31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 07:00

 

 

 

 

Introduction à l’œuvre de maría castrejón :

 

 

du con au féminisme genderqueer


 

 

Claire Laguian

Université de Paris-Est

Marne-la-Vallée, LISAA (EA 4120)

 

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©Crédit photo : maría castrejón

 

La première de couverturei du recueil volveré mucho más tarde de las doceii (je rentrerai beaucoup plus tard que minuitiii), provocatrice tout comme le premier vers « No me sale del coño » (« Ça ne me vient pas du con »), donne immédiatement le ton de la poésie de maría castrejóniv : une poésie écrite par une femme fière de l’être, une poésie dont les mots – souvent noirs – restent gravés dans nos corps en jouant subtilement avec le genre. Cela n’est donc pas anodin que l’auteur madrilène d’un essai sur le roman lesbien en Espagnev et d’une thèse (en cours) sur le transgenre littéraire, ait choisi pour la couverture de son premier recueil poétique de recouvrir son corps nu de mots utilisés par les romancières espagnoles pour symboliser l’organe sexuel féminin de manière métaphorique.

Il n’y a rien de métaphysique dans cette poésie du quotidien, mais des enchaînements de négations nous font oublier si nous sommes homme ou femme (et si nous aimons femme ou homme ?). Une rébellion permanente synthétisée dans le seul titre du recueil, une ode à la « nocturnité » et à une « bizzarattitude » souvent à la limite du destroy et du trash. Une déferlante de vers dans un rythme saccadé nous présente donc une contre-poétique provocatrice et sans ornementsvi, qui réussit à être en même temps un symbole de littérature féministevii et  queer en déconstruisant les catégories, les étiquettes et en criant la colère de la poète : une écorchée vive au milieu de cette société (de consommation) qu’elle dénonce notamment pour sa haute dose de superficialitéviii.

 

Cette poésie souvent polysémique et saphique, fantasmant sur les femmes d’âge mûrix ou les infirmièresx, s’affirme volontairement contre les poèmes d’amour sentimentaux. Cependant, la sensualité n’est pas exclue, notamment par l’obsession de la sueur et des aisselles fémininesxi ou par une tentative érotique de déjouer la servitude animale des femmes dans les mariages forcésxii. Le mélange des genres est particulièrement efficace dans « hadès » et « Fille n°6 », où la voix poétique s’assimile au dieu grec maître des Enfers ou à un individu de sexe masculinxiii : « comme si je soulevais ta jupe », « Je suis la fille qui veut juste te baiser », « et je te dis que c’est beau que tu me la suces lentement / que tu entrouvres tes jambes pour moi dans mon château ». La poète va même jusqu’au refus d’avoir un corps tout court (« anti corps »), ou un corps marqué par un genrexiv malgré les tentatives de réconciliation avec son corps grâce à des jeux de mots ou de sonorités qui fonctionnent particulièrement bienxv.

 

Nous ne pouvons conclure sans évoquer la musicalité de cette écriture, qui reste ancrée dans le rythme naturel de l’alexandrin espagnol (14 pieds) et du dodécasyllabexvi, et qui apparaît également dans l’unique rime assonante en –a- que l’on retrouve tout au long des poèmes : ce n’est bien sûr pas un hasard puisque la voyelle A est la marque du genre féminin en espagnol… Le seul poème où le son -o-, celui de la masculinité, est prépondérant est le premier texte où il est justement question de « coño », c’est-à-dire du « con », pourtant marque biologique du féminin ou quand les genres ne sont plus ce qu’ils croient être…

 

 

Notes


 

i. Cf. la photo présente au-dessous du titre et dans le texte « Yo, yo misma y mi musa » (« Moi, moi-même et ma muse », notre traduction) appartenant au même dossier consacré à la poète. 

ii. Recueil vainqueur du prix de littérature LGBT de poésie « Desayuno en Urano » en 2011 (après Juan Antonio González Iglesias en 2010) et publié chez Egales.

iii. Notre traduction (ici, toutes les occurrences poétiques et les titres en français sont de notre fait).

 

iv. Sans majuscules, volonté de la poète dans le but de « déhiérarchiser ».

v. Castrejón, María, …que me estoy muriendo de agua. Guía de narrativa lésbica española, Egales, Barcelone-Madrid, 2008.

vi. Sur ses divers blogs, la poète lutte fermement pour la « dépathologisation » de la poésie (http://porladespatologizaciondelapoesia.blogspot.fr/) afin que cet art soit mieux diffusé et à la portée de tous. Elle revendique la poésie comme une arme politique en temps de crise (http://periododereflexion.blogspot.fr/) et s’évertue à organiser des lectures poétiques ou performances, sans oublier de diversifier son activité par des collages ou des romans graphiques.

vii. La poète essaye même d’approcher les hommes au féminisme avec son annexe découpable « offres non-cumulables ». Il s’agit d’une nouvelle forme provocatrice de marketing pour que les hommes soient sensibilisés à ces revendications : « Les femmes peuvent lire gratuitement ce poème, / et pour les hommes ça leur coûtera moitié-prix / s’ils le lisent avec l’une d’entre elles ».

viii. Cf. la forme particulière du « poème à deux voix » qui illustre à merveille les problèmes de communication et le non-sens de nombreux échanges humains.

ix. « s’assied la femme / que réellement / tu désires et elle donne à manger / à son fils des croquettes de / jambon ibérique » (« poème à deux voix »).

x. « je déchire les pantalons des infirmières / (elles ont des culottes de gaze verte / et une épilation brésilienne). » (« le centre hospitalier »).

xi. « Lèche la sueur des aisselles […] / Une femme nettoie les boîtes aux lettres / en traçant des cercles avec ses doigts. / Je ne suis pas capable de m’approcher / pour vérifier ce que ça sent. » (« voix ou tape ») ; « je me plonge dans le fond de tes aisselles pour les fuir. » (« je n’écris pas de poèmes d’amour »).

xii. « Effleurez vos seins avec leur peau », « effleurez avec elles votre entrejambe », « Votre fils a besoin de bottes / et vous d’une jeune fille / qui vous accompagne, / Mary Jones / quand les hommes abandonneront / le tapis. (« Mary Jones »).

xiii. Alors que parfois elle rejette violemment les hommes : « Je suis dégoûtée par les chauffeurs de taxi qui / sans le vouloir embrassent / leurs femmes / sur les commissures des lèvres » (« Je suis le pôle opposé »).

xiv. « Je ne veux pas de corps / de stigmates de talons / ni de bite ni de con » (« anti corps »).

xv. « Me con-bocas » : ici le verbe « convocar » signifie « convoquer », mais en espagnol, les lettres –B– et –V- se prononcent souvent de la même manière, ce qui permet à la poète d’introduire le mot « boca » signifiant bouche (d’où notre traduction « tu m’inter-pelles », jouant avec le terme de « pelles » lié aux baisers).

xvi. Que nous avons systématiquement traduits par des alexandrins français, parfois avec l’aide du –e- muet prôné par Jacques Réda pour sa capacité de « tension-détente » qui fait que l’on peut ou non le compter.

 

 

 

 

Pour citer ce texte


Claire Laguian , « Introduction à l’œuvre de maría castrejón : du con au féminisme genderqueer », in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Poésie des femmes romandes »,  «  Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°2|Automne 2012 [En ligne], (dir.) Michel R. Doret, réalisé par Dina Sahyouni, mis en ligne le 31 octobre 2012.

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-introduction-a-l-oeuvre-de-maria-castrejon-du-con-au-feminisme-genderqueer-111767394.html/Url. http://0z.fr/kurqj

 

Pour visiter les pages/sites de l'auteur(e) ou qui en parlent

 

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Auteur(e)


Claire Laguian est agrégée d’espagnol, doctorante et enseignante à l’Université de Paris-Est Marne-la-Vallée (LISAA EA 4120) travaille sur la poésie contemporaine espagnole, la linguistique, la traduction, notamment avec sa thèse en cours intitulée « Déconstruction et reconstruction langagières d’une voix poématique insulaire dans la poésie d’Andrés Sánchez Robayna ». Elle s’intéresse également de très près aux questions de genre et au silence dans la littérature de langues espagnole et catalane.

 


31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 07:00

 

 

Critique & réception

 

 

 

À propos du recueil
 
Je veux juste être tranquille  
 
d’Anne-Marie Reine Le Pape

 

          

 Dina Sahyouni

 

 

 

Je veux être tranquille

 

© Crédit photo : couverture du recueil

 

 

 

 

Titre : Je veux juste être tranquille

Auteure : Anne-Marie Reine Le Pape

Éditions : Anne-Marie Reine Le Pape  

Parution : 2012
Taille du fichier : 296 KB
Genre : Poésie 
Langue : Français
 Format : Format Kindle
Pages de l'édition imprimée : 137 p.
ASIN : B0091VIDKS
Vendu par : Amazon Media EU S.à r.l.

Prix : 5, 15

Url.http://www.amazon.fr/veux-juste-être-tranquille-ebook/dp/B0091VIDKS

  

Auteure

 

Anne-Marie Reine Le Pape : est avocate. Sous le nom de plume d'Anne-Marie Reine Le Pape, elle a publié Je veux juste être tranquille, recueil de 25 textes sur la violence conjugale, en ebook (gratuitement téléchargeable pour un usage personnel les, 21, 22 et 23 novembre 2012 sur le site Amazon en l'honneur de 1) la journée internationale des droits de l'enfant (20 novembre), 2) la journée mondiale pour l'élimination des violences faites aux femmes (25 novembre à venir) et 3) du mois extraordinaire des talents des personnes handicapées (qui se déroule tout le mois de novembre à Paris). Site : url. blog.jeveuxjusteetretranquille.net/  

***
L'auteure nous livre dans Je veux juste être tranquille vingt-cinq poèmes poignants qui incitent à la réflexion surtout dans nos sociétés postmodernes qui fabriquent à la chaîne des formes nouvelles de violences envers autrui. Les réseaux sociaux n’échappent pas à cela et parfois on se demande pourquoi certaines personnes tombent dans la violence et agressent les autres ?
Des histoires d’adolescentes, d’écolières, d’étudiantes (pour ne citer que les violences faites aux femmes) peuplent les réseaux sociaux, l'internet et les médias. Des cas de suicides, des vies gâchées, des femmes arrachées par la violence à leurs familles. L’incompréhension, la tristesse, l’indignation et la colère hantent nos jours…
Comment faire face à tout cela ? Que faire pour réveiller les consciences, comment dire et prévenir pour préserver la vie des femmes ?
 
Le recueil d’Anne-Marie Reine Le Pape est une oasis d’espoir, un lieu de mémoire, un geste envers elles, un cri poétique qui résonne dans un dialogue de sourd.e.s.
Je suis peut-être partiale dans ma critique de cet ouvrage mais c’est surtout l'avis d'une femme qui sait, qui a un certain vécu et qui réalise à quel point les violences ravagent des vies et détruisent les sociétés. Faut-il encore que toutes les femmes se mettent à crier pour réveiller le monde ?
 
Cette femme poète s’inspire, comme l’indique sa préface (voir p. 5), des faits et des témoignages bien réels. Ses poèmes traduisent la violence faite aux femmes (et aux enfants qui assistent aux scènes de violences conjugales)…
Des violences « physique[s] » et/ou « psychique[s)] » (sic) qui trouvent leurs racines dans la différence conçue par certain.e.s comme une forme d’infériorité…
Le recueil est bien présenté et documenté. Il met en évidence le poids des préjugés dans la vie de chacun.e d'entre nous. Les violences « physique[s] » et/ou « psychique[s)] » (sic) ne sont pas l'apanage des sociétés modernes mais elles existent depuis toujours.
Dire Non autrement, c'est ce qui motive le geste créatif d'Anne-Marie Reine Le Pape qui donne la parole tour à tour aux victimes comme au personnage qui tombe dans l'engrenage de la violence.
 
La misère sexuelle dit-on est une des sources des violences faites aux femmes mais on parle peu des ravages de la misère affective issue de la Révolution de l’amour des temps modernes et encore moins de la misère qui combine les deux et s’exprime par la dénonciation, le harcèlement moral, voire même par le viol en réunion...
Si les luttes contre les violences faites aux femmes, aux enfants, aux hommes, aux animaux sont un des moteurs de la pensée contemporaine, l'auteure s'inscrit, quant à elle, dans la tradition des écrits féministes (ou au moins engagés en faveur des minorités) des femmes de lettres comme Olympe de Gouges, Cornélie Wouters de Vassé et bien d’autres.
Ses poèmes sont des scènes vives où les drames des femmes se jouent. Une épopée lyrique de l’hypercontemporain et d’un quotidien anodin mis à nu... Ses poèmes vont de pair avec les statistiques qui narrent en chiffres l’indescriptible douleur. Ces statistiques traquent sans fard et en quelques lignes ce qui se déroule souvent à huis clos…
 
Le recueil est une chorale de voix, une polyphonie de cris mêlés de sang et d’espoir. Le silence n’est là que pour ponctuer et faire défiler les voix l‘une après l‘autre, l‘une avec l‘autre…
À l’instar de Françoise Urban-Menninger en parlant de l'œuvre de Dacia Maraini, je répète avec elle pour parler cette fois-ci d'Anne-Marie Reine Le Pape : « Les associations où elle milite lui fournissent des informations qui sont autant de matériaux qui nourrissent ses écrits et dont le but est d’éclairer notre conscience dans un monde où la cause des femmes est un combat qui se gagnera sur le front de l’intelligence et à la faveur d’une réelle évolution culturelle. » (voir cf. url. http://www.e-litterature.net/publier3/spip/spip.php?page=article5&id_article=303).
 
On déroule le livre de l'auteure tel un papyrus et on se remplit page après page, vers après vers de cette révolte sacrée qui anime déjà les personnes qui défendent la vie. On fête le 25 novembre la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes et ce recueil vient en témoigner, rendre hommage à ces héroïnes de tous les jours et renouveler notre engagement à l'égard des aïeules qui se sont battues pour que chaque être humain soit libre et respecté dans le monde.
 
Notre poète représente cette poésie engagée qui nomme l‘insoutenable et met en cage le mal qui rôde dans les rues, routes et ruelles de la planète. Ce mal qui frappe ici et là nos consœurs et les rend invisibles.
Crions ensemble donc. 
 
À bas les mutilations sexuelles des femmes !
À bas les violences conjugales !
À bas le viol et le viol en réunion !
Donnez aux fœtus XX le droit à naître.
Donnez aux filles le droit à l'éducation.
Donnez aux femmes âgées et/ou handicapées le droit à une vie digne.

 

 

Pour citer ce texte

 

Dina Sahyouni, « À propos du recueil Je veux juste être tranquille d’Anne-Marie Reine Le Pape » , in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Poésie des femmes romandes », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°2|Automne 2012 [En ligne], (dir.) Michel R. Doret, réalisé par Dina Sahyouni, mis en ligne le 31 octobre 2012.

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-2-a-propos-du-recueil-je-veux-juste-etre-tranquille-112801431.html/Url. http://0z.fr/R7wza

 

Auteur(e)

 

Dina Sahyouni

 

 

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