23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 05:30

 

 

[invité de la revue]

Texte inédit



Quand les femmes revisitent

 

 

le mythe d'Adam et Ève


 

Textes sélectionnés & présentés

par

 

Jo Laporte


 

 


Quand les femmes revisitent le mythe d'Adam et Ève, cela peut effrayer les exégètes et les théologiens. Les textes de Jacquette Guillaume (17ème siècle) et de Daniel Stern (19ème siècle) proposent des approches bien peu orthodoxes, et susceptibles de mobiliser les femmes dans leur juste combat : car il y a bien un sexe supérieur, mais ce n'est pas forcément celui auquel on pense. Le poème de Bourdic-Viot (de la fin du 18ème siècle) est un divertissement frivole écrit par une femme "un peu folle" qui n'en est pas moins "une femme de bien".



I - Jacquette Guillaume 17ème siècle


Les Dames illustres, où par bonnes et fortes raisons il se prouve que le sexe féminin surpasse en toutes sortes de genres le sexe masculin, Paris, T. Jolly, 1665.


Ouvrage en prose et en vers où l'auteure fait un éloge passionné de la Trinité et développe une défense du sexe féminin jugée outrancière par Fortunée Briquet .

Difficile d'apprécier à sa juste valeur ce livre très étrange (en prose et en vers): les dehors théologiques, moralisateurs de l'oeuvre ("La femme est faite pour l'homme...etc") cachent des propos audacieux au point que Fortunée Briquet juge que son auteure est "une des femmes qui ont porté trop loin l'amour de leur sexe". Le raccourci des arguments devait dérouter les lecteurs de l'époque: ainsi, pour Jacquette Guillaume, si la femme a été créée pour être utile à l'homme, pour l'aider, c'est que ce dernier est un être immature, peu autonome et de toute manière, celui (en réalité, celle) qui aide est forcément supérieur(e) à celui qui est aidé. Ou encore, Dieu a créé le monde en suivant un ordre ascendant qui va du plus grossier (la terre, le, ciel, etc.) vers un sommet de perfection, la femme. L'homme n'est à l'évidence qu'une étape intermédiaire...


En créant la femme,"Le Créateur voulut se tirer en petit volume..."


Il est remarqué dans la Genèse que Dieu ayant créé l'homme ne dit rien, mais qu'ayant créé la femme il dit: "Voilà qui est bien", pour nous apprendre que dès le premier moment de sa création elle fut agréable à son Créateur. Ne vous en étonnez pas, ce divin ouvrier la forma pour être les délices mêmes du Paradis terrestre, voulant raccourcir toute l'étendue de ses merveilles dans ce microcosme, et se tirer lui-même en petit volume, après s'être tiré en grand, dans le reste de l'Univers. Il donna à son corps la taille et la beauté, que la flatterie des Poètes attribue aux Déesses; son entendement étant éclairé des plus hautes lumières proposait le vrai bien à la volonté, qui brûlait d'une sainte ardeur de le posséder...

Jacquette Guillaume: Les Dames illustres...,1665.

 

 

 

II- Henriette Bourdic-Viot (1746-1802)

 

 

(Poème publié dans L'Almanach des Muses de l'année 1786)

L'auteure invite son amie à offrir une figue à un Evêque, comme Ève a offert la pomme à Adam. Aucune impudeur à cela, l'argument étant que la feuille même du figuier a été choisie par le Créateur pour couvrir la nudité de nos premiers parents. Mais il ne faut pas oublier les connotations sexuelles du fruit lui-même ; les revendications d' innocence et de décence couvrent les allusions érotiques du propos. La poésie du 18ème siècle, et en l'occurence celle de Bourdic-Viot, proche de Voltaire, n'a pas de grandes ambitions : son impertinence est le plus souvent au service d'un art de vivre en société le plus agréablement possible ; pourquoi ne pas l'accepter comme telle ?

 

Vers à Madame la Baronne d'A**, soeur de l'auteur, en lui envoyant des figues pour M. L'évêque de **, chez lequel ces dames avaient passé quelques jours ensemble.


Quand le malin esprit voulut du premier homme

Corrompre le naissant désir,

À la jeune Ève il présenta la pomme;

Elle y mordit et connut le plaisir.

Au bon Adam, Ève avec énergie,

Parle du fruit qu'elle vient de goûter;

Il m'a donné , lui dit-elle une nouvelle vie.

J'en ai gardé pour toi, je viens te l'apporter.

Adam voulait lui résister.

Il ne le put: femme jeune et jolie

Est toujours sûre de tenter.

Je ne veux pas, ma douce et belle amie

Jouer auprès de toi le rôle du serpent:

Oh! quand je le voudrais, le pourrais-je vraiment?

Non! non! mais j'ai la fantaisie

D'emprunter un instant sa main blanche et jolie,

Pour offrir quelques fruits à ce Prélat charmant,

Dont la vertu sans pruderie

Ne s'effarouche pas si l'esprit du moment

Laisse échapper une saillie;

Qui ne veut pas nous damner pour un rien;

Qui fait qu'on peut être un peu folle,

Sans être moins femme de bien;

Et qui trop éclairé pour juger sur parole

De son doux Paradis ne nous chassera pas

Pour des propos badins où règne le délire

Des plaisirs innocents qu'il sème sur nos pas.

Comment peut-on punir, hélas!

Des femmes qui ne font que rire?

Présente-lui sans balancer

Ce fruit dont les feuilles prospères

Servirent jadis à cacher

La honte de nos premiers pères.

Puisque l'arbre qui les produit

Offrit un voile à l'innocence

Il appartient à la décence:

Il doit en recueillir le fruit.

 

Almanach des Muses, 1786

 


III - Daniel Stern (pseudonyme de Marie d'Agoult (1805-1876))


Esquisses morales

Pensées, réflexions et maximes (1849)

 

Pour la romantique Daniel Stern, Ève est l'archétype de toute révolution, mais elle paye sa liberté au prix fort.

 

Ève

 

La première de toutes les révolutions dont le genre humain garde la mémoire, cette révolution symbolique et sacrée d'où naît dans la suite des temps tout le progrès de l'homme et des sociétés, nous la voyons apparaître dans les Écritures sous le nom et sous l'image d'une femme.

Le Tout-Puissant avait dit au couple humain, faible et ignorant, mais heureux et immortel : "Tu ne mangeras point de l'arbre de la science, ou bien tu mourras."

L'homme se résigne à cette inactive et insensible félicité; mais la femme, écoutant en elle-même la voix de l'esprit de liberté, accepte le défi. Elle préfère la douleur à l'ignorance, la mort à l'esclavage. À tout péril, elle saisit d'une main hardie le fruit défendu; elle entraîne l'homme avec elle dans sa noble rébellion.

Le Tout-Puissant les châtie l'un et l'autre, les bannit, les voue à la mort.

La mère des hommes est condamnée à enfanter dans les larmes. Ève reste à jamais, pour sa triste et fière postérité, la personnification glorieuse et maudite de l'affranchissement du génie humain.

Cette genèse est l'histoire de toutes les révolutions...

[...] L'esprit de liberté est immortel, et la Révolution, cette Ève perpétuellement rajeunie, préfère encore à cette heure, comme aux premiers jours du monde, le bannissement, l'anathème, la douleur et la mort, à la paix honteuse de l'ignorance et de l'esclavage.

Sachons donc chérir et respecter, honorons plus que jamais aujourd'hui l'Ève immortelle, toujours jeune et toujours ardente, qui garde en son coeur les deux plus nobles dons de la vie terrestre: l'inspiration de la liberté et la vertu du sacrifice.


Daniel Stern (Comtesse de Flavigny ou Marie d'Agoult) compagne de Franz Liszt de 1835 à 1839 : Esquisses morales, 1849. Sur Gallica, l'édition numérisée date de 1880.

 

 

Les trois textes cités au-dessus sont disponibles sur Gallica

 

 

 

   

Pour citer cet article

   


 

Jo Laporte , « Quand les femmes revisitent le mythe d'Adam et Ève. Textes sélectionnés & présentés par Jo Laporte » , in Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques :  « Poésie, Danse & Genre » [En ligne], n°1|Printemps 2012, mis en ligne en Mai 2012.

URL. http://www.pandesmuses.fr/article-quand-les-femmes-revisitent-104102135.html   ou URL. http://0z.fr/viImS
 

 

 

Pour visiter les pages/sites de l'auteur(e) ou qui en parlent


 

 

http://poetesses.blog4ever.com/blog/index-393335.html

 

http://www.amisldm.org/liens/

 

Notices des invitéEs du calepin...

 

 

Auteur(e)


 

Jo Laporte 



 

Professeur de Lettres ayant exercé au Lycée Renaudeau et au Lycée de la Mode de Cholet. Ce sont d'ailleurs les étudiantes de 1ère et de BTS de ce dernier lycée qui ont peu à peu fait sourdre en moi le regret de ne pouvoir conforter en elles l'idée que les femmes avaient été dans l'histoire aussi créatives que les hommes. J'avais si peu d'exemples à leur donner dans le domaine de la littérature. J'ai donc créé un blog consacré à la poésie féminine, "Poétesses d'expression française…" en m'appuyant surtout sur les ressources d'Internet (Gallica en priorité…)

Autres activités sur la Toile :

Site présentant l'intégralité de l'oeuvre poétique de Maurice Courant (1919-2007). Site de François Riu-Barotte, pianiste et pianiste-accompagnateur. Site de Philippe Malgouyres, conservateur au Musée du Louvre.

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