuse et narration de l’ornithologue se mêlent dans un étrange continuum qui passe de la temporalité du conte onirique au réalisme informatif pour dire la relation et les interactions des êtres vivants.

De même, la vie sur l’île est rythmée par le vent, véritable motif récurrent qui unit toutes les époques entre elles, tisse les époques, les registres et unit les personnages, en particulier les femmes de la famille.  La tempête de neige initiale inscrit dans la légende la naissance de l’aïeul et le vent final qui souffle dans les cheveux et dans la crinière des "dernières" de la saga vient clore le cycle : « mais le vent continuerait de souffler dans la mémoire de Hikari » (p.255). 

 

 Ce vent mémoriel inscrit l’histoire des animaux humains et non humains dans un tout cyclique, un continuum indivisible. 

 

 

© Claire Tastet, août 2023.

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Pour citer ce texte inédit

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Claire Tastet, « Un vent mémoriel conté », Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 14 | ÉTÉ  2023 « Les conteuses en poésie » Revue Orientales, « Conteuses orientales & orientalistes », n°3, volume 1, mis en ligne le 28 août 2023. URL :  

http://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno3/no14/tastet-vent

 

 

 

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LE PAN POÉTIQUE DES MUSES ET ORIENTALES - dans Numéro 14 O-no3 Muses de la nature et zoopoétique Gazette Muses symboliques
27 août 2023 7 27 /08 /août /2023 15:12

N°14 | Les conteuses en poésie | Dossier majeur | Florilège / Muses symboliques | Poésie & philosophie & REVUE ORIENTALES (O​​) | N° 3 | Créations poétiques

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[ ] J'ai retrouvé mon moi

 

 

 

 

 

 

Conte en vers & peinture de

 

Mariem Garaali Hadoussa

 

Artiste plasticienne & poète

Présidente de lassociation "Voix de femme nabeul"

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© ​​​​Crédit photo : Mariem Garaali Hadoussa, tableau d'un arbre entouré de regards (yeux), peinture métaphorique.

 

 

 

[  ] J'ai retrouvé mon moi

Il y a de la joie de la sérénité

Après tant d'années de tourmente

Faire connaissance avec sa nature

Quelle belle retrouvaille


 

J'ai assisté à ma propre renaissance

La sortie de l'ombre

De ma véritable identité

Fut l'une des plus étonnantes découvertes

Se heurter à ses propres illusions

Devoir Reconnaître sa véritable identité


 

Se réadapter n'est pas chose facile

Briser des schémas

Casser des moules

Enlever les masques

Oser se confronter à qui on Est

Surmonter les peurs et les angoisses

Qui accompagnent cette confrontation

 

Finalement se réhabiliter avec sa vérité

La liberté tant convoitée

S'offre à toi

La liberté de vivre selon

Les lois de son cœur 


 

Tout prend sens

Notre unicité et

Notre appartenance à un Tout

Une paix et une sérénité s'installent

Avec légitimé 

 

 

© Mariem Garaali Hadoussa

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Pour citer ces conte versifié gnomique & peinture inédits

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Mariem Garaali Hadoussa, « [ ] J'ai retrouvé mon moi », Le Pan poétique des muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N° 14 | ÉTÉ  2023 « Les conteuses en poésie » Revue Orientales, « Conteuses orientales & orientalistes », n°3, volume 1, mis en ligne le 27 août 2023. URL :  

http://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientalesno3/no14/mgh-moi

 

 

 

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SIÉFÉGP, LE 2 AVRIL 2026

 

APPEL PERMANENT À ARTICLES ENCYCLOPÉDIQUES POUR NOTRE ENCYCLOPÉDIE UNIVERSELLE ET NUMÉRIQUE (LANCÉE EN 2012) SUR LES POÉTESSES (FEMMES POÈTES, POÈTES, POÉTRIDES, ETC.) DE TOUTES LES PÉRIODES, ET DANS UNE OU PLUSIEURS LANGUES. CHAQUE ARTICLE DOIT PORTER SUR LA VIE, L'ŒUVRE ET LA POSTÉRITÉ DE LA CRÉATRICE CHOISIE.

SIÉFÉGP, 18 FÉVRIER 2025

Crédit photo : Visuel pour le 2 avril ou la la Journée mondiale de sensibilisation à l'autisme. Capture d’écran réalisée par LPpdm d'une image libre de droits diffusée sur un réseau social.​​​​​​​

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