23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 05:30

 

 


 

 

  Portrait d'Iris, par elle-même

 

 


 

 

  Mme de Lauvergne

  Transcription & remaniement du poème l'aïeule par Dina Sahyouni

 

 

 

 



Il me semble que les gens que je vois

ne me connaissent pas bien, chacun en

parle différemment, et pas un selon moi

ne rencontre la vérité. Pour me contenter

et pour faire voir que je me connais mieux

que toute autre personne, je me suis avi-

sée de faire mon Portrait, et ne pense pas

mal faire de le commencer par ma taille,

dont je ne puis que dire qu'elle est médio-

cre, et pourtant si bien prise qu'il s'est

trouvé des gens de bon goût à qui elle

a été capable de plaire ; si cette médio-

crité me dérobe l'avantage d'avoir beau-

coup de part au grand air, je n'ai pas

aussi le chagrin d'apprendre qu'on y ait

rien observé de choquant : Pour belle

je ne la fuis pas, et qui jugera des traits

de mon visage en détail ne s'emportera

pas aux louanges. L'ovale n'en est point

véritable, et la plupart estime qu'il est

rond : Pour moi, je l'ai toujours condam-

né d'être un peu trop large ; j'ai les yeux

grands bien fendus et à fleur de tête, ils

sont sans les flatter doux et tendres, et ont

de grandes paupières ; pour leur couleur

je n'ai point de nom, ils ne sont pas en-

tièrement noirs, mais on les pourrait dire

d'une espère de feuille morte brun ; leurs

regards sont languissants, et mêlés de

quelque chose de triste, mais ils changent

en peu de temps, selon les passions et les

mouvements de mon âme, si bien que pour

peu que la joie vienne s'en saisir, ils

prennent leur éclat, et s'animent d'un

brillant dont la vivacité n'est point mépri-

sable ; mon nez n'est nullement de ceux

qu'on admire, il n'est point aussi de ceux

qui déplaisent, il est un peu retroussé, et

quelques-uns font consister en cela ce

qu'il peut avoir d'agréable ; j'ai la bouche

grande et un peu élevée, ce défaut m'est

causé de ce que je n'ai point les dents

bien arrangées, on ne les saurait dire

belles, et je pense même qu'elles feraient

peur à regarder, si de bonne fortune je ne

les avais blanches et saines, mais avec

ces difformités assez considérables il est

certains moments où je ne laisse pas de

plaire ; j'ai les lèvres bien rebordées et

fort incarnates, le teint uni et tout a fait

passable; les cheveux d'un châtain fort

brun et dans une quantité qui n'est pas

ordinaire, je n'en sais bien parer quand

il me plaît d'en prendre la peine, mais je

suis paresseuse et l'humeur m'en vient rare-

ment, ce qui tient du déshabillé s'accom-

modant incomparablement mieux à mon

inclination, que toute autre chose ; je veux

même dire qu'il est plus de ma bien-

séance, car la parure ne m'embellit point ;

j'ai la gorge belle, bien taillée, elle se

soutient admirablement, et je l'ai blan-

che plus que les brunes n'ont de coutu-

me de l'avoir ; mes bras ne sont pas laids,

quelques-unes y trouvent de l'agrément,

et l'on m'a dit quelquefois que je n'avais

pas les mains malfaites ; j'ai de l'embon-

point ; j'aime la musique ; j'ai de la voix ;

les airs passionnés me plaisent, je les

chante d'une manière touchante : On m'a

souvent dit que j'avais de l'esprit, je ne

crois pas que l'on s'y trompé, mais de

brillant n'en est pas toujours, de sorte

qu'il me faut voir plus d'une fois pour le

connaître ; je parle peu, et souvent point

du tout, si la compagnie ne se trouve à

mon gré ; je parais indifférente extraor-

dinairement, et la suis en effet en beau-

coup de choses ; je fuis les plus grands

plaisirs du moment qu'ils me donnent la

moindre peine ; je n'ai nulle curiosité pour

les fêtes publiques où tout le monde

court avec tant d'ardeur ; mon empresse-

ment irait tout entier à servir mes amis ;

je n'ai point de joie pareille à celle de

m'en bien acquitter, et j'y suis si fort dans

la bonne foi, que j'en cherche de moi-

même les occasions avec autant de soin

que j'évite celles de leur être à charge ;

je reçois tout ce que l'on fait pour moi

de fort bonne grâce, et j'en ai une re-

connaissance très particulière ; il faut s'y

bien prendre, car j'ai là-dessus beaucoup

de fierté et de délicatesse ; peu de gens

rencontrent à me plaire ; mais s'il arrivait

que quelqu'un touchât mon coeur, et que

je n'en crue aimée, j'avoue que j'aime-

rais jusqu'à perdre la raison ; j'ai l'âme

tendre et fidèle, beaucoup plus que je ne

voudrais ; cette complexion me fait de la

peine, et je cache plus des trois quarts de

ma tendresse, parce que je tremble tou-

jours de n'être pas aimée autant que je

sens bien que j'aime ; aussi j'ai des délica-

tesses qui passeraient pour des extravagan-

ces au sens des personnes de faible amitié ;

la moindre défiance me rend bizarre,

chagrine, et la plus petite négligence me

met au désespoir ; j'écris en vers et en

prose passablement ; toujours d'une ma-

nière tendre ; si pourtant il arrivait qu'on

me pressât de quelque billet enjoué, j'ai

bien assez de présomption pour m'assurer

d'y réussir, quoique les grands emporte-

ments de joie ne me viennent que par

caprice, et que je ne sois pas gaie naturel-

lement. Il me semble que je suis à la fin de

mon portrait, il ne me paraît point flatté,

et je me persuade que l'on n'aura pas de

peine à me reconnaître.

 


(extrait de son recueil posthume, Recueil de poésies, Paris, éd. Claude Barbin, 1680, p. 156, in-12, pp. 65-70)

     

Texte trouvé et disponible sur Gallica (url. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148

/bpt6k74569q.r=mme+de+lauvergne.langFR.swf)


 

Pour citer ce poème

   


 

Mme de Lauvergne, « Portrait d'Iris par elle-même »,  in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : « Poésie, Danse & Genre » [En ligne], n°1|Printemps 2012, mis en ligne en Mai 2012.

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-portrait-105332870.html ou URL. http://0z.fr/1T1nc

 

 

 

 

Pour visiter les pages/sites de l'auteur(e) ou qui en parlent

 

 

 

http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb13006419j/PUBLIC

 

 

http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30753048b/PUBLIC


http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k74569q/f22.image.r=Mme+Lauvergne+po%C3%A9sies.langFR

 

http://www.siefar.org/dictionnaire/fr/Madame_de_Lauvergne/Fortun%C3%A9e_Briquet

 

 

 

 

Auteur(e)

 

 

Mme de Lauvergne


 


 


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Le Pan poétique des muses - dans n°1|Printemps 2012

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