1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

 

Article

 

 

Le Jardin d’herbes aromatiques

 

Martine Jacquot 

Texte reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteure

 

 

 

  jardin 6

Crédit photo : Collection Jardins par Claude Menninger

 

 

 

 

« Les yeux des cormorans sont émeraude.

Ceux des aigles ambre. Ceux des grèbes rubis. Ceux des ibis saphir. Quatre pierres précieuses qui reflètent l’âme des oiseaux qui voyagent entre la terre et les cieux. »

 

Terry Tempest Williams (Trad. MLJ)

 

 

 

 

   De même que L’Automne à Pékin de Boris Vian n’a rien à voir ni avec l’automne ni avec Pékin ou que Trout Fishing in America de Richard Brautigan ne traite ni de la pêche aux truites ni de l'Amérique, sinon de manière oblique, on ne trouvera dans ce qui suit ni un guide du jardinage ni un catalogue d’herbes aromatiques. Cependant, j’ai toujours su, profondément, que lieux, choses et gens impriment en nous un écho durable. Dans ce parcours qui nous mène de nulle part vers une destination à découvrir, il me fallait être à l’écoute de cet écho. Il me fallait cultiver un jardin de mots, dans lequel les plus intuitifs, comme des fines herbes, donneraient un goût sauvage et épicé à des moments de vie soudain sauvés de l’anonymat, de la banalité.


De même que les aromates ont des propriétés médicinales bienfaisantes, que les couleurs reflètent ou influencent des états d’âmes ou des tendances caractérielles, que les pierres précieuses ou semi-précieuses ont des impacts sur nos humeurs, émotions ou forces internes, je suis convaincue que les mots ont un pouvoir salvateur sur nos âmes et notre qualité de vie. Il s’agit de forces invisibles; nous parlons ici plutôt de vibrations portées par les mots que de sémantique. D’ailleurs, un jour où je chantais à ma fille Mélodie, alors bébé, une comptine que j’inventais au fur et à mesure, je me suis amusée à rompre les rimes et j’ai ajouté un mot à consonance différente : elle était trop petite pour comprendre le sens, mais elle a sursauté à cause de la portée sonore assonante du mot. Paulo Coelho écrit dans Brida : « La parole est la pensée transformée en vibrations; tu disposes dans l’air, autour de toi, ce qui n’était jusqu’alors qu’énergie. » 

 

Par ailleurs, certaines personnes s’attirent ou se repoussent, telles des aimants. Nous trouvons ennuyeuses des personnes pourtant intelligentes, tout simplement parce que nos ondes ne sont pas compatibles – d’où l’expression « être sur la même longueur d’ondes. » Les mots émettent des ondes qui nous toucheront à certains moments précis, quand nous y seront réceptifs. Les lieux agissent de la même manière : ainsi cette notion de déjà vu ou encore ce sentiment d’harmonie avec l’univers lorsqu’on se trouve en certains lieux. Forces telluriques, diront certains. Le photographe canadien Freeman Paterson me raconta un jour une expérience vécue en Afrique, alors qu’il était intimement persuadé d’être déjà venu dans un endroit où pourtant, il mettait les pieds pour la première fois. Il est clair que ces lieux lui parlaient, communion qui a inspiré son œuvre. « Si le désert est un lieu saint, c’est parce qu’il s’agit d’un endroit oublié qui nous permet de nous souvenir du sacré. C’est peut-être pourquoi chaque pèlerinage dans le désert est un pèlerinage en quête de soi. Il n’y a pas de place pour cacher quoi que ce soit, alors nous nous trouvons », écrit Terry Tempest Williams dans Refuge. (Trad. MLJ). Il pourrait en être de même dans une étendue enneigée, qui a retrouvé une certaine paix virginale. Certains lieux planétaires nous touchent tant que nous ressentons le besoin d’en rapporter à la maison des souvenirs, ne serait-ce qu’une roche ramassée au bord d’un ruisseau, une rose des sables, un caillou, un morceau d’écorce ou une fleur séchée, tous porteurs des vibrations de ce lieu et qui nous rappellera, qui nous ramènera mentalement dans l’endroit où nous nous sommes si bien sentis. Lien avec un instant et un lieu propice à notre bien-être. Chronotope, dirait Bakhtine.


D’autres lieux, au contraire, nous donneront envie de fuir, sans que nous sachions vraiment pourquoi. En traversant de tels paysages, il m’arrive de voir des scènes invisibles, et je comprends qu’elles sont rattachées à ces lieux. Ainsi, dans des endroits où la guerre a fait rage, comme dans l’Est de la France, j’ai vu des soldats armés marcher dans la boue. Comme s’ils étaient présents. Pourtant, je ne rêvais pas. Ainsi, sur une place à Bruxelles, où nous avons tourné en rond par erreur, je me suis sentie soudain horriblement oppressée. Je n’avais pas de visions cette fois, mais j’ai compris pourquoi je me sentais si mal quand j’ai lu qu’à cet endroit même, des martyrs avaient été exécutés. Leur douleur habitait les lieux. Je la ressentais. Un dernier exemple : adolescente, j’ai visité le Vercors avec mes parents. Arrivés à Valchevrière, village situé sur le plateau où des résistants de la Seconde Guerre mondiale ont été massacrés, je ressentis un malaise avant même d’arriver au village. L’odeur prenante des massifs de buis se fit étouffante et depuis, je relie cette senteur à un malaise. Encore une fois, l’endroit vibrait toujours des douleurs du passé, et je le ressentais.


Il peut y avoir conjonction de certaines forces qui agiront positivement sur nous. Tout est inter-relié. C’est sans doute pour cela que nous pouvons travailler, aimer, vivre ou créer dans certains lieux et pas dans d’autres. C’est aussi pour cela que certains jours, je ressens le besoin de porter telle couleur, telle pierre, tel parfum. Et pourquoi pas, manger tel ou tel aliment. Cela peut paraître superficiel aux yeux de certains, toujours est-il que ces éléments, à ce moment précis, émettent les forces dont j’ai besoin. Certains appelleront cela holistique. Peu importe. Pourquoi ai-je envie, intuitivement, de porter une pierre de lune en pendentif ou un bracelet orné d’ambre jaune et non une topaze bleue ou un grenat tel jour, pourquoi ai-je envie de boire un thé vert et non un thé à la bergamote à tel moment, pourquoi est-ce qu’un autre jour, je me sens mal dans un chandail rouge jusqu’à en ressentir le besoin de me changer pour un bleu, pourquoi est-ce que je m’arrête au bord de la route pour écrire un poème à tel endroit ? Tout ceci est lié à un ensemble de facteurs, de forces invisibles qui se rejoignent et s’harmonisent à certains moments, qui nous permettent d’atteindre un état supérieur de bien-être ou de créativité. Cristallisation. Nul n’est besoin de comprendre, d’être capable d’expliquer cet état, il est important de l’identifier afin de pouvoir le reproduire, le retrouver en soi. Cet « ici et maintenant » peut s’identifier si l’on y est attentif. Ainsi, ces larmes dans un concert. Elles ne s’expliquent pas, mais sont bénéfiques. Ainsi, la musique de la poésie dont l’effet sur les personnes peut être aussi positif qu’un traitement médical. Thérapie par l’art, diront certains.


« Nous ne choisissons pas les pierres que nous portons, ce sont elles qui nous choisissent », me dit un jour une Amérindienne qui pratiquait la guérison par les cristaux. Pour elle, il était clair que nous devons suivre notre instinct, nous laisser guider par un certain magnétisme, car notre main serait immanquablement attirée par la pierre qui nous serait bénéfique. Y a-t-il des formes d’instinct plus grandes encore ou s’agit-il de coïncidences : alors que j’étais enceinte de ma fille, et que cela ne se voyait pas encore, je me trouvai dans un restaurant à Montmagny au Québec. La serveuse portait à son cou un pendentif splendide, un gros cristal transparent. Je lui fis mes compliments, et elle me dit alors qu’elle l’avait poli elle-même, et l’avait monté en bijou. Elle revint quelques instants plus tard et me donna un plus petit pendentif, une améthyste mauve pâle. Elle insista que c’était un cadeau. Nous ne nous connaissions pas… Et surtout, elle ne savait pas que je portais une petite fille qui allait naître en février, et dont la pierre de naissance serait l’améthyste. Par ailleurs, pendant ses premières années de petite enfance, ma fille était tellement attirée par le mauve qu’elle ne voulait porter que cette couleur…


Nous pouvons être nos propres guérisseurs si nous savons identifier nos baumes. Si nous savons sentir les vibrations invisibles. Il ne s’agit pas de philosopher, mais de comprendre l’impact de certaines choses, à un moment donné, impact qui aidera à créer ou tout au moins à établir un équilibre entre nous, notre environnement et une certaine harmonie intérieure. D’où l’importance de respecter les goûts et les rythmes des autres, qui correspondent à leurs besoins propres. D’où l’importance des mots, des gens, des lieux et des choses qui se trouvent sur notre chemin.


De nombreux ouvrages ont été consacrés à de telles études, montrant que nous sommes tous énergie et vibrations, et que nous sommes aussi influencés par différentes ondes qui nous entourent, que ce soit celles émises par les cristaux, les couleurs, les autres personnes ou autres éléments. Nombreux sont ceux qui ressentent le besoin de se protéger par des porte-bonheur, des amulettes. Il est vrai que l’histoire des humains est liée à la pierre depuis les premières cavernes : la première arme et le premier outil sont des pierres. Le feu est obtenu grâce à la pierre, les métaux en sont extraits. La pierre devient très vite le support des croyances de l'homme : l’histoire de l’humanité est parsemée de stèles, de statues, de temples ou autres lieux de culte… Aujourd’hui, de nombreuses personnes utilisent les pierres non seulement pour se parer ou se protéger, mais aussi pour guérir. C’est la lithothérapie. De même, la pratique du Reiki, associée aux vertus des pierres précieuses permet, en agissant sur les chakras, de restaurer l'harmonie globale de l'être humain.


Il en est de même avec l’utilisation des couleurs. Nombreux sont ceux qui pratiquent la chromothérapie afin de rééquilibrer l’être sur le plan énergétique, mental, émotionnel et spirituel. Sans même parler des huiles essentielles aux propriétés thérapeutiques, on a aussi beaucoup écrit sur les parfums, base de l’aromathérapie. Le parfum tend, par les réactions inconscientes qu'il provoque sur l'organisme, à maintenir l'équilibre humoral natif. On dit d’une personne qu’elle a une aura, qu’elle est charismatique. Ne s’agit-il pas des ondes positives qu’émet son cerveau? Il existe aussi des personnes qui sont capables de télépathie. En général, ceci se passe entre personnes proches, compatibles. Nous sommes tous capables de cela, mais la plupart d’entre nous avons oublié cette habileté de concentration et de communication. Pourtant, nous ne pouvons pas nier la présence d’énergie – qu’elle soit compatible ou non avec la nôtre – qui se dégage des gens que nous croisons ou côtoyons.

 

Que dire d’un regard dont la force peut faire se retourner la personne que nous regardons ? Tout est énergie. Gens et choses. C’est peut-être pour cela que je ne peux pas porter de vêtements ou d’objets ayant appartenu à des inconnus, car ils sont porteurs de l’énergie de l’autre et cette charge pourrait m’être néfaste. Les animaux sont capables de ressentir les vibrations des gens, peut-être mieux que les humains. Ils connaissent leurs intentions, leurs humeurs et leurs craintes, derrière leurs masques, alors que parfois nous sommes aveugles, insensibles ou induits en erreur. Si les plantes et les parfums, les cristaux, les lieux, les couleurs ou les gens – entre autres – influencent profondément nos humeurs, pourquoi n’en serait-t-il pas de même pour les mots, vibratoires s’il en est ?***

 

 

***Ce texte est l’introduction de : Le jardin d’herbes aromatiques, éditions Humanitas, Montréal. (récits et essais). Les éditions ayant fermé leurs portes, le livre est difficile à trouver, mais on peut me contacter pour se le procurer.

 

 

 

 

Pour citer ce texte

 

 

Martine Jacquot, « Le Jardin d’herbes aromatiques » (texte reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteure)  , Le Pan poétique des muses|Revue internationale de poésie entre théories & pratiques : Dossiers « Jardins d'écritures au féminin », « Muses & Poètes. Poésie, Femmes et Genre », n°3|Été 2013 [En ligne], (dir.) Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 1er juin  2013.   

Url.http://www.pandesmuses.fr/article-n-3-le-jardin-d-herbes-aromatiques-introduction--117752884.html/Url. 

 

Auteur(e)


Martine Jacquot, globe-trotter et collectionneuse de mots, Martine L. Jacquot écrit à plein temps entre la Nouvelle-Écosse et de multiples destinations nécessaires pour renouveler son inspiration. Romancière, poète, nouvelliste, essayiste et auteure pour la jeunesse, elle a publié près d’une trentaine de livres, dont l’essai « Duras ou le regard absolu » (éditions des Presses du Midi). Comme ses personnages, elle est en constante quête de l’essentiel en dépit de la folie humaine. Son récent ouvrage, « L’année aux trois étés » (AfricAvenir/Exchange&Dialogue—Douala/Berlin/Vienne) relate ses découvertes et expériences en Russie et au Cameroun.

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Le Pan poétique des muses - dans n°3|Été 2013

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