27 janvier 2022 4 27 /01 /janvier /2022 12:31


Numéro Spécial | Printemps 2022 | Critique & Réception

 

 

 

 

 

 

 

Filière de femmes

 

 

d'Anna Jouy, paru aux éditions Sans Escale

 

 

 

 

 

 

 

 

Texte par

 

Françoise Urban-Menninger

 

Blog officiel : L'heure du poème

 

 

© Crédit photo :  Première couverture illustrée de Filière de femmes d'Anna Jouy, éditions Sans Escale, photographie fournie par la critique. 

​​​​​​​

 

Née en 1956 en Suisse romande, Anna Jouy y vit et y travaille. Elle met en scène des spectacles, écrit de la poésie et des chansons pour des musiciens. Quand elle parle de son écriture dans une interview, elle évoque des « flots d'encre » et « une navigation intérieure ».


 

 

 

 

Dans son dernier ouvrage « Filière de femmes », le ton est donné d'emblée dans le titre.  Sur un bateau, la filière ou « ligne de vie » n'est autre qu'un câble centrant le port du bateau afin d'empêcher la chute des personnes à l'eau, la filière est ainsi solidement arrimée à des points fixes.

La narratrice qui remonte « sa filière » illustre cette image, son corps, son esprit, son âme la tiennent amarrée à celles qui l'ont précédée. Elle élabore dès lors, une généalogie souterraine où les femmes faites de la même chair qu'elle s'emboîtent les unes dans les autres à l'instar de poupées russes ou matriochkas dont l'étymologie signifie tout à la fois mère et matrone.

C'est ainsi que le lecteur rencontre au fil des pages des figures dont les photos ont été punaisées sur une table. Défilent ainsi Hyacinthe-Céline, Maria Agathe, Emma, Berthe et enfin Marguerite, la mère de la narratrice.

L'auteure les traque de sa plume acérée dans une série de portraits qui débusquent sous la peau des mots, celles de femmes, battues, violées, soumises mais aussi révoltées.

 

Anna Jouy nous a prévenus « Je ne sais pas encore ce que je vais soulever. De femmes silencieuses, mon sang en est plein » et d'ajouter « Pourtant je suis bel et bien de ces femmes mal femmées... »

Derrière ces portraits de femmes surgissent ceux d'hommes violeurs sans état d'âme tel Isidore qui terrorise sa femme et ses enfants et dont on apprend que « Mère et fille sont à lui, il en fait ce que bon lui semble, il les tripote, les viole, les tape, si bon lui semble. Et les fils, pareil. »

 

Nul doute qu'Anna Jouy possède l'art de pénétrer au plus profond de l'inconscient de l'âme humaine et d'en ramener dans une écriture sulfureuse et irradiante l'horreur absolue qui répond parfaitement à la définition du concept philosophique développé par Hannah Arendt, à savoir la « banalité du mal » qui réside dans la quotidienneté à commettre les crimes les plus odieux.

 

Cette recherche dans «  l'obscur » dont Henri Meschonnic  nous affirmait « qu'il travaille en nous », fait remonter à la surface, l'obscénité du désir du mâle en rut tel Armand dont la narratrice nous dit « Armand est mort. Mais son ombre ne s'en va pas » et d'ajouter « Les femmes, il n'y connaît rien de fait. Il n'y a que le désir ; pour ça, il est au clair. C'est de ne rien savoir d'elles qui le pousse à les embrocher, les unes après les autres... »

 

La violence du verbe aux images éblouissantes et éruptives traverse le corps du texte, le bouscule, le fait basculer de l'autre côté des mots où se trame dans le non-dit, le secret des origines dont il importe à l'auteure de « Forcer les silences, les héritages glauques ».

 

Parmi tous ces portraits de femmes, celui de Hyacinthe-Céline, « la souche-femme » nous donne à voir celui d'une femme libre dont la narratrice s'empare, elle se « l'approprie » pour plonger dans les limbes d'un voyage intérieur en quête d'un passé dont elle déclare « Le passé, je le suis de ma main, comme un cordon ombilical » .

 

L'image de la couverture de ce livre due à Baptiste Gaillard en illustre les dernières pages qui désignent « le secret » qui « se cache dans la doublure de ces gens... » et plus particulièrement le « rapiéçage  cousu sur la toile de famille » dont « les femmes sont toutes des tacons généalogiques ».

 

Nul ne peut sortir indemne de cette lecture qui tel un brûlot attise sous la cendre les âmes vives et les corps suppliciés qui nous ont mis au monde.


 

 

 

© F. Urban-Menninger

 

 

***

 

Pour citer ce texte inédit​​​​​

 

Françoise Urban-Menninger, « Filière de femmes d'Anna Jouy, paru aux éditions Sans Escale », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Numéro Spécial | Printemps 2022 « L'humour au féminin » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 27 janvier 2022. Url :

http://www.pandesmuses.fr/ns2022/fum-filieredefemmes

 

 

 

 

Mise en page par David Simon

 

© Tous droits réservés

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