30 mai 2021 7 30 /05 /mai /2021 17:44

 

 

Événements poétiques | Megalesia 2021 | Revue Matrimoine | Essai ou manifeste & REVUE ORIENTALES (O) | N° 1 | Dossier | Articles  

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Biographie de Psappha

 

 

 

 

 

 

 

 

Renée Vivien

 

Texte choisi & transcrit

par Dina Sahyouni

 

 

 

 

 

Crédit photo : "Sappho", Blue Tile Victoria and Albert Muséum, domaine public, Wikimedia. 

 

 

 

La biographie présente ci-dessous a été rédigée par VIVIEN, Renée et se trouve dans son édition de SAPPHO (612?-557? av. J.-C.), Sappho. Traduction nouvelle avec le texte grec [par] Renée VIVIEN, Paris, Alphonse LEMERRE, Éditeur, 23-31, passage Choiseul, MDCCCCIII/1903, pp. VII-XII. Cet ouvrage appartient au domaine public et se trouve sur le site de Gallica de la Bibliothèque nationale de France.

 

 

 

    De la femme qui atteignit jusqu'aux purs sommets de la gloire nous ne savons presque rien, les siècles ayant trop impénétrablement embrumé la splendeur de son lointain visage. Les ardents d'Alcée attestent qu'elle fut belle et qu'elle fut aimée :

    « Tisseuse de violettes, chaste Psappha au sourire de miel, des paroles me montent aux lèvres mais une pudeur me retient. »

    Cet hommage lyrique fut, d'ailleurs, peu favorablement reçu de celle à qui il fut adressé. Psappha répondit :

    « Si tu avais eu le désir des choses nobles et belles, et si ta langue n'avait proféré une phrase vile, la honte n'aurait point fait baisser tes yeux, mais tu aurais parlé selon la justice. »

    … L'Aède de Lesbôs dut naître vers 610 avant Jésus-Christ. Hérodote nous apprend que son père se nommait Skamandronymos et sa mère Kléis.

 

 

 

Crédit photo : Psappha Obbink, Brothers Poem crop, domaine public, Wikimedia. 

 

 

 

 

Elle eut deux frères, Larichos et Charaxos. Larichos étant l'échanson en titre des cérémonies publiques de Mytilène, et ce privilège étant réservé aux éphèbes de noble naissance, on en conclut que Psappha devait appartenir à l'opulente aristocratie de la ville. Charaxos, étant allé vendre en Égypte le vin célèbre de Lesbôs, s'éprit d'une esclave de Naucratis, Doricha, surnommée par ses amants Rhodopis. Il la libéra au prix d'un trésor et dissipa avec elle ses richesses. Elle devint ainsi l'illustre courtisane aux joues roses. Psappha, dans une de ses odes, la raille amèrement. « Une faveur publique, » dit-elle, en parlant de l'hétaïre égyptienne.

 

    Une inscription sur un marbre de Parôs nous apprend que, pendant le règne d'Aristoclès à Athènes, Psappha s'enfuit de Mytilène et se réfugia en Sicile. Nous ignorons la cause de son exil. Ce ne fut assurément point la poursuite de Phaon, comme l'assurent certains auteurs, qui détermina la Tisseuse de violettes à quitter les musiques et les sourires de Mytilène. Car Phaon n'est qu'un mythe créé par quelques écrivains d'après la tradition populaire.

    Phaon, suivant la légende, était un passeur de bac fort honoré par les habitants de l'île pour son intégrité. « La Déesse, » (comme disaient les Lesbiens en parlant de l'Aphrodita), ayant revêtu l'aspect d'une vieille mendiante, pria Phaon de la transporter sans payer l'obole. Il acquiesça immédiatement à sa demande, et l'Immortelle le récompensa par une jeunesse et une grâce renouvelées.

 

    Ce Phaon, ajoute Phalacphatos, fut chanté par l'amoureuse Psappha. » Cette erreur grossière a été mise en crédit par plusieurs autres historiens, peu soucieux de vérifier l'exactitude de leurs affirmations. Pline écrit : « Phaon fut aimé de Psappha, parce qu'il avait su trouver la racine mâle de la plante éryngo, qui avait le pouvoir magique d'inspirer la passion. »

    On voit quelles incertitudes fabuleuses entourent la tradition, aussi erronée qu'universelle, de l'amour de Psappha pour Phaon.

    En face de l'insondable nuit qui enveloppe cette mystérieuse beauté, nous ne pouvons que l'entrevoir, la deviner à travers les strophes et les vers qui nous restent d'elle. Et nous n'y trouvons point le moindre frisson tendre de son être vers un homme.

Ses parfums, elle les a versés aux pieds délicats de ses Amantes, ses frémissements et ses pleurs, les vierges de Lesbôs furent seules à les recevoir.

N'a-t-elle point prononcé cette parole si profondément imprégnée de ferveur et de souvenir :

    « Envers vous, belles, ma pensée n'est point changeante. »

    Elle traduit son mépris pour le mariage par ce vers : « Insensée, ne te glorifie point d'un anneau, » et repousse avec dédain l'offrande poétique d'Alcée.

Elle a le calme des êtres immortels, à qui la contemplation de l'éternité est familière : « … j'ai l'âme sereine. »

 

 

Crédit photo : Victoria and Albert Muséum, Tripota, Sappho, portrait, domaine public, Wikimedia. 

 

 

 

    La terre d'où jaillit une fleur sans pareille est, en vérité, la partie de la volupté et du désir, la patrie de la volupté et du désir, une Île amoureuse que berce une mer sans reflux, au fond de laquelle s'empourprent les algues.

 

    Les Lesbiens avaient l'attrait bizarre et un peu pervers des races mêlées. La chevelure de Psappha où l'ombre avait effeuillé ses violettes, était imprégnée du parfum tenace de l'Orient, tandis que ses yeux, bleus comme les flots, reflétaient le sourire limpide de l'Hellas. 

Ses poèmes sont asiatiques par la violence de la passion, et grecs par la ciselure rare et le charme sobre de la strophe.

 

    Des vierges et des femmes, délaissant leur pays et oubliant leurs tendresses, venaient des contrées lointaines apprendre d'Elle l'art des rythmes et des pauses. Elles entendirent dans toute leur plénitude et tout leur orgueil les poèmes dont nous ne possédons que de rares fragments, pareils à des lambeaux de pourpre royale...

 

    La vie harmonieuse, ardente et sincère de Psappha, se résume en ces vers : « J'aime la  délicatesse, et pour moi la splendeur et la beauté du soleil, c'est l'amour. » Nous ne savons comment ni quand elle mourut : le saut de Leucade n'est qu'une fable : mais peut-on douter de la beauté de sa mort lorsqu'on se souvient de cette parole magnifique et solennelle : « Car il n'est pas juste que la lamentation soit dans maison des serviteurs des Muses, cela est indigne de nous. »

 

 

 

***

 

 

Pour citer cet article 

 

Renée Vivien, « Biographie de Psappha », texte dans SAPPHO (612?-557? av. J.-C.), Sappho. Traduction nouvelle avec le texte grec [par] Renée VIVIEN, (1903), a été choisi & transcrit par Dina Sahyouni, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événement poétique|Megalesia 2021 & Revue Orientales, « Les figures des orientales en arts et poésie », n°1, mis en ligne le 30 mai 2021. Url : 

http://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientales/no1/megalesia21/rv-bio-psappha

 

 

 

 

 

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22 avril 2021 4 22 /04 /avril /2021 17:04

​​REVUE ORIENTALES (O) | N°1 | Florilège de créations poétiques

 

 

 

 

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Caravanes

 

 

 

 

 

 

Renée Vivien

 

Poème choisi, transcrit & remanié pour cette revue par Dina Sahyouni

 

 

 

 

 

Crédit photoEdouard Frédéric Wilhelm Richter, "Distração do su", domaine public, Commons. 


 

 

 

C'est le soir... On entend passer des caravanes...

Rythmiques, les chameaux allongent leurs pas lourds,

La clochette à leur cou jette des refrains sourds...

Smyrne dort, du sommeil repu des courtisanes.

 

 

Dans un jardin créé par les mains de la nuit

De fabuleux jasmins déroulent leurs lianes,

Et mes rêves s'en vont, comme des caravanes,

Vers le désert charmant où mon cœur les conduit...

 

 

Mes songes, défilant en lentes caravanes,

Et portant leurs fardeaux de désirs et d'espoirs,

S'en vont, au bruit lointain des cloches, dans les soirs,

Vers la Maîtresse brune aux poignets diaphanes.

 

 

Orientalement immuable, elle attend,

Sultane triste, avec les yeux noirs des sultanes,

Et peut-être, entendant passer mes caravanes,

Ses yeux les suivront-ils dans leur marche, un instant...

 

 

Les sources, les palmiers, les dattes, les bananes

Lui font un grand décor clouté de tamaris.

Elle seule règne en l'incroyable oasis

Que cherche vainement la soif des caravanes.

 

 

Interdite aux regards, à leurs ferveurs profanes,

Beauté captive aux longs loisirs pleins de regret,

Ma Maîtresse repose en un palais sacré

Où mes rêves s'en vont, comme des caravanes...*

 

 

 

* «  Caravanes » est un poème de VIVIEN, Renée (1877-1909), Flambeaux éteints : poèmes, Renée Vivien, Paris, Bibliothèque Internationale d'Édition, E. SANSOT & Cie, 7, rue de l'Eperon, MCMVII/1907, pp. 40-41. Ce recueil appartient au domaine public.

 

 

 

Pour citer ce poème

 

Renée Vivien, « Caravanes », poème extrait de VIVIEN, Renée (1877-1909), Flambeaux éteints : poèmes, (1907), choisi, transcrit & remanié par Dina Sahyouni, Revue Orientales, « Les figures des orientales en arts et poésie », n°1, mis en ligne le 22 avril 2021. Url : 

http://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientales/no1/rv-caravanes

 

 

 

 

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28 novembre 2020 6 28 /11 /novembre /2020 12:41

Événements poétiques | ReConfinement | Rêveries fleuries | Jour 30

 

 

 

 

 

Nous irons vers les poètes

 

 

 

 

 

 

Renée Vivien

 

Poème choisi, transcrit, remanié,

annoté & présenté pour cette revue par Dina Sahyouni

Cette page est en partie restreinte

 

 

 

          https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/68/Renee-Vivien.png

Crédit photo : Photographie de Renée Vivien (Pauline Mary Tarn),, domaine public, Commons. 

 

 

Le texte reproduit ci-dessous provient de VIVIEN, Renée (1877-1909), À l'heure des mains jointes, Paris, éd. Alphonse Lemerre, 23-33 Passage Choiseul, MDCCCCVI (1906), pp. 15-18. Ce recueil appartient au domaine public.

​​​​​​Le texte est annoté et présenté par D. Sahyouni mais la revue réserve l'annotation et la présentation inédites pour la parution imprimée du recueil Rêveries fleuries. On utilise l'exergue du livre pour ce poème que nous dédions aux consœurs lesbiennes, transsexuelles et queers...

 

...the hour of sisterly sweet hand-in-hand.

By Dante Gabriele ROSSETTI.

 

 

 

L'ombre paraît une ennemie en embuscade...

Viens, je t'emporterai comme une enfant malade,

Comme une enfant plaintive et craintive et malade.

 

 

Entre mes bras nerveux j'étreins ton corps léger.

Tu verras que je sais guérir et protéger,

Et que mes bras sont forts pour mieux te protéger.

 

 

Les bois sacrés n'ont plus d'efficaces dictames,

Et le monde a toujours été cruel aux femmes...

Nous le savons, le monde est cruel pour les femmes.

 

 

Les blâmes des humains ont pesé sur nos fronts,

Mais nous irons au loin et nous les oublierons...

Nous n'avons qu'à vouloir et nous les oublierons.

 

 

Nous souvenant qu'il est de plus larges planètes,

Nous entrerons dans le royaume des poètes,

Le merveilleux royaume où chantent les poètes.

 

 

La lumière s'y meut sur un rythme divin.

Plus de soucis : l'on rêve et l'on est libre enfin...

Ma Douceur, conçois-tu que l'on soit libre enfin ?...

 

 

Je bâtirai pour toi des palais d'émeraude

Où le parfum s'égare, où la musique rôde,

Semblable au souvenir qui s'attarde et qui rôde...

 

 

Mon amour, qui s'élève à la hauteur du chant,

Louera tes cheveux roux plus beaux que le couchant...

Ah ! tes cheveux, plus beaux que le plus beau couchant !

 

 

Les douleurs se feront exquises et lointaines,

Dans le miracle des jardins et des fontaines,

Des jardins langoureux où dorment les fontaines.

 

 

Parce que j'ai frémi, que j'ai pleuré comme eux,

Chère, j'irai vers les poètes lumineux,

Sans redouter l'éclat de leur front lumineux.

 

 

Je leur dirai : « Mon œuvre est une œuvre illusoire...

Je marche obscurément vers une mort sans gloire,

Je suis une qui vit et qui mourra sans gloire.

 

 

Mais entrouvrez vos rangs jalousement étroits,

Parce que je vous ai vénérés autrefois,

Et que j'ai lu vos vers, par les soirs d'autrefois.

 

 

Accueillez parmi vous votre sœur sans génie,

Mais dont l'âme est pareille à votre âme infinie...

Car mon âme est pareille à votre âme infinie.

 

 

Je juge l'aube triste et le plaisir amer :

Le soir me voit errer en regardant la mer,

Les pieds nus, attentive aux refrains de la mer.

 

 

Puisque le désir fut mon unique poème,

Contemplez la splendeur de la femme que j'aime...

Ô poètes ! voyez cette femme que j'aime ! »

 

 

… Nous entrerons, grâce aux poètes fraternels,

Dans le pays créé par leurs vers éternels,

Dans l'harmonie et le clair de lune éternels.

 

 

La nuit rassurera nos âmes inquiètes,

Et nous verrons passer, en chantant, les poètes

Graves et doux, et les amantes des poètes.

 

 

 

***

 

Pour citer ce poème érotique & féministe 

 

Renée Vivien, « Nous irons vers les poètes », poème extrait de VIVIEN, Renée (1877-1909), À l'heure des mains jointes (1906) choisi, transcrit et remanié par Dina Sahyouni,  Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événement poétique| Reconfinement « Rêveries fleuries », mis en ligne le 28 novembre 2020. Url :

http://www.pandesmuses.fr/reveriesfleuries/rv-verslespoetes

 

 

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 10:42

Megalesia 2020 | Lettre n°14 | Être féministe | Poésie érotique 

 

Désir &

 

Sonnet féminin 

 

 

Renée Vivien

Poèmes choisis, transcrits, remaniés, présentés brièvement & annotés par Dina Sahyouni

Crédit photo : Renée Vivien, domaine public.

Crédit photo : Renée Vivien, domaine public.

 

Présentation brève

 

Quelques phrases sur la poésie érotique de Renée Vivien :

 

Elle est picturale, classique cependant indémodable. Elle se réfère constamment à l'Antiquité, aux figures féminines païennes (ex. Volupté) et à La Poète (c'est-à-dire Sappho), vous pouvez le constater dans les poèmes extraits ci-dessous. La poésie érotique de Renée Vivien est puissante, limpide, revendicative, et rythmée. Elle est aussi féministe, et teintée d'une beauté et d'une fraîcheur provenant de la passion poétique vécue comme Extase et Volupté de l'être tout entier. Cette poésie relève également du lyrisme féministe parce qu'elle dévoile et sublime entre autres le corps et la sexualité non seulement féminins mais aussi lesbiens par l'intermédiaire de la création poétique.

Poétiser devient érotiser la vie. On retrouve ce même lyrisme féministe dans la poésie et les écrits de Sappho et des contemporaines comme Barbara Polla, Françoise Urban-Menninger (dans des écrits érotiques hétérosexuels...) et bien d'autres Angèle et MIKA (dans des chansons sur l'amour homosexuel).

 

 

 

Ces deux poèmes sont des extraits de Renée Vivien (1877-1909), Cendres et Poussières, Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 23-31, passage Choiseul, 23-31, 1902. Le recueil est adressé à l'amie de Renée Vivien H. C. L. B. et il a été imprimé le 27 mai 1902 à Paris.

Le poème "Désir" est un portrait érotique, descriptif, expressif et pictural de l'amante désirante et tant désirée. Ce poème explicite du désir amoureux lesbien permet de comprendre sa ressemblance au désir amoureux héterosexuel et normé. En outre, cette expression lyrique et féministe trouve des échos dans la culture populaire et musicale comme la récente chanson de l'artiste Angèle intitulée "Ta Reine" (voir le lien ci-dessous vers la chanson citée) ou chez l'artiste MIKA, auteur de plusieurs chansons qui portent sur la sexualité et l'amour homosexuels. Néanmoins, les difficultés de parler ouvertement de l'érotisme dit "homosexuel" persistent et continuent à attiser des tensions et même des discours de haine à l'égard des LGBTQAI+.

Quant au "Sonnet féminin", qui relève aussi de l'érotisme dit "homosexuel" et du lyrisme féministe, il permet de tracer un fil conducteur avec le matrimoine de la poésie de Sappho. Ce sonnet comporte aussi un blason élogieux de la voix de la personne aimée même si les rimes du sonnet ne sont pas plates, la litanie est là. D'autres parties du corps sont aussi érotisées comme les mains par exemple. La voix renvoie au souffle et à la poésie, car avant tout être poète, c'est être une voix, un souffle (cela a un rapport étroit avec les origines mythiques et légendaires de la poésie, le chant des Sirènes, Apollon, Mnémosyne, les Muses, Pan, Orphée, les Aèdes...)

 

​​​​​​Parmi les autres poèmes d'amour et d'érotisme du recueil "Cendres et Poussières", le "Sonnet féminin" se distingue par une sublimation claire du désir proprement "féminin" à l'égard du "féminin" pour le transfigurer en poésie, en une passion de la poésie. Renée Vivien a été ainsi étreinte par la poésie elle-même par le biais de l'être aimé (transfiguré en Muse) comme elle l'explique dans le premier tercet du sonnet. Et le "bleu" divin des clartés infinies" est le bleu de la poésie... On retrouve cette affirmation sur le fait que le bleu est féminin et Poésie dans le recueil de lettres de la poète Aurélie-Ondine Menninger "Lettres à Bleue" et bien d'autres poèmes de ses écrits et dans le poème chanté "Blue" de MIKA (voir lien ci-dessous vers la chanson citée). Dans le dernier vers du sonnet, la poète use encore de la métaphore pour décrire la "volupté" poétique qui transfigure sa bien-aimée en Muse libératrice et inspirante. Ainsi, la "blanche volupté" est une pureté symbolique et synonyme d'innocence poétique et de virginité des sensations érotiques rendues esthétiques ; une source d'inspiration, de créativité et un support de liberté. Ainsi, le lyrisme féministe se caractérise par une liberté créative.

 

Je voudrais par ailleurs en écrivant ces lignes renouveler ma proposition annoncée dans des billets datant de décembre 2019 pour tenter avec d'autres collègues de penser le lyrisme féministe dans tous ses états et toutes ses expressions. Il me reste de vous souhaiter une bonne lecture.

​​​​​

 

Désir

 

 

Elle est lasse, après tant d'épuissantes luxures.

Le parfum émané de ses membres meurtris

Est plein du souvenir des lentes meurtrissures.

La débauche a creusé ses yeux bleus assombris.

 

 

Et la fièvre des nuits avidement rêvées

Rend plus pâles encor ses pâles cheveux blonds.

Ses attitudes ont des langueurs énervées.

Mais voici que l'Amante aux cruels ongles longs

 

Soudain la ressaisit, et l'étreint, et l'embrasse

D'une ardeur si sauvage et si douce à la fois,

Que le beau corps brisé s'offre, en demandant grâce,

Dans un râle d'amour, de désirs et d'effrois.


 

Et le sanglot qui monte avec monotonie,

S'exaspérant enfin de trop de volupté,

Hurle comme l'on hurle aux moments d'agonie1,

Sans espoir d'attendrir l'immense surdité.

 

Puis, l'atroce silence, et l'horreur qu'il apporte,

Le brusque étouffement de la plaintive voix,

Et sur le cou, pareil à quelque tige morte,

Blêmit la marque verte et sinistre des doigts.

(pp. 43-44)

 

 

 

Sonnet féminin

 

 

 

Ta voix a la longueur des lyres lesbiennes2,

L'anxiété des chants et des odes saphiques3,

Et tu sais le secret d'accablantes musiques

Où pleure le soupir d'unions anciennes.

 

Les Aèdes4 fervents et les Musiciennes

T'enseignèrent l'ampleur des strophes érotiques

Qui versent dans la nuit leurs ardentes suppliques,

Ton âme a recueilli les nudités païennes.

 

Tu sembles écouter l'écho des harmonies ;

Bleus de ce bleu divin des clartés infinies,

Tes yeux ont le reflet du ciel de Mytilène5.


 

Les fleurs ont parfumé tes étranges mains creuses ;

De ton corps monte, ainsi qu'une légère haleine,

La blanche volupté des vierges amoureuses.

 

(pp. 93-94)

 

 

Notes

 

1. Il s'agit d'une métaphore classique mais toujours employée et explicite comparant l'extase amoureuse féminine à l'agonie qui précède la mort. C'est tout le poème qui constitue en fait une métaphore comparant la volupté ardente du désir amoureux en action aux instants de la mort ; une sorte de tremblement saisissant l'être tout entier et le laissant ébahi.

2. Les "lyres lesbiennes" sont à la fois une inspiration, une référence, une affiliation revendicative féministe, créative et sexuelle. Elles renvoient à la poésie de Sappho.

3. Idem.

4. Comme Homère, les aèdes sont des poètes de l'antiquité grecque. Ils sont nomades, conteurs et musiciens comme Orphée. Il s'agit des premiers poètes qui déclamaient des épopées...

5. Le terme a été rectifié par nous pour correspondre au nom de la ville grecque décrite dans le poème.

 

 

***

 

Pour citer ces  poèmes

Renée Vivien, « Désir » & « Sonnet féminin » poèmes extraits de Cendres et Poussières (1902) choisis, transcrits, remaniés, présentés brièvement & annotés par Dina Sahyouni, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°14|Être féministe & Megalesia 2020, mis en ligne le 12 avril 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/lettreno14/desir-feminin

 

 

 

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 12:45

 

Dossier majeur | Textes poétiques

 

Poème d'une aïeule

 

 

 

 

La vieille

 

 

 

Renée Vivien

 

 

Crédit photo : Renée Vivien image trouvée sur Wikipédia, domaine public

 


 

[P. 63/P. 65 PDF] Il est, au cœur de la vallée, un étang que l'on nomme l’Étang Mystérieux. Sur les eaux noires, jamais un roseau n'a frissonné, jamais un nénuphar n'a fleuri. On le nomme l’Étang Mystérieux, car il est insondable et terrible, et nul n'en avait connu le fond, lorsque l'homme le plus audacieux des villages environnants résolut de découvrir le secret. [P. 64/P. 66 PDF]. Il plongea dans l'onde opaque où le vent même venait s'évanouir sans jamais l'émouvoir d'un tressaillement.

Il plongea dans l'abîme dont nul n'avait jamais connu le fond. Et, pendant trois jours et trois nuits, il tomba vertigineusement dans le vide. Enfin, il perçut une lueur d'aurore. Et il entra dans la lumière. Au-dessus, l'eau noire tournoyait. L'homme était dans un jardin où les fleurs lui révélaient d'étranges dessins et des souffles inconnus. Un lys avait la forme d'une étoile, une rose brûlait comme un soleil.

Parmi l'universelle beauté, une vieille était accroupie. Elle étalait cyniquement la hideur des taupes et des crapauds. Voûtée, elle semblait fléchir sous le poids des siècles. De ses yeux éteints, elle regarda fixement l'intrus. En vérité, elle avait la hideur des taupes et des crapauds. Et elle lui dit : « Je sais tous les secrets de l'amour. » L'homme se détournera, pris de dégoût. [P. 65/P. 67 PDF] Mais elle reprit : « Je sais toutes les voluptés. » L'homme la repoussa avec horreur. Mais elle lui dit : « La beauté pâlit devant ma toute-puissance*, car je sais toutes les voluptés ! » Et le baisa sur la bouche. Elle avait la hideur des taupes et des crapauds, mais l'homme lui rendit son baiser… Le plus audacieux des hommes n'a jamais reparu dans son village. Il demeure à jamais enchaîné par le monstrueux enlacement…

Il est, au creux de la vallée, un étang que l'on appelle l’Étang Mystérieux...

 



 

* Renée Vivien y entend "omnipotence". Ce portrait de la "vieille" est à la fois traditionnel (dans la description de la laideur de la vieillesse représentée par la répétition de la description "la hideur des taupes et des crapauds") et innovant dans sa manière de penser l'importance du vécu amoureux (des savoirs cumulés sur soi et l'autre) en esquissant une allégorie de la vieillesse en un étang mystérieux contenant un jardin lumineux, originel, où se cache la mort qui entraîne les plus courageux des hommes vers une chute funeste : "Il y demeure à jamais enchaîné par le monstrueux enlacement" qui n'est que le baiser de la mort...

 

 

Référence bibliographique : ce poème en prose est un extrait transcrit, remanié et enrichi d'une note explicative par D. Sahyouni de VIVIEN, Renée (1877-1909), Brumes de fjords, Paris, A. Lemerre, 1 vol., 122 p., in-12, 1902, pp. 63-65, domaine public, Bibliothèque nationale de France, http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb31596246j, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113412k, voir aussi les liens ou (permaliens) des pages transcrites : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113412k/f60.image, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113412k/f61.image, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113412k/f62.image.

 

 

***

 

Pour citer ce poème

 


Renée Vivien, « La vieille », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 6 juin 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/rv-vieille.html

 

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