N° IV HIVER 2026 « L'HIVER EN FÊTES » | Dossier majeur | Florilège | S’indigner, soutenir, lettres ouvertes & hommages
Ton dernier cadeau…
Lettre élégiaque par
© Crédit photo : Nina Lem (image des archives personnelles), « Nina Lem avec son père ».
C'est une lettre d'hommage à mon père, dix ans après sa disparition, autour du deuil, des souvenirs et de la transmission.
Papa,
Cela fait dix ans que tu es parti.
Dix ans déjà.
Dix ans que le temps avance sans toi, alors que certaines blessures, elles, semblent parfois être restées exactement là où tu les as laissées.
Dix ans sans un mot, sans une lettre, sans rien pour m’aider à remonter la pente à l’époque.
D’abord, il y a eu la colère.
Parce qu’en étant maman aujourd’hui, je n’imagine pas dire au revoir à ma fille. Je n’imagine pas devoir partir en sachant qu’elle devra continuer sans moi.
Et pourtant, lorsqu’il arrive une complication médicale, mentir pour protéger son enfant devient parfois inévitable.
Alors j’ai fait mon chemin.
L’annonce de ton décès a été un choc. Une violence extrême que je ne souhaite à personne.
Je n’ai eu aucune réaction. Mon cerveau a fait un black-out.
Et je suis tombée au fond du trou, ou peut-être au fond de ces puits que nous avions à la maison. Je ne me suis pas noyée.
Parce que l’envie de vivre a été plus forte.
Alors je me suis construit une vérité. Peut-être pour me rassurer, me consoler et continuer à vivre.
Sans ma fille, je pense que je serais morte également.
Car au final, nous ne sommes jamais prêts à perdre un parent.
Une moitié de nous.
Le plus douloureux a été de comprendre que je t’aimais malgré tout.
Alors j’ai séparé toi et l’alcool.
Et mon cœur a réussi à retrouver les moments heureux.
Ces moments avec les animaux.
Ces moments où je te courais derrière, comme la petite fille amoureuse de son papa.
Ces moments de jeux à la console.
Ces moments où nous allions chercher le sapin de Noël dans la forêt, où maman râlait toujours parce qu’elle le trouvait trop grand.
Ces moments où nous dévorions les boîtes de chocolats devant les cartoons ou les films comiques.
Tous ces souvenirs qui paraissaient peut-être simples à l’époque, mais qui sont devenus tellement précieux aujourd’hui.
Il y a aussi cette phrase que tu me disais pour me réveiller :
« Mon seignor… il est l’or de se réveiller ! »
Comme dans un de ces films de Louis de Funès que tu aimais tant.
Aujourd’hui, cette phrase est devenue un souvenir précieux.
Ta voix est restée quelque part dans ma mémoire. Et parfois, j’ai presque l’impression de l’entendre encore.
Je réveille ma fille comme cela aujourd’hui. Et je la surnomme également « le chameau », comme tu le faisais avec moi.
Puis il y a eu tous ces rêves où tu me demandais de continuer à fêter Noël.
Comme si tu continuais de me parler chaque nuit.
Comme si, malgré ton absence, tu étais encore là pour me demander de continuer.
Je suis convaincue que tu es resté près de moi.
Le plus douloureux dans le deuil, c’est d’accepter que jamais je ne te reverrai.
Mais tu continues de vivre à travers moi.
Et maintenant, à travers ma fille.
C’est toujours douloureux que tu sois parti au moment de sa naissance.
Mais chaque année, comme tu me l’as demandé, je continue de célébrer Noël.
Tu me manques chaque jour qui passe.
Mais comme le dit si bien la chanson « Mon vieux », de Daniel Guichard, quand on a juste quinze ans, on n’a pas le cœur assez grand.
Et je n’ai pas compris.
Je ne pouvais pas comprendre.
Malheureusement, je comprends certaines choses seulement maintenant, en étant maman.
Aujourd’hui, je comprends peut-être différemment ce que signifie vouloir protéger son enfant. Alors je peux aussi regarder ton départ autrement.
Merci, papa, de m’avoir protégée.
Car au final, tu es mort dans la pudeur.
Et tu m’as protégée jusqu’au dernier souffle.
Dix ans ont passé.
Et malgré tout, malgré la colère, malgré les blessures, malgré l’alcool, tu restes mon papa.
Le papa de mes souvenirs.
Celui qui me revient dans ces petits moments que je n’ai jamais oubliés.
Celui dont les mots continuent de vivre dans ma vie.
Celui que je retrouve dans ma façon de réveiller ma fille.
Et celui dont une petite partie continue désormais de vivre à travers ta petite-fille.
Tu me manques, papa.
Chaque jour qui passe.
Mais je continue de faire vivre nos souvenirs.
Et je continue mon chemin.
Avec ton absence.
Avec mes souvenirs.
Avec tout cet amour que j’ai fini par comprendre.
Il m’aura fallu dix ans pour trouver
les mots et enfin t’écrire cette lettre.
© Nina Lem
***
Pour citer ce témoignage élégiaque, réaliste, illustré & inédit
Nina Lem (poème & image), « Ton dernier cadeau… », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : HIVER 2026 | NO IV | « L'HIVER EN FÊTES », mis en ligne le 15 octobre 2026. URL :
https://www.pandesmuses.fr/2026noiv/nl-tonderniercadeau
Mise en page par Aude
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