10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 13:00

 

 

Article 

Alda Merini,


hommage à une poète récemment disparue 


Laure Delaunay


 

 

Je suis née à Milan le 21 mars 1931, chez moi, via Mangone, à Porta Genova. 1

 

Je suis née un 21 au printemps

Mais je ne savais pas que naître folle

Ouvrir ses morceaux

Pouvait déchaîner des tempêtes. 2

 

 

J’ai choisi pour lancer cet hommage volontairement deux citations bien différentes. La première est extraite du long témoignage qu’Alda Merini (1931-2009) livra peu avant de mourir à la journaliste Cristiana Ceci et où elle raconte tout simplement sa vie. La seconde est composée de quelques vers issus d’un texte plus classiquement poétique.

Pourquoi confronter ainsi deux versions du même récit – celui de la naissance ? Sans doute parce que la poésie est autant dans les textes que dans la vie. Et qu’écrire, c’est toujours plus ou moins régler quelques comptes avec elle. Faire quelque chose du trop qui en émerge. Peut-être aussi pour dire que la poésie, pour autant qu’elle se nourrisse de beautés, d’ornements, de douceurs diverses et variées, a bien peu à voir avec la coquetterie. Qu’elle est au contraire – et Alda Merini ne m’aurait sans doute pas reniée, elle qui a fini sa vie dans un état tout à fait misérable – un effort constant de dépouillement. Le dire- et le redire s’il le faut – m’a semblé important aujourd’hui, dans cette rencontre qui se veut féminine.

 

Alda Merini est donc née le jour du printemps, en 1931, dans une famille modeste, à Milan. Elle a commencé à écrire à 15 ans, encouragée par un homme, Giacinto Spagnoletti et puis par quelques autres poètes de renom : Salvatore Quasimodo, Eugenio Montale, Giorgio Manganelli.

En 1947, elle subit une première hospitalisation pour « maladie mentale ». Elle préférait appeler cela « le ombre della mente » (« les ombres de l’esprit ») contre lesquelles elle a lutté toute sa vie : plusieurs hospitalisations de plus ou moins longue durée, à intervalles plus ou moins réguliers.

Elle s’est malgré cela mariée (et même deux fois) et a eu quatre filles qui s’occupent maintenant de son héritage.

Enfin, le dernier fait marquant de sa vie est qu’elle en a vécu les dix dernières années et par choix dans des conditions d’indigence matérielle.

Elle est morte il y a un peu plus de quatre ans, le 1er novembre 2009, à Milan.

 

D’elle, nous reste le petit récit de cette drôle de vie que je viens de vous livrer, quelques photos (parfois malheureusement celles spectaculaires des dernières années) mais surtout ses textes, ses livres nombreux qui, espérons-le, continuent et continueront à parler pour elle.

J’en ai ici apporté quelques-uns, ceux qui au hasard de ma vie à moi me sont tombés sous la main. Aucune prétention donc à l’exhaustivité… Je ne veux pas vous « présenter » Alda Merini comme on le fait souvent, je veux lui rendre hommage. Et pour ce faire, évidemment, rien de mieux que de la lire et de vous la faire entendre, au gré de ces quelques pages qui sont tombées de son grand arbre jusqu’à moi.

 

Extrait de Delirio amoroso (« Délire amoureux »)


Si l’art est une substance dure, parcours-la en silence. Tu ne trouveras aucun homme au bout à t’attendre. Ni tu ne trouveras l’olivier de ta meilleure paix. Si l’art est profond comme ta mère, écoute-le en silence : c’est là que nous mourrons.

 

C’est ma religion pérenne qui m’oblige à vivre, pas la Poésie : cette jeune fille respectueuse a désormais disparu dans les secrets de ma mémoire. Quand la mémoire a-t-elle des secrets ? Quand elle se « perd ».

Je vis dans la lumière de l’Âme. Je n’ai plus de secrets. 3

 

Dans les toutes premières pages de ce livre, publié en 1989 pour la première fois en Italie, une sorte de petit art poétique semble se dessiner. Un art poétique qui reprend un thème dont nous avons déjà parlé : celui du dépouillement. Il est ici radical puisque sont suggérées plusieurs pertes : la « paix », la « mémoire » et la « Poésie » même.

La vie s’y affirme donc comme délire pur, abandon du sens au profit d’une expérience pleinement spirituelle dont l’écriture devient le témoignage.

Mais si la « Poésie » est rejetée, du moins celle qui appelle une majuscule, c’est sûrement pour la faire renaître un peu différemment. Et pour la mettre à nu, pour en dévoiler la sidérante simplicité. Cette « substance dure », terrible, ingrate fait un peu penser au Baudelaire de La Beauté. Mais point de tragédie ou de drame ici puisqu’existe le « silence » qui réconforte et même une réalité plutôt joyeuse : la « lumière de l’Âme ».

Une réconciliation est donc possible, peut-être même inventée ici, au creux de ce livre.

   

Extrait de L’altra verità, diario di una diversa (« L’autre vérité, journal d’une femme différente »)4


 

Ce deuxième texte, légèrement antérieur (publié en 1986), s’inscrit dans la même veine d’une analyse/méditation sur l’expérience de l’asile psychiatrique et autour de la notion de folie.

Il s’agit cette fois d’un récit qui mêle réalité et fiction pour essayer de dire quelque chose de ce qu’est l’internement, un évènement qui se présente ici comme subi, non choisi et en lui-même aliénant. Y sont évoquées avec une grande honnêteté les « ombres de l’esprit ». Le texte lui-même d’ailleurs semble petit à petit gagné par cette ombre, par un obscurcissement progressif, de l’évocation joyeuse de l’enfance à la douloureuse découverte du labyrinthe.

Mais il dit aussi avec force à la fois l’incompréhension à laquelle se heurte la poète dans la vie quotidienne, celle du monde, et la catastrophe que peuvent être la sortie du monde (c’est bien cela l’internement) et l’entrée en folie avec laquelle elle coïncide.


Quand j’ai été hospitalisée pour la première fois dans un asile, je n’étais pas beaucoup plus qu’une enfant, j’avais bien sûr deux filles et une certaine expérience derrière moi, mais mon âme était restée simple, propre, attendant toujours que quelque chose de beau se dessine sur mon horizon ; par ailleurs, j’étais poète et je partageais mon temps entre les soins procurés à mes petites filles et les leçons que je donnais à quelques élèves, j’en avais même beaucoup qui venaient à mon école et enjouaient ma maison de leur présence et de leurs cris joyeux. En somme, j’étais une épouse et une mère heureuse, bien que parfois je donnais des signes de fatigue et que mon esprit s’embrumait. J’essayais de parler de ces choses à mon mari mais il semblait ne pas les comprendre et ainsi mon épuisement s’aggrava, et, lorsque ma mère mourut, à laquelle je tenais plus que tout, les choses allèrent de mal en pis si bien qu’un jour, exaspérée par l’immensité du travail et une pauvreté continuelle et puis, qui sait, en proie aux fleuves du mal, je fis un esclandre et mon mari ne trouva rien de mieux que d’appeler une ambulance, ne prévoyant certes pas que l’on m’aurait emmenée à l’hôpital. Mais les lois étaient alors précises et il était établi, encore en 1965, que la femme était soumise à l’homme et que l’homme pouvait prendre des décisions concernant son avenir.

Je fus donc internée à mon insu. Moi, j’ignorais jusqu’à l’existence des hôpitaux psychiatriques puisque je n’en avais jamais vu, mais lorsque je m’y suis retrouvée, là au milieu, je crois qu’à ce moment précis je suis devenue folle au sens où je me suis rendue compte d’être entrée dans un labyrinthe dont j’allais avoir beaucoup de mal sortir.

   

Extrait de La pazza della porta accanto (« La folle de la porte d’à côté »)5


Le titre de ce livre revient encore une fois sur le thème obsédant de la folie mais il n’en est pas question dans le texte que j’ai choisi. C’est presque pire, cela dit, puisqu’il s’agit de mort... De la mort d’un ami plus précisément. Il est extrait d’une section intitulée « La douleur », dernière section de ce livre qui en comporte quatre alternant, dans un jeu de balancier, des colorations heureuses et d’autres plus attristées. On retrouve donc encore un clair-obscur décidément typique de l’écriture d’Alda Merini.

Je me rends compte avec un certain étonnement que je n’ai choisi presque que des textes qui parlent de souffrance… Là n’était pas le but en vérité… Mais il ne faut pas avoir peur, je crois, de cette réalité qui fait aussi tout à fait partie de l’œuvre car en creux, même dans la souffrance, et c’est ce qui m’intéresse plus particulièrement dans ce texte, se dessine une très profonde et même une sublime tendresse. Une tendresse qui va jusqu’à l’invective :


Écris-moi, je te l’ai dit tant de fois, écris-moi une très longue lettre qui ne parle que de silence. L’autre jour, j’ai écrit pour toi vingt-sept pages qui parlent de je ne sais où. Au nom de la mort, j’aurais voulu mettre un manteau d’hiver et descendre à ton enterrement. Descendre dans la vallée du désir, où s’éteignent tous les hauts le cœur d’amour.

Cette mort est mon terrible vomi contre une société terrible qui ne s’occupe que de festins.

Quand j’ai su que tu étais mort, j’ai couru faire les courses avec les bons des fous. Je t’ai préparé un plat chaud et un lit de lauriers.

Il n’y avait pas un seul ami à la fête des morts.

 

Extraits de Mistica d’amore (« Mystique d’amour »)6

 

Une certaine souffrance donc, des expériences des limites (limites de la force de l’esprit, limites de la capacité à dire) mais aussi, dans la plus pure tradition italienne, un immense chant d’amour, une ode au cœur.

C’est sur ce visage-là que je tiens bien sûr à conclure autour de deux extraits de Mystique d’amour, un recueil de plusieurs textes tardifs, composés entre 2000 et 2007, qui apparaît presque comme une liturgie personnelle. Alda Merini était en effet très croyante. Ce dernier livre vient comme conclure une réflexion murie tout au long de la vie et qui aboutit dans ces pages à un long chant autour des figures centrales et fondamentales du christianisme.


Francesco, Canto di una creatura (« François, Chant d’une créature ») est la dernière section de ce livre dédiée à la figure de François d’Assise. C’est lui qui y assume la parole poétique.

Presqu’au terme du chant, est évoquée la beauté aveuglante de la foi :


Ô mon Dieu, comme je suis devenu aveugle

Après tant de regards d’amour :

Je ne vois plus rien,

Ou bien je vois trop

Ou bien je suis si aveuglé de soleil

Que je ne peux pas ne pas étendre un tapis

Pour cette avalanche rutilante de foi.


Et un peu en amont, revient aussi le thème du dépouillement comme source poétique, source d’une poésie renouvelée et toute entière affirmée dans la formule finale qui semble oxymorique mais qui est en réalité un véritable condensé de toute l’œuvre, un modèle donc de cohérence :


Ainsi je me suis débarrassé

De tous les draps,

De toutes les fêtes,

Des banquets,

Des hurlements,

Des racontars,

Des violences.

Je me suis retrouvé seul

Devant un nid d’oiseaux

Pauvres, seuls, transis de froid

Qui étaient les anges de ma pauvre éloquence.

 

Alda Merini* a beaucoup écrit. Certains de ses textes sont traduits en français mais pas tous, loin de là. Elle est très connue en Italie, très aimée, a reçu plusieurs prix prestigieux et l’on parle d’elle comme de l’une des plus grandes poètes du XXème siècle. Quelques travaux en France commencent à la faire connaître. Et il serait heureux que cela continue car son œuvre, malgré le tableau peut-être un peu triste et inquiétant que j’en ai fait, est un formidable foyer, un puits fécond, plein de vitalité, de forces dont il est utile et plaisant de se nourrir. Un condensé aussi de l’expérience particulière que fut sa vie et qu’il nous appartient à nous lecteurs de déployer.

 

*Site officiel dédié ses œuvres : url. http://www.aldamerini.it/, voir aussi l'art. « Alda Merini » dans l'Encyclopédie Universalis, url.  http://www.universalis.fr/encyclopedie/alda-merini/

  

Notes


1 Ouverture de l’interview donnée à Cristiana Ceci à l’automne 2004.

 

2 In « La folle de la porte d’à côté », ces quelques vers sont le préliminaire

 

associé à la troisième section, « La famille ».

 

3 La traduction est de Patricia Dao dans l’édition bilingue du texte, Oxybia

 

Éditions, collection « Debout poète, debout », 2011

 

4 Texte édité en italien par BUR Rizzoli, Milan, 2012.

 

5 Texte édité en italien par Bompiani, Milan, 2011.

 

6 Texte édité en italien par Sperling Paperback en octobre 2012.

 

 

                                                

Pour citer ce texte

 

Laure Delaunay, « Alda Merini, hommage à une poète récemment disparue », in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : « Le printemps féminin de la poésie », Hors-Série n°1 [En ligne], sous la direction de C. Aubaude, L. Delaunay, M. Gossart, D. Sahyouni & F. Urban-Menninger, mis en ligne le 10 mai 2013. Url. http://www.pandesmuses.fr/article-alda-merini-hommage-a-une-poete-recemment-disparue-116293481.html/Url.http://0z.fr/eFzbP

 

 

Auteur/Autrice

Laure Delaunay 

 

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