6 avril 2017 4 06 /04 /avril /2017 12:30

 

Lettre n°10 | Poésie & théâtre

 

 

 

 

 

 

Chronique d’Edmond

 

 

 

au Théâtre du Palais Royal

 

 

 

 

 

 

Camille Aubaude

Rédactrice de la revue LPpdm, membre de la SIEFEGP

responsable de la rubrique en ligne Chroniques de Camille Aubaude

Sites officiels : http://www.camilleaubaude.com/

& www.lamaisondespages.com/

Blog officiel : https://camilleaubaude.wordpress.com/

 

 

 

 

© Crédit photo : Portrait de Rosemonde Gérard par Ernest Hébart, exposé à la Villa Arnaga, au pays basque. Photographie de Camille Aubaude.

 

 

 

 

La pièce d’Alexis Michalik assure au poète Edmond Rostand une Résurrection dans le monde du théâtre. Un célèbre acteur de l’époque, Coquelin, fait un superbe matamore, qui n’est pas l’un des moindres agents de cette création. Nous sommes pris par une mise en scène qui donne leur place aux tensions et aux joies extrêmes de l’écriture. Nous voyons Edmond assis à son bureau pour écrire Cyrano en alternance avec des créanciers qui lui mettent le couteau sous la gorge. 

Edmond le créateur, le démiurge, affublé d’une femme au foyer avec deux enfants en bas âge, Rosemonde Gérard (voir photo)...

À la différence de CyranoEdmond, la pièce, ne rebat pas les cartes des liens familiaux ni des valeurs sociales. L’heure et demie de spectacle se déploie comme un sortilège où se drapent d’excellents comédiens, dont une très jeune Roxane sensible à la poésie d’Edmond Rostand, une « fan » avant la lettre, qui admire sans écrire, noyant dans l’harmonieuse beauté de son visage nos débats contemporains sur la création féminine. 

 

Il en ressort une Rosemonde Gérard (1866-1953), l’épouse d’Edmond Rostand, dépossédée de son génie poétique. Une technique dramatique ou un oubli ? Le sort des femmes ou le constat terrible de leur ignorance ? Le Nom de la rose vs Rosemonde. Un univers de fantaisie n’est pas une scène de contestation, certes, mais nous sommes si éloigné.es de la réalité que c’en est agaçant. Dans un simple respect de véracité, le talent de Rosemonde Gérard devait être représenté. Âgé de trente-deux ans, Alexis Michalik est en droit d’ignorer une poétesse du XXe siècle — que je n’ai pas réussi à publier sur la Toile, car ses poèmes ne sont pas libres de droits —, mais peut-il traiter une poétesse tombée dans l’oubli en présentant tous les stéréotypes sociaux construisant la signification du démiurge, de l’auteur, du grand homme, cette masculinité unilatéraliste étant fondée sur l’asservissement (voire le sacrifice) d’une femme ? « Luttons pour les roses… » 1

 

 

En 2017, il est donc encore possible d’imposer cela... Je n’ai pas été la seule à ressentir le rôle de l’épouse du « grand homme » comme une trahison. N’est-il pas douloureux qu’une pièce au rythme prenant nous exonère de nos devoirs de gratification d’une poétesse ? Je ne suis pas la seule non plus à aimer la poésie exquisément désintéressée de Rosemonde Gérard, primée à l’âge de vingt-quatre ans par l’Académie française — Les Pipeaux, 1889. Edmond Rostand était inconnu.

 

Rosemonde Gérard, avec Lucie Delarue Mardrus, Amélie Murat et toutes les autres « poétesses de la Belle Époque »2, a édifié une œuvre essentielle au XXe siècle. La voir ainsi traitée, rendue jalouse de Roxane qui n’a pas à pouponner deux enfants, accrédite le mouvement actuel qui veut séparer l’art des « mascus » de celui des femmes. Nous entendons le nom de Rosemonde déformé par Sarah Bernard, dans une scène où l’admirable poétesse est montrée en bonne femme qui met la bouillie dans la bouche ses enfants (ça ne s’invente pas !). Wikipédia indique que Rosemonde Gérard a interprété Roxane de Cyrano de Bergerac, avec Sarah Bernhardt lui donnant la réplique en « Cyrano ». Comble d’éreintement de la créatrice, l’actrice qui endosse le rôle de Rosemonde endosse à la fin celui d’une prostituée du bordel « Aux Belles poules ». Le silence n’était pas assez, voilà qu’elle caquète, rappelant une des scènes les plus obscurément anti-femme du cinéma masculin, la dernière scène de Freaks (Tod Browning, 1932), ancrée dans nos pensées. 

 

Nurse, femme au foyer jalouse, pute, poule qui roucoule…  j’ai cru que l’éviction de la créatrice avait épuisé les clichés éculés. Hélas non ! écoutez le mot de la fin que cette pièce met dans la bouche de Rosemonde Gérard quand son mari connaît la gloire : il exprime tout ce que les femmes endurent pour apprendre à se taire !

Chaque poème de Rosemonde Girard est une épure. D’autres que moi pensent qu’éteindre la gloire d’un art poétique, où l’élégance coule à flots, est désastreux. Qui dira encore que cette banalité de coteries inquisitrices est l’assise de l’inconscient viril ?

 

La pièce connaissant un grand succès, demandons à Alexis Michalik d’acquérir des notions plus progressistes, et de promouvoir une poétesse dont la voix et la sagesse ont nourri « Edmond », et ses fils.

 

 

1. pas seulement pour le pain », criaient les ouvrières grévistes du textile américain.

2. Voir Patricia Izquierdo, Devenir poétesse à la Belle Époque, étude littéraire, historique et sociologique, L’Harmattan, 2009, sur les conditions et modalités de l’essor de la poésie féminine aidée par la naissance du féminisme.

 

©C. Aubaude

 

 

***

 

Pour citer ce texte

 

Camille Aubaude, « Chronique d’Edmond au Théâtre du Palais Royal », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°10, mis en ligne le 6 avril 2017. Url : http://www.pandesmuses.fr/edmond.html


 

Dernière mise à jour le 29 décembre 2021 à la demande de l'autrice.

Mise à jour affectuée par Aude Simon

 

© Tous droits réservés                          Retour au sommaire

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