2 mai 2020 6 02 /05 /mai /2020 15:04

 

Megalesia 2020 | Bémols artistiques

 

 

 

 

​Éloge de

 

Leïla Menchari

​​​​​​​

 

 

 

 

Mustapha Saha

 

Sociologue, poète, artiste peintre

 

​​​​​© Crédit photo : "Leïla Menchari", n°1, image fournie par l'auteur. 

 

La décoratrice Leïla Menchari s’est éteinte le 4 avril 2020, victime de la monstrueuse hécatombe. Les vitrines flamboyantes d’Hermès, œuvres d’art incomparables, l’immortalisent.

 

​​​​​© Crédit photo : "Vitrines de Leïla Menchari", n°2, image fournie par l'auteur. 

 

L’artiste est née le 27 septembre 1927 dans une famille tunisienne émancipée, d’un père avocat francophile et d’une mère féministe pionnière. Pendant son adolescence, elle rencontre à Hammamet Violet et Jean Henson, amateurs d’art et mécènes, qui l’invitent dans leur villa plantée d’arbres fruitiers, de plantes aromatiques, de fleurs odorantes. Elle découvre les couleurs pulsatiles, les senteurs subtiles, les émotions tactiles. Elle côtoie les prestigieux invités, Luchino Visconti, Man Ray, Jean Cocteau… « Mon premier voyage a commencé au pied de deux escaliers de pierre. C’était un endroit extraordinaire sentant le citron et le jasmin, un jardin à la fois anarchique et construit, une jungle folle avec des paons, des daturas énormes, une longue allée et un bassin sur lequel flottaient des nénuphars bleus. Je n’avais jamais vu de fleur poussant dans l’eau. Je suis entrée dans la rareté par ce chemin-là… C’est dans ce jardin, à l’écoute de ces esthètes, que j’ai compris ce qui déterminerait ma vie, la beauté et la liberté » (Leïla Menchari).

 

​​​​​© Crédit photo : "Vitrines de Leïla Menchari", n°3, image fournie par l'auteur. 

 

Violet et Jean Henson, fuyant l’Europe pendant la Première guerre mondiale, tombent sous le charme du modeste port de pêcheurs de Hammamet, édifient leur maison dans le style arabo-mauresque,  aménagent des jardins et des plans d’eau magnifiques, acclimatent le le lotus et le jasmin persan. Pendant la Seconde guerre mondiale, ils sont arrêtés et déportés par les nazis. Ils retrouvent paradis tunisien jusqu’à leur mort au début des années soixante-dix. Ils reposent aujourd’hui dans le parc de leur grande demeure sous deux pierres antiques en guise de stèles.

 

​​​​​© Crédit photo : " Vitrines de Leïla Menchari", n°4, image fournie par l'auteur. 

 

Les colonnes brisées, les chapiteaux, le pressoir d’huile romain, la roue solaire punique, reproduits dans les décors parisiens, sont autant d’éléments réels de Dar Henson dont Leïla Menchari est l’héritière. « La beauté des vitrines vient, en partie, des souvenirs ancrés au fond de moi-même ». (Leïla Menchari).

 

​​​​​© Crédit photo : "Vitrines de Leïla Menchari", n°5, image fournie par l'auteur. 

 

La vocation d’artiste se découvre donc dans cette maison parfumée et s’épanouit dans la vie bohème de Saint-Germain-des-Prés. Son compatriote Azzedine Alaïa l’introduit dans le monde fermé de la haute couture, où elle devient mannequin vedette chez Guy Laroche. En 1961, Leïla Menchari termine ses études à l’École nationale supérieure des beaucoupx-arts de Paris et se présente chez Hermès, rue du Faubourg Saint-Honoré, où Annie Beaumel lui ouvre grandes les portes de la création en lui disant simplement « Dessinez-moi vos rêves ». Elle n’a pas cessé, dès lors, de donner corps à ses songes. Cent vingt décors. Surgissent,  dans l’espace réduit de la vitrine, les ruines de Carthage et les splendeurs de Byzance, la savane africaine et la jungle mexicaine, les papillons bleus et les paons blancs. « Jean-Louis Dumas, président de Hermès, me dit : « Ta vitrine est magnifique, mais il n’y a rien à vendre  ». Je lui réponds : « Ce n’est pas pour vendre, c’est pour rêver » (Leila Menchari).

 

​​​​​© Crédit photo : "Vitrines de Leïla Menchari", n°6, image fournie par l'auteur. 

 

En 1978, Leila Menchari prend  la succession de sa pygmalionne, partie à la retraite, et devient directrice de la décoration. Elle imprime définitivement sa marque avec la grande vague sculptée en marbre de carrare et la fontaine aux dauphins de nacre, les colonnades en loupe d’orme et le salon de maharaja en argent massif,   la cabane de pêcheur en racines de palétuvier et le rhinocéros blanc en polystyrène… La mode, l’artisanat, la mythologie, la légende s’entremêlent dans la féérie palpable. Chaque nouvelle devanture est un voyage onirique. Les vêtements et les accessoires s’incrustent dans les dunes de sable et les palmiers dattiers. Les cavaliers enfourchent des chevaux en crocodile rose bonbon. Les amphores antiques débordent de bijoux étrusques. Rien n’est trop beau pour ces décors éphémères. Des bois exotiques, des céramiques anciennes, des tigres et des panthères empaillées, des peaux de crocodiles, de lézards, de boas, de kangourous, d’autruches… sont importés des quatre coins de la planète. Le cuir, le verre, le bois, l’acier s’emboîtent et s’amalgament dans des compositions détonantes. La terre natale est source inépuisable d’inspiration, entre tentes sahariennes et purs-sangs arabes, tapis marocains et cuivres martelés, poteries émaillées et parures berbères, savamment amoncelés avec les foulards, les cravates, les selles, les bottes d’équitation, les cartables, les sacs à main de luxe dans des grottes de glace, des forêts tropicales, des plages sauvages, des cavernes enchanteresses. « Quand on fait un décor, il faut qu’il y ait toujours du mystère, car le mystère est un tremplin pour le rêve. Le mystère incite à combler ce qui n’est pas révélé par l’imagination » (Leïla Menchari). S’invitent les œuvres des amis artistes, les tableaux d’abstraction lyrique de Georges Mathieu, les opulentes peintures d’inspiration classique de Thierry Bruet, les compressions de cors de chasse de César, et aussi des fresques réalisées par des anonymes dans des pays lointains. 

 

Son ami Michel Tournier la surnomme la Reine-Mage. Se subliment les matières qu’elle manie avec science et délicatesse, l’or et sa rutilance, l’encens, la myrrhe et leurs flagrances, le cuir, la soie, le cachemire et leur magnificence. « L’art de Leïla Menchari transpose de la profusion des objets exposés cette chaleureuse cohue du souk. Il y a de la générosité dans des ensembles d’une élégance pourtant raffinée » (Michel Tournier). Leïla Menchari explique sa démarche artistique : « J’ai toujours voulu que mes créations soient authentiques et sincères. Il m’arrive d’être surréaliste, mais toujours avec des choses vraies que les gens reconnaissent, des choses insolites, surprenantes, inattendues, mais parlantes ». 

Les scénographies de Leïla Menchari accrochent le regard du passant parce qu’elles fusionnent le réel et l’irréel, le factuel et le virtuel, l’ordinaire et l’extraordinaire. Le spectateur s’attarde, s’absente à moi-même, plonge dans une rêverie sans fin. « Soudain une image se met au centre de son être imaginant. Elle le retient, elle le fixe…  Il est conquis par un objet du monde, un objet qui, à lui seul, représente le monde... Son être est à la fois être de l'image et être d'adhésion à l'image qui étonne… Tous les objets du monde ne sont pas disponibles pour des rêveries poétiques. Mais une fois qu'un poète a choisi son objet, l'objet lui-même change d'être. Il est promu au statut de poétique. Quelle joie, alors, de prendre le poète au mot, de rêver avec lui, de croire ce qu'il dit, de vivre dans le monde qu'il nous offre en mettant le monde sous le signe de l'objet, d'un fruit du monde, d'une fleur du monde ! » (Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie, éditions Presses Universitaires de France, 1960).


 

Bibliographie

 

GAZIER Michèle, MENCHARI Leïla,

Les Vitrines Hermès, Contes nomades de Leïla Menchari, éditions de l’Imprimerie Nationale, 1999 ;

Leïla Menchari, la reine-mage, DUMAS Axel (préf.), éditions Actes Sud, 2017.

 

***

 

Pour citer ce bémol 

​​​​​​

Mustapha Saha, « Éloge de Leïla Menchari », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Megalesia, mis en ligne le 2 mai 2020. Url : http://www.pandesmuses.fr/megalesia20/leila-menchari

 

 

Mise en page par David Simon

 

© Tous droits réservés 

Retour à la table de Megalesia

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
LE PAN POÉTIQUE DES MUSES - dans Megalesia

Publications

 

Cette section n'a pas été mise à jour depuis longtemps, elle est en travaux. Veuillez patienter et merci de consulter la page Accueil de ce périodique.

Numéros réguliers | Numéros spéciaux| Lettre du Ppdm | Hors-Séries | Événements poétiques | Dictionnaires | Périodiques | Encyclopédie | ​​Notre sélection féministe de sites, blogues... à visiter 

 

 

Rechercher

À La Une

  • Megalesia 2020
    LE PAN POÉTIQUE DES MUSES vous présente son festival en ligne Megalesia édition 2020 du 1er avril au 1 er 30 septembre 2020 Crédit photo : " La Muse du chant et de la dance Terpsichore", toile de François Boucher, domaine public. Festival numérique, international...
  • Table
    Table de Megalesia 2020 Édition 2020 du 1er avril au 1er 30 septembre Festival International & Multilingue des Femmes & Genre en Sciences Humaines & Sociales En partenariat avec la Société Internationale d'Études des Femmes & d'Études de Genre en Poésie...
  • COVID 19 en Javel majeur
    Megalesia 2020 | Chroniques de la pandémie de COVID-19 (confinement, déconfinement, etc.) | Textes poétiques COVID 19 en Javel majeur* Mariem Garali Hadoussa Artiste peintre & poète Présidente de l ’ association "Voix de femme nabeul" Ce poème a été également...
  • Le chemin de la vie
    Megalesia 2020 | Les figures des philosophes chez les écrivaines en Sciences Humaines & Sociales | Philosophies & sagesses en poésie Le chemin de la vie Mariem Garali Hadoussa Artiste peintre & poète Présidente de l ’ association "Voix de femme nabeul" Faire...
  • "I LOVE BEIRUT". Pour Beyrouth, pour un monde solidaire !
    Megalesia 2020 | S'indigner, soutenir, lettres ouvertes, hommages, etc. "I LOVE BEIRUT" Pour Beyrouth, pour un monde solidaire ! "En solidarité avec le Liban, nous publions vos témoignages et poèmes qui soutiennent la population libanaise durement touchée...
  • « Me, Myself » ou du Care lyrique et philosophique
    Megalesia 2020 | Poésie, musique & art audiovisuel |Le néopaganisme & la sexualité dans la culture populaire du XXIe siècle | Articles & témoignages « Me, Myself » ou du Care lyrique & philosophique Dina Sahyouni © Crédit photo : L'affiche de la chanson...
  • « Reality Scares Me » ou quand la réalité de la Terre et celle de l'amour nous font peur
    Megalesia 2020 | Poésie, musique & art audiovisuel « Reality Scares Me » ou quand la réalité de la Terre et celle de l'amour nous font peur Dina Sahyouni © Crédit photo : L'affiche de la sortie de la chanson "Reality Scares Me" de MONSIEUR, c apture d'écran...
  • Notre sélection féministe de sites, blogues... à visiter
    REVUE LE PAN POÉTIQUE DES MUSES | Invitations à visiter Page en construction... Notre sélection féministe de sites, blogues... à visiter Crédit photo : Une représentation de la déesse japonaise Amaterasu sortant de la caverne. Amaterasu est la déesse...
  • L'artiste Catherine Gil Alcala au festival "Les Balladines"
    Megalesia 2020 | Annonces diverses L'artiste Catherine Gil Alcala au festival "Les Balladines" © Crédit photo : L'affiche du festival, image transmise par la maison d'édition de l'artiste-autrice citée. L'artiste Catherine Gil Alcala présente le 13 septembre...
  • « Éviter les secrètes surprises du diable » !
    Megalesia 2020 | Réflexions féministes sur l'actualité « Éviter les secrètes surprises du diable » ! Françoise Urban-Menninger Blog officiel : L'heure du poème Crédit photo : Joovs van Cleve, "La Vierge à l'enfant", domaine public, Wikipédia, Commons. Cet...