4 mai 2017 4 04 /05 /mai /2017 13:11

 

Dossier majeur | Articles

 

 

 

L’« insoulevable écorce » ou

 

« le masque durcissant de la vieillesse »

 

dans la poésie d’Henri Michaux

 

 

 

Mathieu Perrot

 

Illustration de

 

Claude Menninger

 

 

 

 

« Parmi les débris râpés de tout âge, le vent, à ce qu’il semble, ne vieillit pas »

Henri Michaux

 

 

 

© Crédit photo : Claude Menninger, « Série sur les pommes », n°2.

 

 

 

 

I – Introduction

 

 

C’est l’enfant, surtout, qui intéressait Henri Michaux. C’est dans ses « manques » qu’il voyait son génie, dans ses dessins authentiques “collés à la contemplation * de mondes intérieurs. Mais alors, que peut bien nous apprendre sur la vieillesse en général et sur les conditions avilissantes qui souvent l’accablent un écrivain qui fut si longtemps fasciné par la force de la jeunesse, par son insolence aussi, et l’espoir qu’elle porte en elle ? Le point de vue original de Michaux nous invite à reconsidérer la vieillesse non pas seulement en termes d'amoindrissement des aptitudes physiques mais aussi en termes d'émoussement des capacités à être soi.

Le “vieux”, c’est celui qui se répète non pour s’approfondir mais parce qu’il a trouvé un style qui lui convient et dans lequel il se complaît, dans lequel il stagne et meurt avant l’heure. Il craint l’audace de la nouveauté qui pour Michaux est une hygiène nécessaire, une condition du vivant. Le vieillard qui a capitulé est vieux : il ne se remet pas en question, ne se réinvente pas ; il est dur, fossilisé. La source de jouvence se trouve donc dans un mélange de doute et de naïveté, d’incrédulité par rapport à soi et aux autres et d’intuitions assumées ; ce mélange conduit à l’autonomie, à l’originalité, à la force d’assumer un “moi” toujours pluriel, toujours différent et mouvant. Bref, être vieux, c’est manquer d’autorité.

 

 

II – Les vieux, ces indésirables dont il faut se débarrasser

 

 

À « Huina », l’une des contrées imaginaires de Poddema, les personnes âgées sont rééduquées : les « premiers signes de vieillesse » prouvent qu’elles sont « impropres à sentir le Présent ». Il y a dans ce bref passage d’Ici, Poddema, le dernier volet du triptyque des ethnographies imaginaires d’Ailleurs (1948), une satire sociale évidente qui semble sortir d’un récit d’anticipation. On y trouve d’abord l’ingratitude de la société envers les plus âgés, comme envers ces « mères » et ces « saintes »… dont on a oublié la jeunesse glorieuse dans le poème de Baudelaire, « Les Petites vieilles », et dont la société veut se débarrasser ou qu’elle "redresser". La rééducation invite à penser la vieillesse comme un vice ou un accident de parcours. L’impitoyable désintérêt de la société pour les plus âgés fut aussi l’une des raisons, à en croire sa lettre d’adieu, qui poussa l’anthropologue français Alfred Métraux au suicide en 1963. Mais on peut aussi lire dans ce passage un trait d’humour de Michaux qui s’amuse à critiquer la certitude gâteuse des personnes influentes du monde littéraire de son époque qui devraient laisser la place aux plus jeunes.

 

La jeunesse ou l’enfance sont chez Michaux, comme elles l’étaient pour Gide, l’excellent âge des incertitudes et des tendances où l’horizon des possibles n’est pas encore remplacé par le monde réduit de repères et de repérages (ou de réponses) que se sont construits les adultes pour se conforter. Plus encore que le visage des vieillards dont les « os dilatent et cassent la face » que la « peau […] froisse » et que les « muscles affaissés […] disloquent et […] faussent », « les visages des jeunes filles, c’est l’étoffe même de la race ». On retrouve une même fascination pour la jeunesse, en opposition au « masque durcissant de la vieillesse », dans son « Hommage à Mme Mayrish », la femme de lettres luxembourgeoise grâce à qui Michaux devint rédacteur en chef de la revue Hermès, de 1937 à 1939 : « Quoique je ne l’aie connue qu’à un âge avancé, le visage émacié, tendu par les défaillances du cœur, jamais je ne la revois mieux que dans une photographie jaunie, aperçue par surprise, de la jeune fille qu’elle avait été quelque quarante ans auparavant ».

 

Dans l’univers hostile et toujours en tension de Michaux, prendre de l’âge rapproche d’une sorte d’illégalité. Même mourir nécessite un permis dans les mondes angoissants de ses ailleurs imaginaires : « À chaque décès sans permis de décéder, la famille paie à l’État des dommages », lit-on dans les « Nouvelles de l’Étranger ». À la moitié de sa vie, le cinquantenaire est, comme dans le titre éponyme de cette saynète d’Affrontements, « hors [des] limites » acceptables du monde sain : un malade. Vivre, à partir de 55 ou 60 ans, « c’est malsain ». Dans ce petit texte, un surveillant demande à une vieille femme : « Tes papiers. Ton droit d’existence, tu l’as ? Montre. Tu dois l’avoir sur toi. Il a été renouvelé ? » Elle lui répond : « Je réside à Fo dans un quartier où il est encore toléré d’avoir cinquante-six ans ». Le tutoiement qu’utilise le surveillant place la vieille femme dans une situation d’infériorité. La “zone libre” imaginaire rappelle les moments sombres de l’Occupation : c’est une « réserve » où doivent résider les plus âgés dans ce quartier de « Fo » où vivent, au fond, ceux qui sont dans le faux (les plus âgés) et qui doivent aussi attendre la faux venir cueillir leur dernier souffle. La jeunesse n’en paraît que plus autoritaire, pour ne pas dire franchement fascisante ou hitlérienne. À la fin de ce bref échange, où la vieille femme prie le surveillant de ne pas la dénoncer aux autorités et de la laisser rentrer dans la zone libre, celui-ci semble se parler à lui-même : « Je ne savais pas qu’il y avait encore des vieilles comme ça. […] Dans la santé générale, c’est comme un coup qu’on reçoit en la voyant. […] Je crois que je vais vomir ». La vieillesse est donc une abjection : si elle évoque plus de dégoût que de compassion, c’est qu’elle est considérée comme une honte, comme quelque chose de déplacé, un corps étranger au sein de la société. D’ailleurs, l’abject, c’est « tout ce qui dérange l’identité, le système social et plus généralement l’ordre » comme on le lit dans le Dictionnaire du corps qui s’appuie sur les analyses de Julia Kristeva. Or, le surveillant oppose la vieillesse écœurante de cette habitante de Fo aux habitants du « quartier de Ra [où] on est loin de ces âges. Tous jeunes, ou refaçonnés. On a cette décence. Sinon on ne se montre plus ». La vieillesse est donc une honte que « les petites vieilles » du poème éponyme de Baudelaire connaissent aussi avec angoisse. Contrairement aux habitants de Ra jeunes ou « refaçonnés », le vieillard est informe et grossier : il a perdu ses façons… qui sont aussi ses maintiens, ses lignes. Le surveillant qui soupçonne que des garçons et des filles « bizarres » aient caché « quelques vieux ou vieilles » ne comprend pas pourquoi on peut s’attacher à ces « reliques » sans chercher à les « supprimer ». Le mot « relique » joue sur plusieurs significations : c’est d’abord un objet ancien ; les personnes âgées sont ainsi méprisées, réifiées. La relique est aussi, littéralement, “ce qui reste” ; le vieux n’est donc plus qu’un reste d’homme, il est sorti de l’humanité et ne mérite donc aucune pitié. La relique, c’est enfin une chose sacrée qui renvoie à un saint ; or certains jeunes semblent ne pas pouvoir toucher ou se débarrasser de ces vieux parasites qui s’accrochent à la vie aux dépens de la société. Ces jeunes sont donc aux yeux du surveillant des « lâches qui ne savent pas prendre leurs responsabilités ». Dans ce monde où la vieillesse est un « mal » dont il faut se défaire, l’attachement aux aînés est contre-nature, absurde, illégal, et égoïste. La responsabilité, c’est le devoir citoyen d’assainir la société en éliminant ce mal. Or, Michaux est lui-même octogénaire quand il écrit ce texte, qui fut publié en 1981. On pourra se demander si le « droit d’existence », ou les « papiers », que le surveillant demande à la vieille femme, ce ne sont pas aussi ces textes publiés, ces « Affrontements » (pour reprendre le titre du recueil), qui sont des espaces libres où la personne âgée peut encore survivre : le livre, c’est un peu le quartier de Fo.

 

Dans un autre texte plus ancien, intitulé « À la broche » et publié en 1949 dans le recueil La Vie dans les plis (qui sont aussi d’autres rides), le cannibalisme devient une métaphore de la vie sociale. Le tabou de l’anthropophagie y est clairement transgressé. Ceux qui vivent dans la ville depuis longtemps (les plus âgés) sont poussés vers la cheminée où ils sont mis à la broche pour être mangés par les nouveaux arrivés (c’est-à-dire : les plus jeunes). Cette dystopie ressemble au scénario du film d’anticipation américain Soylent Green (traduit en français par Soleil vert), réalisé par Richard Fleischer et inspiré du roman de Harry Harrison (Make Room ! Make Room !), publié en 1966 et qui sortit dans les salles en 1973, soit vingt-quatre ans après le texte de Michaux.

 

Pourtant, les mondes imaginaires de Michaux renversent parfois les valeurs du jeunisme et le rejet de la vieillesse. Dans les « Nouvelles de l’Étranger » du recueil Face aux verrous (1954), les jeunes actrices se griment pour ne pas discriminer les personnes âgées qui vivent plus longtemps qu’à notre époque. Celles-ci, pourtant numériquement minoritaires, imposent indirectement à la société leur condition qui devient ainsi la norme par courtoisie. Michaux imagine même une technique de « transplantation de rides », véritable envers de nos toxines botuliques, qui, pour n’être pas encore « opérationnelle », n’en est pas moins subversive. Les jeunes, inquiets de cette nouvelle situation où il faut paraître plus âgé pour être socialement accepté, « se sentant menacés, fuient dans la campagne, cachant sous la malpropreté, une barbe inégale et l’air have que donnent la faim et l’anxiété, leur visage trop pur qui attirerait l’attention et le scalpel ». Cette pureté indique qu’à l’inverse le visage des personnes âgées est composite, mélangé, et donc monstrueusement impur et sale : c’est une « insoulevable écorce ». La « malpropreté » n’est ici pas tout à fait la saleté : ces jeunes fuyards tentent de n’être plus eux mêmes, et leurs figures sont impropres comme un style qui dit autre chose que ce qu’il prétend dire. À la symétrie homogène des jeunes visages sans propreté (qui n’appartiennent plus à leur propriétaire) correspond l’informe propriété des faces vieillies qui ont droit de cité.

 

 

III – La beauté des vieux et le travail du temps

 

 

Certains peuples gardent une telle fraîcheur qu’ils semblent ne jamais vieillir : ils sont hors du temps qu’il parcourt sans se laisser corrompre chez Michaux. Pour les autres, l’âge est métamorphose.

 

Alors qu’il est en voyage en Équateur, Michaux remarque dans son journal de voyage combien Quito « manque de femmes mûres, de bonnes femmes, de matrones ». C’est que, « jusqu’à un âge avancé, elles portent des nattes, ces Indiennes, et, ne prenant pas par ailleurs d’embonpoint ». Le jeune écrivain teinte ses remarques d’ironie en faisant référence au passé colonial du pays : « Il y a bien les femmes blanches d’âge mûr apparent ; mais ce n’en serait que plus comédie, que pour devenir femme, l’Indienne dût changer de race, pour d’ailleurs y revenir dans la suite, pour être vieille femme indienne ». Michaux répéta plus tard cette satire du colonialisme.

 

Parti en Chine après l’Équateur, il s’émerveilla « des têtes si agréables, pas exténuées, mais alertes et éveillées » des « vieilles comme [d]es vieux » dont le corps « fait toujours son travail » et qui ont « une tendresse avec leurs enfants ». À « l’allure garce » de « l’Européenne », il oppose la grâce des femmes chinoises au « corps admirable, d’un jet comme végétal ». Elles ont dû lui paraître bien différentes de ces femmes indiennes qu’il avait rencontrées en Inde peu avant son séjour en Chine et qui ne l’avaient pas séduit, elles dont il avait d’autant plus déprécié la vieillesse qu’elle lui est apparu plus marquée, précipitée, et non pas esquivée comme en Chine : « Jamais, jamais en Inde, je n’avais vu vraiment une jeune femme tout à fait belle. Elles courent vite sur le chemin de la vieillesse […] ». Mais dans cette Inde du début des années 1930 que Michaux visite alors pour la première fois, l’âge n’a pas à ses yeux la même valeur pour les femmes que pour les hommes. Alors qu’il enlaidit les premières, il magnifie ces derniers. On lit par exemple dans « Un barbare en Inde » que « [c]ertains vieillards sont beaux. Mais alors beaux sans égal. Aucun pays n’a de vieillards d’une majesté comparable, sortes de vieux musiciens, de vieux faunes, qui connaissent toute la vie mais qui n’en ont pas été détériorés, ni même excessivement émus. Mais ils deviennent beaux ». La beauté des vieux indiens, c’est d’avoir traversé la vie sans s’être laissé traverser par elle ; leur majesté, c’est leur hermétisme allié d’une certaine mystique. Michaux fut d’ailleurs fasciné par ce « guru yogi » qu’il y rencontra : « Cet homme extraordinaire dont la poitrine superbe enfouissait des litres d’air, et qui les distribuait ensuite dans son âme, qui paraissait encore jeune malgré ses quatre-vingts ans, n’avait non plus rien d’un saint. Il était au-dessus de la misère humaine, inaccessible plus qu’indifférent, avec une bonté presque invisible […] ». L’octogénaire semble réapparaitre plus tard, dans le deuxième volet du triptyque d’Ailleurs, « Au pays de la magie », sous la forme d’un « supervieillard ». Au fait, ce n’est pas, pour Michaux, qu’une simple histoire de goût qui lui fait préférer « les civilisations qui donnent les beaux vieillards » ; c’est qu’elles sont « les plus spirituelles ». Or : « Les Indes arrivent à réaliser les deux » et les enfants comme les vieillards y sont sublimes ; « [l]’homme adulte, seul, est manqué ». Il faut donc en conclure que la vitalité de l’esprit, l’orientation mystique, conserve le corps. À l’inverse, le corps trahit l’état de l’esprit, non pas sa maturité ou son âge seulement, mais son intensité, sa force. Le paradoxe de ces peuples qui semblent ne jamais vieillir c’est qu’ils sont les descendants de très anciennes civilisations : « Vieux, vieux peuples d’enfants qui ne veut savoir le fond de rien », écrit Michaux au sujet des Chinois.

 

Les Balinaises vont encore plus loin que les Indiennes dans la métamorphose que le temps leur impose ; elles se virilisent :

 

Une des choses qui frappent à Bali, ce sont les femmes qui ne sont plus femmes. Ça leur a passé. Parmi elles certaines dont le sein ne fut pas trop distendu, en se séchant se reporte presque exactement sur la poitrine qui est devenue comme celle d’un homme. Le visage, depuis longtemps, est revenue au type homme et a perdu toute trace de féminité. Les os malais apparaissent. La femme n’est pas fragile, mais elle est transitoire. Il arrive qu’elle garde à peine quelques traces du caractère féminin, comme des souvenirs de voyages. La femme fait l’homme. Elle en fait quelques-uns, puis elle se défait.

 

La femme « fait l’homme » au double sens qu’avec l’âge elle l’engendre et elle l’imite. Elle transcende ainsi les genres. Charles Baudelaire avait lui aussi changé « les petites vieilles » de son poème en êtres masculins : « ces monstres disloqués furent jadis des femmes » et tout « brisés, bossus / Ou tordus » que soient ces « êtres singuliers, décrépis et charmants », il faut les aimer car « ce sont encor des âmes ». Si certains peuples n’arrivent pas à vieillir, on trouve à l’inverse des enfants déjà vieux dans les textes de Michaux : « D’un rire sénile […] rit un enfant plus qu’à demi vieillard », lit-on dans Tranches de savoir. Le vieillard lui-même n’est qu’un enfant qui ne s’est pas vu vieillir, pris au dépourvu, et qui déjà regrette de n’avoir plus assez de temps pour grandir et s’approfondir : « Quand l’enfant, après soixante-dix ans devient vieillard, il est étonné, il est pris de court. Il ne voit pas comment cela a pu arriver. Et que faire à présent qu’il y a si peu de temps de reste, qu’il faudrait tellement de temps comme jamais il ne l’a si bien vu.

 

Chez Michaux, générations (jeunesse et vieillesse), genres (féminité, virilité), et même règnes (animal, végétal, humain), sont poreux et mouvants. Ainsi, dans « L’Étranger parle », les vieux (humains) ont le pouvoir de se changer en animaux. Ceux qu’ils choisissent révèlent notamment leurs préférences et leurs craintes :

 

Certains parmi nous, sentant le poids de l’âge et la diminution presque fatale de leur potentiel, prennent les devants, se changent en une forme petite, et plus « économique » telle la « puce préventive » ou un autre insecte, aussi menu mais moins alerte, plus propre par conséquent à les laisser tranquillement récupérer leur vigueur. […] Par une nostalgie inconsciente de l’homme, on voit nos « vieux » préférer le corps d’animaux qui rôdent autour du foyer, compagnons désormais modestes de la vie de famille, moucherons, mouches, papillons de nuit, geckos surtout […].

 

Les vieillards, diminués, sont encore parasitiques : insectes nuisibles ou reptiles souvent perçus comme fainéants, ils semblent pouvoir se manger entre eux (le gecko peut dévorer le papillon de nuit). Chez Michaux, pourtant, l’animal le plus vil est souvent revalorisé. Ainsi, l’insecte est-il parfois supérieur à l’humain. C’est le cas de la mouche, qui seule a su domestiquer l’homme. Mais cette transformation choisie par les vieillards a l’inconvénient d’être irréversible : « Le plus souvent il leur arrive d’avoir grand-peine à regagner quand ils le désirent leur état d’homme ou de femme. Que de vers de terre involontaires dans l’argile et l’humus, qui voudraient tant nous revenir ! ».

 

 

IV – Les maux des vieux

 

 

Chez Michaux, toute condition physique nouvelle appelle non pas une lamentation mais une exploration. L’amoindrissement des facultés du corps conduit à des perceptions nouvelles. La douleur n’est pas à craindre ou à maudire : elle est à ausculter, à comprendre, à découvrir comme un voyage. À la suite d’une mauvaise chute, Michaux, alors âgé de soixante-seize ans, se fractura le bras. Il écrivit aussitôt un texte, « Bras cassé », qui parut chez Gallimard la même année en 1975, et qu’il inclut dans Face à ce qui se dérobe. On peut lire dès les premières lignes : « Cet état que la fortune m’envoya avec ensuite quelques complications, je le considérai. Je pris un bain dedans. Je ne cherchai pas tout de suite à rejoindre le rivage ». L’état physique même douloureux, même amoindri, est donc une chance, l’occasion de s’explorer autrement. De la même façon, la vieillesse est aussi l’occasion de sonder le monde avec des yeux nouveaux

 

 

IV – 1 – Un « lent déséchafaudage »

 

 

Dans le poème « Vieillesse », Michaux compare traditionnellement l’âge au soir de la vie : « Soirs ! Soirs ! Que de soirs pour un seul matin ! ». La métaphore est elle-même vieillie, usée, et correspond donc parfaitement à son objet, tout comme le topos de la nuit et du sommeil qui signifie la mort. Vieillir, c’est se déplier, c’est se morceler, se décomposer : « Îlots épars, corps de fonte, croûtes ! » qui rappellent ces « [d]ébris d’humanité » que sont les « Èves octogénaires » du poème de Baudelaire, choses inutiles, restes cassés, morceaux d’êtres et rebuts de l’espèce.

 

La poésie et le recueil, qui est composition ou recomposition, se situe donc, au contraire de cette déroute, du côté de la jeunesse et de l’unité. À l’inverse, quand on est vieux, « On s’étend mille dans son lit, fatal déréglage ! ». La vieillesse fait mal parce qu’elle est déséquilibrée : la « souffrance du mal », dans Passages, vient d’une asymétrie et elle peut être résorbée si on lui trouve un contrepoids ; il en est de même pour le malheur qu’il ne faut pas tenter d’apaiser en cherchant le bonheur mais en lui opposant un autre malheur équivalent pour l’équilibrer. Les ennemis, le mal, la douleur ne sont jamais à rejeter pour Michaux : ce sont des forces qui doivent être exploitées, qu’il faut savoir « placer », comme l’avion utilise le vent contraire pour s’envoler.

 

Dans cette nuit de l’âge par laquelle commençait le poème « Vieillesse », l’être est cerné par son passé qui fait le siège de son esprit : « Vieillesse, veilleuse, souvenirs : arènes de la mélancolie ! ». C’est une lutte à mort dans le sable (l’arène) du souvenir qui s’efface et plonge l’être dans l’obscurité de l’humeur noire. La vieillesse, comme la veilleuse qui lui est apposée dans ce vers, est vigile, sentinelle des souvenirs qui s’enfuient dans l’inexorable. Faite de souvenirs, elle transforme le vieillard en souvenir pour ceux qui lui succèdent : « Mérite de centenaire ne fera pas un long souvenir. Ainsi se consolent les vieilles gens », lit-on dans Tranches de savoir. L’âge alourdit l’être d’un passé qui revient par dessous, qui travaille au-dessous de l’être pour qui plus rien ne sur-vient parce que tout lui “sous-vient”.

 

La fin du poème « Vieillesse », construit sur une syntaxe ruinée, sur un vrac d’images juxtaposées, continue de jouer sur l’ombre de l’âge et la pâleur de la mort autant que sur la décomposition du corps du texte dans le linceul de la page :

 

Inutiles agrès, lent déséchafaudage !

Ainsi, déjà, l’on nous congédie !

Poussé ! Partir poussé !

Plomb de la descente, brume derrière…

Et le blême sillage de n’avoir pas pu Savoir.

 

La vieillesse est une fin de chantier. L’être est donc fini, autant dire qu’il est mort. Les cinq syllabes du « déséchafaudage » rend encore plus pénible et lent cette fin de mission tandis qu’on entend discrètement le mot “échafaud” glisser dans ce néologisme (qui trahit pourtant un peu de nouveauté).

 

La vitesse, « soulagement du mal, du bas, du lourd », « sorte d’antimatière, d’idéal au premier degré », est légèreté, jeunesse : elle se situe du côté de la vie souple, libre et dégagée ; du côté des questions et du flottement, du possible et de l’inachevé, du déplacement continuel. À l’inverse, la lourdeur de la vieillesse l’englue, la fait descendre dans la tombe : « Plomb de la descente », lit-on dans « Vieillesse ». La mine bleutée du cadavre rappelle la mine de plomb que l’écrivain fait descendre sur la page. Un mot est un mort qui, quand il est écrit, ne bougera plus, entraînant dans sa chute toutes les ambiguïtés et connotations dont il est plein, souvenirs pesants qui l’empêchent et l’enferment. « Poussé ! Partir poussé ! », comme dans les textes que nous évoquions plus haut où les plus âgés sont exclus, rejetés, ou mangés (embrochés comme des livres), le vieillard ou la vieillarde ne sont jamais nommés dans le poème autrement que par deux pronoms général (« on ») ou englobant (« nous ») : « On s’étend mille dans son lit », « l’on nous congédie ! ». Les vieux sont déjà oubliés, dépersonnalisés, ils appartiennent au vide brumeux du « on » ou à la communauté du « nous ». La vieillesse est marquée dans le poème d’impuissance et de regrets, celui surtout « de n’avoir pas pu Savoir ». Le passé est une « brume derrière » qui empêche de voir l’avenir, ce temps du savoir : les vieux ne pourront pas “voir ça.

 

C’est la lenteur de la vieillesse plus que la longévité qui inquiète dans les « Nouvelles de l’Étranger » : « Certes, la durée de la vie humaine est chez nous bien augmentée mais le ralentissement des réflexes avec l’âge reste préoccupant. / Nos vieillards, nous les prolongeons aisément jusqu’à deux cents, deux cent cinquante ans, mais ils se font presque tous écraser dans la rue à cent trente ou cent quarante ». Le sens du verbe “prolonger” a été prolongé pour s’attribuer un autre objet que son objet logique : c’est la vie des vieillards qui est prolongée, non ces vieillards eux-mêmes. Les prolonger eux, c’est encore les réifier, tandis que le mot “vie” est évité à dessein. La perte des réflexes est une perte de l’animalité intrinsèque à l’humain. Ces vieillards “prolongés” ne sont donc plus très humains.

 

 

IV – 2 – « Vieillesse de Pollagoras »

     

    L’âge est combat. Le personnage inventé par Michaux, le vieux Pollagoras, se voit comme « un champ de beaucoup de batailles » où « [d]es morts jamais tout à fait morts errent en silence ou reposent ». Vieillir, c’est donc être hanté, être possédé par les fantômes du passé qui retirent à l’être son autonomie, son indépendance, et finalement son autorité. Pollagoras se voit comme « un manoir livré au Poltergeist », « un lieu de hantises qui ne [l]’intéressent plus, quoiqu’elles se passionnent encore et se refassent tumultueusement en un fébrile dévidement » qu’il ne peut « paralyser ». L’« être renfrogné » qu’est devenu Pollagoras n’est plus que le spectateur impuissant de ces drames intérieurs qui ne sont pas les siens et qui l’isolent même en lui-même : « Entre eux sans interférence ils livrent “leurs” batailles, aveugles aux précédents comme aux suivantes […]. C’est ainsi, dit Pollagoras, que j’ai de l’âge, par cette accumulation. Encombré de batailles déjà livrées, horloge de scènes de plus en plus nombreuses qui sonnent, tandis que je me voudrais ailleurs ». Le vieillard réalise la vanité de son existence : « Comme une aiguille sismographique mon attention la vie durant m’a parcouru sans me dessiner, m’a tâté sans me former ». Il est l’être du passé, l’être passé à côté de soi, jamais défini quoique traversé, l’être du passif qui n’a plus prise. Le mouvement sourd des séismes de son Inconscient n’a fait que dévoiler les convulsions de son fantôme intérieur.

     

    Contrairement au poème « Vieillesse », Pollagoras voit son vieil âge comme une aurore et non un “soir” : « À l’aurore de la vieillesse devant la plaine de la Mort ». Dans ce jour naissant, il « cherche encore […] le petit barrage lointain de [s]on enfance par [s]a fierté édifié […] ». Le « filet » d’eau de cette « vie fléchissante » au moment de la vieillesse évoque la maigreur jalouse du « vieil avare attaché à la vie » qui rappelle le parasitisme dont nous parlions plus haut. Le vieillard ne bâtit plus ; il survit en surveillant le « lent déséchafaudage » de la fin de sa vie.

     

     

    IV – 3 – Savoir mourir

     

    Lors de son voyage en Asie, Michaux remarque que « [l]e Chinois regarde la Mort sans aucun tragique. Un philosophe chinois déclare très simplement : “Un vieillard qui ne sait pas mourir, je l’appelle un vaurien.” Voilà qui est entendu. […] Tout Chinois a son cercueil de son vivant. Il est à l’aise avec la mort ». Sans qu’il n’y ait ici aucune expression méliorative, on sent bien que le jeune voyageur est ému par cette simplicité et cette force du Chinois qui ne craint pas la mort et lui fait face. Ainsi, faire face à la vieillesse et à la mort, dépend particulièrement de la culture dans laquelle on vit.

    Comme « la difficulté est grande de mourir », Michaux a imaginé très jeune une « Technique de la mort au lit » qui consiste à « se reformer l’âme entière au-dessus du corps, complète et parfaite […] », c’est-à-dire, littéralement, à se recueillir (comme un poème), à retrouver l’unité de la composition que l’âge avait détruit. Partant de cette « technique », l’écrivain raconte avec douceur et humour la mort bien réussie de sa grand-mère qui « mourut merveilleusement », c’est-à-dire à la fois dans les meilleures conditions possibles, mais aussi de manière fée, surnaturelle (ce qui la place au-delà des mortels) : « Elle était dans son fauteuil à faire de la broderie, la déposa sur ses genoux et dit : “C’est mon dernier point de Malines, mes enfants”, rejeta son dernier souffle profond et bien calculé, elle était morte ».


     

     

    V – Conclusion. Le paradoxe de la vieillesse

     

     

    La vieillesse est une maladie de l’âme qui fige, freine, englue, et fait penser à « l’anhormie », cette diminution de l’élan vital, auquel le poète faisait référence dans Passages en reprenant à son compte le terme du célèbre psychiatre parisien Paul Guiraud. Mais les œuvres de Michaux, en prenant de l’âge, se patinent de gloire et de reconnaissance, contredisant ironiquement le vœu paradoxal de l’écrivain qui était au fond de ne pas laisser de traces. On retrouve cet émouvant paradoxe dans « Le Portrait de A. », un court texte que Michaux, alors trentenaire, fit paraître dans le recueil au nom révélateur de « Difficultés » : « Il cherche la jeunesse à mesure qu’il vieillit. Il l’espérait. Il l’attend encore. Mais il va bientôt mourir ».

     

     

    * Cette expression est une référence à une formule de Michaux.

    ***

     

    Pour citer cet article

     

    Mathieu Perrot, « L’"insoulevable écorce" ou "le masque durcissant de la vieillesse" dans la poésie d’Henri Michaux », illustration de Claude Menninger, Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 4 mai 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/2017/vieillesse-henri-michaux.html

     

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      Premier colloque 2017 Rubrique : "Colloques en ligne" I – Parcours poétiques à découvrir À propos de la poésie de Matilde Espinosa Rédac trice : Maggy de Coster Site personnel : www.maggydecoster.fr/ Site du Manoir des Poètes : www.lemanoirdespoetes.fr/...
    • Edgar Morin, une pensée faite monde
      Revue culturelle d'Orient & d'Afrique Nouvelle zone qui célèbre l'Orient et l'Afrique en poésie Edgar Morin, une pensée faite monde Mustapha Saha Reportage photographique par © Élisabeth et Mustapha Saha Contexte Le Maroc célèbre Edgar Morin à Paris avec...
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    • La Muse chansonnière François-Marie Robert-Dutertre
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    • Mon enfant du soleil
      1er concours international de poésie Poème sélectionné sur le handicap Mon enfant du soleil Johanna Treilles Ma douceur, mon enfant, Ma petite fille du vent Tu viens d’avoir cinq ans Je n’me laisserai plus faire Tu es le centre de mon monde Et c’est ensemble...