17 février 2021 3 17 /02 /février /2021 19:10

 

Lettre no 15 | Eaux oniriques... | Poésie & Musique | poésie audiovisuelle 

 

 

 

 

 

 

Le récital de Mika :

 

 

féeries poétique & musicale

 

 

à l'Opéra Royal de Versailles

 

 

 

 

    

 

 Dina Sahyouni

 

 

 

 

 

L'émerveillement, dans son double mouvement de surprise (impliquant la prise de conscience d'une distance) et d'admiration (entraînant la réduction de cette distance par la révélation d'une proximité ou même d'une fusion), peut apparaître comme une réponse programmée aux signaux que l'œuvre d'art nous adresse ; en ce sens, il est commandé par l'objet. D'autre part, l'émerveillement est une stratégie permettant au sujet de mobiliser son énergie, soit pour jouir de l'objet, soit pour l'apprivoiser ; à cet égard, le sujet, même naïf, est le maître de son émerveillement. Si la relation sujet-objet part du sujet, l'émerveillement a partie liée avec l'évidence ; si elle part de l'objet, il est de l'ordre du dévoilement. Mais quand on définit le merveilleux à partir de l'émerveillement, on en étend le champ au point qu'il finit par englober presque toutes les relations possibles entre le message artistique et celui qui le reçoit. (cf. article de Jacques. GOIMARD, « Le Merveilleux »)

 

 

 

 

Comme beaucoup d'entre vous, j'ai regardé le 3 février le récital de l'artiste « Mika à l'Opéra Royal de Versailles » à la chaîne éphémère « France TV Culturebox » de la TNT, canal 191 puis je l'ai revu vendredi le 5 février en début de soirée sur France 5 et vous livre ce billet critique rédigé hâtivement le 4 février dernier avant d'être complété et augmenté de plusieurs références et paragraphes...

Le concert de Mika à l'Opéra Royal use d'une palette riche de féeries artistiques (poétique, musicale, audiovisuelle) puisqu'il déploie un conte de fées, tissé de récits et d'anecdotes, et ponctué de déclamations, chants lyriques, mélopées et d'images nocturnes superbes du château de Versailles et de ses bosquets.

 

Une féerie vient comme on le sait de la surprise et de l'admiration suscitées chez la personne qui y assiste. Elle est par ailleurs étroitement liée aux fées et au merveilleux (cf. CNRTL, entrée « Féerie », provient étymologiquement de ''faerie, […] Déri. Fée [...]''). D'emblée, le terme « merveilleux » provient de « merveille » dont l'étymologie en latin est Mirabĭlia (ce qui étonne, surprend, suscite l'admiration et/ou qui est magique, féerique, fabuleux, mythique, surnaturel..., voir aussi cf. CNRTL, les entrées « Merveilleux » et « Merveille »), la féerie fait donc une partie intégrante de l'univers des merveilles et du merveilleux (voir la citation présente en au début de ce texte).

 

Dans cette esquisse des féeries poétique et audiovisuelle de Mika, on s'attarde un peu sur les deux aspects féériques les plus éclatants du récital en question : le premier est la féerie poétique, le deuxième concerne la féerie musicale.


 

 

I- La féerie poétique

 

 

La féerie poétique vient d'abord de l'Opéra Royal de Versailles qui joue rarement avec des chanteurs non lyriques, ensuite du lieu de la performance : Versailles qui est un lieu prestigieux chargé d'histoire et de magie ; il donne ainsi à voir un écrin d'enchantements sensoriels sublimé par les lumières et les couleurs. La nuit, les images des fontaines et de l'extérieur du palais versaillais puis celles la salle au décor majestueux d'antan accentuent l'effet onirique et nous font entrer dans un rêve éveillé, on chemine dans les coins et recoins aux différentes ambiances du château peuplé de fantômes de princes, princesses, de beautés artistiques diverses, et de magies des siècles passés.

 

Ensuite, la féerie poétique surgit de la manière dont Mika présente les artistes et la chorale (Ida Falk Winland, Gautier Capuçon, Jakub Jósef Orliński, Thibaut Garcia, Stefan Plewniak, Opéra Royal de Versailles et Gospel pour 100 voix) qui l'accompagnent et par l'éloquence avec laquelle il conte des anecdotes de son parcours artistique portant sur ses chansons transformées pour l'occasion en puissants philtres d'amour et de générosité aux effets surprenants sur le public.2

La féerie poétique du récital se dévoile également au fil des performances artistiques et au gré des séquences menant au bout du concert avec « Happy Ending ». Mika, en virtuose, tisse un fil rouge du début jusqu'à la fin du récital en alternant des histoires privées et des envolées lyriques, créant ainsi des contrastes, des distances et des proximités entre le public et lui. Et l'on tombe en merveilleux comme l'on tombe en rêve ou en amour.

 

La féerie poétique du récital vient ainsi du merveilleux poétique du lieu, de l'histoire narrée merveilleusement bien et des interférences entre modernité et classicisme : le patchwork des styles passant du décor et de la musique baroques à la modernité vestimentaire des artistes, choristes et celle des chansons et de l'interprétation.

 

Ce merveilleux poétique se compose ainsi de plusieurs éléments habituels de l'univers merveilleux des contes de fées ou nouvellement réenchantés, parmi eux, on cite :

 

1 – dans ce décor d'autrefois, les Muses et les Grâces veillent. Elles hantent les lieux. Les dieux s'insurgent aussitôt de partout et habitent le tout.

2 – les jeux de lumières tempérées, des pénombres, eaux et miroirs omniprésents dans l'enregistrement de ce récital-conte de fées rappellent étrangement l'atmosphère propre aux contes de fées où la nuit, les endroits sombres, les eaux sont habités par des êtres surnaturels divers... Les statues et peintures semblent soudainement reprendre vie.

3 – les sonorités du clavecin venues des siècles des fées autrement dit les XVIIe et XVIIIe siècles où le merveilleux jouait un rôle fort important dans les sociétés de l'ancien régime. Cet instrument musical aux tintinnabulements des clochettes nous renvoient irrémédiablement aux fées, châteaux enchantés et aux veillées mystérieuses.

4 – les mains dansantes du chef de l'orchestre Stefan Plewniak ne cessaient de jeter des sorts non seulement aux musiciens et artistes mais aussi au public. Tel un enchanteur d'antan, ses mains jouaient des partitions au langage secret et magique.

5 – la poésie déclamée des récits de la naissance de certaines chansons telles « Over My Shoulder », « Elle Me Dit », « Love Today ». Cette poésie du dévoilement surprend et attise la curiosité, l'étonnement et le sourire chez le public.

6 – la magie de l'« Abracadabra » des langues française et anglaise) chantées et parlées fait appel aux langues naturelle et surnaturelle dans les contes. Mika les mélange en passant de l'une à l'autre tel un sorcier usant de son savoir magique pour jeter des sorts ou se métamorphoser en un être surnaturel. Tel un aède de l'antiquité naviguant entre déclamation, mélopée, dit et chant, tel un Aladin (dit aussi Aladdin) au tapis magique, comme Ali Baba à la formule magique « Sésame ouvre-toi », il nous fait entrer dans son univers puis on voyage avec lui dans un monde parallèle. Mika en poète alchimiste du verbe, fait émerger un lyrisme surnaturel3 et narre ainsi une épopée personnelle, il devient un Ulysse passant d'un exploit à un autre... Il transforme des bribes d'histoires en un conte de fées rempli de ses peines et joies. Il compose tout au long de cette parenthèse enchantée des philtres d'amour avec « Ice Cream », « Origin Of Love », « Tomorrow », « Toy Boy », « Les Baisers Perdus » et nous ensorcelle. Le dernier titre est bien particulier parce qu'il renvoie étrangement au poème « Le Pont Mirabeau » de Guillaume Apollinaire mais pour mieux s'en détacher. Dans « Good Guys », Mika use de l'énumération pour rendre hommage à la mémoire des artistes et poètes (homosexuels, bisexuels, etc.) à qui l'on doit beaucoup : Rufus Wainwright, Wystan Hugh Auden, James Dean, Ralph Waldo Emerson, David Bowie, Wilfred Owen, Alfred Kinsey, Walt Whitman, Arthur Rimbaud, Cole Albert Porter, Jean Cocteau.

Et d'emblée les vers suivants :

 

If we are all in the gutter

It dosesn't change who we are

'cause some of us in the gutter

Are looking up the stars

​​​​​

 

rappellent la fameuse citation de l'auteur Oscar Wilde : « We are all in the gutter but some of us looking up at the stars »

Le poète lyrique Mika (se dit aussi lyreur ou lyriste), nous fait danser, rire, pleurer, s'émerveiller en voyageant par le biais de sa poésie intime et universelle dans les temps, espaces et états d'âme. Or, tout est dit dans cette phrase confiée à Vanessa Schneider dans l'entretien paru dans Le Monde : « On peut danser avec des larmes aux yeux » (voir l'article... ). Cette déclaration se cache déjà sous une autre forme verbale dans sa chanson interprétée en duo avec Soprano « Le Cœur Holiday »...

 

 

 

II- La féerie musicale

 

 

Quant à la féerie musicale, elle naît d'un mélange savant et savoureux de plusieurs genres et styles musicaux parmi lesquels on reconnaît facilement les musiques Pop et baroque ; avec les ripieno et concertino, on fait un saut dans le surnaturel, dans l'« Il était une fois ».

La féerie musicale provient aussi des sonorités estivales des instruments tels les clavecin, violoncelle et guitare. Le merveilleux culmine dans le geste interprétatif des musiciens et artistes, dans les mélopées et dans la litanie poussée à son paroxysme dans l'interprétation du poème « Over My Shoulder » par Jakub Jósef Orliński et Mika. La virtuosité des chanteurs subjugue, mais la sublime litanie du poème déclenche les larmes et la féerie se cache dans cet univers sensoriel nous éloignant des vacarmes pathétiques du quotidien.

Loin de la banalité quotidienne, loin du réel bigré des méfaits du Coronavirus, la beauté exotique des arrangements musicaux et la polyphonie des voix complètent cette symphonie multiculturelle aux effets surnaturels. Les voix comme les instruments peu à peu sont hantés par la lyre du dieu Apollon et deviennent magiques.

La fin de ce récital aux mille enchantements se dévoile avec la chanson « Happy Ending » chantée en duo avec la soprano Ida Falk Winland. Sa voix cristalline résonne encore une fois comme les étincelles magiques des poussières de fées, on vole.

Que dire de Ida Falk Winland ?!!! Elle est une moderne fée aux poussières magiques, ou une sublime Érato aux roses et myrtes de notre temps autrement féerique.

 

 

Difficile de terminer cette esquisse car beaucoup d'aspects féeriques du concert demeurent encore dans l'ombre...

Et l'on ne peut que constater avec modestie que le récital versaillais de Mika est une vraie poésie audiovisuelle, une féerie poétique du XXIe siècle.

 

 



 

Notes

 

 

1. Cette chaîne a été mise en place pour tenter de remédier aux méfaits psychiques et économiques de la pandémie de COVID-19 sur des pans de la culture en France et en Europe en proposant des concerts, spectacles, etc.

2. Cela est constatable par le biais de différents textes et informations ayant circulé, précédé et suivi la diffusion du récital à l'Opéra Royal de Versailles dans la presse et médias audiovisuels.

3. Ce lyrisme étrange est surnaturel parce qu'il est à la fois suranné et ultra contemporain. Il mêle savamment les désuet, rococo, moderne, classique, banal et sublime. Il trouble aussi l'image romantique du poète et de la poésie lyrique par des usages détournés des synesthésies, synecdoques, tropes et autres éléments poétiques.



 

Bibliographie utile sur le merveilleux, déjà utilisée pour certains de mes textes...

 

– ARISTOTE, Poétique, traduit et annoté par Roselyne DUPONT-ROC, Jean LALLOT, éd. Seuil, 1980, réédition 2011.

– André BRETON, « Le Merveilleux contre le mystère » dans La Clé des champs, 1967 et Manifeste du surréalisme, 1924.

– Victor DELAPORTE, Le Merveilleux dans la littérature française sous le règne de Louis XIV, éd. Slatkine Reprints,1891.

– Pierre MABILE, Le Miroir du merveilleux, éd. Minuit, 1962.

– Daniel POIRION, Le Merveilleux dans la littérature française du Moyen Âge , PUF, 1982.

– Marie-Louise TÉNÈZE, « Du conte merveilleux comme genre », dans Arts et traditions populaires, 18e année, n° 1-2-3, Janvier-septembre 1970, pp. 11-65.

 

Voir aussi :

 

 

***

 

Pour citer cet article

 

Dina Sahyouni, « Le récital de Mika : féeries poétique & musicale à l'Opéra Royal de Versailles », article inéditLe Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n° 15 « Eaux oniriques : mers/mères », mis en ligne le  17 février 2021. Url : http://www.pandesmuses.fr/lettre15/ds-feeriesdurecitaldemika

 

 

 

Mise en page par Aude Simon

 

 

© Tous droits réservés

 

 

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