11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 17:29

 

Réception & Critique

 

Bleue comme la mer,

comme l'encre suave...

 

À propos du recueil Lettres à Bleue d'Aurélie-Ondine Menninger

 

Dina Sahyouni

            

178-Marionnette ©Crédit photo : Marionnette par Aurélie-Ondine Menninger

Cette œuvre a été créée pour un film islandais : " Syndadansinn for solo piano" (sur You Tube)

 

Couverture Lettres à Bleue

 

©Crédit photo : Couverture-Lettres à Bleue 

 

« Ma petite Bleue, es-tu ma soeur, mon double, mon souvenir ?

Es-tu la rivière où je plongeais mes pieds, dont les reflets jouaient avec le miroir du soleil ?

Es-tu Ennaïa..., cours-tu toujours ? Es-tu Blanche, Lou, es-tu toutes celles que j'ai fait naître un soir de tristesses, sous mes doigts ?...

Es-tu une autre ? Es-tu la seule ?... N'es-tu pas encore ? Si tu savais, ma petite Bleue, ce qu'écrire me manque... » (Lettre 1, p. 7)

*****
Comme l'encre suave...
 

Bleue comme l'encre suave, comme la mer, comme la mère, comme les bas-bleus d’antan… Blue comme l'écriture, comme la poésie, comme la blessure d'une âme qui chavire… Bleue est cette blessure bleue que l'on cache au fond de soi... Bleue est le féminin de bleu, son égale mythique... Un style épuré, des mots vivants, des émotions à l'état brut, de la poésie à couper le souffle, c'est cela aussi Lettres à Bleue.
Être étrangère à soi-même, être l’autre qui m’interpelle, qui me fait naître dans la langue, qui vient à ma rencontre, qui m’aime puis me réinvente… C'est cela aussi Lettres à Bleue.

 
Voix-Voie


Paru en mars 2013 sous le titre Lettres à Bleue aux Éditions Éditinter dans la collection « L’Échappée belle » dirigée par l’auteur Robert Dadillon, ce recueil est composé de 19 lettres-poèmes en prose qui décrivent entre autres la quête de l’épistolière Ondine de Bleue. C’est un ensemble de lettres écrites entre 2010 et 2012.
Ce recueil se lit d'une traite, nous projette sur l'autre rivage, celui qui parle aux plis les plus profonds de l'être. Là-bas, on se promène avec l'auteure Aruélie-Ondine Mennnger transformée en nymphe des eaux Ondine*.

C'est l'histoire d'Ondine (être féminin de l’univers bleu) qui écrit à Bleue (être féminin intemporel, inconnu polyforme et polyphone).
Le personnage Bleue est à la fois la personnification par l'écrit de l'écriture, de la lecture, de la poésie, de l'âme, de l'enfant, de la femme-fleur, de la mer, de la blessure, de la lettre, de l'idée que l'on a de soi-même, de la folie, de l'autre féminin, de tout et de rien à la fois…

La Muse bleue de l'auteure est intemporelle, intouchable, palpable, une Galatée, un émoi devenu le moi qui advient lors de l’adresse dans le genre épistolier… Bleue est « l’âme », « l’enfant-fleur », « l’amie dansante », la danse des mots...  C’est le Tango des poètes, la liberté qui les attire vers le précipice, vers l’abîme.
Les figures de Bleue sont aussi celles du moi de la femme poète. L’épistolière va à la rencontre d'elle-même par l'écrit, elle s'engage dans une quête de soi, dans une poétique et un lyrisme époustouflants. Un cri émane pourtant des appels, de cette conversation muette, bleue, silencieuse entre Ondine et Bleue. Un bruissement émerge de cette créature qui prend forme au fil des mots : une voix-voie…
Bleue est aussi cette tâche d’encre qui colle à la peau de chaque femme qui écrit. L’expression du bas-bleuisme qui demeure, qui tâche et entiche celles qui écrivent dans l’histoire littéraire.


Le personnage Ondine est l’épistolière ou la destinatrice qui a besoin d’écrire à Bleue. Celle qui représente son reflet est celle qui lui ressemble et qui pourra la lire et la comprendre : c’est la destinataire Bleue.
L'être féminin mythique Ondine est une représentation de la maternité, de la fécondité, de l’eau et de la limpidité. Elle est un symbole la féminité bienfaisante dans toute sa splendeur. Ondine est celle qui entame une quête, qui vit dehors et s’adresse à ce qui est dedans par le biais des mots. C’est celle qui écrit, qui crée et qui a une voix mais cherche une voie. C'est la voix de la femme poète, c'est cette poésie qui coule en elle, c'est l'histoire d'une rencontre immuable qui s'écrit et se vit dans la création.

Le fil rouge du recueil est le présent de l’écriture. Un lien viscéral lie cette femme auteur à l’écriture. Dans la présentation lumineuse et spirituelle de la mort, La destinatrice Ondine déborde de bonté à l’égard des femmes, des personnages minces, réduits aux prénoms et à quelques descriptions brèves.

Écrire pour Ondine, ne relève pas uniquement d’une nécessité absolue qui lui ouvre les portes de l’imaginaire (des vies parallèles et de l’errance), Écrire devient Vivre et traduit le sens des moments vécus. Écrire n’est plus Dialoguer avec l’autre mais Converser avec soi-même et avec les autres… Or, l’écriture permet cet état d’entre-soi et de l’entre-deux.
Comme l’on peut voir dans le fameux schéma de Jakobson, Lettres à Bleue est une machine à cloner. Elle clone sans cesse et simultanément la destinatrice et la destinataire tout en fabriquant des états d’entre-deux voire d’interstices.
Écrire est se créer, Écrire est s'assujettir et assujettir autrui... C’est exister et s’interpeller dans le langage ;  les barreaux du récit de soi s’effacent… Le poème s‘étire en lignes et les lignes en espaces-lieux-moments de vie.

Le livre commence par la mise en scène d’un territoire imaginaire où l’épistolière sème les premiers mots de l’existence de Bleue. Elle est celle qui manque : la voie. L’adresse ‘’Chère enfant’’ crée cette parenté discursive ou au moins intellectuelle. Ondine s’affiche comme la mère de Bleue ou l‘adulte par défaut... Celle qui détient l’autorité et qui représente la loi.
La femme poète nous la décrit puis crie son prénom et le répète en babillement d’enfant qui apprend à nommer les choses (voir pp.32-33, 43-44). Elle apprend à nommer Bleue tel le bruissement des gouttes d'eau, telle la musique du soi apparaissant quelque part à l‘intérieur du moi…

De la sonorité et du rythme


Dans le miroir de l’encre limpide qui devient eau, les modèles féminins défilent et prennent vie. Les lettres-poèmes créent un découpage rythmique haletant fort intéressant à étudier. De même, cette masse de vocabulaire cristallin résonne ici et là et au creux des pages.
Les interjections, les onomatopée et les répétitions intensifient la sonorité des lettres. De même, la ponctuation, le babillement (dont on a parlé) et l’errance des mots accentuent les sons et amplifient les échos sémantiques. Or, le rythme varie selon la lettre et son objet. La destinatrice évolue avec le temps qui traverse les pages comme les souvenirs qui nous terrassent  soudainement.


Dedans-dehors-dedans ou de l’économie de l’écriture-Je-lecture


Ce livre est composé de 19 lettres brèves d’une longueur variée qui couvrent la période allant d’avril 2010 à octobre 2012. Chaque lettre est une scène portant sur un thème important pour l’épistolière (destinatrice) et lui permet d’exprimer sa vision sur l’enfance, l’écriture, la mort, l’amour, la vie, l’amitié, etc. Les lettres sont datées, signées, et les lieux sont également mentionnés comme l’état d’esprit de la destinatrice qui se prénomme Ondine.
Ce prénom féminin n’est pas étranger à l’auteure Aurélie-Ondine Menninger. Il fait partie de sa vie réelle. Elle joue avec cette double personnalité que lui offre son prénom composé. Et l’on peut même lire Lettres à Bleue en se basant sur ce point de vue. Ondine (la destinatrice) écrit à Aurélie (surnommée Bleue qui est la destinataire) pour faire émerger Aurélie-Ondine ou Bleue-Ondine. Comme les deux faces de la même pièce. Une sorte de dédoublement qui renvoie au même dans une autofiction poétique que permet le genre épistolier.
Cette lecture a toutefois ses limites puisque la destinatrice Ondine ou la face cachée signe sa dernière lettre différemment en ajoutant la lettre N à son prénom Ondine. La fée ou la nymphe "Ondine" devient "Nondine'' et "Bleue" se transforme aussi en "Myosotis". Cette chute vertigineuse a sûrement un sens (qui reste à découvrir) et produit une nouvelle poétique propre à cette œuvre singulière.
 
 Le genre épistolier offre à Aurélie-Ondine Menninger la possibilité de décrire l’errance de l’être à travers l’errance du langage qu’elle emploie. Elle évoque des représentations diverses de l’être féminin et un florilège des féminités construites culturellement où les femmes peuvent se reconnaître. Aurélie-Ondine Menninger nous fait découvrir les vertus poétiques du genre épistolier. Ses lettres sont des poèmes en prose, des lettres-poèmes messagers de l’entre-soi, d’une mise à distance du moi par la correspondance.
Dans Lettres à Bleue, Ondine est celle qui écrit, Bleue est celle qui lit et la lettre est le média. Cette Bleue est unique, un être à part, un autre par son prénom, par sa consistance, par l’adresse… Bleue est également la lecture (ou l’acte de lire) personnifiée. Ondine est l’écriture (ou l’acte d’écrire) qui présuppose l'existence de sa lectrice : soi-même.
Sa correspondance poétique révèle un acte fondateur du moi : s’interpeller et héler l’autre par et dans l’écriture, dans la langue qui nous (dé)construit tout le temps. Bleue a un être et un paraître soigneusement condensés et cryptés dans les lettres-poèmes de l’épistolière-poète. La profondeur de Bleue se réduit aux figures polyphoniques errantes et démultipliées de la destinatrice qui se crée puis se différencie dans la lettre lors de la signature. L’espace discursif de chaque lettre est l'intervalle. La destinatrice et la destinataire sont multiples et les reflets à la fois similaires et contradictoires du moi. L’écriture est le territoire de leur rencontre puisqu'elle est l'expression de la correspondance : on écrit au moins pour créer une lecture du monde ou pour l'interpeller.
 
La correspondance poétique d'Aurélie-Ondine Menninger met à mal l'existence d'une quelconque séparation possible entre le dedans et le dehors car l'entre-deux les lie, les modifie sans cesse.
La lettre regroupe ainsi à la fois le dehors, le dedans et l’entre deux pour devenir l’entre-deux : l’autre-média qui permet d’être tout cela à la fois. Ondine, Bleue et toutes les autres femmes grâce à l'écriture/lecture.

 
Les mythes et les réalités s’unissent dans cette écriture symbolique, dans la création même de l’entre-soi et de la femme poète lectrice (d')elle-même. C'est aussi le passage du bas-bleu à Bleue. Les lettres se succèdent et la quête de soi s’affirme, s’écrit puis se réalise sous la plume d’une Ondine qui signe en quelques lignes noires mais bleues dans le regard le sens secret de la vie.
 

  *Ce modèle féminin constitue un personnage littéraire indémodable qui inspire depuis des siècles les poètes, artistes et les musicien.ne.s. On peut citer par exemple le poème "Ondine" (1901) de Renée Vivan ou le conte de Friedrich de La Motte-Fouqué qui raconte l'histoire d'Ondine (1811), etc.

Pour citer ce texte

 

Dina Sahyouni, « Bleue comme la mer, comme l'encre suave... À propos du recueil Lettres à Bleue d'Aurélie-Ondine Menninger » , in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°2 [En ligne] , mis en ligne le 11 avril 2013. Url.http://www.pandesmuses.fr/article-bleue-comme-la-mer-comme-l-encre-suave-116838047.html/Url.http://0z.fr/y_9lq 

 

Auteur(e)


Dina Sahyouni     

 

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Le Pan poétique des muses - dans La Lettre de la revue LPpdm

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