30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 11:50

 

Megalesia 2020 | Équinoxe | Poèmes, textes & chansons

 

 

 

S’ABSTRAIRE Les ennemis du signe

 

 

Orianne Castel

 

 

C’est une toile à taille humaine disposée à l’horizontale. Elle pourrait tout aussi bien être accrochée dans l’autre sens mais elle est trop grande.  

 

Si elle peut être orientée différemment c’est parce que sa surface est en tout point semblable. Les éléments qui la composent sont répartis uniformément.  

 

Ce sont des superpositions de projections d’un même spectre de couleurs, des éclaboussures d’un bleu acier, des coulures métalliques qui couvrent la toile bord à bord.  

 

C’est un flux de marques spontanées, de traces instinctives, d’empreintes pulsionnelles car derrière chaque trait, derrière chaque tache, il y a un geste, un corps en mouvement.  

 

C’est l’exaltation de l’action elle-même, la transcription de sa rapidité, la traduction de sa force et parce que dans ce tableau ces modalités sont des valeurs, l’expression de sa nécessité. 

 

Le jet de couleur saisit l’intensité de l’élan, il célèbre le faire car le faire est la norme.  

 

Et parce que la norme est une fixation, l’énergie d’un instant se transforme en éternel.  C’est l’image de l’évènement permanent, de l’avènement immuable que fige la matière, épaisse et compacte. 

 

Mais, parce que les traits s’accumulent sur les taches, parce que les giclures s’amoncellent sous les coulures, la toile est opaque.  

 

La peinture en abondance recouvre l’ensemble du tableau, il n’y a pas le moindre espace pour échapper à ce bouillonnement de couleur. Le dynamisme se confond avec l’occupation de la surface, l’ensemble est confus.  

 

Enseveli sous cette composition chaotique le tableau décide de ralentir le rythme. 

  

Il commence par effacer les éclaboussures qui se trouvent à sa surface, les premiers signes de l’agitation s’estompent. 

 

Mais chaque trait qui s’éclipse laisse apparaître celui qu’il recouvrait. Chaque tache qui disparaît en découvre une autre.  

 

Au fur et à mesure que le tableau supprime de la matière des marques de moins en moins incohérentes, des tracés de plus en plus consistants se révèlent.   

 

Finalement, après plusieurs épaisseurs enlevées émerge la substance de la toile ; la peinture à cet endroit n’a pas eu le temps de sécher, protégée qu’elle était par les nombreuses couches qui la masquaient.  

 

Ici, loin de la frénésie extérieure, les pigments adhèrent à la toile. Ils n’ont pas pris de forme, ne se sont dispersés dans aucune expression.  

 

Les teintes sont mélangées. Elles forment un aplat bleu presque noir et, à force de pellicules enlevées, la toile surgit enfin derrière elles. Claire, irradiante, c’est l’appel de l’inertie. 

 

Apaisé par la blancheur du support, le champ coloré se laisse aller à la langueur. Il se repose, s’absorbe dans la contemplation de sa propre texture.  

 

C’est un plan indolent, une fine couche paresseuse qui se laisse traverser par la lumière derrière elle.  

 

Engourdi par cette atmosphère opalescente, le plan coloré s’atténue encore. Diaphane, il sombre dans le vide, s’abîme dans l’image  vaporeuse. 

 

Sa texture translucide varie au gré des percées du halo lumineux. Ce sont des éclaircies fugitives et le champ de couleurs s’abandonne à ces intuitions éphémères. Il n’y a ni trait ni forme, aucun élément palpable sur lequel fixer son attention.  

 

Pourtant, l’espace semble plus fluide qu’auparavant. Détachée du geste, la couleur se renouvelle. Elle n’est plus l’expression d’un présent tumultueux mais l’émanation d’une pensée sereine. Au sein de ce brouillard, les choses se précisent, l’avenir apparaît plus distinctement. 

 

C’est un plan ininterrompu de bleu outremer et le tableau comprend son orientation en paysage : le flou de l’inaction est une méditation. 

 

***

 

Pour citer ce poème

Orianne Castel, « S’ABSTRAIRE Les ennemis du signe », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Megalesia 2020|IV-ÉQUINOXE sous la direction de Barbara Polla, mis en ligne le 30 avril 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/megalesia20/equinoxe/castel

 

 

Mise en page par David Simon

 

 

© Tous droits réservés                                 Retour au volume Équinoxe

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Équinoxe Megalesia

Publications

 

Cette section n'a pas été mise à jour depuis longtemps, elle est en travaux. Veuillez patienter et merci de consulter la page Accueil de ce périodique.

Numéros réguliers | Numéros spéciaux| Lettre du Ppdm | Hors-Séries | Événements poétiques | Dictionnaires | Périodiques | Encyclopédie | ​​Notre sélection féministe de sites, blogues... à visiter 

 

 

Rechercher

À La Une

  • Lettre n°15 | Eaux oniriques : mers/mères
    Lettre no 15 sur les Eaux oniriques : mers/mères © Horizon par Véronique Caye . Vous avez carte blanche pour en parler. La parution des documents choisis par notre équipe est successive du 14 décembre 2020 au 28 février compris. La mise en ligne se fait...
  • Une trilogie poétique pour un ténor à la voix d’airain : Jonas Kaufmann
    Lettre n°15 | Eaux oniriques... | Critique & réception | Poésie & musique | Muses au masculin Une trilogie poétique pour un ténor à la voix d’airain : Jonas Kaufmann Maggy de Coster Site personnel Le Manoir Des Poètes © Crédits photos , Couvertures illustrées...
  • Un enfant n'est pas un partenaire sexuel !
    Lettre n°15 | Réflexions féministes sur l'actualité Un enfant n'est pas un partenaire sexuel ! Françoise Urban-Menninger Blog officiel : L'heure du poème Crédit photo : Fillette à l'orange par Louise Catherine Breslau (1856-1927), wikimedia, domaine public. Si...
  • perdre la mer
    Lettre n°15 | Eaux oniriques... | Textes poétiques thématiques | S'ndigner, soutenir, Lettres ouvertes, Hommages, etc. | Poésie féministe pour lutter contre les violences faites aux femmes perdre la mer Houle Crédit photo : Édouard Debat-Ponsan (1847-...
  • Événements poétiques | Le Printemps des Poètes | Les femmes et le désir en poésie
    LE PAN POÉTIQUE DES MUSES VOUS PROPOSE DE PRENDRE PART À SON RECUEIL DU FESTIVAL LE PRINTEMPS DES POÈTES Les femmes & le désir en poésie © Crédit photo : Claude Menninger, photographie prise au musée Würth à Erstein lors d'une exposition rétrospective...
  • Adrien Cannamela, Le Petit Prince aux douze pieds, L’Harmattan, 2018, 125 p.
    Lettre n°15 | Eaux oniriques... | Critique & réception Adrien Cannamela , Le Petit Prince aux douze pieds, L’Harmattan, 2018, 125 p., format A5, 20€ Maggy de Coster Site personnel Le Manoir Des Poètes © Crédit photo , Première de couverture illustrée...
  • Les dépossédé.e.s
    Lettre n°15 | Eaux oniriques... | Textes poétiques thématiques Les dépossédé. e. s Charlène Lyonnet Mélodie des sirènes alarmées, Par le passage, Du navire près des rochers. Naufrage. Dépêchées sur la plage, Les mariées ont retrouvé, Emportés par l’orage,...
  • l’après-midi d’un Rossignol
    Événements poétiques | Le Printemps des Poètes « Désir » | Les femmes & le désir en poésie l’après-midi d’un Rossignol Mona Gamal El Dine Docteur en sciences de l'art (La Sorbonne Paris), Membre de la Société des Gens de Lettres, Membre du P.E.N Club...
  • La petite musique
    Événements poétiques | Le Printemps des Poètes « Désir » | Les femmes & le désir en poésie La petite musique Françoise Urban-Menninger Blog officiel : L'heure du poème Photographie par Claude Menninger © Crédit photo : une magnifique image de Claude Menninger,...
  • Ah, revoir la Niagara ! (haïkus)
    Lettre n°15 | Eaux oniriques... | Textes poétiques thématiques Ah, revoir la Niagara ! (haïkus) Chantal Robillard Crédit photo : "Niagara Falls", winter 1911 ", Commons,Wikimedia. Au bord de la rivière, Je prends les embruns Dans cheveux et figure. Penchée...