1 juin 2022 3 01 /06 /juin /2022 17:25

 

Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 | Poésie des aïeules | Travestissements poétiques 


 

 

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Le prêtre et le dieu et Amour ailé

 

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Judith Gautier (1845-1917)

Textes  choisis & transcrits par Dina Sahyouni

 

 

 

 

 

​​​​​Crédit photo :  Fleurs, peinture de nature morte, domaine public, Wikimedia.

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Le prêtre et le dieu

 

 

 

 

Hors du sol noir, bloc d'or, au feu tu m'as jeté,

Et je devins un dieu !... Quel long frisson de joie

M'éveilla, quand ta voix, criant ta volonté,

M'appela dans le temple où mon orgueil flamboie !


 

Ta parole m'anime, ô créateur ! En moi,

Comme une onde de sang, sa caresse sonore

Frémit, roule, me brûle et tout me vient de toi,

Ô maître ! Ton regard est ma première aurore !


 

Je me vois dans ton âme ainsi qu'en un miroir,

Plus haut que ton esprit ton audace m'élève,

Et je suis ton amour, ton désir, ton espoir :

Ô gloire ! Je suis dieu par l'ordre de ton rêve !...


 

Et voici que mon nom s'allume en un éclair :

Impérieux, ton bras levé le montre aux hommes :

« Il faut craindre et trembler du plus humble au plus fier. »

Tous redisent alors le nom dont tu me nommes.


 

De mon temple superbe ils montent les chemins,

L'emplissent, éblouis du feu de l'auréole :

On m'adore, on me prie, on tend vers moi les mains,

Et la clameur se brise aux ors de la coupole.


 

La victime gémit, les quatre pieds liés ;

Le sacrificateur l'égorge sur la dalle ;

Des brumes de parfums envoilent les piliers ;

Un effluve d'amour avec l'encens s'exhale.


 

Et toi le divin prêtre, accoudé sur l'autel

Tandis que l'hymne saint qu'accompagne la lyre,

Fervent et triomphal, me proclame immortel,

Tu contemples ton œuvre en un muet délire.


 

Tu pleures, enivré de ma splendeur ; la loi

Par toi-même est subie et je bois ta prière.

Vois, ma divinité, sous ton ardente foi

Dans l'infini projette un spectre de lumière.


 

Mais ton cœur est saisi d'un impossible espoir...

Devant le troupeau vil, tu clos le tabernacle,

Et seul, éperdument, de moi tu veux savoir...

Ta voix qui me conjure ordonne le miracle.


 

Tu veux savoir le mot que tu ne m'as pas dit,

La réponse au « pourquoi » de l'âme inassouvie ;

Tu veux forcer le seuil, par la mort interdit,

Pour connaître la fin de l'homme après la vie.


 

Ton douloureux désir qui jamais ne s'endort

Les nuits après les jours de son cri me harcèle,

En me faisant vibrer comme une harpe d'or,

Sans m'arracher le mot que l'implacable scelle.


 

Tu tressailles pourtant quand l'impétueux flot

De ton vouloir tenace et qui vers moi s'élance,

Refluant vers ton cœur se mêle à ton sanglot

Comme si l'inconnu rompait le lourd silence ;


 

Lorsque ta longue extase embaumant le saint lieu

T'enveloppe et te rend ta caresse de flamme ;

Quand tout ce que de toi tu dardes sur le Dieu

Rejaillit en faisceau de rayons dans ton âme.


 

Haletant, tu crois voir luire l'instant divin

Du miracle, ta chair palpite en un vertige...

Mais l'ombre reste l'ombre et ton effort est vain :

Ton cœur désespéré voit mourir le prestige.


 

Un sinistre regard est monté de tes yeux :

Ta foi sous le doute a sombré ; mon auréole

Se ternit comme un astre en un soir pluvieux ;

Le souffle de la mort a passé sur l'idole.


 

De l'autel renié le prêtre est descendu.

Il brise l'encensoir et dans un cri suprême

Me maudit et s'éloigne en un geste éperdu !...

J'écoute longuement l'écho de son blasphème...


 

Mon temple, par le peuple, est bientôt déserté,

Et, dans la solitude où le temps s'évapore,

Pleure le souvenir de ma divinité,

Tandis que le parfum de l'encens flotte encore.


 

Le troupeau qui m'aimait me redoute à présent,

Nul n'ose me saisir d'une main sacrilège,

Car on me reconnaît un pouvoir malfaisant

Et du mauvais génie on évite le piège.

 

Des nuits, des jours, des nuits, et c'est le chacal seul

Qui hurle et se lamente où chantait la prière.

Le lierre étend partout un nombre et froid linceul,

Et le parvis sacré s'émiette en poussière.


 

Mais le temple a fléchi sous un suprême choc.

La tourmente sur lui semble assouvir sa rage ;

Le feu du ciel refait de moi l'informe bloc...

Tout croule, je m'abîme au fracas de l'orage[;]

 

Le silence et la nuit m'enlisent à jamais,

Mon pouvoir, mon orgueil, la splendeur de ma face,

Même le souvenir des cœurs que j'enflammais,

Tout est anéanti, tout est mort, tout s'efface...

 


 

 

Amour ailé

 

 

 

 

Toi qui portes ta prière

En plein ciel, et tout le jour

T'élèves vers la lumière,

Pâmé de joie et d'amour,


 

Ô toi dont le chant ruisselle,

Perles de cristal et d'or !...

Je suis jaloux du coup d'aile,

Je suis jaloux de l'essor.


 

Qui peut te donner l'ivresse

De te baigner dans l'air bleu ?

Toi que le rayon caresse,

Loin de nous, plus près de Dieu !

 

Or, voici que ta compagne,

Qui partage ton émoi

Et du regard t'accompagne,

D'un élan monte vers toi.

 

Ô frisson plein d'étincelles,

Amour au ciel emporté !

Un baiser ayant des ailes,

Idéale volupté...

 


 

 

Les poèmes ci-dessus proviennent de GAUTIER, Judith (1845-1917), Poésies [Les rites divins – Au gré du rêve – Badinages – Pour la lyre], Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène FASQUElLLE, Éditeur, 11 Rue de Grenelle, 1911, poèmes se trouvant respectivement « Les rites divins », pp. 19-24 et « Au gré du rêve », pp. 57-58, Cet ouvrage est tombé dans le domaine public.

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***

 

Pour citer ces poèmes d'amour de l'aïeule 

 

 

Judith Gautier« Le prêtre et le dieu » & « Amour ailé », extraits de GAUTIER, Judith (1845-1917), Poésies, (1911) & ont été choisis & transcrits par Dina Sahyouni pour Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 « Les merveilleux féeriques féministe & au féminin », mis en ligne le 1er juin 2022. Url :

http://www.pandesmuses.fr/megalesia22/jg-amouraile

 

 

 

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LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Megalesia Amour en poésie
26 mai 2022 4 26 /05 /mai /2022 18:24


Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 | Astres & animaux | Instant poétique en compagnie de... 

 

 

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​​​​​​Au fond d’un jardin,

 

 

 

Des voix du passé

 

&

 

 

tu as perdu et l’amont et l’heure 

 


 

 

 

 

 

Cécile Oumhani

 

Site Internet :https://cecileoumhani.wordpress.com

 

Ces trois extraits sont reproduits avec l'aimable autorisation de la poète & des éditions citées ci-dessous

 

 

 

Crédit photo : "Pelargonium zonale (Geraniaceae), Commons, domaine public.

 

 

 

Au fond d’un jardin

 

 

 

Portes entrebâillées vers l’obscur

ton pas s’accorde avec l’écho

vers les pièces familières

d’une maison inconnue


 

entrevue puis revue


 

là-bas au fond d’un jardin

lumière d’un été sans fin

qui disparaît puis revient

quand tu ne l’attends plus


 

tu te hâtes vers la table

de peur qu’elle ne s’évanouisse

avant que tu n’aies eu le temps


 

ou bien la scène s’offre-t-elle

à ta seule vue


 

encore et encore


 

l’espace

d’une question sans réponse



 

quelles voix murmurent

à ton oreille endormie

des mots qui s’égarent

tu ne les comprends pas

ils s’échappent vers les ombres

tapies loin dans ces replis

où s’attardent des souvenirs

qui ne sont plus les tiens


 

mais déjà tu aperçois la rive

et tu te retournes en vain


 

Cécile Oumhani, Mémoires inconnues, éditions La Tête à l’Envers, 58330-Crux la Ville, 2019.



 

 

 

Des voix du passé

 

 


 

nous marchons dans l’obscurité

sans relâche elle défait le passé

comme avec les pages d’un livre usé


 

de grands arbres chuchotent

au fond du jardin

nous effleurons du bout des doigts

des écorces parfumées et d’épais feuillages

en quête de poèmes

épelés dans un alphabet perdu


 

des voix d’adultes résonnaient tard dans la nuit

nous berçaient vers un sommeil confiant

nous ne comprenions pas toujours


 

les mots portés par la brise

depuis une véranda vide

comment les oublier

alors que le présent s’éloigne


 

une promesse à tenir

et une énigme à résoudre

 

 

Cécile Oumhani Mémoires inconnues, éditions La Tête à l’Envers, 58330-Crux la Ville, 2019





Poème sans titre

 

 

tu as perdu et l’amont et l’heure

ne reste qu’un trait d’encre

à ton commencement

et peut-être la force d’un élan

ou fut-il aveuglement

ce désir fou d’épeler

à la muraille des jours

un rêve d’être et de vie

qui ne seraient qu’à toi

tu t’obstines à suivre

au fond du soir

la ronde des satellites

des fragments de planètes

et de simples mots

tracés au crayon

sur des bouts de papier


 

silhouette sombre

elle s’en va vers la plaine incendiée

multiple de l’inconnu

 

 

Extrait de Marcher loin sous les nuages, éditions APIC, Alger, 2018


 

© Cécile Oumhani

 

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***

 

Pour citer ces trois extraits poétiques 

 

 

Cécile Oumhani, « Au fond d’un jardin », « Des voix du passé » & « tu as perdu et l’amont et l’heure », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 « Les merveilleux féeriques féministe & au féminin », mis en ligne le 26 mai 2022. Url :

http://www.pandesmuses.fr/megalesia22/co-aufonddunjardin

 

 

 

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26 mai 2022 4 26 /05 /mai /2022 09:45

Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 | II. Le merveilleux féerique féministe | Florilège | Astres & animaux 

 

 

 

 

 

 

 

 

Îles écartelées

 

 

 

 

​​​​

 

Sandrine Daraut

 

 

 

 

Crédit photo : Macroglossum stellatarum", Commons, domaine public.

 

 

 

Îles écartelées 

En mode port défendu

Le jardin d'Éden



 

Il s'est voilé

La belle affaire

De lasse guerre

Genre dévoilé



 

Se déguiser ?

Non… Juste trouver sa légitime place

Sans peur de perdre la face

L’Amour partagé


 

En mode virale

En mode banale

Jusqu’aux regards approbateurs



 

Dans la rue

Tu te dévoiles convaincue

Encore un rêve… Plus un regard inquisiteur

 

© Sandrine Daraut

 

 

***

 

Pour citer ce poème féministe inédit

 

Sandrine Daraut, « Îles écartelées », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 « Les merveilleux féeriques féministe & au féminin », mis en ligne le 26 mai 2022. Url :

http://www.pandesmuses.fr/megalesia22/sd-ilesecartelees

 

 

 

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25 mai 2022 3 25 /05 /mai /2022 16:34


REVUE ORIENTALES (O) | N° 2-1 | Entretiens & Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 | Entretiens artistiques, poétiques & féministes


 

 

 

 

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Portrait de Sélima Atallah

 

 

 

 

 

 

​​

Propos recueillis par

 

Hanen Marouani

 

 

 

Entrevue réalisée en mars 2022 avec

 

 

Sélima Atallah

Ou Sélima Atallah

 

Site Internet : www.selimaatallah.wordpress.com

 

 

© Crédit photo :  Photographie de Sélima Atallah, no 1.

 

 

Fiche d'information :

 

Profession : poète performeure, chercheure

Site Internet, Blog, liens sites de ventes : www.selimaatallah.wordpress.com 

instagram : @selima.a.poesie

Soundcloud

 

 

© Crédit photo :  Photographie de Sélima Atallah, no 2.

 

 

 

Biographie

 

 

Sélima ATALLAH est poète performeure et chercheure. Elle a grandi à Tunis et habite à Paris depuis une dizaine d’années. D’une curiosité sans limite, ses errances universitaires l’ont menée de la médecine à la création littéraire en passant par la psychologie et l’anglais. Elle travaille actuellement à un projet de recherche-création liant le corps, les lieux et les langues par la performance poétique. Sa poésie intime et engagée est attentive au rythme et à l’oralité. Convaincue que la poésie a sa place partout, Sélima ATALLAH porte ses textes lors de scènes de slam, de théâtre ou de littérature mais également en compagnie de DJ ou lors d’expositions d’art contemporain. 

 

Bibliographie

 

– “Bodies Decay in the light of Day”

– dans Manhattan Magazine, 2022

– “Crevette” dans Le Ventre et l’oreille, 2022

– “Ommi sissi” dans Il était tant de fois, Al Manar, 2021

– “Trou” dans Point de chute n°2, 2021

– “Ma Bouffe est verte comme une orange” dans Contre5ens, 2021

– “Najoua” dans Deuxième Page, 2020

À paraître 

– Au Pieu

– Monticules

– Entre deux rives en 2022

– “Samsara” dans le Krachoir en 2022

 

 

SÉLIMA ATALLAH : UNE JEUNE DOUÉE DE LA POÉSIE AUDIOVISUELLE

 


 

 

 

Entretien

 

 

 

H.M – Sélima ATALLAH, vous préférez être qualifiée de poétesse ou de slameuse


 

S.A – Je préfère poète. Entendons-nous bien, je suis absolument pour la féminisation des noms mais je n’aime pas la sonorité caressante du suffixe “esse” de poétesse. Quant au slam, c’est un type de poésie, avec ses propres règles d’écriture mais surtout d’oralisation. Une partie des textes que j’écris et que je performe appartient au slam mais souvent mon travail est plus proche de la poésie sonore, ou de la poésie action et je préfère donc le terme “poète” qui rend mieux compte de la diversité de ma pratique.



 

H.M – Parlez-nous de vous et de votre expérience ou de votre aventure poétique(s) ? Comment vous êtes arrivée à ce domaine ou comment ce domaine est arrivé à vous ? 


 

S.A – J’ai toujours été attirée par la poésie. C’est un héritage familial car mon arrière-grand-père, Chedly Atallah, était poète et j’ai toujours admiré ses recueils qui traînaient dans le salon de mes grand-parents. Enfant, j’aimais déclamer des vers de ma composition dans des jeux, ce n’était pas très fameux mais j’ai toujours aimé avoir des mots en bouche et j’ai donc commencé à écrire assez jeune mais de manière très sporadique et diluée dans le temps. Je me destinais à devenir médecin, un autre héritage familial, et je n’assumais pas du tout ce désir de poésie et la place qu’elle finirait par prendre dans ma vie. Je suis revenue à la poésie après avoir abandonné la médecine, durant mes études de psychologie dans une période où j’étais en quête de sens et où apprendre et réciter des poèmes de Baudelaire était la manière la plus efficace que j’avais trouvée de pallier l’angoisse. En m’y remettant, j’ai retrouvé le plaisir que j’éprouvais lors des récitations d’école et je me suis demandé pourquoi j’avais jamais arrêté de dire des poèmes. Progressivement, je les ai dits sur scène au Club des poètes tout en me mettant à écrire de plus en plus de textes que j’ai fini par réciter sur des scènes de slam. J’ai aussi découvert des poète.sses plus ou moins contemporain.es que j’admire comme Rim Battal, Gherassim Luca, Audre Lorde ou Charles Pennequin qui ont été de grandes sources d’inspiration. Une fois que la machine était lancée, c’était impossible pour moi d’arrêter car sans la poésie je ne sais pas comment je supporterai la vie. 



 

H.M – L’écriture poétique est-il un cas disciplinaire, un vrai film d’erreurs ou une faille psychologique persistante qui s’inscrit dans l’urgence de l’exprimer et peu importe comment ? 


 

S.A – Pour moi, la poésie est nécessaire, je n’écris pas car j’en ai envie mais car je ne sais pas faire autrement. Un motif qui revient souvent dans mes textes est le désir d’équilibre, d’une vie plus tranquille, rangée. Je suis souvent critique du “métro-boulot-dodo” et à la fois, j’aurais vraiment aimé pouvoir m’en contenter. La discipline n’est pas mon fort, je démarre autant de projets que j’en abandonne, et j’éprouve sans cesse un désir insatisfait face à toutes les habitudes que je ne parviens pas à tenir plus de quelques jours. L’écriture poétique intervient ainsi comme une manière de conjurer une angoisse qui m’accompagne presque tout le temps et me permet d’éclaircir l’imbroglio de pensées qui m’habite. Alors oui, j’écris souvent par salves, en tout cas dans un premier temps, dans une forme d’urgence logorrhéique incontrôlable. Retravailler les textes est plus tranquille, quoique purement jouissif. Je le fais de manière obsessionnelle pendant des heures, voire des jours que je vois à peine passer et où je me mets en retard pour d’autres choses car je ressens une forme d’impériosité créatrice que je ne peux pas arrêter. C’est là que la discipline intervient, celle de ne pas me laisser prendre au jeu de formules élégantes mais inutiles afin d’exprimer par le modelage de la matière-texte l’organicité de l’idée qui a présidé à l’écriture sans les fioritures inutiles d’une supposée belle langue. 



 

H.M – Combien d’ateliers d’écriture il faut suivre pour devenir… écrivain-e ou poète ? 

 

S.A – Je pense que beaucoup de personnes deviennent poète.sses sans suivre d’ateliers d’écriture, en lisant et en imitant par eux-mêmes le travail de personnes admirées. Néanmoins, comme je le disais, je ne sais pas vraiment me discipliner, alors j’ai beaucoup appris grâce aux ateliers d’écriture qui offrent un cadre avec des deadlines claires et puis évidemment l’expertise d’écrivain.es et leurs sensibilités qui sont d’extraordinaires inspirations. J’ai eu la chance d’en suivre beaucoup, avec Marc-Alexandre Oho Bambe, Frédéric Forte, Anne Sanogo, Cécile Mainardi, Marie de Quatrebarbes, Aurélie Loiseleur ou encore Laure Limongi, notamment grâce au master de création littéraire que j’ai suivi et où nous avions des masterclass d’écrivain.es, des ateliers de style... Ce sont des moments que j’adore en partie car on travaille d’une manière qui nous est étrangère avec des contraintes qu’on ne se serait jamais fixées nous-mêmes, et puis j’aime beaucoup voir comment chacun.e se saisit de la même consigne pour produire des textes radicalement différents. C’est pour ça que je pense qu’il ne faut pas arrêter d’en suivre : chaque écrivain.e a eu ses propres influences, ses propres manies, et on n’est jamais à l’abri de découvrir un texte, une méthode, une approche qui pourrait influencer durablement notre écriture. Écrire est un processus sans recette claire et les ateliers viennent le nourrir quel que soit le niveau d’expertise. 



 

 

© Crédit photo :  Photographie de Sélima Atallah, no 3.

 

 

H.M – Cette révélation presque quotidienne ou cette découverte de soi à travers et à partir des mots ont-elles réussi à guérir vos blessures et à calmer la fougue de vos ambitions ? 


 

S.A – En ce qui concerne la fougue, elle semble se nourrir de ce que j’écris car j’ai l’impression qu’elle devient de plus en plus forte, bien que je parvienne peut-être un peu mieux à la domestiquer, à l’incarner dans l’écriture et aussi, beaucoup dans la scène. Performer mes textes m’est essentiel et je pense que c’est un espace où être au contact de sa folie, de son feu et de ses blessures est bienvenu. Plutôt que de les laisser vous écraser, c’est un lieu où on les sublime, où la folie crée au lieu de détruire. Certaines plaies sont certainement moins à vif, mais mes failles sont la matière-même de mon écriture, et bien que je me connaisse peut-être un peu mieux grâce à mon écriture et mes performances je pense aussi qu’une grande partie de ce que je crée me dépasse et je ne comprendrai jamais parfaitement ce qui m’habite, bien qu’un des rêves de mon adolescence ait été de tout savoir de mes parts d’ombres et de lumières, mais je pense que c’est une utopie inatteignable. Je pense qu’on écrit surtout ce qu’on ne comprend pas et qu’on ne comprendra jamais de soi et du monde. 



 

H.M – La poésie audiovisuelle est votre genre de prédilection : le podcast, le soundcloud, les réseaux sociaux et c’est vous la douée de la poésie audiovisuelle. Vous préférez écrire vos poèmes ou les enregistrez directement avec votre voix ? 


 

S.A – Merci ! Je pense que des projets comme Pan 21 par exemple le font de manière bien plus ambitieuse que moi, et j’aimerais pousser cette pratique encore plus ! J’écris toujours mes poèmes en amont de leur enregistrement bien qu’il m’arrive de me laisser aller à des moments d’improvisation dont je ressens la pertinence. C’est vrai que l’oralité est essentielle à ma poésie, quand j’écris je lis mes poèmes à voix haute et c’est la qualité du rythme qui fait que je cesse d’écrire. Il me paraît donc naturel d’en rendre compte. Quant à la dimension visuelle, c’est une continuité de mon désir de rendre compte de mon univers et je profite des outils qui nous sont offerts pour y introduire de la poésie. Je ne veux pas d’une poésie cloîtrée dans sa tour d’ivoire, je la veux exigeante mais accessible au plus grand nombre et les réseaux sociaux sont donc un terrain nécessaire. Mais je ne m’y sens pas à l’aise en tant que seul lieu d’expression car on finit très vite par se laisser prendre par ses exigences algorithmiques et la création en souffre. Néanmoins, la projection est aussi quelque chose que j’expérimente aussi sur scène pour rendre compte du numérique qui est là partout autour de nous. 


 

H.M –  L’alerte blanche de vos cheveux est-elle la couleur de l’enfance ou de l’essence ? Ou plus c’est audacieux, mieux quand il s’agit d’être atypique ? 


 

S.A – J’aime beaucoup l’idée d’appeler ça “alerte blanche”. Ne faisant jamais les choses à moitié, j’ai voulu du contraste pour ma première teinture. Ça m’a obsédé à un moment, alors je l’ai fait, je ne sais pas trop pourquoi, probablement pour signaler de prime abord une forme d’étrangeté et préparer mon interlocuteur à ne pas me ranger dans une case trop lisse. Je ne sais pas trop en vérité, je laisse la porte ouverte à toutes les interprétations !


 

H.M – Quelle est votre idée phare pour définir votre propre vision poétique ? 

 

S.A – Tout le monde peut aspirer à quelque chose de plus si tant est qu’il s’y autorise, mais c’est un chemin difficile, une lutte perpétuelle contre les normes et contre soi-même. Ma poésie lutte pour défendre l’idée que l’injustice du monde, écrasante, ne doit pas nous faire renoncer à notre quête d’absolu. Il naît du rythme le plus pur que chacun.e porte en soi et c’est lui que j’imprime à mes textes. 



 

H.M – On entend dire souvent que la jeunesse est un continent qui ne cesse de s’éloigner de la vie politique et pourtant ce n’est pas du tout votre cas ?


 

S.A – Je pense qu’au contraire, l’état du monde et les injustices qu’il porte n’ont jamais autant concerné les jeunes. Leurs moyens de lutter ne sont peut-être pas les outils politiques traditionnels qui ont montré leurs faillites, qui déçoivent, dégoûtent et écrasent, mais les jeunes s’engagent par leurs vies alternatives, par leurs manifestations, par leurs initiatives de plus en plus éthiques et engagées pour créer un autre monde que le champ de ruine qui nous est offert. Je pense que l’urgence climatique et humanitaire à laquelle nous faisons face nous pénètre toustes, la jeunesse, désillusionnée, n’a d’autre choix que la révolte.  



 

H.M – Votre voix, votre énergie, votre corps et votre mémoire poétiques sont-ils plus vibrants sur les Terres de la Méditerranée ?


 

S.A – La mer Méditerranée me semble de plus en plus être la matrice de mes expériences. Avec le covid, j’ai eu moins l’occasion de la voir, et puis la pollution qui devient tangible avec des jours où le plastique est partout au milieu des algues l’a rendue plus précieuse, plus intime, comme les traversées malheureuses qui l’habitent tous les jours. Ce qui la menace me menace. Mon corps est réellement vivant à son contact et c’est lui qui crée mes mots et qui diffuse ma voix. Elle fait certainement résonner mon travail. 



 

H.M – ʺEt toujours nos corps ne nous appartiennent pasʺ, vous confirmez que vous êtes en état d’errance et de quête identitaire. C’est pour cette raison que vous écrivez ? 


 

S.A – Oui, certainement, l’écriture me permet de créer un lieu où je suis à ma place, là où ma francophonie pose problème dans la Tunisie qui m’a vue naître et où ma nationalité non-européenne limite la liberté de mon corps dans les espaces où je me sens plus adaptée. Alors, j’habite ma poésie et mes performances en créant un espace où je me sens libre au-delà des limites que le monde hypernormatif, bardé de frontières et de contrôles impose à mon corps et à beaucoup de corps minorisés. 



 

H.M – Sans peur et sans complexe, pour Sélima ATALLAH le danger viendra d’où ? 


 

S.A – Le danger vient de la division, du fait de ne pas se voir dans le visage de l’autre qui devient un moyen à chasser ou à exploiter plutôt qu’un être humain à accueillir dans la complexité de ses désirs. 



 

H.M – Quels sont les futurs projets de Sélima ATALLAH et vraiment ravie de vous avoir parmi nous ? 


 

S.A – Plusieurs recueils sont à paraître et je travaille à un projet de performance poétique rendant compte de l’errance d’un corps entre les lieux et les langues. Peut-être une traversée de la méditerranée, sûrement d’autres choses que je ne prépare pas encore et qui s’imposeront à moi au gré des rencontres et des circonstances. 

 

 

 

© Hanen Marouani, Sélima Atallah

 

______

 

 

Pour citer ces photographies & entretien inédits 

 

Hanen Marouani, « Portrait de Sélima Atallah  », Revue Orientales, « Les voyageuses & leurs voyages réels & fictifs », n°2, volume 1 & Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 « Les merveilleux féeriques féministe & au féminin », mis en ligne le 25 mai 2022. Url : 

http://www.pandesmuses.fr/periodiques/orientales/no2/megalesia22/hm-selimaatallah

 

 

 

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REVUE ORIENTALES ET LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Megalesia Amour en poésie Muses et féminins en poésie O-no2 Poésie audiovisuelle
24 mai 2022 2 24 /05 /mai /2022 15:40

 

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Le bruit sourd de la Terre

 

 

 

 

​​​​

 

Martine L. Jacquot

 

 

 

Crédit photo : Fairy King and Queen 1910", Commons, domaine public. 

 

 

Des mots pour ne pas oublier 

inscrits sur une roche plate du torrent 

comme le font les Juifs en guise de fleurs

*

L'aurore ornée de rosée 

explose dans l'arôme du café 

Il est déjà midi

*

L’horizon s’enrobe dans un voilage bleuté

Des cascades invisibles se suspendent au ciel limpide

Ce n’était qu’une question d’instants

*

La lune sèche guette les perséides

comme une voile droite tendue dans la nuit

Le chien d’août résonne sur le fil du temps

*

Des brassées d’air se mélangent sous la voûte nocturne

dans un bruit feutré avant-coureur d’ouragan

La saison rêve encore d’aubes paisibles

*

Échevellement de la forêt dans un bruissement croissant

Les heures tardives soufflent sur la terre

Les roses se referment l’instant que passe la folie 

 *

Lumière oblique à travers les feuillages

Polyrythmie des grillons dans l’air stagnant

On dirait un soir de fête

*

Perdure le murmure continu

que seule la froidure viendra éteindre

Ce nid vide aura perdu ses repères

*

Dans le mauve de l’instant

tous les rideaux veulent se lever

La terre offre le sable de ses chemins

*

Opacité de l’air

Les trajets se confondent 

autour de la maison immobile

*

Crinière au vent entre le vert et le bleu

Des fils arachnéens luisent dans le contre-jour

Il est des lieux où le sol nous aime

*

Dans la maison soudain silencieuse

des jouets abandonnés

et des photos d’hier nous regardent pleurer

*

Rubans de brume couchés sur la rivière

au creux des méandres boisés

Tendresse du petit matin

*

Les arbres se noient dans le lac d’automne

calque à peine troublé d’une ride

Le monde est d’ambre et de givre

*

Les animaux gardent le fort

comme si la solitude n’existait pas

Au loin souffle la folie des hommes

*

Les continents ouverts comme une paume 

somnolent dans leur immensité vertigineuse

L’appel au voyage désire sonner à nouveau


 

 

© Martine L. Jacquot

 

 

 

***

 

Pour citer cet écopoème inédit

 

Martine L. Jacquot, « Le bruit sourd de la Terre », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 « Les merveilleux féeriques féministe & au féminin », mis en ligne le 24 mai 2022. Url :

http://www.pandesmuses.fr/megalesia22/mlj-lebruitsourd

 

 

 

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