18 mai 2022 3 18 /05 /mai /2022 17:06


Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 | Entretiens artistiques, poétiques & féministes


 

 

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Zoom sur le parcours de

 

 

Cécile Oumhani

 

 

 

 

 

 

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Propos recueillis par

 

Hanen Marouani

 

 

 

Entrevue réalisée en avril 2022 avec

 

 

Cécile Oumhani

 

Site Internet : https://cecileoumhani.wordpress.com

 

 

 

 

 

H.M Cécile Oumhani, comment vous êtes-vous retrouvée dans le monde de l’écriture ?

 

C.O – L’éloignement dans lequel j’ai grandi, avec une famille qui vivait entre plusieurs pays a joué un rôle essentiel. C’était une époque où on voyageait rarement. Les lettres étaient le seul moyen de garder un lien avec ces absents qu’on aimait. Les mots échangés sur du papier avaient une place centrale à la maison. Tout naturellement les livres sont aussi devenus très vite des espaces dont je n’aurais pas pu me passer. L’écrit a été d’emblée une nourriture nécessaire, empreinte aussi de magie. 



 

H.M – C’est quoi, pour vous, la définition de la poésie ou de l’écriture poétique ?  


 

C.O – J’ai grandi et vécu entre les lieux et les cultures et il m’est difficile de m’enfermer à l’intérieur de notions. J’ai besoin de conserver un espace dont les horizons restent assez ouverts pour que je ressente chaque mot que j’écris de façon intense, presque viscérale. Je ne pense pas à une forme particulière, sauf à celle du texte qui vient, celle qui lui est nécessaire. La poésie, c’est une langue qui naît sur la page. Elle s’impose avec des ruptures, avec des images, où le monde se refond autrement. Elle se laisse entendre par cette oreille intérieure qui est en éveil et que j’essaie de suivre jusqu’au bout. La poésie n’est pas une simple qualité qu’on attribue à l’écriture avec un adjectif. En grec, la poésie, c’est poiêsis. Le verbe poiein signifie faire, créer. Le poète prend la langue à bras le corps en quelque sorte, au-delà de simples touches qui confèreraient à l’écriture tel ou tel attribut. 



 

H.M – De la poésie à une poétique d’existence, serait-cela se sentir chez soi ? 

 

C.O – Par la force des circonstances de la vie, j’ai développé depuis l’enfance un rapport particulier avec les mots. Ils ouvrent des espaces à part entière qu’on habite, que l’on visite et revisite. On veut ainsi comprendre le monde, l’explorer. On veut en exprimer ce qui ne se voit pas au premier abord, mais pourtant vous hante, vous questionne et vous obsède, jusqu’à y parvenir, même si cela n’arrive que quelquefois. La poésie devient cet espace où rester présent, malgré tout. Elle devient un lieu où être avec l’autre, où tenter un partage, qui ne se réalise jamais tout à fait. C’est ainsi qu’on découvre que nos propres mots se chargent quand ils sont lus par d’autres d’échos, de reflets qui viennent enrichir ce que l’on a écrit. Car le texte chemine alors en dehors de nous vers les autres et ce qui est leur histoire. Cette rencontre est porteuse d’une magie suffisamment forte pour qu’en effet on décide d’habiter ces espaces. 



 

H.M – La quête de l’entre-les-langues marque un peu ou presque toute votre vie et toute votre carrière…

 

C.O – L’entre-les-langues peut être une expérience difficile et même troublante. Mais elle est riche de ces possibles, de ces entrées à l’intérieur d’autres univers qui m’ont nourrie et continuent de me nourrir. Il y a tant de fenêtres à pousser devant nous pour apercevoir des paysages dont on n’avait pas soupçonné l’existence. Cela me rappelle ces festivals de poésie auxquels j’ai participé et où j’ai entendu des poètes lire dans des langues qui m’étaient complètement inconnues, sans qu’il y ait nécessairement une traduction dans une langue que je connaissais. J’ai constaté avec fascination que l’on peut pourtant être touché, comme on l’est en écoutant un chant, de la musique. C’est une expérience à la fois belle et frustrante. Il y a là la puissance d’un poème qui se laisse approcher, mais qu’on ne pourra jamais vraiment comprendre. On découvre la beauté d’un espace en même temps qu’une limite qu’on ne peut franchir au-delà d’un souffle, d’une musicalité.



 

H.M – L’écriture est un don ou une transmission générationnelle ? Et que diriez-vous à quelqu’un qui veut se lancer ?


 

C.O – Les expériences et les chemins sont multiples. Ils ont chacun leur histoire. Dans mon cas, il y a eu cette place particulière de l’écrit dans une famille éparpillée dans plusieurs pays, à une époque où l’encre et la lettre restaient les seuls moyens de communiquer. Mais je crois que ma mère m’a aussi transmis le besoin de créer. Elle était peintre et je l’ai toujours regardée travailler avec ses couleurs et ses pinceaux. Mon encre, ce sont ses couleurs, l’espace qu’elle m’a transmis comme celui qui serait le mien.

Je dis toujours qu’il faut lire, lire et relire. Je ne crois pas qu’on puisse écrire sans se nourrir de celles et ceux qui nous ont précédés ou en ignorant ce qu’écrivent nos contemporaines et nos contemporains. Nous inscrivons nos mots après ces textes et parmi eux, que ce soit dans leur prolongement, en écho ou en rupture avec eux. 



 

H.M – Qui inspire Cécile Oumhani ?  

 

C.O – J’ai été très marquée par de nombreux auteurs, comme Virginia Woolf, Emily Dickinson. J’ai beaucoup lu Jean Giono. Philippe Jaccottet est souvent sur ma table. Le confinement m’a amenée à relire certains textes dont j’ai retrouvé l’importance fondatrice comme L’Odyssée

Ce qu’il y a de magnifique avec ces lectures, c’est qu’elles sont un espace ouvert, qu’elles réservent toujours la possibilité d’une rencontre avec un texte qui nous abasourdit de force et de beauté, qu’on l’ait déjà lu ou qu’on le découvre pour la première fois. La réponse à votre question est donc ouverte et c’est une joie de la penser ainsi.



 

H.M – On vous connait dans plusieurs genres. Le roman, la nouvelle, l’essai, la poésie, ce sont des univers littéraires variés et différents. Sous laquelle de vos casquettes vous sentez-vous plus à l’aise ou plus créative ?

 

C.O – Il y a des moments où un type de texte s’impose à moi. C’est une joie que de penser que je ne sais pas encore ce qui m’appellera demain. J’ai le sentiment de l’ampleur d’un horizon qui n’est pas encore là. Il faut juste que je sois à l’écoute de ce qui vient à moi comme une nécessité, avec la promesse de chemins à parcourir.


 

H.M  – Pour votre collection poétique, votre plume réinterprète le voyage, les nuages, les souvenirs, les odeurs, les saveurs, le soleil, la nuit, le miroir,  les origines, l’imaginaire, la solitude : des sources d’inpiration variés et un rapport un peu complexe aux lieux. Cet aspect nomade est-il principal voire essentiel dans tous vos choix d’écriture ? 

 

C.O – Je viens d’employer le mot chemin. L’écriture est pour moi une traversée. Elle se nourrit de lectures et aussi du regard que je porte sur le monde, en me déplaçant, en voyageant. Il s’agit de présence et d’attention à ce qui m’entoure. J’essaie de rester à l’écoute de ce que chaque instant offre de nouveauté, d’étonnement. Parfois on peut rencontrer ce qui va bouleverser votre perception de la vie, du monde, simplement en regardant de l’autre côté de la rue.  Se réveiller chaque jour avec cette pensée rend la vie plus passionnante encore, quelles que soient les déceptions et les blessures qu’elle occasionne. 



 

H.M – Qui est pour vous la personne ou la personnalité, la plus capable d’être ou de devenir un(e) poète ? Vous y pensez parfois ? 

 

C.O – J’aime à croire que nous n’épuisons pas les possibles qui sont en nous. Les circonstances peuvent amener à rencontrer l’écriture de manière fulgurante, sans qu’on l’ait prévu ou attendu. Plutôt que de parler de « devenir » poète, je préfère dire « rencontrer la poésie ». On fait l’expérience de la poésie en écrivant. L’erreur serait de chercher d’abord à « être » poète, plutôt que d’embrasser la poésie, la saisir à bras le corps, écrire à s’en donner le vertige. Tout simplement. La question de savoir ce que l’on « est », ce sont peut-être les autres qui la posent ou soi-même après coup, une fois que le texte a franchi les étapes de travail et de retravail, les phases de mise en sommeil puis de relecture.



 

H.M Aller jusqu’au bout de la créativité et de la création dans chaque passion. Ça vous dit quoi ?

 

C.O – L’idée me séduit bien sûr. Je l’associe pleinement au verbe « vivre ». Créer, mener une création le plus loin possible, c’est un acte de vie. Je ne pourrais pas y renoncer. C’est un acte solitaire qui paradoxalement vous met aussi en relation avec les autres. Ces chaînes de mots avec leurs reflets et leurs nuances, elles tissent des liens entre les humains. Elles sont porteuses de vie, jusque dans les moments les plus difficiles.



 

H.M Comment regardez-vous ce regain d’intérêt ou de terrain pour la poésie pendant la période épidémique ? 


 

C.O – Nous sortons à grand peine d’une période d’incertitude et d’angoisse. Nous avons passé de longs mois à l’intérieur d’horizons plus restreints. Il est logique que nombre de gens se soient alors tournés vers la poésie et la lecture. Je raconte souvent aux élèves que je rencontre qu’on a entendu nombre de gens qui avaient été emprisonnés dans des camps raconter comment ils avaient survécu à l’enfermement, à la faim, à la violence avec un poème ou un texte qu’ils avaient aimé et qu’ils se récitaient pour eux-mêmes. C’est fabuleux de penser qu’un poème ou un texte ait ce pouvoir de porter un être au travers du pire. J’ai aussi entendu des comédiens se souvenir en ex-Yougoslavie du rôle salvateur des pièces qu’ils jouaient, alors que leur pays était assiégé, bombardé. 


 

H.M – Avez-vous toujours des histoires à raconter et des poèmes à écrire même après tant d’années de carrière dans ce domaine  ? 

 

C.O – Histoires et poèmes se nourrissent du regard qu’on porte sur le monde, sur les êtres. Pour peu que l’on reste attentif, on finit par deviner une bribe, une chose qui porte le début d’un nouveau texte. Si l’on ne se laisse pas distraire, parce qu’il s’agit d’éléments ténus, fugaces comme le rêve dont on se souvient au réveil et qui s’en va. Il y a ces chemins qu’un livre trace vers un autre, ces interstices qu’on a entrevus et laissés provisoirement de côté. Très concrètement, il y a aussi les voyages qu’un livre amène et qui en font naître un autre. Je suis allée dans les Balkans quand mon roman Les racines du mandarinier a été traduit à Zagreb. Là-bas, j’ai rencontré des lecteurs qui m’ont parlé, qui ont partagé avec moi une réalité que je n’avais pas encore croisée de si près. C’est ainsi que j’ai écrit Le café d’Yllka, hantée par des images et des paroles qui ne me quittaient plus.

 

 

 

Fiche d'information :

 

© Crédit photo :  Photographie de Cécile OUMHANI. 

 

 

Profession : Cécile OUMHANI a été enseignant-chercheur à l’Université de Paris-Est Créteil durant plusieurs années.

 

Site Internet :

https://cecileoumhani.wordpress.com

Ses livres sont en vente dans des librairies indépendantes (voir le site Place des Libraires, par exemple) et aussi en ligne sur des sites comme celui de la FNAC.

 

Biographie : 

 

Cécile OUMHANI a grandi entre le français de son père et l’anglais de sa mère. Elle a par la suite développé des liens personnels très forts avec la Tunisie par le mariage. Les langues parlées et entendues autour d’elle, les lieux de vie d’une famille éparpillée à travers le monde l’ont durablement marquée. Elle a fait des études littéraires et consacré sa thèse de doctorat à Lawrence Durrell. Elle se consacre désormais entièrement à l’écriture. 

 

Bibliographie :

 

1995 : A l’abside des hêtres, poèmes, Centre Froissart

1995 : Fibules sur fond de pourpre, nouvelles, Le Bruit des Autres

1996 : Loin de l’envol de la palombe, poèmes, La Bartavelle

1997 : Vers Lisbonne, promenade déclive, poèmes, Encres Vives

1998 : Des sentiers pour l’absence, poèmes, Le Bruit des Autres

1999 : Une odeur de henné, roman, Paris-Méditerranée/Alif

2001 : Les Racines du mandarinier, roman, Paris-Méditerranée

2003 : Chant d’herbe vive, poèmes, Voix d'Encre (accompagnement plastique : Liliane-Ève Brendel)

2003 : Un jardin à La Marsa, roman, Paris-Méditerranée

2004 : À fleur de mots, essai, Chèvre feuille étoilée

2005 : Demeures de mots et de nuit, poèmes, Voix d'Encre (accompagnement plastique : Myoung-Nam Kim)

2007 : Plus loin que la nuit, roman, L'Aube

2008 : La Transe, nouvelles, collection Bleu Orient, Jean-Pierre Huguet éditeur

2008 : Le café d'Yllka, roman, Elyzad Prix littéraire européen de l'ADELF 2009

2008 : Au miroir de nos pas,poèmes, Encres Vives

– 2009 : Jeune femme à la terrasse, poème (versions anglaise et française), Al Manar (accompagnement plastique : Julius Baltazar)

– 2009 : Temps solaire, poèmes, Voix d'Encre (accompagnement plastique : Myoung-Nam Kim)

– 2011 : Plus loin que la nuit, roman, nouvelle édition, collection poche, Chèvre-Feuille Étoilée 

– 2011 : Cités d'oiseaux, poèmes, livre d'artiste, Editions de la lune bleue, (accompagnement plastique : monotypes de Luce Guilbaud)

– 2012 : Une odeur de henné, roman, nouvelle édition, collection poche, Elyzad, Prix Grain de Sel 2013

– 2012 : L'atelier des Strésor, roman, Elyzad, Mention spéciale du Prix franco-indien Gitanjali 2012, Prix de la Bastide 2013

– 2013 : La nudité des pierres, poèmes, éditions Al Manar (accompagnement plastique : Diane de Bournazel)

– 2013 : Tunisie, carnets d'incertitude, Elyzad

Prix européen francophone Virgile 2014 (décerné pour l'ensemble de l'œuvre)

– 2015 : Passeurs de rives, poèmes, éditions La tête à l'envers (accompagnement plastique : Myoung-Nam Kim)

2016 : Les racines du mandarinier, roman, nouvelle édition, collection poche, Elyzad

2016 : Tunisian Yankee, roman, Elyzad. Prix ADELF – Maghreb 2016, Nominé pour le Prix Joseph Kessel 2017

2018 : Marcher loin sous les nuages, poèmes, APIC éditions, Alger (collection "Poème du monde")

2019 : Mémoires inconnues, poèmes, éditions La tête à l'envers (accompagnement plastique : Liliane-Eve Brendel)

 

Elle a aussi publié des livres d’artiste avec Maria Desmée, aux éditions Transignum avec Wanda Mihuelac, aux éditions Les Lieux dits avec Germain Roesz, ainsi qu’un livre pauvre avec Daniel Leuwers.

Plusieurs de ses livres ont été traduits en croate, serbe, russe, italien, grec, espagnol et allemand.

 

 

© Hanen Marouani, Cécile Oumhani

 

 

 

***

 

 

Pour citer cet entretien inédit
 

 

Hanen Marouani, « Zoom sur le parcours de Cécile Oumhani », Le Pan Poétique des Muses | Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Événements poétiques | Festival International Megalesia 2022 « Les merveilleux féeriques féministe & au féminin », mis en ligne le 18 mai 2022. Url :

http://www.pandesmuses.fr/megalesia22/hm-parcoursdececileoumhani

 

 

 

Mise en page par David Simon

 

 

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