14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 14:52

 

Megalesia 2020 | Critique & réception

 

 

La poésie-performance

de

Hanétha Vété-Congolo

 

 

Roger Little

 

© Crédit photo : Première et quatrième de couverture de l'ouvrage "Mon parler de Guinée", éd. L'harmattan.
© Crédit photo : Première et quatrième de couverture de l'ouvrage "Mon parler de Guinée", éd. L'harmattan.

© Crédit photo : Première et quatrième de couverture de l'ouvrage "Mon parler de Guinée", éd. L'harmattan.

 

 

Et Césaire vint... Comment, lorsqu’on est poète martiniquais, échapper à l’immense ombre portée par le Cahier d’un retour au pays natal ? Hanétha Vété-Congolo le fait courageusement, en mode féminin, d’abord en balançant son porc (dès 2006 !) au tout début de son premier recueil, Avoir et être1, mais toujours avec le verbe volcanique et parfois liturgique de son aîné. Elle est « debout et libre » en réponse à son ardent appel. Elle s’expose dans une explosion lexicale nourrie du brassage linguistique des Antilles, prônant une paronomasie jouissive qui entraîne le lecteur vers une adhésion consentie. Exemple attachez vos ceintures !) :

 

 

« Rien ils ne vous ont rien laissé ces diables pauvres diables sieurs de leurs sueurs seule riche nourrisseure de leur houe houant houant toujours encore toujours houant la houe sous leur ahan ahan ahan houant sarclant le tiges fines acuminées fines fines lames à miel aux tiges de cristallin roux (p . 94)

ou encore :

 

comment

 

mettre en culbute le ressenti térébrant du cœur vultueux trépide en quête du vulnéraire miel nappant l’insurmontable tiraillement permanente implosion implorant l’explosion total du corps de l’âme dans l’impérieux de l’ultime » (p. 124)

 

 

Au cœur d’un vibrant hommage à la mère on trouve une vive conscience du passé esclavagiste et un autre passage typique :

 

 

« la voix la voie engrossée de l’inestimable de l’action la parole du frère marron extravasant la mémoire des Pères en marronnage qui palpe le règne de son legs dans son défi craché aux maîtres mabouya il écharpe la  main qui veut le fouet cingler il écharpe le leste bras qui veut de la chair noire nourri le rouge sang de sa diabolique appétence il entend déjà le grand bruit de la parole indocile » (p. 149)

 

 

Parfois une voix connue est citée, celle de Derek Walcott par exemple, en anglais dans le texte : « either I’m a nation or I’m nobody » pour affirmer l’appartenance... et la langue n’est pas étrangère.

 

Le deuxième recueil est intitulé Mon parler de Guinée2 et poursuit une recherche verbale et rythmique comme une partition de musique. Ce titre n’a pas manqué de rappeler le célèbre écart entre cœur et langage dont le Haïtien Léon Laleau souffre selon son poème « Trahison », l’impossibilité qu’il ressent

 

 

« D’apprivoiser, avec des mots de France,

Ce cœur qui m’est venu du Sénégal. »

 

 

Hanétha Vété-Congolo métisse son langage afin d’éviter ce piège. Encore plus que dans Avoir et être, des mots provenus de plusieurs langues s’imbriquent : « elle parle sa lang le langaj du / dedans » (p. 36) et n’hésite pas à écrire de longs passages en créole. Elle se déclare « l’amie des mots » (p. 46) et comme pour le prouver roule le vers suivant dans sa bouche : « grugeure grugeant dans la grugerie de la gruerie ». Plusieurs techniques sont à l’œuvre : le trait d’union disparaît au profit du mot-valise frappant déjà pratiqué dans le premier recueil ; la recherche lexicale est poussée dans les derniers recoins du dictionnaire ; l’invention de mots nouveaux s’enracine dans le tuf du reconnaissable. Tout cela contribue à créer une texture exceptionnelle qui fait que le parler des origines devient une fête de l’esprit, un flux irrésistible. La relation à l’enfant confine à la relation de l’enfant, au cœur du premier – et très long – poème de Mon parler de Guinée tout comme est centrale dans bien d’autres textes précédents.

 

L’Afrique matricielle et morcelée dans une numération d’ethnies – et partant de langues – dans le poème « clair du dedans » (p. 79-98) : la préoccupation de la « langue d’afrique nous inventée en langue nous » (p. 79) et de son intériorisation sont soutenues jusqu’à la fin :

 

« afrique vraie de ce jour d’hui délandjé afrique sans langue de ses langues sa langue afrique délanguée à langue flandjé

flanguée ce jour d’hui mais ma parole vraie du dedans vrai d’hier hier hier ici

​​​​​​ encore

​​ ​​​ encore

​​​​​​ encore

​​​​​​ encore ce jour d’hui » (p. 95-96)

 

 

Le sens de l’enracinement génétique et linguistique apparaît clairement dans le passage suivant :

 

 

« Nou

Nou nou nou

Nou-caribéen sur pieds afrique

noue

en marche

en marche

marche

en marche

dans la claire sente du jour ouvert de jour ouvert jour lumine clair jour clair lumine jour clair lumine de fruits jardin péyi de fruits jardin à pain oui à pain jardin en fruits à pain oui oui oui à pain à pain yapen clair fruit clair clair clair jardin rouge bleu rouge jardin yapen en jour lumine claires claires lumines du jardin clair de guinée. (p. 104)

 

 

Le débit tumultueux de cette poésie-performance comporte un paradoxe : comment porter une attention suffisante aux détails de l’inventivité linguistique lorsqu’on est emporté par ce flux enthousiaste ? Il faudrait les yeux du malfini, rapace antillais capable de passer en un instant d’une extrême presbytie à une extrême myopie afin que sa proie soit toujours au point. « ba mwen lè » lit-on au début de « tras doloris » (p. 119) : « donne-moi de l’air », expression à double tranchant. D’une part, l’appel de l’espace, pour l’oiseau comme pour l’être humain, est clair, mais d’autre part le locuteur veut tout simplement que celui qui le dérange s’enlève pour qu’il s’occupe mieux le travail qu’il entreprend. Comment s’arrêter à de tels nœuds quand on est entraîné vers l’avant avec une telle force ? 

Cette poésie mérite une attention toute particulière. Foin des cautions qui l’entourent dans ces éditions, signées pourtant de noms prestigieux : elle n’est pas précautionneuse, mais vivante, avec tout ce que cela comporte de risques.

 

 

 

Notes

1. Avoir et être : ce que J’ai, ce que je Suis, Mazères (F 09270), Le chasseur abstrait, « L’Imaginable », 2009.

2. Paris, L’Harmattan, « Poésie des cinq continents », 2015.

 

 

***

 

Pour citer ce texte

Roger Little, « La poésie-performance de Hanétha Vété-Congolo », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Megalesia 2020, mis en ligne le 14 avril 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/megalesia20/performance-congolo

 

 

 

Mise en page par David Simon

 

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