11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 17:29

 

 

 

2ème partie

 

Invitées                                                                                           

Entretien



Voix contemporaines

 

Conversation entre

 

Patricia GODI & Camille AUBAUDE


à l'Université de Clermont-Ferrand


Centre de Recherche sur les Littératures et la Sociopoétique (CELIS), 2012

 

 

 

  Camille Aubaude-photo

  ©Crédit photo : Camille Aubaude

 

 

 

La Madriguera


 

 

L’âme aveuglée par des ordinateurs meurt

Dans un cercle en béton, l’aéroport de Miami

Où des cristaux liquides terrassent les êtres

Comme les vastes et sombres forêts jadis.

 

Des king burger, restaus interplanétaires

Chauffent des pizzas arrosées de coca ;

Les écrans télé endorment les mangeurs

De poulets en batterie nourris de blé trafiqué.

 

Un centre d’affaires aux parois en miroir

Ne reflète que des êtres en basket, décor

De prestige au-dessus des voies malodorantes

Où les pauvres attendent les bus publics.

 

Un douanier confisque la bouteille d’eau

D’une passagère sur un fauteuil roulant.

Elle a mal à l’estomac. Il l’autorise à boire

Si elle revient en arrière, traverse la foule,

 

 

Se déshabille hors de la zone de contrôle,

Où elle vient d’enlever sacs, gilet, manteau,

Bijoux, chaussures… Mickey, réveillez-vous !

Notre Terre n’est pas un enfer de peluche.

 

Pour mettre fin à ce destin, il faut payer.

Je prends le sight seingen bus et métro,

Un enfer plus faible puisque je suis de celles

Qui n’entrent pas dans l’engrenage de l’argent.

 

Une américaine d’origine irlandaise

Est assise sur un banc, un fichu sur la tête,

Les joues rouges, attristée d’avoir perdu

Son âme, et la Terre, au milieu des tours.

 

Dans sa madrigueradu Nord poussent des fleurs,

Fruits et légumes, des arbres mêlés aux bêtes

Qui l’enchantent, elle y cultive la Poésie,

Rêve l’île des Caraïbes qu’elle habita.

 

Les gens sont naufragés, sans racines, aveugles.

Relayant la fidèle irlandaise, une nurse

Noire me guide dans le bus J. Sarcastique

Et rusée, elle part faire renouveler sa licence.

 

Elle espère être nurse à l’étranger, demande :

« A Paris, ils payent bien ? », et blâme Miami.

« Dans le bus vous êtes bien, dit la nurse,

Il y a des gens, mais dehors, tout est danger !

 

Demandez où il va le bus, souvent son trajet 

Change ». J’attends longtemps le suivant,

Sur la banc, il y a une brochure en espagnol.

Un titre : « Crise de confiance généralisée. »

 

Un premier texte sur le lait trafiqué

Qui tue les bébés, puis au verso, on propose

La buena tierra, le « trésor » de la Bible,

Sous la plume des Témoins de Jéhovah.

 

C’est un quartier noir, sans « affaires », où peine

Un cul de jatte sur un fauteuil roulant.

Un homme titube et crie son épouvante.

En haut règne le vacarme du métro.

 

 

Je gravis l’escalier tandis que le bus passe.

Pas de Blancs sur le quai où surgit un paysage

De tours grises, ciel glacial, érection

De cercueils, rébus de l’abîme.

 

Maudites tours hurlant l’agonie d’un monde,

Matériaux gris qui bloquent les voies

De chaque côté, pièces éclairées au néon

Espaces « contemporains » gorgés de vanité

 

L’université de médecine où l’on vante

L’excellence des travaux sur le cancer

Et la paralysie. Recherche mise en vente

Pancarte condo.comrivalisent

 

D’idiotie, s’affichent sur les murs lisses,

Ciel de verre figé en métal gris. Je m’en fous,

J’ai le luxe du temps, liberté impétueuse

Quand ils meurent dans des tours ceintes de palmiers.

 

Palmiers, dauphins, zoos plaisants appellent

L’or dans le ciel des cyclones, et la nausée. L’« art »

S’écrit sur les murs, irise l’esprit fitness

Suspendu aux nerfs d’anciens et futurs clients.

 

La mer nul ne la voit au-delà des gratte-ciel

Qui empalent le ciel, mettent la Nature

En prison. Pub : Bahamas is better.

Terre vendue, air pollué, ô le bel art !

 

We hope you come back soon : des mots

Aux langueurs bâillonnées, cruelles dérives !

Un journal d’hier vante le grand Houellebecq

Tel un sociologue en tous lieux reconnu.

 

One world est la griffe de la compagnie

Dont les avions fendent le Ciel.

One worldest la parole vide du monde unique

Des thuriféraires d’un empire décapité.

 

Le crépuscule ne se voit pas des clapiers

Innombrables dans la jungle des tours grises,

Où robotisés, sans crier « ça m’est égal ! »

Des êtres hybrides vendent le bois des forêts.

 

 

 

Lima

 

 

 

Ainsi je me lève dans la nuit péruvienne.

Las ! il est cinq heures, ma vue est double et vaine :

J’ai ciselé des vers avant de m’endormir

Dans la chambre de l’enfant qui vient de partir.

 

Ni prière, ni hosannah ! Sur le bureau,

La photo étrange du visage aux yeux clos,

L’enfant de la casa de Surco et ces mots :

« Tu resteras toujours dans nos cœurs ».

 

Ô brouillards nocturnes, qu’elle est forte la nuit

Des chamans égorgés sur cette terre là !

Nuit des Incas, tu hantes le corps de l’enfant

Ravi, l’enfant-lyre blotti au fond des cœurs.

 

Tel un condor drapé de nuit, envoles-toi

Vers les Idoles : un trésor t’appelle, cours !

Emplis tes yeux de la cathédrale un si beau

Tabernacle, Soleil nouveau, vaisseau de Dieu.

 

La Vierge illuminée sourit dans les chapelles,

Met en ordre les cendres dans la crypte

Où mon pas s’étend, ombre du crépuscule

Sur la vitre qui retient crânes et tibias.

 

Il y a de petits cercueils et des reliques.

Un peintre conquistador a fixé les visages

Des Incas, Atahualpa et d’autres, ô Dieu !

Pour racheter l’infamie qu’est la mort du Juste.

 

Un jet de lait gicle du sein d’une Vierge.

Sainte Mort, tu n’es pas cruelle en fauchant

Tous ces croyants : ils ont assassiné l’Inca

Et ses pensées jamais enfermées dans un livre

 

 

Immense comme l’enfant drapé de nuit,

Créature magique d’un sentier dévasté

Où le Temps bruit des prières passées

Sur l’autel où le péché meurt à l’éternité.

 

Ô Dieu, je me lève dans la Nuit céleste.

Il est cinq heures, c’est l’heure où l’esprit me mène

A la Lorelei assouvie de sang : pour elle

J’écris aisément une prose au goût public.

 

Ah ! il est fort commun de se croire poète

Sans être revenu des terres insulaires

Et tel Atahualpa jeter la Bible par terre,

Chanter la légende des rois de Buenos Aires.

 

Vouée au déclin, à la décrépitude, je suis

La Sybille sans espoir au sommet d’un rocher

Cernée de démons qui délaissent au seul Dieu

Les jardins éternels, et médisent dans la haine.

 

Toutes auréolées par les feux de l’abîme

Leurs voix tranchantes découpent les belles heures

De la littérature. Je crains leur clémence

Et leurs ruses, fruits de la Mort et du péché.

 

A quelle joie est voué le chant de la Syrène ?

La passion de la scène est poussière de néant

Quand l’assaut prodigieux des Guerriers de l’Aurore

Fait siffler les combats à coups de lances d’Or.

 

 

 

Lima, Pérou

14 décembre 2010

  ©Camille Aubaude, Poèmes satiriques, éd. La Maison des Pages, 2009

 

 

 

 

 

L’Orgueil

 

 

Mes parents m’ont niée.

Les hommes m’ont châtrée.

Les femmes m’ont tuée.

L’Orient m’a éblouie

Mais se croit Occident,

Lequel cloue son cercueil.

Oh ! je meurs des bravades

D’hommes sans foi ni loi.

Dans ce temps, c’est mon Temps,

La Beauté n’est qu’Orgueil.

 

Ce temps où tout grandit

Banques, superpuissances,

Europe-Etats-Unis

Fait décroître la vie.

Une femme à La Havane,

Qui a quatre-vingt ans

En fait quarante tant

Ses luttes, ses livres

L’ont rendue forte quand

La Beauté n’est qu’Orgueil.

 

L’autre de Mexico

A l’air d’avoir cent ans :

Sa seule fille est morte.

Son fils est un fardeau

Mais son œuvre est immense !

N’oublie pas la Beauté,

Hisse haut ton amour

Jusqu’aux dieux, loin des armes.

Quand la misère est grande.

La Beauté n’est qu’Orgueil.

 

Vais-je porter la Chine

Et la Russie, les armes

Nucléaires, moi qui

Aime encore chanter ?

 

 

 

Inédit

 

 

 

Principales œuvres de Camille Aubaude


1985 - Lacunaire (poèmes)

1991 - Isis 1-7 (poèmes, 7 volumes), 

- Anamorphoses d'Isis (doctorat, dirigé par Julia Kristeva)

1993 - Lire les femmes de lettres (essai)

1997 - Gérard de Nerval et le mythe dIsis. Préface de Claude Pichois (essai) 

- Le Voyage en Égypte de Gérard de Nerval (essai)

2000 - Anankê ou la Fatalité (poèmes)

2002 - La Maison des Pages. Préface de Claude Vigée (récit)

2003 - Ivresses dÉgypte (poèmes et proses)

- Poésies d’amour de Christine de Pizan (choix des poèmes, traduction et préface)

2004 - LÉgypte de Gérard de Nerval (recueil d'articles)

2005 - Gallia (récit)

2007 - Poèmes d'Amboise

2009 - Chant d’ivresse en Égypte, avec les lithographies de Danielle Loisel (poème, livre d'artiste) 

- La Sphynge (poèmes)

2010 - Poèmes satiriques

2011 - Poemas de la Morada de las Paginas, (traduits par Rosario Valdivia et accompagnés d’un dessin de Gaëtan Brizzi)

- Le Promeneur du Mont aux Vignes, suivi du Tabernacle (poème et aphorismes, livre d’artiste avec Vivian O’Shaughnessy)

- Io, la Vache sacrée pyllion en prose, livre d’artiste avec Vivian O’Shaughnessy).

2012 - Ballades ; Lorelei et la Lorelei du Nil ; La colère d’Ariane (poèmes et épyllions, livres d’artiste avec Vivian O’Shaughnessy)

- L’Ambroisie pyllions en prose, poèmes…)

- Poèmes choisis (mini-livre)

- Le Messie en liesse(poèmes).

 

 

Camille Aubaude-photo-livre©Crédit photo : Couverture - Le Messie en liesse

 

Lire la première partie ...

 

Pour citer ce texte


Patricia Godi et Camille Aubaude, « Voix contemporaines. Conversation entre Patricia GODI et Camille AUBAUDE à l'Université de Clermont-Ferrand, Centre de Recherche sur les Littératures et la Sociopoétique (CELIS), 2012 » 2ème partie, in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Lettre n°2 [En ligne], mis en ligne le 11 avril 2013.

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-voix-contemporaines-2eme-partie-116974425.html/Url.http://0z.fr/nSEX2

 

Auteur(e)s


Patricia Godi & Camille Aubaude

 

 

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